• L’HIVER.............Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803)

    L’HIVER

    L’HIVER............. 

    Quel bruit s’est élevé des forêts ébranlées,
    Du rivage des mers, & du fond des vallées ?
    Pourquoi ces sons affreux, ces longs rugissements,
    Ce tumulte confus, ce choc des éléments ?
    Ô puissance féconde ! ô nature immortelle !
    Des êtres animés, mère tendre & cruelle !
    Faut-il donc qu’aux faveurs dont tu les as comblés
    Succèdent les fléaux dont ils sont accablés ?
    Le fougueux aquilon déchaîné sur nos têtes,
    Sous un ciel sans clarté promène les tempêtes ;
    Il mugit dans les bois, & sur les monts déserts ;
    En tourbillon rapide il tourne sur les mers ;
    Il étend, il resserre, il fait fondre les nues ;
    Les champs ont disparu sous des mers inconnues ;
    Sur les eaux qui tombaient le ciel verse des eaux ;
    Les torrents sont pressés par des torrents nouveaux.
    Ce fleuve qui s’élance & franchit la prairie,
    Porte au penchant des monts son onde, & sa furie ;
    Et des arbres tombés, des hameaux renversés,
    Il roule dans son sein les débris dispersés.
    Quel ravage effrayant des asiles champêtres !
    Quel désordre étendu règne sur tous les êtres !
    Le monde est menacé du retour du chaos,
    Et l’humide élément vainqueur de ses rivaux,
    Vainqueur du dieu du jour, dans la nature entière
    Semble éteindre aujourd’hui la vie & la lumière.
    Ô terrible ouragan, suspendez vos fureurs.
    Ô campagne, ô nature, ô théâtre d’horreurs !
    Quoi ! d’un père adoré l’univers est l’ouvrage,
    Il chérit ses enfants, & voilà leur partage !
        Le Soleil sans paraître avait fini son tour,
    Et la nuit succédait aux ténèbres du jour ;
    J’entendais les combats de Neptune & d’Éole ;
    J’étais seul, éloigné de l’ami qui console,
    Et d’un peuple léger, qui du moins un moment,
    Dissipe de nos maux le triste sentiment :
    Je me trouvais alors dans ma retraite obscure
    Abandonné de tous, en proie à la nature ;
    L’image des débris du monde dévasté,
    D’un ciel tumultueux la sombre majesté,
    Les ténèbres, les vents, augmentaient ma tristesse ;
    Je cherchais un appui qui soutînt ma faiblesse,
    Qui donnât quelque joie à mon cœur opprimé,
    Et rendît l’espérance à ce monde alarmé ;
    À travers ce chaos, dans ce désordre extrême,
    Mon cœur épouvanté cherchait l’être suprême.
        Cependant au milieu de ces grands mouvements
    La nature imposa le calme aux éléments.
    L’orage avait tari le vaste sein des nues ;
    Déjà se divisaient leurs ondes suspendues ;
    Le globe de la nuit d’étoiles entouré,
    Montait sur l’horizon, d’un jour pâle éclairé ;
    Les nuages légers fuyants dans l’air humide,
    Semblaient entraîner tout dans leur ombre rapide :
    On voyait les forêts & les monts s’ébranler,
    Et dans l’air incertain les astres osciller.
    Ce bruit sourd, qui précède & qui suit les orages,
    Expirait dans les bois & le long des rivages.
        Je sentais se calmer le trouble de mon cœur ;
    Mon esprit s’élevait au sein de son auteur ;
    Je suivais la nature en ses métamorphoses,
    Et cherchais les rapports des effets & des causes ;
    Je vis, ou je crus voir l’ordre de l’univers.
        Ces orages, disais-je, & ces tristes hivers,
    Nos maux & nos plaisirs, nos travaux & nos fêtes,
    Les frimas, les chaleurs, les beaux jours, les tempêtes
    Sont dans l’ordre éternel l’un à l’autre enchaînés ;
    Ils naissent de leur cause aux jours déterminés,
    Et par ces changements la sagesse infinie
    Dans l’univers immense entretient l’harmonie.
    Les vents qui sur ces mers tourmentaient ces vaisseaux,
    Sur un rivage aride ont apporté les eaux ;
    Les esprits sulfureux, les sels, l’huile éthérée,
    Dispersés par ces vents de contrée en contrée,
    Rajeunissent la terre, & vont rendre féconds
    Ces champs couverts de chaume, usés par les moissons.
    Hiver, cruel hiver, toi qui sembles détruire,
    Tu rends à nos sillons la force de produire :
    Tandis que sur ces bords tu répands les frimas,
    Le globe des saisons va sur d’autres climats
    Renouveler la vie, & varier l’année.
    Soleil, marche, & poursuis ta carrière ordonnée ;
    Nous te verrons dans peu recommencer ton cours,
    Et ramener encor la joie & les beaux jours ;
    Voulons-nous jouir seuls de ta clarté féconde,
    Que doivent partager tous les peuples du monde ?
        C’est ainsi que d’un dieu méditant les desseins,
    J’admirais ce grand tout, ouvrage de ses mains,
    Et j’apprenais du moins à subir sans murmure
    Ces rigueurs d’un moment qu’a pour nous la nature.
        Les airs étaient sereins ; des soleils radieux
    Semaient de leurs traits d’or le bleu sombre des cieux :
    Mais Borée apporta ces frimas invisibles,
    Ces atomes perçants, ces dards imperceptibles
    Qui font sentir du froid la mortelle âpreté.
