• L’AUTOMNE................Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803)...

    L’AUTOMNE

    L’AUTOMNE...................

    Ô Vous, qu’ont enrichis les trésors de Cérès,
    Préparez-vous, mortels, à de nouveaux bienfaits ;
    Redoublez vos présents, terre heureuse & féconde,
    Récompensez encor la main qui vous seconde ;
    Et toi, riant automne, accorde à nos désirs
    Ce qu’on attend de toi, des biens & des plaisirs.
    Il vient environné de paisibles nuages
    Qui flottent dans les airs, sans former des orages ;
    Il voit, du haut des cieux, le pourpre des raisins,
    Et l’ambre & l’incarnat des fruits de nos jardins :
    De coteaux en coteaux la vendange annoncée
    Réveille le tumulte, & la joie insensée :
    J’entends de loin les cris d’un peuple fortuné
    Qui court, le thyrse en main, de pampres couronné.
    Favoris de Bacchus, ministres de Pomone,
    Célébrez avec moi les bienfaits de l’automne ;
    Quelles riches couleurs, quels fruits délicieux,
    Ces champs & ces vergers présentent à vos yeux !
    Voyez, par les zéphyrs la pomme balancée
    Échapper mollement à la branche affaissée ;
    Le poirier en buisson courbé sous son trésor,
    Sur le gazon jauni rouler les globes d’or,
    Et de ces lambris verts attachés au treillage
    La pêche succulente entraîner le branchage.
    Les voilà donc ces fruits qu’ont annoncés les fleurs,
    Et que l’Été brûlant mûrit par ses chaleurs.
    Jouissez, ô mortels, & par des cris de joie
    Rendez grâces au ciel des biens qu’il vous envoie :
    Que la danse & les chants, les jeux & les amours,
    Signalent à la fois les derniers des beaux jours.
    Jouissez : mais déjà la fanfare éclatante
    Au peuple des forêts a porté l’épouvante ;
    Le cor fait retentir ses accents belliqueux ;
    Et Diane a donné le signal de ses jeux.
        Ô qui peut, sans regret, s’enfermer dans les villes ?
    Malheureux, qui jamais n’habitez nos asiles,
    Condamnés dès l’enfance à l’ombre des cités,
    Laissez vos vains honneurs, vos tristes dignités ;
    Dérobez-vous aux soins, au luxe, à la mollesse ;
    Venez de ces moments partager l’allégresse ;
    Accourez, je voudrais rassembler dans les champs
    Les mortels de tout âge, & ceux de tous les rangs.
        Ministres de Thémis, ou plutôt ses victimes,
    Vous voyez au barreau les malheurs & les crimes,
    Et vous verrez ici la joie & les vertus.
    Suspendez un moment vos travaux assidus ;
    Le repos vous attend à l’ombre de ces hêtres ;
    Venez vous occuper des récoltes champêtres ;
    Cueillir le raisin mûr au pampre des coteaux,
    Ou du riche espalier dépouiller les rameaux.
        Dès que l’astre du jour penché vers la balance,
    Arme d’un feu plus doux les rayons qu’il nous lance,
    Quand l’automne a fermé le temple de Thémis,
    Mondor, loin du palais, suivi de ses amis,
    Jouit de la campagne, & dans sa solitude,
    De nos codes nombreux fait encor son étude ;
    Il voit d’injustes lois, qu’il faudrait abroger,
    Des abus à punir, des formes à changer.
    Il songe à réprimer la chicane intrigante
    Qui dévore avec art la faiblesse indigente ;
    À défendre le pauvre au palais opprimé,
    Par ce même pouvoir qu’il avait réclamé.
        Et vous de vos parents, jeune & chère espérance,
    Vous à peine échappés aux périls de l’enfance,
    Vous martyrs de l’école & de ses faux docteurs,
    Quittez ces tristes bancs consacrés aux erreurs ;
    Et venez dans nos champs, sans pédant & sans livre,
    Connaître le plaisir & commencer à vivre.
    Ici, tout vous invite à des jeux innocents,
    Ici, vous jouirez des plus beaux de vos ans ;
    Venez y prendre part aux plaisirs de l’automne,
    Il calme, il rafraîchit l’air qui nous environne,
    Il couvre de vapeurs le vaste firmament,
    Et ce voile plombé reste sans mouvement.
    Le soleil est caché, mais son disque invisible
    Porte un jour tendre & doux sur le monde paisible.
    L’homme respire enfin sous un ciel tempéré ;
    Des feux d’un globe ardent il n’est plus dévoré ;
    Il ne craint point encor les vents & la froidure,
    Et sans sentir les airs il parcourt la nature ;
    Il y voit des trésors & la variété
    Qui parait le printemps, & qui manque à l’été.
    De combien de couleurs l’automne à son passage
    Des vergers & des bois a semé le feuillage ?
    Il laisse leur verdure aux cimes des ormeaux ;
    De l’arbre de Pomone il dore les rameaux ;
    L’arbre de Cérasonte aux gazons des prairies
    Oppose l’incarnat de ses branches flétries.
