• L’ÉTÉ...........Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803)

    L’ÉTÉ

    L’ÉTÉ...........

    Ô Toi dont l’Éternel a tracé la carrière,
    Toi, qui fais végéter, & sentir la matière,
    Qui mesures le temps, & dispenses le jour ;
    Roi des mondes errants qui composent ta cour,
    Du Dieu qui te conduit noble & brillante image,
    Les saisons, leurs présents, nos biens, sont ton ouvrage.
    Tu disposas la terre à la fécondité,
    Quand tu la revêtis de grâce & de beauté.
    Tu t’élevas bientôt sur la céleste voûte,
    Et des traits plus ardents ont embrasé ta route.
    De l’équateur au pôle, ils pénètrent les airs,
    Le centre de la terre & l’abîme des mers ;
    À des êtres sans nombre ils donnent la naissance ;
    Tout se meut, s’organise, & sent son existence ;
    La matière est vivante, & des champs enflammés
    Le sable & le limon semblent s’être animés.
    Les germes des oiseaux, des poissons, des reptiles,
    S’élancent à la fois de leurs prisons fragiles.
    Ici le faon léger se joue avec l’agneau ;
    Là le jeune coursier bondit près du chevreau ;
    Sur les bords opposés de ces feuilles légères,
    Résident des tribus l’une à l’autre étrangères ;
    Les calices des fleurs, les fruits sont habités ;
    Dans les humbles gazons s’élèvent des cités ;
    Et des eaux de la nue une goutte insensible,
    Renferme un peuple atome, une foule invisible.
        Comme un flot disparaît sous le flot qui le suit,
    Un être est remplacé par l’être qu’il produit.
    Ils naissent, Dieu puissant, lorsque ta voix féconde
    Les appelle à leur tour sur la scène du monde :
    Dévorés l’un par l’autre, ou détruits par le temps,
    Ils ont à tes desseins servi quelques instants.
        Mais si l’été brûlant a prodigué la vie
    À tant d’êtres nouveaux dont la terre est remplie,
    Il augmente, il achève, il mûrit les trésors
    Qu’un air plus tempéré fit naître sur nos bords.
        Quel aspect imposant il donne à la nature !
    Il ne la flétrit pas, il change sa parure ;
    Sans doute, elle a perdu de sa variété ;
    Mais simple avec grandeur, belle avec majesté,
    Elle a pour ornements sa superbe opulence ;
    Nos biens sont sa beauté, sa grâce est l’abondance.
        Déjà l’œil dans nos champs compte moins de couleurs,
    L’été dans le parterre a relégué les fleurs.
    Je n’irai plus chercher au bord de la prairie
    Ces émaux, ces détails, que le printemps varie.
    Je porte mes regards sur d’immenses guérets ;
    Je parcours d’un coup d’œil, les champs & les forêts,
    Un océan de blés, une mer de verdure ;
    Et ce n’est plus qu’en grand qu’il faut voir la nature.
    Loin des riants jardins, & des plants cultivés,
    J’irai sur l’Apennin, sur ces monts élevés,
    D’où j’ai vu d’autres monts formant leur vaste chaîne,
    De degrés en degrés s’abaisser sur la plaine.
    Un fleuve y serpentait, & ses flots divisés
    Baignaient, dans cent canaux, les champs fertilisés.
    Je le voyais briller à travers les campagnes,
    Se noircir quelquefois de l’ombre des montagnes,
    S’approcher, s’éloigner, & d’un cours incertain
    Se perdre & s’enfoncer dans un sombre lointain.
    Mes regards étonnés de ces riches spectacles,
    Commandaient à l’espace, & volaient sans obstacles
    Jusqu’aux fonds azurés, où la voûte des airs
    S’unit, en se courbant, au vaste sein des mers.
    Je voyais les moissons du soleil éclairées,
    Ondoyer mollement sur les plaines dorées ;
    Des forêts se courber sur les monts écartés ;
    Des arbres couronner les bourgs & les cités ;
    Des prés déjà blanchis & des pampres fertiles,
    Du peuple des hameaux entourer les asiles.
    Le globe des saisons dans les flots radieux,
    Précipitait ses traits lancés du haut des cieux.
    Le fleuve étincelant, & la mer argentée,
    Renvoyaient sur les monts leur lumière empruntée :
    On était au moment où l’excès des chaleurs
    Sous leurs paisibles toits retient les laboureurs.
    Il semblait qu’à moi seul la nature en silence,
    Étalât sa richesse & sa magnificence.
        Les trésors rassemblés sur ces vastes cantons,
    Ces monts & ces forêts, ces mers, ces champs féconds,
    De ce tout varié la confuse harmonie,
    Ce spectacle si grand des vrais biens de la vie,
    Occupaient ma pensée, & portaient dans mon cœur
    Un plaisir noble & pur, le calme & le bonheur.
    La pompe de l’été, son faste & sa richesse,
    M’inspiraient du respect, des transports sans ivresse.
    Au réveil de l’amour, de Flore & du zéphyr,
    Quand chacun de nos sens nous apporte un plaisir,
    On jouit au hasard, & la joie insensée
    À notre âme en tumulte interdit la pensée ;
    Mais ici mon bonheur me laissait réfléchir,
    Et même la raison m’invitait à jouir.
        J’admirais tes bienfaits, divine agriculture,
    Tu sais multiplier les dons de la nature ;
    Toi seule à l’enrichir forces les éléments :
    Elle doit à tes soins ses plus beaux ornements.
    Sans toi, ces végétaux que tu sais reproduire,
    Périssent en naissant, ou naissent pour se nuire.
