• L’ARBRISSEAU............Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

    L’ARBRISSEAU

    L’ARBRISSEAU............  

    La tristesse est rêveuse, et je rêve souvent ;
    La nature m’y porte, on la trompe avec peine :
        Je rêve au bruit de l’eau qui se promène,
    Au murmure du saule agité par le vent.
    J’écoute : un souvenir répond à ma tristesse ;
    Un autre souvenir s’éveille dans mon cœur :
    Chaque objet me pénètre, et répand sa couleur
              Sur le sentiment qui m’oppresse.
              Ainsi le nuage s’enfuit,
              Pressé par un autre nuage :
              Ainsi le flot fuit le rivage,
              Cédant au flot qui le poursuit.
     
        J’ai vu languir, au fond de la vallée,
        Un arbrisseau qu’oubliait le bonheur ;
    L’aurore se levait sans éclairer sa fleur,
    Et pour lui la nature était sombre et voilée.
    Ses printemps ignorés s’écoulaient dans la nuit ;
        L’Amour jamais d’une fraîche guirlande
        À ses rameaux n’avait laissé l’offrande :
              Il fait froid aux lieux qu’Amour fuit.
    L’ombre humide éteignait sa force languissante ;
    Son front pour s’élever faisait un vain effort ;
    Un éternel hiver, une eau triste et dormante
    Jusque dans sa racine allaient porter la mort.
     
    « Hélas ! faut-il mourir sans connaître la vie !
    Sans avoir vu des cieux briller les doux flambeaux !
    Je n’atteindrai jamais de ces arbres si beaux
              La couronne verte et fleurie !
    Ils dominent au loin sur les champs d’alentour :
    On dit que le soleil dore leur beau feuillage ;
        Et moi, sous leur impénétrable ombrage,
              Je devine à peine le jour !
    Vallon où je me meurs, votre triste influence
    A préparé ma chute auprès de ma naissance.
        Bientôt, hélas ! je ne dois plus gémir !
        Déjà ma feuille a cessé de frémir...
        Je meurs, je meurs. » Ce douloureux murmure
        Toucha le dieu protecteur du vallon.
        C’était le temps où le noir aquilon
        Laisse, en fuyant, respirer la nature.
        « Non, dit le dieu : qu’un souffle de chaleur
        Pénètre au sein de ta tige glacée.
        Ta vie heureuse est enfin commencée ;
        Relève-toi, j’ai ranimé ta fleur.
        Je te consacre aux nymphes des bocages ;
        À mes lauriers tes rameaux vont s’unir,
    Et j’irai quelque jour sous leurs jeunes ombrages
                  Chercher un souvenir. »
     
    L’arbrisseau, faible encor, tressaillit d’espérance ;
    Dans le pressentiment il goûta l’existence ;
    Comme l’aveugle-né, saisi d’un doux transport,
    Voit fuir sa longue nuit, image de la mort,
    Quand une main divine entrouvre sa paupière,
    Et conduit à son âme un rayon de lumière :
    L’air qu’il respire alors est un bienfait nouveau ;
        Il est plus pur : il vient d’un ciel si beau !
     

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