    Ils couvrent les gazons d’un duvet argenté,
    Ils délivrent les airs de la vapeur humide
    Qui retombe en cristal sur le limon solide.
    Je le sens au matin ce limon condensé,
    Résister sous mes pas dans le chemin glacé ;
    Je vois l’astre du jour, dont la flamme rougeâtre
    Éclate à l’orient sur l’horizon bleuâtre :
    Il nous lance un moment quelques traits impuissants ;
    Le souffle de Borée a pénétré mes sens.
    La nuit revient d’abord augmenter la froidure ;
    Des chaînes de cristal vont charger la nature ;
    Déjà je n’entends plus la course des ruisseaux ;
    La cascade muette a suspendu ses eaux :
    Le berger qui la voit au lever de l’aurore,
    L’observe en écoutant & croit l’entendre encore.
    Les glaçons réunis sur les vastes étangs,
    Renferment sous un mur leurs tristes habitants.
    Le fleuve est arrêté dans sa course rapide,
    Il tente de briser sa surface solide ;
    Contre ses fers nouveaux vainement mutiné,
    Sous le cristal vainqueur il roule emprisonné.
        L’hiver, l’ombre & la mort étendent leur empire,
    Leur joug s’appesantit sur tout ce qui respire ;
    Des nuages glacés suspendus dans les airs,
    D’un voile épais & noir couvrent les champs déserts,
    Et la voûte des cieux qui semble être abaissée,
    Dépose avec lenteur la vapeur condensée.
    Le fermier qui parcourt les guérets confondus,
    Au milieu de ses champs ne les reconnaît plus.
    Une vaste blancheur, sur le monde étendue,
    Est la seule couleur qu’il présente à la vue ;
    Ce voile universel dérobe à tous les yeux
    Les ouvrages de l’homme, & les bienfaits des dieux ;
    Et c’est à ce moment que la terre engourdie
    De l’élément du feu ne reçoit plus la vie.
        Les végétaux mourants sous la neige enfermés,
    N’offrent plus la pâture aux êtres animés.
    J’ai vu de la forêt l’hôte le plus sauvage
    Courir de son asile au centre du village.
    Innocents animaux, avez-vous oublié
    Et les pièges mortels, & l’homme sans pitié ?
    Hélas ! l’homme ou la faim vont leur ôter la vie.
        L’ours, au sein des frimas de la libre Helvétie,
    S’instruit à triompher des horreurs des saisons :
    Il marche d’un pas lent, hérissé de glaçons,
    Où dans un antre obscur, fièrement impassible,
    Il oppose au besoin son courage inflexible.
        Les tyrans des forêts par la faim dévorés,
    Impatients du meurtre & de sang altérés,
    Quittent pendant la nuit les bois & les montagnes :
    Ils courent en fureur à travers les campagnes ;
    Ils osent s’élancer sur l’homme épouvanté :
    Ce roi de l’univers, sa grâce & sa fierté,
    Ce front où de son rang la noblesse est empreinte,
    Ne leur inspire plus le respect & la crainte.
    Ces monstres affamés cherchent dans les tombeaux
    Des ossements poudreux ou d’horribles lambeaux.
    On entend quelquefois des cris lents & funèbres,
    Des hurlements affreux rouler dans les ténèbres,
    Et se mêler dans l’air aux tristes sifflements
    Qui partent d’un vieux dôme ébranlé par les vents :
    Ces funestes concerts que les monts réfléchissent
    Semblent être l’écho des mânes qui gémissent.
        Le lâche qui poursuit l’innocent opprimé,
    L’ingrat qui blesse un cœur dont il était aimé,
    Le perfide assassin, le monstre sanguinaire,
    Qui plongea le couteau dans le sein de son frère,
    Croit voir en ce moment les spectres des enfers,
    Et leurs lugubres jeux couvrir les champs déserts :
    Leurs longs gémissements, leurs clameurs lamentables,
    Retentissent dans l’ombre au fond des cœurs coupables.
        Ah ! si l’ami des lois, le juste est sans remords,
    S’il n’entend point les cris des démons ou des morts,
    Il déplore, il ressent ces fléaux innombrables
    Qu’accumule l’hiver sur nos jours misérables.
        Ô toi, qui fis nos sens, toi qui formas nos cœurs,
    Ou rends-moi moins sensible, ou suspens tes rigueurs,
    Dieu qui disposas tout, Dieu dont les mains fécondes
    Ont tiré du néant les soleils & les mondes,
    Ne pouvais-tu de l’homme écarter les douleurs ?
    Glacé par les frimas, brûlé par les chaleurs,
    Jeté par la nature à travers les orages,
    Sur des bords ennemis, dans des déserts sauvages,
    Abandonné sans force au choc des éléments,
    Le martyr de ses sens, & de ses sentiments,
    De chagrins en chagrins conduit par l’espérance,
    Il passe dans les pleurs son moment d’existence,
    Et se traîne accablé sous le poids de ses maux,
    Sur un monde en ruine à travers les tombeaux.
        Ô père des humains, ô Dieu de la nature,
    Peut-être ces hivers, les ombres, la froidure,
    Le calme triste & sombre ou le trouble des airs,
    Cette uniformité, ce deuil de l’univers,
    M’ont trop fait oublier les bontés de mon maître,
    Et les plaisirs sans nombre attachés à mon être.