    Étouffés l’un par l’autre, ils sèment leurs débris
    Sur le terrain fangeux dont ils furent nourris ;
    Ou sur des monts brûlants, jetés de place en place,
    Ils ombragent à peine une aride surface.
    Tu tiras les humains du centre des forêts,
    Fixés auprès des champs, qu’ils cultivaient en paix,
    Ils purent prononcer le saint nom de patrie,
    Et connaître les mœurs, ornement de la vie.
    Bientôt les animaux vaincus dans les déserts,
    Esclaves des humains, se plurent dans nos fers.
    L’homme ravit la laine à la brebis paisible ;
    Le taureau lui soumit son front large & terrible ;
    La génisse apporta son nectar argenté,
    Aliment pur & doux source de la santé.
    L’agriculture alors nourrit un peuple immense,
    Et des champs aux cités fit passer l’abondance :
    La victoire, les arts, la liberté, l’honneur,
    Fut le partage heureux du peuple agriculteur,
    Et lui seul enrichi des trésors nécessaires,
    Reçut de l’étranger les tributs volontaires.
    Sénat d’un peuple-roi qui mit le monde aux fers,
    Conseil de demi-dieux qu’adora l’univers,
    Cérès avec Bellone a formé ton génie.
    Des hameaux dispersés sur les monts d’Ausonie,
    Des vallons consacrés par les pas des Catons,
    Du champ des Régulus, du toit des Scipions,
    S’élançait au printemps ton aigle déchaînée,
    Pour annoncer la foudre à la terre étonnée.
    Au retour des combats tes vertueux guerriers,
    Au temple de Cérès appendaient leurs lauriers.
    Les arbres émondés par le fer des Émiles,
    Les champs sollicités par les mains des Camilles,
    De leurs dons à l’envi comblaient leurs possesseurs,
    Et ces fruits du travail n’altéraient point les mœurs.
        Peuple qui des rochers de la Scandinavie,
    Descendis en vainqueur sur l’Europe asservie ;
    Tu maintiens sur tes bords les vertus des héros ;
    Mais tu sais respecter l’habitant des hameaux,
    Et du vil publicain, du noble tyrannique,
    Il n’a point à nourrir le faste asiatique ;
    Il prend place au conseil près du trône des rois,
    Sait penser, obéir, suivre & donner des lois.
        Hélas ! le malheureux qui rend nos champs fertiles,
    Est immolé sans cesse aux habitants des villes.
    Le luxe honore ici les talents superflus,
    On dédaigne son art, son état, ses vertus.
        Ô mon concitoyen, mon compagnon, mon frère !
    Ô toi, par qui fleurit l’art le plus nécessaire ;
    Ami de l’innocence, honnête agriculteur,
    Qu’il est facile & doux de faire ton bonheur !
    Quand il n’a point à craindre une injuste puissance,
    Un tyran subalterne, ou l’avare finance ;
    Quand la loi le protège, il est heureux sans frais,
    Si près de la nature, il sent tous ses bienfaits.
    Le luxe ne vient point lui montrer ses misères,
    Et le faire rougir de l’état de ses pères ;
    La compagne des mœurs, la médiocrité,
    La paix & le travail conservent sa gaieté.
    L’ordre seul des saisons change ses espérances,
    Ses désirs, ses projets naissent des circonstances ;
    Il peut aimer demain ce qu’il aime aujourd’hui,
    Et la paix de son cœur n’est jamais de l’ennui.
    Vous le rendez heureux, volupté douce & pure,
    Attachée à l’hymen, aux nœuds de la nature ;
    L’épouse qu’il choisit partage ses travaux,
    De l’ami de son cœur elle adoucit les maux.
    Ses enfants sont sa joie, ils seront sa richesse ;
    Il verra leurs enfants entourer sa vieillesse ;
    Et sur son front ridé, rappelant la gaieté,
    Prêter encor un charme à sa caducité.
    Lorsque l’astre du jour a fini sa carrière,
    Qu’il revient avec joie à son humble chaumière !
    Qu’il trouve de saveur aux mets simples & sains,
    Du repas que sa fille apprêta de ses mains !
    La paix, la complaisance & le doux badinage,
    Aimables compagnons de son heureux ménage,
    Entourent avec lui la table du festin :
    Réveillé par l’amour, inspiré par le vin.
    À sa douce gaieté souvent il s’abandonne,
    Il chante ses plaisirs, & le Dieu qui les donne.
    Son épouse l’écoute & s’unit à son chant,
    Son fils, entre ses bras, s’endort en souriant.
        Ô cabanes du pauvre ! asiles respectables
    Des plaisirs sans remords, des vertus véritables ;
    Loin des vices polis & de l’ami trompeur,
    C’est chez vous que le cœur peut rencontrer un cœur.
    C’est là que l’équité, la candeur de nos pères,
    Les biens de l’âge d’or, ne sont pas des chimères.
        Mais voici le moment où l’astre des saisons
    Fait gémir nos climats brûlés de ses rayons.
    Il descend du Cancer au monstre de Némée,
    Il revêt de splendeur la nature enflammée.
    Son orbe étincelant roule sous un ciel pur,
    Des campagnes de l’air il argente l’azur,
    Et sur le vaste champ de sa longue carrière,
    Il verse de son sein des torrents de lumière :
    Le fleuve se resserre, & le peuple des eaux
    Cherche l’abri d’un antre ou l’ombre des roseaux.
    Du sommet des rochers, sur les arides plaines
    Déjà n’arrive plus le tribut des fontaines :
    Le ruisseau qui languit implorait leurs secours,
    Son onde a suspendu son murmure & son cours.
