• IMPRESSIONS DE PROMENADE.............Jehan Rictus (1867-1933).

    IMPRESSIONS DE PROMENADE

    IMPRESSIONS DE PROMENADE..............  

    Quand j’ pass’ triste et noir, gn’a d’ quoi rire.
    Faut voir rentrer les boutiquiers
    Les yeux durs, la gueule en tir’lire,
    Dans leurs comptoirs comm’ des banquiers.
     
    J’ les r’luque : et c’est irrésistible,
    Y s’ caval’nt, y z’ont peur de moi,
    Peur que j’ leur chopp’ leurs comestibles,
    Peur pour leurs femm’s, pour je n’ sais quoi.
     
    Leur conscienc’ dit : « Tu t’ soign’s les tripes,
    Tu t’ les bourr’s à t’en étouffer,
    Ben, n’en v’là un qu’ a pas bouffé ! »
    Alors dame ! euss y m’ prenn’nt en grippe !
     
    Gn’a pas ! mon spectr’ les embarrasse,
    Ça leur z’y donn’ comm’ des remords :
    Des fois, j’ plaqu’ ma fiole à leurs glaces,
    Et y d’viennent livid’s comm’ des morts !
     
    Du coup, malgré leur chair de poule,
    Y s’ jett’nt su’ la porte en hurlant :
    Faut voir comme y z’ameut’nt la foule
    Pendant qu’ Bibi y fout son camp !
     
    « Avez-vous vu ce misérable,
    Cet individu équivoque ?
    Ce pouilleux, ce voleur en loques
    Qui nous r’gardait manger à table ?
     
    « Ma parole ! on n’est pus chez soi,
    On n’ peut pus digérer tranquilles...
    Nous payons l’impôt, gn’a des lois !
    Qu’est-c’ qu’y font donc, les sergents d’ ville ? »
     
    J’ suis loin, que j’ les entends encor :
    L’ vent d’hiver m’apport’ leurs cris aigres.
    Y piaill’nt, comme à Noël des porcs,
    Comm’ des chiens gras su’ un chien maigre !
     
    Pendant c’ temps, moi, j’ file en silence,
    Car j’aim’ pas la publicité ;
    Oh ! j’ connais leur état d’ santé,
    Y m’ f’raient foutre au clou... par prudence !
     
    Comm’ ça, au moins, j’ai l’ bénéfice
    De m’ répéter en liberté
    Deux mots lus su’ les édifices :
    « Égalité ! Fraternité ! »
     
    Souvent, j’ai pas d’aut’ nourriture :
    (C’est l’ pain d’ l’esprit, dis’nt les gourmets.)
    Bah ! l’Homme est un muff’ par nature,
    Et la Natur’ chang’ra jamais.
     
    Car, gn’a des prophèt’s, des penseurs
    Qui z’ont cherché à changer l’Homme.
    Ben quoi donc qu’y z’ont fait, en somme,
    De c’ kilog d’ fer qu’y nomm’nt son Cœur ?
     
    Rien de rien... même en tapant d’ssus
    Ou en l’ prenant par la tendresse
    Comm’ l’a fait Not’ Seigneur Jésus,
    Qui s’a vraiment trompé d’adresse :
     
    Aussi, quand on a lu l’histoire
    D’ ceuss’ qu’a voulu améliorer
    L’ genre humain..., on les trait’ de poires ;
    On vourait ben les exécrer ;
     
    On réfléchit, on a envie
    D’ beugler tout seul « Miserere »,
    Pis on s’ dit : Ben quoi, c’est la Vie !
    Gn’a rien à fair’, gn’a qu’à pleurer.
     

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