        Talents, amour des arts, agréables instincts,
    Palais, où le bon goût préside à nos festins,
    Cercles brillants & gais où la raison s’éclaire,
    Où l’esprit s’embellit par le désir de plaire,
    Doux besoin du plaisir, aimable volupté,
    Sentiments animés par la société,
    Tendres liens des cœurs, amitié sainte & pure,
    Vous expiez assez les torts de la nature.
        Aimons, vivons ensemble, adorons notre auteur.
    Il a mis dans nos seins le génie inventeur,
    Et de ce noble instinct l’activité féconde,
    Asservit à nos vœux les airs, la terre & l’onde :
    Mais ce génie enfin devait être excité ;
    L’homme sans ses besoins n’eût jamais inventé.
    Tourmenté par les vents, le froid, & les orages,
    Un jour il assembla des joncs & des feuillages ;
    Les chênes recourbés s’unirent en berceaux,
    Et la hutte parut sous son toit de roseaux.
        Pour calmer de la faim la fureur effrénée,
    Souvent il arrachait une herbe empoisonnée,
    Et pour ne craindre plus la faim ou les poisons,
    Il planta les jardins, fit naître les moissons.
        L’homme avant ces deux arts, errant à l’aventure,
    Allait aux animaux disputer la pâture ;
    Le lion furieux & le tigre affamé,
    Triomphaient aisément d’un rival désarmé ;
    Souvent il échappait, mais couvert de morsures,
    Il portait en tremblant ses mains sur ses blessures ;
    Il fuyait au hasard ; ses cris longs & perçants
    Remplissaient des forêts les antres gémissants ;
    Les insectes de l’air, la ronce ensanglantée,
    Aigrissaient les douleurs de la plaie irritée,
    Et bientôt épuisé, rampant avec effort,
    D’un son de voix horrible il invoquait la mort.
        On vit alors la fronde en cercle balancée ;
    La pierre inévitable aux monstres fut lancée ;
    La massue écrasa les tyrans des forêts,
    Et l’arc en s’étendant les perça de ses traits.
        La rigueur des hivers, à l’homme encor sauvage,
    Du feu tombé des cieux apprit à faire usage ;
    Sans doute il vit un jour des cyprès embrasés,
    La foudre serpentait sur leurs rameaux brisés,
    Et peut-être il craignit que le feu du tonnerre,
    Augmenté par les vents, ne consumât la terre :
    Il le vit dans son cours s’étendre & s’arrêter,
    Il apprit à l’éteindre, à le ressusciter,
    Il asservit enfin l’élément indocile,
    Qui devint dans ses mains un instrument utile.
        Aux rives de l’Alphée, aux antres de Lemnos,
    L’homme en ruisseaux ardents fit couler les métaux.
    De nouveaux instruments augmentaient sa puissance,
    Ajoutaient à sa force, à son intelligence ;
    Bientôt l’acier tranchant sous ses coups redoublés,
    Fait tomber du Tmolus les ormes ébranlés ;
    Les marbres divisés ont crié sous la scie ;
    La bêche ouvre des champs la surface endurcie,
    Et le coursier d’Enna regrettant ses forêts,
    Traîne le soc rampant à travers les guérets.
        L’homme jouit alors des trésors de la terre ;
    Il ne se borna plus au triste nécessaire,
    Il se trouva des goûts & des besoins nouveaux ;
    Il fallut rapprocher les arts, & les travaux ;
    Des bords de l’océan, des forêts enflammées,
    Sortirent les cités par les arts animées,
    Et la voile en cédant au mouvement des airs,
    Emporta le vaisseau qui sillonna les mers ;
    L’homme bravant l’orage & les flots infidèles,
    Alla chercher au loin des voluptés nouvelles.
        Jadis dans les forêts les sauvages humains
    Souvent l’un contre l’autre avaient armé leurs mains ;
    Sur le sable rougi du sang de l’innocence,
    Le sang était encor versé par la vengeance ;
    La crainte les soumit au frein sacré des lois ;
    On arma de faisceaux des consuls ou des rois ;
    Leur pouvoir eut longtemps des bornes salutaires ;
    Du bonheur des humains sages dépositaires,
    Monarques bienfaisants, citoyens couronnés,
    Ils inspiraient des mœurs aux peuples fortunés.
        L’homme eut alors la paix, les vertus, l’abondance ;
    Mais à ses mœurs encor il manquait l’élégance,
    Il manquait les beaux arts. Le plus vif des désirs,
    Ce besoin qui conduit au plus doux des plaisirs,
    L’amour donna l’essor aux talents, au génie ;
    Il mesura le chant, fit naître l’harmonie ;
    L’homme à peine arraché des antres & des bois,
    Au son des instruments sut marier sa voix ;
    L’art donné par l’amour servit à l’amour même,
    Le chant des premiers airs exprima, je vous aime.
        L’unisson de la voix, celui des instruments,
    Portait dans tous les nerfs de doux frémissements ;
    Remué par ces sons, s’agitant en cadence,
    L’homme fut étonné de connaître la danse ;
    Elle animait ses jeux, augmentait sa gaieté,
    Et disposait encor l’âme à la volupté.
        Mais il est d’autres arts que l’amour a fait naître :
    Tendre Dibutadis, c’est lui qui fut ton maître,
    Et dans ta main tremblante il plaça le crayon,
    Qui traça sur un mur l’ombre de Polémon.
        À peine des beaux arts on entrevit l’aurore,
    L’homme en offrit l’hommage au sexe qu’il adore ;
    Ce sexe en fut l’arbitre : Apollon enchanté
    Fit recevoir les lois que dictait la beauté ;
    On vit naître le goût, les grâces, la décence ;
    Dans les arts & les mœurs on connut l’élégance ;
    D’un peuple délicat sur le choix des plaisirs,
    Un luxe ingénieux amusa les loisirs ;
    Le besoin de jouir, de plaire & d’être aimable
    Répandit sur la vie un charme inexprimable.
