• Jour de Noël à +40°C dans les
    rues de Québec le 25 décembre 1895

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    A Québec et pour toute la province, le 25 décembre 1895 fut un jour exceptionnel, la fête de Noël étant alors, par sa température tutoyant les 40°C, une fête de Pâques ; phénomène d’occurrence trop rare dans une contrée habituée à affronter en cette saison des températures de -20°C avec des pointes à -40°C, pour ne pas avoir été consigné dans les journaux du temps se faisant également l’écho d’un reverdissement des champs ou de la présence de violettes fraîchement cueillies

    À Québec, le 25 décembre 1895, le thermomètre marquait 40°C au-dessus de zéro. Et cela durait depuis le 19 du même mois pour se prolonger jusqu’au 30.

    « Aujourd’hui, veille de Noël, écrivait l’Evénement de Québec, nous avons une température des plus agréables ; brise légère et tiède, soleil resplendissant, thermomètre, à midi, 40 au-dessus de zéro ; dans les champs la neige est disparue et l’on peut voir l’herbe reverdir. Tout le monde est sur la rue et envahit les grands magasins pour y acheter les cadeaux traditionnels. Nos grandes artères commerciales – les rues Saint- Jean et Saint-Joseph – regorgent d’une foule affairée.

    « Sous les chauds rayons du soleil, à l’abri du vent, la végétation renaît comme au printemps. Hier, un habitant de Sainte-Foye, a trouvé dans son jardin des plants de laitue et de persil, et des feuilles de trèfle du plus beau vert. » L’Evénement du 19 décembre rapporte qu’ « un homme désolé, c’est M. Jobin, le sculpteur de la rue Claire-Fontaine.

    « Il avait préparé plusieurs statues en glace pour le carnaval et voici que le doux temps de ces jours derniers a complètement démoli ses chefs-d’œuvre. Ses bonshommes font pitié : têtes, bras et jambes, tout est disparu. II n’en reste plus que les troncs qui fondent à vue d’œil. »

    A la date du 26 décembre, l’Union de Saint-Hyacinthe annonçait qu’un cultivateur de La Présentation, M. Amable Jacques, avait fait six livres de sucre durable. Le 27, un autre cultivateur, M. Bureau, de l’Ange-Gardien, labourait son champ. M. Pierre Pageot, de la concession Saint-Ignace, paroisse Saint Ambroise de la Jeune Lorette, en avait fait autant le 23 précédent.

    Le 28 décembre, un citoyen de Lévis cueillait des pensées dans son jardin. II en était de même à Portneuf où une petite fille, le matin de Noël, apportait un bouquet de violettes à la crèche de l’Enfant Jésus.

    « La journée d’hier, écrivait le reporter de l’Evénement, à la date du 30 décembre, était superbe. On se serait cru en plein mois de mai ; brise tiède et soleil resplendissant dans un ciel sans nuages. II y avait une foule de promeneurs sur nos grandes rues et les fringants équipages leur donnaient un air d’amination inaccoutumée. Le casque de fourrure est remplacé par le chapeau de feutre et la plupart des piétons ont endossé le pardessus léger. »

    Le même jour, 30 décembre, le Courrier du Canada racontait à ses lecteurs que « M. Francois Menard, de la rue Burton, a cueilli ce matin, dans son jardin, un bouquet de très belles pensées. Dans les campagnes environnantes, et particulièrement au sud de Québec, il n’y a plus de neige et les Laurentides ont dépouillé leur blanc manteau. Comme nous sommes loin de ces furieuses tempêtes d’hiver, traditionnelles à Québec au temps des Fêtes. »

    Cette réflexion, nuancée de regret, rappelle Villon et le refrain mélancolique de sa ballade :Mais où sont les neiges d’antan ? Pour Villon, « les neiges d’antan » ce sont les Dames du temps jadis. Au Québec, « les neiges d’antan » rappellent les Noëls du temps des Français, « des villages pailletés de givre, des vitraux d’églises s’illuminant tout à coup à minuit, des clochers invisibles carillonnant en pleines ténèbres, sous un ciel poudré d’étoiles », écrit au début du XXe siècle l’historien et journaliste québécois Ernest Myrand.

    Il ajoute : « Voilà nos vrais Noëls, nos seuls Noëls. Et je soutiens – dussé-je passer pour un sauvage – qu’une fête de Noël sans neige, au Canada, est une anomalie. Celle de 1895 n’en était pas moins intéressante à signaler au point de vue météorologique. »

     

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  • Scènes de la vie mexicaine/01

    Scènes de la vie mexicaine/01..

    Perico el Zaragate

    I. – La Jamaïca et le monte parnaso.

    De toutes les villes bâties par les Espagnols dans le Nouveau-Monde, Mexico est, sans contredit, la plus belle, et l’Europe pourrait s’enorgueillir de la compter au nombre de ses cités. Celui qui veut contempler dans toute sa splendeur le magnifique et bizarre panorama de la capitale du Mexique n’a qu’à monter, vers le coucher du soleil, sur l’une des tours de la cathédrale. De quelque côté qu’il porte ses regards, il aperçoit à l’horizon les dentelures de la Cordilière, gigantesque ceinture azurée de soixante lieues de tour. Au sud, les deux volcans qui dominent la sierra élèvent majestueusement leurs sommets couverts de neiges éternelles, et que les rayons obliques du soleil teignent en rose pourpre. L’un, le Popocatepetl (montagne fumante), se dessine en cône aigu sur l’azur déjà foncé du ciel ; l’autre, l’Iztaczihuatl (la femme blanche), affecte la forme d’une nymphe couchée qui livre ses épaules de glace aux dernières caresses du soleil. Au pied des deux volcans étincellent comme des miroirs trois lagunes où les nuages se reflètent, où les cygnes prennent leurs ébats. A l’ouest, le palais de Chapultepec, lieu de plaisance des empereurs aztèques et plus tard des vice-rois espagnols, déploie ses lignes imposantes. Autour de la montagne sur laquelle il est bâti, s’étend et ondule en vagues de verdure  une forêt de cèdres dix fois séculaires. Du sommet de cette montagne, un fleuve s’élance et franchit la plaine sur les cent arches de ses aqueducs pour venir désaltérer une ville populeuse. A droite, à gauche, de tous côtés, des villages, des clochers, des coupoles, s’élèvent du sein de la vallée. Des sentiers poudreux s’entrecroisent et se découpent comme des rubans d’or sur la verdure ou le long des flaques d’eau. L’arbre du Pérou, le saule pleureur des sables, incline, sous les bouffées de la brise, ses rameaux échevelés, ses feuilles odorantes, ses grappes de baies rouges, et des palmiers dressent çà et là leurs troncs isolés au-dessus de massifs d’oliviers au pâle feuillage.

    Ce ne sont là toutefois que les plans lointains et les grandes lignes du tableau. Ramenez vos regards sur la ville elle-même, ou plutôt regardez à vos pieds. Au milieu de l’échiquier formé par les terrasses des maisons, et parmi les fleurs dont ces terrasses sont ornées, vous verrez surgir, comme d’un immense bouquet, les clochers, les églises, avec leurs dômes de faïence jaune et bleue, les maisons enfin avec les murs bariolés et les balcons pavoisés de coutil qui leur donnent sans cesse un air de fête. La cathédrale occupe un des côtés de laplaza Mayor ; elle domine de toute la hauteur de ses tours le palais présidentiel, parallélogramme écrasé qui renferme à lui seul les sept ministères, — une prison, un jardin botanique, une caserne, les deux chambres. L’Ayuntamiento(municipalité) forme avec le palais un angle droit que continuent le portail de Las Flores et le Parian, vastes capharnaüms commerciaux. Ainsi le pouvoir législatif et exécutif, le domaine de la ville, le commerce, toute l’organisation mexicaine est là, résumée dans quelques édifices que l’église semble grouper sous son ombre. Le peuple est là aussi, car les rues de Santo-Domingo, de San-Francisco, de Tacuba, de la Monnaie, de la Monterilla, vomitoires de la grande cité, versent sur la plaza Mayor un flot toujours renouvelé, toujours en mouvement, et il ne faut que se mêler quelques instans à cette foule pour connaître la société mexicaine dans ses plus étranges contrastes de vice et de vertu, de splendeur et de misère.

    A l’heure de l’Angelus surtout, cavaliers, piétons et voitures composent, sur la plaza Mayor, une foule chamarrée, compacte, multicolore, où l’or, la soie et les haillons se mêlent de la façon la plus bizarre. Les Indiens vont regagner leurs villages, la populace va retrouver ses faubourgs. Le ranchero fait piaffer son cheval au milieu des promeneurs, qui ne s’écartent que lentement ; l’aguador(porteur d’eau), qui finit sa journée, traverse la place, courbé sous son chochocolde terre poreuse ; l’officier se dirige vers les cafés ou les maisons de jeu, où il passera sa soirée ; le sous-officier se fait faire place à l’aide du cep de vigne, indice de son grade, comme jadis le centurion romain. Le jupon rouge de la femme du peuple tranche sur la saya et la mantille noire de la femme du monde, qui s’abrite sous son éventail du dernier rayon  de soleil. Des moines de toutes couleurs fendent la foule en tous sens. Ici le padre, avec son grand chapeau à la Basile, coudoie le franciscain avec son froc bleu, sa ceinture en corde de soie et son large feutre blanc ; là passe le dominicain, avec son lugubre costume blanc et noir, qui fait souvenir de Torquemada, le fondateur de l’inquisition ; plus loin, le froc brun du capucin contraste avec les draperies blanches et flottantes du frère de la Merci. Des spectacles, des incidens variés se succèdent sans cesse au milieu de cette foule bigarrée et s’en partagent l’attention. Tantôt c’est le tambour de la caserne qui bat aux champs, les portes du santuario s’ouvrent à deux battans, une voiture en sort étincelante de dorures, les sons d’une cloche se mêlent aux roulemens des tambours, et toute la foule se découvre, s’agenouille et s’incline devant le saint sacrement qu’on porte à quelque mourant. Malheur à L’étranger philosophe ou ignorant qui dédaignerait de plier le genou ! Tantôt on voit déboucher sur la place un détachement de trois soldats escortés de six officiers et précédés de douze musiciens : c’est un bando de l’autorité suprême pour la promulgation duquel on déploie ce luxe ale musique et d’uniformes brodés. Tel est avant l’oracion l’aspect général de la plaza Mayor, vrai forum au milieu duquel le peuple de Mexico, le peuple souverain (c’est ainsi que ses flatteurs l’appellent), s’agite sous ses haillons, sans cesse en quête d’un nouveau maître à qui la puisse sacrifier le maître de la veille ; très insouciant d’ailleurs en fait de principes politiques, et prenant le désordre pour la liberté, sans se douter que les atteintes multipliées de l’anarchie pourraient bien un jour abattre le corps vermoulu de cette étrange république, déjà caduque après vingt-cinq ans d’existence !

    Chaque soir cependant, aux premiers tintemens de l’Angelus, tout bruit cesse comme par enchantement sur la plaza Mayor. La foule frémissante s’arrête et se tait. Puis, quand les dernières vibrations des cloches ont expiré dans l’air, le mouvement renaît. La cohue s’écoule en tous sens, les voitures s’ébranlent, les cavaliers galopent, les piétons s’écartent, mais pas toujours assez promptement pour se dérober A. l’épée ou au lazo de hardis voleurs qui assassinent ou dévalisent ceux qu’ils choisissent pour victimes, quelquefois même en plein jour et à la face de tous [1]. La nuit venue, la place est déserte ; quelques rares promeneurs parcourent au clair de la lune le trottoir qui borde le parvis ; d’autres restent assis ou se balancent nonchalamment sur les chaînes de fer qui rattachent entre elles les bornes de granit du santuario. La journée est achevée, les scènes nocturnes commencent, et les léperos deviennent pour quelques heures les maîtres de la ville.  

    Le lépero est un des types les plus bizarres de la société mexicaines Celui surtout qui a pu voir Mexico non-seulement livrée à cette agitation joyeuse qui précède l’oracion, mais plongée dans le silence sinistre que la nuit ramène, celui-là peut seul dire ce qu’il y a de redoutable et de singulier dans le caractère de celazzarone mexicain. A la fois brave et poltron, calme et violent, fanatique et incrédule, ne croyant à Dieu que juste pour avoir du diable une terreur salutaire, joueur éternel, querelleur par caractère, voleur par instinct, d’une sobriété qui n’a d’égale que son intempérance, le lépero sait accommoder sa paresse comme son humeur à toutes les fortunes. Tour à tour porte-faix, maçon, conducteur de chevaux, paveur de rues, commerçant, le lépero est partout. Il exerce partout sa profession préférée, aux églises, aux processions, aux spectacles, et toujours au détriment des assistans ; aussi sa vie n’est-elle qu’un long démêlé avec la justice, qui n’est pas elle-même à l’abri de ses larcins. Prodigue dans la richesse, le lépero n’est pas moins résigné, moins courageux dans la pauvreté. A-t-il gagné le matin de quoi subvenir à peu près à la dépense de la journée, il cesse aussitôt tout travail. Souvent aussi ses ressources précaires viennent à lui manquer. Tranquille alors et sans souci des voleurs, il s’étend, enveloppé de sa couverture déchirée, à l’angle d’un trottoir ou sur le seuil d’une porte. Là, raclant sa jarana (petite mandoline), contemplant avec une sérénité stoïque la pulqueria(cabaret) où le crédit lui est inconnu, il prête une oreille distraite au sifflement de la friture voisine, resserre plus étroitement la corde qui sangle son ventre, déjeune d’un rayon de soleil, soupe d’une cigarette et s’endort sans penser au lendemain.

    J’avouerai ma faiblesse : parmi cette foule oisive et bruyante qui m’attirait chaque soir sur la plaza Mayor, mon attention négligeait volontiers l’élite des promeneurs pour s’arrêter sur les groupes déguenillés qui m’offraient une expression à la fois plus triste et plus vraie de la société mexicaine. Je n’avais jamais, par exemple, rencontré un lépero dans tout le pittoresque délabrement de son costume sans me sentir l’envie d’observer de plus près cette classe de bohémiens qui me rappelaient les plus étranges héros des romans picaresques, Il me semblait curieux de comparer ce fils impur des grandes villes aux sauvages aventuriers que j’avais rencontrés dans les bois et les savanes. Pendant les premiers temps de mon séjour à Mexico, je cherchai donc et je réussis, par l’intermédiaire d’un moine franciscain de mes amis, à me faire admettre dans l’honorable intimité d’un lépero de la meilleure souche nommé Perico le Zaragate[2]. Malheureusement nos relations étaient à peine commencées, que j’étais déjà, pour de très bonnes  raisons, tenté de les rompre : je n’avais encore tiré dulépero que des révélations fort insignifiantes sur sa condition comme sur celle de ses pareils, et la quantité de piastres que Perico avait su m’arracher était assez considérable pour me donner fort à réfléchir. J’étais fermement résolu à en finir avec des leçons si coûteuses, quand je vis un matin entrer chez moi fray Serapio, le digne moine qui m’avait fait connaître Perico.

    — Je viens vous chercher, me dit le franciscain, pour vous mener aux taureaux de la place de Necatitlan ; il y a une jamaïca et un monte Parnaso qui rendront la course des plus piquantes.

    — Qu’est-ce qu’une jamaïca et un monte Parnaso ?

    — Vous le saurez tout à l’heure ; partons, car onze heures vont sonner, et nous arriverons à peine à temps pour nous bien placer.

    Je n’avais jamais su résister à l’attrait d’une course de taureaux, et je trouvais dans la compagnie de fray Serapio l’avantage de traverser en sûreté les faubourgs qui entourent Mexico d’une formidable ceinture. Dans celui surtout qui avoisine la place de Necatitlan, il est presque toujours dangereux de se hasarder avec un habit européen, et ce n’était jamais sans un certain malaise que je le traversais seul. Le capuchon du moine allait servir d’égide au frac parisien. J’acceptai avec empressement l’offre de fray Serapio, et nous partîmes. Pour la première fois je contemplai d’un œil tranquille ces rues sales sans trottoirs ni pavés, ces maisons noirâtres fendues et lézardées, berceau et refuge des bandits qui infestent les chemins et pillent souvent même les habitations de la ville. Une multitude de léperos borgnes, couturés, cicatrisés par le couteau, buvaient, sifflaient, criaient dans les tavernes, drapés dans leurs draps de coton souillés ou dans leurs frazadas [3] à jour. Des femmes à peine vêtues d’affreux haillons se tenaient sur le seuil des maisons au milieu d’enfans nus qui se roulaient dans la fange en poussant des cris aigus. En traversant ces hideux repaires, effroi de la police, le juge criminel récite une oraison, l’alcade se signe, le corchete (recors) et le régidor se font petits, l’honnête homme frissonne ; mais le moine y passe le front haut, le sourire aux lèvres, et le frôlement de sa sandale y est plus respecté que le bruit du sabre d’un celador ; souvent même, comme des tigres apprivoisés qui reconnaissent leur maître, les bandits se découvrent sur son passage et viennent baiser sa main.

    La place de Necatitlan présentait un spectacle bizarre et nouveau pour moi. D’un côté, le soleil versait d’insupportables clartés sur les palcos de sol [4], et derrière les couvertures, les rebozos étendus pour donner de l’ombre, la populace, échafaudée en pyramides hurlantes,  se livrait à un abominable concert de cris et de sifflemens. Du côté de l’ombre, les plumets des officiers, les châles de soie aux couleurs variées, formaient un coup d’œil qui consolait en quelque sorte le regard attristé par la misère et la nudité des loges exposées au soleil. J’avais vu cent fois ce spectacle, j’avais vu cette foule fatiguée, mais non rassasiée de carnage, lorsque vers le soir, à la fin des courses, les gosiers épuisés ne laissaient plus échapper que de rauques exclamations, lorsque le soleil dardait de longs rayons à travers les planches mal jointes de l’amphithéâtre, lorsque l’odeur du sang attirait au-dessus du cirque des bandes de vautours affamés ; mais je n’avais jamais vu l’arène même transformée comme elle l’était ce jour-là. De nombreuses armatures de bois remplissaient toute l’enceinte consacrée d’ordinaire aux courses ; revêtus d’herbe, de fleurs et d’odorantes ramées, ces échafaudages ne présentaient qu’une vaste salle de verdure, qu’une sorte de frais bosquet avec ses avenues mystérieuses, ses ruelles ménagées pour la circulation. Les cabanes disposées sous ce bosquet étaient autant d’asiles ouverts à la gastronomie mexicaine, autant de cuisines ou de puestos [5] d’eaux fraîches. Dans les cuisines, c’était, comme toujours, ce luxe extravagant de ragoûts sans nom à base de piment, de feu et de graisse de porc ; dans les puestos brillaient, au milieu des fleurs, des verres gigantesques remplis de boissons rouges, vertes, jaunes, bleues. La populace des palcos de sol s’enivrait à longs traits de l’odeur nauséabonde de la graisse, tandis que d’autres plus heureux, assis dans cet élysée improvisé, savouraient sous des tonnelles de verdure la chair du canard sauvage des lagunes.

    — Voilà, me dit le franciscain en me montrant du doigt les nombreux convives attablés dans l’arène, voilà ce qu’on appelle une jamaïca.

    — Et ceci, comment l’appelez-vous ? dis-je à mon compagnon en lui désignant un arbre de quatre à cinq mètres de haut, planté avec toutes ses feuilles au milieu de l’arène, et tout pavoisé de grossiers mouchoirs de couleur qui flottaient à chacune de ses branches.

    — Ceci est le monte Parnaso, me répondit le franciscain.

    — Aurions-nous par hasard une ascension de poètes ?

    — Non, mais de léperos et des moins lettrés, ce qui sera beaucoup plus divertissant.

    Comme le moine me faisait cette réponse, qui ne m’instruisait qu’à demi, les cris de toro ! toro ! vociférés par la galerie que le soleil dévorait, devinrent de plus en plus bruyans ; les cuisines, les puestos d’eaux rafraîchissantes furent désertés en un clin d’œil ; les déjeuners furent subitement interrompus, et les débris des vertes cabanes jonchèrent le  sol de l’arène sous le choc impétueux d’une bande de léperos qui se laissèrent glisser, à l’aide de leurs couvertures, des loges les plus élevées dans l’enceinte. Parmi ces forcenés qui hurlaient, gambadaient en détruisant les frêles cabinets de verdure, je ne fus pas surpris de retrouver mon ancien ami Perico. Sans lui, la fête n’eût pas été complète. Lemonte Parnaso, avec ses foulards de coton, s’élevait seul au milieu des débris de toute espèce qui encombraient l’arène, et devint bientôt le point unique des regards et des efforts de cette populace. Tous essayèrent d’y grimper à l’envi pour s’emparer des foulards qu’ils convoitaient ; mais, comme il arrive toujours, les efforts des uns paralysaient les efforts des autres, et l’arbre restait debout sans qu’aucun des prétendans pût en embrasser la circonférence. Au même instant, la trompette retentit dans la loge de l’alcade, la porte du toril s’ouvrit et donna passage au plus magnifique taureau que les haciendas voisines eussent pu fournir. Malheureusement pour les assistais, qui comptaient voir les léperos aux prises avec un ennemi plus redoutable, le taureau était un embolado [6]. Leslauréats du monte Parnaso montrèrent néanmoins quelque hésitation et jetèrent du côté du toril un regard effrayé. Le taureau, après avoir hésité lui-même, se dirigea au galop vers l’arbre toujours debout. Quelques léperos s’enfuirent, et les autres, délivrés de cette concurrence, purent s’élancer les uns après les autres sur les branches du monte Parnaso. Une catastrophe était imminente ; le taureau, arrivé au pied de l’arbre qui abritait les léperos, donnait dans le tronc des coups de corne redoublés. Sous le poids dont les branches étaient chargées, l’arbre s’inclina bientôt de côté ; enfin, au moment où Perico faisait une ample moisson de foulards, il s’inclina davantage et s’abattit, entraînant dans sa chute une grappe hideuse de corps entrelacés. Des rires frénétiques, des applaudissemens enthousiastes éclatèrent parmi les douze mille spectateurs qui garnissaient les gradins et les loges, à l’aspect des malheureux qui, meurtris, éclopés, cherchaient à se dégager de leurs étreintes mutuelles et des branchages dans lesquels ils étaient enchevêtrés. Le taureau vint ajouter à la confusion en égrenant à coups de corne cette noire guirlande, et j’eus la douleur de voir l’infortuné Perico, lancé à dix pieds en l’air, retomber dans un état d’immobilité qui m’ôtait tout espoir de continuer jamais sous un maître si habile mes études encore bien incomplètes sur la vie mexicaine.

    Au même instant où Perico était emporté à grand’peine hors de l’enceinte, cent voix s’élevèrent pour appeler un prêtre. Pray Serapio se tapit à ce moment dans un angle de la loge ; mais, quoi qu’il en eût, il ne put esquiver le devoir que lui imposait la volonté du peuple. Il se  leva donc avec une gravité qui dissimulait aux yeux du public son vif désappointement, et me dit tout bas :

    — Suivez-moi, vous passerez pour médecin.

    — Vous plaisantez ? lui dis-je.


    — Non, parbleu ! si le drôle n’est pas tout-à-fait mort, il aura un médecin et un confesseur de la même force.

    J’accompagnai le moine avec une gravité pour le moins égale à la sienne, et, pendant que nous descendions les escaliers du cirque, les éclats de rire et les vivats de la foule nous prouvèrent que le public de l’ombre, comme celui dusoleil, avait déjà oublié un incident aussi ordinaire. Nous fûmes introduits dans une petite pièce sombre pratiquée au milieu des couloirs du rez-de-chaussée. Dans un coin de cette pièce, on venait de déposer l’infortuné Perico, qu’on avait au préalable débarrassé de ses foulards. Puis, moitié par respect pour l’église et la faculté si dignement représentées l’une et l’autre, moitié par le désir de ne pas perdre le spectacle de la course, les assistans nous laissèrent seuls. Le lépero, la tête appuyée contre la cloison et ne donnant aucun signe de vie, était assis plutôt que couché ; ses bras pendans, sa figure d’une pâleur cadavéreuse, indiquaient que, si la vie n’avait pas abandonné ce corps inerte, il ne devait plus en rester qu’une bien faible étincelle. Nous nous regardâmes, le franciscain et moi, aussi embarrassés l’un que l’autre de notre rôle.

    — Je crois, dis-je au moine, que vous pouvez à tout hasard lui donner l’absolution.

    Absolvo te, dit fray Serapio en poussant rudement du pied le lépero, qui parut enfin sensible à cette marque d’intérêt, et qui murmura en ouvrant à demi les yeux

    — Je crois en Dieu le père, le fils et le saint… Ah ! les coquins m’ont enlevé mes foulards… Señor padre ! je suis un homme mort.

    — Pas encore, mon fils, lui répondit le moine ; mais peut-être ne te reste-t-il que peu de temps pour confesser tes péchés, et tu ne feras pas mal d’en profiter pour que je puisse t’ouvrir à deux battans les portes du ciel. Je te préviens que je suis pressé.

    — La course n’est donc pas finie ? dit naïvement le pauvre Perico. Mais je crois qu’à tout prendre, continua-t-il en se tâtant, je suis peut-être moins mal que vous ne pensez.

    Puis, m’apercevant, Perico ferma les yeux, comme s’il se fût senti de nouveau défaillir, et reprit d’une voix éteinte

    — Au fait, je me sens mal…, très mal, et, s’il vous plaît d’écouter ma confession, j’aurai bientôt fini.

    — Commence donc, mon fils.

    Le moine s’accroupit près du malade, qui, du reste, ne portait aucune trace extérieure de blessure, Otant son large chapeau gris, Perico  se pencha à l’oreille du moine, et je m’écartai pour ne pas interrompre le lépero, qui commença ainsi :

    — Je m’accuse d’abord, mon père, d’avoir répondu par la plus noire ingratitude aux prévenances du cavalier que voici, en le mettant à contribution aussi souvent que j’ai pu le faire, et… cependant moins que je ne l’aurais désiré, ce dont je le prie de ne pas me conserver rancune, car dans le fond… je lui étais tendrement attaché.

    Je m’inclinai en signe d’assentiment.

    — Je m’accuse aussi, mon père, d’avoir dérobé la montre en or du juge criminel Sayosa la dernière fois que je comparus devant lui,

    — Comment cela, mon fils ?

    — Le seigneur Sayosa eut l’imprudence de vouloir regarder l’heure devant moi et de faire un geste de surprise en se plaignant d’avoir oublié chez lui sa montre en or et sa chaîne. Je me dis dès-lors que, si je n’étais pas pendu, il y avait un bon coup à faire. Ignorant le sort qui m’était réservé, je donnai le mot d’ordre à un mien ami qu’on élargissait à l’instant même. Il faut vous dire que le seigneur juge avait un faible bien connu pour le dindon…

    — Je ne te comprends pas, mon fils.

    — Vous allez me comprendre. Mon compère acheta un dindon superbe et courut le présenter à la femme du seigneur Sayosa, en lui disant que son mari l’avait chargé de lui offrir cette belle bête ; le seigneur juge la priait en même temps, ajouta mon ami, de remettre au porteur la chaîne et la montre en or qu’il avait oubliées chez lui. Ce fut ainsi que la montre…

    — Ceci est grave, mon fils.

    — J’ai fait pis encore, mon père : le lendemain j’ai volé à la femme du juge pendant que son mari était en séance…

    — Quoi ? mon fils.

    — Le dindon, mon père. Vous concevez, on n’aime pas à perdre, murmura Perico d’une voix dolente. Le moine contint à grand’ peine un accès d’hilarité causé par la révélation du lépero.

    — Et quel motif, mon fils, reprit-il d’une voix mal, affermie, t’avait conduit devant le seigneur, juge criminel Sayosa ?

    — Une bagatelle : je m’étais engagé à servir, moyennant quelques écus, la vengeance d’un habitant de cette ville (le nom ne fait rien à l’affaire). On me fit voir l’homme que je devais frapper. C’était un jeune et beau cavalier, reconnaissable surtout à une longue et mince cicatrice qui se dessinait très distinctement au-dessus du sourcil droit Je m’embusquai à la porte d’une certaine maison où cet homme allait d’habitude tous les soirs après l’oraison. Je le vis en effet entrer dans la maison qui m’avait été signalée. La nuit tombait, et j’attendis. Deux heures se passèrent ; il n’y avait plus personne dans la rue, devenue  silencieuse, et celui que j’attendais ne sortait pas. Il me prit envie de voir ce qui pouvait le retenir si long-temps. L’appartement était au rez-de-chaussée : je regardai donc à travers les barreaux d’une fenêtre qu’on avait laissée entr’ouverte, sans doute à cause de l’extrême chaleur…

    Perico, soit par faiblesse, soit pour tout autre motif, semblait, en continuant sa confession, ne céder qu’avec répugnance à l’ascendant exercé sur lui par fray Serapio : on eût dit un de ces somnambules qui ne dévoilent leur pensée qu’à regret sous le fluide magnétique qui les domine. J’interrogeai le moine du regard pour savoir si je devais m’éloigner ; un coup d’œil me retint à ma place.

