• Jaloux...................Germain NOUVEAU 1851 - 1920

    Jaloux

    En été dans ta chambre claire,
    Vers le temps des premiers aveux,
    (Ce jeu-là paraissait Te plaire)
    On ouvrait parfois Baudelaire,
    Avec ton épingle à cheveux,

    Comme un croyant ouvre sa Bible, 
    En s'imaginant que le Ciel, 
    Dans un verset doux ou terrible, 
    Va parler à son coeur sensible, 
    Quelque peu superficiel ;

    D'avance on désignait la page 
    A droite ou bien à gauche, et puis, 
    Par un chiffre le vers, ce mage 
    Qui devrait être ton image, 
    Ou me dire ce que je suis.

    Nous prenions du goût à la chose.
    Donc on tirait chacun pour soi
    Un vers, au hasard, noir ou rose,
    Dans ce beau Poète morose.
    Nous commencions, d'abord à Toi,

    Attention ! 'Dans ta ruelle
    Tu mettrais l'univers entier'.
    Vous riez ! bon pour Vous, cruelle !
    Car ce vers Vous flatte de l'aile, 
    Et c'est un compliment altier !

    Un compliment comme en sait faire 
    Un homme sagace en amour, 
    Et qui fleure en sa grâce fière, 
    Sous le style de La Bruyère, 
    Son joli poète de Cour ;

    Un compliment qui sent sa fraise,
    Son talon rouge, et qui, vainqueur, 
    Allumant ses pudeurs de braise, 
    Eût faire rire Sainte Thérèse, 
    Chatouillée... au fond de son coeur.

    Qu'il est bon ! oui !... mais moi... je gronde ! 
    Y songez-Vous, avec ce vers, 
    Quelle figure fais-je au monde, 
    Dans cette ruelle profonde, 
    Au milieu de cet Univers !

    Ah ! fi !... Pardonnez-moi... Madame... 
    Oui, je m'oublie !... oui, je sais bien... 
    Toute jalousie est infâme... 
    C'est un peu de vertige à l'âme, 
    Ça va se passer... ce n'est rien...

    Ah ! tant mieux ! je vous vois sourire. 
    Continuons ce jeu si doux ; 
    Mais avant, je dois Vous le dire, 
    Afin d'éviter un mal pire, 
    Si jamais je deviens jaloux,

    Rejetez-moi, moi G, moi N, 
    Moi, vilain 'monstre rabougri',
    Rejetez-moi dans ma Géhenne ; 
    Le jaloux n'est plus, dans sa haine, 
    Rien... qu' 'un billet d'amour'... aigri.
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