        Voyez dans ces palais au jour de cent flambeaux,
    Dont les feux répétés tremblent dans les cristaux,
    Vainqueur du sombre hiver, à l’abri des tempêtes,
    L’homme ordonner des jeux, & disposer des fêtes.
    Sur ses riches lambris l’opulence & les arts
    Semblent se disputer de fixer vos regards ;
    Ici par les Vanlo la nature exprimée
    Respire, pense, agit sur la toile animée,
    Là, l’aiguille savante égala les pinceaux ;
    La volupté choisit le sujet des tableaux.
        Mais le bal va s’ouvrir chez Hébé, chez Alcine :
    L’or & l’émail des fleurs, les perles & l’hermine,
    De la foule élégante ornent les vêtements ;
    L’incarnat des rubis, le feu des diamants
    Répandent un jour doux sur les charmes des belles,
    Et les yeux avertis vont se fixer sur elles.
    Le désir de tout vaincre & l’espoir du succès
    Brillent modestement dans leurs yeux satisfaits.
    Le feu de leurs regards s’anime avec la danse,
    L’amour sans se montrer fait sentir sa présence,
    Et plein d’un sentiment vif & délicieux,
    Chacun sent le plaisir qu’il voit dans tous les yeux.
        Ah ! si le sombre hiver, l’excès de la froidure,
    Les tristes vents du nord, la mort de la nature,
    Les ombres, la tempête & les champs désolés
    Agissaient trop encor sur vos sens accablés,
    À ces impressions, à la mélancolie,
    Opposez, s’il le faut, les jeux de la folie,
    Opposez des excès, hâtez-vous de saisir
    Un seul instant de joie, un moment de plaisir.
        Entrez dans ces salons où de bruyants protées
    Échangent en riant leurs formes empruntées,
    Où la nuit, le tumulte & les masques trompeurs
    Font naître à chaque instant d’agréables erreurs ;
    Là, le maintien décent, la froide retenue
    N’imposent point la gêne à la joie ingénue ;
    Là, les sexes, les rangs, les âges confondus
    Suivent en se jouant la folie & Momus.
        Ô doux amusement d’une aimable jeunesse !
    Dans les jours de l’hiver vous charmiez ma tristesse,
    Lorsque j’étais encor à la fleur de mes ans ;
    Mais aujourd’hui les arts, les muses, les talents,
    Dans le temps des frimas, des vents & des orages,
    Me donnent des plaisirs aussi doux & plus sages.
        Je veux que mes plaisirs m’inspirent des vertus ;
    J’entendrai Cornélie, Alvarès & Burrhus ;
    L’âme dans ces héros se choisit des modèles,
    Et s’essaye avec eux à des vertus nouvelles ;
    Là, tous nos sentiments sont purs & généreux,
    Là, mon cœur attendri s’attache aux malheureux :
    Je voudrais m’élancer au secours de Zopire.
    Que j’ai versé de pleurs sur la mort de Zaïre !
    Mais ces pleurs étaient doux ; le plaisir d’admirer
    Autant que la pitié me forçait à pleurer.
    Ô spectacles divins ! écoles respectables
    Du véritable honneur, des vertus véritables !
    Théâtre, où pour instruire & les grands & les rois,
    L’auguste vérité fait entendre sa voix,
    Pourrai-je vous quitter pour les jeux de Thalie ?
    Oui, d’aimables censeurs de l’humaine folie
    Vont sur une autre scène amuser mon loisir,
    Et déguiser encor leurs leçons en plaisir ;
    Ils nous ont délivrés des gothiques usages,
    Des antiques travers, du vernis des vieux âges,
    Ils corrigent en nous ces défauts, ces erreurs,
    Qui pourraient altérer les charmes de nos mœurs.
        Mais ne peut-on jouir sans songer à s’instruire ?
    Les muses, les amours, unis pour me séduire,
    M’enlèvent à l’instant dans un monde enchanté,
    Où tout vante, respire & peint la volupté.
    Melpomène est ici plus tendre que terrible ;
    C’est au plaisir d’aimer qu’elle me rend sensible.
    Quels sons harmonieux ! quels tableaux ravissants !
    Tous les arts à la fois séduisent tous mes sens ;
    Les chants & les beaux vers ont charmé mon oreille ;
    Mes regards sont conduits de merveille en merveille ;
    Je descends de l’Olympe au bord des vastes mers ;
    Je vois les champs de Mars, & la nuit des enfers ;
    Je leur vois succéder de riants paysages,
    Où de jeunes beautés dansent sous les ombrages ;
    Leurs pas pleins de mollesse irritent mes désirs,
    Leurs bras voluptueux m’invitent aux plaisirs ;
    Ici, les spectateurs, ce choix d’un peuple aimable,
    Sont encor à mes yeux un spectacle agréable.
        C’est vous, sexe charmant, à qui ce peuple heureux
    Doit ces jeux si brillants, ces théâtres pompeux.
    Lorsque le grand Louis suspendait ses conquêtes,
    Tous les arts concouraient à vous donner des fêtes ;
    Les talents rassemblés célébraient dans sa cour
    Ses victoires, ses goûts, vos charmes & l’amour.
        Des mœurs & des plaisirs arbitres éclairées,
    Vous avez en tout temps illustré nos contrées.