    Par des feux dévorants la sève consumée,
    Déjà ne soutient plus la plante inanimée ;
    Et le grain détaché de l’herbe qui pâlit,
    Dans le limon poudreux tombe & s’ensevelit.
    Le coursier sans vigueur, & la tête penchée,
    Jette un triste regard sur l’herbe desséchée.
    Le pasteur écarté sous des arbres touffus,
    La tête sur la mousse & les bras étendus,
    S’endort environné de ses brebis fidèles,
    Et des chiens haletants, qui veillent autour d’elles.
    La chaleur a vaincu les esprits & les corps ;
    L’âme est sans volonté, les muscles sans ressorts.
    L’homme, les animaux, la campagne embrasée,
    Vainement à la nuit demandent la rosée.
    Sous un ciel sans nuage on voit de longs éclairs,
    Serpenter sur les monts, & sillonner les airs.
    La nuit marche à grands pas, & de son char d’ébène
    Jette un voile léger que l’œil perce sans peine :
    Son empire est douteux, son règne est d’un moment :
    L’éclat du jour qui naît blanchit le firmament.
    Des feux du jour passé l’horizon brille encore,
    Les vents & la fraîcheur n’annoncent plus l’aurore ;
    Les premiers traits du jour à peine rallumé,
    Portent un feu nouveau dans l’espace enflammé ;
    Du rivage & des monts l’aridité brûlante,
    Afflige les regards, flétrit l’âme indolente :
    La chaleur qui s’étend sur un monde en repos,
    A suspendu les jeux, les chants & les travaux :
    Tout est morne, brûlant, tranquille ; & la lumière
    Est seule en mouvement dans la nature entière.
        Ô que ne puis-je errer dans ces sentiers profonds,
    Où j’ai vu des torrents tomber du haut des monts,
    Et se précipiter dans la vallée obscure,
    À travers les rochers & la sombre verdure !
    Que ne suis-je ombragé du voile nébuleux
    Qu’élève jusqu’au ciel ce fleuve impétueux,
    Qui des monts abyssins dans d’immenses vallées,
    Épanche, en rugissant, ses ondes rassemblées !
    Que j’aimerais à voir ces flots d’un cristal pur,
    Étendre dans leur chute une nappe d’azur,
    Le fleuve s’engloutir dans des plaines profondes,
    Bouillonner, reparaître, & relevant ses ondes
    Opposer au soleil un nuage argenté,
    Et sur les monts brûlants porter l’humidité !
    Le bruit, l’aspect des eaux, leur écume élancée,
    Rafraîchiraient de loin mes sens & ma pensée ;
    Et là couronné d’ombre, entouré de fraîcheur,
    Je braverais en paix les feux de l’équateur.
        Et vous, forêt immense, espaces frais & sombres,
    Séjour majestueux du silence & des ombres,
    Temples où le druide égarait nos aïeux,
    Sanctuaire où Dodone allait chercher ses dieux ;
    Qu’il m’est doux d’échapper, sous vos vastes ombrages,
    À la zone de feu qui brûle ces rivages !
    Vous m’inspirez d’abord une douce terreur,
    Du respect, du plaisir, une agréable horreur.
    Je ne sais quoi de grand s’imprime à mes pensées,
    Ce dôme ténébreux, ces ombres entassées ;
    Ce tranquille désert, ce calme universel,
    Leur donne un caractère & grave & solennel.
    Tout semble autour de moi plein de l’être suprême ;
    Là, je viens sous ses yeux m’interroger moi-même,
    Et contre les erreurs d’un monde corrompu
    Je munis ma raison, j’affermis ma vertu.
    Je t’adresse mes vœux, ô bienfaiteur des mondes ;
    Viens parler à mon cœur sous ces voûtes profondes,
    Augmente dans ce cœur l’amour de l’équité,
    Le respect pour tes lois, & surtout la bonté.
    Puissè-je loin des cours, du vice & des orages,
    Aimer, faire le bien, & chanter tes ouvrages ;
    Et libre, exempt d’erreurs, & du monde oublié,
    Cultiver les beaux arts, les champs & l’amitié.
        Mais souvent le zéphyr ébranle la verdure,
    Le feuillage frémit, se soulève & murmure ;
    Je crois voir s’animer les chênes, les ormeaux :
    Ces arbres sont pour moi des compagnons nouveaux.
    Je crois rentrer alors dans le monde sensible,
    Le désert imposant n’a plus rien de terrible :
    Il n’est qu’une retraite, un paisible séjour,
    Où ne pénètrent point le tumulte & le jour.
        Si je veux habiter de plus riants asiles,
    J’irai dans ces vergers, peuplés d’arbres fertiles ;
    Le long de ce coteau qui dérobe un vallon
    Au souffle de Borée, au vol de l’aquilon :
    Une eau calme & limpide y descend des collines,
    Et des plants de Pomone abreuve les racines ;
    Ce vent faible & léger qui vole sur les eaux,
    Et qui suit dans les bois la course des ruisseaux,
    Me frappe à l’instant même où j’entre sous l’ombrage,
    Et m’apporte le frais & l’odeur du feuillage.
    La groseille pendante en grappes d’incarnat,
    S’y présente à mes yeux, charmés de son éclat ;
    Ces rubis émaillés qu’arrondit la nature
    Sur ces arbres touffus sortent de la verdure :
    La fraîcheur de ces fruits, la douce humidité,
    Tempèrent par degrés mon sang trop agité.
        Là, le bélier docile à la voix qui le guide,
    Se plonge en frissonnant dans le cristal liquide :
    Au signal du berger le dogue menaçant,
    Ramène sur le bord le troupeau frémissant.
    Cependant le fermier, les filles du village,
    En riant, en chantant, s’assemblent sous l’ombrage.