    — Au-dessous d’une image des saintes ames, continua Perico, sommeillait une vieille femme enveloppée jusqu’aux yeux de son rebozo. Le beau cavalier, que je reconnus, était assis sur un canapé. Agenouillée devant lui, la tête appuyée sur ses genoux, une femme jeune et belle semblait, les yeux levés sur lui, s’enivrer d’une amoureuse contemplation. Le jeune homme effeuillait une rose rouge qui s’épanouissait dans la conque transparente d’un peigne d’écaille que des tresses de cheveux retenaient sur la tête inclinée devant lui. Je compris pourquoi le temps lui paraissait si court. Peut-être le mouvement de compassion que j’éprouvai me sera-t-il compté là-haut pour quelque chose, car je me sentis tout triste d’avoir à couper le fil d’un si doux roman.

    — Tu l’as donc tué, malheureux ? s’écria le moine.

    — Je m’assis dans l’ombre sur le trottoir en face de la maison. J’étais ému, le découragement m’avait pris, si bien que je m’endormis à mon poste. Le bruit d’une porte qui s’ouvrait m’arracha à mon assoupissement ; un homme sortit. Je me dis alors qu’une parole devait être sacrée, que ce n’était pas le moment d’écouter ma sensibilité naturelle, et je me levai. Une seconde après, j’étais sur les talons de l’inconnu. Les sons d’un piano se firent entendre presque en même temps derrière la fenêtre qui s’était refermée. On sentait que le bonheur devait doubler l’agilité des doigts qui parcouraient le clavier. — Pauvre femme me dis-je, ton amant va mourir, et tu chantes ! — Je frappai… l’homme tomba…

    Le sensible Perico se tut et soupira.

    — Le chagrin m’avait-il troublé la vue ? reprit-il après un court silence. Un rayon de lune éclaira en ce moment la figure de celui que j’avais frappé. Ce n’était pas mon homme. J’en fus, ma foi, content ; j’avais été payé pour tuer, j’avais tué, et, ma conscience tranquillisée à cet égard, je me mis en devoir de couper une mèche des cheveux de l’inconnu, afin de pouvoir rapporter à celui qui me payait un signe quelconque de l’accomplissement de ma mission. Tous les cheveux se ressemblent, me disais-je. Je me trompai encore ; l’homme que j’avais tué  était un Anglais ; il avait les cheveux rouges comme un piment mûr. Le beau cavalier vivait. Alors, dans mon désappointement, je blasphémai le saint nom de Dieu, et c’est ce dont je m’accuse, mon père.

    Perico se frappa la poitrine, tandis que le franciscain lui représentait toute la noirceur de ce dernier crime en passant très légèrement sur le premier, car la vie d’un home, d’un Anglais hérétique surtout, est d’un poids bien léger aux yeux de la classe la moins éclairée de la nation mexicaine, dont le moine et le lépero m’offraient deux types fort distincts. Fray Serapio termina son homélie en administrant à la hâte à Perico une absolution dans un latin digne des comédies de Molière ; puis il reprit en bon espagnol :

    — Maintenant il ne te reste plus qu’à demander pardon à ce cavalier de l’avoir mis trop fréquemment à contribution, ce qu’il te pardonnera Volontiers, vu l’impossibilité où tu es de recommencer de long-temps.

    Le lépero se tourna vers moi, et, de l’air le plus languissant qu’il put prendre :

    — Je suis un grand pécheur, me dit-il, et je ne me croirai tout-à-fait absous que si vous daignez me pardonner les tours indignes que je vous ai joués. Je vais mourir, seigneur cavalier, et je n’ai pas de quoi me faire enterrer. Ma femme doit être avertie à l’heure qu’il est, et ce serait un grand soulagement pour elle, si elle trouvait dans ma poche quelques piastres pour payer mon linceul. Dieu vous les rendra, seigneur français.

    — Au fait, dit le moine, vous ne pouvez guère refuser cette faveur à ce pauvre diable, et ce sont les dernières piastres qu’il vous coûtera.

    — Dieu le veuille ! dis-je sans penser que je faisais presque un souhait homicide, et je vidai ma bourse dans la main que me tendait Perico, qui ferma les yeux, laissa tomber sa tête à la renverse, et ne parla plus.

    Requiescat in pace ! dit fray Serapio ; la course doit être bien avancée, et je n’ai plus rien à faire ici.

    Nous sortîmes. — Après tout, me disais-je en m’éloignant du cirque, je n’avais pas encore obtenu du Zaragate des confidences aussi curieuses. Une telle confession me dédommageait amplement du mécompte que m’avaient causé mes premières relations avec ce singulier personnage. D’ailleurs, cette leçon était la dernière que devait me donner le lépero, et à cette pensée je ne pouvais me défendre d’un peu de pitié pour lui. J’avais tort cependant, comme on va le voir, de croire tous mes comptes réglés avec mon maître Perico.  

    II. – L’Alameda. – Le Paseo de Bucareli.

    Il est peu de villes au Mexique qui ne possèdent leur alameda [7], et, comme il convient à la capitale d’une république ou d’un royaume, celle de Mexico est sans contredit la plus belle. Une promenade de ce genre manque à Paris. Hyde-Park à Londres est celle qui s’en rapproche le plus. L’Alameda de Mexico forme un carré long, entouré d’une muraille à hauteur d’appui, qui longe un fossé profond, dont les eaux bourbeuses, aux exhalaisons fétides, déparent ce lieu de plaisance, irréprochable du reste. Une grille, à chacun des angles, donne passage aux voitures, aux cavaliers et aux piétons. Des peupliers, des frênes et des saules forment un berceau de verdure au-dessus de la chaussée principale, destinée aux chevaux et aux voitures, qui roulent et galopent silencieusement sur un terrain uni. Des allées qui convergent à de grands centres communs, ornés de fontaines aux eaux jaillissantes, interposent leurs massifs de myrtes, de rosiers et de jasmins entre les voitures et les promeneurs à pied, dont l’œil peut suivre, à travers ces ombrages embaumés, des équipages luxueux, des chevaux pleins d’ardeur dans leurs évolutions répétées autour de l’Alameda. Le bruit des roues, étouffé par le sable des allées, arrive à peine à l’oreille, mêlé au murmure des jets d’eau, à la brise parfumée qui frémit dans une verdure éternelle et toujours jeune, aux bourdonnemens des abeilles et des colibris. Les carrosses dorés se croisent, dans une circulation incessante, avec les voitures européennes, et les splendides harnachemens des chevaux mexicains ressortent dans tout leur éclat à côté de la selle anglaise, qui paraît bien mesquine au milieu de ce luxe vraiment oriental. Les femmes du monde ont quitté à l’heure de la promenade la laya et la mantille pour revêtir des costumes en arrière de six mois sur les dernières modes parisiennes. Nonchalamment étendues sur les coussins des voitures, elles laissent reposer dans une chaussure souvent, hélas ! trop négligée ce pied qui fait leur orgueil et l’admiration des Européens. Heureusement les glaces baissées ne laissent entrevoir que leur diadème de noirs cheveux rehaussés de fleurs naturelles, leur séduisant sourire, leurs gestes, où la vivacité s’unit si gracieusement à la nonchalance. L’éventail s’agite, et parle aux portières son mystérieux langage. La foule des promeneurs à pied ne présente pas un spectacle moins piquant ; seulement l’Europe mêle en moins grand nombre ses tristes costumes aux costumes bariolés de l’Amérique.

    Après un certain nombre de tours, les voitures abandonnent l’Alameda, les cavaliers suivent les voitures ; toute cette foule passe indifférente devant une fenêtre grillée, qui donne sur le trottoir qu’il faut  longer pour gagner une promenade nommée le Paseo de Bucareli [8]. On ne devinerait guère quelle hideuse exposition ces grilles rouillées protégent chaque jour, à deux pas de la plus brillante promenade de Mexico : cette fenêtre est celle de la morgue où l’on expose les cadavres. La sollicitude de la justice ne commence que de ce moment, et ces cadavres d’hommes et de femmes sont jetés là pêle-mêle, à moitié nus, encore sanglans ; chaque jour, cette morgue a des hôtes nouveaux Quant au Paseo, voisin du funèbre édifice, il n’étale pour tous ornemens qu’une double rangée d’arbres, des bancs de pierre destinés aux promeneurs à pied, et trois fontaines surchargées de détestables statues allégoriques. De ce lieu, on découvre le même paysage que du haut de la cathédrale : ce sont encore les deux pics neigeux des volcans avec leurs panaches de nuages, les sierras nuancées de tons violets, et, à leur pied, les façades blanches de quelques haciendas, des champs de maïs entrevus à travers les arches d’aqueducs gigantesques, enfin quelques dômes d’églises et de châteaux presque toujours noyés, à l’heure où les promeneurs fréquentent le Paseo, dans les vapeurs lumineuses du soir.

    C’était le soir aussi, le soir du jour où j’avais assisté à la course de taureaux, que je m’étais mêlé à la foule des oisifs qui couvre ordinairement l’espace compris entre le Paseo et l’Alameda. La nuit commençait à le disputer au jour ; les réverbères allaient s’allumer, les promeneurs à pied et en voiture regagnaient rapidement leurs demeures. C’était un dimanche. Bruyamment répétés par les cloches sans nombre des églises et des couveras, les tintemens de l’Angelusdominaient le bourdonnement de la foule, dont une partie s’arrêtait avec respect, et dont une autre se précipitait comme un torrent qu’aucun obstacle ne peut retenir. Le jour, qui jetait ses dernières lueurs à travers les grilles de la morgue, n’éclairait plus que faiblement les victimes qui gisaient pêle-mêle sur un lit de maçonnerie maculé de larges plaques de sang. En vain repoussées par des soldats qui les envoyaient pleurer plus loin, des femmes se lamentaient devant les barreaux et poussaient des cris de douleur. Leurs cris ameutaient les passans ; les uns les plaignaient, les autres se contentaient de les regarder curieusement. Agenouillé près des grilles de la morgue, la tête découverte et tenant la bride d’un cheval richement caparaçonné, un homme récitait dévotement ses oraisons. A son costume, il était facile de reconnaître qu’il appartenait à la classe aisée des habitans de Tierra Afuera [9], qui repoussent avec un égal dédain les modes et les idées de l’Europe. Cet équipement pittoresque s’alliait bien du reste à des traits mâles  et pleins de distinction. Au-dessus du sourcil droit de l’inconnu, une longue et mince cicatrice se dessinait en blanc sur son front découvert. C’était, sans nul doute, le beau jeune homme dont Perico m’avait le matin même fait le portrait. Rendait-il grace à Dieu de l’avoir arraché au danger, ou le remerciait-il d’aimer et d’être aimé ? La question resta douteuse pour moi, et d’ailleurs les dévotions qui donnaient matière à ces conjectures furent subitement interrompues. Effrayé par le bruit des voitures, un cheval rebelle aux efforts de son cavalier vint heurter violemment l’échelle au haut de laquelle un sereno allumait un réverbère suspendu aux murs de la caserne de La Acordada. Le sereno tomba d’une hauteur de quinze pieds, et resta sans mouvement sur le pavé. Il me serait facile de décrire la stupeur du malencontreux cavalier à la vue du sereno privé de connaissance et peut-être mortellement blessé, car ce cavalier, il faut bien le dire, c’était moi ; mais j’aime mieux raconter ce qui s’ensuivit.

    On connaît les habitudes bienveillantes de la populace des grandes villes à l’endroit de ceux qui par malheur commettent d’aussi tristes maladresses. Pourtant on ne se rend peut-être pas un compte bien exact de l’attitude d’une pareille populace au Mexique, surtout vis-à-vis d’un étranger qui n’est pour elle qu’un ennemi naturel. Contenu, malgré sa fougue, au milieu d’un flot pressé de léperos qui ne délibéraient que sur le genre de supplice à infliger à l’auteur désolé d’un pareil crime, mon cheval n’était pour moi d’aucune ressource, et je me surpris un instant à envier le sort du sereno insensible du moins aux atteintes de cette multitude, qui le foulait aux pieds sans prendre de lui nul souci. Fort heureusement le hasard m’envoya deux auxiliaires sur l’un desquels au moins j’étais loin de compter. Le premier fut un alcade qui, escorté de quatre soldats, se fit jour jusqu’à moi, et me dit qu’à ses yeux j’étais convaincu d’avoir causé la mort d’un citoyen mexicain. Je m’inclinai silencieusement. D’après les ordres du magistrat, on chargea le corps du sereno toujours immobile sur un tapestle(espèce de brancard) tenu en réserve dans la caserne pour des cas semblables ; puis, m’invitant poliment à descendre de cheval, l’alcade m’enjoignit de suivre à pied le brancard jusqu’au palais, d’où je me trouverais tout naturellement à deux pas de la prison. Je n’eus garde, on le pense bien, de céder sur-le-champ à cette invitation ; j’essayai de démontrer à l’alcade que le cas exceptionnel où je me trouvais n’autorisait nullement une pareille procession judiciaire. Malheureusement l’alcade était, comme presque tous ses pareils, doué d’une ténacité à toute épreuve, et à tous mes raisonnemens il ne répondit qu’en insistant de plus belle sur le respect dû à la coutume. Je songeai alors â chercher parmi les assistans quelqu’un qui voulût bien me servir de caution, et tout naturellement mes regards se portèrent sur l’endroit où j’avais remarqué,  le cavalier agenouillé qui, à la première vue, m’avait inspiré un si profond intérêt ; mais le cavalier avait disparu. Allais-je donc être forcé de me soumettre à l’odieuse formalité exigée par l’alcade ? C’est à ce moment que le hasard m’envoya le second auxiliaire dont j’ai parlé. Le nouveau personnage qui vint s’interposer entre l’alcade et moi était très majestueusement drapé d’un manteau de drap de Queretaro, couleur olive, dont un pan relevé cachait presque entièrement sa figure. A travers les nombreuses déchirures du manteau, on pouvait apercevoir une veste d’un drap non moins équivoque. Arrivé devant l’alcade, après avoir, non sans peine, fendu la foule, ce personnage passa le bras à travers un des trous de son manteau, et put ainsi, sans déranger les plis de sa cape, porter la main au débris de chapeau qui couvrait sa tête. Il se découvrit courtoisement, tandis que dans sa chevelure noire et hérissée restaient accrochés quelques cigarettes, un billet de loterie et une image de la miraculeuse vierge de Guadalupe. Je ne fus pas médiocrement surpris en reconnaissant dans ce respectable bourgeois mexicain mon ami Perico, que je croyais mort et à la veille d’être enterré.

    — Seigneur alcade, dit Perico, ce cavalier a raison. C’est involontairement qu’il a commis ce meurtre, il ne doit donc pas être confondu avec les malfaiteurs ordinaires, et d’ailleurs je suis ici pour le cautionner, car j’ai l’honneur de le connaître intimement.

    — Et qui te cautionne, toi ? demanda l’alcade.

    — Mes antécédens, reprit modestement le Zaragate… et ce cavalier, ajouta-t-il en me désignant.

    — Mais puisque c’est toi qui le cautionnes ?

    — Eh bien ! je cautionne ce cavalier, ce cavalier me cautionne, ce sont donc deux cautions pour une, et votre seigneurie ne peut pas mieux rencontrer.

    J’avoue que, placé entre la justice de l’alcade et la fatale protection de Perico, j’hésitai un instant. De son côté, l’alcade ne semblait guère convaincu par le syllogisme que Perico venait de lui lancer avec une si triomphante assurance. Je crus devoir alors terminer le débat en me penchant à l’oreille de l’alcade et en lui donnant mon adresse à voix basse.

    — Eh bien ! reprit-il en se retirant, j’accepte la caution de votre ami à la cape olive, et je me rends de ce pas à votre domicile, où je compte vous trouver.

    L’alcade et les soldats s’étaient éloignés ; la foule restait aussi compacte et toujours menaçante, mais un sifflement aigu et deux ou trois gambades eurent bientôt fait reconnaître Perico des gens de sa caste, qui se rangèrent avec empressement devant lui. Le lépero prit alors mon cheval par la bride, et je m’éloignai ainsi de ces groupes sinistres, fort inquiet  sur le dénoûment de mon aventure, et fort triste surtout du malheureux événement qui en avait été l’origine.

    — Comment se fait-il que je vous trouve si bien portant ? dis-je à mon guide quand j’eus recouvré un peu de sang-froid. J’avoue que je croyais vos affaires dans ce monde à jamais terminées.

    — Dieu a fait un miracle en faveur de son serviteur, reprit Perico, et il leva dévotement les yeux au ciel ; mais on dirait, seigneur cavalier, que ma résurrection vous contrarie. Vous concevez du reste que, malgré tout mon désir de vous être agréable…

    — Nullement, Perico, nullement, je suis enchanté de vous revoir en vie ; mais comment s’est opéré ce miracle ?

    — Je n’en sais rien, reprit gravement le lépero ; seulement il s’est accompli assez rapidement pour que j’aie pu reprendre ma place parmi les spectateurs de la course, et même tenter une dernière ascension. Je venais d’être confessé et absous à neuf, c’était une occasion unique de risquer ma vie sans exposer mon ame ; j’ai voulu en profiter, et cela m’a porté bonheur, car, cette fois, en dépit du taureau qui m’a soulevé sur ses cornes, je suis retombé sur mes jambes, au grand contentement du public, qui a fait pleuvoir sur moi les réaux et les demi-réaux. Alors, me trouvant, grace à vous surtout, la bourse assez bien garnie, j’ai pensé à satisfaire mes goûts pour la toilette, et je suis allé au baratillo faire emplette de ce costume, qui me donne un air fort respectable. Vous avez vu avec quelle considération l’alcade m’a traité. Il n’y a rien de tel que d’être bien vêtu, seigneur cavalier !

    Je vis clairement que le drôle m’avait joué une fois de plus, et que sa feinte agonie, comme sa confession, n’avait été pour lui qu’un excellent moyen de me tirer quelques piastres. J’avoue néanmoins que ma colère fut désarmée en ce moment par la dignité comique avec laquelle le lépero se pavanait dans son manteau troué, tout en me tenant ces étranges discours. Je ne songeai qu’à ne débarrasser d’une compagnie qui me devenait importune, et je me contentai de dire en souriant à Perico :

    — Si je compte bien, les maladies de vos enfans, l’accouchement de votre femme, votre linceul, m’ont coûté à peu près une centaine de piastres ; vous faire remise du tout, ce sera, j’aime à le croire, payer assez généreusement le service que vous venez de me rendre. De ce pas donc je regagne mon domicile, et je vous renouvelle mes remerciemens.

    — Votre domicile, seigneur cavalier ! y pensez-vous ! s’écria Perico, mais, à l’heure qu’il est, votre maison doit être cernée par la force armée : on vous cherche chez tous vos amis ; vous ne savez pas à quel alcade vous avez affaire ?

    — Vous le connaissez donc ?

    — Je connais tous les alcades, seigneur cavalier, et ce qui prouve  combien je mérite peu le surnom qu’on me donne, c’est que tous les alcades ne me connaissent pas ; mais, de tous ses pareils, celui qui vous poursuit maintenant est le plus fin, le plus rapace, le plus diabolique.

    Bien que j’eusse quelque raison de trouver ce portrait exagéré, je me sentis un moment ébranlé, dans ma résolution. Puis Perico me représenta, en termes vraiment pathétiques, le bonheur que sa femme et ses enfans éprouveraient à voir leur bienfaiteur venir leur demander un asile pour la nuit. Ayant à choisir entre deux protecteurs également intéressés, je me laissai convaincre par celui dont l’avidité avait les moins tristes dehors ; je me décidai à suivre de nouveau le lépero.

    Cependant la nuit avançait ; nous traversions des ruelles suspectes, des carrefours déserts, des rues inconnues pour moi et remplies d’une formidable obscurité. Les serenos devenaient de plus en plus rares ; je me sentais entraîné vers le fond de ces faubourgs où la justice n’ose pas pénétrer, et j’étais sans armes, à la merci d’un homme dont j’avais entendu l’épouvantable confession. Jusqu’alors le Zaragate, je l’avoue, ne m’avait guère paru trancher beaucoup par ses crimes si effrontément avoués sur une population démoralisée par l’ignorance, la misère et les guerres civiles ; mais, à cette heure et au milieu de ce dédale de sombres ruelles, au milieu du silence de la nuit, mon imagination prêtait à cette figure picaresque de fantasques et colossales dimensions. La position était critique : abandonner brusquement un pareil guide, dans ces quartiers perdus, était dangereux ; le suivre ne l’était pas moins.

    — Mais où diable demeurez-vous ? demandai-je à Perico.

    Le lépero se gratta la tête pour toute réponse ; j’insistai.

    — A dire vrai, reprit-il enfin, n’ayant pas de domicile fixe, je demeure un peu partout.

    — Et votre femme, et vos enfans, et cet asile que vous m’offriez ?

    J’avais oublié, reprit imperturbablement le Zaragate, que j’avais envoyé hier ma femme et mes enfans à… à Queretaro, mais quant à un asile…

    — Est-ce à Queretaro que vous me l’offrez aussi ? demandai-je à Perico, reconnaissant trop tard que la femme et les enfans de cet honnête personnage étaient aussi imaginaires que son domicile.

    — Quant à un asile, reprit Perico avec la même impassibilité, vous partagerez celui que les ressources de mon imagination vont me procurer, et que je sais trouver quand mes moyens ne me permettent pas de louer un domicile, car le ciel ne nous envoie pas tous les jours des courses de taureaux et d’autres aubaines semblables… Tenez, ajouta-t-il en une montrant du doigt une lueur vacillante et lointaine qu’on voyait se refléter sur le trottoir de granit, voilà peut-être notre affaire.

    Nous avançâmes vers la lueur qui brillait au loin, et je pus bientôt reconnaître qu’elle s’échappait de la lanterne d’un sereno. Drapé dans  un manteau jaunâtre qui n’était guère en meilleur état que celui de Perico, le gardien de nuit, accroupi sur le trottoir, semblait suivre d’un regard mélancolique les grands nuages qui traversaient le ciel. A notre approche, il resta immobile dans son indolente attitude.

    — Holà ! l’ami, lui demanda le Zaragate, n’avez-vous pas connaissance dans le quartier de quelque velorio ?

    — Oui, parbleu ! d’ici à quelques madras (pâtés de maisons) et près du pont de l’Ejizamo, vous en trouverez un, à telle enseigne que si je ne craignais quelque ronde du seigneur régidor, ou si je trouvais quelque brave garçon qui voulût prendre mon manteau et garder ma lanterne, j’irais moi-même à la fête.

    — Bien obligé, dit courtoisement Perico ; nous allons profiter du renseignement.

    Le sereno jeta un regard d’étonnement sur mon costume, qui jurait singulièrement avec celui de Perico.

    — Les pareils de ce seigneur cavalier ont peu l’habitude de fréquenter ces réunions, dit l’homme de police.

    — C’est un cas de force majeure ; ce seigneur a contracté une dette qui l’oblige à ne pas retourner ce soir chez lui.

    — C’est différent, dit le sereno ; il y a des dettes qu’on n’aime à payer que le plus tard possible. -Et, prêtant l’oreille aux sons d’une horloge lointaine, le gardien de nuit, sans plus s’occuper de nous, cria d’une voix lugubre :

    — Il est neuf heures, et le temps est orageux.

    Puis il reprit sa première attitude, tandis que des voix lointaines de serenos lui répondaient successivement dans le silence de la nuit.

    Je me remis mélancoliquement à marcher derrière Perico, suivi de mon cheval que je menais en laisse, car les règlemens de police interdisent, après l’oraison, de parcourir les rues de Mexico à cheval, et je n’étais nullement disposé à avoir de nouveau maille à partir avec les alcades. L’avouerai-je ? ce qui me décidait en ce moment à ne pas me séparer de mon guide, c’était ma curiosité, que ses paroles venaient de mettre en éveil. Je voulais savoir ce que pouvait être un velorio, et cet amour de l’imprévu, qui trouve tant d’occasions de se satisfaire au Mexique, venait une fois encore m’arracher à mes ennuis.

    Nous n’avions pas marché dix minutes que, selon le renseignement du sereno, nous avions atteint un pont jeté sur un étroit canal. Des maisons crevassées baignaient leur pied verdâtre dans une eau grasse et bourbeuse. Une lampe, qui se consumait tristement devant un retablo des ames du purgatoire, jetait des reflets livides sur cette eau stagnante. Sur les azoteas(terrasses), des chiens de garde hurlaient après la lune, tantôt cachée ; tantôt encadrée seulement par un mobile rideau de nuages, car nous étions dans la saison des pluies. Sauf ces lugubres rumeurs,  tout était silencieux là comme dans les autres quartiers que nous venions de traverser. Les fenêtres d’un premier étage, assez vivement éclairées en face du tableau des ames du purgatoire, tranchaient seules sur cette double rangée de sombres masures. Perico frappa à la porte de la maison illuminée. On tarda quelque temps à venir ; enfin la porte s’ouvrit, mais à demi, un des ventaux étant retenu, selon l’usage, par une chaîne de fer.

    — Qui est là ? dit une voix d’homme.

    — Des amis qui viennent prier pour les morts et se réjouir avec les vivans, répondit Perico sans hésiter.

    Nous entrâmes. Éclairés par la lanterne de celui qui remplissait les fonctions de portier, nous traversâmes le vestibule et pénétrâmes dans une cour intérieure. Le guide montra à Perico un anneau scellé dans le mur : j’y attachai mon cheval par la bride ; nous montâmes une vingtaine de marches, et j’entrai, précédé de Perico, dans une pièce assez bien éclairée. J’allais enfin apprendre ce que c’est qu’un velorio.

     

    III. – Le Velorio.

    La réunion dans laquelle Perico m’avait introduit présentait un spectacle des plus étranges. Des hommes et des femmes du menu peuple, au nombre d’une vingtaine, étaient assis en cercle, causant, criant, gesticulant. Une odeur fétide, cadavéreuse, mal combattue par la fumée des cigares, la vapeur du vin de Xérès et du chinguirito [10], remplissait la salle. Dans un coin de l’appartement, une table s’élevait surchargée de provisions de toute espèce, de tasses, de bouteilles, de flacons. A une table plus éloignée, des joueurs assis mêlaient au cliquetis de la monnaie de cuivre tous les termes techniques du monte, et se disputaient, avec une ardeur excitée par les liqueurs fortes, des piles decuartillas et de tlacos [11]. Sous la triple inspiration du vin, des femmes et du jeu, l’orgie que je surprenais ainsi à son début paraissait devoir prendre rapidement un formidable essor ; mais ce qui me frappa le plus fut précisément l’objet qui semblait le moins préoccuper les assistans. Un jeune enfant, qui paraissait avoir atteint à peine sa septième année, était couché sur une table. A son front pâle, couvert de fleurs fanées par la chaleur de l’atmosphère étouffante, à ses yeux vitreux, à ses joues amaigries et plombées, déjà nuancées de tons violâtres, il était facile de voir que la vie s’était retirée de lui, et que depuis plusieurs jours peut-être il dormait du sommeil éternel. Au milieu des cris, des rires, du jeu, des conversations bruyantes, au milieu de ces hommes et de ces femmes qui riaient et chantaient comme des sauvages, l’aspect de  ce petit cadavre était navrant. Les fleurs, les bijoux qui le couvraient, loin d’ôter à la mort sa lugubre solennité, ne faisaient que la rendre plus hideuse. Tel était l’asile que je devais à l’ingénieuse sollicitude de Perico.

    Un silence général suivit notre entrée. Un homme, dans lequel j’eus bientôt reconnu le maître de la maison et le père de l’enfant mort, se leva pour nous recevoir. Son front, loin d’être chargé de tristesse, semblait au contraire rayonner de contentement, et ce fut d’un air d’orgueil qu’il nous montra les nombreux hôtes réunis pour célébrer avec lui la mort de son fils, regardée comme une faveur du ciel, puisque Dieu avait daigné rappeler à lui le jeune enfant avant l’âge de raison. Il nous assura que nous étions les bienvenus dans sa maison, et que pour lui, en un jour semblable, les étrangers devenaient des amis. Grace à la loquacité de Perico, j’étais devenu le point de mire de tous les regards. J’avais un personnage difficile à remplir, Perico ayant cru devoir affirmer, à tous ceux qui voulaient l’entendre, qu’il était impossible de tuer les gens de meilleure grace que je ne l’avais fait. Pour m’élever à la hauteur de mon rôle, je me hâtai de mettre mes gants dans ma poche et d’affecter une assurance cavalière, persuadé qu’il était prudent de hurler avec les loups.

    — Que pensez-vous du gîte que je vous ai trouvé ? me demanda Perico en se frottant les mains ; celui-là ne vaut-il pas mieux que celui que je pouvais vous offrir ? En outre, vous saurez maintenant ce qu’on appelle un velorio. C’est une ressource dans les soirées de tristesse ou de désoeuvrement. Grace à moi, vous acquerrez ainsi des titres à la reconnaissance éternelle de ce digne père de famille, dont l’enfant, mort avant l’âge de sept ans, est maintenant un ange dans le ciel.