    Vous changiez en héros nos stupides aïeux ;
    C’était pour mériter un regard de vos yeux,
    Qu’ils couraient ou défendre, ou venger l’innocence :
    Un mot de votre bouche était leur récompense.
    Le vaillant paladin vous consacrait son bras,
    C’est vous qu’il invoquait au milieu des combats ;
    Il vous rendait un culte, & ces honneurs suprêmes
    Vous élevaient encor au-dessus de vous-mêmes ;
    Illustres par vos choix, & non par vos rigueurs,
    Vous cédiez noblement à de nobles vainqueurs.
    Des amants respectés vous rendaient respectables ;
    Vous faisiez plus pour eux, vous les rendiez aimables.
    On vit la courtoisie habiter les châteaux ;
    L’esprit fut introduit dans les jeux des héros ;
    Apollon célébrait les guerriers & les belles ;
    Le paladin chantait & combattait pour elles.
        Régnez, sexe charmant, régnez sur l’univers,
    C’est surtout au français à respecter vos fers ;
    Qu’il doive encor sa gloire au désir de vous plaire ;
    Conservez, ranimez son brillant caractère,
    Cet amour pour son prince & pour la liberté,
    L’art d’embellir la vie & la société,
    Et ce mélange heureux de souplesse & d’audace,
    De force & de gaieté, de grandeur & de grâce.
        Mais, quoi ! pour triompher de l’ennui des hivers
    Faut-il donc tous les arts, les bals & les concerts ?
    Ô si je puis revoir mes campagnes chéries,
    M’égarer un moment dans les plaines flétries,
    Chercher dans les vallons la trace des beautés
    Qu’ils offraient au printemps à mes yeux enchantés,
    Me retrouver encor auprès de la nature,
    Espérer les zéphyrs, & prévoir la verdure,
    Mon cœur serait content ! là, malgré ces frimas
    Qu’entassent les hivers sur nos sombres climats,
    Je jouirais du moins des charmes de l’étude.
    Heureux qui sans affaire & dans la solitude,
    Sait goûter tour-à-tour l’Arioste & Milton,
    Et revient s’éclairer entre Locke & Newton !
    Heureux qui sait jouir, & qui cherche à connaître !
        Muses, guides de l’homme, ornements de son être,
    Vous qui lui découvrez d’utiles vérités,
    Et le rendez sensible aux grâces, aux beautés,
    Muses, je vous aimai dès l’âge le plus tendre ;
    Je voulais tout sentir, tout peindre, tout apprendre.
    Ciel ! avec quel transport, quel plaisir vif & pur
    J’appris à distinguer sur le céleste azur,
    Ces globes dont Newton mesura la carrière,
    Et que l’astre du jour dore de sa lumière ;
    De ces brillants soleils qui couvrent de leurs feux
    Des mondes ignorés suspendus autour d’eux,
    Revenu sur la terre, à ce point invisible,
    Qui décrit dans l’espace un trait imperceptible,
    J’observais les ressorts, les mœurs des animaux ;
    Je savais dans leur rang placer les végétaux ;
    J’étais ravi de voir à travers un méandre
    La sève en circulant s’élever & descendre ;
    J’appris pourquoi les mers, malgré la pesanteur,
    Vont deux fois en un jour du pôle à l’équateur ;
    Je cherchais dans les airs les causes du tonnerre ;
    J’aurais voulu percer le centre de la terre,
    Voir sous la main du temps les marbres s’y former,
    Et sous les monts tremblants les métaux s’enflammer.
        Mais c’est l’homme aujourd’hui que j’aspire à connaître :
    Je cherche à pénétrer les secrets de son être,
    À retrouver en lui ces principes des mœurs
    Qu’ont altérés le temps, nos lois & nos erreurs.
    J’ouvre dans ce dessein les fastes de l’histoire :
    Ces monuments confus de misère & de gloire
    Me montrent des états l’un par l’autre abattus,
    Le choc des nations, & trop peu de vertus ;
    Mais j’y vois les beaux arts & la philosophie
    Passer d’un peuple à l’autre & consoler la vie.
        Souvent les voyageurs m’entraînent sur leurs pas :
    J’erre avec Magellan de climats en climats ;
    Sur l’escadre d’Anson je traverse les ondes ;
    Je compare les lois & les mœurs des deux mondes.
    J’aime à voir ces beaux lieux où les vents alizés
    Déposent la fraîcheur sur les champs embrasés,
    Où tout naît, tout mûrit, sans art & sans culture,
    Où l’homme reçoit tout des mains de la nature ;
    Les arbres des forêts portent ses aliments ;
    Le froid n’offense point son corps sans vêtements ;
    La nuit dans un hamac qu’il suspend au branchage,
    Le jour errant sans soins, ou couché sous l’ombrage,
    Il est triste, indolent, sans mœurs & sans bonté ;
    Son âme s’endurcit dans sa stupidité ;
    Nul besoin n’éveillant sa sombre léthargie,
    Ainsi que sans lumière elle est sans énergie.
        Je vole avec Bernier vers les portes du jour ;
    Je passe de Bengale aux champs de Visapour ;
    Je vois Agra, Delly, nourrir un peuple immense,
    Mais qu’opprime en tout temps une injuste puissance ;
    Là, d’un trône usurpé méprisables soutiens,
    Défenseurs des tyrans contre les citoyens,
    Les nobles, les omhras dépouillent leur patrie,
    Qu’enrichissent en vain son sol & l’industrie.