    Quel calme sur les eaux, dans les bois & les airs !
    Quel silence étendu règne sur l’univers !
    L’alcyon s’est fixé sur des roseaux tranquilles,
    Ou rase, en se jouant, les ondes immobiles :
    Le peuple des hameaux, des champs & des forêts,
    Moins ému, moins bruyant, semble jouir en paix.
    Sa volupté moins vive est encor douce & pure ;
    Moi, je partage ici la paix de la nature ;
    Dans ces heureux vallons, sur ces riches coteaux,
    J’ai senti le plaisir, je jouis du repos.
    Automne, ciel tranquille, agréables retraites,
    Vous calmez de nos cœurs les ardeurs inquiètes ;
    Puisse à ce doux repos que je goûte aujourd’hui
    Ne succéder jamais le tourment de l’ennui !
    Ah ! nous étions heureux par la seule espérance,
    Puissions-nous l’être encor au sein de l’abondance !
    L’homme a tout recueilli, n’a plus à désirer,
    Et le cœur satisfait va cesser d’espérer.
    Peut-être du soleil la lumière affaiblie
    Répandra moins ici, l’action & la vie.
    L’homme va moins sentir, & peut-être son cœur
    Va-t-il de l’indolence éprouver la langueur.
    Combattons la du moins par un mâle exercice ;
    À nos jeux, nos plaisirs que le travail s’unisse ;
    Opposons la fatigue à l’ennui du repos ;
    Pénétrons les forêts, montons sur les coteaux ;
    À leurs hôtes nombreux allons livrer la guerre.
    Moi, nouveau Salmonée, armé de mon tonnerre,
    Tantôt dans le taillis je vais au point du jour
    Du lièvre ou du chevreuil attendre le retour ;
    Et tantôt parcourant les buissons des campagnes,
    Je cherche la perdrix qu’appelaient ses compagnes.
    Mon chien bondit, s’écarte, & suit avec ardeur
    L’oiseau, dont les zéphyrs vont lui porter l’odeur ;
    Il l’approche, il le voit ; transporté, mais docile
    Il me regarde alors & demeure immobile ;
    J’avance, l’oiseau part, le plomb que l’œil conduit
    Le frappe dans les airs au moment qu’il s’enfuit ;
    Il tourne, en expirant, sur ses ailes tremblantes,
    Et le chaume est jonché de ses plumes sanglantes.
        Souvent, quand le soleil dore le haut des monts,
    Et que l’ombre allongée obscurcit les vallons ;
    Je descends dans un pré, vers un golfe paisible
    Qu’environne un ombrage au jour inaccessible ;
    Là, je vois le pêcheur, sur les flots ébranlés
    Lancer d’un bras nerveux ses filets rassemblés ;
    Ils couvrent d’un long cercle un peuple trop avide
    Qu’attira vers la rive une amorce perfide ;
    Les filets, en tombant, l’un de l’autre écartés
    S’unissent lentement sous les flots argentés ;
    Ils ont enveloppé dans leurs grottes profondes,
    Et ramènent vers moi les habitants des ondes.
    Leur foule, en s’élançant de ces rets déployés,
    Frappe le sable humide & bondit à mes pieds.
    Je les vois, je les compte, & vais dans mon asile
    Jouir de ma conquête, & d’un plaisir utile.
        Cent fois, dans ma jeunesse, aux rives des ruisseaux,
    J’ai semé les buissons d’innombrables réseaux ;
    Avec quel mouvement d’espérance & de joie,
    Vers la fin d’un beau jour, j’allais chercher ma proie !
    À présent même encor, sous les rameaux naissants,
    De l’oiseau de la nuit j’imite les accents ;
    Bientôt de la forêt j’entends la troupe ailée
    S’avancer, voltiger autour de ma feuillée ;
    J’écoute, en palpitant, leur vol précipité ;
    D’un transport vif & doux mon cœur est agité,
    Quand je les vois tomber sur ces verges perfides
    Qu’infecta de ses sucs l’arbrisseau des druides.
        Ô doux emploi des jours ! agréables moments !...
    Mais l’automne offre encor d’autres amusements,
    Des plaisirs, des succès qu’accompagne la gloire,
    Où le courage & l’art mènent à la victoire.
    Entendez-vous quel bruit retentit dans les airs ?
    Et d’échos en échos roule dans les déserts ?
    La discorde, Bellone, ou le dieu de la guerre,
    Par ces sons éclatants menacent-ils la terre ?
    De la vaste forêt l’espace en est rempli ;
    Dans ses sombres buissons le cerf a tressailli.
    Au monarque des bois la guerre est déclarée ;
    Il a vu d’ennemis sa demeure entourée,
    Et des chiens dévorants en groupes dispersés,
    De distance en distance autour de lui placés.
    Là, le coursier fougueux, lève sa tête altière ;
    D’un œil impatient il parcourt la bruyère ;
    Le chasseur fatigué de ses vains mouvements,
    De la course tardive avance les moments,
    Et sur les pas du cerf dont la terre est empreinte,
    Il perce, au son du cor, le centre de l’enceinte.