    Le groupe en demi-cercle assis sur le gazon,
    Bientôt à la brebis va ravir sa toison :
    Elle arrive auprès d’eux, & semble être alarmée,
    À l’aspect des ciseaux dont la troupe est armée.
    La bergère en flattant l’animal simple & doux,
    Dissipe sa frayeur, le prend sur ses genoux ;
    Et la brebis rendue à sa douceur timide,
    Livre sans murmurer sa laine encor humide.
    On médit, en riant, des seigneurs du canton,
    De l’histoire du jour on passe aux fils-Aimon.
    Les enfants du fermier folâtrent dans la plaine ;
    L’un monte le bélier délivré de sa laine ;
    L’autre veut effrayer, caché dans les roseaux,
    Ses jeunes compagnons qui jouaient dans les eaux ;
    Leurs cris, la cornemuse & le chant des bergères,
    Vont apprendre leur joie aux échos solitaires.
        Un jour, sous les berceaux d’un verger écarté,
    Contemplant ces pasteurs, partageant leur gaieté,
    J’abordai le fermier qui de l’ombre d’un hêtre,
    Observait, comme moi, cette scène champêtre.
    Qu’il est dans votre état d’agréables moments,
    Lui dis-je ; & tous nos arts, nos vains amusements
    Valent-ils ces travaux que la joie accompagne,
    Et la simplicité des jeux de la campagne ?
    Non, dit-il, j’ai connu vos plaisirs si vantés,
    Et vos ennuis réels, & vos fausses gaietés ;
    Je leur ai comparé les plaisirs du village,
    J’y vis, je suis content, & bénis mon partage ;
    Jeune, & né d’un sang noble, à la guerre entraîné,
    Je n’y démentis pas le sang dont j’étais né :
    Mais mes fonds dissipés, mes fermes consumées,
    Par ce luxe sans frein qui corrompt nos armées,
    Quand la paix couronna les succès de mon roi,
    Je me vis sans fortune ainsi que sans emploi.
    Le besoin n’avilit que les cœurs sans courage :
    Moi, plein du sentiment, des forces de mon âge,
    Des grands, des importants redoutant les hauteurs,
    Dédaignant leurs secours & respectant les mœurs,
    Détestant ces larcins, ces parts dans les subsides,
    Qu’arrachent aux traitants des intrigants avides ;
    Honteux d’un vil repos, pénétré de mépris
    Pour ces nobles sans nom qui peuplent Sybaris ;
    J’allai dans un château, retraite vénérée,
    D’un guerrier vertueux l’honneur de la contrée :
    Je l’abordai sans crainte, & parlant sans détour,
    J’eus des fermiers, lui dis-je, & viens l’être à mon tour ;
    Je viens redemander au travail, à la terre
    Mes biens qu’ont dissipés ma folie & la guerre.
    Je vous demande à vivre & veux le mériter :
    Si parmi vos fermiers vous daignez me compter,
    Peut-être vos bienfaits pourront vous être utiles,
    Et vos champs par mes soins deviendront plus fertiles.
        Le vieillard étonné me baigna de ses pleurs,
    M’embrassa, m’applaudit, mit fin à mes malheurs.
    Et depuis ce moment, la joie & l’abondance
    Ont habité ma ferme, & sont ma récompense.
    Ici coulent en paix mes jours indépendants :
    J’élève avec honneur mes robustes enfants ;
    Je sais leur inspirer le mépris des richesses,
    L’orgueil qui sied au pauvre, & l’horreur des bassesses ;
    Je transmets dans leurs cœurs mon zèle pour nos rois,
    De Saxe & de Cogny je leur dis les exploits.
    Aimé de mes voisins, l’amitié véritable
    Allume dans nos cœurs son feu pur & durable ;
    Satisfaits de nous voir, heureux de nous parler,
    Le plus rude travail ne peut nous accabler :
    Mais aussi ce travail n’est jamais solitaire ;
    Dans les murs des cités l’artisan sédentaire,
    Emprisonné dans l’ombre, & sans société,
    À son triste atelier sent mourir sa gaieté :
    Il n’a point son ami qui par un doux sourire,
    La ranime en son cœur au moment qu’elle expire.
        Voyez-vous ces beautés au visage vermeil,
    Et ces jeunes pasteurs brûlés par le soleil ?
    Ces vieillards, ces enfants, que le travail rassemble,
    Eh bien ! ils sont heureux du plaisir d’être ensemble.
        Mais montez sur mes pas, au sommet du coteau,
    Vous verrez dans nos prés un plus riant tableau.
    Il ne me trompait pas : sur la plaine brûlante,
    Des faneurs promenaient la faux étincelante ;
    La sueur inondait leurs membres palpitants,
    Fatigués, harassés, ils paraissaient contents.
    La fille du fermier, la bergère ingénue,
    Sans corset, les pieds nus, la gorge demi-nue,
    Et le trident en main retournant le gazon,
    Au faneur égayé fredonnaient leur chanson.
    Quand le feu du midi suspendit leur ouvrage,
    Je les vis, en riant, se rendre sous l’ombrage.
    Nous ne nous doutons pas des charmes d’un festin,
    Qu’ont seuls assaisonnés le travail & la faim.
    Ciel ! avec quelle ardeur la troupe impatiente
    Dévorait tour à tour la framboise odorante,
    La fraise, le lait frais, le cidre & le pain bis,
    Placés sur le gazon qui servait de tapis !
    Le plaisir d’un repas n’est senti qu’au village ;
    Quand on eut consumé les fruits & le laitage,
    Le cidre pétillant réveilla les cerveaux,
    Et fit naître les chants, le rire & les bons mots.