        Tel est le sort de l’Inde, & de ces beaux climats,
    Où jamais les hivers n’ont porté les frimas ;
    Un sol riche, un ciel pur, & l’or sont leur partage ;
    Le nôtre est la raison, la force & le courage,
    Les plaisirs de l’esprit, les arts, l’activité,
    Et l’amour de la gloire & de la liberté.
        Mais je suspens ma course à la voix de Virgile ;
    Il s’avance appuyé sur le chantre d’Achille :
    L’un sublime, touchant, naïf, impétueux,
    L’autre sage, élégant, tendre, & majestueux.
    Je crois sentir en moi le feu qui les inspire,
    Déjà dans cette erreur j’allais prendre la lyre,
    Lorsque j’entends la voix du vieillard de Téos ;
    Le front paré de fleurs & de pampres nouveaux,
    Il rit, verse du vin, & chante sa maîtresse ;
    Il me fait partager sa joie & son ivresse.
    Ovide me conduit sur l’Olympe vermeil,
    Et je crois habiter le palais du soleil.
    Du séjour des frimas, du sein de l’ombre humide
    Par le Tasse entraîné dans les jardins d’Armide,
    Je m’y sens ranimé par de douces chaleurs,
    J’y foule les gazons, j’y marche sur les fleurs,
    Et du pinceau des arts l’imposture agréable
    Donne à mes sens trompés un plaisir véritable.
        Du plus grand de nos rois le chantre harmonieux
    Remplirait seul mes jours d’instants délicieux ;
    Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène,
    D’un poignard plus tranchant il arma Melpomène ;
    De la crédule histoire il montre les erreurs ;
    Il peint de tous les temps les esprits & les mœurs.
    Que n’a-t-il point tenté dans sa carrière immense ?
    Lui seul réunit tout, la force & l’abondance,
    Le goût, le sentiment, les grâces, la gaieté ;
    Le premier de son siècle il l’eût encor été
    Au siècle de Léon, d’Auguste & d’Alexandre.
    Je ne puis plus, hélas ! ni le voir, ni l’entendre ;
    Perdu pour ses amis, il vit pour l’univers ;
    Nous pleurons son absence en répétant ses vers ;
    Je lui devrai du moins de vivre avec moi-même,
    Et de nourrir en moi le goût des arts que j’aime ;
    À ce grand homme encor je devrai mes plaisirs.
        Mais tandis que l’étude occupe mes loisirs,
    Lorsque je goûte en paix mon bonheur solitaire,
    Il le faut avouer, du stupide vulgaire
    Les plaisirs de l’esprit sont encor ignorés ;
    Tout mortel est sensible, & peu sont éclairés.
        Ô vous, cultivateurs des campagnes fertiles,
    Vous, qui saviez jouir de leurs beautés utiles,
    Tant que les vents du nord ont respecté nos champs ;
    Vous, que rendaient heureux la nature & vos sens,
    Comment remplacez-vous les doux parfums de Flore,
    L’émail des gazons frais, les couleurs de l’aurore ?
    Dites par quels secours, quels jeux & quels travaux
    Vous combattez l’hiver & l’ennui du repos ?
    Vous ne les craignez pas : vos jours toujours semblables,
    Coulent dans des plaisirs simples, inaltérables ;
    Votre esprit est tranquille, il sait de mois en mois
    Attendre la nature, en écouter la voix ;
    Vos jours sont occupés ; la gerbe descendue
    Sur l’argile aplanie est déjà répandue ;
    Sous vos coups mesurés les épis écrasés
    Laissent sortir le grain de ses liens brisés ;
    Bientôt dans la cité vous irez le conduire ;
    Des nouvelles du temps vous pourrez vous instruire,
    Et le jour de la fête, aux pieds du grand ormeau,
    Charmer de vos récits le peuple du hameau.
    Vous pourrez apporter le ruban, la dentelle,
    Dont se pare aux bons jours votre épouse fidèle,
    Ou lui donner peut-être un corset chamarré,
    Des beautés du canton tristement admiré.
        Vous allez renverser sur leurs rameaux antiques
    Les chênes dévoués à vos dieux domestiques,
    Vous délivrez un champ de grès embarrassé,
    Ou l’entourez de pieux & d’un large fossé.
        À ces jours si remplis succède la soirée,
    Et votre cœur content n’en craint pas la durée ;
    Un facile travail, de doux amusements,
    De la longue veillée abrègent les moments.
        Tantôt la serpe en main vous divisez le hêtre,
    Et préparez l’appui du pampre qui doit naître ;
    Tandis que votre épouse aux lueurs d’un brasier,
    Dans l’osier avec art entrelaçant l’osier,
    Précipite gaiement une chanson naïve,
    Ou traîne en gémissant la romance plaintive.
    Tantôt sous votre toit vos voisins rassemblés,
    Entourent vos foyers de cercles redoublés ;
    Là, préside un Nestor l’oracle du village ;
    Il prédit au canton le beau temps & l’orage,
    Et perçant l’avenir de saisons en saisons,
    Il prévoit l’abondance, ou de tristes moissons ;
    Des astres, qu’il vous nomme, il connaît l’influence,
    Et répand à son gré la crainte ou l’espérance.
        Son voisin l’interrompt pour parler à son tour,
    Et fait de longs récits ou de guerre ou d’amour.
    De l’antique férie on raconte une histoire ;
    L’orateur qui la croit, l’atteste & la fait croire.