    Le timide animal s’épouvante & s’enfuit ;
    Il voit dans chaque objet la mort qui le poursuit ;
    Sa route sur le sable est à peine tracée ;
    Il devance, en courant, la vue & la pensée ;
    L’œil le suit & le cherche aux lieux qu’il a quittés.
    Ses cruels ennemis par le cor excités
    S’élèvent sur ses pas au sommet des montagnes,
    Et sur ses pas encor fondent sur les campagnes ;
    Effrayé des clameurs & des longs hurlements,
    Sans cesse, à son oreille apportés par les vents,
    Vers ces vents importuns il dirige sa fuite :
    Mais la troupe implacable ardente à sa poursuite
    En saisit mieux alors ses esprits vagabonds ;
    Il écoute, & s’élance, & s’élève par bonds ;
    Il voudrait ou confondre, ou dérober sa trace,
    Se détacher du sable, & voler dans l’espace ;
    Il change plus souvent sa route & ses retours ;
    Dans le taillis obscur il fait de longs détours ;
    Il revoit ces grands bois, théâtre de sa gloire,
    Où jadis cent rivaux lui cédaient la victoire,
    Où couvert de leur sang, consumé de désirs,
    Pour prix de son courage, il obtint les plaisirs.
    Il force un cerf plus jeune à courir dans la plaine,
    Pour présenter sa trace à la meute incertaine :
    Mais le chasseur la guide & prévient son erreur ;
    Le cerf est abattu, tremblant, saisi d’horreur,
    Son armure l’accable, & sa tête est penchée,
    Sous son palais brûlant sa langue est desséchée,
    D’une ardente sueur ses flancs sont arrosés,
    Et d’esprits agissants ses nerfs sont épuisés ;
    Il s’arrête, il chancelle, il tombe, & les fanfares
    Vont annoncer sa chute à ses vainqueurs barbares.
    Il entend de plus près des cris plus menaçants,
    Il fait pour fuir encor des efforts impuissants,
    Ses yeux appesantis laissent tomber des larmes,
    Il se lève en fureur, il se sert de ses armes ;
    L’excès du désespoir le soutient un instant,
    Et sous l’acier funeste il meurt en combattant :
    Le chasseur en triomphe, & d’un œil plein de joie
    À ses pieds étendue il regarde sa proie.
        Ô vous, jeunes guerriers, noble sang des héros,
    Venez fuir, dans nos bois, les dangers du repos ;
    Développez en vous la force & le courage ;
    Préludez aux combats dont nos jeux sont l’image ;
    Bravez la faim, la soif, l’inclémence des airs,
    Combattez, foudroyez, les tyrans des déserts :
    Ils pourraient aux humains disputer la nature,
    Et nos riches moissons deviendraient leur pâture ;
    Allez, par vos exploits, du champ qu’il a semé
    Assurer la récolte au pauvre désarmé ;
    Lancez vos traits vengeurs sur ces monstres sauvages,
    Dont le cultivateur éprouva les ravages ;
    Frappez ces loups cruels, de rage étincelants,
    Emportant ces agneaux déchirés & sanglants ;
    Percez le sanglier qui court avant l’aurore
    Renverser les sillons, où le blé vient d’éclore ;
    Signalez par ces coups votre âge & vos loisirs,
    Et servez la patrie en courant aux plaisirs.
    N’imitez pas ces grands, ces nobles inutiles,
    Qu’énervent la mollesse, & le luxe des villes ;
    Voyez-les s’avilir, & prétendre aux honneurs,
    Esclaves des Phrinés dont ils ont pris les mœurs ;
    De frivoles devoirs, fatigués sans les suivre,
    Accablés du soin d’être, & du travail de vivre.
        Ô funeste loisir ! ô poids affreux du temps !
    Vous n’êtes point connus du citoyen des champs ;
    Il sait du jour qui passe employer la durée ;
    À des devoirs aisés sa vie est consacrée ;
    Le repos n’est pour lui que le délassement ;
    La chasse ou le travail, les soins, le mouvement
    Entretiennent en lui cette chaleur active
    Que refuse l’automne à la nature oisive.
    Sans entraves, sans maître, & libre de choisir
    Les moments du travail, du repos, du plaisir,
    Il dispose à son gré tout le cours de sa vie.
        Heureux ! qui sans pouvoir au sein de sa patrie
    N’impose qu’à lui seul d’en respecter les lois,
    Et dérobant sa tête au fardeau des emplois,
    Aimé dans son domaine, inconnu de ses maîtres,
    Habite le donjon qu’habitaient ses ancêtres !
    De l’amour des honneurs il n’est point dévoré,
    Sans craindre le grand jour, content d’être ignoré,
    Aux vains dieux du public il laisse leurs statues,
    Par l’envie & le temps si souvent abattues.
    Pour juge il a son cœur, pour amis ses égaux,
    La gloire ou l’intérêt n’en font pas ses rivaux ;
    Il peut trouver au moins dans le cours de sa vie
    Un cœur sans injustice, un ami sans envie.