    Et Perico, jaloux sans doute de s’assurer aussi une part dans ce tribut de gratitude, s’empara sans façon d’un énorme verre de chinguirito qu’il vida d’un trait. J’étais pour la première fois témoin de cette coutume barbare qui ordonne à un père de famille d’étouffer ses larmes, de dissimuler ses angoisses sous un front riant, de faire les honneurs de chez lui au premier vagabond qui, sur le renseignement d’un sereno, vient se gorger de viandes et de vins devant le cadavre de son fils, et partager des largesses qui souvent condamnent le lendemain toute une famille à la misère. Une fois que l’orgie, un moment troublée, eut repris de plus belle, je retrouvai un peu de calme, et je me mis à jeter les yeux autour de moi. J’aperçus alors, au milieu d’un cercle empressé de ces femmes qui se font un devoir de ne jamais manquer une veillée des morts, un front pâle, une bouche qui essayait de sourire malgré des yeux pleins de larmes, et, dans cette victime d’une superstition grossière, je n’eus pas de peine à deviner la mère, pour laquelle un ange dans le ciel ne remplaçait pas l’ange qui lui manquait sur la  terre. Parmi les commères qui se pressaient autour d’elle, c’était à qui redoublerait par les plus maladroites importunités l’affliction de la pauvre femme. L’une racontait les phases de la maladie et des souffrances du jeune défunt ; l’autre énumérait les remèdes infaillibles qu’elle aurait appliqués, si on l’avait consultée à temps, tels que les emplâtres de saint Nicolas, les moxas, la vapeur du pourpier cueilli un vendredi de carême, les décoctions d’herbes filtrées dans un morceau du froc d’un dominicain, et la pauvre mère crédule se détournait pour essuyer ses larmes, bien convaincue que ces remèdes auraient en effet sauvé son enfant. Le vin de Xérès, les cigarettes se succédaient rapidement pendant ces consultations ; puis on proposa et l’on mit en pratique tous les jeux innocens en vogue dans l’Amérique espagnole, tandis que des enfans, succombant à la fatigue, s’étendaient pour reposer dans tous les coins de la salle, comme s’ils eussent envié le sommeil de celui dont le front décoloré protestait, sous ses fleurs flétries, contre cette odieuse profanation de la mort.

    Retiré dans l’embrasure épaisse d’une des croisées qui donnaient sur la rue, je suivais des yeux avec assez d’inquiétude tous les mouvemens de Perico. Il me semblait que cette protection qu’il m’avait imposée par surprise devait cacher quelque embûche. Ma physionomie devait trahir mes préoccupations, car le lépero s’approcha de moi et me dit en forme de consolation :

    — Voyez-vous, seigneur cavalier, il en est de tuer un homme comme d’autre chose ; il n’y a que le premier pas qui coûte. D’ailleurs, votre sereno fera peut-être comme mon Anglais, qui aujourd’hui se porte mieux que jamais. Ces hérétiques ont la vie si dure ! Ah ! seigneur cavalier, dit Perico en soupirant, j’ai toujours regretté de ne pas être hérétique.

    — Pour avoir la vie dure ?

    — Non, pour me faire payer mon abjuration. Malheureusement ma réputation de bon chrétien est trop bien établie.

    — Mais ce cavalier que vous deviez tuer ? — demandai-je à Perico, me trouvant tout naturellement ramené au souvenir du mélancolique jeune homme que j’avais vu agenouillé devant la morgue, — croyez-vous qu’il vive encore ?

    Perico secoua la tête.

    — Demain peut-être sa folle passion lui aura coûté la vie, et sa maîtresse ne lui survivra pas. Pour moi, je n’ai pas voulu faire deux victimes à la fois, et j’ai renoncé à cette affaire.

    — Ces sentimens vous honorent, Perico.

    Perico voulut profiter de l’impression favorable que sa réponse venait de produire sur moi

    — Sans doute… on n’expose pas ainsi son ame pour quelques piastres… Mais, à propos de piastres, seigneur cavalier, continua-t-il en me tendant la main, je me sens en veine, et votre bourse est peut-être encore assez bien garnie ; au cas où je débanquerais le monte, je m’engage à vous mettre de compte à demi dans mon bénéfice.

    Je crus prudent de ne pas répondre à cette nouvelle demande du Zarugate par un refus. Le monte allait d’ailleurs me débarrasser pour quelque temps d’une compagnie qui me devenait importune. Je glissai donc quelques piastres dans la main de Perico. Presque au même instant minuit sonna. Un des assistans se leva et s’écria d’une voix solennelle :

    — C’est l’heure des ames en peine, prions !

    Les joueurs se levèrent, les divertissemens furent suspendus, et tous les assistans s’agenouillèrent gravement. La prière commença à haute voix, interrompue par les répons à intervalles égaux, et pour la première fois on parut se souvenir du but de la réunion. Qu’on imagine ces convives aux yeux éteints par l’ivresse, ces femmes presque nues, réunis autour d’un cadavre couronné de fleurs ; qu’on fasse planer sur cette foule agenouillée les vapeurs d’une atmosphère épaisse, où des miasmes putrides se mêlent aux exhalaisons des liqueurs fortes, et on aura une idée de l’étrange, de l’horrible scène à laquelle j’étais forcé d’assister.

    Les prières finies, les jeux recommencèrent de nouveau, mais avec moins d’ardeur. Il y a toujours, dans les réunions nocturnes, un moment de malaise où le plaisir, lutte avec le sommeil ; mais, ce moment franchi, la joie devient plus bruyante et prend l’aspect d’une sorte de délire, de frénésie. C’est l’heure de l’orgie : ce moment allait arriver.

    J’avais repris mon poste dans l’embrasure de la fenêtre, et, pour échapper aux sollicitations du sommeil comme à l’air méphitique de la salle, j’avais entr’ouvert la croisée. Interrogeant du regard l’obscurité de la nuit, je cherchais à lire dans les étoiles l’heure qu’il pouvait être, je tâchais aussi de m’orienter au milieu du dédale de rues que j’avais traversé ; mais à peine apercevais-je au-dessus des maisons voisines un coin du ciel, qui, ce soir-là, n’avait pas sa sérénité ordinaire. Je consultai en vain mes souvenirs ; rien ne me rappelait dans Mexico ce canal aux eaux plombées, ces ruelles sombres qui ouvraient perpendiculairement aux deux quais leurs bouches obscures. J’étais complètement dépaysé. Devais-je rester plus long-temps au milieu de cette hideuse orgie ? devais-je affronter les périls d’une tentative d’évasion à travers les rues de ce faubourg écarté ? Pendant que je me posais, sans pouvoir les résoudre, ces questions également embarrassantes, un bruit de pas, des murmures confus, vinrent tout à coup me distraire. Je m’effaçai derrière un des contrevents intérieurs, de manière à voir et à entendre sans être vu. Une demi-douzaine d’hommes ne tardèrent  pas à déboucher d’une des ruelles qui s’ouvraient en face de la maison où je me trouvais. Celui qui marchait en tête était couvert d’une esclavina [12] qui ne cachait qu’à demi le fourreau de son épée ; les autres tenaient à la main leurs lames nues. A leur allure timide, un Européen nouvellement débarqué les eût pris pour des malfaiteurs ; mais mon expérience ne se laissa pas mettre en défaut : la justice pouvait seule avoir une contenance aussi craintive, et il me fut facile de reconnaître une ronde de nuit composée d’un régidor, d’un alcade auxiliaire et de quatre celadores.

    Voto a brios ! dit l’homme à l’esclavina, — sans doute un de ces magistrats auxiliaires à la fois alcades et cabaretiers, qui hébergent les malfaiteurs pendant le jour, quitte à les poursuivre la nuit ; — à quoi pense le seigneur préfet, en nous envoyant faire des rondes dans ces quartiers où jamais la justice n’a pénétré ? Je voudrais le voir chargé de cette besogne !

    — Il aurait soin d’apporter avec lui les armes à feu qu’on nous refuse, dit l’un des corchetes, qui paraissait de tous le plus rassuré, car les criminels et les malfaiteurs n’ont pas l’habitude de ne porter comme nous que des armes blanches, et celui qu’on nous a chargés de protéger en fera peut-être cette nuit l’expérience à ses dépens.

    — Que diable ! dit l’alcade, quand on sait qu’on s’expose à être assassiné la nuit, on reste chez soi.

    — Il y a de ces enragés que nulle crainte n’arrête, reprit un des corchetes ; mais, comme dit l’Évangile, celui qui cherche le danger y périra.

    — Quelle heure peut-il être à présent ? reprit l’auxiliaire.

    — Quatre heures, répondit un des recors ; et, levant les yeux vers la fenêtre derrière laquelle je me cachais, le même homme ajouta : J’envie le sort des gens qui passent si gaiement leur nuit dans cette tertulia.

    En conversant ainsi, les celadores longeaient le parapet qui borde le canal. Tout à coup l’auxiliaire qui marchait en tête trébucha dans l’obscurité. Au même instant, un homme se dressa debout et de toute sa hauteur devant les gardes de nuit.

    — Qui êtes-vous ? demanda l’alcade d’une voix qu’il essaya de rendre imposante.

    — Que vous importe ? répliqua l’homme d’un ton non moins arrogant. Ne peut-on dormir dans les rues de la ville sans avoir à subir un interrogatoire ?

    — On dort chez soi… autant que possible, balbutia l’alcade visiblement intimidé.  

    L’individu surpris en flagrant délit de vagabondage fit entendre un sifflement aigu ; puis, repoussant l’alcade, il se jeta en courant dans la ruelle la plus voisine. A ma grande surprise, l’alcade et les celadores, au lieu de le suivre, s’éloignèrent, en gens qui devinent un piège, dans une direction tout opposée. Presque en même temps, une main se posa sur mon épaule ; je tressaillis et me retournai. Perico et l’hôte à qui il m’avait présenté étaient devant moi.

    — Voici un sifflement qui m’a tout l’air d’un appel de mon compère Navaja occupé à quelque expédition, s’écria le premier en se penchant vers la fenêtre, tandis que le second, les jambes chancelantes, les yeux avinés comme un homme qui a trop consciencieusement rempli ses devoirs de maître de maison, me présentait un verre plein d’une liqueur que sa main tremblante laissait déborder. Puis, avec la susceptibilité particulière aux ivrognes

    — On dirait vraiment, seigneur cavalier, me dit-il, que vous faites fi de la société de pauvres gens comme nous ; vous ne jouez pas, vous ne buvez pas, et cependant, pour certains cas de conscience, le jeu et l’eau-de-vie sont d’une grande ressource. Voyez, moi, j’ai bu et mangé, pour régaler mes amis, ce que j’avais et ce que je n’ai pas : eh bien ! je suis content, quoique je ne possède plus un tlaco dans le monde, et, si vous le voulez bien, je vous joue le corps de mon enfant. C’est un enjeu, continua-t-il d’un air confidentiel, qui en vaut bien un autre, car je puis le louer encore, et bien cher, à quelque amateur de velorio.

    — Jouer le corps de votre enfant ! m’écriai-je.

    — Et pourquoi pas ? Cela se fait fous les jours. Tout le monde n’a pas le bonheur d’avoir un ange là-haut, et le corps de ce cher petit porte bonheur ici-bas.

    Je me débarrassai comme je le pus des obsessions d’un père aussi tendre pour reporter mes regards vers la rue ; mais les abords du canal étaient redevenus silencieux et déserts. Je ne tardai pas cependant à me convaincre que cette tranquillité, cette solitude, n’étaient qu’apparentes ; des bruits vagues, des rumeurs indécises, s’échappaient par momens d’une des ruelles qui aboutissent au canal. Bientôt je crus entendre crier le gravier sous des pas mal assurés. Le corps penché en dehors du balcon, l’oreille au guet, j’attendais l’instant où ce redoutable silence allait être troublé par quelque cri d’angoisse. Des éclats de voix ramenèrent de nouveau mon attention vers la salle à laquelle je tournais le dos. L’orgie avait en ce moment atteint son paroxysme. Le Zaragate, entouré d’un groupe menaçant de joueurs dont sa veine trop obstinément heureuse avait excité les soupçons, cherchait, mais en vain, à se draper fièrement des lambeaux de son manteau olive déchiré en longues lanières sous les mains furieuses de ses adversaires. Les épithètes les plus injurieuses tombaient sur lui de toutes parts.  

    — Je suis un homme de bien, s’écriait impudemment le drôle, aussi vrai que vos façons discourtoises ont mis en lambeaux un des plus beaux manteaux que j’aie possédés.

    — Effronté voleur, criait un joueur, ton manteau avait autant d’accrocs que ta conscience !

    — En tout autre endroit, reprit Perico, qui manoeuvrait prudemment vers la porte, vous me rendriez raison de cette double injure. Seigneur cavalier, continua-t-il en m’appelant, soyez ma caution comme j’ai été la vôtre ; la moitié de mon gain vous appartient, c’est un gain loyal, et tout ceci n’est qu’une calomnie.

    Je maudissais une fois de plus mon intimité avec Perico, quand un événement plus grave vint faire une diversion heureuse à la scène où je me voyais menacé d’être acteur. Un homme sortit précipitamment d’une des pièces les plus reculées de l’appartement. Sur ses pas, un autre individu s’élança le couteau à la main, bientôt suivi par une femme échevelée qui poussait des cris aigus.

    — Me laisserez-vous assassiner ainsi ? s’écriait pitoyablement l’individu poursuivi, personne ne me donnera-t-il un couteau ?

    — Laissez-moi, laissez-moi ouvrir le ventre de ce larron d’honneur ! hurlait le mari outragé.

    Les femmes, par esprit de corps sans doute, poussèrent toutes à la fois des cris lamentables et se jetèrent entre les deux adversaires, tandis qu’un des amis de l’offenseur lui remettait furtivement un long couteau entre les mains. Celui-ci se retourna et se lança intrépidement à la rencontre de son rival. Les cris des femmes redoublèrent ; ce fut une infernale confusion. Les deux ennemis acharnés faisaient des efforts prodigieux pour fendre les groupes agglomérés entre eux. Le sang allait couler, quand, dans la lutte engagée entre tous, la table qui supportait l’enfant mort fut renversée. Le corps alla heurter le carreau avec un bruit sourd, et les fleurs qui le couvraient jonchèrent le sol. Un large cercle s’ouvrit aussitôt autour du cadavre profané. Un cri perçant domina tout ce tumulte, et la mère désolée se jeta sur les restes de son enfant avec une suprême et navrante sollicitude.

    J’en avais trop vu. Je m’élançai vers le balcon pour jeter un dernier regard sur la rue et m’assurer qu’une évasion était encore possible ; mais de ce côté aussi le passage m’était fermé. Un homme venait de sortir d’une des ruelles qui s’ouvraient sur le bord opposé du canal. D’autres hommes couraient derrière lui en brandissant des armes. Ce Nanaja, dans lequel Perico venait de reconnaître un confrère, avait sans doute réuni sa troupe, et j’allais le voir terminer, sans pouvoir porter secours à la victime, un de ces coups nocturnes qui font la gloire sinistre de certains léperos. L’homme qu’on poursuivait atteignit bientôt le parapet du quai et s’y adossa. Je l’entendis distinctement s’écrier :  

    — Arrière, lâches coquins, qui vous mettez cinq contre un !

    — Courage, muchachos ! cria de son côté celui qui paraissait être le chef de la bande. Il y a cent piastres à gagner !

    Ce qui se passa ensuite, est-il besoin de le décrire ? La lutte trop inégale qui s’était engagée ne dura que quelques instans ; bientôt un cri de joie féroce m’annonça qu’elle s’était terminée à l’avantage des assassins. Pourtant le malheureux si lâchement attaqué respirait encore, il put même se traîner sur le pont, d’où, agitant un tronçon d’épée, il bravait encore les cinq assaillans ; mais ce fut un dernier effort. De nouveau entouré par ces misérables, de nouveau il tomba sous leurs coups. Aux blafardes lueurs de la lampe qui brûlait pour les ames du purgatoire, je vis les cinq hommes soulever un corps sanglant et le lancer dans le canal, dont la surface ne fut qu’un moment troublée. Une seconde après, les assassins avaient disparu, et cela si rapidement, que je pus me demander si je ne venais pas de faire un mauvais rêve ; mais la réalité me serrait de trop près pour que je pusse caresser long-temps cette erreur. Un nouvel incident vint d’ailleurs me prouver que j’étais parfaitement éveillé. Un homme à cheval sortit de la maison où m’avait conduit un si fatal enchaînement de circonstances, et dans cet homme je reconnus Perico, dans ce cheval le noble animal que j’avais amené à si grand’peine de l’hacienda de la Noria.

    — Holà, drôle ! m’écriai-je, ceci passe la permission ; tu me voles mon cheval !

    — Seigneur cavalier, reprit Perico avec un sang-froid imperturbable, j’emporte une pièce de conviction qui pourrait être accablante pour votre seigneurie.

    Tel fut l’adieu que me laissa le lépero, et le cheval, vigoureusement stimulé, partit au galop. Pour moi, sans prendre congé de personne, je m’élançai à la poursuite du Zaragate. Il était trop tard, je n’entendis, plus dans le lointain qu’un hennissement plaintif et le bruit du galop, que la distance rendit bientôt insaisissable. Je m’élançai à tout hasard dans une des lugubres ruelles qui aboutissaient au canal. Il me fallut errer long-temps dans ce dédale avant de retrouver un quartier connu, et le jour pointait quand je pus m’orienter. La nuit m’avait porté conseil, et je résolus de faire la déclaration en règle du malheur que j’avais causé la veille. Je me dirigeai donc résolûment vers le juzgada de letras [13]. Quand j’entrai, le juge n’était pas encore arrivé, et j’attendis dans le vestibule. La fatigue et le sommeil ne tardèrent pas à l’emporter sur mes préoccupations de tout genre ; je m’endormis sur mon banc. Des rêves confus me retraçant les scènes bizarres dont j’avais été témoin, il me sembla entendre un bruit sourd autour de  moi, puis le silence se fit tout à coup. J’ouvris les yeux, et je crus continuer encore le cauchemar qui m’avait oppressé. Une civière couverte d’un drap ensanglanté était déposée presque à mes pieds. Une pensée me traversa l’esprit comme un éclair. Je m’imaginai que j’avais été reconnu, et que, par un raffinement de justice barbare, on voulait me confronter avec celui dont j’avais causé la mort. Je me retirai dans le fond du vestibule ; la vue de ce drap sanglant m’était insupportable. Peu à peu cependant je me rassurai, et, m’armant de courage, j’allai soulever un coin du drap funèbre. Je n’eus pas de peine à reconnaître la victime. Sa belle et pâle figure, son front marqué d’une longue et mince cicatrice, avaient laissé dans ma mémoire une trop profonde empreinte. Les plantes marécageuses et le limon verdâtre qui souillaient ses joues me rappelaient aussi quel avait été le théâtre du crime. C’était bien là l’homme que j’avais vu si vaillamment mourir, que je savais si tendrement pleuré. Je laissai le drap retomber sur cette noble tête.

    Un court épisode terminera ce trop long récit. Quinze jours s’étaient écoulés, et il ne m’était resté de mes aventures nocturnes qu’une horreur invincible pour toute la classe des léperos, quand je reçus l’ordre de comparaître devant un alcade inconnu. Un homme d’une quarantaine d’années, et qui m’était non moins inconnu que l’alcade, m’attendait à la barre.

    — Seigneur cavalier, me dit cet homme, je suis le farolero que votre seigneurie a tué plus d’à moitié, et, comme cet accident a entraîné une incapacité de travail pendant quinze jours, vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande une indemnité.

    — Non, certes, dis-je, assez satisfait de voir que je n’avais à me reprocher la mort de personne. Combien demandez-vous ?

    — Cinq cents piastres, seigneur.

    J’avoue que cette demande exorbitante changea immédiatement ma satisfaction en colère, et je ne pus m’empêcher d’envoyer in petto l’allumeur de réverbères à tous les diables. Cependant j’eus honte presque aussitôt de ces sentimens, et, l’alcade m’ayant conseillé de transiger, je fus trop heureux d’en être quitte pour le cinquième de la somme demandée par le farolero. Après tout, si mes études sur les léperos me coûtaient cher, l’expérience que j’y gagnais avait son prix, et, parmi ces largesses forcées, je n’avais rien à regretter, pas même les piastres que m’avait extorquées mon trop ingénieux ami Perico.


    1. Aller Le journal le Siglo XIX, du 11 novembre 1845, publiait une plainte adressée à l’excellentissime ayuntamiento au sujet de voleurs qui auraient devancé même le déclin du jour et choisi l’heure de midi pour exercer leur redoutable industrie. La plainte et la réponse du conseil municipal sont deux documens aussi curieux l’un que l’autre.
    2. Aller Zaragate, vaurien de la plus dangereuse espèce.
    3. Aller Couverture de laine commune et distincte en cela du sarape.
    4. Aller On nomme ainsi les loges de la partie du cirque exposée au soleil.
    5. Aller Puesto, boutique en feuillages.
    6. Aller C’est-à-dire avec une boule à l’extrémité de chaque corne. Dans toutes les courses, c’est le taureau consacré à la populace.
    7. Aller Alameda, littéralement, lieu planté de peupliers, alamos ; nom générique des promenades publiques.
    8. Aller Du nom du vice-roi qui en dota la ville.
    9. Aller Pays du dehors, par contraste avec ceux qu’en Sonora et sur les frontières on appelleTierra Adentro, pays du dedans.
    10. Aller Eau-de-vie de cannes à sucre.
    11. Aller La cuartilla vaut trois sous, le tlaco un sou et demi.
    12. Aller Petit surtout ou manteau court.
    13. Aller Salle d’audience. Le juez de letras est le juge criminel.
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  • Pauvre et Douce Corée
    H. Champion, 1904 (pp. 1-87).
     
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    Celui qui arrive à Séoul par la colline du Nam-San aperçoit, entre les arbres, un grand village aux toits de chaume. Il a d’abord peine à croire que ces cabanes enfumées soient la capitale de la Corée. Mais l’immense étendue qu’elles couvrent  et la ceinture de remparts et de portes monumentales qui les enveloppe ne laisse aucun doute : Séoul est à nos pieds et c’est une paysanne qui ne paye pas de mine. Pourtant les chaumières ont un air bon enfant ; elles annoncent une grande pauvreté, mais ne sont pas tristes. Une lumière extrêmement pure et délicate baigne ce visage de pauvresse et en détaille tous les contours.

    Épaisses et basses, les couvertures des toits se recroquevillent au soleil comme des chattes, elles semblent couver de très douces vies familiales ; les rues font des détours capricieux et les angles des logis les font dévier ; quelques grandes chaussées traversent de part en part la capitale et tracent dans les quartiers confus de belles lignes droites. Au-dessus des chaumes ensoleillés, des cours étroites où respirent des pots de fleurs, des ruelles tortueuses, s’élève un nuage léger, tout bleu, qui monte droit, quand la brise ne souffle pas. Les foyers fument, il y a donc des femmes qui les empêchent de s’éteindre et du bonheur dans les maisons.

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    La maison coréenne est d’abord une œuvre de charpente. Une fois la terre tassée, on y plante des poteaux qui soutiennent les poutres transversales et forment une solide carcasse. Le menuisier arrive ensuite avec ses lattes et construit une  case à claire-voie. Pour que la bise n’y entre pas, on appelle enfin le maçon qui gâche de la boue et de la paille hachée, applique cette pâte sur le bois, et pour lui donner de la consistance y met des rangées de pierres, chacune bizarrement retenue par une ficelle. Ainsi, à rebours de chez nous, le mur coréen n’est pas un soutien, mais un matelas contre le froid, un écran contre les indiscrets et les voleurs. L’été, le Coréen s’en passerait fort bien et les maisons des pauvres ne sont calfeutrées que de tiges de sorgho et de papier. Les murs tombent souvent en poussière et on songe à les rebâtir lorsque le froid pince.

    Les toitures ordinaires sont en paille, elles penchent de travers, plus lentement inclinées du côté du soleil, plus brusques sous le vent du nord. Elles sont retenues par des ficelles et des pierres et forment des auvents sous lesquels le Coréen aime à prendre l’air. Les ambitieux rêvent à une toiture en faïence bleue, à la chinoise, mais c’est un luxe de grand seigneur et la plupart des Coréens se contentent du paillasson.

    La maison n’a pas d’étage, elle n’a qu’une ou  deux pièces qui sur la rue prennent jour par une lucarne, un treillis de bambou vitré de papier, mais sont largement éclairées par les cours intérieures. Une maison coréenne ne peut se passer de cour. La vie des femmes, gardiennes et souvent esclaves du foyer, serait trop triste si elles n’avaient ce petit carré d’air libre. Entourées de murs, fleuries d’un pied d’œillet, disposées pour recueillir toute la chaleur du ciel, ces courettes mettent entre les maisons un peu d’espace. L’idéal serait d’avoir un jardin, mais cela n’est permis qu’aux nobles et à l’empereur.

    Donc Séoul donne l’impression d’une ville modeste et bâtie à peu de frais, mais nullement misérable. Chaque Coréen a son logis, son poêle, sa vie close. Les maisons de Séoul sont des paysannes cachées sous leurs cornettes de paille, pas bien riches, quand même heureuses. 

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    Les Coréens n’ont pas la face grimaçante des Jaunes. Le sang des races du Nord s’est mélangé dans leurs veines au sang mongol et a produit ce beau type d’homme vigoureux, rudement  charpenté, d’une taille imposante. Les yeux ne sont pas bridés ni perpétuellement enfiévrés ; le front saillant, poli et découvert ressemble au front de nos Bretons, il a les reflets joyeux d’un front celtique ; les visages sont très barbus comme ceux des Aïnos de l’île Sakhalin et ce seul trait suffirait à distinguer un Coréen de ses voisins. Il y a en eux un élément qui n’est ni japonais ni chinois ; ils sont cousins de ces vieilles races sibériennes qui sentent encore le primitif. Leur expression naturelle est placide, ils ont l’œil fin et rêveur, beaucoup de laisser-aller et de bonhomie dans les manières. Leur pauvreté persistante est encore un indice de cette simplicité d’esprit qui leur fait dédaigner la vie moderne : ils ne désirent que la tranquillité.

    Leurs femmes sont grandes, élancées, la taille assez ferme pour porter sur la tête de lourds fardeaux, assez souple pour demeurer accroupies de longues heures au bord des fontaines. Leur visage, bien marqué, a souvent une expression de gravité touchante, une sérieuse douceur qui contraste avec l’insouciance des hommes : c’est que  les fatigues de la vie sont pour elles. En vieillissant elles conservent l’éclat noir de leurs yeux et la majesté de la démarche. Il en est de fort belles. Elles ont alors une admirable ligne de front, l’arc des sourcils plein de hardiesse, une vivacité de regard, des narines moqueuses, la bouche petite, un pur ovale de menton, et leur beauté tout en finesse et en fragilité semble l’héritage d’une très vieille race, peut-être engourdie, mais qui n’a point déchu.

    Le luxe de ces pauvres gens est dans leur chevelure. Elle est d’un noir d’ébène, lisse, abondante et souple et l’huile la fait briller : il faut qu’une Coréenne soit au dernier degré de la misère pour la vendre au poids à un perruquier chinois. Personne n’y met le ciseau : les hommes la portent en chignon et maintiennent l’extrémité du toupet par un bout de corail rouge, les adolescents en font une natte, les femmes du peuple un diadème qui leur sert de coussinet pour les fardeaux, les élégantes des bandeaux collés sur le haut du front et noués sous la nuque avec une épingle d’argent. Toutes les Coréennes savent qu’a leur visage délicat rien ne sied mieux que le bandeau des vierges. 

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    Le blanc domine dans le costume coréen : c’est la couleur qui convient le mieux à ce peuple enfant. Vestes, pantalons, souliers, bonnets sont, dans la campagne, d’une blancheur éclatante, et les  citadins portent tous le pardessus de toile flottant, blanchi, empesé, lustré par les soins des épouses. Les rues de Séoul ont tous les jours un air de fête grâce à ces vêtements clairs et les Coréens le savent bien : la moitié de leur gaieté serait détruite s’ils cessaient de s’habiller en blanc ; en vain les Japonais leur vantent le mac-farlane, ils restent fidèles à leurs habits neigeux et salissants, mais d’une beauté éblouissante dans cet air toujours sec.

    Aussi loin qu’il s’expatrie, le Coréen garde son costume blanc. Au bord du fleuve Amour, quand on découvre un potager et un jardinier tout enfariné qui arrose ses choux, le planteur est sûrement un Coréen. À Vladivostok, au milieu des casaques ternes des Chinois et des pelisses russes, les habits blancs des Coréens détonnent joyeusement, « Se promener à l’étranger en veste de satin » c’est, dit le proverbe coréen, un acte parfaitement inutile. Pourtant ils s’y promènent, nul n’apprécie la richesse de leur accoutrement, mais ils croiraient trahir la vieille Corée en quittant sa livrée blanche.

    La couleur est laissée aux jeunes gens, aux  femmes et aux enfants et les préférences des Coréens vont aux couleurs tendres, au bleu de ciel, aux tons saumonés, au gris perle, aux couleurs d’œillet ou de pervenche. S’ils abordent les tons vifs, c’est avec une franchise de campagnards, portés aux couleurs qui chantent, aux vert pomme, aux rougeurs de pêche, aux cerises, à l’abricot. Leurs enfants ont l’air échappés d’un champ de fleurs, au printemps, papillons multicolores qui jettent un rayon de vie au milieu de la foule toute blanche et nonchalante.