    Un spectre, dit l’un d’eux, paraît vers le grand bois ;
    Le jour de la tempête on entendit sa voix ;
    Un autre en fait d’abord la peinture effrayante,
    Le crédule auditoire est saisi d’épouvante ;
    Le silence & la peur augmentent par degré,
    Et plus près du foyer le cercle est resserré.
        Mais pendant ces récits la robuste jeunesse
    Se livre sans contrainte à sa vive allégresse ;
    La musette champêtre & l’humble chalumeau
    Ont rassemblés le soir les galants du hameau,
    Et dans un vaste enclos, préparé pour la danse.
    Ils viennent étaler leur rustique élégance ;
    Leurs pas sont ralentis, ou pressés au hasard ;
    Ils suivent sans cadence un instrument sans art,
    Et tous sans se piquer de grâce ou de justesse,
    Signalent à l’envi leur force & leur souplesse.
    L’un chante un vaudeville ou plaisant ou malin,
    Dont la troupe en riant répète le refrain ;
    L’autre célèbre en vers la beauté du village ;
    La muse & la bergère ont le même langage.
    Dolon cueille un baiser sur les lèvres d’Iris,
    Le baiser est donné, mais il paraît surpris ;
    Au larcin de l’amant les témoins applaudissent,
    Et de leurs longs éclats les voûtes retentissent.
        Ah ! le luxe & les arts, & les frivolités,
    Rendent-ils plus heureux l’habitant des cités.
    Tandis qu’au sombre hiver la nature est en proie,
    Il règne aux champs encor une innocente joie.
    Le bonheur de la vie est dans l’emploi du temps ;
    Il faut des soins légers & des travaux constants,
    Plus agir que penser, plus sentir que connaître ;
    Tel est l’état heureux du citoyen champêtre.
    Ô peuples des hameaux, que votre sort est doux !
    Peut-être un seul mortel est plus heureux que vous.
        Riche pour l’indigent, & pauvre pour lui-même,
    Il répand le bonheur sur des vassaux qu’il aime ;
    Ses trésors sont le prix des travaux assidus ;
    Son estime & son cœur sont le prix des vertus ;
    C’est Philémon, Baucis, un bon père, un bon maître
    Qu’il admet comme amis à sa table champêtre.
    Le glaive de Thémis n’a point armé ses mains ;
    Sans la pourpre & les lys il juge les humains ;
    D’un canton qui l’adore il est souvent l’arbitre,
    Le bon sens est son code, & la vertu son titre.
    Auprès de ses foyers, asiles de la paix,
    Aux rivaux irrités il dicte ses arrêts ;
    Il les mène à sa table oublier leur querelle,
    Et Bacchus scelle entre eux une paix éternelle.
        J’ai vu cet homme heureux, si grand dans son bonheur,
    J’ai vu ses plaisirs purs, le calme de son cœur,
    De ses doux entretiens mon âme était ravie,
    Ils traçaient à mes yeux le tableau de sa vie.
        L’étude & les plaisirs, la guerre & les amours,
    Ont rempli, me dit-il, l’instant de mes beaux jours,
    Mais dans ce temps d’erreurs, de folie & d’ivresse,
    J’ai cherché mes devoirs. J’ai vu que la noblesse
    Invitée aux emplois, appelée aux honneurs,
    Doit aux peuples son temps & l’exemple des mœurs.
    J’ai passé dans les camps les moments de la guerre,
    Et quand Louis vainqueur eut désarmé la terre,
    Je fus utile encor dans un état nouveau ;
    Les agréables soins d’un seigneur de château,
    Les plaisirs d’une vie occupée & tranquille,
    Me donnaient un bonheur plus pur & plus facile.
    C’est aux champs que le cœur cultive ses vertus ;
    C’est aux champs, mon ami, qu’on peut, loin des abus,
    De l’usage insensé, du fard, de l’imposture,
    être ami de soi-même, amant de la nature.
    J’étais content ; mais seul dans cet heureux séjour,
    Il manquait à mon cœur les charmes de l’amour.
    Je cherchai, je choisis une sage compagne,
    Qui prit avec les goûts les mœurs de la campagne ;
    Nous élevions un fils pour l’état & pour nous ;
    J’avais tous les plaisirs d’un père & d’un époux,
    Et je les ai perdus dans ces jours de tristesse,
    Où l’homme qui vieillit sent déjà sa faiblesse,
    Et cherche à s’appuyer sur des êtres chéris.
    Mon ami, j’ai perdu mon épouse & mon fils ;
    De tout ce que j’aimais cette éternelle absence
    Abattit mon courage, accabla ma constance :
    Le jour sur leurs tombeaux j’allais verser des pleurs ;
    Et je veillais la nuit pour sentir mes douleurs.
    Mes regrets m’étaient chers, mais mon âme affaiblie
    Tombait dans les langueurs de la mélancolie ;
    Je ne voyais plus rien à craindre, à désirer,
    Et je perdais enfin la douceur de pleurer.
        Un jour, où j’errais seul dans un vallon stérile,
    Sous de sombres rochers, près d’une onde immobile,
    J’entendis près de moi des accents douloureux ;
    Je me trouvai sensible aux cris d’un malheureux,
    Je courus à sa voix, ses plaintes redoublèrent,
    Je lui tendis les bras, & nos larmes coulèrent ;
    Sans connaître nos maux, nous mêlions nos douleurs,
    Et je lui savais gré de me rendre des pleurs.
        Hélas ! ce malheureux, sans force, sans courage,
    Se traînait avec peine, & quittait son village,
    Où la faim consumait son père & ses enfants ;
    Je calmai sa douleur par de faibles présents :
    Je lui promis d’abord du travail, un salaire,
    Et j’allai consoler ses enfants & son père.