    La folie & l’amour régnaient dans l’assemblée ;
    Les jeux & les baisers volaient sous la feuillée,
    Et par des traits piquants, mais sans malignité,
    La raillerie encor augmentait la gaieté.
    Colinette en pressant une mûre nouvelle,
    Rougit le front d’Alain qui s’endort auprès d’elle ;
    On en rit, il s’éveille, & d’un air ingénu
    Il cherche de ces ris le sujet inconnu.
        Ô mortels fortunés ! vos travaux sont des fêtes ;
    Mais l’astre bienfaisant qui roule sur vos têtes
    A noirci les épis, courbés sur les sillons ;
    La cigale a donné le signal des moissons.
        Ô Dieu puissant & bon ! père de la nature !
    Achève tes bienfaits ; que la nielle impure,
    Les insectes, l’orage, & les vents ennemis,
    Respectent les présents que tu nous as promis.
    Gouverneurs, intendants, ministres de nos maîtres,
    Protégez, secondez les récoltes champêtres :
    N’allez point au fermier ravir un seul moment,
    Lorsque ses champs dorés lui livrent le froment.
    J’ai vu le magistrat qui régit la province,
    L’esclave de la cour & l’ennemi du prince,
    Commander la corvée à de tristes cantons,
    Où Cérès & la faim commandaient les moissons.
    On avait consumé les grains de l’autre année ;
    Et je crois voir encor la veuve infortunée,
    Le débile orphelin, le vieillard épuisé,
    Se traîner, en pleurant, au travail imposé.
    Si quelques malheureux, languissants, hors d’haleine,
    Cherchent un gazon frais, le bord de la fontaine ;
    Un piqueur inhumain les ramène aux travaux,
    Ou leur vend à prix d’or un moment de repos.
        Il avait arraché du sein de son ménage,
    D’un jeune agriculteur l’épouse jeune & sage ;
    Mère inquiète & tendre, elle avait apporté
    Un gage malheureux de sa fécondité,
    Un enfant au berceau, qu’elle allaite elle-même,
    Image de l’amour, & de l’époux qu’elle aime ;
    Elle le vit bientôt abattu sur son sein,
    Y porter, en pleurant, & la bouche & la main :
    Du lait qu’il demandait la source était tarie ;
    La mère, ainsi que lui, prête à perdre la vie,
    Cherchait par des baisers à tromper leurs douleurs ;
    Aux pleurs de son enfant elle mêlait ses pleurs.
    Elle l’emporte enfin dans un prochain bocage,
    Et lui donne à sucer un fruit âpre & sauvage :
    Le fruit est agréable à l’enfant affamé ;
    Il sourit à sa mère & semble ranimé.
        Elle entend du piqueur la voix triste & cruelle,
    Et retourne au travail où ce tyran l’appelle.
    Mais peut-elle un moment rester loin de son fils ?
    Elle croit tout-à-coup en entendre les cris.
    Elle court au buisson qui lui servait d’asile,
    Elle l’y trouve hélas ! pâle, froid, immobile,
    Il n’est plus. Elle jette un cri long & perçant,
    Prend son fils, le soulève, & tombe en l’embrassant.
    Le désespoir, la mort sont peints sur son visage,
    De sa voix quelque temps elle a perdu l’usage,
    Et sa douleur s’exhale en sanglots continus,
    En sons faibles, profonds, & non interrompus.
    Sa bouche est entrouverte, & sa tête est penchée ;
    Sur le corps de son fils sa vue est attachée ;
    Mais levant vers le ciel & les mains & les yeux,
    Et lançant des regards menaçants, furieux :
    C’est vous, tyrans, c’est vous ; c’est la faim, la misère ;
    C’est ce travail funeste.... Ô ciel ! venge une mère.
    Elle retombe alors sans voix, sans sentiment,
    Et le corps agité par un long tremblement ;
    Le peuple l’environne & l’emporte au village,
    Où le force à rentrer la crainte d’un orage.
        On voit à l’horizon de deux points opposés,
    Des nuages monter dans les airs embrasés ;
    On les voit s’épaissir, s’élever & s’étendre ;
    D’un tonnerre éloigné le bruit s’est fait entendre :
    Les flots en ont frémi, l’air en est ébranlé,
    Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
    Les monts ont prolongé le lugubre murmure,
    Dont le son lent & sourd attriste la nature.
    Il succède à ce bruit un calme plein d’horreur,
    Et la terre en silence attend dans la terreur.
    Des monts & des rochers le vaste amphithéâtre
    Disparaît tout-à-coup sous un voile grisâtre ;
    Le nuage élargi les couvre de ses flancs ;
    Il pèse sur les airs tranquilles & brûlants.
    Mais des traits enflammés ont sillonné la nue,
    Et la foudre, en grondant, roule dans l’étendue ;
    Elle redouble, vole, éclate dans les airs ;
    Leur nuit est plus profonde, & de vastes éclairs
    En font sortir sans cesse un jour pâle & livide ;
    Du couchant ténébreux s’élance un vent rapide ;
    Il tourne sur la plaine & rasant les sillons,
    Il roule un sable noir qu’il pousse en tourbillons.
    Ce nuage nouveau, ce torrent de poussière,
    Dérobe à la campagne un reste de lumière.
    La peur, l’airain sonnant dans les temples sacrés,
    Font entrer à grands flots les peuples égarés.
    Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule consternée
    Te demander le prix des travaux de l’année.
    Hélas ! du ciel en feu les globules glacés
    Écrasent, en tombant, les épis renversés.
    Le tonnerre & les vents déchirent les nuages ;
    Les ruisseaux, en torrents, dévastent leurs rivages.