    Les habits des Coréens ne sont pas pratiques : ils portent de la toile dans un pays où il fait très froid l’hiver, des habits blancs comme ceux des Arabes dans une contrée qui n’est pas le désert. Pour se préserver de la boue ils ont de hautes semelles et des patins de bois qui les obligent à marcher d’un pas de procession. Ils endossent par-dessus l’habit des redingotes en fibres d’ortie aussi déchirables qu’une toile d’araignée ; ils ignorent les boutons et n’usent que de rubans ; ils enferment leur chignon dans des serre-tête incommodes en crin de cheval et portent en  équilibre sur cette perruque un chapeau de bambou ou de crin précieux. Leurs femmes s’embarrassent dans de vraies crinolines, leurs jupes remontent jusque sous les bras et leurs gilets couvrent à peine leurs épaules. Elles se cachent la tête sous un grand manteau de soie aux manches flottantes et avancent difficilement, n’ayant ni les bras ni les jambes libres. Mais ce costume oblige à marcher posément, il est d’accord avec le train de la vie, jamais pressée, il a de la couleur, il fait de l’effet et les Coréens n’y renonceront qu’à contre-cœur parce que dans leur pauvreté ils aiment le blanc, la joie des yeux, et que leurs femmes seraient bien inoccupées si elles n’avaient à soigner jour et nuit leur vestiaire. Séoul est une grande blanchisserie où le tic tac des battoirs ne s’arrête jamais. Les femmes travaillent pour que leurs maris resplendissent et ainsi, pensent les Coréens, la vie est bien faite. 

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    Avec si peu de ressources le Coréen est heureux, La rue lui offre de quoi se distraire. Le matin, arrivent de la campagne, poussant leurs taureaux, les paysans qui viennent vendre à la ville leur charge de bois ou de légumes. Ils stationnent sur  les places en attendant la clientèle : le carrefour, près de la Grosse-Cloche, devient un marché à bestiaux. Ces grands gaillards qui ne portent pas le chapeau des citadins, mais le bonnet des rustres ou la cloche de paille des coolies, apportent en ville leur belle humeur, l’odeur des champs et des sapins et ces mots pour rire qu’ils savent lancer aux passants sur les grandes routes. Quand ils entrent en ville, d’un pied léger, chaussé d’espadrilles, le vieux mandarin les envie et les enfants les suivent, intrigués par leurs paniers. La marchandise vendue, ils s’entassent dans les auberges, près du rempart, celles où les courriers font reposer leurs petits chevaux et leur donnent la soupe. Là est le rendez-vous des provinciaux qui s’attroupent aux alentours chez le sellier, le cordier, le marchand de souliers cloutés, le maréchal ferrant. Quand ils ont bien bu et appris quelques histoires, acheté un fouet ou un licol, échangé quelques jurons avec les palefreniers, les maraîchers s’en retournent à leur village, poussant devant eux leurs taureaux doux comme des moutons. 

    On flâne beaucoup à Séoul et les rues sont animées. Il y passe des femmes du peuple qui vont au lavoir ou au puits, portant la cruche ou le paquet de linge en équilibre sur leurs beaux cheveux noirs, la taille droite : des jeunes gens tournent la tête pour admirer leur dos cambré ; les marchands ambulants qui vendent des oiseaux, des souliers ou des cordes, les porteurs d’eau, les portefaix, tous ont la balle sur les reins. Les nourrissons sont portés de la même façon par la mère ou la grande sœur et il arrive qu’on les oublie, si le proverbe dit vrai : « Elle fut pendant trois ans à la recherche du bébé qui était sur son dos. » Il passe des marchands de sucre, de couteaux et de lunettes, des cavaliers et des chaises fermées qui contiennent sans doute une femme de la noblesse, des files d’aveugles qui se tiennent par la main, conduits par un enfant, mais les plus nombreux sont les désœuvrés qui baguenaudent, fument la longue pipe, disent bonjour au voisin, se font compliment de leur santé, du beau temps et se pavanent dans un habit neuf ; musards qui tournent autour des sacs de riz et d’orge,  s’arrêtent devant l’écrivain public, interpellent les paysans, bayent aux corneilles. Si un homme soucieux et pressé traverse cette foule nonchalante, on le laisse passer avec un sourire de dédain : c’est un fonctionnaire, un malheureux qui travaille. « Le mendiant lui-même, dit le proverbe, a pitié du lecteur du palais. »

    Sous les ponts, pendant l’hiver, quand les canaux sont gelés, les polissons font des glissades, les filles aussi hardies que les garçons, et lorsqu’un maladroit fait la culbute, quels cris de joie ! Ou bien ils lancent un cerf-volant, ils sont au moins une douzaine qui s’intéressent à son avenir ; de ces comètes qui volent tous les jours dans le ciel au-dessus de Séoul c’est à qui montera le plus haut. Quelle gloire pour celui qui tient le fil quand son cerf-volant majestueux dépasse tous les autres. S’il chavire, on va le chercher sur les toits, le repêcher au fond des cours en escaladant les murailles, et le jeu recommence. Voilà peut-être l’origine d’un grand défaut des Coréens : ils vivent trop dans les nuages, mais comme c’est amusant ! Les filles jouent au volant, et, n’ayant pas de  raquette, elles le lancent et le rattrapent avec le pied, très gracieusement. Devant les marchands de jujube, de noisettes et de châtaignes on s’attroupe, on fait la dînette, on coupe les miettes en quatre et la bande joyeuse reprend son essor et réjouit le quartier. « Réfléchissez pendant que vous êtes têtard », dit le proverbe, mais les enfants de Séoul se moquent des proverbes et font les diables.

    Ces spectacles de la rue sont rehaussés par la lumière. Le ciel est sans nuages, les habits blancs qui vont et viennent miroitent au soleil, les pauvres étalages resplendissent, les pommes du Japon semblent appétissantes, les poissons, les huîtres et les pieuvres qui sèchent aux devantures prennent des tons dorés, les amas de faisans chez les marchands de gibier donnent l’illusion d’un pays généreux. Lumière si pure qu’elle embellit même les vieilles ridées, dont les yeux restent clairs, et donne aux maisons vermoulues, aux chaumes croulants, un regain de jeunesse. 

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    Les rues de Séoul sont très marchandes : petit commerce, mais beaucoup de boutiques, les métiers encore divisés, comme au moyen âge, par quartiers ; Séoul a sa rue de chaudronniers, sa place  aux chapeaux et son marché aux soies ; aux funérailles des empereurs chaque corporation défile avec sa bannière. Les Coréens réussissent surtout dans la menuiserie : ils s’entendent à construire une étagère ou un coffret, bien ajusté, en bois d’ébène ou de cerisier, à lui donner un vernis rouge, laqué, ou la patine d’un jus de tabac, à l’enjoliver de charnières, de verrous, de plaques de cuivre : l’idée de cacher le trou d’une serrure sous une tortue ou un papillon ciselé est de leur invention. Ils découpent dans les loupes des arbres de beaux panneaux de marqueterie, ils construisent de solides armoires, des coffres pour serrer les habits : les plus ouvragés de ces meubles viennent des provinces du Nord où les qualités paysannes se sont le mieux conservées.

    Un pâté de maisons est occupé par les quincailliers. Leurs petites échoppes sont étincelantes, les marmites, les bols, les tasses de cuivre poli reluisent comme des miroirs. Le Coréen aime cette batterie de cuisine clinquante qui lui donne l’illusion d’une vaisselle d’or. On met dans les petits pots les ingrédients qui servent à pimenter  le riz. Vers midi les marchands du bazar se font apporter sur un escabeau ces coupes où leur déjeuner fume.

    Les marchands de soieries recherchent les cours obscures et les vestibules à l’ombre. Là, dans un demi-jour favorable, ils déploient les tuniques de soie claire dont le bruissement fait tant de plaisir aux femmes, les paletots verts comme des bourgeons d’avril, les jupes bouffantes couleur de groseille, les tissus en fibre de ramie, les mousselines, les gazes et ces coquets bonnets de police, ourlés de fourrure, ornés d’un gland rouge et de larges rubans de soie prune qui tombent jusqu’aux talons, objet d’envie pour les jeunes filles. Ces étoffes ne peuvent rivaliser avec les broderies chinoises ou japonaises, elles ne valent que par leurs couleurs vives, leur fraîcheur campagnarde, elles ont l’éclat des fleurs matinales.

    Les cordonniers sont de plusieurs espèces : les marchands d’espadrilles, que les Coréens renouvellent souvent et qu’ils ajustent eux-mêmes au couteau ; ceux qui font la semelle épaisse à gros  clous et le soulier de soie ; ceux-ci se réunissent l’hiver dans des ateliers à moitié enterrés, calfeutrés sous un paillasson, de vraies étuves, où dans une buée malsaine, dans la fumée des pipes, ils graissent, ils rabotent, ils cousent leur cuir ; enfin ceux qui taillent dans le bois les hautes galoches, les patins contre la boue, qui obligent les Coréens à traverser les rues avec la lenteur et la gravité des cigognes. Les plus jolis souliers sont ceux des enfants, d’une couleur tendre, dont nous ne pouvons nous faire une idée que par nos dominos de carnaval. Le cordonnier aime ses aises et ne veut pas être pressé. Un proverbe se moque de lui : « Le savetier dit : Demain ou après-demain. » Toujours assis, il a le temps de réfléchir, de composer des chansons ; c’est la forte tête du quartier.

    Les parcheminiers ont le plus d’ouvrage, car le papier est la première industrie coréenne : il sert à tout. Huilé, il a la solidité de la toile ; broyé, il est dur comme pierre. On en fait des cloisons, des parquets, des vitres, des boites à chapeaux, des corbeilles et des seaux pour  puiser l’eau. Dès qu’une goutte tombe, le Coréen tire de sa poche un cornet de papier dont il se coiffe. Le meilleur abri contre le froid, c’est une bonne cape de papier. Voilà bien longtemps que la Corée excelle dans le parchemin ; autrefois, sous les empereurs lettrés du quatorzième siècle qui faisaient fondre d’un coup trois cent mille caractères d’imprimerie, elle gravait sur des feuilles royales ses romans et ses poésies. Aujourd’hui l’inspiration est morte, les beaux livres sont rares, le papier sert encore aux examens, mais les compositions des candidats sont ensuite passées à l’huile et deviennent d’excellents manteaux contre la pluie. La Chine se fournit toujours de papier en Corée : il en arrive à Che-fou des bateaux pleins pour servir aux paperasseries des mandarins chinois.

    Séoul a d’autres métiers curieux : des fabricants de chapelets en grains de lotus, de gourdes en écorce, des émailleurs et de petits orfèvres, mais depuis longtemps le secret de la belle porcelaine est perdu. Bien avant les Japonais, les Coréens buvaient leur thé dans de fines tasses. Ils ont  appris aux ouvriers de Satsouma à cuire et à glacer l’argile. En courant les antiquaires on découvre encore un de ces bols de forme pure, d’une fine couleur gris souris, ou blanc immaculé, d’une pâte tendre et sonore, une porcelaine craquelée de la bonne époque. Aujourd’hui les nuances délicates sont tombées en oubli, Séoul a laissé éteindre ses fours et n’a plus de porcelainiers. Il lui reste des potiers qui tournent des bassins  d’une terre cuite brune et vulgaire et circulent dans les rues avec leurs pots : qu’une corde se rompe et la charge qu’ils ont sur le dos tombe en miettes. Étourdi comme un potier, disent les vieux contes coréens.

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    Il existe là-bas des métiers dont nous ne soupçonnons pas l’existence, comme les marchands d’épaulettes, de manchettes et de cuirasses de jonc qui donne de la rigidité aux habits de toile et les préservent du contact de la peau pendant les chaleurs de l’été ; comme les marchands d’accessoires funéraires, qui fournissent en location des lanternes, des emblèmes, des habits de chanvre, tout l’attirail des grands deuils, et loueraient au besoin des larmes aux héritiers.

    Mais les plus achalandés sont les marchands de chapeaux, et il faut voir, autour du pavillon de la Grosse-Cloche, au cœur de Séoul, la presse des clients et de quel air grave ils font leur emplette. Les Coréens ont des goûts simples, sauf pour leurs chapeaux qui sont compliqués et coûteux. Ils rappellent nos hauts de forme, mais ils sont encore plus comiques, perchés sur le  sommet d’un chignon, en équilibre sur une perruque. Ils ne diffèrent que par la qualité du crin. On porte un chapeau selon sa fortune et son rang : aux particuliers des fibres de bambou, aux gentilshommes des soies de sanglier. Un Coréen ne s’y trompe pas : à la légèreté, à la transparence, aux reflets du chapeau il juge un homme. Pour n’en pas porter il faut être coolie ou en deuil, c’est-à-dire réduit à la grande cloche de paille. Les adolescents le portent jaune clair, les hommes noir, les lettrés le remplacent par un diadème de crin. Il faut habiter longtemps la Corée pour se reconnaître dans cette hiérarchie des chapeaux et deviner la noblesse et l’éducation d’un individu à la façon dont il porte le sien, correct ou cascadeur. Il existe au coin des rues des boutiques volantes où l’on retape les vieux chapeaux. Bref un Coréen ne se conçoit pas sans chapeau et c’est un objet si fragile et si précieux qu’il reste solidement planté sur la tête : l’empereur peut passer, le Coréen s’inclinera, mais ne lui donnera pas un coup de chapeau. 

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    Au coucher du soleil les boutiques ferment ; du pied des maisons s’échappe par les cheminées une fumée blanche et odorante, Séoul s’enveloppe d’un nuage qui sent le sapin brûlé, la nuit tombe,  les lanternes s’allument et une vie nocturne commence, extraordinaire, où tous les passants ressemblent à des fantômes. Alors les chapeaux biscornus et les habits blancs, éclairés par un falot qui tremble, font le plus d’effet. La rue est animée par une foule de gens qui vont rendre des visites et profiter de la chandelle du voisin ; c’est l’heure où les captives, étroitement gardées par un jaloux toute la journée, ont la permission de prendre l’air. Autrefois la ville leur appartenait la nuit et les hommes ne pouvaient s’y promener ; cet usage a disparu, mais les femmes ont gardé l’habitude de se sentir plus libres chaque soir. Les petites bourgeoises vont à pied, elles mettent trois ou quatre robes de soie pour se donner de l’importance, s’encapuchonnent dans le grand manteau aux manches flottantes, et, serrées de près par une vieille servante, vont faire leur tour de ville. Les plus riches vont en chaise, dans une boîte tapissée de peaux de léopard ou de soieries, portée vivement sur les épaules de quatre domestiques. La présence de ces femmes dans les ruelles sombres est très mystérieuse : elles doivent  avoir longuement désiré cette heure et plus d’une en profite pour suivre une intrigue, recevoir ou jeter dans l’embrasure d’une porte un billet doux, ou même, si la duègne est complice, courir à un rendez-vous. Séoul est une ville très sentimentale et la plupart des Coréens ont une amourette en train. Leur littérature populaire n’exprime que des chagrins d’amour, aveux d’un étudiant qui promet à sa belle d’enlever l’examen qui fléchira le beau-père, ou plaintes de fiancée abandonnée qui songe à l’absent :

    L’adieu est un feu qui nous brûle le cœur
    Et les pleurs une pluie qui l’apaise.
    J’ai mêlé mon âme avec le vin
    Pour que mon amant s’en abreuve.
    Le vin me le gardera fidèle.
    Le vin est un puissant breuvage.
    La lune argentée, le soir et l’aurore
    Ne sont plus rien pour moi.
    Solitaire oie sauvage, qui passes sur mon toit,
    Si tu vois dans ton voyage
    Celui que j’aime, le cœur si brisé,
    Dis-lui tendrement de ma part
    Que c’est la mort quand nous sommes séparés.

    Le soir est aussi l’heure des danseuses, des  belles de nuit : il n’est pas de fête sans leur corsage d’or, leur sourire et leurs dadais de maris qui les accompagnent au tambour. Ce sont des ballerines, attachées au palais, pour désennuyer l’empereur, mais les fonctionnaires et les notables les empruntent à Sa Majesté pour un soir. Elles arrivent avec un cortège de lanternes aux, couleurs impériales, dans un grand murmure d’étoffes somptueuses. Les plus belles soies, les plus riches fourrures sont pour leurs épaules. Duvet de la Pêche, la favorite, a des manchettes doublées de peaux d’écureuil et des pelisses de renard bleu. Sa chaise à porteurs est tapissée de zibelines, sa tunique est une pelure d’orange d’une soie éblouissante, une grosse perle d’ambre est pendue sur sa poitrine, elle a des bagues à tous les doigts.

    Pourtant ces belles s’ennuient : le seul attrait du spectacle est dans le mouvement gracieux de leur taille, longue et souple, emprisonnée dans la haute jupe. C’est qu’elles sont toutes désorientées dans ce monde de courtisans : elles arrivent, fraîches et naïves, de la province de Ping-Yang  du Nord, qui fournit à la capitale ses meilleurs soldats, son mobilier et ses danseuses. Les réceptions du palais, leurs succès, leurs bijoux ne les consolent pas d’avoir quitté leurs montagnes : dans leurs grands yeux de chevreuil, d’une noirceur et d’une langueur admirables, il y a de la mélancolie, leur regard souffre, des pensées tristes tourmentent leur beau front poli. Elles ne s’animent un peu qu’au son des mélodies natales qui leur font oublier les fades compliments des fonctionnaires ; plus d’une alors qui tourne lentement, claquant les doigts, se souvient qu’elle dansait ainsi dans son village pour un petit paysan qui l’aimait et elle donnerait de bon cœur robes, épingles d’argent, boucles de jade pour l’œillet qu’il lui apportait tous les soirs en tremblant. 

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    C’est aussi la nuit que se font les enterrements. La ville en est avertie à la tombée du jour par un va-et-vient de lanternes extraordinaires : l’usage est de louer des figurants pour grossir le cortège ; des porteurs de lanternes, les unes en  forme d’éventail, de soleil ou de fleur de lotus, les autres, candélabres entourés d’une gaine de mousseline rouge, taches de sang dans la nuit ; les parents et les amis se distinguent par des lanternes blanches. Toutes ces flammes se rassemblent autour de la maison du défunt. Deux corbillards attendent devant la porte ; le premier est pour la frime, il doit précéder le cortège, amuser le diable en lui jetant de la monnaie de papier d’argent et lui faire prendre une fausse piste. Le second contient le mort plié dans un petit cercueil ; il est pavoisé de bandeaux de chanvre et de guirlandes de papier ; les fils du défunt montent sur ce char à côté de leur père, ils sont habillés de déchirures de ramie, signe de leur chagrin, ils ont du chanvre dans les cheveux, ils agitent des sonnettes, ils poussent d’affreux gémissements et il est de bon ton qu’ils aient l’air hagard. Les pleureurs loués et les amis de la famille leur font écho et le défilé lugubre traverse toutes les grandes rues de la ville, mise en émoi par ce tintamarre et ces flambeaux. Funérailles tapageuses, théâtrales, mais  d’un effet puissant : ce mort qu’on emporte la nuit avec des torches, ces vers luisants dans les ténèbres, ces cris, c’est un spectacle fait pour émouvoir le peuple ; aux lucarnes des maisons les femmes curieuses se montrent, aveuglées par les lanternes, la ville est bouleversée par cette marche nocturne, et si le mort a des centaines de bougies derrière lui, il se réjouit d’éblouir encore ses concitoyens.

    Les cimetières de Séoul sont à quelques heures de la ville, dans des vallons écartés et abrités du vent. Le choix du tombeau est l’affaire du géomancien, qui connaît les veines de la terre et l’endroit où les morts dorment en paix. Selon le rang du défunt, on augmente les précautions prises contre les diables. C’est ainsi que les nobles, par mesure de sécurité et par orgueil, se font enterrer dans leur domaine, sur la terre où ils ont vécu ; l’avenue de saules qui conduisait à leur maison de campagne mènera désormais à leur tombeau. Souvent ils l’ont fait construire eux-mêmes, ils ont élevé le tertre où ils reposeront, planté le bois de sapins qui les abritera du  mauvais vent, édifié la chapelle, la tortue de pierre et la tablette où leurs titres et leurs vertus sont gravés en lettres d’or. Les riches sépultures, comme celles du régent ou de l’impératrice, aux environs de Séoul, sont de vraies collines artificielles, isolées dans un beau paysage : à ces morts illustres une vallée entière sert de fosse. Sur le tertre du régent on voit quelques animaux grossièrement ébauchés dans le granit, des poneys et des béliers qui sont là pour nous rappeler que le défunt était fier de son écurie et de son bétail, et des écureuils sur les stèles, comme si ce petit animal de vif-argent défiait la mort. La tombe de l’impératrice est inabordable, elle est entourée de splendides forêts de pins et militairement gardée : on ne peut s’empêcher en voyant le zèle des factionnaires de songer que la pauvre souveraine, assassinée par les Japonais, était moins bien gardée de son vivant.

    Le deuil est sévère en Corée et les parents portent plusieurs mois l’habit, le bonnet de chanvre et, quand ils voyagent, un immense chapeau de paille et un écran sur la bouche, car les mœurs  les obligent à se taire et il est inconvenant de leur adresser la parole. Le sacrifice des brillants habits doit leur coûter. Adieu l’élégance ! Sont-ils aussi tristes qu’ils en ont l’air ? La religion leur commande de venir souvent visiter les morts, de leur apporter du papier d’argent et des bâtonnets d’encens, mais « l’herbe n’est jamais coupée, dit le proverbe, sur le tombeau d’un oncle ». 

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    Les mariages sont encore l’occasion d’un cortège qui traverse les rues de Séoul, en plein jour, comme une traînée de lumière. Les robes de gala sortent ce jour-là des armoires et les coiffeuses échafaudent sur la tête des femmes ce monument de  grosses tresses et de fleurs, la suprême élégance. La noce passe d’un train si rapide qu’on n’a guère le temps de l’étudier, mais on en reste ébloui. Les demoiselles d’honneur ouvrent la marche avec leur diadème de cheveux et leurs jupes, à l’ancienne mode, si volumineuses qu’elles marchent avec peine, ramassant dans leur petite main tous les plis de leur traîne. Elles sont habillées de soies neuves, cassantes, qui n’ont pas encore pris les plis de leur corps et font beaucoup de bruit et d’embarras, tandis que les vieux habits sont silencieux. On choisit pour ce rôle les filles les plus grandes et les plus gracieuses. Les servantes les suivent avec les cadeaux dans des mouchoirs de soie, puis les enfants qui portent comme des reliques les canards de bois peint, image naïve de la fidélité conjugale. Le petit frère de la mariée vient tout seul, sur un poney qu’il cravache, paré comme un prince, fier comme un roi, persuadé qu’il est le triomphateur du jour.

    Le marié arrive derrière, à cheval, au grand trot ; un valet lui tient la bride. Serré dans un étui de soie, les cheveux cachés dans un filet de  crin orné de deux ailettes, c’est souvent un tout jeune homme imberbe, marié par ses parents et qui s’amuse de cette fête comme un enfant.

    Enfin, sur la dernière monture, un paquet tremblant de linge et de soie d’où sort une main brune où brille l’anneau nuptial : c’est la mariée. Elle est au supplice. Ses amies sont venues la veille lui épiler les tempes, lui tatouer le visage, rosace sur les joues, étoile sur le front, lui farder les lèvres, lui peindre les cils, les coller, lui cacheter les narines et les oreilles. On l’a coiffée, fleurie, enrubannée, empaquetée dans la soie ; elle est l’idole de la fête, mais elle est sourde, aveugle, muette, étrangement fagotée et pour elle seule les noces sont amères. De la marche nuptiale elle ne gardera le souvenir que d’une course à cheval où elle s’est crue cent fois désarçonnée ; elle est livrée comme une infirme à son mari : il dépend de lui désormais qu’elle voie, qu’elle entende, qu’elle respire, qu’elle parle. Il est pourtant rare qu’elle ignore celui qu’elle épouse : les parents ont fait le mariage, mais les fiancés se sont vus en cachette. Le mari l’aide à descendre  de cheval, lui fait franchir le seuil de sa maison et la place sur une estrade où elle présidera comme une divinité au banquet des noces. Il lui offre la corne de cerf, le mets nuptial, la friandise recueillie au printemps par les chasseurs, et, si la mariée n’est pas récalcitrante, elle accepte et croque de bon cœur.

    La vie nouvelle qu’elle commence sera celle d’une recluse, reléguée dans une arrière-boutique, loin de la rue qu’elle n’apercevra que dans ses rares sorties, voilée. Se lever au petit jour, quand la lune brille encore, apprêter le riz, le vermicelle, le bouillon de chien ou de citrouille, faire cuire des gâteaux et surtout taper sans relâche les vêtements du mari jusqu’à ce qu’ils brillent : voilà sa destinée. Heureuses celles qui tombent sur un homme fidèle et indulgent, qui autorise les visites à la voisine et le cabinet de lecture. Elles font leur tâche en silence, douces servantes qui n’ont pas le droit d’élever la voix, et le Coréen juge extraordinaire une mégère acariâtre, « une poule qui chante ». Elles restent pourtant femmes et coquettes, liseuses de romans et sentimentales,  mais seulement pour le maître. L’étranger ignore toujours la vie privée du Coréen, impénétrable. S’il entre à l’improviste dans une maison, les femmes se sauvent, en claquant les portes, oubliant quelquefois sur la natte un soulier de soie qui en dirait long, s’il pouvait parler. 

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    Pour les jours de pluie ou d’hiver, quand ils ne peuvent jouir de la campagne, les Coréens ont des paravents qui leur en donnent l’illusion. Leurs peintres ont le talent de jeter sur le morceau de soie une branche d’épine en fleur, un vol  de cigognes, une libellule ou simplement une rose qui meurt dans un vase de bronze, et, comme ils improvisent, leurs dessins sont capricieux et vivants comme la nature même. C’est un plaisir de visiter leurs ateliers et de les voir travailler. Ils s’installent dans une chambrette tapissée de papier et chauffée par-dessous à la mode coréenne ; ils se couchent à plat ventre sur le parquet tiède ; une banderole de soie est devant eux ; d’une main légère ils trempent leur pinceau dans les godets et, sans croquis, peignent d’un trait leurs fleurs sur l’étoffe. Leur calme est étonnant : ils soutiennent leur poignet droit de la main gauche, ils ont l’air d’écrire et ils sont si sûrs d’eux-mêmes qu’ils mettent pour travailler une casaque de soie bleu de ciel qu’ils ont bien garde de tacher et qu’ils invitent leurs amis et leurs parents à assister à leur besogne. L’œuvre d’art prend naissance au milieu des conversations, entre deux tasses de thé. Elle restera toujours un peu superficielle, mais infiniment variée et amusante comme les paysages de Corée. Le plus humble badigeonneur, qui barbouille les papiers peints  dont le pauvre Coréen éclaire son logis, a de l’imagination : on voit qu’il a regardé la nature, qu’il s’est intéressé aux brins d’herbe, aux oiseaux, à la vie silencieuse des poissons, qu’il a surpris l’anxiété du martin-pêcheur qui guette une ablette, qu’il a senti l’insolence des oiseaux de proie et l’humilité des crabes. Dans l’originalité de cet art populaire on retrouve le tempérament d’une vieille race artiste qui n’a plus la force des grandes œuvres, mais sait encore orner sa maison.

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    Les lettrés coréens apprennent le chinois et composent des poésies, savantes en chinois à l’instar des classiques. Mais ces chinoiseries n’émeuvent pas l’homme du peuple. Il a, lui aussi, sa  poésie nationale, des chansons et des odes en coréen, où il retrouve les événements de sa vie, ses chagrins, ses rêves. Le pêcheur qui revient le soir avec son panier plein de goujons chante :

    Comme le soleil couchant
    Éclaire l’étang d’une faible lueur,
    Je serre ma ligne à contre-cœur
    Et je cingle vers le rivage.
    Au loin, sur l’écume des vagues
    Les fées des ondes passent d’un pied léger
    Et les mouettes, repliant leur aile fatiguée,
    Tantôt volent, tantôt plongent.
    Étalons nos poissons argentés ;
    À travers leurs ouïes passons un brin de saule,
    Allons d’abord au cabaret
    Et puis à la maison.

    Un jeune forgeron qui voit son père avancer en âge s’écrie douloureusement :

    Cette barre de fer massive,
    Je veux l’amincir en fils tellement longs
    Qu’ils atteignent le soleil et qu’ils raccrochent
    Et l’empêchent de se coucher,
    Pour que mes parents,
    Dont les tempes commencent à blanchir,
    Ne puissent plus vieillir d*un seul jour.

    La plupart des chants sont des plaintes d’amour  très naïves, où les amants déçus prennent la nature pour confidente, délire habituel aux cœurs tendres :

    Dans la nuit j’entendis l’eau du ruisseau
    Qui sanglotait
    « C’est ton amant, disait-elle
    Qui m’a dit de pleurer. »
    Ruisseau, je t’en supplie,
    Retourne, retourne en arrière
    Et va lui dire que je pleure aussi !

    Une chanson sera sur le bruit du vent et tous ceux qui ont entendu craquer les pins un jour de tourmente la réciteront avec plaisir au coin du feu :

    Quand la grande terre pousse un soupir,
    Nous disons que le vent s’élève,
    Et nous disons que le vent est fort
    Quand la terre crie par toutes ses fissures.
    Alors quelle frayeur ont les arbres sur les collines !
    Car toutes les brèches du sol,
    Les gouffres et les fondrières, les trous et les étangs
    S’emplissent de rumeurs et de sifflements,
    De doux murmures et de longs aboiements,
    De cris perçants et de grognements,
    De voix basses et de voix qui grondent,
    Bruit des vagues et mugissement des bœufs.
    Alors la terre gémit par toutes ses blessures
    Et les forêts en frémissent jusqu’au bout du monde.

     

    Parfois le poète philosophe, mais c’est toujours : avec mélancolie. Voila six mille ans que les Orientaux ne se consolent pas de voir fuir le temps :

    Blanches mouettes
    Au vol libre
    Quand vous nagez en pleine mer,
    Il n’y a pour vous ni souci ni regret.
    Parlez-nous de ces îles heureuses
    Où les mortels peuvent laisser leurs chagrins
    Et s’envoler à votre suite.