        Il ne s’égare point dans ces vastes projets
    Qui tourmentent le cœur incertain du succès ;
    Il ne peut être en butte à ces revers funestes
    Qui souvent de la vie empoisonnent les restes ;
    Élever ses troupeaux, embellir son jardin,
    Plutôt que l’agrandir féconder son terrain,
    Par sa seule industrie augmenter sa richesse,
    Voilà tous les projets que forme sa sagesse ;
    Il ne veut qu’arriver au terme de ses jours,
    Par un chemin facile, & qu’il suivra toujours.
    La Chine & le Japon, l’aiguille & la peinture
    N’ornent point ses lambris d’une vaine parure ;
    On y voit les portraits de ses sages aïeux ;
    Ils vécurent sans faste, il veut vivre comme eux ;
    Il regarde souvent ces images si chères,
    Qui parlent à son cœur des vertus de ses pères.
    Peut-il avoir besoin que le luxe & les arts
    De leur pompe frivole amusent ses regards ?
    N’a-t-il pas des ruisseaux, son verger, la prairie ?
    N’a-t-il pas des beautés que chaque instant varie ?
    L’opale & l’incarnat d’un matin radieux,
    L’or, le pourpre, & l’azur du couchant nébuleux,
    Où son œil cherche en vain la première nuance
    De l’émail qui finit, de l’émail qui commence ?
    N’a-t-il pas des guérets par des bois terminés ?
    Un fleuve & des étangs de saules couronnés ?
    Il voit l’astre du jour y tracer son image,
    Et l’habitant de l’air y marquer son passage.
        Il a d’autres tableaux & plus intéressants ;
    Il voit l’homme ingénu, ses plaisirs innocents ;
    Le respect pour les dieux, la vérité champêtre,
    La douce égalité de l’esclave & du maître,
    L’amour & l’amitié dans leur simplicité,
    Le mélange des mœurs & de la volupté.
        Il voit le vrai bonheur, & le trouve en lui-même ;
    Son cœur toujours content de l’épouse qu’il aime,
    S’il a quelque chagrin, n’en peut être opprimé ;
    Il oppose au destin le plaisir d’être aimé.
    C’est aux champs que l’hymen unit des cœurs sincères,
    Et n’est point profané par des feux adultères ;
    Là, l’époux accablé sous le fardeau des ans
    Presse encor sa moitié dans ses bras languissants,
    Là règnent la pudeur, la concorde, l’estime,
    Et l’amour entouré des vertus qu’il anime.
    Eh ! quel plaisir encor pour ces époux heureux
    D’élever dans leur sein les gages de leurs feux !
    De voir à leur instinct succéder la pensée,
    D’éclairer, de hâter leur raison commencée ;
    De guider leurs penchants, d’épurer, de former
    Ces cœurs que la nature instruit à les aimer !
    L’épouse à ses enfants voit les traits de leur père,
    Et l’époux trouve en eux les charmes de leur mère.
    Quelquefois entraîné dans leurs bras caressants
    Il prend part, sans rougir, à leurs jeux innocents ;
    La mère lui sourit, & le groupe autour d’elle
    La force d’épancher la pitié maternelle.
    Avant que l’art de plaire eût remplacé les mœurs,
    Quand l’utile & le grand conduisaient aux honneurs,
    Vos aïeux, leur dit-on, au bien de la patrie
    Immolaient leur repos, leur fortune & leur vie ;
    Ils vivaient à la cour, sans nuire, & sans flatter ;
    Avant d’en obtenir, ils voulaient mériter ;
    Sans s’abaisser alors à de vils artifices,
    Ils nommaient des aïeux, & citaient des services.
    On vante, en leur présence, un mortel généreux
    Dont le cœur bienfaisant s’ouvrit aux malheureux ;
    Le jeune enfant s’essaie aux vertus qu’il admire,
    Le père s’applaudit des vertus qu’il inspire.
        Souvent, dans un salon propre & non fastueux
    Il admet à sa table un ami vertueux ;
    Son domaine a produit le festin qu’il ordonne,
    Et sans l’art de Comus le besoin l’assaisonne :
    Le rapport des esprits unit les conviés ;
    L’épanchement des cœurs que l’estime a liés,
    L’enjouement sans folie, & l’amour sans faiblesse,
    De l’amour paternel la sainte & douce ivresse,
    Des serments de s’aimer que le cœur a dictés,
    De ces sobres festins voilà les voluptés.
        Ô vous ! ô mes amis, en qui j’ai vu renaître
    Des mœurs de nos aïeux la majesté champêtre
    Ch*** couple heureux, respectables époux,
    J’ai chanté les vertus que j’admirais en vous.
        Mais le sombre horizon se refuse à l’aurore,
    Et rend douteux longtemps le jour qui vient d’éclore.
    Des nuages épais sur les champs descendus
    Entourent de la nuit les objets confondus ;
    Immobiles sur l’onde, & fixés sur la plaine,
    Ils dérobent l’espace à la vue incertaine ;
    L’imprudent voyageur de sa route égaré
    Poursuit, dans l’ombre humide, un sentier ignoré.