    Ô récolte ! ô moisson ! tout périt sans retour :
    L’ouvrage de l’année est détruit dans un jour.
    Il n’est plus de bonheur, l’espérance est perdue ;
    Des femmes, des vieillards, les cris percent la nue.
    Le hameau retentit d’horribles hurlements ;
    Les vents à ces clameurs mêlent leurs sifflements ;
    Les cris des animaux effrayés du tonnerre,
    Ce fracas répété du ciel & de la terre,
    Ces ravages, la nuit, la tempête en fureur,
    Tout inspire à la fois l’épouvante & l’horreur.
    Ah ! fuyons ces tableaux, & loin de ces rivages
    Allons chercher des lieux, où le cours des orages,
    Sans y lancer la foudre, ou noyer les moissons,
    A rafraîchi les airs & baigné les sillons.
    Un reste de nuage errant sur les campagnes,
    Va s’y perdre en fumée au sommet des montagnes :
    Sans ombre & sans limite un ciel tranquille & pur
    Y couronne les champs du plus brillant azur.
    De l’écharpe d’Iris l’éclatant météore,
    Y trace dans les airs les couleurs de l’aurore.
    Un vent frais & léger y parcourt les guérets,
    Et roule en vagues d’or les moissons de Cérès.
    On y sent ce parfum, cette odeur végétale,
    Que la terre échauffée après l’orage exhale.
    Le berger au berger répète ses chansons ;
    L’heureux agriculteur, si près de ses moissons,
    Content de son travail, de son intelligence,
    Admire ses guérets, sourit à l’abondance,
    S’estime, s’applaudit, ne se repent de rien,
    Et se dit, comme un Dieu, ce que j’ai fait est bien.
    Il veut que ses enfants demain avant l’aurore,
    Coupent le tendre osier, le jeune sycomore,
    Et forment les liens qui doivent enchaîner
    Ces épis, que Cérès s’apprête à lui donner.
        Lise à ce doux travail, Lise au fond d’un bocage,
    Avait charmé Damon, le seigneur du village :
    À peine elle comptait trois lustres & trois ans ;
    Ses grands yeux étaient noirs, modestes & perçants ;
    Sa taille, sa fraîcheur, ses grâces naturelles,
    Promettaient à Damon des voluptés nouvelles.
        Comblé dans les cités des faveurs de l’amour,
    L’idole de la mode, & le héros du jour,
    Il avait ces travers, que son rang & l’usage,
    Et surtout les succès imposent à son âge ;
    Ni l’exemple des mœurs, qu’il doit à son canton,
    Ni la peur d’affliger son fermier Polémon,
    D’accabler une mère, une honnête famille,
    Ni les pleurs qui suivront la faute de leur fille,
    N’arrêtent un amant fougueux dans ses désirs,
    Qui prend l’instinct pour guide & pour loi ses plaisirs.
        À Lise, de sa part, des messagers fidèles
    Vont porter des rubans, des bouquets, des dentelles ;
    Il veut plaire ou séduire, & croit de jour en jour
    Rendre plus agréable, ou l’amant ou l’amour :
    Mais toujours entouré de surveillants sévères,
    Il maudit les parents, l’œil vigilant des mères.
        Damon savant dans l’art d’écarter les soupçons,
    À ses soins assidus sait trouver des raisons :
    C’est Polémon qu’il aime ; il veut, dit-il, s’instruire
    Connaître son terrain, les grains qu’il peut produire :
    Il est agriculteur, & Polémon ravi,
    Voit en lui son égal, son disciple, un ami.
        Un jour dans un verger au fond d’une tonnelle,
    Damon aperçoit Lise, & Lucas auprès d’elle ;
    Il s’approche, il observe, il voit l’heureux Lucas
    Autour du sein de Lise étendre un de ses bras,
    Saisir de l’autre main sa main qu’elle abandonne,
    Et prendre en souriant un baiser qu’on lui donne.
    Des troupeaux de Damon ce jeune & beau pasteur,
    D’une chaste beauté modeste adorateur,
    Avait plu par ses soins, ses mœurs & sa constance.
    Ce spectacle à Damon n’ôte point l’espérance,
    Ne le rend point jaloux ; il poursuit ses projets ;
    Il cherche les moyens d’en hâter le succès ;
    Et même il croit dès-lors sa victoire infaillible :
    Lise est à moi, dit-il, puisque Lise est sensible.
    Bientôt il s’aperçoit que vers la fin du jour,
    Au moment favorable aux larcins de l’amour,
    Lise se rendait seule au bord d’une onde claire,
    Qui coule autour d’un bois dans un pré solitaire ;
    De jeunes alisiers recourbés en berceaux,
    De verdure & d’ombrage y couronnaient les eaux.
        Ô Lise ! en quel état Damon va vous surprendre !
    Ô sagesse ! ô pudeur ! pourrez-vous la défendre ?
    Lise part, Damon vole, & par d’étroits sentiers
    Il arrive avant elle au berceau d’alisiers.
        Là, sous des arbrisseaux, dans un lieu frais & sombre,
    Il attend que la nuit ait répandu son ombre ;
    Il voit enfin noircir le vert de la forêt :
    Il est temps de quitter son asile secret.
    Il tremble qu’en sortant le bruit ne le découvre ;
    Il soutient les rameaux du buisson qu’il entrouvre.
    Le corps demi-courbé, les genoux chancelants
    Et l’oreille attentive, il avance à pas lents.
    Près de lui, loin de lui, sa vue est occupée ;
    D’un bruit sorti des eaux son oreille est frappée.