    Cette montagne, ces eaux bleues
    N’ont pas été créées en un seul jour,
    Elles se sont sensiblement accrues.
    J’ai grandi, moi aussi,
    Ma jeunesse a poussé,
    Mes années se sont déroulées
    Et voici que la vieillesse s’avance.
    La moitié de ma vie est déjà écoulée ;
    Plus jamais je ne serai jeune, plus jamais
    Si je pouvais au moins cesser de vieillir !
    Si mes cheveux savaient le secret de ne plus blanchir !

    Avons-nous quatre ou cinq corps ?
    Avons-nous deux ou trois vies ?
    Celle-ci est un mauvais rêve
    Sans un instant de repos
    Et nous ne connaissons à fond que la douleur.

    Le sens vif de la poésie n’a jamais manqué aux  Coréens. Ils ont beaucoup vécu dans le rêve, bernés par leurs voisins. N’adoraient-ils pas les étoiles jusqu’au seizième siècle ?

    Ils ont en outre une littérature sentencieuse, des proverbes à l’usage de la vie qui dénotent un bon sens moqueur et un esprit ouvert, sans malice, sur les ridicules. La sagesse coréenne n’est pas insipide et plate, elle a des aperçus vifs et courts, elle peint un défaut en trois mots. Les proverbes sont le miroir des races. Ceux de Corée nous montrent un pays pauvre, obligé de compter : « Offrir une poire, à quelqu’un et mendier les pépins », « Je ne veux pas acheter de vin, fût-ce à ma propre tante, à moins qu’il ne soit bon marché » ; un pays de malchanceux : « Si je colporte du sel, il pleut ; si je colporte de la farine, le vent souffle » ; un pays où la misère est sordide : « Quand même la maison serait brûlée de fond en comble, ce serait encore un bienfait que d’être délivré des punaises. »

    Le Coréen se garde de forcer son talent : « Si le roitelet essaye de marcher au même pas que la cigogne, il sera vite écartelé. » Il se moque  doucement des ambitieux trop pressés : « Il veut tirer de l’eau chaude du puits » ; des mystérieux qui font le malin et l’entendu comme « un sourd-muet qui a mangé du miel » ; de ceux qui gaspillent leur peine : « Si vous creusez un puits, n’en creusez qu’un. » Il n’envie pas les hommes au pouvoir, points de mire des envieux et qui « mangent toute crue la chenille aux mille pattes », l’avanie. Il avertit même les rois que leur puissance a des bornes : « Un homme, quelque grand qu’il soit, est-il capable de cueillir les étoiles ? » « Même le roi s’embarrasse dans la vigne. »

    Les proverbes plaisantent le muscadin de Séoul, le bourgeois qui fait du genre : « un homme sans jaquette qui porte des bagues en argent » ; les jeunes étourdis : « Un chien d’un jour ne craint pas le tigre » ; les incrédules : « Avez-vous besoin de toucher la procession ? » les palefreniers vantards : « Le courrier mange pendant que les chevaux galopent. »

    Il en est qui font allusion à l’humble posture de la Corée, comprimée et foulée par ses voisins : « Quand les baleines combattent, les crevettes ont  le dos brisé. » Il en est où le Coréen avoue naïvement sa déconvenue : « Il me dit de monter à l’arbre et puis il le secoua » ; et d’autres où il rumine les maux qu’il endure, le cœur révolté : « Même un ver de terre se souvient d’avoir été foulé aux pieds. »

    Ces bons mots se colportent dans les campagnes, ils se disent aux foires et dans les auberges, ils résument la façon de sentir du pays, ils nous donnent naïvement le fruit de longues méditations : « L’abricot sauvage s’ouvre de lui-même. » 

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    Depuis l’assassinat de l’impératrice par les Japonais, l’empereur a quitté le vieux palais qu’il habitait au pied du Pou-Kan et s’est retiré au centre de la ville, dans le quartier des Légations.  Mais la vieille résidence abandonnée, ainsi qu’une autre, plus ancienne, restent propriétés impériales, gardées militairement et forment à l’extrémité de la capitale de beaux coins silencieux. Les palais étaient entourés d’immenses jardins, auourd’hui délaissés et incultes, les kiosques et les pavillons ne sont plus entretenus et le temps achève de les détruire.

    L’empereur avait là ses appartements, ceux de ses femmes et de sa domesticité, une petite ville aux ruelles enchevêtrées où se nouaient sans doute beaucoup d’intrigues. On peut encore visiter ces maisons de bambou et de papier, ces compartiments lumineux tapissés de parchemin jaune, fermés par des portes à coulisses où les dames de la cour passaient leur vie. La lumière y est douce et dorée, mais tout de même ce sont des prisons et on comprend que les captives aient égratigné leurs carreaux pour voir un peu ce qui se passait dehors.

    Les grandes cours d’honneur semblent vides. Des bornes de pierre indiquaient à chaque classe de mandarins son rang. Ils s’alignaient dans ces vastes préaux où retentissaient, les jours de fêtes,  les acclamations. Rien n’est plus triste que ce perron sculpté où l’empereur apparaissait, maintenant livré aux oiseaux de proie.

    La grande salle d’audience résiste à la pluie et au vent. C’est qu’elle est bien bâtie. La pièce est majestueuse, soutenue par des colonnes de bois rouge et couverte avec de grosses poutres entre-croisées, des madriers d’une superbe portée. Entre les poutres chaque caisson est sculpté ; les dragons dorés aux torsades fougueuses et les phénix sont restés intacts. Bien que la salle soit vide, on entre avec respect sous cette architecture de bois et cette belle charpente qui montre naïvement sa structure et sa force.

    L’empereur donnait audience sur un trône dont on aperçoit encore l’estrade, entre deux colonnes, sous la plus belle partie du plafond, où deux dragons se livrent un furieux combat. Le paravent est toujours là, il était derrière le trône et cachait sans doute l’impératrice, cette remarquable souveraine qui, étant de la vieille race impériale des Ming, savait gouverner et souffler son bonhomme d’époux. 

    Mais le plus désolant, ce sont les jardins autrefois bien dessinés, les pelouses aux belles courbes, les massifs d’azalées, les bouquets de pins, toute la magnificence de ces vieux parcs qui n’est plus soignée. L’herbe étouffe lés allées et monte même à l’assaut des murs et la terre disparaîtrait sous une litière de feuilles mortes, si on ne permettait à de petits pauvres de venir les ramasser avec leur râteau d’osier. Il n’y a guère que ces malheureux qui troublent un peu en automne la solitude de ces vieux domaines : le reste du temps, les chevreuils, les écureuils, les aigles en sont les maîtres, et quand l’hiver chasse les oies sauvages, elles viennent s’y abattre. Les faisans y font aussi leur couvée. C’est le paradis des bêtes et peu à peu la nature envahit ce que les hommes délaissent.

    Ces parcs avaient de grands étangs, mais les lotus et les nénuphars les ont recouverts. Dans l’un d’eux une île rocheuse et un kiosque ont disparu sous une végétation ardente, les toits de faïence bleue sont cachés sous les feuilles. Un autre a gardé son temple sur pilotis. Une raison  religieuse avait sans doute poussé un empereur à construire dans ses jardins cette habitation lacustre, souvenir de la vie que menaient ses aïeux. Les pilotis sont des pieux de granit sur lesquels repose le plancher du temple. Telle est encore la maison des Ghiliaks, au bord de l’Amour : cette ressemblance n’est peut-être pas un hasard, si l’on admet que les Coréens ont du sang sibérien dans les veines.

    La plus grande beauté de ces résidences était dans la vue de la montagne, toujours présente à l’empereur. Il n’avait qu’à lever les yeux et entre les fûts téméraires des grands pins il apercevait ce pic décharné, la « Crête de Coq », le Pou-Kan, sa vieille citadelle, le rempart de Séoul, dont la fière silhouette l’invitait à l’héroïsme.

    C’est pourtant sous ces ombrages que s’est commis un meurtre infâme. Ces vieux arbres ont vu fuir éperdues, une impératrice, ses dames d’honneur et ses servantes qu’une bande d’assassins japonais poursuivaient dans la nuit. Les bourreaux firent bien leur besogne : pas une femme n’échappa et l’orgueilleuse fille des Ming qui aimait  son pays et voulait le défendre contre l’envahisseur fut abattue sur une de ces pelouses, tandis que l’empereur et sa garde s’enfuyaient du palais pour n’y plus revenir. 

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    L’empereur donne audience la nuit. On voit tous les soirs entrer au palais des nobles portés sur un pavois par dix domestiques ; devant les portes, des chaises tapissées de fourrures attendent la fin du conseil. La garde veille aux murs  d’enceinte et dans les tours de guet, cachée sous des rideaux noirs. Toute la ville est dans l’obscurité et le sommeil, un seul pavillon reste éclairé, celui où l’empereur délibère avec ses ministres et régale ses favorites.

    Un homme entre cependant au palais sans escorte, en espadrilles, pauvrement habillé, comme un coolie : c’est le premier ministre. Y-on-ik était autrefois mineur dans les houillères du Nord, il a manié la pioche : c’est à ces rudes débuts qu’il doit sa force et sa volonté de fer. Ayant amassé quelque épargne, il devint collecteur d’impôts dans la province de Pyn-yang. Un jour où le Trésor avait besoin d’argent et vite, Y-on-ik récolta sur-le-champ la somme et la porta lui-même d’une traite à Séoul. L’empereur, content de ses bonnes jambes, le gratifia d’un petit poste au palais. Une fois dans la place, le mineur a percé sa galerie, en ouvrier têtu, à coups de pioche et le voilà le premier du royaume. Personne ne sait comme lui administrer le domaine, exploiter les rizières, surveiller le tabac, soigner le gin-sang, cette racine réconfortante qui rend la santé aux vieux Chinois, la vraie richesse de la Corée avec le papier et le riz, et trouver les garçons résolus qui vont la déterrer dans la montagne. Il a l’œil à la fraude, il compte lui-même les sacs et les dollars, il est la terreur des mandarins, il leur fait rendre gorge et il a le talent de remplir les coffres de l’État. Il est l’homme de peine et de ressources, l’argentier de Sa Majesté. Mais dans sa haute dignité il n’a pas dépouillé le vieil homme, l’esprit étroit et buté de l’ignorant ; il outrage l’étiquette, vit dans un taudis, dédaigne les redingotes de soie ; populaire auprès des artisans, il est détesté des gens de cour pour ses mauvaises manières et son inflexible honnêteté. Ceux qu’il démasque cabalent contre lui ; ils avaient réussi à le noircir aux yeux de l’empereur qui l’avait disgracié, mais Y-on-ik est revenu, comme un chien fidèle, se coucher jour et nuit en travers de la porte, attendant le bon plaisir du maître : un jour la caisse s’est trouvée vide et Y-on-ik est rentré en grâce.

    Y-on-ik ne mourra pas dans son lit. Il passe cavalièrement dans les rues de Séoul, tout seul,  à pied, bravant les assassins. Si le vent tourne contre lui, il s’incruste au palais et n’en veut plus sortir. Récemment tombé malade, il se faisait soigner à l’hôpital japonais quand une bombe éclata par hasard sous son lit. L’explosion rata mais Y-on-ik fut guéri du coup. Il est à craindre qu’il ne finisse ses jours à la prison, où tant de ministres coréens ont déjà échoué : une fois sous les verrous, ils sont vite supprimés.

    Aux yeux des courtisans, Y-on-ik ne compte pas parce qu’il n’est pas gentilhomme et n’a passé aucun examen. Il peut cumuler les honneurs et les ministères, il sera toujours un coolie, un parvenu illettré qu’on ne salue pas et devant lequel on reste accroupi, les besicles sur le nez et la pipe aux dents. Tel est le prestige des diplômes dans les vieux pays. Les nobles ont d’ailleurs une vie à part, plus délicate et maniérée que celle du peuple ; ils s’en distinguent d’abord par la jaquette de soie et le diadème de crin, ils portent des pelisses et circulent en chaise comme les danseuses, ce sont des petits-maîtres. Leur naissance leur donne droit aux honneurs et aux  mandarinats dont ils se déchargent sur des secrétaires. Les plus intelligents écrivent des vers chinois ou la chronique du règne, mais n’ouvrent jamais un seul de ces romans dont se délecte la populace.

    Un autre, plus hardi, se met à la vie européenne, bien qu’il soit de la vieille race impériale des Ming et n’ignore pas que ses aïeux ont su vivre avant les nôtres. Il nous accueille dans une maison de pierre dont les portes et les fenêtres sont vitrées. Il nous offre le thé dans un service d’argent qui vient de Londres, il fume des cigares dans une bergère et sa pendule est un coucou suisse. Mais il est resté fidèle aux habits clairs qui égayent cette maison d’emprunt, à l’humeur prime-sautière, à la politesse de sa race. Il a planté dans son jardin des peupliers comme sur nos grand’routes, il a des serres où il cultive avec amour le géranium, la giroflée, la rose de France, infiniment rare et précieuse ici, et voilà qu’il cueille la plus belle, fleurie à grand’peine et qu’il nous l’offre gracieusement, sachant bien quel présent délicat il nous fait. Son bonheur est de nous donner un instant l’illusion que nous  sommes en Europe, chez un amateur de jardins ; mais, dès que nous serons partis, il s’en retournera à la vieille maison coréenne, cachée derrière la neuve, à la case de papier, bien chaude, avec sa femme ses enfants, la pipe des aïeux et la douceur de se sentir chez lui. Il est fier d’avoir une maison moderne, mais il n’est heureux que dans l’ancienne.

    Noblesse oblige : un gentilhomme doit courir les honneurs ou végéter. Le seul métier qu’il puisse exercer sans déroger est celui de libraire, mais il n’enrichit pas son homme. « Le gentilhomme pauvre, dit le proverbe, ne peut mépriser que l’esclave. »

    Noble, lettré ou mandarin, c’est tout un. Pour le peuple c’est le maître, l’œil qui guette les écus. L’impôt, la corvée pèsent lourdement sur le pays : tantôt le mandarin doit livrer à l’empereur un certain nombre de peaux de tigres, et chasseurs de courir ; tantôt le mandarin remarque les toitures neuves d’un village, et villageois de payer. L’âpreté du fisc stimule le Coréen à ne rien faire. Cependant, hors de chez lui, en Sibérie, il amasse un  pécule. Il serait donc moins paresseux, si le gouvernement était moins avare.

    Cet argent, si durement ravi au peuple, sert à payer les caprices de l’empereur, ses réceptions, ses dîners et ses feux d’artifice, ses pompeuses et coûteuses sorties, ses emplettes de chevaux ou d’éléphants, les distributions de riz aux gens de la capitale et la solde de l’armée. C’est la grosse dépense depuis que les Coréens se sont mis en tête d’avoir des régiments à l’européenne et ont licencié leur milice. Les nouvelles troupes font tous les matins l’exercice sur la place du palais, sans progrès, incapables d’emboîter le pas, et les clairons jouent toujours faux. Les conscrits sont tout penauds dans des uniformes collants qui les paralysent, les képis plantés sur le chignon et le bonnet de crin vacillent, les souliers blessent et les soldats viennent à la manœuvre, comme des gardes nationaux, emmitouflés dans leur cache-nez, les mains dans les poches et le fusil sous le bras. La cavalerie n’est pas meilleure : tandis que les petits poneys coréens, intrépides et endiablés, passent par tous les sentiers de montagne et serviraient dans une guerre d’embuscades, l’empereur fait monter à ses gens de grands chevaux australiens inutiles à la guerre et fort incommodes en temps de paix. Où est le temps où les flèches coréennes faisaient reculer les Japonais ? 

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    Par les matins légers d’hiver les enfants vont en classe avec un grand bruit de sabots. Le dernier des coolies se saigne aux quatre veines pour que son fils apprenne à lire au moins le coréen  et les marmots de la populace s’asseyent sur les bancs de l’école à côté des enfants nobles. Chez les uns l’habit est plus fin, le chapeau plus coquet, chez tous l’ardeur d’apprendre est la même : le respect dont ils voient les lettrés environnés leur fait désirer de s’instruire. Les plus intelligents apprennent le chinois et entreront dans la classe des interprètes, la seconde après la noblesse, les autres trouveront plus tard un passe-temps dans la lecture des romans coréens, mal imprimés sur du papier à chandelles, mais bourrés d’aventures merveilleuses. Aussi la classe est suivie, on la reconnaît au ramage qui s’échappe des fenêtres. Derrière la muraille mince les écoliers chantonnent la leçon ; les voix sont claires, alertes, et si l’on entre, on aperçoit des rangées de têtes éveillées, attentives, des fronts bien doués, des bouches souriantes, des figures qui vivent et qui comprennent. La vieille barbe grise et la paire de besicles qui enseignent semblent n’avoir aucun effort à faire pour jeter le bon grain dans ces petits cerveaux.

    Après l’école enfantine, férus de chinois, les  jeunes ambitieux coréens passent à l’école étrangère. La Corée est un pays faible, l’étranger y est puissant. Bien que la France n’ait sur elle aucune convoitise, elle y possède une influence par les chemins de fer, les mines, le service des postes : l’école française est donc fréquentée. Les élèves sont des jeunes gens avec la natte ou des pères de famille avec le chignon ; mais, en voyant ces grands garçons qui peinent pour apprendre notre langue, font des dictées, des cartes muettes et plissent leur front pour y faire entrer les noms de nos rivières et de nos départements, il est impossible de ne pas se sentir pris de sympathie pour ces braves gens. Si loin des Gaules, il est doux d’écouter sa « maternelle », même zézayée par un Coréen, et nous avons passé de longues heures dans cette petite école à côté de M. Y, de M. Pak ou de M. Hou qui épelaient de leur mieux l’histoire de France. Il fait bon entendre au bout du monde les noms de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Du Guesclin, et sentir qu’un étranger, si différent de nous, s’y intéresse. Sur le tableau noir les Coréens écrivaient d’une main sage en bouclant leurs majuscules : « La France est le plus beau pays du monde ! » Aucun d’eux n’y viendra sans doute, mais ils parleront sa langue, ils l’écriront, ils nous garderont une humble amitié. Ne la dédaignons pas. 

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    Une cloche sonne dans l’air limpide, majestueusement, comme nos cloches de village. C’est celle de la cathédrale et elle sonne Noël. Il gèle à verglas, mais des groupes se dirigent dans la nuit vers  la mission : le chemin est glissant, les sabots trébuchent sur la glace. Il y a des vieilles pliées en deux, appuyées sur des jeunes filles, des ombres blanches, des jupes de couleur et tout ce monde endimanché monte vers l’église dont les vitres embrasées resplendissent en haut de la colline. Du parvis qui domine la ville la vue est belle sur les maisons de Séoul assoupies et son grand cirque de montagnes, doucement éclairé par une nuit d’étoiles.

    Mais le spectacle est dans l’église. Les tuniques blanches des hommes se sont rangées d’un côté, de l’autre les voiles des femmes, un nuage de mousseline ; les enfants de l’orphelinat, la classe bleue, la classe orange, la classe violette, un arc-en-ciel ; le lutrin en tuniques écarlates et la cornette des sœurs qui s’agite et bat la mesure. Sous la grande nef gothique, inondée de lumière, toutes ces étoffes font une masse brillante, un clair de neige, on dirait qu’il y a des anges dans l’église.

    Les chants sont en latin et les petits chantres coréens ne s’en tirent pas mal. Ils se risquent même à entonner un cantique français, un vieux  Noël, qu’on chante encore dans nos campagnes et qui se termine par un Gloria vainqueur. Les chants de Noël sont les plus beaux de l’Église. Quand ils passent sous des ogives, ils sont encore plus touchants, mais les entendre à Séoul, dans une cathédrale construite à la française, avec toutes ces ombres blanches qui essayaient de répéter le vieux refrain, il y avait là de quoi nous surprendre et nous attendrir.

    L’évêque était revenu cette nuit même d’une grande tournée à cheval dans la province. C’était un de ces hommes rudement charpentés comme on imagine un évêque du moyen âge, fort, infatigable et bon, toujours sur les grands chemins et qui meurent à la peine. Debout devant l’autel, tourné vers les fidèles, il en imposait par sa barbe blanche, ses traits vieillis, une face de saint. Sa grande figure austère rayonnait sous les cierges. Il jubilait de se retrouver dans sa cathédrale, avec son troupeau, dans cette nuit de Noël pleine d’allégresse, qui le payait de toutes ses fatigues. 

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    Le Pou-Kan est cette montagne altière qui domine Séoul, au nord. Elle servait autrefois à la défense et elle est restée couverte par un rempart et des tours qui se détachent nettement sur sa  crête. Pour y monter on sort de la ville par une des grand’portes et l’on prend la route impériale qui mène à Mouk-den et à Pékin, celle que suivaient naguère les ambassadeurs chinois quand ils apportaient à Séoul le calendrier ou qu’ils escortaient une princesse et sa dot. Les Japonais ont bâti sur ce chemin un arc de triomphe pour célébrer une indépendance dont les Coréens ne sont pas plus fiers.

    La campagne aux portes de Séoul est riante et variée par des côtes, des plis de terrain, une suite de vallons fermés et paisibles où les villages sommeillent sous de vieux châtaigniers. Les champs sont en rizières, mais la culture a respecté les bouquets d’arbres, les troncs merveilleusement élancés des grands saules toujours tremblants. Les chemins, souvent taillés dans le roc, serpentent entre les potagers, les vergers de pruniers, de mûriers et d’abricotiers, animés par un va-et-vient d’habits blancs, de paysans qui poussent leurs taureaux, de femmes qui vont à la fontaine, une cruche noire sur la tête, et personne ne se presse, la lumière est belle, l’air léger, les gens heureux d’habiter un pays aussi calme. 

    Ces lieux champêtres étaient autrefois le rendez-vous des nobles qui y prenaient leurs soupers fins. Ils avaient des maisons de plaisance, des kiosques sous les arbres, des pelouses, des étangs et ils s’y promenaient au clair de lune avec des danseuses. Ils y amenaient des baladins et des acrobates. La vie était alors toute féodale : les gentilshommes campagnards ne voyageaient qu’en grand équipage et rendaient la justice en chemin, quand un suppliant se jetait devant leur chaise. Les chapeaux étaient trois fois plus grands, les pipes encore plus longues et les jupes des femmes si volumineuses qu’elles ne pouvaient marcher qu’à petits pas comme des déesses.

    On quitte la route mandarine pour s’enfoncer dans les gorges du Pou-Kan et le paysage tourne au sévère. Les maisons deviennent rares, ce sont des hameaux de montagnards perdus dans un chaos de pierres. Les montagnes sont décharnées, à pic, d’une admirable sauvagerie, elles menacent le ciel de leurs dents de scie, et les remparts qui suivent les soubresauts de leur échine feraient de cette position une citadelle imprenable, si les Coréens  voulaient se battre. Au printemps, ce ravin désolé est couvert de violettes et de pivoines et les gens de Séoul y viennent en promenade pour jouir de la vue.

    Par un temps clair, en effet, du sommet du Pou-Kan on peut apercevoir un grand morceau de la Corée. C’est un pays rugueux, découpé comme un échiquier par des montagnes qui lèvent dans tous les sens leurs tètes sourcilleuses, barricadé dans ses rochers, partagé en une foule de vallées impraticables qui se défendent d’elles-mêmes. Elles ont jalousement protégé les vieilles mœurs et les naïves coutumes, les conquérants sont passés sur les grandes routes sans pénétrer au cœur du pays et il y aura toujours dans cette Corée bosselée et originale des chemins creux et des sentiers dérobés que l’étranger ne foulera pas. 

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    La montagne du midi, le Nam-San, est plus abordable. C’est la promenade d’été des citadins qui viennent s’asseoir sous les grands pins et regarder leur capitale entre les branches. L’immense  étendue de Séoul, la simplicité de ses toits qui fument et le cirque grandiose des montagnes qui l’enferment ne se découvrent bien que de là. Par un matin d’hiver, quand la neige à peine fondue dégage une fine vapeur, Séoul, entrevue dans les voiles du matin, est pleine d’attrait.

    Sur la crête du Nam-San il y a un petit temple chargé sans doute d’arrêter les ouragans et les mauvaises nouvelles qui pourraient fondre sur la ville. Son gardien n’est pas riche, un promeneur lui apporte parfois quelques bâtons d’encens et quelques fruits ; à défaut de lampes et d’offrandes le sanctuaire jouit des derniers rayons du couchant et de l’arôme des pins. Les trois enfants du prêtre nous ont fait les honneurs du sommet : l’un s’appelait « Pierre », l’autre « Cerf », la petite fille « Qui n’est pas méchante ». Ils avaient des vestes éclatantes, bariolées, couleur de cerise, d’abricot et tellement capitonnées qu’ils tenaient leurs bras en croix, tout raides, perdus dans des manches trop longues. Leur visage, gros comme une noisette, était bleui par le froid, mais il avait cette finesse de bijou, si étonnante dans les  traits coréens, les yeux de furet et la bouche moqueuse. Au milieu des arbres glacés par l’hiver, au-dessus de la ville entrevue bien loin, en bas, dans une fumée, ces trois petits enfants avaient l’air échappés d’un conte de fées, ensorcelés par les dames de la forêt comme le bûcheron de la légende qui les écouta chanter si longtemps que sa hache à côté de lui pourrit. Ces trois innocents, ces trois Poucets furent notre dernière vision du pays.

    « Qui n’est pas méchante » est le surnom qui convient à tout la Corée. Il n’y a pas de méchanceté dans ce gentil peuple, affiné, pauvre et rêveur. Le sort peut lui être contraire, il se console avec des proverbes : « Quelques-uns sont nés pour le sourire et d’autres pour les larmes. » Les nuages passent vite sur ces fronts bombés qui ne demandent qu’à continuer la vie paisible de leurs ancêtres.

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  • L’Origine des peuples de Bogota

    L’Origine des peuples de Bogota........M. de Paravey.....

    AMERIQUE
    De l'origine asiatique et japonaise des peuples du plateau de Bogota;
    par M. le chevalier de Paravey [1]

     

     

    M. de Humboldt avait déjà, avec sa sagacité ordinaire, observé que les peuples à demi civilisés, trouvés en 1537 par le conquérant Quesada, sur le riche et haut plateau de Bogota, devaient avoir les rapports les plus intimes avec ceux du Japon.  

    Comme ces derniers, ils étaient vêtus de toiles tissées avec le coton qu’ils récoltent ; comme eux, ils étaient réunis en communes, et recueillaient de riches moissons de céréales ; comme eux, ils étaient soumis à deux souverains à la fois, l’un pontife suprême et rappelant le Daïri du Japon ; et l’autre roi analogue du Djogoun, ou roi actuel du Japon. Comme les Japonais encore, ces peuples de la Nouvelle-Grenade employaient dans leur calendrier hiéroglyphique, et d’une composition assez compliquée, des cycles ou séries de jours et de nombres, combinés deux à deux ; et notamment ils avaient la période de soixante ans, qui seule suffirait pour dénoter une origine asiatique. Enfin, dans la langue chib-cha, parlée par les peuples de Bogota, manquait le son de la lettre L, comme il manque aussi dans la langue du Japon.

    Tels avaient été les premiers rapports découverts par M. Le baron de Humboldt, et exposés dans son bel ouvrage des Vues de Cordillières : et, à ces premiers aperçus, M. Le chevalier de Paravey, dans son ouvrage publié en 1826, sur l’Origine unique des chiffres et des lettres de tous les peuples, avait ajouté de nouveaux rapprochemens non moins frappans. Comparant le cycle de jours des Muyscas avec celui des Japonais, M. De Paravey avait trouvé des deux côtés les mêmes significations (évidemment astronomiques) pour les mêmes nombres. Ainsi, au Japon, comme à la Nouvelle-Grenade chez les Muyscas, le cinquième jour était exprimé par l’idée fort complexe  ou l’hiéroglyphe de la conjonction du soleil et de la lune.

    Le quatrième jour offrait, des deux côtés, des idées de portes, qui sont précisément la signification du daleth des Hébreux, sans cesse employé pour le nombre quatre, dont il a même eu la figure ; le second jour offrait des idées d’enclos et d’entourage, comme les présente aussi le beth des Hébreux, et le symbole du deuxième caractère du cycle au Japon ; enfin le nombre un, à la Nouvelle-Grenade comme au Japon, offrait des idées d’eau, et de tétard de grenouille ou de fils, enfant, qui, chez les anciens Égyptiens, nous dit Horapollon se rendaient également par une grenouille naissante.

    Sans pousser plus loin la comparaison de ces nombres du même rang, faite chez des peuples séparés par des distances aussi immenses, il devenait donc évident que ce cycle des Muyscas, exposé : dans M. de Humboldt, d’après un savant mémoire de +. Le chanoine, de Santa-Fé de Bogota (long-temps curé parmi ces peuplades à demi-civilisées), et retrouvé par ce docte ecclésiastique sur un calendrier en pierre, dont M. de Humboldt donne le dessein, avait été importé en Amérique, du Japon même ou. De la Chine ; et sans doute, comme le soupçonnait M. de Humboldt, par le nord-est de l’Asie, où l’on trouve des vents qui conduisent facilement en Amérique ; tandis que toutes les tribus de l’Amérique espagnole avouent être venues du Nord, et à une époque assez peu reculée, en suivant les chaînes élevées des Andes ou des Cordillières,  qui se prolongent, comme on le sait ; dans toute la longueur du nouveau continent.