    L’astre du jour pâli répand des clartés sombres,
    Son disque sans rayons se montre dans les ombres,
    Ce voile nébuleux ajoute à sa grandeur ;
    Mais le soleil l’entrouvre, il reprend sa splendeur ;
    Il argente les cieux, dont les vapeurs légères
    Promènent sur les champs leurs ombres passagères.
        L’Aquilon les emporte au sommet du Taurus,
    Il en couvre l’Atlas, les Alpes, l’Immaüs ;
    Sans cesse il entretient par des vapeurs nouvelles
    De leurs sommets glacés les neiges éternelles.
    Fleuves majestueux, ce sont-là vos berceaux,
    Et l’urne intarissable où vous puisez les eaux.
    Vous les versez d’abord dans de sombres vallées,
    Vous frappez à grand bruit des rives désolées,
    Où le marbre ébranlé se détachant des monts
    Tombe, roule, & bondit dans vos flots vagabonds ;
    Plus paisibles enfin, dans une plaine immense
    Vous portez la fraîcheur, la vie & l’abondance.
    Des nuages légers, dans l’air moins élevés,
    Vont heurter des coteaux les sommets cultivés ;
    Ils traversent le sable, & le limon fertile,
    Ils percent les rochers, s’arrêtent sur l’argile ;
    Et s’échappant de l’antre où distillaient leurs eaux,
    Ces vapeurs vont former les sources des ruisseaux ;
    Ils serpentent d’abord sur des plaines fécondes ;
    Ils vont confondre au loin leur murmure & leurs ondes ;
    S’ouvrir en s’unissant un plus vaste canal ;
    Et rouler sur l’arène un tranquille cristal.
        Ainsi, du sein des mers, une mer de nuages
    S’exhale, se répand & part de leurs rivages ;
    Du liquide fécond pénètre l’univers,
    Et par mille canaux retourne au sein des mers.
        Ces voiles suspendus qui cachent à la terre
    L’azur qui la couronne, & l’astre qui l’éclaire,
    Ces ombres, ces vapeurs, qui couvrent nos climats,
    Préparent les mortels au retour des frimas ;
    La nature, à grands pas, marche à sa décadence,
    Et du feu qui l’anime, elle a senti l’absence.
        Mais la feuille, en tombant du pampre dépouillé,
    Découvre le raisin de rubis émaillé ;
    De l’ambre le plus pur la treille est colorée ;
    Les celliers sont ouverts, la cuve est réparée.
    Boisson digne des dieux, jus brillant & vermeil,
    Doux extrait de la sève, & des feux du soleil,
    Source de nos plaisirs, délices de la terre,
    Viens combattre l’ennui qui nous livre la guerre ;
    Dissipe notre esprit qui pensait tristement,
    Et donne-nous du moins le bonheur d’un moment.
        Déjà près de la vigne un grand peuple s’avance ;
    Il s’y déploie en ordre, & le travail commence ;
    Le vieillard que conduit l’espoir du vin nouveau
    Arrive le premier au penchant du coteau ;
    Déjà l’heureux Lindor & Lisette charmée
    Tranchent au même sep la grappe parfumée ;
    Ils chantent leurs amours, & le dieu des raisins ;
    Une troupe à ces chants répond des monts voisins ;
    Le bruyant tambourin, le fifre & la trompette,
    Font entendre des airs que le vallon répète.
    Le rire, les concerts, les cris du vendangeur
    Fixent sur le coteau, les regards du chasseur.
    Mais le travail s’avance, & les grappes vermeilles
    S’élèvent en monceaux dans de vastes corbeilles ;
    Colin, le corps penché sur ses genoux tremblants,
    De la vigne au cellier les transporte à pas lents ;
    Une foule d’enfants autour de lui s’empresse,
    Et l’annonce de loin par des cris d’allégresse.
        Cependant le raisin sous la poutre est placé ;
    Un jus brillant & pur dans la cuve est lancé ;
    D’impatients buveurs y plongent la fougère,
    Où monte en pétillant une mousse légère.
        Mais je vois sur les monts tomber l’astre du jour ;
    Le peuple vendangeur médite son retour ;
    Il arrive, ô Bacchus, en chantant tes louanges ;
    Il danse autour du char qui porte les vendanges ;
    Ce char est couronné de fleurs & de rameaux,
    Et la grappe en festons pend au front des taureaux.
    Les excès du plaisir, la joie immodérée,
    Les chants, & les festins, terminent la soirée ;
    Le rire à longs éclats est souvent répété,
    Et le cris qui l’exprime ajoute à la gaieté ;
    Bacchus a déchiré les voiles du mystère ;
    Chacun d’eux au grand jour produit son caractère ;
    Ils sont tous contents d’eux, du sort, & des humains ;
    Là, des rivaux unis, un verre arme les mains.
    Tu suspends, ô Bacchus ! la haine & la vengeance,
    Tu fais régner l’amour, tu répands l’indulgence.
    Deux vieillards attendris se tiennent embrassés ;
    Tous deux laissent tomber des mots embarrassés ;
    Dans leurs yeux entrouverts, brillent d’humides flammes ;
    Ils font de vains efforts pour épancher leurs âmes,
    Et pleins des sentiments qu’ils voudraient exprimer,
    Tous deux, en bégayant, se jurent de s’aimer.