    Il se glisse en rampant sous ce berceau fatal
    Où l’onde, en s’étendant, arrondit son canal ;
    Et là d’un œil avide, il cherche ce qu’il aime.
    Il voit ; ciel ! quel objet !.... c’était Lise elle-même.
    Le jour du crépuscule & du globe argenté
    Sous le voile des eaux éclairait sa beauté.
    Tel est dans un parterre un lys qui vient d’éclore,
    Quand il brille au matin sous les pleurs de l’aurore.
    Tantôt en se jouant dans les flots du bassin,
    Elle étale à Damon les trésors de son sein ;
    Le jais de ses cheveux, & l’eau sombre & verdâtre,
    Opposés à sa gorge en relèvent l’albâtre :
    Tantôt une attitude, un geste, un mouvement
    Appelle sous les eaux les yeux de son amant.
    Bientôt Lise à l’abri d’un dôme de feuillage,
    Va prendre ses habits posés sur le rivage ;
    Les voiles dépliés vont couvrir ses appas :
    Damon vole, s’élance, & Lise est dans ses bras.
        Ô Lise ! il faut un prix à l’amour le plus tendre.
    Ciel ! où suis-je ? ô Damon ! qu’osez-vous entreprendre ?
    N’espérez rien de moi, Damon, retirez-vous.
    Ô ma mère ! ô Lucas !.... Damon à ses genoux
    Prodigue les serments, les larmes, les caresses ;
    Il cherche à la tenter par d’immenses promesses :
    Elle résiste à tout ; les pleurs de ses beaux yeux,
    Des cris tantôt plaintifs & tantôt furieux,
    Des mots qui vont au cœur, sa pudeur & sa grâce,
    D’un amant effréné n’arrêtaient point l’audace ;
    Lise tombe à ses pieds, en lui tendant la main,
    Et relevant de l’autre un voile sur son sein,
    La parole tremblante & la vue égarée :
    Ô ciel ! est-il donc vrai que ma honte est jurée ?
    Il n’en est point, dit-il, dans les plaisirs secrets.
    Quel témoin craignez-vous au fond de ces forêts ?
    Ici tout est caché, l’ombre est universelle ;
    Qui saura mon bonheur ? Je le saurai, dit-elle,
    Tu le sauras aussi : des soupirs, des sanglots,
    Des cris demi-formés, succèdent à ces mots.
    Sur ses genoux tremblants elle reste penchée.
    Damon la voit pâlir & son âme est touchée.
    Quoiqu’infecté des mœurs d’un monde corrompu,
    Damon pouvait encor respecter la vertu.
    Il en sentit l’empire, & lui rendit hommage.
    J’ai pu vous offenser, c’est le tort de mon âge,
    C’est celui de mes sens ; je saurai l’expier,
    Et peut-être qu’un jour vous pourrez l’oublier.
    Ces mots rendent à Lise & la vie & ses charmes ;
    Mais sa pudeur encor n’était pas sans alarmes ;
    Et pour la rassurer Damon part à regret,
    En fixant sur sa route un œil morne & distrait.
        Les pleurs de la beauté, l’innocence offensée,
    Des tableaux importuns poursuivaient sa pensée.
    Damon dans son village, auprès des laboureurs,
    Avait pris, malgré lui, du respect pour les mœurs.
    Il rentre en son château détestant sa faiblesse,
    La solitude & l’ombre augmentaient sa tristesse.
    Il ne put dans la nuit goûter quelque repos.
    Le sommeil au matin lui versait ses pavots ;
    Lorsqu’il entend des cris, une voix lamentable :
    Il voit près de son lit un vieillard vénérable ;
    Ô ciel ! c’est Polémon, il ne peut respirer ;
    Il fait de vains efforts pour se plaindre & pleurer.
    Mais ses larmes, enfin, coulent en abondance,
    Et par des mots sans suite il sort de son silence.
    Je suis vieux, je suis pauvre, & vous m’ôtez l’honneur,
    Vous que nous respections, vous, un vil suborneur !
    Et pour perdre ma fille, une fille si chère !
    Ô si vous aviez vu les larmes de sa mère !
    Damon, je vais hâter l’instant de ma moisson,
    Et quitter pour jamais ce malheureux canton.
    Ô ferme, où mes travaux ont enrichi mon maître !
    Jardins que j’ai plantés, arbres que j’ai vus naître !
    Troupeaux que j’ai nourris ! recevez mes adieux ;
    Ma fille, loin de vous, me fermera les yeux.
    À ces mots, en pleurant, le vieillard se retire ;
    Damon le suit des yeux, les détourne, soupire,
    Se trouve, en ce moment, le dernier des humains,
    Et le visage en pleurs appuyé sur ses mains,
    Immobile, abattu, dans un calme terrible,
    Fatigué de sentir, il paraît insensible.
        Mais comment tout-à-coup sort-il de sa langueur ?
    Quel nouveau sentiment est entré dans son cœur ?
    Qui précipite ainsi sa démarche rapide ?
    Pourquoi, dans quel dessein franchir ce mont aride,
    Et descendre au vallon, où pendant les beaux jours
    Lucas paît ses brebis & chante ses amours ?
        Lucas qui l’aperçoit s’épouvante à sa vue ;
    Mais il voit sur son front la gaieté répandue :
    Damon lui prend la main, & Lucas étonné
    Loin du vallon sauvage est d’abord entraîné.
    Les voilà dans les champs que Polémon moissonne ;
    Lucas est interdit & Polémon frissonne.
    Lise qui voit de loin & Damon & Lucas,
    En suivant son travail cache son embarras.
    Sa mère dans ses mains sent trembler sa faucille,
    Et se place aussitôt à côté de sa fille.