    M. de Patavey, dès 1826, compara les noms mêmes Ata, Bosat, Mica, Hisca, Cuhupqa, des nombres un, deux, trois, cinq et sept, du cycle des Muyscas, aux sons a, b, c, e z ou g, qui répondent aux mêmes nombres, 1, 2, 3, 4 5, 7, dans l’alphabet phénicien ou hébreu, et il trouvait, en outre, comme on vient de l’exposer, les mêmes sens hiéroglyphiques pour plusieurs d’entre eux ; mais il ne pensa point alors à comparer ces mêmes nombres des Muyscas aux noms, du cycle des dix jours des Japonais,et c’est ce que M. de Siébold vient de faire au Japon même à Nangasaki, où il se trouve.

    Envoyé dans ces lieux par M. le baron Van Der Capellen, lorsqu’il était gouverneur de Batavia, M. de Siébold, outre les envois précieux de graines faits au Jardin du Roi à Paris, a adressé à la Société Asiatique de France, ou M. de Paravey avait présenté M. le baron Van Der Capellen, un savant mémoire sur la langue et l’histoire des Japonais, mémoire où il discute leur origine et qu’on doit désirer vivement de voir traduit en français et imprimé ; car l’histoire de l’homme est le grand problème qui s’agite en ce moment dans toutes les parties du monde les plus éclairées ; et, à tout instant, de nouvelles découvertes viennent confirmées les traditions Mosaïques.

    M. de Siébold remarquait donc que les noms des jours japonais se terminaient tous, sauf le premier  en ka, ainsi que cela a lieu pour sept des nombres muyscas sur dix ; remarquant en outre que fito, qui signifie unen japonais, est très-voisin de ata, nombre un en muyscas ; que foutsca ou boutsca, deux en japonais, est évidemment bosca ou bousca, qui vaut deux chez les Muyscas ; que des deux côtés, mica signifie également trois, et que itsca ethisca pour cinq étaient encore, évidemment, le même mot, tandis que aca, neufen muyscas, est la simple abréviation de conoca, c’est-à-dire neuf jours en japonais ; il en conclut que ces deux peuples avaient une même origine.

    C’est cependant ce qu’a voulu contester M. Klaproth, en analysant, au nom d’une commission, le mémoire si important de M. de Siébold ; et, pour rétorquer la force des preuves que présente cette simple analogie de nombres, M. Klaproth donnait une liste de vingt-trois mots muyscas, très-différens des mots japonais qu’il y comparait.

    Mais M. de Paravey a retrouvé, dans le japonais même, plus de vingt des mots cités par M. Klaproth, outre d’autres mots fort compliqués et de quatre syllabes, comme Fomagota, nom d’un mauvais génie, tels qu’une comète, un astre brûlant, qui, en muyscas, significe masse fondue et bouillonnante, tandis qu’en japonais Fimacouts exprimerait la même idée.

    On pourrait citer ici tous ces mots muyscas, retrouvés dans le japonais même par M. de Paravey ; mais nous renvoyons au mémoire qu’il publiera sur ce sujet, aussi bien que sur les monumens si curieux,  récemment découverts dans le Guatimala et dans la riche et antique ville de Palenque, si long-temps ignorée, et qu’on pourrait appeler la Thèbes de l’Amérique ; monumens que le savant M. Warden, consul des États-Unis, a, le premier, fait connaître en France et à la Société de Géographie de Paris.

    Il nous suffira d’ajouter ici que le nom même de la langue des Muyzcas, langue qui se nomme le chib-cha, ou la langue des hommes chib, ou sib, cha, en muyscas, signifiant homme (ce qui est le sa des Japonais signifiant égalementhomme) ; que ce nom, disons-nous, est le même que celui de la langue japonaire, qui au Japon, encore actuellement s’appelle aussi le sewa ou siwa, d’où facilement a pu venir le nom chib, de la langue chib-cha. Or M. De Humboldt, visitant le plateau de Bogota, non loin de la belle cascade de Tequendama, trouva, outre une colline encore nommée actuellement Chipa, un ancien village indien, aussi appelé Suba, nom fort voisin de sewa, saba ; et près de ce village, il vit encore des traces d’une antique et florissante agriculture.

    Ce nom seul conduirait donc encore au Japon, pays de la langue sewa ; et peut-être même pourrait-on y voir quelque trace des Sabéens, puisque les Muyscas, aussi bien que les Japonais et les anciens Sabéens ou Phéniciens adoraient le soleil, la lune, et sans doute aussi les autres astres, et leur sacrifiaiennt même des victimes humaines, usage sic ommun chez les Phéniciens.  

    Les traditions historiques des Muyscas conduisent encore également soit au Japon, soit en Asie ; car, leur premier pontife, le mystérieux- Bochica, dont le nom Sué est celui du soleil, et qui, par une coupure dans les rochers, dessèche, après une funeste inondation, le plateau de Bogota, rappelle le roi Yao, roi aussi célèbre au Japon qu’à la Chine, sous lequel un déluge funeste arrive, comme sous Bochica, dont le nom s’applique aussi à celui du soleil levant, et qui, par une coupure dans les montagnes, dessèche également son empire, comme le fait Bochica, produisant alors cette belle cascade que nous a si élégamment décrite M. de Humboldt.

    Et quand Bochica fait élire, pour premier roi du pays desséché, le sage et illustre Huncahua, on voit encore ici la tradition japonaise, qui rapporte que Yao s’adjoignit et eut pour successeur le prince Chun, non moins célèbre par ses vertus que le premier zaque ou roi de Bogota, Huncahua, les noms ayant ici encore presque la même pronociation, Chun ou Hun.

    S’il est donc maintenant quelque chose de prouvé en philologie, c’est l’origine purement japonaise des peuplades les plus civilisées de la Nouvelle-Grenade et du plateau de Bogota. Tous les voyageurs, en effet, qui ont pénétré, soit dans le Mexique, soit au Brésil, soit à Bogota, ont été frappés des analogies de traits et de figures qui existent entre la race plus ou moins cuivrée d’Amérique, et la race jaunâtre du Mongol et des peuples du nord-est de  l’Asie, le défaut de barbe, les cheveux noirs et épais, étant des caractères également communs à ces peuples, qui se touchent encore par le nord, ou par le détroit de Behring…

    Mais nous nous sommes suffisamment étendu ici sur les rapports qui existent même dans les écritures des deux peuples. Car les figures des nombres muyscas, données par M. de Humboldt, ne sont encore que du japonais cursif. Tirons-en seulement cette conclusion à la fois philosophique et chrétienne : l’Amérique, aussi que l’Afrique et que notre Europe elle-même, si long-temps couverte de sombres forêts, a reçu sa population comme ses langues, son écriture, son culte, ses traditions, ses sciences, de l’antique Asie, où la Genèse nous montre les premiers hommes, échappant au dernier cataclysme qui a ravagé la terre et détruit la mystérieuse Atlantide. Bientôt cette harmonie complète des traditions de tous les peuples, et leur accord admirable avec les dernières observations des géologues, se montreront, avec une force irrésistible à tous les esprits droits et dépouillés de préjugés. Loin d’étouffer les études et les recherches de toute espèce, on doit donc plutôt les encourager : car ceux qui, au milieu du choc de tant d’intérêts divers, ont le loisir de suivre la marche générale des découvertes, les voient toutes converger, nous le répétons, vers un même et important résultat ; celui qui établi  de plus en plus l’unité de l’espèce humaine, ainsi que la vérité des graves et antiques traditions consignées dans les livres sacrés de Moïse, et retrouvées aujourd’hui chez tous les peuples, sous une forme même à peine défigurée.


    1. Aller La question que traite M. de Paravey nous semble extrêmement importante ; et nous avons lu avec un tel intérêt les réflexions qui l’accompagnent, que nous avons cru devoir les reproduire. Cependant nous sommes loin de prétendre que le système développé par le savant philologue soit à l’abri de toute difficulté ; et nous ne pensons pas encore qu’il puisse entièrement répondre aux objections émises par M. Klaproth.

    *************

    Polytechnicien, Ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, Orientaliste français(1787 – 1871)

     

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  • Le Roi du feu

    « Il porte avec lui les bénédictions des mauvais

    « génies, qui sont des malédictions véritables. »

    Conte oriental.

    *****

    CETTE ballade fut composée à la demandé de M. Lewis pour être insérée dans ses Contes merveilleux. Elle est la troisième des quatre qui forment la série consacrée aux esprits élémentaires. Cependant l’apostasie du comte Albert est presque historique. On lit dans les Annales des croisades qu’un chevalier du Temple, appelé Saint-Alban, passa du côté des Sarrasins et défit les chrétiens dans plusieurs batailles, jusqu’à ce qu’il périt lui-même sous les murs de Jérusalem de la main de Baudouin.

    1) BALLADE. 2) I.

    Vaillans chevaliers et belles dames, prêtez l’oreille aux accords de ma harpe ; je vais vous parler d’amour, de guerre et de prodiges ; peut-être, au milieu de votre bonheur, donnerez-vous un soupir à l’histoire du comte Albert de la tendre Rosalie.

    II.

    Voyez-vous ce château sur le roc escarpé ? Voyez-vous cette jeune beauté les larmes aux yeux ? Voyez-vous ce pèlerin qui revient de la Palestine ? Des coquillages ornent son chapeau il tient un bourdon à 1a main.

    III.

    Bon pèlerin, dis-moi, je t’en supplie, dis-moi quelles nouvelles tu apportes de la Terre-Sainte ? où en est la guerre sous les remparts de Solime ? que font nos guerriers, la fleur de notre noblesse ?

    IV.

    — La victoire nous sourit sur les rives du Jourdain ; nous avons conquis Gilead, Nablous et Ramah. Le ciel daigne récompenser la foi de nos chevaliers au, pied du mont Liban ; les païens fuient ; les chrétiens triomphent.

    V.

    Une belle chaîne d’or était entrelacée dans les tresses de ses cheveux ; Rosalie la pose sur la tête blanche du vieux pèlerin : — Bon pèlerin, dit-elle, reçois cette chaîne pour prix des nouvelles que tu as apportées de la Terre-Sainte.

    VI.

    Mais dis-moi, bon pèlerin, as-tu vu dans la Palestine le vaillant comte Albert ? Lorsque le croissant a pâli devant la croix victorieuse, le comte Albert n’était-il pas le premier des chrétiens au pied du mont Liban ?

    VII.

    — Belle demoiselle, l’arbre se pare de verdure, le ruisseau promène ses eaux argentées dans le vallon, ce château brave les assaillans, et l’espérance nous flatte et nous séduit : mais, hélas ! belle demoiselle, tout ici-bas ne fleurit que pour mourir.

    VIII.

    Le feuillage de l’arbre se flétrit, la foudre éclate et consume les murs des châteaux, le cristal limpide des fontaines se trouble, et l’espérance s’envole... Le comte Albert est prisonnier sur le mont Liban !

    IX.

    Rosalie se procure un cheval rapide comme l’éclair ; elle s’arme d’une bonne et fidèle épée ; elle s’embarque pour la Palestine, résolue d’aller arracher le comte Albert à l’esclavage du soudan.

    X.

    Hélas ! le comte Albert se souciait peu de Rosalie, le 

    LE ROI DU FEU. 35

    comte Albert tenait peu à sa foi et à son serment de chevalier. Une belle païenne avait conquis son cœur volage. C’était la fille du soudan qui régnait sur le mont Liban.

    XI.

    — Brave chrétien, lui a-t-elle dit, veux-tu obtenir mon amour, tu dois faire tout ce que j’exigerai de toi. Adopte nos lois et notre culte, tel est le premier gage de tendresse que te demande Zuléma.

    XII.

    Descends ensuite dans la caverne où brûle éternellement la flamme mystérieuse qu’adorent les Curdes ; tu y veilleras pendant trois nuits en gardant le silence : ce sera le second gage d’amour que recevra de toi Zuléma.

    XIII.

    Enfin tu consacreras ton expérience et ta valeur à chasser de la Palestine les profanes chrétiens, j’accepterai alors le titre de ton épouse, car le comte Albert aura prouvé qu’il aime Zuléma.

    XIV.

    Albert a jeté de côté son casque et son épée, dont la garde figurait une croix ; il a renoncé. au titre de chevalier, et a renié son Dieu, séduit par la beauté de la fille du mont Liban ; il a pris le cafetan vert, et paré son front du turban.

    XV.

    Dès que la nuit arrive, il descend dans le caveau souterrain dont cinquante grilles et cinquante portes de fer dé fendent l’accès. Il veille jusqu’au retour de l’aurore, mais il ne voit rien si ce n’est la lueur de la flamme qui brûle sur l’autel de pierre.

    XVI.

    La princesse s’étonne, le soudan partage sa surprise ; les prêtres murmurent en regardant Albert ; ils cherchent dans ses vêtemens, et y trouvent un rosaire, qu’ils lui arrachent et jettent aussitôt.

    XVII.

    Il redescend dans la caverne, et y veille toute la nuit en écoutant le sifflement lointain des vents ; mais rien d’extraordinaire ne frappe son oreille ou sa vue ; la flamme continue à brûler sur l’autel solitaire.

    XVIII.

    Les prêtres murmurent ; le soudan s’étonne de plus en plus pendant qu’ils chantent leurs airs magiques. On cherche encore sous les vêtemens d’Albert, et l’on trouve sur son sein le signe de 1a croix qu’y avait imprimé son père.

    XIX.

    Les prêtres s’efforcent de l’effacer, et y parviennent avec peine ; l’apostat retourne dans l’antre mystérieux ; mais en descendant il croit entendre quelqu’un qui lui parle à l’oreille : c’était son bon ange qui lui disait adieu.

    XX.

    Ses cheveux se hérissent sur sa tête, son cœur s’émeut et s’agite ; il recule cinq pas, hésitant de poursuivre sa route ; mais son cœur était endurci... et bientôt le souvenir de la fille du mont Liban étouffe tous ses remords.

    XXI.

    A peine a-t-il dépassé le premier arceau de cette voûte souterraine que les vents soufflent des quatre points du ciel ; les portes de fer s’ébranlent et gémissent sur leurs gonds ; le redoutable roi du feu arrive sur l’aile de l’ouragan.

    XXII.

    La caverne tremble à son approche, la flamme s’élève avec un nouvel éclat ; les explosions volcaniques des montagnes proclament la présence du roi du feu.

    XXIII.

    L’œil ne peut mesurer sa.taille ni distinguer sa forme ; le tonnerre est son souffle, l’orage est sa voix : ah ! sans doute le cœur vaillant du comte Albert s’émut en voyant le roi des flammes environné de toutes ses terreurs. 

    XXIV.

    Sa main tenait une large épée. brillant d’une lueur bleuâtre à travers la fumée ; le mont Liban tressaillit en entendant parler-le monarque : — Avec cette épée, dit-il au comte, tu vaincras jusqu’au jour où tu invoqueras la Vierge et la croix.

    XXV.

    Une main à demi voilée par un nuage lui remet le fer enchanté que l’infidèle reçoit en fléchissant les genoux. La foudre gronde dans le lointain, la flamme pâlit au moment où le fantôme se retire sur l’ouragan.

    XXVI.

    Le comte Albert se réunit aux guerriers païens : son cœur est perfide ; mais son bras est tout-puissant. La croix cède, et le croissant triomphe depuis le jour où le comte a embrassé la cause des ennemis du Christ.

    XXVII.

    Depuis les cèdres du Liban jusqu’aux rives du Jourdain les sables de Samaar furent inondés du sang des braves ; enfin les chevaliers du Temple et les chevaliers de Saint-Jean vinrent avec le roi de Salem secourir les soldats de la croix.

    XXVIII.

    Les cymbales résonnent, les clairons leur répondent ; les lances sont en arrêt ; les deux armées en viennent aux mains. Le comte Albert renverse chevaux et cavaliers, et perce les rangs des chrétiens pour rencontrer le roi Baudouin.

    XXIX.

    Le bouclier orné d’une croix rouge eût été une vaine défense pour le roi chrétien contre l’épée magique du comte Albert ; mais un page se précipite entre les deux adversaires, et fend le turban du fier renégat.

    XXX.

    Le coup fut si violent que le comte fléchit la tête jusque sur le pommeau de sa selle, comme s’il eût rendu hommage au bouclier du croisé, et il laissa involontairement échapper ces mots : Bonne grace, Notre-Dame !

    XXXI.

    L’épée enchantée a perdu toute sa vertu ; elle abandonne la main du comte, et disparaît à jamais ; — il en est qui prétendent qu’un éclair la reporta au redoutable monarque du feu.

    XXXII.

    Le comte grince les dents ; il étend sa main armée du gantelet, et d’un revers il jette le jeune téméraire sur le sable. Le casque brisé du page laisse voir en roulant ses yeux bleus et les boucles d’or de sa chevelure.

    XXXIII.

    Le comte Albert reconnaît avec horreur ces yeux éteints et ces cheveux souillés de sang. Mais déjà les Templiers accourent semblables au torrent de Cédron, et le fer de leurs longues lances immole les soldats musulmans.

    XXXIV.

    Les Sarrasins, les Curdes et les Ismaélites reculent devant ces religieux guerriers ; les vautours se rassasièrent des cadavres de ces infidèles depuis les sources de Bethsaida jusqu’aux collines de Nephtali.

    XXXV.

    La bataille est terminée sur la plaine de Bethsaida….. Quel est ce païen étendu parmi les morts ? Quel est ce page immobile à ses pieds ?... C’est le comte Albert et la belle Rosalie.

    XXXVI.

    La jeune chrétienne fut ensevelie dans l’enceinte sacrée de Salem ; le comte fut abandonné aux vautours et aux chacals. Notre-Dame prit en merci l’ame de Rosalie, celle d’Albert fut portée par l’ouragan au roi des flammes.

    XXXVII.

    Le ménestrel chantait ainsi sur sa harpe le triomphe de la croix et la défaite du croissant. Les seigneurs et les dames soupirèrent au milieu de leur gaieté, en entendant l’histoire du comte Albert et de la belle Rosalie.

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  • Le Chateau de Cadyow

    Le Chateau de Cadyow....Walter Scott

    Les ruines de Cadyow (ou du château de Cadzow), antique résidence baronniale de la famille Hamilton, sont situées sur les bords de la rivière Evan, à trois milles environ du lieu où elle se réunit à la Clyde.

    Ce château fut démantelé à la fin des guerres Civiles, sous le règne de l’infortunée Marie, dont la maison d’Hamilton avait embrassé le parti avec un zèle et une générosité qui furent cause de l’obscurité dans laquelle elle est restée quelque temps. La situation de ces ruines au milieu d’un bois, le lierre et les arbustes rampans qui les couvrent, le torrent sur lequel elles sont comme suspendues, tout contribue à leur donner un aspect des plus romantiques

    Dans le voisinage de Cadyow est un bois de chênes, reste de la grande forêt calédonienne, qui jadis s’étendait depuis l’océan Atlantique jusqu’au sud de l’Ecosse. Quelques-uns de ces chênes ont vingt-cinq pieds et plus de circonférence, et leur vétusté prouve qu’ils ont été témoins des rites druidiques.

    On a long-temps conservé dans cette forêt la race des taureaux sauvages d’Ecosse. Il n’y a que quarante ans que leur férocité força de la détruire. Ces animaux étaient blancs de lait, la tête, les cornes et les sabots noirs ; les anciens auteurs leur donnent une crinière blanche, mais cette particularité s’était perdue dans les derniers temps, peut-être par des croisemens avec l’espèce domestique.

    En citant avec quelque détail la mort du régent Murray, qui est le sujet de la ballade suivante, il serait injuste de ne pas ré- 

    LE CHATEAU DE CADYOW. 19

    péter ici les propres expressions du docteur Robertson, dont le récit forme un des plus beaux tableaux de son Histoire.

    Hamilton de Bothwellhaugh fut l’auteur de cet assassinat. Il avait été condamné à mort après la bataille de Langside, comme nous l’avons déjà raconté, et il devait la vie à la clémence du régent. Mais une partie de ses domaines avait été confisquée au profit d’un favori (sir James Bellenden). Cet homme avide était venu s’emparer de sa maison pendant la nuit, et avait chassé sa femme, qui, dans son désespoir, en perdit la raison. Cet outrage fit plus d’impression sur Hamilton que le bienfait qu’il avait reçu, et, depuis ce jour, il jura de tirer vengeance du régent. L’esprit de parti irrita ses ressentimens particuliers. Ses cousins les Hamiltons applaudirent à ses projets. Les maximes du siècle justifiaient les cruelles représailles qu’il exerça. Après avoir suivi le régent pendant quelque temps, pour trouver l’occasion favorable de le frapper, il résolut enfin d’attendre son arrivée à Linlithgow, où il devait passer en se rendant de Stirling à Edimbourg. Il alla se poster dans une galerie de bois qui avait une fenêtre donnant sur. la rue ; il plaça un tapis sur le parquet pour dissimuler le bruit de ses pas, et un drap noir derrière lui pour que son ombre ne le trahît pas en dehors. Après tous ces préparatifs, il attendit patiemment l’approche de Murray, qui avait passé la nuit dans une maison voisine. Quelques avis sur le danger qu’il courait étaient parvenus au régent, de sorte qu’il avait résolu de ressortir par la porte sous laquelle il avait passé en entrant, et de faire un détour hors la ville ; mais la foule était si grande du côté de cette porte, et il était si peu familiarisé avec la peur, qu’il continua directement son chemin dans la rue, où la foule, l’obligeant de marcher lentement, donna à l’assassin le temps de viser si bien son coup, qu’il l’atteignit avec une balle dans le bas-ventre et tua le cheval d’un gentilhomme qui l’accompagnait. Les gens de Murray voulurent s’introduire aussitôt dans la maison d’où le coup était parti, mais la porte était soigneusement barricadée, et, avant qu’on pût la forcer, Hamilton eut le temps d’enjamber un cheval qui était tout sellé et bridé près d’une porte secrète ; il fut bientôt à l’abri de leurs poursuites. Cette même nuit le régent mourut de sa blessure. » (Histoire d’Ecosse, liv. v.)

    Bothwellhaugh galopa jusqu’à Hamilton, où il fut reçu en

    2. 

    20 LE CHATEAU

    triomphe ; car les cendres des maisons du Clydesdale, brûlées par l’armée de Murray, étaient encore fumantes. La rage des factions, les mœurs du siècle et l’outrage qui avait provoqué le meurtrier, le justifièrent pleinement auprès de sa famille. Après un court séjour à Hamilton, cet homme déterminé quitta l’Ecosse, et fut se mettre au service de la France, sous les auspices de la maison des Guises, dont il fut probablement bien accueilli comme ayant vengé la cause de leur nièce la reine Marie sur un frère ingrat. De Thou rapporte qu’on essaya de l’engager à assassiner Gaspard de Coligny, l’amiral de France et le bouclier du parti huguenot ; mais on se trompait sur le caractère de Bothwellhaugh. Il ne versait point le sang par l’appât d’un vil salaire, et il repoussa avec indignation les offres qu’on lui fit. Il n’avait point reçu, dit-il, l’autorisation de l’Ecosse pour commettre des meurtres en France. Il avait tiré vengeance de ses propres injures, mais jamais rien ne serait capable de le décider à se charger de la querelle d’un autre. (Thuanus, cap. XLVI.)

    La mort du régent d’Ecosse arriva le 23 janvier 1569. Il a été flétri ou loué par les historiens contemporains, selon les préventions de chacun. Blackwood parle de sa mort comme d’un triomphe. Il ne se contente pas de célébrer le pieux exploit de Bothwellhaugh, qui, observe-t-il, satisfit avec une once plomb celui dont l’avarice sacrilège avait dépouillé l’église Métropolitaine de Saint-André de sa toiture. » Mais il prétend que Hamilton fut inspiré par le ciel, regardant aussi son évasion comme un miracle divin. ». (Jebb., vol II, p. 263.)

    Il est d’autres historiens qui veulent faire de cet assassinat une affaire nationale, et l’attribuer au caractère naturellement perfide des Ecossais. (Voyez MURDIN, State Papers, vol. I, page 197.)

    ______

    1) A LADY ANNE HAMILTON. 2) LORSQUE la noble race des Hamilton habitait les tours gothiques de Cadyow, la musique, les chants, le vin et de joyeux banquets en bannissaient l’ennui.

    Chaque voûte prolongeait les sons mélodieux de la 

    DE CADYOW 21

    harpe, et l’écho répétait les pas légers de la danse et les chants inspirés des ménestrels.

    Mais les tours de Cadyow tombent en ruines, ses voûtes, que le lierre revêt d’un manteau de verdure, ne retentissent plus que des sifflemens de l’aquilon et de la voix mugissante de l’Evan.

    Vous m’ordonnez de célébrer par le chant d’un ménestrel la gloire oubliée de Cadyow, et de réveiller par les sons de ma harpe les échos sauvages de la vallée.

    Vous ne craignez point de détourner vos yeux de la pompe des cours et des tableaux rians du plaisir, pour soulever le voile de l’oubli et contempler l’urne solitaire et négligée.

    J’obéis, noble châtelaine ; les murs écroulés vont se relever à vos ordres... Silence ! nous sommes sur les rives de l’Evan ; le passé revient s’offrir à nos yeux... le présent disparaît.

    Aux lieux où naguère les ruines tapissées de verdure se confondaient avec le taillis qui couvre les rochers, des tourelles fantastiques se couronnent de créneaux sur lesquels flottent des bannières féodales.

    Aux lieux où le torrent s’irritait de trouver sur son passage le faible obstacle des buissons et des arbustes entrelacés, un bastion en briques brave ses flots mugissans, et des remparts entourent une citadelle.

    Il est nuit ; le donjon et la tour projettent leurs ombres vacillantes sur les eaux de l’Evan, et le feu des sentinelles éclipse la faible lumière de la lune..

    Mais déjà la flamme pâlit ; l’orient se colore : la sentinelle fatiguée descend de la tour ; les coursiers hennissent ; les limiers saluent l’aurore par leurs aboiemens, et le chasseur se prépare à partir.

    Le pont-levis s’abaisse... chaque poutre gémit, chaque chaîne se tend, lorsque les cavaliers piquent de l’éperon. leurs coursiers et leur lâchent les rênes.

    A la tête de la troupe est le noble chef des Hamiltons ; 

    22 LE CHATEAU

    tous ses gens le suivent gaiement ; son coursier est plus rapide que le vent des montagnes.

    Les chevreuils bondissent et s’élancent de l’épais taillis, le daim fuit dans la plaine ; car le cor des guerriers les a réveillés dans leurs repaires.

    Quel est ce mugissement qui retentit dans la forêt antique d’Evandale, dont les chênes comptent des milliers d’années ? A peine si l’on distingue les fanfares sonores des chasseurs.

    C’est le roi de tes forêts, ô Calédonie, c’est le taureau des montagnes qui accourt, à travers le feuillage, semblable à la foudre.

    Il roule des yeux enflammés à l’aspect des chasseurs, frappe le sable de ses cornes noires, et agite sa blanche crinière.

    Dirigé par une main sûre, le javelot a transpercé les flancs de l’animal sauvage ; il se débat encore au milieu des flots de son sang ; un gémissement douloureux termine ses souffrances. Sonnez, sonnez sa défaite.

    Le soleil a parcouru la moitié de sa carrière, les chasseurs appuient leurs lances inoccupées contre les troncs noueux du chêne ; les légers nuages de fumée qui dominent la voûte du feuillage, indiquent le lieu où les vassaux préparent le festin.

    Le Chef vit avec orgueil tous les hommes de son clan étendus sur la bruyère, mais ses yeux cherchèrent vainement le plus vaillant de tous ceux qui portaient le nom d’Hamilton.

    — Et pourquoi donc Bothwellaugh n’est-il pas avec nous, lui qui partage tous nos plaisirs comme tous nos chagrins ? pourquoi ne vient-il pas prendre part à notre chasse et s’asseoir à notre repas champêtre ?

    Le farouche Claude répondit avec le ton sévère qui distinguait le seigneur orgueilleux des tours de Pasley : — Tu ne verras plus le guerrier que tu demandes, ni à nos joyeux festins, ni à nos chasses hardies. 

    DE CADYOW. 23

    Il y a peu de temps que les coupes s’emplissaient encore jusqu’au bord dans Woodhouselee, lorsque, fatigué des travaux de la guerre, Bothwellhaugh revenait gaiement dans ses foyers.

    Il venait de quitter sa Marguerite, qui, à peine délivrée des douleurs de la maternité, belle et touchante comme une rose pâle, nourrissait son enfant nouveau-né.

    Fatal changement ! ces jours ne sont plus, les barbares satellites du perfide Murray n’ont fait que passer, la flamme hospitalière du foyer domestique est devenue un incendie dévastateur.

    Quel est ce fantôme à demi nu qui erre avec désespoir sur les bords qu’arrose l’onde mugissante de l’Evan ? ses bras tiennent un enfant….. serait-ce la rose pâle d’Hamilton ?

    Le voyageur égaré la voit se glisser à travers le feuillage, il entend avec terreur sa voix faible et plaintive. — Vengeance ! s’écrie-t-elle, vengeance sur l’orgueilleux Murray ! Plaignez les malheurs de Bothwellhaugh !