        Alain, jusqu’à ce jour, amant tendre & timide
    Puise dans le nectar une audace intrépide ;
    Alison qu’il poursuit lui résiste en fuyant ;
    Elle hésite, s’arrête, & tombe en souriant.
    Grégoire, à Mathurine allait porter son verre,
    Sous ses pas incertains il sent trembler la terre ;
    Il a vu les lambris & le toit s’ébranler ;
    La table qu’il embrasse est prête à s’écrouler ;
    Il tombe, il la renverse, & la cruche brisée
    Se divise en éclats sur la terre arrosée.
    On se lève en tumulte, on part, & les buveurs
    Font retentir au loin leurs chants & leurs clameurs.
        Ils n’ont point entendu le démon des tempêtes ;
    Il vient de l’occident, il vole sur leurs têtes,
    Il passe en rugissant de vallons en vallons ;
    Tranquille en ce moment au bruit des aquilons,
    Le sage laboureur ne craint plus leurs ravages ;
    Il a mis ses trésors à couvert des orages ;
    Des gerbes de Cérès il chargea ses greniers ;
    Les tonneaux de Bacchus vont remplir ses celliers ;
    Il a fait plus : déjà la glèbe retournée
    Cache sous le sillon l’espoir de l’autre année,
    Et même sur les champs épuisés par leurs dons
    Il a conduit l’engrais qui les rendra féconds.
        Apprenez, ô mortels, qu’un sol pauvre & stérile
    Devient en un moment, un sol riche & fertile,
    Il est, il est un art de choisir les engrais,
    Qu’au vertueux Towsend a révélé Cérès.
    Triptolème nouveau, je viens te rendre hommage,
    Le bien qu’on fait au monde ajoute à mon partage ;
    Ami du bienfaiteur, sans pouvoir l’imiter,
    J’aspire à ses vertus, & j’aime à les chanter.
        Dans les champs d’Albion, sur un sable infertile,
    C’est toi, qui le premier, fis répandre l’argile,
    Fécondas l’un par l’autre, & du mélange heureux
    Vis naître les moissons sur un fond sablonneux.
    Au sol qu’une huile épaisse humecte, & rend solide
    C’est toi, qui le premier mêlas le sable aride,
    Par ses angles tranchants le limon divisé,
    Laissa sortir le blé du champ fertilisé.
    C’est toi, qui le premier instruisis ta patrie
    À revêtir les monts des dons de la prairie ;
    À contraindre les champs depuis peu moissonnés,
    D’offrir une herbe tendre, aux troupeaux étonnés.
    L’agriculteur anglais, que l’état encourage,
    Bientôt de tes leçons apprit à faire usage.
        Dans de plus beaux climats, le peuple des hameaux
    Rendu stupide enfin, par l’excès de ses maux,
    Ne sait point par son art seconder la nature ;
    L’habitude & l’instinct dirigent sa culture.
    Il n’invente jamais, il tremble d’imiter,
    Pour cesser d’être pauvre il n’ose rien tenter
    Et traînant, à regret, sa vie infortunée,
    Il pense qu’aux douleurs les dieux l’ont condamnée.
    Allez, peuples des champs, faire entendre vos voix,
    Jusque dans cet asile où résident vos rois ;
    Allez au pied du trône exposer vos misères ;
    Des enfants malheureux se plaignent à leurs pères.
        Opprimés, dirait-il, dans tes vastes états,
    Ô roi ! nous gémissons, nous ne murmurons pas ;
    Ton peuple est accablé sous un joug qu’il adore,
    Et sait dans ses malheurs que son roi les ignore.
    En traçant ces sillons qu’arrosent nos sueurs,
    Nous aimons la patrie, & formons ses vengeurs ;
    Ils iront de leur sang t’acheter la victoire,
    Et mourir inconnus pour augmenter ta gloire.
    Citoyens oubliés, dans la poudre abattus,
    Nous avons conservé le dépôt des vertus ;
    Et le ciel qui nous livre à l’horrible indigence,
    Pour nous en consoler, nous laissa l’innocence.
    Nos devoirs sont encor nos plaisirs les plus doux ;
    Ces noms si saints, si chers, & de père, & d’époux,
    Ne sont point au hameau des titres, mais des chaînes ;
    Hélas ! ces doux liens qui seuls charmaient nos peines,
    Ne font plus aujourd’hui qu’augmenter nos douleurs ;
    À nos tristes enfants nous léguons nos malheurs ;
    Tourmentés de leur sort, fatigués de notre être,
    Nous pleurons, auprès d’eux, de les avoir fait naître ;
    On vient entre nos mains arracher les secours
    Dont un soin paternel soutient leurs faibles jours ;
    De l’humble agriculteur, sans force & sans défense,
    Des brigands effrénés dévorent la substance ;
    Nous respectons la loi, victime des abus,
    Avec joie, à l’état nous offrons nos tributs ;
    Les cœurs des malheureux sont rarement avares :
    Mais faut-il immoler à des monstres barbares
    Le sang de nos enfants ? Le prix de nos travaux ?