    Je sentis auprès d’eux mes regrets s’adoucir ;
    Je reconnus en moi la trace du plaisir.
        J’appris que mes fermiers en bruyère inutile
    Avaient laissé changer un sol riche & fertile,
    Tandis qu’ils refusaient d’admettre à leurs travaux
    Le pauvre nourri d’herbe & vêtu de lambeaux ;
    Je voulus réveiller cette triste indolence,
    Et rappeler ici l’industrie & l’aisance.
    Charmé de mes desseins j’entrevis le bonheur,
    Et déjà le chagrin pesait moins sur mon cœur.
        Le pauvre féconda la terre abandonnée ;
    Je payai son travail ; du prix de sa journée
    Il meubla sa cabane & vêtit ses enfants ;
    Ils vivaient des moissons qui couronnaient mes champs ;
    Mais plus que mes bienfaits, une loi salutaire
    Rendit la vie au pauvre & des mains à la terre.
        Il fut enfin permis aux peuples des hameaux
    De vendre à l’étranger le fruit de leurs travaux.
    Le fermier s’enrichit ; le commerce plus libre
    Fit couler sur nos champs l’or du Tage & du Tibre,
    Et l’humble journalier au travail excité,
    Mérita son salaire & le vit augmenté.
    Moi, je vis chaque instant croître mon opulence ;
    Je pus laisser sans crainte agir ma bienfaisance ;
    Les vieillards énervés & les faibles enfants,
    Perdaient dans le repos une foule d’instants ;
    Il faut rendre meilleur le pauvre qu’on soulage,
    C’est l’effet du travail en tout temps, à tout âge ;
    On vit dans mon château la veuve & l’orphelin,
    Ourdir & préparer & la laine & le lin,
    Les vieillards par des soins, par des travaux faciles,
    Pouvaient jouir encor du plaisir d’être utiles ;
    On paya les impôts sans se croire opprimé ;
    Tout fut riche & content, & le roi fut aimé.
        Ô mon ami, l’amour, les sens & la jeunesse,
    Des plaisirs les plus doux m’ont fait sentir l’ivresse ;
    Mais soulager le pauvre, inspirer la vertu,
    Est un plaisir plus grand, qui m’était inconnu.
    Ah ! quand l’heureux fermier, l’innocente fermière
    Accourent pour me voir au seuil de leur chaumière ;
    Lorsque j’ai rassemblé ce peuple agriculteur,
    Qui veille, rit & chante, & me doit son bonheur ;
    Quand je me dis le soir sous mon toit solitaire,
    J’ai fait ce jour encor le bien que j’ai pu faire,
    Mon cœur s’épanouit ; j’éprouve en ce moment
    Une céleste joie, un saint ravissement,
    Et ce plaisir divin souvent se renouvelle ;
    Le temps n’en détruit pas le souvenir fidèle ;
    On en jouit toujours, & dans l’âge avancé
    Le présent s’embellit des vertus du passé.
        Du temps, vous le voyez, j’ai senti les outrages :
    Déjà mes yeux éteints sont chargés de nuages,
    Mon corps est affaissé sous le fardeau des ans ;
    Mais sans glacer mon cœur, l’âge affaiblit mes sens ;
    J’embrasse avec ardeur les plaisirs qu’il me laisse ;
    De cœurs contents de moi j’entoure ma vieillesse ;
    Je m’occupe, je pense, & j’ai pour volupté
    Ce charme que le ciel attache à la bonté.
        Ainsi dans tous les temps jouit le cœur du sage,
    Et son dernier soleil brille encor sans nuage ;
    Ainsi le souverain des êtres & des temps
    Réserve des plaisirs à nos derniers instants.
        Ô Dieu, par qui je suis, je sens, j’aime & je pense,
    Reçois l’hommage pur de ma reconnaissance ;
    Que nos voix, notre encens, s’élèvent jusqu’à toi,
    Qu’ils volent de la terre au trône de son roi.
    Du vide, du chaos, des ténèbres profondes,
    Tu fis sortir le jour, l’harmonie & les mondes,
    Et quand ta main puissante eut placé dans les cieux
    Les globes éclairés, les soleils radieux,
    Aux êtres animés tu donnas l’existence,
    Pour épancher sur eux ta vaste bienfaisance :
    Tu répandis la vie & la fécondité
    Sur les mondes errants dans ton immensité,
    Ta main sur leur surface étendit les campagnes,
    Creusa le sein des eaux, éleva les montagnes,
    Suspendit les vapeurs, fit murmurer les vents,
    Sema les végétaux, & les êtres vivants.
    Le temps suivi des jours, des saisons, des années
    Ramena tes faveurs, l’une à l’autre enchaînées ;
    Tu nous donnas la terre, & l’ordre d’en jouir ;
    Tu nous donnas des sens, un cœur & le plaisir,
    Et l’aimable vertu, cette intrépide amie,
    Le guide, le soutien, le charme de la vie.
    Grand Dieu, c’est dans ces champs embellis par tes mains
    Que ta voix paternelle appelle les humains ;
    Ta bonté s’y déploie avec magnificence,
    C’est-là que l’abondance amène l’abondance.
    J’ai vécu, jeune encor, dans ces champs fortunés,
    Là j’ai vu les vrais biens qui nous sont destinés ;
    Et philosophe heureux, homme content de l’être,
    Je viens de ses présents rendre grâce à mon maître.
     

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