    Ainsi parle le seigneur de Paisley ; des cris de rage et de douleur se font entendre au milieu des Hamiltons. Le Chef se relève soudain, et tire à demi du fourreau sa redoutable épée. —

    Mais quel est cet homme qui franchit avec tant de rapidité les broussailles, le torrent et le rocher ? sa main, armée d’un poignard sanglant, s’en sert pour exciter son coursier harassé de fatigue.

    Son front est pâle, ses yeux étincellent comme ceux d’un homme poursuivi par une apparition. Le sang souille ses mains, sa chevelure est en désordre…..

    C’est lui, c’est lui, c’est Bothwellhaugh 1.

    Il abandonne son coursier haletant et près de succomber ; il brise contre terre sa carabine, fumante encore d’un meurtre récent.

    — Il est doux, dit-il d’une voix farouche, il est doux d’entendre résonner le cor dans les forêts ; mais il est cent 

    24 LE CHATEAU.

    fois plus doux encore d’écouter les derniers soupirs d’un tyran.

    Le roi puissant des forêts calédoniennes, que je vois percé de vos javelots, parcourait avec fierté les vallons et les collines ; mais avec plus d’orgueil encore s’avançait le lâche Murray, au milieu des flots du peuple, dans la ville de Linlithgow.

    Il venait en triomphe des frontières ravagées, et Knox, oubliant pour lui l’orgueil de sa dévotion, souriait en contemplant la pompe qui entourait le traître.

    Mais la puissance avec tout son orgueil, la pompe avec tout son éclat, peuvent-elles ébranler le cœur qui a juré de se venger ? peuvent-elles arrêter les projets du désespoir ?

    J’arme ma carabine, et je choisis un poste secret et obscur comme le coup que je médite ; j’attends que les lanciers de l’Ecosse et les archers de l’Angleterre défilent près de moi.

    Morton, odieux instrument des assassinats, s’avance le premier à la tête d’une troupe armée ; je reconnais les plaids bariolés des dans sauvages de Macfarlane, qui agitent leurs larges claymores.

    Je vois Glencairn et Parkhead, qui tiennent humblement les rênes du coursier de Murray ; je vois Lindsay, dont l’œil implacable ne fut point ému des larmes de la belle Marie.

    Au milieu d’une forêt de piques surmontées de bannières, flottait le panache du régent ; à peine s’il pouvait faire un pas, tant ses flatteurs se pressaient autour de lui.

    Sa visière était haute, ses yeux parcouraient les rangs de ceux qui l’entouraient, il brandissait son glaive comme pour donner des ordres à ses soldats.

    Cependant la tristesse mal dissimulée qu’on lisait sur son front trahissait un sentiment de doute et de crainte ; quelque démon lui disait tout bas : — Défie-toi de Bothwellhaugh outragé. 

    DE CADYOW. 25

    Le plomb de la mort vole….. le coursier tressaille….. La voix du tumulte retentit….. le panache de Murray vacille, le tyran tombe pour ne plus se relever.

    Quel est le ravissement du jeune homme amoureux qui entend celle qu’il aime lui avouer qu’il a touché son cœur ! Quelle est la joie d’un père qui perce de sa lance le loup dont la dent cruelle a blessé son fils bien-aimé !

    Mais il fut mille fois plus doux pour moi de voir rouler l’orgueilleux Murray dans la poussière, et d’entendre son ame perfide s’échapper avec un douloureux gémissement.

    L’ombre de ma Marguerite errait près de là ; elle a pu contempler sa victime sanglante ; elle a pu faire retentir à son oreille presque insensible : — Souviens-toi des outrages de Bothwellhaugh.

    Noble Châtellerault, hâte-toi donc, déploie tes bannières ; que tous tes guerriers s’arment de leurs arcs. Murray n’est plus, l’Écosse est libre !

    Tous les guerriers courent à leurs coursiers ; leurs clameurs sauvages se mêlent aux sons bruyans de leurs cors : — Murray n’est plus, s’écrient-ils, l’Ecosse est libre….. Arran, prépare ta lance....

    ….. Mais le charme magique qui avait abusé le ménestrel a cessé….. Je ne vois plus les fers étincelans des piques ; les cris de guerre expirent avec la brise, ou se perdent dans le murmure de l’Evant solitaire.

    Les sifflemens du merle ont remplacé les fanfares sonores du cor, et les tours crénelées d’Evandale sont de nouveau cachées sous le lierre.

    Au lieu de ces Chefs armés pour la vengeance et excitant leurs clans au carnage, je n’aperçois plus qu’une noble beauté, qui dirige avec grace les rênes de soie de son coursier.

    Puissent la paix et le plaisir sourire long-temps aux dames qui daignent écouter le ménestrel ! qu’elles embellissent long-temps de leur présence les rives fleuries d’Evandale ! 

    26 NOTES DU CHATEAU DE CADYOW.

    3) NOTES. 4) NOTE Ire. — A la tête de la troupe.

    Le chef de la famille des Hamiltons, à cette époque, était Jacques, comte d’Arran, duc de Châtellerault, en France, et premier pair d’Ecosse, en 1569 ; il fut nommé par la reine Marie son lieutenant-général en Ecosse, avec le titré singulier de son père adoptif.

    NOTE 2. — Lord Claude Hamilton.

    C’était le second fils du duc de Châtellerault, et l’un des plus fidèles partisans de la reine Marie. Il est l’ancêtre du marquis d’Abercorn.

    NOTE 3. — Woodhouselee.

    Cette baronnie, située sur les bords de l’Esk, appartenait à Bothwellhaugh. Les ruines de la demeure dont sa femme fut expulsée d’une manière si brutale qu’elle en mourut après avoir perdu la raison, subsistent encore dans un petit vallon du côté de la rivière. La crédulité populaire les fait encore habiter par lady Bolhwellhaugh, que l’on confond cependant avec le spectre de lady Anne Bothwell, dont la complainte est si répandue : ce spectre est si jaloux de sa propriété, qu’une partie des pierres de l’ancien édifice ayant été employées à rebâtir ou à réparer la maison qui a remplacé Woodhouselee, il a cru qu’il avait le droit de se faire voir dans cette nouvelle habitation. Il n’y a pas long-temps qu’il a causé de grandes frayeurs aux domestiques. Il y a pourtant quatre milles des ruines de l’ancien Woodhouselee au nouveau ; mais les fantômes iraient réclamer leur bien au bout du monde : celui-ci apparaît toujours vêtu de blanc, avec un enfant dans ses bras.

    NOTE 4. — Sa main armée d’un poignard sanglant.

    Birrell nous apprend que Bothwellhaugh étant poursuivi de près, et n’ayant plus ni fouet ni éperons, tira sa dague et en piqua son cheval par-derrière : l’animal, excité de cette sorte, sauta un large fossé, ce qui sauva le meurtrier.

    NOTE 5. — J’arme ma carabine.

    On conserve encore à Hamilton la carabine qui servit à tuer le régent.

    NOTE 6. — Ses flatteurs se pressaient autour de lui.

    John Knox avait averti le régent du complot, par des avis répétés. On prétend que Murray savait même dans quelle maison le meurtrier l’attendait. Egaré par cet entêtement fatal qui conduit l’homme à sa perte, il crut qu’en pressant son cheval devant la maison désignée il éviterait le danger. Mais la foule donna, sans le vouloir, à Bothwellhaugh le temps d’exécuter son assassinat.

     

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  • La Veille de la Saint Jean

    La Veille de la Saint Jean.....Walter Scott.  poète et écrivain écossais (1771 – 1832)

    LA tour de Smaylho’me ou de Smalholm, qui fut le théâtre de l’anecdote suivante, est située dans le nord du Roxburgshire, au milieu d’un amas de rochers qui font partie des domaines de Hugh Scott de Harden. Cette tour est un bâtiment carré qu’environne un mur extérieur, aujourd’hui en ruines. L’enceinte de la première cour, défendue de trois côtés par un précipice et un marais, n’est accessible que du côté du couchant par un sentier creusé dans le roc. Les appartemens, comme c’est l’usage dans une forteresse d’Ecosse, s’élèvent les uns au-dessus des autres, et communiquent par un escalier étroit, etc.

    C’est dans cette ancienne forteresse et dans le voisinage que l’auteur a passé son enfance, et ces lieux qui lui sont chers avaient des droits aux hommages de sa muse.

    La catastrophe de cette histoire est fondée sur une tradition irlandaise.

     

     

    LE baron de Smaylho’me se leva avec le jour, et guida son coursier, sans s’arrêter, dans le sentier rocailleux qui conduit à Brotherstone.

    Il n’allait point avec le brave Buccleuch déployer sa large bannière ; il n’allait point se réunir aux lances écossaises pour braver les flèches des Anglais.

    Cependant il était revêtu de sa cotte de mailles ; son casque ornait son ; front, et il portait une cuirasse d’un 

    12 LA VEILLE

    acier éprouvé. Au pommeau de sa selle était suspendue une hache d’armes qui pesait plus de vingt livres.

    Le baron de Smaylho’me revint au bout de trois jours ; son front était triste et sombre ; son coursier semblait accablé de fatigue et ne marchait que lentement.

    Il ne venait point d’Ancram-Moor où le sang anglais avait coulé par torrens ; Ancram-Moor, témoin des exploits du fidèle Douglas et du brave Buccleuch contre le lord Evers.

    Cependant son casque était bossué et brisé, sa cotte d’armes percée et déchirée. Le sang souillait sa hache et son épée ; mais ce n’était point le sang anglais.

    Il descendit près de la chapelle ; et, se glissant contre la muraille, il siffla trois fois pour appeler son jeune page qui portait le nom de William.

    — Viens ici, mon petit page, dit-il, viens te placer sur mes genoux ; tu es encore dans un âge bien tendre ; mais j’espère que tu ne chercheras pas à tromper ton seigneur.

    Dis-moi tout ce que tu as vu pendant mon absence, et surtout songe à me dire la vérité !... Qu’a fait ta maîtresse depuis que j’ai quitté le château de Smaylho’me ?

    William répond : — Chaque nuit, la châtelaine se rendait à la clarté solitaire qui brille sur la cime du Watchfold, car d’une hauteur à l’autre les signaux nous apprenaient l’invasion des Anglais.

    Le butor gémissait, le vent sifflait dans le creux des rochers ; cependant elle n’a pas manqué une seule nuit de suivre le sentier qui mène à la cime aérienne de la montagne.

    J’épiai ses pas et je m’approchai en silence de la pierre où elle était assise. Aucune sentinelle n’était auprès du feu des signaux.

    Mais la seconde fois mes yeux la suivirent encore, et j’aperçus….., je le jure par la Vierge sainte….., j’aperçus un chevalier armé à côté de la flamme solitaire.

    Ce guerrier s’entretint avec ma maîtresse : mais la pluie 

    DE LA SAINT-JEAN. 13

    tombait et l’orage grondait, je ne pus entendre leurs paroles.

    Le troisième soir, le ciel était calme et pur, le vent s’était tu... j’épiai encore le chevalier, et votre dame vint le trouver mystérieusement au rendez-vous.

    Je l’entendis nommer l’heure de minuit et la veille de cette sainte fête. — Viens, disait-elle, demain, à l’appartement de la dame de tes pensées ; ne redoute pas le baron mon époux.

    Il combat sous la bannière du brave Buccleuch, et je suis seule ; ma porte s’ouvrira pour mon chevalier fidèle la veille de la Saint-Jean.

    — Je ne le puis, répond le guerrier, je n’ose me rendre auprès de toi ; il faut que j’erre seul la veille de la Saint-Jean.

    — Honte à ta lâcheté, dit-elle, chevalier timide ; tu ne dois pas me dire non, car la nuit de la Saint-Jean vaut le jour le plus beau de l’été quand elle prête son ombre à deux amans.

    J’enchaînerai le dogue vigilant. La sentinelle ne t’adressera aucune question ; j’étendrai des nattes de jonc sur l’escalier ; au nom de la croix noire de Melrose et du bienheureux saint Jean, je te conjure, mon amour, de te rendre à mes vœux !

    — Vainement les limiers garderaient le silence et la sentinelle ne sonnerait pas du cor. Un prêtre dort dans le pavillon de l’orient ; il entendrait le bruit de mes pas malgré les nattes de jonc.

    — Ha ! ne crains point que ce prêtre puisse te découvrir ; il est au monastère de Driburg, où il doit célébrer, pendant trois jours, le sacrifice de la messe pour l’ame d’un chevalier trépassé.

    A ces mots le guerrier tourna plusieurs fois la tête en fronçant le sourcil, et ensuite il sourit avec dédain en disant : — Celui qui célèbre la messe pour l’ame de ce chevalier pourrait aussi bien la dire pour la mienne.

    14 LA VEILLE 

    A l’heure solitaire de minuit, alors que les esprits malfaisans voltigent dans les airs, j’irai auprès de toi. II a dit et a disparu. Ma maîtresse est demeurée seule, et je n’ai rien vu de plus.

    Le front sombre du baron s’enflamme et rougit de colère. — Fais-moi connaître, demande-t-il, le téméraire, car, par sainte Marie, il périra !

    — Ses armes brillaient à la clarté de la flamme, répond William ; son panache était écarlate et bleu ; j’ai remarqué sur son écu un lévrier en lesse d’argent, et son cimier était un rameau d’if.

    — Tu en as menti, petit page, tu en as menti : le chevalier que tu me désignes a cessé de vivre ; il est enseveli dans son tombeau sous l’arbre d’Eildon.

    — J’en atteste le ciel, ô mon noble seigneur ! j’ai entendu prononcer son nom : votre dame l’a appelé sir Richard de Coldinghame.

    La pâleur couvrit alors le front du baron. — La tombe est obscure et profonde, dit-il ; le cadavre immobile et glacé... Je ne puis croire ton récit.

    Au lieu où la Tweed roule ses flots autour du saint couvent de Melrose, et où l’Eildon descend en pente douce jusqu’à la plaine, il y a trois nuits qu’un ennemi secret a tranché les jours du chevalier de Coldinghame.

    Les reflets de la lumière ont abusé tes yeux ; les vents ont trompé ton oreille ; j’entends encore sonner les cloches de Driburgh, et les moines Prémontrés chantent l’hymne des morts pour sir Richard.

    Le baron franchit le seuil de la grille ; il se glisse dans l’escalier étroit, et se rend à la plate-forme, où il trouve sa dame entourée des filles qui la servent.

    Il remarque qu’elle est triste, et qu’elle porte ses regards tour à tour sur les collines et les vallées ; sur les oncles de la Tweed et les bois de Mertoun dans la riche plaine de Teviot.

    — Salut, salut, aimable et tendre châtelaine ! — Salut, 

    DE LA SAINT-JEAN. 15

    baron fidèle ! Quelles nouvelles apportez-vous du combat d’Ancram et du vaillant Buccleuch ?

    — La plaine d’Ancram-Moor est rouge de sang ; mille Anglais ont mordu la poussière, et Buccleuch nous ordonne de veiller à nos signaux mieux que jamais.

    La châtelaine rougit, mais elle ne répondit pas, et le baron n’ajouta rien de plus. Bientôt elle se retira dans sa couche, où elle fut suivie par le baron chagrin.

    La châtelaine gémissait en sommeillant, et le baron de Smaylho’me, inquiet et agité, murmurait tout bas : — Les vers rampent sur son cadavre ; la tombe sanglante est fermée sur lui ; la tombe ne peut lâcher sa proie.

    C’était bientôt l’heure de matines : la nuit allait faire place à l’aurore, lorsque enfin un sommeil pénible s’appesantit sur les yeux du baron.

    La châtelaine regarda de tous côtés dans l’appartement ; à la lueur d’une lampe mourante elle reconnut non loin d’elle un chevalier, sir Richard de Coldinghame.

    — Hélas ! dit-elle, éloignez-vous, pour l’amour de la Vierge sainte ! — Je sais, répondit-il, qui dort auprès de toi ; mais ne crains pas qu’il se réveille.

    Voici trois longues nuits que je suis étendu dans une tombe sanglante, sous l’arbre d’Eildon ! On a chanté pour le repos de mon ame les messes et l’hymne des morts, mais vainement.

    C’est le bras perfide du baron de Smaylho’me qui m’a percé le cœur sur le rivage sablonneux de la Tweed, et mon ombre est condamnée à errer pendant un temps sur la cime du Watchfold.

    C’était le lieu de nos rendez-vous ; on m’y verra apparaître chaque soir : mais je n’aurais jamais pu parvenir jusqu’ici sans tes pressantes supplications.

    L’amour surmonta la crainte de la châtelaine ; elle se signa le front : — Cher Richard, dit-elle, daigne m’apprendre si ton ame est sauvée ou réprouvée. — Le fantôme secoua la tète. 

    16 LA VEILLE DE LA SAINT-JEAN.

    — Dis à ton époux, répondit-il, que celui qui répand le sang perdra la vie par le glaive. Mais l’amour adultère est un crime dans un autre monde : reçois-en ce gage irrécusable.

    Il appuya sa main gauche sur une table de chêne, et la droite sur celle de la châtelaine, qui frémit et s’évanouit en sentant l’impression brûlante de son étreinte.

    La trace noircie des quatre doigts resta imprimée sur la table, et la châtelaine porta toujours sa main couverte.

    Il est dans l’abbaye de Dryburgh une religieuse qui ne tourne jamais les yeux vers le soleil ; il est un moine dans le monastère de Melrose qui ne profère jamais une parole.

    Cette religieuse, qui ne voit jamais la clarté du jour, c’est la châtelaine de Smaylho’me ; ce moine, qui garde un si morne silence, est le fier baron son époux.

    NOTES.

    NOTE Ire.

    LA bataille d’Ancram-Moor est un des événemens les plus importans de l’histoire d’Ecosse.

    Le lieu qui en fut le théâtre est appelé aussi Lyliard’s Edge, du nom d’une amazone écossaise qui s’y était distinguée. On vous montre encore son monument aujourd’hui en ruines. Ou y lisait cette inscription :

    « La belle Lyliard est ensevelie sous cette pierre ; sa taille était petite, mais sa

    « gloire fut grande, et les Anglais sentirent la force de son bras. Quand ses jambes

    « furent coupées, elle combattit sur ses cuisses. »

    NOTE 2. — Il est une religieuse, etc.

    La circonstance de cette religieuse qui ne vit jamais le jour n’est pas tout-à-fait imaginaire. Il y a cinquante ans qu’une infortunée descendit dans un sombre caveau sous les ruines de l’abbaye de Dryburgh, qu’elle ne quittait jamais pendant le jour. Dès que la nuit était venue, elle sortait de sa misérable retraite, et se rendait à la demeure de M. Haliburton de Newmains, ou à celle de M. Erskine de Sheffield, deux propriétaires du voisinage. Elle obtenait de leur charité toutes les provisions qu’elle désirait ; mais aussitôt qu’elle entendait sonner minuit, elle allumait sa lan- 

    NOTES DE LA VEILLE DE LA SAINT-JEAN. 17

    terne et retournait à son caveau, assurant ses voisins bienfaisans que, pendant son absence, sa retraite était arrangée par un esprit qu’elle appelait Fatlips 1 ; elle le représentait comme un petit homme portant des souliers de fer, avec lesquels il dissipait l’humidité des voûtes en foulant le pavé. Les gens sages regardaient avec pitié une femme qui leur semblait être privée de la raison ; mais le vulgaire ne pensait à elle qu’avec un sentiment de terreur. Elle ne voulut jamais expliquer la cause d’un genre de vie aussi extraordinaire ; on imagina qu’elle l’avait adopté après s’être engagée, par un vœu, à ne voir jamais le soleil tant que durerait l’absence de son amant. Son amant était mort dans la guerre civile de 1745 à 1746, et cette femme renonça pour jamais à la clarté du jour.

    Le caveau porte encore le nom du prétendu esprit qui tenait compagnie à cette solitaire. Et il est plus d’un paysan du voisinage qui n’oserait y pénétrer.

    (1) Fatlips, grosses lèvres.

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  • LE CANARD AU BALLON

    Le Canard au ballon..........Edgar Allan Poe Histoires extraordinaires (1856)

    Étonnantes nouvelles par exprès, via Norfolk ! — L’Atlantique traversée en trois jours !! — Triomphe signalé de la machine volante de M. Monck Mason !!! — Arrivée à l’île de Sullivan, près Charleston, S. C., de MM. Mason, Robert Holland, Henson, Harrison Ainsworth, et de quatre autres personnes, par le ballon dirigeable Victoria, après une traversée de soixante-cinq heures d’un continent à l’autre !!! — Détails circonstanciés du voyage !!!!!

     

    Le jeu d’esprit ci-dessous, avec l’en-tête qui précède en magnifiques capitales, soigneusement émaillé de points d’admiration, fut publié primitivement, comme un fait positif, dans le New-York Sun, feuille périodique, et y remplit complétement le but de fournir un aliment indigeste aux insatiables badauds durant les quelques heures d’intervalle entre deux courriers de Charleston. La cohue qui se fit pour se disputer le seul journal qui eût les nouvelles fut quelque chose qui dépasse même le prodige ; et, en somme, si, comme quelques-uns l’affirment, le Victoria n’a pas absolument accompli la traversée en question, il serait difficile de trouver une raison quelconque qui l’eût empêché de l’accomplir.

     

    Le grand problème est à la fin résolu ! L’air, aussi bien que la terre et l’Océan, a été conquis par la science, et deviendra pour l’humanité une grande voie commune et commode. L’Atlantique vient d’être traversée en ballon ! et cela, sans trop de difficultés, — sans grand danger apparent, — avec une machine dont on est absolument maître, — et dans l’espace  inconcevablement court de soixante-cinq heures d’un continent à l’autre ! Grâce à l’activité d’un correspondant de Charleston, nous sommes en mesure de donner les premiers au public un récit détaillé de cet extraordinaire voyage, qui a été accompli, — du samedi 6 du courant, à quatre heures du matin, au mardi 9 du courant, à deux heures de l’après-midi, — par sir Everard Bringhurst, M. Osborne, un neveu de lord Bentinck, MM. Monck Mason et Robert Holland, les célèbres aéronautes, M. Harrison Ainsworth, auteur de Jack Sheppard, etc., M. Henson, inventeur du malheureux projet de la dernière machine volante, — et deux marins de Woolwich, — en tout huit personnes. Les détails fournis ci-dessous peuvent être considérés comme parfaitement authentiques et exacts sous tous les rapports, puisqu’ils sont, à une légère exception près, copiés mot à mot d’après les journaux réunis de MM. Monck Mason et Harrison Ainsworth, à la politesse desquels notre agent doit également bon nombre d’explications verbales relativement au ballon lui-même, à sa construction, et à d’autres matières d’un haut intérêt. La seule altération dans le manuscrit communiqué a été faite dans le but de donner au récif hâtif de notre agent, M. Forsyth, une forme suivie et intelligible.

     

    LE BALLON.

     

    Deux insuccès notoires et récents — ceux de M. Henson et de sir George Cayley — avaient beaucoup  amorti l’intérêt du public relativement à la navigation aérienne. Le plan de M. Henson (qui fut d’abord considéré comme très-praticable, même par les hommes de science), était fondé sur le principe d’un plan incliné, lancé d’une hauteur par une force intrinsèque créée et continuée par la rotation de palettes semblables, en forme et en nombre, aux ailes d’un moulin à vent. Mais, dans toutes les expériences qui furent faites avec des modèles à l’Adelaide-Gallery, il se trouva que l’opération de ces ailes, non-seulement ne faisait pas avancer la machine, mais empêchait positivement son vol.

    La seule force propulsive qu’elle ait jamais montrée fut le simple mouvement acquis par la descente du plan incliné ; et ce mouvement portait la machine plus loin quand les palettes étaient au repos que quand elles fonctionnaient, — fait qui démontrait suffisamment leur inutilité ; et, en l’absence du propulseur, qui lui servait en même temps d’appui, toute la machine devait nécessairement descendre vers le sol. Cette considération induisit sir George Cayley à ajuster un propulseur à une machine qui aurait en elle-même la force de se soutenir, — en un mot, à un ballon. L’idée, néanmoins, n’était nouvelle ou originale, chez sir Georges, qu’en ce qui regardait le mode d’application pratique. Il exhiba un modèle de son invention à l’Institution polytechnique. La force motrice, ou principe propulseur, était, ici encore, attribuée à des surfaces non continues ou ailes tournantes. Ces ailes étaient au nombre de quatre ; mais il se trouva qu’elles  étaient totalement impuissantes à mouvoir le ballon ou à aider sa force ascensionnelle. Tout le projet, dès lors, n’était plus qu’un four complet.

    Ce fut dans cette conjoncture que M. Monck Mason (dont le voyage de Douvres à Weilburg sur le ballon le Nassau excita un si grand intérêt en 1837) eut l’idée d’appliquer le principe de la vis d’Archimède au projet de la navigation aérienne, attribuant judicieusement l’insuccès des plans de M. Henson et de sir George Cayley à la non-continuité des surfaces dans l’appareil des roues. Il fit sa première expérience publique à Willis’s Rooms, puis plus tard porta son modèle à l’Adelaide-Gallery.

    Comme le ballon de sir George Cayley, le sien était un ellipsoïde. Sa longueur était de treize pieds six pouces, sa hauteur de six pieds huit pouces. Il contenait environ trois cent vingt pieds cubes de gaz, qui, si c’était de l’hydrogène pur, pouvaient supporter vingt et une livres aussitôt après qu’il était enflé, avant que le gaz n’eût eu le temps de se détériorer ou de fuir. Le poids de toute la machine et de l’appareil était de dix-sept livres, — donnant ainsi une économie de quatre livres environ. Au centre du ballon, en dessous, était une charpente de bois fort léger, longue d’environ neuf pieds, et attachée au ballon par un réseau de l’espèce ordinaire. À cette charpente était suspendue une corbeille ou nacelle d’osier.

    La vis consiste en un axe formé d’un tube de cuivre creux, long de six pouces, à travers lequel, sur une  spirale inclinée à un angle de quinze degrés, passe une série de rayons de fil d’acier, longs de deux pieds et se projetant d’un pied de chaque côté. Ces rayons sont réunis à leurs extrémités externes par deux lames de fil métallique aplati, — le tout formant ainsi la charpente de la vis, qui est complétée par un tissu de soie huilée, coupée en pointes et tendue de manière à présenter une surface passablement lisse. Aux deux bouts de son axe, cette vis est surmontée par des montants cylindriques de cuivre descendant du cerceau. Aux bouts inférieurs de ces tubes sont des trous dans lesquels tournent les pivots de l’axe. Du bout de l’axe qui est le plus près de la nacelle part une flèche d’acier qui relie la vis à une machine à levier fixée à la nacelle. Par l’opération de ce ressort, la vis est forcée et tournée avec une grande rapidité, communiquant à l’ensemble un mouvement de progression.

    Au moyen du gouvernail, la machine pouvait aisément s’orienter dans toutes les directions. Le levier était d’une grande puissance, comparativement à sa dimension, pouvant soulever un poids de quarante-cinq livres sur un cylindre de quatre pouces de diamètre après le premier tour, et davantage à mesure qu’il fonctionnait. Il pesait en tout huit livres six onces. Le gouvernail était une légère charpente de roseau recouverte de soie, façonnée à peu près comme une raquette, de trois pieds de long à peu près, et d’un pied dans sa plus grande largeur. Son poids était de deux onces environ. Il pouvait se tourner à plat et se diriger  en haut et en bas, aussi bien qu’à droite et à gauche, et donner à l’aéronaute la faculté de transporter la résistance de l’air, qu’il devait, dans une position inclinée, créer sur son passage, du côté sur lequel il désirait agir, déterminant ainsi pour le ballon la direction opposée.

    Ce modèle (que, faute de temps, nous avons nécessairement décrit d’une manière imparfaite) fut mis en mouvement dans l’Adelaide-Gallery, où il donna une vélocité de cinq milles à l’heure ; et, chose étrange à dire, il n’excita qu’un mince intérêt en comparaison de la précédente machine compliquée de M. Henson, — tant le monde est décidé à mépriser toute chose qui se présente avec un air de simplicité ! Pour accomplir le grand desideratum de la navigation aérienne, on supposait généralement l’application singulièrement compliquée de quelque principe extraordinairement profond de dynamique.

    Toutefois, M. Mason était tellement satisfait du récent succès de son invention, qu’il résolut de construire immédiatement, s’il était possible, un ballon d’une capacité suffisante pour vérifier le problème par un voyage de quelque étendue ; — son projet primitif était de traverser la Manche comme il avait déjà fait avec le ballon le Nassau. Pour favoriser ses vues, il sollicita et obtint le patronage de sir Everard Bringhurst et de M. Osborne, deux gentlemen bien connus par leurs lumières scientifiques et spécialement pour l’intérêt qu’ils ont manifesté pour les progrès de l’aérostation. Le projet, selon le désir de M. Osborne,  fut soigneusement caché au public ; — les seules personnes auxquelles il fut confié furent les personnes engagées dans la construction de la machine, qui fut établie sous la surveillance de MM. Mason, Holland, de sir Everard Bringhurst et de M. Osborne, dans l’habitation de ce dernier, près de Penstruthal, dans le pays de Galles.

    M. Henson, accompagné de son ami M. Ainsworth, fut admis à examiner le ballon samedi dernier, — après les derniers arrangements pris par ces messieurs pour être admis à la participation de l’entreprise. Nous ne savons pas pour quelle raison les deux marins firent aussi partie de l’expédition, — mais dans un délai d’un ou deux jours nous mettrons le lecteur en possession des plus minutieux détails concernant cet extraordinaire voyage.