    Faut-il seuls de l’état supporter les fardeaux ?
    Ou loin des lieux chéris qu’ont habités nos pères,
    Aller porter nos pleurs, aux rives étrangères.
        Ah ! les rois sont humains & veulent être aimés,
    S’ils soupçonnaient les maux des peuples opprimés,
    Ils sauraient les venger des oppresseurs avides,
    Et retrancher sans doute au nombre des subsides :
    C’est alors qu’on verrait l’habitant des hameaux
    Reprendre avec gaieté ses soins & ses travaux ;
    L’instinct du laboureur deviendrait du génie ;
    Il couvrirait de biens le sol de sa patrie ;
    Et le peuple des champs plus riche, & plus nombreux,
    Rendrait heureux son prince, en s’avouant heureux.
        Hélas ! l’homme est forcé de se donner des chaînes ;
    C’est un poids qu’il ajoute au fardeau de ses peines ;
    Il est né pour souffrir ; mais peut-il aujourd’hui
    Résister aux malheurs prêts à fondre sur lui ?
    Le soleil retiré vers l’humide Amalthée,
    Jette un dernier regard sur la terre attristée ;
    Tout est changé pour nous ; ce théâtre inconstant
    Où l’homme passe un jour, & jouit un instant.
    Cette terre autrefois si belle & si fertile,
    Devient en ce moment, triste, pauvre & stérile ;
    Je ne les verrai plus, ces émaux éclatants,
    La pompe de l’été, les grâces du printemps,
    Ces nuances du vert, des bois & des prairies,
    Le pourpre des raisins, l’or des moissons mûries.
    Les arbres ont perdu leurs derniers ornements ;
    À travers leurs rameaux j’entends des sifflements ;
    Doux zéphyr, qui le soir caressais la verdure
    Quel son, quel triste bruit succède à ton murmure !
    Les vents courbent les pins, les ormes, les cyprès ;
    Ils semblent dans leur course entraîner les forêts ;
    Les arbres ébranlés de leurs cimes penchées
    Font voler sur les champs les feuilles desséchées.
    Les rayons du soleil, sans force & sans chaleur,
    Ne percent plus des airs la sombre profondeur ;
    Éole étend sur nous la nuit & les nuages ;
    L’ombre succède à l’ombre, & l’orage aux orages ;
    L’homme a perdu sa joie, & son activité ;
    Les oiseaux sont sans voix, les troupeaux sans gaieté ;
    Ils ne reçoivent plus du dieu de la lumière
    Ce feu qui fait sentir & vivre la matière.
    La campagne épuisée a livré ses présents,
    Et n’a rien à promettre à mes goûts, à mes sens.
    Dans ces jardins flétris, dans ces bois sans verdure,
    Je sens à mes besoins échapper la nature.
    Ce concert monotone & des eaux & des vents
    Suspend & ma pensée, & tous mes sentiments ;
    Sur elle-même enfin mon âme se replie,
    Et tombe par degrés dans la mélancolie ;
    Dans ces champs que l’automne a changés en déserts,
    Dans ces près sans troupeaux, dans ces bois sans concerts,
    Je viens me rappeler des pertes plus sensibles ;
    Je crois me retrouver à ces moments horribles,
    Où j’ai vu mes amis que la faux du trépas
    Moissonnait à mes yeux, ou frappait dans mes bras.
    De Ch*** expirant je vois encor l’image,
    Je le vois à ses maux opposer son courage ;
    Penser, sentir, aimer, au bord du monument,
    Et jouir de la vie à son dernier moment.
    Objet de mes regrets, ami fidèle & tendre,
    J’aime à porter mes pleurs en tribut à ta cendre ;
    Malheur à qui les dieux accordent de longs jours !
    Consumé de douleurs vers la fin de leur cours.
    Il voit, dans le tombeau, ses amis disparaître,
    Et les êtres qu’il aime arrachés à son être ;
    Il voit, autour de lui, tout périr, tout changer ;
    À la race nouvelle il se trouve étranger ;
    Et lorsqu’à ses regards la lumière est ravie,
    Il n’a plus en mourant à perdre que la vie.
        Cette idée est affreuse, & j’aime à m’y livrer ;
    Je cède avec plaisir au besoin de pleurer ;
    Sous un ciel ténébreux, loin du bruit & du monde,
    Je cherche un aliment à ma douleur profonde :
    Mais la même tristesse entre dans tous les cœurs ;
    Ceux même, de qui l’âge écarte les langueurs,
    Ceux qu’amusent encor l’erreur & l’espérance,
    Sentent moins le plaisir de leur douce existence.
        La naïve Rosette & le jeune Lubin
    S’aimaient, vivaient contents, sans soin du lendemain ;
    Tous deux, un soir d’automne, au bord de la prairie
    Où leurs brebis paissaient l’herbe humide & flétrie
    Ils entendaient rugir la voix des aquilons,
    Et les eaux des torrents gronder dans les vallons ;
    Ce bruit les attristait ; le berger, sa compagne
    Portaient, en soupirant, les yeux sur la campagne.