    Mais Damon les aborde : ô mon cher Polémon,
    Voyez dans ce berger le rival de Damon.
    Lise brûle pour lui de l’amour le plus tendre ;
    Il aime, il est aimé, qu’il soit donc votre gendre.
        Lise, un berger sans bien n’est pas digne de vous :
    Que Lucas soit donc riche, & qu’il soit votre époux.
    Voyez sur ce coteau cette ferme nouvelle,
    Cet herbage fécond qui s’étend autour d’elle,
    Ces vergers, dont les fruits l’enrichiront un jour,
    Et ce rang de noyers qui croissent à l’entour ;
    Je les donne à Lucas. Ô vertueuse mère !
    Ô sage Polémon ! si Lise vous est chère,
    Il faut que dans deux jours ces amants soient unis ;
    Qu’après vous mes fermiers, aujourd’hui mes amis,
    Contents de moi, de vous, & charmés l’un de l’autre,
    Ils fassent à jamais leur bonheur & le vôtre.
        Lise & l’heureux berger, la mère & Polémon,
    Se regardaient l’un l’autre & regardaient Damon.
    Lucas se précipite aux pieds de sa maîtresse ;
    Lise fait éclater sa joie & sa tendresse.
    Les parents sont ravis, & Damon enchanté,
    Trouve dans tous les yeux le prix de sa bonté.
        De noces, de festins bientôt la douce image
    Va porter la gaieté de village en village ;
    Et dès le lendemain, les cris & les chansons
    Ont annoncé l’aurore & l’instant des moissons.
    Il est donc arrivé ce moment d’abondance,
    Où le travail des champs reçoit sa récompense.
    De la riche Cérès les trésors vont s’ouvrir,
    Et voici l’heureux jour où l’homme va jouir.
    Déjà des moissonneurs la troupe partagée
    Attaque les sillons sur deux files rangée ;
    Un sentiment profond, pur & délicieux
    Règne dans tous les cœurs, brille dans tous les yeux.
    Lise auprès de Lucas plus ardente à l’ouvrage,
    A bientôt devancé les filles du village ;
    Et nouveau laboureur dans ce noble métier,
    Lucas aux yeux de Lise est fier de s’essayer.
    Ici Dolon sourit agacé par Thémire ;
    Là Colin rit tout haut des bons mots qu’il va dire.
    Polémon en secret ordonne aux moissonneurs
    D’augmenter le tribut qu’on destine aux glaneurs.
    Ces beaux jours ont banni l’envie & la misère ;
    Le pauvre donne au pauvre, & le riche est son frère.
        Mais Lise & son amant ont vu naître le jour,
    Où le ministre saint doit bénir leur amour ;
    Ils vont sanctifier la flamme la plus pure,
    Et jurer de s’aimer sans craindre le parjure.
    On leur dit les devoirs imposés aux époux,
    Ils sont sûrs de les suivre, & de les aimer tous.
    Eh ! quel charme pour eux de s’entendre prescrire
    Ces aimables vertus que l’amour leur inspire !
    À peine ces amants par des vœux solennels
    Sont unis l’un à l’autre aux pieds de nos autels,
    Que le sage pasteur rappelle à l’assemblée,
    Ces dons multipliés dont le ciel l’a comblée.
    Grand Dieu ! tu nous donnas les fruits & les moissons,
    Et l’amour & l’hymen, les premiers de tes dons.
    L’air, les feux & les eaux, à tes ordres dociles,
    Ont rendu de concert nos campagnes fertiles.
    Tu daignas féconder le travail de nos mains :
    L’homme est cher à son Dieu ; ce père des humains
    Nous admet les premiers à ces festins champêtres,
    Où sa voix paternelle invite tous les êtres ;
    De sa vaste bonté tout ressent les effets ;
    Les bienfaits qu’il prodigue annoncent des bienfaits.
    Jouir c’est l’honorer : jouissons, il l’ordonne ;
    Associons le pauvre aux trésors qu’il nous donne,
    Et reprenons gaiement un travail vertueux,
    Qui nous rendit toujours meilleurs & plus heureux.
        Après des chants de joie & de reconnaissance,
    Le peuple se recueille, & s’écoule en silence ;
    Il suit Lise & Lucas, qui se donnant la main
    Du logis paternel ont repris le chemin.
    Un orme vénérable en protège l’entrée.
    Polémon les attend sous son ombre sacrée :
    Tous deux avec respect tombent à ses genoux ;
    Et lui, levant les mains sur les jeunes époux,
    L’œil humide de pleurs, d’une voix attendrie,
    Bénit au nom du ciel, le saint nœud qui les lie.
    Damon conduit la troupe au salon du festin,
    Placé dans un bocage, au fond de son jardin :
    De convives pressés la table est entourée ;
    Chacun jette un regard sur la plaine dorée ;
    Et voit avec plaisir les épis ramassés,
    S’élever sur la plaine en gerbes entassés.
        Le Ministre sacré, le seigneur du village,
    Imposaient à la joie, & la rendaient plus sage.
    On lisait dans les yeux une douce gaieté,
    Un contentement pur, l’amour, la volupté.
    Et dans son calme heureux la troupe recueillie
    Jouissait sans transports, badinait sans folie.
    Bacchus dont le nectar animait les esprits,
    Ne fit point retentir le tumulte & les cris.
    Mais du plaisir d’aimer il augmenta les charmes ;
    Au bord de la paupière on vit briller les larmes ;
    Et Damon tour à tour recevait dans ses bras
    Polémon & sa fille, & la mère & Lucas.
    Environné, pressé de ses vassaux qu’il aime,
    Il est content de tous, & surtout de lui-même.
     

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