    Le ballon est fait de soie recouverte d’un vernis de caoutchouc. Il est conçu dans de grandes proportions et contient plus de 40,000 pieds cubes de gaz ; mais, comme le gaz de houille a été employé préférablement à l’hydrogène, dont la trop grande force d’expansion a des inconvénients, la puissance de l’appareil, quand il est parfaitement gonflé et aussitôt après son gonflement, n’enlève pas plus de 2,500 livres environ. Non-seulement le gaz de houille est moins coûteux, mais on peut se le procurer et le gouverner plus aisément.

    L’introduction de ce gaz dans les procédés usuels de l’aérostation est due à M. Charles Green. Avant sa découverte, le procédé du gonflement était  non-seulement excessivement dispendieux, mais peu sûr. On a souvent perdu deux ou même trois jours en efforts futiles pour se procurer la quantité suffisante d’hydrogène pour un ballon d’où il avait toujours une tendance à fuir, grâce à son excessive subtilité et à son affinité pour l’atmosphère ambiante. Un ballon assez bien fait pour retenir sa contenance de gaz de houille intacte, en qualité et en quantité, pendant six mois, ne pourrait pas conserver six semaines la même quantité d’hydrogène dans une égale intégrité.

    La force du support étant estimée à 2,500 livres, et les poids réunis de cinq individus seulement à 1,200 environ, il restait un surplus de 1,300, dont 1,200 étaient prises par le lest, réparti en différents sacs, dont le poids était marqué sur chacun, — par les cordages, les baromètres, les télescopes, les barils contenant des provisions pour une quinzaine, les barils d’eau, les portemanteaux, les sacs de nuit et divers autres objets indispensables, y compris une cafetière à faire bouillir le café à la chaux, pour se dispenser totalement de feu, si cela était jugé prudent. Tous ces articles à l’exception du lest et de quelques bagatelles, étaient appendus au cerceau. La nacelle est plus légère et plus petite à proportion que celle qui la représente dans le modèle. Elle est faite d’un osier fort léger, et singulièrement forte pour une machine qui a l’air si fragile. Elle a environ quatre pieds de profondeur. Le gouvernail diffère aussi de celui du modèle en ce qu’il est beaucoup plus large, et que la vis est  considérablement plus petite. Le ballon est en outre muni d’un grappin et d’un guide-rope, ce dernier étant de la plus indispensable utilité. Quelques mots d’explication seront nécessaires ici pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas versés dans les détails de l’aérostation.

    Aussitôt que le ballon quitte la terre, il est sujet à l’influence de mille circonstances qui tendent à créer une différence dans son poids, augmentant ou diminuant sa force ascensionnelle. Par exemple, il y a parfois sur la soie une masse de rosée qui peut aller à quelques centaines de livres ; il faut alors jeter du lest, sinon l’aérostat descendra. Ce lest jeté, et un bon soleil vaporisant la rosée et augmentant la force d’expansion du gaz dans la soie, le tout montera de nouveau très-rapidement. Pour modérer notre ascension, le seul moyen est (ou plutôt était jusqu’au guide-rope inventé par M. Charles Green) la faculté de faire échapper du gaz par une soupape ; mais la perte du gaz impliquait une déperdition proportionnelle de la force d’ascension ; si bien que, dans un laps de temps comparativement très-bref, le ballon le mieux construit devait nécessairement épuiser toutes ses ressources et s’abattre sur le sol. C’était là le grand obstacle aux voyages un peu longs.

    Le guide-rope remédie à la difficulté de la manière la plus simple du monde. C’est simplement une très-longue corde qu’on laisse traîner hors de la nacelle, et dont l’effet est d’empêcher le ballon de changer de niveau à un degré sensible. Si, par exemple, la soie  est chargée d’humidité, et si conséquemment la machine commence à descendre, il n’y a pas nécessité de jeter du lest pour compenser l’augmentation du poids, car on y remédie ou on la neutralise, dans une proportion exacte, en déposant à terre autant de longueur de corde qu’il est nécessaire. Si, au contraire, quelques circonstances amènent une légèreté excessive et une ascension précipitée, cette légèreté sera immédiatement neutralisée par le poids additionnel de la corde qu’on ramène de terre.

    Ainsi le ballon ne peut monter ou descendre que dans des proportions très-petites, et ses ressources en gaz et en lest restent à peu près intactes. Quand on passe au-dessus d’une étendue d’eau, il devient nécessaire d’employer de petits barils de cuivre ou de bois remplis d’un lest liquide plus léger que l’eau. Ils flottent et remplissent l’office d’une corde sur la terre. Un autre office très-important duguide-rope est de marquer la direction du ballon. La corde drague, pour ainsi dire, soit sur terre, soit sur mer, quand le ballon est libre ; ce dernier conséquemment, toutes les fois qu’il marche, est en avance ; ainsi, une appréciation faite, au compas, des positions des deux objets, indiquera toujours la direction. De la même façon, l’angle formé par la corde avec l’axe vertical de la machine indique la vitesse. Quand il n’y a pas d’angle, — en d’autres termes, quand la corde descend perpendiculairement, c’est que la machine est stationnaire ; mais plus l’angle est ouvert, c’est-à-dire plus le ballon est en avance sur le  bout de la corde, plus grande est la vitesse ; — et réciproquement.

    Comme le projet des voyageurs, dans le principe, était de traverser le canal de la Manche, et de descendre aussi près de Paris qu’il serait possible, ils avaient pris la précaution de se munir de passe-ports visés pour toutes les parties du continent, spécifiant la nature de l’expédition, comme dans le cas du voyage sur le Nassau, et assurant aux courageux aventuriers une dispense des formalités usuelles de bureaux ; mais des événements inattendus rendirent les passe-ports superflus. L’opération du gonflement commença fort tranquillement samedi matin, 6 du courant, au point du jour, dans la grande cour de Weal-Vor-House, résidence de M. Osborne, à un mille environ de Penstruthal, dans la Galles du Nord ; et, à onze heures sept minutes, tout étant prêt pour le départ, le ballon fut lâché et s’éleva doucement, mais constamment, dans une direction presque sud. On ne fit point usage, pendant la première demi-heure, de la vis ni du gouvernail.

    Nous nous servons maintenant du journal, tel qu’il a été transcrit par M. Forsyth d’après les manuscrits réunis de MM. Monck Mason et Ainsworth. Le corps du journal, tel que nous le donnons, est de la main de M. Mason, et il y a été ajouté un post-scriptum ou appendice de M. Ainsworth, qui a en préparation et donnera très-prochainement au public un compte rendu plus minutieux du voyage, et, sans aucun doute, d’un intérêt saisissant. 

     

    LE JOURNAL.

     

    Samedi, 6 avril. — Tous les préparatifs qui pouvaient nous embarrasser ont été finis cette nuit ; nous avons commencé le gonflement ce matin au point du jour ; mais, par suite d’un brouillard épais qui chargeait d’eau les plis de la soie et la rendait peu maniable, nous ne nous sommes pas élevés avant onze heures à peu près. Alors, nous fîmes tout larguer, dans un grand enthousiasme, et nous nous élevâmes doucement, mais sans interruption, par une jolie brise du nord, qui nous porta dans la direction du canal de la Manche. Nous trouvâmes la force ascensionnelle plus forte que nous ne l’avions espéré, et, comme nous montions assez haut pour dominer toutes les falaises et nous trouver soumis à l’action plus prochaine des rayons du soleil, notre ascension devenait de plus en plus rapide. Cependant, je désirais ne pas perdre de gaz dès le commencement de notre tentative, et je résolus qu’il fallait monter pour le moment présent. Nous retirâmes bien vite à nous notre guide-rope ; mais, même après l’avoir absolument enlevé de terre, nous continuâmes à monter très-rapidement. Le ballon marchait avec une assurance singulière et avait un aspect magnifique. Dix minutes environ après notre départ, le baromètre indiquait une hauteur de 15,000 pieds.

    Le temps était remarquablement beau, et l’aspect de la campagne placée sous nos pieds, — un des plus  romantiques à tous les points de vue, — était alors particulièrement sublime. Les gorges nombreuses et profondes présentaient l’apparence de lacs, en raison des épaisses vapeurs dont elles étaient remplies, et les hauteurs et les rochers situés au sud-est, empilés dans un inextricable chaos, ressemblaient absolument aux cités géantes de la fable orientale. Nous approchions rapidement des montagnes vers le sud ; mais notre élévation était plus que suffisante pour nous permettre de les dépasser en toute sûreté. En quelques minutes, nous planâmes au-dessus magnifiquement, et M. Ainsworth, ainsi que les marins, furent frappés de leur apparence peu élevée, vues ainsi de la nacelle ; une grande élévation en ballon ayant pour résultat de réduire les inégalités de la surface située au-dessous à un niveau presque uni. À onze heures et demie, nous dirigeant toujours vers le sud, ou à peu près, nous aperçûmes pour la première fois le canal de Bristol ; et, quinze minutes après, la ligne des brisants de la côte apparut brusquement au-dessous de nous, et nous marchâmes rondement au-dessus de la mer. Nous résolûmes alors de lâcher assez de gaz pour laisser notreguide-rope traîner dans l’eau avec les bouées attenantes. Cela fut fait à la minute, et nous commençâmes à descendre graduellement. Au bout de vingt minutes environ, notre première bouée toucha, et, au plongeon de la seconde, nous restâmes à une élévation fixe. Nous étions tous très-inquiets de vérifier l’efficacité du gouvernail et de la vis, et nous les mîmes  immédiatement en réquisition dans le but de déterminer davantage notre route vers l’est et de mettre le cap sur Paris.

    Au moyen du gouvernail, nous effectuâmes à l’instant le changement nécessaire de direction, et notre route se trouva presque à angle droit avec le vent ; puis nous mîmes en mouvement le ressort de la vis, et nous fûmes ravis de voir qu’elle nous portait docilement dans le sens voulu. Là-dessus, nous poussâmes neuf fois un fort vivat, et nous jetâmes à la mer une bouteille qui contenait une bande de parchemin avec le bref compte rendu du principe de l’invention. Toutefois, nous en avions à peine fini avec nos manifestations de triomphe, qu’il survint un accident imprévu qui n’était pas peu propre à nous décourager.

    La verge d’acier qui reliait le levier au propulseur fut soudainement jetée hors de sa place par le bout qui confinait à la nacelle (ce fut l’effet de l’inclinaison de la nacelle par suite de quelque mouvement de l’un des marins que nous avions pris avec nous), et, en un instant, se trouva suspendue et dansante hors de notre portée, loin du pivot de l’axe de la vis. Pendant que nous nous efforcions de la rattraper, et que toute notre attention y était absorbée, nous fûmes enveloppés dans un violent courant d’air de l’est qui nous porta avec une force rapide et croissante du côté de l’Atlantique.

    Nous nous trouvâmes chassés en mer par une vitesse qui n’était certainement pas moins de cinquante ou de soixante milles à l’heure, si bien que nous atteignîmes  le cap Clear, à quarante milles vers notre nord, avant d’avoir pu assurer la verge d’acier et d’avoir eu le temps de penser à virer de bord. Ce fut alors que M. Ainsworth fit une proposition extraordinaire, mais qui, dans mon opinion, n’était nullement déraisonnable ni chimérique, dans laquelle il fut immédiatement encouragé par M. Holland, — à savoir, que nous pourrions profiter de la forte brise qui nous emportait, et tenter, au lieu de rabattre sur Paris, d’atteindre la côte du Nord-Amérique. Après une légère réflexion, je donnai de bon gré mon assentiment à cette violente proposition, qui, chose étrange à dire, ne trouva d’objections que dans les deux marins.

    Toutefois, comme nous étions la majorité, nous maîtrisâmes leurs appréhensions, et nous maintînmes résolument notre route. Nous gouvernâmes droit à l’ouest ; mais, comme le traînage des bouées faisait un obstacle matériel à notre marche, et que nous étions suffisamment maîtres du ballon, soit pour monter, soit pour descendre, nous jetâmes tout d’abord cinquante livres de lest, et nous ramenâmes, au moyen d’une manivelle, toute la corde hors de la mer. Nous constatâmes immédiatement l’effet de cette manœuvre par un prodigieux accroissement de vitesse ; et, comme la brise fraîchissait, nous filâmes avec une vélocité presque inconcevable ; le guide-rope s’allongeait derrière la nacelle comme un sillage de navire. Il est superflu de dire qu’il nous suffit d’un très-court espace de temps pour perdre la côte de vue. Nous passâmes au-dessus d’innombrables navires de toute espèce, dont quelques-uns louvoyaient avec peine, mais dont la plupart restaient en panne. Nous causâmes à leur bord le plus grand enthousiasme, — enthousiasme fortement savouré par nous-mêmes, et particulièrement par nos deux hommes, qui, maintenant, sous l’influence de quelques petits verres de genièvre, semblaient résolus à jeter au vent toutes craintes et tous scrupules. Plusieurs navires tirèrent le canon de signal ; et tous nous saluèrent par de grands vivats que nous entendions avec une netteté surprenante, et par l’agitation des chapeaux et des mouchoirs. Nous marchâmes ainsi tout le jour, sans incident matériel, et, comme les premières ombres se formaient autour de nous, nous fîmes une estimation approximative de la distance parcourue. Elle ne pouvait pas être de moins de cinq cents milles, probablement davantage. Pendant tout ce temps, le propulseur fonctionna, et, sans aucun doute, aida positivement notre marche. Quand le soleil se coucha, la brise fraîchit et se transforma en une vraie tempête. Au-dessous de nous, l’Océan était parfaitement visible en raison de sa phosphorescence. Le vent souffla de l’est toute la nuit, et nous donna les plus brillants présages de succès. Nous ne souffrîmes pas peu du froid, et l’humidité de l’atmosphère nous était fort pénible ; mais la place libre dans la nacelle était assez vaste pour nous permettre de nous coucher, et, au moyen de nos manteaux et de quelques couvertures, nous nous tirâmes passablement d’affaire.  

    Post-scriptum (par M. Ainsworth). — Ces neuf dernières heures ont été incontestablement les plus enflammées de ma vie. Je ne peux rien concevoir de plus enthousiasmant que l’étrange péril et la nouveauté d’une pareille aventure. Dieu veuille nous donner le succès ! Je ne demande pas le succès pour le simple salut de mon insignifiante personne, mais pour l’amour de la science humaine et pour l’immensité du triomphe. Et cependant l’exploit est si évidemment faisable, que mon seul étonnement est que les hommes aient reculé jusqu’à présent devant la tentative. Qu’une simple brise comme celle qui nous favorise maintenant, — qu’une pareille rafale pousse un ballon pendant quatre ou cinq jours (ces brises durent quelquefois plus longtemps), et le voyageur sera facilement porté, dans ce laps de temps, d’une rive à l’autre. Avec une pareille brise, le vaste Atlantique n’est plus qu’un lac.

    Je suis plus frappé, au moment où j’écris, du silence suprême qui règne sur la mer, malgré son agitation, que d’aucun autre phénomène. Les eaux ne jettent pas de voix vers les cieux. L’immense Océan flamboyant au-dessous de nous se tord et se tourmente sans pousser une plainte. Les houles montagneuses donnent l’idée d’innombrables démons, gigantesques et muets, qui se tordaient dans une impuissante agonie. Dans une nuit telle qu’est pour moi celle-ci, un homme vit, — il vit un siècle de vie ordinaire, — et je ne donnerais pas ce délice ravissant pour ce siècle d’existence vulgaire. 

    Dimanche, 7 (Manuscrit de M. Mason). — Ce matin, vers dix heures, la tempête n’était plus qu’une brise de huit ou neuf nœuds (pour un navire en mer), et elle nous fait parcourir peut-être trente milles à l’heure, peut-être davantage. Néanmoins, elle a tourné ferme vers le nord ; et, maintenant, au coucher du soleil, nous nous dirigeons droit à l’ouest, grâce surtout à la vis et au gouvernail, qui fonctionnent admirablement. Je regarde l’entreprise comme entièrement réussie, et la navigation aérienne dans toutes les directions (si ce n’est peut-être avec le vent absolument debout), comme un problème résolu. Nous n’aurions pas pu faire tête à la rude brise d’hier ; mais, en montant, nous aurions pu sortir du champ de son action, si nous en avions eu besoin. Je suis convaincu qu’avec notre propulseur, nous pourrions marcher contre une jolie brise carabinée. Aujourd’hui, à midi, nous nous sommes élevés à une hauteur de 25,000 pieds, en jetant du lest. Nous avons agi ainsi pour chercher un courant plus direct, mais nous n’en avons pas trouvé de plus favorable que celui dans lequel nous sommes à présent. Nous avons surabondamment de gaz pour traverser ce petit lac, dût le voyage durer trois semaines. Je n’ai pas la plus légère crainte relativement à l’issue de notre entreprise. Les difficultés ont été étrangement exagérées et incomprises. Je puis choisir mon courant, et, eussé-je contre moi tous les courants, je puis faire passablement ma route avec mon propulseur. Nous n’avons pas eu d’incidents notables. La nuit s’annonce bien. 

    Post-Scriptum (par M. Ainsworth). — J’ai peu de chose à noter, excepté le fait (fort surprenant pour moi), qu’à une élévation égale à celle du Cotopaxi, je n’ai éprouvé ni froid trop intense, ni migraine, ni difficulté de respiration ; M. Mason, M. Holland, sir Everard, n’ont pas plus souffert que moi, je crois. M. Osborne s’est plaint d’une constriction de la poitrine, — mais cela a disparu assez vite. Nous avons filé avec une grande vitesse toute la journée, et nous devons être à plus de moitié chemin de l’Atlantique. Nous avons passé au-dessus de vingt ou trente navires de toute sorte, et tous semblaient délicieusement étonnés. Traverser l’Océan en ballon n’est pas une affaire si difficile après tout ! Omne ignotum pro magnifico.

    Nota. — À une hauteur de 25,000 pieds, le ciel apparaît presque noir, et les étoiles se voient distinctement ; pendant que la mer, au lieu de paraître convexe, comme on pourrait le supposer, semble absolument et entièrement concave[1]. 

    Lundi, 8 (Manuscrit de M. Mason). — Ce matin, nous avons encore eu quelque embarras avec la tige du propulseur, qui devra être entièrement modifiée, de crainte de sérieux accidents ; — je parle de la tige d’acier et non pas des palettes ; ces dernières ne laissaient rien à désirer. Le vent a soufflé tout le jour du nord-est, roide et sans interruption, tant la fortune semble résolue à nous favoriser. Juste avant le jour, nous fûmes tous un peu alarmés par quelques bruits singuliers et quelques secousses dans le ballon, accompagnés de la soudaine interruption du jeu de la machine. Ces phénomènes étaient occasionnés par l’expansion du gaz, résultant d’une augmentation de chaleur dans l’atmosphère, et la débâcle naturelle des particules de glace dont le filet s’était incrusté pendant la nuit. Nous avons jeté quelques bouteilles aux navires que nous avons aperçus. L’une d’elles a été recueillie par un grand navire, vraisemblablement un des paquebots qui font le service de New-York. Nous avons essayé de déchiffrer son nom, mais nous ne sommes pas sûrs d’y avoir réussi. Le télescope de M. Osborne nous a laissé lire quelque chose comme l’Atalante. Il est maintenant minuit, et nous marchons toujours à peu près vers  l’ouest d’une allure rapide. La mer est singulièrement phosphorescente.

    Post-Scriptum (par M. Ainsworth). — Il est maintenant deux heures du matin, et il fait presque calme, autant du moins que j’en peux juger ; — mais c’est un point qu’il est fort difficile d’apprécier, depuis que nous nous mouvons si complètement avec et dans l’air. Je n’ai point dormi depuis que j’ai quitté Wheal-Vor, mais je ne peux plus y tenir, et je vais faire un somme. Nous ne pouvons pas être loin de la côte d’Amérique.

    Mardi, 9 (Manuscrit de M. Ainsworth).Une heure de l’après-midi. — Nous sommes en vue de la côte basse de la Caroline du Sud ! Le grand problème est résolu. Nous avons traversé l’Atlantique, — nous l’avons traversée en ballon, facilement, rondement ! Dieu soit loué ! Qui osera dire maintenant qu’il y a quelque chose d’impossible ?

     

    Ici finit le journal. Quelques détails sur la descente ont été communiqués toutefois par M. Ainsworth à M. Forsyth. Il faisait presque un calme plat quand les voyageurs arrivèrent en vue de la côte, qui fut immédiatement reconnue par les deux marins et par M. Osborne. Ce gentleman ayant des connaissances au fort Moultrie, on résolut immédiatement de descendre dans le voisinage.

    Le ballon fut porté vers la plage ; la marée était basse, le sable ferme, uni, admirablement approprié  à une descente, et le grappin mordit du premier coup et tint bon. Les habitants de l’île et du fort se pressaient naturellement pour voir le ballon ; mais ce n’était qu’avec difficulté qu’on ajoutait foi au voyage accompli, —la traversée de l’Atlantique ! L’ancre mordait à deux heures de l’après-midi ; ainsi le voyage entier avait duré soixante-quinze heures ; ou plutôt un peu moins si on compte simplement le trajet d’un rivage à l’autre. Il n’était arrivé aucun accident sérieux. On n’avait eu à craindre aucun danger réel. Le ballon fut dégonflé et serré sans peine ; et ces messieurs étaient encore au fort Moultrie, quand les manuscrits d’où ce récit est tiré partaient par le courrier de Charleston. On ne sait rien de positif sur leurs intentions ultérieures ; mais nous pouvons promettre en toute sûreté à nos lecteurs quelques informations supplémentaires, soit pour lundi, soit pour le jour suivant au plus tard.

    Voilà certainement l’entreprise la plus prodigieuse, la plus intéressante, la plus importante qui ait jamais été accomplie ou même tentée par un homme. Quels magnifiques résultats on en peut tirer, n’est-il pas superflu maintenant de le déterminer ?


    1. Aller M. Ainsworth n’a pas essayé de se rendre compte de ce phénomène, dont l’explication est cependant bien simple. Une ligne abaissée perpendiculairement sur la surface de la terre (ou de la mer) d’une hauteur de 25,000 pieds, formerait la perpendiculaire d’un triangle rectangle, dont la base s’étendrait de l’angle droit à l’horizon, et l’hypoténuse de l’horizon au ballon. Mais les 25,000 pieds de hauteur sont peu de choses ou presque rien relativement à l’étendue de la perspective. En d’autres termes, la base et l’hypoténuse du triangle supposé seraient si longues, comparées avec la perpendiculaire, qu’elles pourraient être regardées comme presque parallèles. De cette façon, l’horizon de l’aéronaute devait lui apparaître de niveau avec la nacelle. Mais, comme le point situé immédiatement au-dessous de lui, paraît et est en effet à une grande distance, il lui semble naturellement à une grande distance au-dessous de l’horizon. De là l’impression de concavité, et cette impression durera jusqu’à ce que l’élévation se trouve dans une telle proportion avec l’étendue de l’horizon, que le parallélisme apparent de la base et de l’hypoténuse disparaisse, — alors la réelle convexité de la terre deviendra sensible. — E. A. P.
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  • *** Le fantôme de l'avare ***

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    Dans les contes populaires du Québec les fantômes sont très présents ; ils sont ces êtres mystérieux condamnés à revenir sur la Terre pour racheter une faute commise avant leur mort. Ici, dans cette histoire transmise par Honoré Beaugrand en 1875, on rencontre Jean-Pierre Beaudry qui, ayant refusé l'hospitalité à un voyageur en détresse qui mourut gelé, doit accomplir sa pénitence en accueillant un autre voyageur s'il veut avoir droit à la vie éternelle.

    *** Le fantôme de l'avare *** conte populaire du Québec -

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    On était le 31 décembre. Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal afin d'aller y acheter divers objets pour la famille. Et surtout une magnifique dame-jeanne de rhum de la Jamaïque qui nous était absolument nécessaire pour traiter dignement les amis à l'après-midi. J'avais fini mes achats et je me préparais à prendre la route de Lanoraie. Mon berlot était assez bien rempli et, comme je voulais être rentré avant neuf heures, je fouettais vivement mon cheval qui partit au grand trot. À cinq heures et demie, j'étais déjà au bout de l'île, mais le ciel s'était couvert peu à peu et laissait présager une fort bordée de neige.

    Paysage Canadien, Sainte Marguerite et Le Bassin Des Pierres
    Je m'engageai sur la route tracée sur le fleuve gelé, et avant d'avoir atteint Repentigny, il neigeait à plein ciel. Je ne voyais ni ciel ni terre, à peine pouvais-je suivre le chemin du roi devant moi; les balises n'étaient pas encore posées, car l'hiver venait de commencer. Une poudrerie se mit à me fouetter la figure et m'empêchait d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité où je me trouvais, mais je croyais être aux environs de la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture et me diriger à l'aventure à la recherche d'une maison.


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    J'errai pendant quelques minutes et je désespérais de réussir quand j'aperçus, sur la gauche de la route, une masure à demi ensevelie sous la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore vue.

    • Je me dirigeai, en me frayant avec peine un passage dans les bancs de neige, vers la cabane, que je crus tout d'abord abandonnée. Je me trompais cependant : la porte était fermée, mais je crus apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de bois qui brûlait dans l'âtre.
      • javeau-matin-de-givre.1294075862.jpg

      •  Je frappai et j'entendis aussitôt les pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir.


        • Qui est là? fit une voix d'homme.
        • Un homme qui a perdu sa route, répondis-je en grelottant.
        J'entendis aussitôt le loquet se lever. On ouvrit la porte à moitié pour empêcher autant que possible le froid de pénétrer, et j'entrai en secouant mes vêtements, qui étaient couverts d'une épaisse couche de neige.
      • Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de mon capot.

    Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite et après avoir accepté un verre d'eau-de-vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture pour les mettre dans une remise, à l'abri de la tempête.

    Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable banc-lit, sur lequel était étendue une peau de bison, devait servir de couche au vieillard voûté qui m'avait accueilli.

    Un ancien fusil, datant de l'époque des Français, était accroché aux soliveaux de bois brut qui soutenaient le toit de chaume. Plusieurs têtes de cerfs, d'ours et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux murs blanchis à la chaux. Près de l'âtre, une bûche de chêne solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans eût à offrir au voyageur qui frappait à sa porte pour lui demander l'hospitalité.

    Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en sauvage sans que je n'en aie jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je ne trouvais pas. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans dire un mot, prendre place en face de moi, à l'autre coin de l'âtre.

    • Grand merci de vos bons soins, lui dis-je. Voudriez-vous m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche? Moi qui connais les paroisses comme ma main, j'ignorais jusqu'à aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe la vôtre et votre figure m'est inconnue.

    En disant ces mots, je le regardai en face et j'observai pour la première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de mon hôte. On aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai instinctivement mon siège sous le regard pénétrant du vieillard qui me regardait en face mais qui ne me répondait pas.

    Le silence devenait fatigant et mon hôte me fixait toujours de ses yeux brillants comme les tisons du foyer. Je commençais à avoir peur. Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom. Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son siège. Il s'approcha de moi à pas lents et posant sa main osseuse sur mon épaule tremblante, il me dit, d'une voix triste comme le vent qui gémissait dans la cheminée :

    • Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans et tu demandes comment il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le richard du village? Je vais te le dire, car ta visite, ce soir, me sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans. Je n'ai pu, jusqu'à ce jour, remplir la pénitence que Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui, jadis, par un temps comme celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par le froid, la faim et la fatigue.

    Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient et je tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du nord. Mais le vieillard, sans faire attention à ma frayeur, continuait toujours d'une voix lente :

    • Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche et je demeurais alors dans la maison où je te reçois ici, ce soir. C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et d'un bon feu. Le froid dehors faisait craquer les pierres de mes murs. On frappa à ma porte; j'hésitai à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur qui, sachant mes richesses, ne vînt pour me piller et, qui sait, peut-être m'assassiner!

      Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups cessèrent. Je m'endormis bientôt pour ne me réveiller que le lendemain au grand jour, au bruit que faisaient deux jeunes hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. Je me levai à la hâte pour aller les châtier de leur impudence quand j'aperçus en ouvrant la porte le corps inanimé d'un jeune homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à ma porte.J'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur et de repentir.

      Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que j'avais commis.

      Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma demeure et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette terre que j'avais quittée d'une manière si tragique.

      Je ne fus pas trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir, à la veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur vînt frapper à ma porte afin que je puisse lui donner cette hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes semblables.

      Pendant cinquante hivers, je suis venu, sur l'ordre de Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de l'année sans que jamais un voyageur de détresse ne vînt frapper à ma porte. Vous êtes enfin venu ce soir et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire. Sachez que, quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai pour vous là-haut.

    Le revenant - car c'en était un - parlait encore quand, succombant aux émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je perdis connaissance.

    Je me réveillai dans mon berlot, sur le chemin du roi, vis-à-vis de l'église de Lavaltrie. La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.

    Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du matin et je racontai aux convives assemblés ma terrible aventure. Quelques jours plus tard, j'eus l'occasion de raconter mon histoire au curé de la paroisse. J'appris que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dans sa maison incendiée, survenue il y a cinquante ans.

    En parcourant, en hiver, la grande route qui longe la rive du fleuve, je frissonne encore à la pensée de ce voyage que je fis la veille du nouvel an, même si certains de mes amis prétendent que j'avais rêvé en chemin. Jamais je n'oublierai le regard de feu du fantôme de l'avare.
    Auteure: Cécile Gagnon
    Références: Mille ans de contes

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