    Rosette tout-à-coup s’élança vers Lubin ;
    Son amant attendri la pressa sur son sein ;
    Au plaisir de s’aimer, tous deux ils se livrèrent,
    Et, sans se dire un mot, longtemps ils s’embrassèrent :
    Mais un trouble inconnu, de tristes sentiments
    Jusque dans leurs plaisirs poursuivaient ces amants.
    Tu vois, disait Lubin, l’état de la nature :
    Il n’est plus de berceaux, ni de lits de verdure ;
    Les oiseaux des forêts ne chantent plus l’amour ;
    On peut cesser d’aimer. Ô si toi-même un jour !...
    Ah ! Lubin, gardes-toi de soupçonner Rosette ;
    Rassure-la plutôt, son âme est inquiète ;
    Je ne sais quelle peur a saisi mes esprits,
    Mais je crains ; ces vallons, ces bois, ces champs flétris :
    Ce bruit sourd & lointain, ce ciel couvert d’orages,
    Sont peut-être pour nous de funestes présages ;
    Nous sommes menacés : oui, répondait Lubin,
        Nous ne nous rendrons plus sur ce coteau voisin ;
    Nous vivrons au hameau ; mais, si tu m’es fidèle,
    Je supporterai tout ; hélas, lui disait-elle,
    Je t’aimerai toujours, mais je te verrai moins ;
    Et puis dans le village il est tant de témoins :
    Nous ne serons plus seuls. Le couple aimable & tendre
    S’aperçut que la nuit commençait à descendre ;
    Il reprend, en rêvant, le chemin du hameau,
    Et près de la forêt il rencontre un tombeau.
    Ils s’arrêtent tous deux ; leur vue & leurs pensées
    Sur ce lugubre objet restent longtemps fixées.
    Tous deux, sans se parler, le corps sans mouvement,
    Demeurent appuyés au fatal monument ;
    Enfin, les yeux remplis des pleurs qu’ils vont répandre,
    Ils jettent l’un à l’autre un regard triste & tendre ;
    Et tous deux pénétrés de douleur & d’amour,
    Jurent de s’adorer jusqu’à leur dernier jour.
        Votre âge, heureux enfants, l’amour & son ivresse,
    Vont bientôt de vos cœurs dissiper la tristesse ;
    Eh ! quelle est la douleur que ne pourrait charmer
    Le bonheur d’être jeune, & le plaisir d’aimer ?
    Mais quand on a passé le printemps de la vie,
    Comment se dérober à la mélancolie,
    Dans des champs dévastés par les vents en courroux ?
    Au bruit des ouragans prêts à fondre sur nous ?
    Quand tous les animaux tremblent dans leurs asiles,
    Ou vont chercher au loin des climats plus tranquilles ?
    Comment reprendre alors sa force & sa gaieté ?
    Auprès de ses amis, au sein de la cité.
    Voyez-vous ces oiseaux s’élancer des vallées ?
    Les airs sont obscurcis par leurs troupes ailées ;
    Ils se sont rassemblés au retour des frimas ;
    Ils erraient dispersés, lorsque dans nos climats
    Ils jouissaient en paix des dons de la nature ;
    Contents, ils vivaient seuls. La faim & la froidure,
    La crainte & la douleur les ont unis entre eux ;
    À côté l’un de l’autre, ils sont moins malheureux ;
    C’est le sort des humains rassemblés dans les villes.
    Partons, retirons-nous, dans ces communs asiles.
    C’est-là qu’un peuple aimable, au sein d’un doux loisir,
    Sait donner, en tout temps, & prendre du plaisir ;
    C’est-là que l’amitié soutient l’âme affaiblie,
    Console ses langueurs, y rappelle la vie.
        Ô divine amitié, j’implore ton secours :
    Viens me faire oublier les charmes des beaux jours,
    Ces paisibles hameaux, temples de l’innocence,
    Ces jardins, ces vallons que j’aimai dès l’enfance ;
    Dissipes mes regrets dans tes doux entretiens ;
    Viens me rendre plus vif le sentiment des biens ;
    S’il en est que le ciel me refuse à moi-même,
    J’en jouirai du moins dans les mortels que j’aime.
    Je verrai les amis les plus chers à mon cœur ;
    Ô B** je verrai ta gloire & ton bonheur ;
    J’entendrai célébrer ta vertu bienfaisante,
    Ton âme toujours pure & toujours indulgente,
    Ta valeur, ta raison, ta noble fermeté,
    Ton cœur ami de l’ordre, & juste avec bonté.
    Je verrai la compagne à tes destins unie
    Embellir ton bonheur, féconder ton génie ;
    Je verrai pour tous deux croître de jour en jour
    Du public éclairé le respect & l’amour.
    Vos succès, vos plaisirs, votre union charmante,
    Ce spectacle si doux de la vertu contente,
    Me tiendront lieu de tout, & sans les regretter
    Je perdrai les plaisirs que l’hiver va m’ôter.
     

    « LE PRINTEMPS....Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803)L’HIVER.............Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803) »
    Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :