• Histoire du département du Gers
    (Région Midi-Pyrénées)
     
    **********
     

    Le territoire du département du Gers était occupé, avant la conquête romaine, par plusieurs peuplades qui appartenaient à l’Aquitaine, telle que César et Strabon la circonscrivent, c’est-à-dire à ce groupe de peuples d’origine vasconne ou ibérienne répandus au sud de la Garonne. Ces peuplades étaient celles des Auscii, des Elusates, des Lactorates, dont les noms se reconnaissent dans Auch, Eauze, Lectoure ; néanmoins, une partie du département, celle où se trouve Condom, appartenait à une peuplade celtique, celle des Nitiobriges, qui empiétait quelque peu sur la rive gauche de la Garonne.

    Ces diverses cités furent uniformément comprises par les Romains dans la province d’Aquitaine, puis dans l’Aquitaine troisième ou Novempopulanie. La grande voie romaine qui allait de Bordeaux à Arles les traversait ; entre Bazas et Toulouse, elle avait une station à Eauze et une autre à Auch.

    Les Wisigoths occupèrent toute l’Aquitaine, qui, sous leur domination paisible, fut à peu près à l’abri des secousses terribles de l’invasion. En 507, Clovis leur enleva cette moitié de leur empire, qui s’étendait au nord des Pyrénées et des Cévennes. La domination franque ne put s’établir bien solidement dans la Novempopulanie. Les discordes qui éclatèrent entre les descendants de Clovis les empêchaient de rendre leur autorité présente dans des pays si éloignés. Les Vascons, qui veillaient du haut des Pyrénées sur cette contrée autrefois soumise à leur puissance, trouvèrent l’occasion favorable et se précipitèrent du val d’Aran et du col d’Altabiçar. Bladaste, duc de Bordeaux, chargé par Chilpéric de les arrêter, fut vaincu et tué (581). Les Vascons s’établirent dans le bassin de l’Adour et s’y maintinrent malgré les efforts des successeurs de Chilpéric. Puis, lorsque, au siècle suivant, Eudes, fils de Boggis, reconstitua au profit de la nationalité méridionale le royaume d’Aquitaine, ils se répandirent, sous ce règne si favorable, dans toute la Novempopulanie, qui redevint véritablement gasconne, et de race, et de moeurs, et de nom.

    Deux siècles plus tard, l’empire de Charlemagne enveloppant dans l’unité toutes les invasions bar bares, même celle des Vascons, un comté fut formé des territoires des diverses peuplades mentionnées plus haut. Il fut appelé Fedentiacus comitatus, comté de Fezensac. Ce comté, devenu héréditaire, fut partagé en 920. Le comte Guillaume Garcie, fils de Sanche le Courbé, duc de Gascogne, mourut laissant deux fils, en faveur du plus jeune, il détacha de son domaine l’Armagnac, qui correspondait au territoire des anciens Auscii, et dont le chef-lieu était Auch.

    Ainsi le Fezensac avait la supériorité sur l’Armagnac comme appartenant à la branche aînée ; mais, en 1140, cette branche s’étant éteinte, celle qui gouvernait l’Armagnac en hérita, et le Fezensac descendit au rang d’annexe. Les comtes d’Armagnac, devenus chefs de famille et rendus puissants par cette acquisition, entrèrent dès. lors dans une voie d’agrandissement qui devait les conduire à jouer un rôle considérable en France. Si le Fezensaquet fut détaché (1283) en faveur de Gaston, fils cadet de Géraud V, douzième comte. d’Armagnac, Bernard VI, aîné de Gaston, ajouta le comté de Rodez à l’Armagnac par son mariage avec l’héritière Cécile et, en 1295, obtint le comté de Gavre et le château de Gavret. Les mariages étaient fort habilement exploités par les comtes d’Armagnac. Jean Ier, fils de Bernard VI, se maria deux fois, et sa première femme lui valut la Lomagne, la seconde le Charolais. De plus, un arrêt de 1320 le maintint dans la possession de la vicomté de Carlat, comme étant aux droits de Cécile de Rodez, sa mère. Dans l’orgueil de sa puissance croissante, il s’intitulait : par la grâce de Dieu, comte d’Armagnac, de Fezenzac, de Rodez, de Carlat, de Lomagne, de Charolais, de Gavre et des quatre vallées.

    Pendant tout le XIVe siècle, les Armagnacs devinrent des personnages considérables. La guerre contre les Anglais ajouta beaucoup à leur importance. Ils devinrent lés chefs du parti français dans tout le Midi. C’est un comte d’Armagnac qui, après Poitiers, élève le premier la voix pour rassurer la France et le premier prend des mesures pour arrêter les succès des ennemis ; c’est lui qui, dans les états de Niort, soulève contre eux toutes les populations méridionales.

    Jean III, comme capitaine général des armées françaises au de la de la Loire, touchait mille francs par mois, plus trente mille francs de pension et les gages de sept cents hommes d’armes ; et il les gagnait bien. C’est lui, en grande partie, qui chassa du pays les routiers qui le désolaient. Cette grande tâche nationale n’empêchait pas les comtes d’Armagnac de vider leurs querelles féodales. Depuis quatre-vingt-dix ans, ils étaient en guerre avec les comtes de Foix, lorsque la paix se fit entre eux en 1377, grâce aux efforts du duc d’Anjou. Jean d’Armagnac et Gaston de Foix eurent une entrevue et se promirent de marier leurs enfants. Malheureusement, le jeune comte de Foix mourut. Pour se dédommager, Jean II jeta les yeux sur la jeune comtesse de Comminges, afin de la marier avec son fils Bernard. La mère de la comtesse s’y refusait ; ce n’était point là un obstacle pour un d’Armagnac. Jean les fit enlever toutes les deux, enferma la mère au château de Lectoure et fit épouser la fille, Marguerite, à son fils.

    Le comte Jean III mourut, ne laissant que des filles. Les états désignèrent pour lui succéder son frère Bernard. C’est ce fameux Bernard VII qui acquit une si grande et si terrible influence sur les affaires de la France pendant le règne de Charles VI. Ses talents politiques et militaires étaient remarquables, et il était surtout muni d’une ambition qui ne reculait point devant les crimes. Il lui déplut de voir le Fezensaquet aux mains d’une branche cadette, d’autant plus que cette vicomté était alors grossie du comté de Pardiac, par suite d’un mariage contracté par l’un des précédents vicomtes. Le vicomte actuel, Géraud III, fut donc attaqué, dépossédé et mis à mort, ainsi que ses deux fils, sans autre forme de procès.

    Ce n’était plus parmi les petits seigneurs voisins que la maison d’Armagnac cherchait des alliances ; il lui en fallait de plus hautes, des alliances princières. Bernard VII épousa Bonne, fille du duc de Berry, nièce du roi Charles V. Après l’assassinat du duc d’Orléans, en 1407, le nouveau duc Charles, neveu de Charles VI, cherchant un homme puissant et habile qui pût donner de la force à son parti et tenir tête à celui du duc de Bourgogne, se tourna vers Bernard. Le seigneur gascon saisit l’occasion, et, pour lier plus étroitement sa fortune à celle de la maison d’Orléans, il fit épouser sa fille au jeune duc.

    Ce fut lui qui prit dès ce moment la direction du parti de son gendre ; à sa suite accoururent dans le Nord les seigneurs gascons, aventuriers hardis, pauvres, mais âpres à la curée, bientôt odieux aux hommes du Nord. Les Orléanais s’effacèrent sous les Arma gnacs, dont le nom prédomina et servit à désigner la faction des blancs opposée à celle des bleus ou des Bourguignons. Devenu maître de Paris et du roi en 1413, créé connétable de France deux ans après, Bernard VII régna véritablement pendant plusieurs années ; mais, en 1418, une réaction terrible ayant rouvert les portes de Paris aux Bourguignons, les Armagnacs surpris, jetés dans les prisons, furent égorgés en masse et Bernard VII parmi eux.

    Il laissait deux fils, Jean IV, qui lui succéda, et Bernard, qui fut comte de Pardiac. Jean IV acheta au duc de Bourbon le comté de L’Isle en Jourdain. Ainsi, rien n’arrêtait le progrès de cette maison, dont l’orgueil et le mépris de toutes les lois humaines ne connaissaient pas de bornes. Le plus monstrueux des comtes d’Armagnac fut Jean V, fils de Jean IV. Il s’éprit d’un incestueux amour pour sa soeur Isabelle, la plus belle femme, au reste, de ce siècle, s’en fit aimer, vécut maritalement avec elle et l’épousa même solennellement ; son chapelain fut obligé de bénir cette coupable et trop féconde union sous peine d’être jeté dans la rivière. Quiconque faisait des remontrances, Jean le menaçait de sa dague. Il avait mis sa conscience en repos en faisant fabriquer une dispense, à l’insu du pape, par Ambroise de Cambrai, alors référendaire de la cour de Rome. C’est ce qu’il avoua lui-même plus tard dans le procès qui s’ensuivit.

    Traduit, en effet, devant le parlement, sous Charles VII, pour inceste, pour meurtre et pour faux, il fut condamné, mais se déroba au châtiment par la fuite. Louis XI eut le tort de le réintégrer dans ses domaines, alors que, succédant à son père, il se mit follement à contrecarrer tous ses actes. Comme il eut dû s’y attendre, il fut payé d’ingratitude et trouva sans cesse Jean V parmi ses ennemis. Dès 1464, Jean V était dans la ligue du Bien public et marchait sur Paris avec six mille hommes de cavalerie. Désabusé sur son compte, Louis XI, en 1469, feignit de croire qu’un émissaire de l’Angleterre s’était rendu à Lectoure, accusa Jean de haute trahison et envoya contre lui Chabannes avec une armée.

    En un mois, Jean V perdit toutes ses places. Il s’enfuit en Espagne, mais pour reparaître en 1471 et se faire nommer lieutenant général par le duc de Guyenne, frère rebelle du roi de France. Cette fois, Louis Xl voulut en finir avec le comte d’Armagnac, et c’est alors qu’il le fit assiéger et mettre à mort dans Lectoure par le cardinal d’Albi (1473). Grâce aux précautions de Louis XI, Jean ne laissa pas d’enfants de sa femme légitime, Jeanne de Foix. Son frère, Charles Ier, prit le titre de comte d’Armagnac ; il fut fait prisonnier par les troupes du roi et envoyé à Paris. Après une longue captivité, il obtint pourtant, à des conditions humiliantes, son rétablissement dans ses États ; mais il mourut en 1497, sans enfants. En lui s’éteignait la lignée mâle de la branche aînée d’Armagnac.

    Une branche cadette était issue de ce Bernard, second fils de Bernard VII et comte de Pardiac. Elle avait pris le nom d’Armagnac-Nemours depuis le mariage de ce même Bernard avec Éléonore de Bourbon, comtesse de la Marche et duchesse de Nemours, fille de Jacques de Bourbon, roi de Sicile. Jacques d’Armagnac, leur fils, se montra encore plus perfide que son cousin à l’égard de Louis XI, et ce fut sa ruine. Comblé de bienfaits par le roi, élevé même au rang de connétable, il le trahit sans cesse jusqu’à ce que Louis XI, qui ne pardonnait guère, trouva la mesure comble.

    Alors ce terrible monarque le fit assiéger et prendre dans son château de Carlat, puis enfermer à Lyon dans le château de Pierre-Scise, en une si dure prison que les cheveux du prisonnier y blanchirent en quelques jours. De là, il le fit transporter, chargé de chaînes, à la Bastille et mettre dans une cage de fer, d’où on ne le tirait que pour lui arracher par la torture l’aveu de ses trahisons et le nom de ses complices. Enfin, il le fit décapiter aux halles ; mais l’histoire des enfants placés sous l’échafaud de leur père pour être arrosés de son sang n’est rien moins qu’authentique.

    La maison d’Armagnac s’était éteinte dans les catastrophes. Le comté de ce nom, confisqué après la mort de Jean V, avait été réuni à la couronne par lettres patentes de 1481. La restitution faite à Charles Ier avait été à peu près illusoire, et, d’ailleurs, il était mort sans enfants. Mais une famille comme celle-ci, liée à tant d’autres par des mariages, ne pouvait manquer absolument d’héritiers, au moins par substitution. Il y avait, en effet, des héritiers. Ils n’avaient point osé réclamer lorsque Louis Xl mettait sa griffe sur l’Armagnac et poursuivait l’extermination de tous les membres de cette famille. Plus tard, quand l’horreur des Armagnacs se fut effacée, Charles, duc d’Alençon, petit-fils de Marie d’Armagnac, soeur de Jean V, prétendit que la confiscation ne pouvait avoir lieu au préjudice des anciennes substitutions de la maison d’Armagnac, auxquelles il était appelé ; en outre, Charles Ier avait fait un testament en sa faveur. Pour terminer ce différend, François ler maria sa soeur, Marguerite de Valois, au duc d’Alençon, et, en considération de ce mariage, lui rendit, ainsi qu’à leurs descendants, le comté d’Armagnac, mais à la condition que ce comté reviendrait au domaine à défaut d’héritiers.

    Le duc d’Alençon mourut, en effet, sans enfants ; mais la clause de réversion ne fut point exécutée, parce que Marguerite vivait encore. Cette princesse épousant en secondes noces Henri d’Albret, roi de Navarre, lui porta le comté d’Armagnac aux mêmes conditions que précédemment. Jeanne d’Albret, leur fille et unique enfant, le porta à son tour à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, dont le fils Henri, devenu roi de France sous le nom de Henri IV, réunit pour toujours l’Armagnac au domaine royal. Pourtant, en 1645, Louis XIV donna une partie de ce pays au fils du duc d’Elbeuf, de la maison de Lorraine, d’où la branche de Lorraine-Armagnac, représentée encore au XVIIe siècle par les princes de Lambesc et d’Elbeuf.

    « L’Armagac était alors, dit l’abbé de Laporte, une des plus grandes seigneuries du royaume... On divise l’Armagnac, ajoute-t-il, en haut et bas. Le haut, très resserré, comprend la partie méridionale, où se trouve le pays des quatre vallées, qui sont : Aure, Neste, Barrousse et Magnoac. Le bas, beaucoup plus étendu, renferme le comté d’Astarac, le Brullois, l’Eauzan, les comtés de Fezensac et de Fezensaquet, le comté de Gavre, le pays de Ver dun, la Lomagne, le pays de Rivière, etc. » La plupart de ces anciens pays sont aujourd’hui compris dans le département du Gers.

    Nous dirons un mot ici du comté d’Astarac, dont la capitale était Mirande. Ce fief eut, dès le Xe siècle, ses comtes particuliers, qui descendaient des ducs de Gascogne. Leur branche subsista jusqu’en 1504, époque à laquelle Marthe, fille du dernier comte, épousa Gaston de Foix-Grailly, qui portait le titre de comte de Condale, en vertu d’une prétention que sa maison avait sur une comté pairie d’Angleterre.

    Au commencement du XVIIe siècle, l’héritière de l’Astarac et de quelques autres domaines acquis par les comtes porta le tout par mariage à Jean-Louis de Nogaret, duc d’Épernon. En 1661, les biens du dernier duc de Candale-Nogaret ayant été vendus par décret, le duc de Roquelaure les acheta et les transmit à ses héritières les princesses de Léon, de Rohan-Chabot et de Pons-Lorraine.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département de la Haute-Garonne
    (Région Midi-Pyrénées)
     
    ***********
     

    Comme le département de la Haute-Garonne a pour chef-lieu Toulouse, l’ancienne capitale du Languedoc, c’est à son histoire que nous allons rattacher celle de la province tout entière. Les deux versants des Cévennes méridionales (car on peut désigner ainsi d’une manière générale l’ancienne province de Languedoc) étaient occupés à l’époque gauloise par les Volces. Selon Amédée Thierry, les Volces s’y étaient établis seulement entre 250 et 281 avant J.-C., et, selon d’autres autorités, bien antérieurement.

    Ces Volces, toujours selon Amédée Thierry, étaient un peuple belge, qui se serait transporté, on ne sait à quelle époque, des rives de l’Escaut aux rives de la Garonne. Il se fonde principalement sur l’orthographe donnée à leur nom par quelques auteurs anciens, qui ont écrit Bolcae ou même Bolgae. On a répondu avec assez de raison que cette substitution du b au v ne prouvait que fort peu, attendu que, dans la bouche des hommes du midi de la France, ces deux lettres sont deux soeurs qui se ressemblent beaucoup, et que l’on a toujours prises l’une pour l’autre.

    D’ailleurs, les auteurs anciens, lorsqu’ils ont représenté la Gaule comme divisée en trois grandes nations : Belges, Celtes et Aquitains, ont toujours attribué aux Celtes tout le pays compris entre la Seine et la Marne au nord, la Garonne au sud, sans jamais dire que les Belges, situés au nord, aient eu une enclave au midi, entre les Celtes et les Aquitains. Admettons donc que les Volces étaient des Celtes. Ils se divisaient en Volces Tectosages et Volces Arécomiques. Les Tectosages occupaient la partie occidentale et de beaucoup la plus considérable du territoire commun, c’est-à-dire à peu près le pays compris entre la Garonne, le Tarn, les Pyrénées et l’Hérault ; les Arécomiques étaient renfermés entre l’Hérault et le Rhône.

    C’est dans le pays des Tectosages qu’était située Tolosa : c’était même leur capitale. Ils étaient très remuants. Dès 333 avant J.-C., nous voyons des Tectosages en Illyrie. En 281, ils forment l’avant-garde, sous leur chef Cambaulus, de la fameuse expédition des Gaulois en Grèce et au temple de Delphes. Quatre ou cinq ans après, ils s’en vont, en compagnie des Trocmes et des Tolistoboïes ou Tolostoboüs (de Tolosa ?), s’installer au beau milieu de l’Asie Mineure, après avoir traversé l’Hellespont, et ce sont eux qui tiennent le premier rang dans celte colonie, qui valut au pays occupé le nom de Galatie. Comme, dès ce temps-là, les écrivains grecs les appellent Tectosages, il est évident que ce nom ne vient pas, ainsi qu’on l’a prétendu, des deux mots latins, tecti et sagum(couverts de la saie gauloise).

    Lorsque les aventuriers tectosages, au lieu de se fixer dans les pays lointains, préféraient revenir chez eux chargés de butin, sans doute ils rapportaient peu de germes de civilisation des riches contrées qu’ils avaient pillées. Mais ces Grecs, dont ils avaient visité le pays en barbares, les visitèrent à leur tour en hommes civilisés. « Si l’on veut étudier la topographie de cette contrée, dit un savant toulousain, M. du Mège, en se dirigeant de l’embouchure de l’Hérault, près d’Agde, en passant par Toulouse, vers l’embouchure de l’Adour, les noms des localités, les monuments qu’on y a découverts ou que l’on y retrouve encore, montreront comme échelonnés une immense ligne de comptoirs ou d’établissements grecs, qui touchaient aux deux mers eu traversant dans toute sa longueur l’isthme qui les sépare. » On sait que le langage parlé aujourd’hui dans la Gascogne, l’ancienne Novempopulanie, offre avec la langue grecque d’étonnantes analogies que Scipion Dupleix a relevées dans un dictionnaire, et l’on connaît ces noms de Samos, Sestos, d’Abydos, de Scyros, etc., portés encore de nos jours par quelques bourgades de la même contrée. C’étaient, suivant une antique, mais peu recommandable tradition, des Doriens, partis à la suite d’Hercule, qui étaient venus s’y établir.

    Les Tectosages livrèrent complaisamment passage à Annibal. Leurs frères, les Arécomiques, entraînés par les intrigues de home, essayèrent en vain de l’arrêter ; il passa en ravageant leur territoire. Un siècle après (120 ans avant J.-C.), Domitius Ahenobarbus apparaissait à son tour à la tête des légions romaines. Déjà les Salyens et les Allobroges étaient soumis : les Volces suivirent cet exemple.

    Leur pays fut d’abord réuni à la province romaine, mais il en fut détaché en 117 et forma dès lors une province particulière, appelée Gaule Narbonnaise, du nom de Narbonne, récemment fondée. Il fut divisé en trois cantons, dont les chefs-lieux étaient Toulouse, Narbonne et Nîmes. Le préteur y venait présider les assemblées annuelles ou conventus. A côté des lois romaines, qui leur étaient imposées, les Volces avaient conservé leurs lois celtiques.

    Malgré la modération avec laquelle ils étaient traités, l’invasion des Cimbres, la révolte de Sertorius amenèrent chez eux des mouvements qui furent, au reste, sévèrement réprimés. Pompée leur enleva une partie de leurs terres, qu’il donna aux Marseillais. Loin de les dompter, le châtiment les irrita. La révolte devint violente ; les Tectosages allèrent assiéger Narbonne, que le proconsul Mareus Fonteius ne délivra qu’avec peine (75 ans avant J.-C.).

    Accablés de contributions et de levées d’hommes qui les épuisèrent, ils accusèrent devant le sénat romain cet impitoyable proconsul ; Cicéron le défendit et basa sa défense sur la nécessité de dompter un peuple toujours prêt à secouer le joug de Rome. Il leur impute le siège du Capitole, et s’écrie : « Aujourd’hui même, leurs députés, la tête altière, l’air arrogant, semblent menacer Rome d’une nouvelle guerre si on ne leur accorde pas la destitution de Fonteius, leur proconsul... » Il ne néglige pas non plus, pour les rendre plus odieux, de signaler la barbarie de leurs sacrifices humains ; « coutume effroyable, dit-il, qu’ils ont conservée jusqu’à nos jours. » Soit que l’illustre avocat ait exagéré l’esprit indépendant des Tectosages, soit que les mesures terribles du proconsul les eussent, en effet, réduits à l’impuissance, les Volces ne prirent aucune part à la résistance nationale lors de l’invasion de César, et se rangèrent tout de suite sous les aigles de Crassus. César, en reconnaissance, leur rendit les terres que Pompée avait transportées aux Marseillais, du même coup dépouillant ses ennemis, enrichissant ses alliés et détruisant l’œuvre de son rival. Enfin, il envoya chez eux des colonies pour réparer les pertes que leur population avait faites, et admit plusieurs d’entre eux dans le sénat, qu’il recomposa alors.

    Dans la guerre civile d’Octave et d’Antoine, les Volces se déclarèrent plutôt pour l’ancien lieutenant de César que pour son jeune et ambitieux héritier, peut-être par un effet de leur opposition continuelle au parti sénatorial, dont Octave venait de se rapprocher. Ils se soumirent pourtant au traité de partage qui les fit passer dans le lot de ce dernier. Mais, quand il fut empereur, ils se révoltèrent deux fois (39 et 30 ans avant J.-C.), et le proconsul Valerius Messala Corvinus fut obligé de les battre, sur les bords de l’Aude et sur ceux de la Garonne. Pour se les attacher, Auguste vint en personne présider à Narbonne l’assemblée des députés de toute la Gaule. Il exempta de l’impôt personnel les habitants de la Narbonnaise et mit cette province au nombre de celles qui relevaient du sénat.

    En récompense, il reçut d’eux des autels et des honneurs divins. Au témoignage de Strabon, la Narbonnaise bénit le règne de Tibère, grâce à la prospérité dont elle jouit sous le gouvernement d’Antistius Labeo. Elle ne remua ni sous ce prince ni sous Claude ; mais, sous Néron, elle s’associa à la révolte de Vindex et de Galba. Elle résista à Vitellius, mais fut obligée de se soumettre. Ces événements ne nuisirent point à sa prospérité, qui fut au comble sous les Antonins. Au IIIe siècle, elle reçut le christianisme, puis les doctrines manichéennes, que l’arianisme suivit de près. Ainsi, de bonne heure, ce pays fut envahi par les hérésies orientales, qui devaient s’imprimer plus fortement encore dans l’esprit de ses populations par le séjour des Goths, et, plus tard, donner naissance en se transformant, à l’hérésie albigeoise.

    Cependant, la circonscription et la dénomination de la Narbonnaise avaient un peu changé. En 278, Probus en avait détaché la Viennoise. Valentinien Ier, ayant donné à la Provence le nom de Narbonnaise seconde, l’ancienne Narbonnaise eut le titre de Narbonnaise première. A l’intérieur, ses cités étaient au nombre de six : des Narboniens, Narbonne ; des Tolosales, Toulouse ; des Béterriens, Béziers ; des Némausiens, Nîmes ; des Lutéviens, Lodève ; des Uzétiens, Uzès.

    L’invasion des barbares visita de bonne heure la Narbonnaise. Dès 405, les Vandales de Crocus viennent y tourbillonner et se faire écraser près d’Arles, par le second Marius. Le gros de leur nation arrive l’année suivante, passe sur le pays comme un ouragan, et s’en va disparaître en Espagne, avec les Suèves et les Alains. C’est ensuite le tour dés Goths. Ceux-ci se font céder la Narbonnaise par Honorius ; mais Ataulf n’ose y demeurer et l’abandonne à son rival, le comte Constance. C’est son successeur, Wallia, qui, repassant au nord des Pyrénées, y installa véritablement les Wisigoths, et fit de Toulouse sa capitale. Le littoral fut toutefois maintenu par les armes d’Aétius, sous la domination d’Honorius, et ce n’est qu’en 459 que la Narbonnaise tout entière fut perdue pour l’empire. Les Wisigoths l’appelèrent Septimanie ou Gothie.

    Trop de conquêtes perdit les Wisigoths. Envie, roi belliqueux, en étendant son empire jusqu’à la Loire (473), en se faisant céder l’Auvergne par l’empereur Nepos (475), allait au-devant des Francs. Malgré la modération que son ministre Léon imprima à son gouvernement, les évêques catholiques, ceux surtout des pays qu’il venait d’acquérir, Sidoine Apollinaire, par exemple, qu’il retint plusieurs années en prison, n’en étaient pas moins pleins d’horreur pour ce monarque arien, de sympathie pour le roi catholique des Francs. Son fils, Alaric II, fut vaincu à Vouillé et ne conserva en Gaule que la Septimanie proprement dite, le pays entre les Cévennes et la Méditerranée, les Pyrénées et le Rhône. La plus utile conquête qu’eût faite Euric était encore celle d’une partie de l’Espagne, qui servit de refuge à sa nation chassée.

    Les fils de Clovis, voulant venger leur soeur Clotilde, vinrent battre Amalaric sous les murs de Narbonne, mais sans lui rien enlever. Au contraire, Théodebert, en 533, s’empara sur les Wisigoths de Lodève, d’Uzès et du Vivarais. Ils furent donc réduits à une portion de la Septimanie, de Nîmes à Carcassone inclusivement. Récarède reprit Lodève dans ses guerres avec Gontran. Quant à cette partie de l’ancienne Narbonnaise qui était située au nord des Cévennes, elle fut possédée par les descendants de Clovis, qui se la partagèrent. Le Toulousain passa successivement à Charibert, à Chilpéric, à l’usurpateur Gondovald (584), à Gontran, à Childebert, à Thierry, à Clotaire II, à Dagobert.

    Sous Dagobert se passa un fait fort important pour l’Aquitaine et la Septimanie franque. Ce monarque les détacha de son royaume et en fit don à son frère Charibert, qui prit le titre de roi de Toulouse (630). A la vérité il les lui reprit bientôt, mais il les rendit sous le nom de duché d’Aquitaine, relevant du royaume des Francs, aux enfants de son frère, Boggis et Bertrand. Ces deux princes devinrent les souverains nationaux du Midi, et les partages que les descendants de Dagobert se firent encore de l’Aquitaine et de la Septimanie furent plutôt nominaux que réels. En 688, Eudes, fils de Boggis, succéda à son père et à son oncle comme duc d’Aquitaine ou de Toulouse.

    C’est sous Eudes que parurent les Sarrasins (719). Ils envahirent d’abord la Septimanie des Wisigoths sous l’émir Zama, puis se portèrent sur Toulouse. Eudes les battit (721). Leur seconde invasion fut conduite par Ambiza : elle passa par la Septimanie et se dirigea vers la Bourgogne (725). La troisième fut celle d’Abdérame (732), dont l’immense armée, dans sa déroute, ravagea le pays de Toulouse. La Septimanie ou Gothie Narbonnaise resta aux Arabes, malgré les efforts de Charles Martel. Ils en furent chassés seulement par Pépin le Bref.

    C’est alors que s’engagea la lutte mémorable d’Hunold, fils d’Eudes, et de Waïfre, fils d’Hunold, contre les Francs ; lutte terminée en 768 par la soumission de toute la Septimanie. Pépin y établit des comtes chargés de représenter son autorité, mais laissa aux habitants leurs privilèges et l’usage du code théodosien. Charlemagne confia le gouvernement du Toulousain à un certain duc Chorson, puis à Guillaume au court nez, si célèbre dans les romans, et bientôt après (780) incorpora la Septimanie dans le royaume dont il apanagea son fils Louis. Le partage de 817 divisa la Septimanie en deux portions : l’une, comprenant Toulouse et Carcassonne, demeura annexée à l’Aquitaine, et ce fut le royaume de Pépin II ; l’autre, comprenant le reste, fut attribuée à Lothaire. Cette séparation, que le partage de 839 effaça au profit de Charles la Chauve, reparut dans le régime féodal.

    Charles le Chauve s’était fait représenter dans le marquisat de Toulouse par Warin ; mais celui-ci avait un rival dans son gouvernement, c’était ce fameux comte Bernard, autrefois l’amant de l’impératrice Judith, et qui actuellement soutenait les droits du fils de Pépin. Charles vint en personne assiéger Bernard dans Toulouse et le fit prisonnier ; il se le fit amener dans le monastère de Saint-Sernin, l’accueillit à bras ouverts, et pendant l’embrassade lui enfonça un poignard dans le coeur, disant : « Malheur à toi, qui as souillé le lit de mon seigneur et de mon père ! » Son père était peut-être justement l’homme qu’il égorgeait. Pépin n’était pas abattu cependant. Guillaume, fils de Bernard, qu’il avait investi à la place de son père, défendit Toulouse et contre le roi de France et contre les Normands, qui avaient remonté la Garonne jusque-là.

    Malheureusement Pépin fut livré à Charles le Chauve, qui repartit devant Toulouse. Ce n’était plus Guillaume qui défendait la place, mais Frédelon. Vainqueur,. Charles, au lieu de dépouiller ce vaillant comte, le maintint dans son gouvernement (849). Frédelon est le père de l’illustre maison des comtes de Toulouse. Son successeur, Raymond Ier, perdit un instant sa capitale, que lui enleva le marquis de Gothie. Car la séparation dont nous parlions tout à l’heure s’était renouvelée. Bernard, fils de Raymond, pour ne le céder en rien aux marquis de Gothie, ces rivaux redoutables, se fit appeler à la fois duc et marquis de Toulouse.

    Dès lors, cette maison va toujours s’agrandissant, Eudes, quatrième comte, acquiert l’Albigeois par un mariage. Raymond Il, qui vient ensuite, se fait investir du marquisat de Gothie par Charles le Simple, à la mort de Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine. Raymond-Pons s’empare du pays d’Uzès et du Vivarais, puis se fait céder l’Auvergne et le Gévaudan par Raoul, qui vint en personne le visiter et qui acheta à ce prix élevé son hommage. Ainsi une étendue considérable et toujours croissante de territoire formait aux comtes de Toulouse une domination compacte, qui s’étendait jusqu’au Rhône et à la Méditerranée.

    A la vérité, cette unité souffrit une interruption. Une branche cadette, à laquelle le Rouergue avait été cédé précédemment, obtint en outre par un traité de partage le marquisat de Gothie, moins cette portion du pays de Nîmes qui confine au Rhône et à la mer, et que les comtes de Toulouse conservèrent sous le nom de comté de Saint-Gilles. Guillaume Taillefer, qui fit celte concession, s’en dédommagea bien en épousant Emma, fille du comte de Provence, laquelle à la mort de son père (1024) lui valut l’acquisition d’une partie de ce comté. Enfin, les affaires des descendants de Frédelon étaient en si bonne voie que, dès le XIe siècle, Guillaume IV, neuvième comte, s’intitulait duc et comte du Toulousain, de l’Albigeois, du Quercy, du Lodévois, du Périgord, du Carcasses, de l’Agénois et de l’Astarac ; c’était donc, comme on peut le voir, un puissant et redouté seigneur.

    Les comtes de Toulouse sont de vrais types des seigneurs méridionaux, toujours éveillés, remuants, en quête de quelque province, de quelque femme ou de quelque aventure, légers, amis du plaisir, peu scrupuleux, plus habiles, ce semble, en politique -et en galanterie qu’en guerre.. Raymond-Pons II épousait Almodis, femme d’Hugues de Lusignan encore vivant. Almodis, il est vrai, le quitta peu’ de temps après pour un troisième époux. Guillaume IV s’en allait quereller Guillaume d’Aquitaine jusque dans Bordeaux, se faisait battre et prendre ainsi que sa capitale, qu’on lui rendait pourtant à condition d’être sage désormais.

    Ne sachant que faire, il part, et c’est vers Rome que son inquiète activité le conduit ; il visite le pape. A son retour, il trouve une femme chemin faisant et l’épouse : c’est Emma, fille du comte de Mortain. Revenu à Toulouse, il faut qu’il se mêle du débat de l’évêque Isarn et des moines de Saint-Sernin, ce qui le fait excommunier par Grégoire VII. Mais il cède aussitôt et abandonne l’évêque dont il soutenait la cause, comme pour montrer que ce qu’il en fait c’est uniquement pour passer le temps. Dernière boutade : il va en pèlerinage en terre sainte, selon l’usage, et il y meurt (1093). Nous ne voulons pas dire cependant que la piété n’ait pas eu de part aux pèlerinages et aux expéditions fréquentes des comtes de Toulouse en Orient. Las de leur propre mobilité, ces hommes du .Midi devaient éprouver le besoin de tourner leur ardeur vers les graves et consolantes pensées de la religion.

    Guillaume mourait sans enfants. Il avait cédé ses États à son frère Raymond,. comte de Saint-Gilles. Raymond de Saint-Gilles avait fidèlement suivi les traditions de famille. Excommunié d’abord par le pape pour avoir épousé sa cousine, il s’était séparé d’elle, puis était allé quérir une autre épouse en Sicile. Il en avait ramené Mathilde, fille du comte Roger, avec de magnifiques présents. Un peu plus tard, il célébra ses troisièmes noces avec une fille naturelle d’Alphonse VI, roi de Castille. Il n’en eut pas moins la visite du pape Urbain II en 1095, et deux ans après, ayant réglé ses affaires, fait aux églises de nombreuses donations et laissé ses États à son fils Bertrand, il se croisa et partit pour la terre sainte à la tête de ses nombreux vassaux et de cent mille hommes. Il se montra un des chefs les plus sages et les plus braves de la première croisade. Il avait fait voeu de mourir en Palestine et tint parole : il mourut, en effet, au siège de Tripoli, après avoir refusé deux fois le trône de Jérusalem (1105).

    A l’occasion de la croisade, la maison de Toulouse, comme toutes les autres, se choisit des armoiries. C’était : une croix clichée, vidée, pommetée et alésée d’or sur un champ de gueules. L’imagination tout enflammée du prestige de la terre sainte, les comtes, de Toulouse négligeaient un peu leurs États. Ils avaient cependant de dangereux voisins dans les ducs d’Aquitaine. Le jeune Bertrand fut pendant deux ans chassé de Toulouse (1098-1100).

    Bientôt il part à son tour pour la Palestine et laisse le comté à son très jeune frère Alphonse (1109). Alphonse était né en Orient pendant la première croisade, ce qui l’avait fait surnommer Jourdain. Guillaume d’Aquitaine, soutenu par le vicomte de Béziers, dépouilla sans peine ce pauvre enfant. Alphonse s’eu alla en Provence. Quatorze ans après (1123), comme il était en guerre avec le comte de Barcelone, qui le tenait assiégé dans Orange, il vit arriver à son secours les Toulousains, qui le délivrèrent après s’être délivrés eux-mêmes. Il revint à Toulouse, mais n’y demeura pas constamment. En 1131, il assiste au nombre des douze pairs au sacre de Louis VII ; en 1140, il se rend en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ; à son retour, il félicite ses sujets d’avoir résisté au roi de France, qui avait voulu s’emparer de Toulouse au nom d’Éléonore de Guyenne.

    Enfin, après avoir eu à tenir tête à plusieurs de ses vassaux ligués contre lui avec le comte de Barcelone, il s’en alla, en 1148, comme son père et son frère, mourir en terre sainte, empoisonné, dit-on, par la reine de Jérusalem. Il s’y était rendu en compagnie d’un fils et d’une fille naturels, qui furent faits prisonniers pas les musulmans, et la fille fut épousée par le sultan Noureddin. Ce fut un des comtes les plus chers aux Toulousains, qui lui devaient leurs principaux privilèges.

    Raymond V eut un règne fort agité. Raymond-Trencavel, vicomte de Béziers, et Guilhem VI, seigneur de Montpellier, lui retirèrent leur hommage pour le transporter au comte de Barcelone. Il les battit, les fit prisonniers et ne les relâcha qu’en les obligeant à le reconnaître de nouveau pour leur suzerain (1153). Mais plus tard ils violèrent leur serment et renouèrent la ligue, soutenue cette fois par Henri II, roi d’Angleterre. Henri se présenta devant Toulouse et essaya de s’en emparer au nom d’Éléonore de Guyenne devenue sa femme.

    L’intervention de Louis VII l’obligea de se retirer. Mais Raymond n’en avait pas moins fort à faire avec Alphonse, roi d’Aragon et comte de Barcelone. Il avait épousé Constance, soeur de Louis VII, épouse en premières noces d’Eustache de Blois, et à ce dernier titre qualifiée de reine d’Angleterre. Mais bientôt il l’avait répudiée pour prendre la veuve et l’héritière de Raymond-Bérenger, comte d’Arles. Alphonse, qui avait des droits sur cet héritage, le lui enleva, et Richard Coeur de Lion s’étant joint à tous ses ennemis en 1189, il eût succombé à cette coalition formidable si Philippe-Auguste n’était pas devenu son allié contre le roi d’Angleterre. On l’appelait le bon Raymond. Il aimait et protégeait les troubadours. La paix lui eût bien mieux convenu que ces guerres continuelles ; et cependant il mourut fort à propos pour n’en pas voir de plus terribles (1194).

    Raymond VI était déjà marié quand il devint comte de Toulouse. Mais, comme Richard Coeur de Lion lui offrit la main de sa soeur Jeanne, veuve du roi de Sicile, avec l’Agénois pour dot et un traité fort avantageux, il n’hésita pas à congédier sa première femme. Par ce traité, richard renonçait à tous ses droits sur Toulouse et rendait le Quercy. Un peu plus tard Jeanne étant morte, Raymond épousa Éléonore, sœur du nouveau roi d’Aragon, Pierre II, dont l’alliance lui fut désormais acquise.

    On peut remarquer combien les comtes de Toulouse étaient considérés : ils épousaient des soeurs et des veuves de rois. Malheureusement une tempête effroyable s’amoncelait déjà sur cette brillante puissance dont personne alors n’eût soupçonné la chute prochaine. Nous parlons de la croisade contre les albigeois, déjà racontée ailleurs avec plus de détail que nous ne le ferons ici (voir l’histoire du département du Tarn). Dès 1165, le concile de Lombers avait anathématisé les albigeois. Raymond VI, au gré du pape Innocent III, ne les traita pas avec assez de sévérité. Pierre de Castelnau lui fut envoyé et périt assassiné.

    Ce fut le signal. Cent mille croisés descendent sur les bords de la Méditerranée ; Béziers, Carcassonne succombent. Raymond court auprès de Philippe-Auguste, qui n’ose écouter ses plaintes, auprès du pape, qui l’amuse de vaines promesses. Pendant ce temps, Simon de Montfort lui enlève toutes ses places, et enfin la bataille de Muret ruine la dernière espérance du comte de Toulouse (1213). Pour épuiser toutes les ressources, il va trouver en Angleterre le roi Jean et n’en obtient rien. Alors il abdique dans les mains du légat, espérant que le pape lui rendra ses États à titre de fief du saint-siège. Au contraire, le concile de Montpellier les adjuge à Simon de Montfort (1215).

    Reste en dernier recours la pitié d’innocent III : Raymond retourne à Rome avec son fils. Innocent montre pour eux des dispositions bienveillantes, mais lui-même était entraîné ; il décida pourtant que les terres à l’est du Rhône seraient mises en séquestre pour être plus tard rendues au jeune comte, « s’il en était digne. » Innocent meurt, les deux Raymond reviennent et sont accueillis triomphalement. Par une guerre vive, ils disputent leurs États à Simon de Montfort, qui, enfin, est tué sous les murs de Toulouse (1218). Son fils, Amaury, trop faible pour lutter tout seul, appela à son secours Louis de France, qui, devenu roi en 1223, accepta le legs qu’il lui fit des domaines enlevés à la maison de Saint-Gilles. Dans cet intervalle, Raymond VI mourut (1222), et, quoiqu’il eût toujours protesté de son orthodoxie, quoiqu’on n’eût pas en réalité à lui reprocher autre chose que sa douceur envers les hérétiques, les longs efforts de son fils ne purent obtenir pour ses restes la sépulture consacrée ; son corps, enfermé dans un cercueil de bois, demeura exposé à la porte du cimetière Saint-Jean, où on le voyait encore au XIVe siècle.

    Raymond VII eut quelque répit. Louis VIII, à peine maître d’Avignon, mourut en chemin (1226), de sorte que la couronne tomba sur la tête d’un mineur. Mais la régente, Blanche de Castille, ne voulut rien abandonner des droits que son époux avait acquis par la cession d’Amaury. Dès 1227 la guerre recommençait contre Raymond. Il fut vainqueur à Castelsarrasin, mais la cruauté avec laquelle il traita les vaincus ranima le feu de la croisade. Accablé par des forces supérieures, il consentit l’année suivante à accepter la médiation de l’abbé de Grandselve et du comte de Champagne, et se rendit à Meaux.

    Là fut conclu le désastreux traité, ratifié à Paris le jeudi saint, 12 avril 1229, au parvis Notre-Dame ; Raymond promit au roi, au légat. et aux prélats assemblés de poursuivre à outrance les hérétiques, et pour ce qui concernait ses États, on l’obligea de parler ainsi : « Le roi, me voulant prendre à merci, donnera en mariage ma fille que je lui remettrai à l’un de ses frères ; il me laissera tout le diocèse de Toulouse ; mais, après ma mort, Toulouse et son diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à leurs enfants, à l’exclusion de mes autres héritiers ; et si ma fille meurt sans postérité, lesdites possessions appartiendront au roi et à ses successeurs. Le roi me laissera l’Agénois, le Rouergue, la partie de l’Albigeois qui est au nord du Tarn, et le Quercy, sauf la ville de Cahors. Si je meurs sans autres enfants nés d’un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille, qui épousera un des frères du roi, et à leurs héritiers. Je cède au roi et à ses hoirs à perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône dans le royaume de France ; quant aux pays et domaines que j’ai au delà du Rhône dans l’empire (marquisat de Provence venaissin), je les cède à perpétuité à l’Église romaine entre les mains du légat. Je détruirai à ras terre les murs de la ville de Toulouse et comblerai ses fossés ; il en sera fait de même de trente autres villes et châteaux. Pour l’exécution de ces articles, je remettrai aux mains du roi le Château-Narbonnais et neuf autres forteresses, qu’il gardera dix ans durant. »

    Quand il eut fait cette triste déclaration, accompagnée d’une promesse de 10 000 marcs d’argent aux églises, de 10 000 marcs d’argent au roi, Raymond fut admis dans la cathédrale pour y recevoir l’absolution. « Ce fut pitié, dit Puylaurens, que de voir un si grand homme, lequel si longtemps avait résisté à tant et de si grandes nations, conduit jusqu’à l’autel, nu en chemise, bras découverts et pieds déchaux. »

    Avec Raymond VII succomba la nationalité distincte des peuples du midi de la France, cette nationalité qui se marquait par une civilisation, une langue particulières, différence si bien sentie alors qu’elle fit désigner ces contrées sous le nom de Languedoc.

    Nous n’avons point employé jusqu’ici, pour ne point faire d’anachronismes, cette dénomination, qui n’apparaît, en effet, qu’au XIIIe siècle. Quoique certains auteurs prétendent la faire dériver de l’allemand land, Goth (pays des Goths), il est incontestable que la véritable étymologie est langue d’oc, c’est-à-dire langue où oui se dit oc, par opposition aux pays de la langue d’oil, pays du nord de la France, où oui s’écrivait alors oil. Joinville a écrit, on ne sait par quel caprice, langue torte. Cette nationalité dissidente fut donc enveloppée dans la vaste unité catholique, dont elle se séparait par des doctrines hétérodoxes, et l’inquisition, introduite dans le pays, fut chargée de l’y retenir ; puis, du même coup, dans l’unité française, dont elle dut accepter les moeurs et le génie plus sévères.

    Rien n’est plus triste que la fin de la vie de Raymond VII. Puissance déchue, humiliée, étroitement surveillé, obligé de persécuter ses sujets malgré ses secrètes sympathies, s’épuisant en efforts inutiles pour l’aire réhabiliter la mémoire de son père, réussissant à se réconcilier lui-même avec l’Église, mais ne pouvant parvenir à son but caché, qui était de prolonger au delà de lui-même la ligne mâle de la maison de Saint-Gilles, dans l’espoir qu’elle se relèverait quelque jour, il voulait à tout prix avoir des fils, et se rendit au concile de Lyon pour faire casser son mariage avec Marguerite de La Marche ; il comptait épouser Béatrix, héritière du comte de Provence ; un plus puissant la lui enleva.

    Son dessein était deviné et traversé par des intrigues que la force appuyait. Sous le prétexte d’un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, il se rendit en Espagne pour négocier une autre alliance et ne réussit pas. Enfin, pour mieux paralyser ses efforts, saint Louis lui envoya l’impérieuse invitation de le suivre à la croisade de 1248, dorant du reste cette dernière rigueur d’offres brillantes, lui promettant le duché de Narbonne, 20 000 francs pour le voyage, et le pape lui promettait aussi 2 000 marcs sterling.

    Il mourut avant de partir pour cet exil, dont l’idée seule, salis doute, lui donna le coup de la mort. Du moins, avant de descendre au tombeau, le dernier des Saint-Gilles voulut donner à ses sujets une preuve suprême de sa tendresse, et protéger autant qu’il était en lui leur avenir livré à des mains étrangères. Il fit un testament où il confirmait les privilèges et coutumes dont jouissaient les barons, chevaliers et autres vassaux, les églises, les villes, les châteaux et les villages de ses domaines, avec défense de leur causer aucun préjudice touchant les tailles et autres impositions qu’ils lui avaient accordées, non par devoir, mais de leur propre volonté.

    La noblesse d’Aquitaine, qui devait dominer pendant plusieurs siècles sur une grande partie du midi de la France, relevait au XIe siècle de deux suzerainetés principales, le duché d’Aquitaine et le comté de Toulouse ; elle se divisait en deux groupes très distincts, composés, le premier et le plus nombreux, d’hommes de sang romain et de sang goth ; le second et le moins fort, d’hommes de race tudesque.

    Les nobles romains, héritiers des villas de leurs pères, transformées depuis longtemps en châteaux, avaient réussi à conserver, à travers les invasions, l’influence attachée au prestige de la naissance et aux richesses ; c’étaient eux qui possédaient la majeure partie du sol et des populations rurales. Les nobles germains, au contraire, représentant ces Francs violemment jetés dans le pays par les irruptions de Pépin et de Charlemagne, n’avaient point relativement des possessions territoriales aussi étendues, mais ils occupaient les hauteurs du pouvoir. Les ducs, les comtes, les vicomtes, les marquis, dernière expression de l’occupation la plus récente et la plus tenace, étaient de race franque partout, excepté en Gascogne ; la race romaine et la race gothique, produit de la vieille conquête, fournissaient les barons inférieurs et la plupart des évêques. Toutefois, ces deux éléments hétérogènes, réunis sous la forte pression de la féodalité, constituaient un seul corps, mais qui n’avait de vie et de mouvement que ce que lui en prêtaient les traditions de Rome. Celles-ci imprimaient encore leur couleur néo-latine sur tous les faits sociaux.

    Chaque seigneur, visant l’indépendance, pressurait ses vassaux pour y parvenir, et leur arrachait incessamment leur sang et leur argent. Outre les impôts transmis avec fidélité par la tradition du fisc romain et que les barons avaient hérités du roi et. maintenus comme la décime ou taille réelle, la scriptura ou droit de pacage, les redevances de la douane ou tonlieu (teloneum), une foule d’autres droits particuliers s’étaient établis, selon les caprices et les besoins individuels des barons. Les ducs et les comtes jouissaient premièrement du droit des trésors qui leur attribuait l’entière propriété de toute matière métallique trouvée dans leurs domaines.

    Ils avaient ensuite le droit de naufrage ou de varech ; Le droit d’établissement des foires et marchés ; le droit de marque ou de représailles, dont les puissants abusaient, quoiqu’il ne dût s’exercer, selon les jurisconsultes, qu’après le jugement et contre le contumace ; le droit de chasse ; le droit de ressort ou d’évocation des causes à leur tribunal ; le droit de sauf-conduit ou de guidage ; le droit des noces établi par Caligula ; le droit de couronne consistant dans un cercle d’or surmonté de roses d’or ou d’argent, qu’on offrait au duc le jour de son sacre ; le droit de sceau pour les chartes données ; et enfin le droit de justice.

    A ces droits purement féodaux se joignaient ceux que les seigneurs imposaient aux marchands. Longtemps le commerce avait été anéanti par les invasions des musulmans et des Scandinaves ; lorsque nos côtes furent délivrées de ces barbares visiteurs, une certaine activité commerciale se réveilla, des navires furent construits dans nos ports où se nouèrent des relations internationales ; mais cette sécurité relative n’existait point à l’intérieur.

    Aussitôt que les marchands voulurent remonter les rivières, s’ils n’eurent point à solder, comme jadis, le droit d’entrée, le droit de salut, le droit de pont, le droit de rive, le droit d’ancrage, le droit de déchargement et le cespilaticum pour la place où l’on posait les marchandises débarquées, il fallut qu’ils payassent l’aubaine en passant sous les tours des seigneurs riverains, le péage en s’arrêtant dans leurs ports, et tant d’oboles par ballot en exposant leurs marchandises en vente dans les foires qui appartenaient aux barons ou aux monastères.

    Ceux qui voyageaient sur les routes n’étaient guère plus heureux. A chaque pas, leurs lourds chariots étaient forcés de s’arrêter devant des châteaux, des bastilles, des haies qui devenaient comme autant de douanes, où ils avaient à se libérer de quelques redevances, sans quoi ils couraient risque d’être pillés.

    L’agriculture, qui avait souffert plus encore que le commerce pendant les invasions, n’était pas moins enchaînée dans son développement ; à peine si l’avidité féodale laissait aux serfs ruraux le temps de défricher un sol où la charrue à chaque sillon se heurtait à des ruines, à des ossements, à des tronçons d’armes. Dès que le serf avait semé, le seigneur était impatient de recueillir, et il se faisait sa part avec tant d’injustice et d’inhumanité, que le malheureux qui avait arrosé cette moisson de ses sueurs périssait souvent de faim dans sa chaumière vide, après avoir porté les gerbes dans les greniers du donjon.

    Voici, sur ces déplorables abus, un témoignage qui n’est pas suspect ; c’est le fragment d’une lettre écrite par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à saint Bernard de Clairvaux : « Personne n’ignore combien les seigneurs séculiers oppriment la classe rurale et les serfs ; ces maîtres injustes ne se contentent pas de la servitude ordinaire et acquise, mais ils s’arrogent sans cesse les propriétés avec les personnes, et les personnes avec les propriétés : outre les redevances accoutumées, ils leur enlèvent leurs biens trois ou quatre fois dans l’année, et, aussi souvent que la fantaisie leur en prend, ils les grèvent d’innombrables services, leur imposent des charges cruelles et insupportables, et ainsi les forcent presque toujours à abandonner leur propre sol et à fuir dans les pays étrangers. »

    Si l’on en croit les moines, le sort de leurs serfs était beaucoup plus doux. Hormis la liberté, ils possédaient tout ce qui suffit à l’existence animale, la paix et d’assez bons maîtres ; ceux-ci ne les vendaient jamais, fidèles à la maxime chrétienne qu’un vil métal ne pouvait payer l’être racheté. par le sang du Messie. Ils ne leur imposaient pas non plus de fardeau au-dessus de leurs forces. Mais, bien que tempéré par l’influence des idées évangéliques, cet esclavage n’était pas moins la consécration du fait odieux de la propriété humaine, que la loi nouvelle semblait avoir voulu détruire.

    En 1298, Philippe le Bel avait aboli la servitude de corps et de vasselage dans la sénéchaussée de Toulouse ; mais cette ordonnance n’avait jamais été reconnue, tant les vieux usages étaient difficiles à déraciner. Les conditions sociales n’avaient pas changé. Les hommes étaient toujours divisés en quatre classes séparées complètement, et placés dans la vie avec une inégalité monstrueuse.

    Aux derniers degrés de la société, on trouvait toujours ce bétail servile abruti par quinze siècles d’esclavage et qui ne concevait pas d’autre existence que de naître, travailler et mourir pour le seigneur. Ces malheureux formaient deux groupes, on pourrait presque dire deux espèces, où la servitude allait se graduant : ainsi les serfs de corps appartenaient au seigneur, qui pouvait les vendre, les donner, les échanger contre tout objet mercantile, comme bon lui semblait ; ils n’avaient de volonté et d’initiative que la sienne. Les serfs de corps et de glèbe étaient les anciens mancipia de Rome, encore attachés au domaine du seigneur et l’arrosant, de père on fils, de leurs sueurs héréditaires. Ils ne pouvaient faire un mouvement ni les uns ni les autres sans se heurter au joug féodal. S’ils tuaient une vache, le bailli venait chercher le foie pour le seigneur ; s’ils voulaient couper leurs raisins, il fallait apporter la première charge et la plus belle au seigneur ; si le seigneur contractait un emprunt, ils devenaient forcément ses cautions ; s’il faisait la guerre, ils se battaient pour lui et à leurs dépens ;’ s’il était pris, ils le rachetaient. Toutes les fois qu’il l’exigeait, ils étaient tenus de le suivre en armes. Toutes les fois que le désoeuvrement le poussait hors de son château, il avait le droit, lui et sa suite, de disposer de leur logis, de leur pain, de leur vin, de leurs volailles.

    Ce qui échappait à la rapacité du seigneur, quand il n’était ni évêque, ni abbé, ni clerc, l’Eglise venait le chercher sous forme de dîme. Les serfs ne vivaient donc dans le labeur et l’angoisse que pour que le clergé et la noblesse pussent vivre dans le loisir et l’abondance ; or les nobles et les clercs leur enlevant tout, il ne leur restait que leur dégradation morale et une affreuse pauvreté. Les masures où croupissaient misérablement ces populations étiques étaient chaque jour visitées par la fièvre, la famine et la peste, tandis que, derrière les murs opulents du château ou de l’abbaye, la santé animait de ses fraîches couleurs les joues de la châtelaine et fleurissait l’embonpoint vermeil de l’abbé.

    Un philanthrope, couronné en 1771 par l’Académie d’Amiens, le docteur Maret, donnait, dans un Mémoire d’une véracité non contestée, le résultat de ses consciencieuses recherches sur l’état sanitaire de ces temps néfastes : il y eut dix famines dans le Xe siècle, vingt-six dans le XIe, deux dans le XIIIe. On déterrait les morts, et l’on mit en vente de la chair humaine. Quant aux épidémies, on compte treize pestes dans le Xe siècle, vingt-quatre dans le XIe et deux dans le XIIe.

    En face d’une pareille existence, on comprend que la pensée de l’affranchissement était le rêve passionné et incessant de toute intelligence que la servitude et la misère n’avaient pas éteinte. Ces affranchissements devinrent moins rares à l’époque des croisades, alors que les nobles faisaient argent de tout pour s’équiper et satisfaire au sentiment belliqueux qui s’était emparé du monde chrétien. Le taux variait selon le temps et le pays ; plusieurs documents du XIIe siècle mentionnent le prix de 250 sols.

    Mais que de restrictions à la liberté ainsi obtenue ! On en pourra juger par quelques extraits des lois somptuaires établissant la ligne de démarcation non pas entre les serfs et leurs anciens seigneurs, mais entre les bourgeois enrichis des municipes et les barons.

    « Que nulle femme en ses robes, ni en ses vêtements de laine, ni sur son chaperon, disaient vers 1274 les consuls de Montauban, ne porte orfroi, ni argent broché, ni aucune parure d’or, d’argent, de perles, de soie, ni d’autres pierres précieuses ; d’hermine, de loutre, de gris, ni aucun autre ornement cousu ou brodé sur le drap, mais seulement drap et bordures de peaux ou de sandale. Qu’elle ne porte chaînes d’argent, ni fermoirs, ni agrafes et ne fasse faire robe de sandale, de pourpre, de samit, de drap d’or ou de soie. On autorise toutefois lesdites femmes à porter sur leurs mantelets une tresse de soie fine du prix de 5 sols tournois et des cordons également de soie, mais sans or ni argent sur leurs robes. »

    Tous les détails de la vie étaient réglés avec une tyrannie aussi minutieuse : « Que nulle dame ni autre femme de la ville ou de son territoire ne fréquente sa voisine, à moins qu’elle ne soit sa parente au second degré, sa cousine germaine, celle de son mari, ou plus proche encore, ou bien sa commère ; et que ces fréquentations ne puissent avoir lieu que le dimanche, et non un autre jour de la semaine. Sont exceptées toutefois les baladines et femmes de mauvaise vie. Une amende de 5 sols frappera celles qui iraient à l’encontre.

    « Que nulle dame ou autre femme ne s’avise d’inviter à des noces ou à quelque sorte de festin que ce soit plus de quatre personnes. Sont exceptées les baladines ou femmes de mauvaise vie. Que nul homme ni aucune femme ne fasse ni ne présume faire invitation et repas, sous prétexte de fiançailles et de noces, avant d’aller à l’église. Que nul homme ou aucune femme n’aille courir les rues avec une fiancée. »

    Les consuls et magistrats municipaux avaient profité des leçons de la féodalité ; les amendes remplaçaient les droits seigneuriaux. Tout homme ou femme qui entrait de jour dans le jardin, vigne ou pré d’un autre sans sa permission, était puni d’une amende de 12 deniers. Le même délit était taxé à 1 denier tournois pour une bête grosse, et à une obole pour brebis, chèvres ou chevreaux. Les maraudeurs surpris la nuit dans les vignes et jardins encouraient la peine de 20 sols d’amende, et les marchands qui vendaient à faux poids celle de 60.

    Les bouchers ne pouvaient mettre en vente que de la viande bonne et saine au jugement des consuls. Il ne leur était permis de gagner qu’un denier par sol, sous peine de 60 sols d’amende et de punition corporelle si la viande semblait mauvaise. Il était expressément défendu de vendre un objet avant qu’il eût paru sur la place publique.

    Les testaments écrits ou faits verbalement devant des témoins dignes de foi étaient valables, pourvu que les enfants ne fussent pas fraudés, bien qu’on n’eût pas suivi d’ailleurs les formes du droit. Si quelqu’un épousait une femme apportant 1 000 sols pour dot, le mari lui en assurait 500 à titre de donation nuptiale. Si la femme mourait avant lui, il conservait la jouissance de cette dot sa vie durant, et la dot, après son décès, revenait aux héritiers de la femme. Que si, au contraire, celle-ci survivait à son mari, elle recouvrait sa dot. Cette législation, équitable en apparence, entraînait malheureusement des contestations fréquentes et coûteuses. Les paroles grosses ou contumélieusescoûtaient à ceux qui les avaient proférées 24 deniers : 12 pour le délit, et 12 pour la criée de la peine.

    On payait pour avoir tiré malicieusement l’épée contre quelqu’un, même sans le frapper, 20 sols d’amende, 30 sols s’il était blessé et que le sang coulât ; 60 s’il perdait un membre, plus les dommages intérêts. L’homicide, outre la peine capitale, entraînait la confiscation de tous les biens du coupable. Les adultères surpris en flagrant délit et nus, par un ou deux consuls ou par deux habitants dignes de foi, devaient courir nus par la ville, ou payer 100 sols d’amende.

    Le nouveau comte de Toulouse, Alphonse, ne se montra que rarement avec Jeanne, son épouse, dans ses nouveaux États, qu’il gouverna la plupart du temps du château de Vincennes. Tous deux moururent en 1271, au retour de la croisade de Tunis. Philippe le Hardi, leur héritier, réunit le Languedoc à la couronne de France. Aux deux sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, créées par saint Louis, Philippe en ajouta quatre pour le Toulousain, la Provence, le Rouergue et le Quercy.

    L’administration royale, en prenant possession du Languedoc, trouva encore ce pays dans une situation prospère. Les juifs y ’avaient toujours joui d’une protection souvent condamnée par l’Église, mais très favorable au commerce. La bourgeoisie y était riche, puissante et presque l’égale de la noblesse. Elle se réunissait souvent en assemblées qui furent le germe des états de Languedoc, plus tard si utiles à la province.

    On en fait remonter la première origine au Xe siècle. On cite une assemblée des principaux Toulousains (optimates Tolosa), convoquée en 1114 par Louis le Gros, puis celle que Simon de Montfort réunit à Pamiers en 1212. Louis IX régla le mode des assemblées pour la sénéchaussée de Beaucaire ; en 1269 et 1271, on en voit à Carcassonne et à Béziers, où la noblesse et le clergé se réunissent avec les bourgeois représentés par deux consuls de chacune des principales villes. Enfin, en 1303, Philippe le Bel vient à Toulouse réunir toutes ces assemblées particulières en véritables états généraux de la province. Le tiers état envoyait deux députés élus par chaque ville de trois cents feux et au-dessus. L’archevêque d’Auch présida la première assemblée ; plus tard (1630), l’archevêque de Narbonne fut président de droit comme primat du Languedoc. Ces états, qui d’abord n’eurent pas de lieu de réunion déterminé, adoptèrent par la suite Montpellier. Leur principal objet était le vote des impôts, dont la répartition se faisait ensuite par les assemblées de diocèse, appelées pour cette raison assiettes.

    Quoiqu’il eût fort à souffrir de l’invasion du prince de Galles en 1366, des ravages des grandes compagnies et de l’administration désastreuse des ducs d’Anjou et de Berry, frères de Charles V, le Languedoc fut cependant moins malheureux au XIVe siècle que le nord de la France. Il jouit ensuite du repos jusqu’à l’époque des guerres de religion. Il eut alors pour gouverneur Henri de Montmorency-Damville, qui jusqu’après la Saint-Barthélemy se montra l’adversaire acharné et implacable des protestants. Trahi alors par la cour qu’il servait si bien, il transigea avec les calvinistes, se fit le chef du tiers parti, et acquit dans la province une influence considérable. En 1579, il se rapprocha de la cour, qui le nomma maréchal, et combattit pour son prédécesseur Joyeuse, devenu le chef de la Ligue dans le Midi. Vingt ans après, il se rallia à Henri IV, qui le nomma connétable, et Joyeuse ayant fait aussi sa soumission, la province jouit en paix des résultats de l’édit de Nantes.

    Cette paix fut troublée sous Louis XIII par les tentatives du duc de Rohan en 1621, puis, en 1632, par celle de Henri II de Montmorency, qui, profitant de l’ascendant dont il jouissait par sa famille et par son titre de gouverneur dans le Languedoc, prétendit le faire soulever, et fut lui-même vaincu à Castelnaudary et mis à mort. Richelieu supprima dans cette province les gouverneurs militaires trop dangereux, et mit à la place des intendants. Deux généralités furent établies : celle du haut Languedoc à Toulouse, celle du bas Languedoc à Montpellier. Louis XIV rétablit ce gouvernement, mais le divisa en trois lieutenances générales.

    Sauf la révolte des camisards et les terribles exécutions ordonnées par Louis XIV, et qui troublèrent moins le Languedoc tout entier que les Cévennes et le pays de Nîmes (voir l’histoire du département du Gard), le Languedoc n’éprouva plus d’autre secousses au XVIIe siècle, et le magnifique canal creusé par Riquet dota la province de nouveaux débouchés en faisant communiquer les deux mers étonnées, pour employer le langage de Boileau. Néanmoins les guerres interminables et les impôts accablants l’avaient réduite à la misère quand mourut Louis XIV.

    Ce fut particulièrement par les soins intelligents des états de Languedoc que cette belle province se releva au XVIIIe siècle. On vit peu d’états provinciaux dans ce siècle, comme dans le précédent, aussi éclairés, aussi habiles à stimuler l’industrie et le commerce par des encouragements sagement distribués.

    Ils ne faisaient que se rendre justice lorsque, en 1780, dans un mémoire présenté au roi, répondant aux reproches faits à leur administration, ils disaient que, si les provinces voisines de la capitale profitaient des progrès qui s’y faisaient et des connaissances qui s’y développaient, il n’en était pas de même des provinces éloignées, auxquelles Paris « ne rend pas ce qu’il en reçoit ; » que ces provinces étaient obligées, par conséquent, « de trouver en elles-mêmes leur force et leur appui ; » et qu’enfin c’était aux encouragements des états que le Languedoc devait son beau commerce des draps du Levant, « enlevé à l’industrie anglaise, et qui ne connaît plus d’ennemis que les gênes intérieures qu’on lui oppose, » ses nombreuses plantations de mûriers « dans un pays où il a fallu leur former un terrain et porter à bras d’hommes sur des pics escarpés le sol sur lequel ils devaient naître ; » ses filatures de laine, de soie, de coton, ses belles teintures rouges, l’exploitation de ses mines de charbon de terre, « que la rareté du bois rend si précieux, » l’emploi de ce minéral aux verreries, aux eaux-de-vie, aux huiles « et bientôt à la fabrication du fer, si les succès répondent aux espérances, » etc.

    « Aussi oseront-ils (les états) dire à Sa Majesté. que le moment de leur assemblée offre un spectacle intéressant par l’empressement avec lequel chaque citoyen vient leur faire part de ses découvertes et de ses projets. Il n’y a presque point d’année où quelque chose d’utile ne soit proposé... » Il faut ajouter toutefois qu’à la fin de leur existence, à l’époque de la Révolution, les états de Languedoc, dominés par le clergé, changèrent de caractère, et on les accusa de dégénérer en théocratie. Au reste, ils disparurent alors avec toutes les anciennes institutions. Le Languedoc fut alors partagé en huit départements : Haute-Garonne, Tarn, Tarn-et-Garonne, Aude, Hérault, Gard, Lozère, Ardèche. Pendant la Révolution, le département de la Haute-Garonne n’eut heureusement que peu de désordres à déplorer ; Toulouse. comme toutes les grandes villes de France, paya néanmoins sa dette de sang à la Terreur ; plus tard vinrent les campagnes d’Espagne, qui donnèrent une certaine animation aux diverses industries d’approvisionnement du pays. En 1814, l’armée anglaise vint sous les murs de Toulouse se heurter contre les légions aguerries du maréchal Soult, duc de Dalmatie.

    Après la désastreuse journée de Waterloo, le général Ramel qui, pendant les Cent jours, chargé du commandement militaire, avait rempli ses fonctions avec une grande sagesse, ne put trouver grâce devant le fanatisme politique de quelques Toulousains. Les verdets, tel était le nom que prirent les plus exaltés royalistes, excitèrent cette populace q que l’on rencontre dans toutes les grandes villes, et dont les mauvaises passions sont toujours si faciles à émouvoir ; elle se porta menaçante et exaltée, entraînée par une furieuse farandole jusque sous les fenêtres de l’hôtel habité par l’infortuné général, qui fut impitoyablement massacré. Cependant la Restauration et la monarchie de Juillet furent des époques de calme et de prospérité pour les habitants de la Haute-Garonne, que vint seulement émouvoir un instant la révolution de 1848.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département du Gard
    (Région Languedoc-Roussillon)
     
     
    *************

    Le pays situé entre le Rhône, les Cévennes et la Méditerranée, où se trouve aujourd’hui le département du Gard, fut, dit-on, occupé primitivement par les Ibères. Ceux-ci furent chassés par le peuple celte des Volces qui prirent, en s’établissant dans cette contrée, le surnom d’Arécomiques, c’est-à-dire Volces du pays plat, pour se distinguer des Volces Tectosages, qui occupaient les montagnes du côté de Toulouse.

    La civilisation orientale fut apportée sur ces rivages par les Phéniciens, qui, du XIIIe au XIe siècle avant Jésus-Christ, y fondèrent de nombreux comptoirs ; par les Rhodiens, qui, vers 900, fondèrent Rhoda à l’embouchure du Rhône ; enfin, par les Phocéens, fondateurs de Marseille. On se rappelle les expéditions lointaines auxquelles s’associèrent les Arécomiques, sous Sigovèse, Bellovèse, Brennus. Entraînés sans doute par les Massaliotes dans le parti de Rome, les Arécomiques s’opposèrent au passage d’Annibal et tentèrent de l’arrêter sur les bords du Rhône. Il les vainquit et passa (218). Vers 154, les Arvernes soumirent tout le pays des Arécomiques ; mais leur séjour fut de peu de durée, et déjà ils avaient disparu quand les Romains se montrèrent.

    L’influence de Marseille décida les Arécomiques à se soumettre volontairement (121) au proconsul En. Domitius ; en récompense, le sénat permit à Nîmes et aux vingt-quatre bourgs placés dans sa dépendance de conserver leurs lois, leur religion et leurs usages. Rome trouva depuis dans les Arécomiques des sujets toujours fidèles et toujours étrangers aux mouvements qui agitèrent la Gaule. Quelques années après, les Cimbres et les Teutons traversèrent, avec l’impétuosité et les ravages d’une tempête, tout le pays entre le Rhône, les Cévennes et les Pyrénées, et fondirent sur l’Espagne pour revenir ensuite se faire battre par Marius.

    L’attachement que les Arécomiques vouèrent dès lors au vainqueur des barbares du Nord et à son héritier Sertorius leur valut la haine de Sylla et de Pompée, qui donna une partie de leurs terres aux Marseillais. Par la même raison, ils furent favorablement traités par Jules César et par Auguste. Leur pays fut compris dans la Narbonnaise, plus tard, dans la Narbonnaise première, et se couvrit de monuments romains qui font du Gard le département le plus riche en antiquités de cette époque.

    Les invasions barbares, arrêtées depuis Marius par la puissance romaine, recommencèrent en 407. Crocus, roi des Vandales, dévasta la Narbonnaise et renversa plusieurs monuments romains. Il fut vaincu par le second Marius. Aux Vandales succédèrent les Wisigoths. Le pays de Nîmes fut soumis à ces derniers et fit partie de la Septimanie. Clovis le leur enleva un instant. Mais la victoire d’Ibbas, général ostrogoth, le leur rendit, et leur domination n’y fut plus troublée que par la révolte du duc Paul sous Wamba (672).

    En 720, les Sarrasins, sous l’émir Zama, se répandent jusqu’au Rhône ; ils sont vaincus deux ans après par Eudes. Iousouf prend le même chemin en 737 ; Charles Martel le bat à son tour. Pour la troisième fois le pays de Nîmes est envahi par les Sarrasins en 752 ; mais il se révolte, forme une ligue et chasse les étrangers. Le chef qui avait été porté à la tête de cette sorte de république, Ansemond, ne se sentant pas assez de forces pour résister longtemps aux Maures, se mit sous la protection de Pépin le Bref et lui livra Nîmes en 752. Pépin donna le gouvernement de Nîmes et d’Uzès à Radulfe, qui fut le premier comte (753).

    Les comtes de Nîmes devinrent héréditaires après Charlemagne, dans ces temps de trouble où les Normands se rendirent si redoutables. Ces pirates débarquèrent en 858 dans la contrée qui nous occupe ; les Hongrois y parurent à leur tour en 924 et y commirent d’affreux ravages. Mais bientôt le Nemosez eut des seigneurs capables de le défendre ; ce fut en 956, lorsque l’héritière Cécile épousa Bernard II, vicomte d’Albi, dont les descendants, devenus maîtres de Béziers et de Carcassonne, furent si puissants et si célèbres sous le nom de Trencavel. La vicomté de Nîmes fut pourtant détachée des domaines des Trencavel, en 1130, pour devenir l’apanage de Bernard, fils cadet de Bernard-Athon IV. Elle fut vendue dans le même siècle (1185) par Bernard-Athon VI à Raymond V, comte de Toulouse, déjà maître de cette partie de la contrée que l’on appelait le comté de Saint-Gilles. Au commencement du siècle suivant, Simon de Montfort se la fit adjuger, et son successeur la remit à saint Louis, qui la réunit enfin à la couronne de France. Depuis ce temps, le Nemosez, directement soumis aux officiers royaux, n’a plus changé de maîtres.

    Le fief d’Alais appartenait, au Moyen Age, à la maison de Pelet, descendante des anciens comtes de Melgueil, qui avaient eux-mêmes pour auteurs les premiers vicomtes de Narbonne. Les Pelet, qui ont toujours réclamé en vain le comté de Melgueil et la vicomté de Narbonne, furent même obligés de se contenter de la moitié d’Alais lorsque Simon de Montfort se fut emparé de l’autre. Ils gardèrent cette moitié, sous le titre de baronnie, jusqu’au mi-lieu du XVIIe siècle. L’autre moitié, devenue partie du domaine de la couronne par la cession d’Amaury de Montfort, fut érigée en comté et passa successivement par mariage ou par vente aux Beaufort, aux Montmorency et aux Conti.

    La vicomté d’Uzès, au commencement du XVIe siècle, fut acquise par un mariage au baron de Crussol ; le petit-fils de ce seigneur la fit ériger en duché (1556), puis en pairie, et, au XVIIIe siècle, le duc d’Uzès était déjà le plus ancien pair du royaume, toutes les autres pairies s’étant éteintes auparavant.

    Au XVIe et au XVIIe siècle, les diocèses de Nîmes, d’Alais et d’Uzès furent agités par les guerres religieuses. Bien que sans cesse persécutés, les protestants y étaient nombreux, quand la révocation de l’édit de Nantes vint les frapper d’une proscription générale. Alors, en effet, on leur envoya des missionnaires et des soldats, qui en convertirent quelques-uns ; mais le plus grand nombre aima mieux s’expatrier ou souffrir pour ses croyances.

    Ce n’était que temples renversés, pasteurs mis à mort ou envoyés aux galères, vieillards, femmes, enfants jetés en prison. Beaucoup se réfugièrent dans les Cévennes ; mais, là encore, l’inquisition les poursuivit, et plus d’un y périt sur le bûcher ou sur la roue. Désespérés, quelques montagnards cévenols s’armèrent, les uns de faux, les autres de fourches, d’autres d’épées ou de fusils ; et, des montagnes de la Lozère, la révolte se propagea dans le pays d’Alais. Ainsi commença la guerre des camisards.

    Comme tous les hommes de parti, les camisards ont été mal jugés : les uns en ont fait des brigands, d’autres des héros, ceux-ci des saints et des prophètes, ceux-là des sacrilèges et des impies. C’étaient de pauvres paysans qui, las d’être rançonnés par le fisc et vexés par les gens de guerre, se battaient pour la défense de leurs biens, de leurs libertés et de leurs vies. Ils en voulaient surtout aux gens d’Église, dont l’intolérance et le fanatisme sollicitaient sans cesse contre eux de nouvelles persécutions. Aussi malheur à ceux qui tombaient entre leurs mains ! De leur côté, les catholiques mirent tout à feu et à sang dans ce pays, n’épargnant ni l’âge ni le sexe. On cite un village où plusieurs femmes enceintes furent égorgées et dont les enfants, arrachés de leur sein, furent portés en procession à la pointe d’un pieu.

    On sait que cette guerre d’extermination dura trois ans. Les camisards marchaient jour et nuit, et par bandes ; ils appelaient frères leurs chefs. Jean Cavalier, qui commandait les bandes de la plaine ou du pays d’Alais, était un garçon boucher à peine âgé de vingt ans. Ardent et courageux, il passait pour un prophète et avait sur ses compagnons un pouvoir absolu. Il eut à combattre le maréchal de Montrevel, ce qu’il fit avec succès ; mais il se rendit à Villars. On dit que le grand roi s’étant fait présenter, le jeune héros, à la vue de son air chétif et de sa petite taille, il haussa les épaules et lui tourna le dos.

    Après ces sanglantes guerres, le pays de Nîmes, d’Alais et d’Uzès jouit d’un long repos ; mais la Révolution y vint réveiller les anciennes passions religieuses : l’histoire du département compte à cette époque de tristes pages.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département du Finistère
    (Région Bretagne)
     
     
    **********
     

    Le plus occidental et le plus maritime des départements bretons, celui du Finistère, était habité, dans la haute antiquité, par un peuple dont le nom même était la traduction de sa position géographique : c’étaient les Osismii, qui avaient pour capitale Occismor. Occismor, en langage celtique, veut dire mer de l’Occident (mor, mer ; oc, occident). Ce peuple faisait partie de la confédération armoricaine. Il était allié des Vénètes, et fut avec eux à la tête de la résistance contre l’invasion romaine.

    Le pays des Osismiens, aussi bien que celui de Vannes, était le foyer du druidisme, et nulle part la nature ne fut plus en harmonie avec ce culte sombre et terrible. L’horreur règne sur ces côtes, et l’habitant de Léon, pensif et retiré en lui-même, semble méditer sur les villes anéanties, les cultes effacés et la lutte terrible que le granit déchiré de son rivage soutient de toute éternité contre un océan furieux. En lui il y a du vieux druide. Il a remplacé par la veste et le bragow-braz le long manteau de lin blanc ; il ne consomme plus sur les dolmens ensanglantés d’homicides sacrifices, mais il est encore familier avec ses menhirs, ses dolmens, ses pierres branlantes ; il s’assied à leur ombre ; il les consulte comme des oracles, et interroge avec anxiété les mouvements de ces rochers énormes, comme si c’étaient des géants pétrifiés qui auraient la connaissance de ce qui échappe aux hommes.

    Qui sait de combien de ménages la pierre branlante de Trégun, près de Concarneau, n’a pas décidé le sort ? Sur son extrémité mobile vient s’asseoir, plein d’inquiétude, le mari soupçonneux, et le branlement de l’étrange machine lui enseigne ce qu’il doit penser de la vertu de sa femme. Avancez-vous dans la presqu’île de Camaret, jusqu’à la pointe de Toulinguet, sur le bord escarpé de la mer : devant vous, sur une pente aride et unie, se dressent 41 colosses alignés sur une longueur de 600 mètres. Perpendiculaires à cette ligne, dirigée de l’est à l’ouest, deux autres s’étendent vers le nord, composées chacune de 12 pierres. Ces masses de granit, inégales et irrégulières, sont hautes de 3 à 5 mètres, et larges de même à la base. Ce monument est, après celui de Carnac, le plus considérable que l’on rencontre en Bretagne.

    Plus loin encore, dans l’île d’Ouessant, on voit, presque à ras de terre, la trace d’un édifice considérable que l’on considère dans le pays comme un temple druidique. C’est un carré long, dirigé de nord-est en sud-ouest, et formé de murailles de près de 2 mètres d’épaisseur ; le grand côté a 100 mètres de long, et le petit côté 50.

    Lieux effrayants que ces temples et ces enceintes druidiques ; terre arrosée de sang humain, où l’on croit voir encore se débattre, dans une agonie minutieusement étudiée par l’impassible druide, la victime humaine frappée au-dessous du diaphragme avec le couteau de pierre, et expirant au milieu du bruit des voix sauvages et des instruments des bardes. Mais cela appartenait à toute la Gaule. Ce qui était plus particulier à l’Armorique, et surtout aux rivages du Finistère, c’étaient les collèges de druidesses. Ils occupaient les îles qui environnent l’Armorique, principalement l’île d’Ouessant (l’Uxantisdes Grecs) et l’île de Batz (la Barsa insula des Latins).

    L’immense douleur qui pénétra l’Armorique, quand elle fut contrainte de courber la tête sous le joug de Rome, a laissé des traces tellement profondes chez le peuple grave et peu oublieux de ce pays, que les enfants de la basse Bretagne chantent encore, après dix-neuf siècles, une sorte d’élégie patriotique, douloureux gémissement des vieux Armoricains lorsqu’ils apprirent le massacre des druides de Vannes, qui fut comme l’immolation de leur antique religion.

    Un druide enseigne l’histoire à un enfant. L’enfant dit : « Chante-moi le nombre dix, que je l’apprenne aujourd’hui. - LE DRUIDE : Dix vaisseaux pleins d’ennemis ont été vus venant de Nantes, malheur à vous ! malheur à vous, hommes de Vannes !... - L’ENFANT : Chante-moi le nombre onze, que je l’apprenne aujourd’hui. - LE DRUIDE : Onze druides armés viennent de Vannes avec leurs épées brisées et leurs robes ensanglantées et des béquilles de coudrier (le coudrier, dans les traditions celtiques, est le symbole ’de la défaite) ; de trois cents il ne reste que onze. »

    Le Finistère fut, avec toute l’Armorique, enclavé, sous Auguste, dans la Lyonnaise ; sous Adrien, dans la troisième Lyonnaise. Mais il est probable que. sa soumission fut fort imparfaite. L’éloignement, la mer, la rigueur du climat, la stérilité du sol furent autant d’obstacles qui s’opposèrent à un établissement bien complet de la domination romaine. Le pays de Léon paraît avoir fait exception, si l’on en croit son nom même (Legio, Legionensis pagus, d’où Léon) et les nombreux débris de constructions romaines qui se remarquent de Morlaix à Brest.

    Dès 409, l’Armorique s’affranchit ; et quand le préfet Exsupérantius, en 416, tenta de la ramener sous la domination romaine, il échoua dans ses efforts ; tout ce qu’il put faire, ce fut d’obtenir un traité d’al, liante avec les Armoricains. C’est à titre d’auxiliaires que ceux-ci se joignirent aux soldats d’Aétius pour combattre Attila, et c’est au même titre, selon toutes les probabilités, que des garnisons romaines demeurèrent dans l’Armorique jusqu’aux derniers temps de l’existence de l’empire romain. Ce qui prouve, au reste, combien la civilisation romaine jeta peu de racines dans le dur sol breton, c’est que ce même pays de Léon, où l’occupation paraît avoir été plus complète qu’ailleurs, est aujourd’hui l’un de ceux qui conservent le plus fidèlement le langage et les mœurs celtiques. C’est comme si vous semiez du blé dans ces landes stériles : vous aurez d’abord quelques épis, mais bientôt le granit et les genêts reprendront le dessus.

    Le christianisme s’établit dans le Finistère à la même époque que dans le reste de la Bretagne. Mais comment ces populations, opiniâtres dans leurs traditions et dures aux changements, qui avaient repoussé, sans presque en rien conserver, cette puissante civilisation romaine, n’auraient-elles pas opposé aussi quelque résistance à la puissance, il est vrai bien plus grande, de la prédication chrétienne ?

    Elles cédèrent, mais ne cédèrent qu’à moitié. Le bas Léon, les îles occidentales du Finistère furent les points de l’Armorique qui résistèrent le plus longtemps au christianisme ; on y trouve encore des paroisses que l’on appelle terre des païens. En plein XVIIe siècle, l’idolâtrie subsistait à Lokrist (Lochrist) et aux îles d’Ouessant ; enfin, même converti, le Breton du Finistère força, en quelque sorte, le christianisme vainqueur à transiger avec le druidisme expirant ; le culte nouveau fut contraint d’hériter de l’ancien et d’en accepter le prestige, pour faire accepter et corroborer le sien : la croix s’éleva, mais sur les menhirs ; les prêtres de Hu et les prêtresses de Koridwen disparurent, mais les fées, ou korrigan, perpétuèrent le souvenir et le nom même de l’antique déesse.

    Le gui ne tombe plus, le sixième jour d’une lune d’hiver, au tranchant de la faucille d’or, dans la sale blanche tendue sous le chêne, mais il a conservé dans les mœurs nouvelles son rang vénéré ; c’est l’herbe de la croix (louzaouen ar groaz), et il guérit la fièvre et donne des forces aux lutteurs. Les fontaines, les chênes ont encore un caractère sacré. Les danses et les feux de l’ancienne fête du Soleil se reproduisent à l’occasion de la Saint-Jean. Toutefois c’est le sort des vaincus d’avoir tort ; et quand une époque religieuse finit, les divinités qu’elle adorait deviennent les mauvais génies de l’époque qui succède. Les fées, quelquefois bonnes, souvent méchantes, n’eurent jamais qu’un caractère religieux fort équivoque ; autour des dolmens ne se promènent plus des druides vénérés, mais voltigent des esprits malfaisants.

    Après la chute de l’empire romain, le pays qui est actuellement le Finistère devint un petit royaume particulier, le royaume de Cornouaille, dont le premier souverain connu est Gradlon le Grand. Gradlon fut un roi conquérant qui étendit sa domination jusque sur Rennes, et même sur une portion du territoire franc. Il s’intitulait en effet : Grallonus, Dei gratia rex Britonum, nec non ex parte Francorum. Un historien du XIe siècle, Raoul Glaber, appelle Rennes la métropole de la Cornouaille, ce qui donnerait à supposer que les successeurs de Gradlon auraient conservé la même étendue de territoire ; opinion, au reste, fort sujette à controverse.

    Ce Gradlon, qui est devenu dans les romans de la Table ronde la fameux Galaor, modèle de valeur et de courtoisie, est représenté par les moines comme un saint et un homme plein de douceur (mitis et agnus), parce qu’il protégea les couvents. C’est sous ses auspices que saint Guignolé fonda le monastère de Landévennec ; saint Guignolé, à qui s’adresse particulièrement la dévotion des femmes stériles. Gradlon avait d’abord pour capitale la ville d’Ys ; après la catastrophe qui fit disparaître cette riche cité, il transporta sa résidence à Kemper, qui devint la capitale de la Cornouaille. Sur le cartulaire du monastère de Landévennec, manuscrit du XIe siècle, on trouve une liste de rois de Cornouaille, parmi lesquels figurent deux autres Gradlon et un Budic, surnommé le Grand.

    La plupart de ces petits monarques se signalèrent par leur esprit entreprenant et par l’indomptable énergie avec laquelle ils soutinrent l’indépendance de l’Armorique. Raoul Glaber, que nous avons déjà cité, appelle Rennes la métropole de la Cornouaille, et donne à supposer par là que cette ville était demeurée sous la domination des successeurs de Gradlon. le Grand ; mais cela n’est point vraisemblable, puisqu’on sait que Rennes avait, bien avant cette époque, des souverains particuliers. Ce qui est certain, c’est que les rapports qui unissaient les habitants de la Cornouaille et ceux de Rennes n’étaient rien moins que des rapports d’amitié. Les purs Bretons du fond de la péninsule ne pardonnaient point aux Rennais leur facilité à accueillir les Francs, et les traitaient assez durement. On ne sait à quelle époque ils cessèrent de porter le nom de rois, et l’on suppose que ce fut au temps des invasions carlovingiennes. En effet, Hoël, qui succéda, en 1066, à Conan II comme duc de Bretagne, était simplement comte de Cornouaille. Il réunit ce comté aux domaines des ducs de Bretagne.

    La partie septentrionale du Finistère était alors un comté particulier, le comté de Léon. Quand Louis le Débonnaire entreprit de soumettre la Bretagne, le fameux Morvan, comte de Léon, et après lui son fils Guiomarch, furent à la tête de la résistance et déployèrent dans la lutte un courage héroïque. L’indépendance de ce comté alla toujours diminuant, à mesure que les ducs établirent leur autorité sur toute la péninsule.

    Le Finistère eut sa part des événements qui agitèrent la Bretagne au moyen âge, et nous rap pellerons plus loin les sièges que ses villes eurent à soutenir. Toutefois, le rôle de ses populations n’eut rien qui le distingue dans l’ensemble de l’histoire. Une seule époque, pour la Cornouaille, tranche sur toutes les autres par l’effrayante accumulation de calamités dont ce pays fut accablé et n’a pu encore se relever : c’est l’époque de la Ligue. Jusque-là, si l’on en croit le chanoine Moreau, la prospérité de cette contrée était merveilleuse ; il avait vu lui-même, chez des bourgeois, un luxe égal à celui des plus grands seigneurs, et dans des ménages de campagnards il avait admiré des hanaps, des plats et des couverts d’argent doré.

    La Ligue porta partout les fureurs de la guerre religieuse, et, en ruinant toute l’autorité royale et toute police régulière ; livra toutes les contrées de la France, particulièrement les plus éloignées, aux dévastations de brigands hardis. C’est alors que le seigneur de Fontenelle porta le ravage dans toutes les campagnes de la Cornouaille. On ne vit plus que châteaux détruits, villes et villages incendiés, récoltes en cendres et terres en friche. Pour recueillir un reste de récolte, les populations étaient obligées de se réunir en armes et de garder les moissonneurs comme en un camp.

    Des malheureux en haillons grattaient la terre pour y trouver quelques grains échappés aux flammes. « Les pauvres gens, dit le chanoine Moreau, n’avoient pour retraite que les buissons où ils languissoient quelques jours, mangeant de la vinette (oseille sauvage) et autres herbages aigrets ; et même n’avoient moyen, de faire aucun feu, de crainte d’être découverts par l’indice de la fumée ; et ainsi mouroient dans les parcs et les fossés, dans les haies et dans les garennes, par les rues et sur les places, où les loups les trouvant morts s’accoutumoient, comme on va voir, à la chair humaine. Il y en avoit qui soutenoient leurs misérables jours en faisant bouillir des orties dans l’eau de mer ; d’autres mangeoient les dites herbes toutes crues, et d’autres dévoroient de la graine de lin, qui leur donnoit une puanteur qu’on sentoit de huit à dix pas, après quoi ils venoient à enfler et à jaunir par tout le corps, et de cette enflure peu échappoient qui n’en mourussent.

    « On ne trouvoit autre chose que trépassés par les chemins, partie ayant encore la vinette ou graine de lin dans la bouche, partie déjà mangés des loups et quelques-uns tout entiers, jusqu’à la nuit qu’ils leur servoient d’aliments, sans qu’ils eussent de sépulture. Les plus misérables agonisants, presque tout nus, fors quelques drapeaux pour couvrir leur honte, sans logement ni couverture que les hangars ou étaux publics, éherchoient du fumier où ils s’enterroient dedans, grelottant la fièvre, et où toutefois ils n’estoient guère de temps qu’ils n’enflassent fort gros avec cette couleur qui les faisoit incontinent mourir... C’estoit un mal de tête et de coeur qui ne produisait aux malades ni aux morts aucune marque extérieure, si ce n’est qu’ils jaunissoient du visage. Le mal jaune emportait son homme en vingt-quatre heures ; et si le malade passoit le troisième jour, il en échappoit. »

    Les loups furent le quatrième fléau qui désola la basse Cornouaille après les brigands, après la famine, après la peste. On ne saurait dire tous les maux qu’ils y causèrent. « On les estimeroit des fables, et non des vérités. S’estant habitués à vivre de chair et de sang humain par l’abondance :des cadavres que leur servit d’abord la guerre, ils trouvèrent cette curée si appétissante que dès lors et dans la suite, jusqu’à sept et huit ans, ils attaquèrent les hommes estant même armés et personne n’osoit plus aller seul. Quant aux femmes et enfants, il les faillait bien enfermer dans les maisons ; car si quelqu’un ouvroit la porte, il estoit le plus souvent happé jusque sur le seuil. Et s’est trouvé plusieurs femmes au sortir, tout près de leur de-meure, pour lâcher de l’eau, avoir eu la gorge coupée sans pouvoir crier à leurs maris, à trois pas d’elles, en plein jour !... La paix faite, les portes des villes demeurant ouvertes, les loups s’y promenoient toutes les nuits jusqu’au matin...Ils avaient ’cette finesse de prendre toujours à la gorge, si ’faire se pouvoit, pour empêcher leurs victimes de crier. :. Dès le commencement de leurs furieux ravages, ils ne laissèrent dans les villages aucun chien, comme si par leur instinct naturel ils eussent projeté qu’ayant tué les gardes, qui sont les chiens, ils auroient bon marché des choses gardées." Ces finesses des loups les faisaient prendre par les Bretons pour des soldats trépassés qui ressuscitaient pour affliger les vivants, surtout des soldats de Fontenelle. Aussi le peuple les appelait-il tut-bleiz, c’est-à-dire gens-loups.

    Voilà, certes ; un tableau digne de figurer dans les annales des grandes désolations, et qui ne pâlirait point à côté des pestes célèbres d’Athènes, de Florence ou de Marseille. Le Finistère eut bien de la peine à se relever de pareilles calamités, et ce n’est qu’au XIXe siècle, qu’il a conquis, par le travail et l’énergique application de ses habitants , une prospérité qu’il n’avait jamais connue.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département de l’Eure-et-Loir
    (Région Centre)
     
    *************
     

    Le département d’Eure-et-Loir, souvent désigné, dans le langage vulgaire, sous le nom de Beauce ou de pays Chartrain, se présente aujourd’hui aux regards du voyageur ou aux souvenirs de ceux qui l’ont parcouru sous un aspect bien différent de celui qu’il eut autrefois.

    Dans ces plaines immenses couvertes de riches moissons, dans ces gracieuses vallées parsemées de riantes habitations, sillonnées de routes faciles, étalant les plantureux produits d’une culture intelligente et Variée, il est difficile de reconnaître les épaisses et sombres forêts, les landes incultes et désertes, les marais fangeux inabordables, dont se composait le territoire des anciens Carnutes. Cette tribu de la grande confédération gauloise trouva, tout à la fois, dans la nature du sol qu’elle occupait et dans l’exaltation de ses sentiments religieux, les moyens d’exploiter le culte druidique à son profit.

    C’est au fond de grottes ou cavernes cachées dans les profondeurs des bois, sur d’énormes blocs de pierre roulés dans les endroits les plus solitaires, et dont une terreur superstitieuse rendait les abords plus inaccessibles encore, que s’accomplissaient les mystères de Teutatès. Comme les prêtres de l’Inde et de l’Égypte, comme ceux de l’antique Cybèle, les druides de la Gaule trouvèrent bientôt dans l’ignorance et la crédulité populaires les éléments d’une domination souveraine ; près de leurs temples barbares, près de leurs grossiers autels, ils établirent des collèges où les adeptes étaient préparés à l’initiation.

    Cette province des Carnutes devint donc le centre religieux du culte druidique, et plus tard le dernier boulevard de la nationalité celtique pendant l’invasion romaine et les premiers envahissements du christianisme. Il existe encore dans le département de nombreux vestiges des monuments de cette période historique. La garenne de Poisvilliers conserve, sur une éminence assez élevée, la trace de fossés larges et profonds qui entouraient ce qu’on nomme encore dans le pays le Vieux-Château, et ce que les archéologues reconnaissent pour l’ancien collège des druides.

    On a retrouvé à Dreux et à Fermaincourt les ruines d’anciennes écoles, et dans la forêt d’Ivry les assises d’un vaste édifice qu’on suppose avoir été l’habitation du grand prêtre. Les environs de Chartres et la commune de Lèves sont surtout riches en souvenirs de cette époque : outre les galgals, dolmens et cromlechs, qui sont très nombreux, on cite encore la montagne des Lienes, la caverne qui s’ouvre au levant sur les bords de l’Eure, près d’une fontaine qui passait pour sacrée, la grotte de Chartres, creusée au sommet de la montagne où s’élève la cathédrale actuelle ; enfin, les tumulus de Goindreville et de Morancez, les autels encore debout aux hameaux de Changé et de La Folie, les dolmens si célèbres de Cocherel et de Quinquempoix, attestent à chaque pas le caractère religieux de la contrée et l’importance que la nation des Carnutes avait puisée dans cette espèce de concentration du pouvoir sacerdotal.

    L’histoire manque de données positives sur la durée de ce régime ; le bruit des armes romaines trouble pour la première fois le religieux silence de ces mystérieuses forêts. C’est aux clartés de la civilisation qu’apportent avec eux les conquérants, qu’il nous est donné de lire les premières pages de notre histoire nationale. Les mœurs des Carnutes, leur costume, l’aspect du pays, les cérémonies religieuses, ne nous sont révélés que par leurs vainqueurs.

    Nous regrettons de ne pouvoir ajouter à notre récit quelques pages sur l’organisation théocratique de cette partie de la Gaule, sur les bardes, sur les prêtresses inspirées, sur les barbares sacrifices inondant de sang humain ces pierres levées, ces autels séculaires, que le lierre et la mousse recouvrent aujourd’hui ; nous voudrions pouvoir évoquer devant nos lecteurs ces poétiques cérémonies, ces processions pompeuses qui, le sixième jour de la lune de décembre, signalaient chez nos ancêtres le retour du nouvel an, alors que, précédé de deux taureaux blancs, entouré des prêtres, des sacrificateurs, des saronides et de leurs élèves, suivi d’un long cortège de députés qu’envoyaient chaque ville et chaque province, le chef des druides, avec ses hérauts vêtus de blanc, une branche de verveine à la main, allait couper le gui sacré avec sa serpette d’or. Une étude de l’âge druidique ne serait nulle part mieux à sa place que dans l’histoire du pays Chartrain ; mais l’espace nous manque, et bien peu de lignes nous restent pour les dix-huit siècles que nous avons encore à résumer.

    L’an 56 avant J.-C., César pénètre dans les Gaules, apportant la vengeance de Rome aux descendants de Brennus. Les Carnutes ne se laissèrent point décourager par les premières victoires des légions romaines. La mort de Clodius ayant rappelé César en Italie, une vaste conspiration s’organisa clans le pays Chartrain ; les druides et leurs émissaires se répandirent dans la Gaule, excitant les esprits au nom de la religion et de l’indépendance nationale ; les provinces répondirent à cet appel ; l’Auvergne se signala par l’entraînement de sa population presque entière.

    C’est elle qui donna à l’insurrection son chef illustre Vercingétorix ; c’est au pied de ses montagnes que se livrèrent les grandes batailles ; mais le foyer de l’incendie était dans le sanctuaire. druidique, et c’est du fond de leurs inaccessibles retraites d’Eure-et-Loir que les prêtres dirigeaient le mouvement suscité par eux. Leur influence, quoique affaiblie, survécut au triomphe des Romains ; quelques siècles plus tard, nous voyons les superstitions séculaires de la Gaule trouver dans le pays de Chartres leurs derniers défenseurs contre les envahissements du christianisme. :La ténacité aux vieilles croyances, la fidélité au culte du passé, tel est donc le caractère du pays dans cette première période de son histoire ; nous verrons le sol se transformer, les temples du Christ remplacer enfin les sanglants et grossiers autels de Teutatès ; mais nous retrouverons dans les mœurs et dans les annales de la contrée la foi plus pure, mais aussi obstinée, le même fanatisme des traditions se transmettre de génération en génération jusqu’à nos jours.

    Le territoire des Carnutes faisait partie de la quatrième Lyonnaise, lorsque les Francs succédèrent à la .domination romaine. Les terres furent partagées entre les chefs vainqueurs et les ministres de la religion qui avaient si puissamment concouru aux succès de Clovis ; l’érection des comtés, l’établissement des évêchés, la fondation des prieurés et des abbayes, sont les faits qui caractérisent le règne des deux premières dynasties.

    Comme le reste de l’ancienne Neustrie, les pays dont s’est formé ce département furent ravagés par les Normands ; nous nous contentons ici de mentionner le fait sans entrer dans des détails qui sont toujours et partout les mêmes. La formation des grands fiefs féodaux divisa la contrée en quatre grands comtés du Perche, de Dreux, de Chartres et de Dunois, dont les histoires spéciales constituent l’histoire du département.

    Le premier seigneur héréditaire du Perche fut Yves de Bellesme, comte d’Alençon, qui mourut en 926 ; il était issu de la maison de Bellesme qui possédait viagèrement depuis longtemps la petite province du Perche avant de l’obtenir de Charles le Simple à titre héréditaire ; la réunion dans la même famille des comtés du Perche et d’Alençon met une certaine confusion dans les annales de la contrée qui nous intéresse présentement ; nous nous bornerons donc à constater que saint Louis, en donnant en apanage à son frère Pierre le comté d’Alençon, y joignit le comté du Perche, d’où il résulta que les aînés de cette branche royale portèrent souvent le titre de comtes du Perche, comme on peut le remarquer dans le célèbre procès intenté au duc d’Alençon, sous les règnes de Charles VII et de Louis XI. L’ancienne coutume du Perche, qui a régi le pays jusqu’en 1789, avait été rédigée pour la première fois en 1505, par autorité du roi, sous René, duc d’Alençon, comte du Perche, et modifiée en 1558, sous Henri II. La province se subdivisait en trois cantons ; Nogent-le-Rotrou en était la ville la plus importante.

    Le Dunois, qui sépare le pays Chartrain de l’Orléanais proprement dit, fut, dès l’origine des temps féodaux, possédé par des seigneurs dont se rendirent indépendants leurs lieutenants, les vicomtes de Châteaudun, capitale de la contrée ; le Dunois fut réuni par les comtes de Blois à leurs domaines, qui passèrent au XIIIe siècle à la maison de Châtillon ; Gui II, le dernier héritier de cette famille, vendit ses deux comtés, vers la fin du XIVe siècle, à Louis de France, duc d’Orléans, frère de Charles VI. Ce prince venait alors de recevoir du roi la vicomté de Châteaudun, confisquée sur Pierre de Craon, assassin du connétable de Clisson.

    Louis, devenu ainsi possesseur de tout le Dunois, eut pour héritier Charles d’Orléans, son fils ; celui-ci, fait prisonnier par les Anglais, reçut pendant sa captivité, de son frère naturel, Jean, des services qu’il récompensa par la cession du comté de Dunois et de la vicomté de Châteaudun. Ce nouveau comte Jean est le fameux bâtard de Dunois, qui s’acquit une si glorieuse réputation dans les guerres de Charles VIl contre les Anglais. Il devint la tige de la maison d’Orléans-Longueville, dont onze descendants possédèrent successivement la province de Dunois. La famille s’étant éteinte au commencement du XVIIIe siècle, dans la personne de la duchesse douairière de Nemours, l’héritage échut à un fils naturel du comte de Soissons, oncle de la duchesse ; et la fille unique de l’héritier porta le comté en dot dans la maison de Luynes où il est resté jusqu’à la Révolution. Nous aurons occasion, en racontant l’histoire de Châteaudun, de compléter cette notice sommaire.

    Un des barons les plus habiles à exploiter l’agonie de la race carlovingienne fut Thibaut le Tricheur ; ce surnom indique assez de quel esprit rusé, cupide et envahisseur il était animé. Vers l’an 920, ce seigneur, déjà comte de Tours et de Valois, s’empara du comté de Chartres, qui avait été cédé au duc de Normandie par le traité de Saint-Clair-sur-Epte. La famille resta en possession de ce fief jusqu’en 1286 ; il échut alors à la veuve d’un comte d’Alençon qui le vendit à Philippe le Bel.

    Ce prince le donna en apanage à Charles, son frère, comte de Valois, dont le fils, Philippe, étant devenu roi de France, le réunit une seconde fois à la couronne. En 1528, le comté de Chartres fut érigé en duché par François Ier, puis engagé par Louis XII pour 250 000 écus d’or, à l’époque du mariage de sa fille Renée avec Hercule d’Este, duc de Ferrare. En 1623, le duché de Chartres fit encore retour à la couronne, et fut compris dans l’apanage de Gaston, duc d’Orléans, frère de Louis XII ; il fit ensuite partie de celui d’un autre duc d’Orléans, Philippe, frère de Louis XIV, dont la postérité l’a possédé jusqu’à la Révolution.

    Quoique dépouillé de ses privilèges les plus essentiels, le titre de duc de Chartres a été religieusement conservé dans la famille d’Orléans ; Louis-Philippe, depuis roi de France, après l’avoir porté jusqu’à la mort de son père, le transmit à son fils aîné qui ne le quitta, à l’avènement du roi son père au trône, que pour le titre de duc d’Orléans, attaché au chef de la famille. Enfin, quoique le titre de duc d’Orléans ait été échangé depuis contre celui de comte de Paris pour l’héritier présomptif de la couronne, le second fils dit prince royal reçut et porte le titre de duc de Chartres.

    Le comté de Dreux, formé de l’ancien pays des Durocasses, couvert autrefois de forêts comme le pays Chartrain, a une histoire commune avec cette contrée jusqu’à la séparation des grands fiefs. C’est en 1031 que nous ’rencontrons les premiers documents constatant l’existence d’un comté de Dreux. Ses premiers possesseurs furent les comtes du Perche. En 1378, une dame de cette maison le vendit au roi Charles V. Engagé plusieurs fois, dans les temps difficiles, ravagé ou occupé par les Anglais, il ne rentra dans le domaine royal qu’en 1551. Henri III le donna en apanage à son frère, le duc d’Alençon ; à la mort de celui-ci, il passa à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui le transmit à son fils Louis, tué à la bataille de La Marfée, près de Sedan ; en 1641. Enfin, sauf quelques droits particuliers sur la ville de Dreux, le comté fut définitivement et complètement réuni à la couronne vers la fin du XVIIe siècle.

    La longue lutte contre les Anglais, les guerres de religion, quoique se rapportant à l’histoire générale du département, trouveront leur place dans la notice consacrée à chaque ville principale, à propos des épisodes dont elles furent le théâtre.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le département d’Eure-et-Loir fut un des plus éprouvés par le fléau de l’invasion. La plupart de ses villes et bourgades eurent à subir la présence de l’ennemi, et des combats sanglants furent livrés sur divers points de son territoire, notamment à Châteaudun, aux environs d’Orgères, à Nogent-le-Rotrou et à La Fourche.

    L’armée envahissante (3e armée) était commandée par le prince royal Frédéric-Guillaume. Le 18 octobre, la 22e division d’infanterie allemande, la 4e de cavalerie, sous les ordres du général de Wittich, ayant reçu pour mission de rallier l’armée au blocus de Paris, en passant par Chartres et Dreux et en rejetant les ’troupes que l’on pourrait trouver, arrivaient devant Châteaudun, ville défendue par les francs-tireurs de Lipowsli et par les habitants. Un violent combat s’engagea et la ville fut en partie réduite en cendres. A l’article que nous consacrons plus loin à Châteaudun, nous raconterons en détail les péripéties de ce brillant fait d’armes. Le 20 octobre, les troupes allemandes, qui s’étaient emparées de Châteaudun, bombardaient et traversaient Illiers, continuant leur marche sur Chartres, qu’elles occupèrent le 21. Parmi les localités où l’ennemi s’établit, nous nous contenterons de citer : Maintenon, Dreux, Nonancourt, Voves, Brou (25 novembre), Janville, Orgères. (29 novembre), Bonneval et Courville.

    Les pertes éprouvées par le département d’Eure-et-Loir, pendant cette triste période de notre histoire, se sont élevées à la somme énorme de 35 499 427 fr. Quoi qu’il en soit, la paix dont a joui. la contrée pendant près de deux siècles a transformé son aspect ;au XIXe siècle, une grande partie de ses bois a été rasée ; le voisinage de l’Ile-de-France et de Paris, ces grands centres de population, offrant aux céréales un débouché assuré et avantageux, le sol défriché s’est couvert de riches moissons ; c’est à juste titré que la Beauce est appelée le grenier de Paris.

    Plaines immenses livrées à la grande culture, riantes vallées où chaque paysan a son verger, son marais et sa vigne ; petites villes où se concentre le commerce des campagnes environnantes, telle est la physionomie générale d’Eure-et-Loir au XIXe siècle. Quant au caractère des habitants, il participe, comme partout, de la différence des localités. Les mœurs patriarcales se sont conservées plus pures, plus austères chez les laboureurs, vivant souvent encore d’une vie commune, maîtres et serviteurs, dans leurs grandes termes isolées. L’habitant des vallées, le Percheron surtout, est bien plus accessible aux influences de la civilisation moderne : son vieil esprit gaulois se prête merveilleusement à l’intelligence des affaires ; il est spirituel, fin et quelque peu rusé ; il y a un proverbe qui dit : Il entend à demi-mot, il est de Châteaudun.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département de l’Eure
    (Région Haute-Normandie)
     
    ************

    Le territoire qui forme aujourd’hui le département de l’Eure était habité, au temps de Jules César, par deux peuples de la Gaule celtique : les Aulerci Eburovices, groupés autour de la ville qui est devenue Évreux, et les Velocasses, répandus dans la contrée appelée depuis Vexin. Le Vexin se trouva divisé en deux parties après la cession, faite par Charles le Simple au chef normand Rollon, de l’ancienne Neustrie, en 911 ; le Vexin normand a été réuni en 1790 au département de l’Eure ; il forme l’arrondissement des Andelys. Les Aulerques (Aulerci) et les Vélocasses (Velocasses) prirent part aux guerres contre César. Clovis, le premier, pénétra jusque dans cette province et la rangea sous sa domination. Parmi ses successeurs, Dagobert et Clotaire III résidèrent quelquefois au château d’Étrépagny.

    Pendant la période mérovingienne, la foi chrétienne se développa sur le territoire des Aulerci et des Vélocasses, et les évêques d’Évreux acquirent une grande importance. Au nombre des abbayes fondées à cette époque dans le diocèse d’Évreux, on distingue celle de Saint-Taurin, qui s’éleva probablement vers la fin du Vile siècle, sur le bord du grand chemin, en dehors de la ville, à l’emplacement qu’occupait le tombeau du premier évêque d’Évreux, dont le corps fut levé et déposé dans un reliquaire. Quelques années plus tard s’éleva le monastère de la Croix-Saint-Leufroy.

    On rapporte qu’en l’année 674 saint Adrien, évêque de Rouen, étant parti de cette ville pour aller, dit la légende, rendre compte au roi de quelques affaires dont il avait été chargé, passa par le territoire d’Évreux. Alors accablé par l’âge et les infirmités, il ne pouvait plus monter à cheval, et il voyageait dans une litière traînée par deux mulets ; de temps en temps, il s’arrêtait dans les divers pays qu’il parcourait et instruisait les populations accourues pour recevoir sa bénédiction. Il était parvenu près de la rivière d’Eure, dans un village du nom de Nadud, en un lieu où deux chemins se coupaient en forme de croix ; les mulets s’arrêtèrent tout court et refusèrent d’aller plus avant, quoiqu’il n’y eût aucun obstacle et que le chemin fût beau.

    Le saint, plein d’étonnement, descendit et pria ; à peine avait-il commencé d’élever ses yeux vers le ciel, qu’il vit une croix toute brillante de lumière et qu’il sentit son esprit éclairé d’une céleste inspiration qui lui apprit que Dieu avait choisi ce lieu pour être la retraite d’un grand nombre de solitaires. Aussitôt il commanda qu’on lui apportât de quoi faire une croix, et, à défaut d’autre bois, il brisa en deux l’aiguillon dont un paysan se servait pour exciter ses bœufs, éleva un tertre de gazon et y plaça la croix avec de saintes reliques. Bientôt le lieu consacré devint le théâtre de prodiges ; pendant la nuit, une colonne de feu y répandait une clarté miraculeuse, et des malades étaient guéris par le contact de la croix plantée par le saint.

    Une chapelle fut élevée pour perpétuer la mémoire de ces prodiges, et, quelque temps après, saint Leufroy y fonda un monastère dont il fut le premier supérieur, et qu’il illustra par ses vertus. Ainsi, pieuse et dévouée à l’Église -tomme le reste de la Neustrie, la contrée dont nous nous occupons vivait paisible ; toute son histoire se résumait dans la succession de ses évêques, respectés de tous, et dans les prodiges sans nombre que les, rares monuments de cette époque nous ont légués ; elle avait mérité le nom de nouvelle Thébaïde, quand le calme dont elle jouissait fut troublé par les invasions normandes du Ville et du IXe siècle ; ce furent surtout les parties septentrionales de la Gaule et les villes situées sur le cours des fleuves qui eurent à souffrir des incursions de ces terribles pirates ce’ département, que traversent la Seine et l’Eure, fut plus que tout autre maltraité par les barbares.

    En l’année 844, Rouen et son diocèse, dont faisaient partie les villes de Gisors, des Andelys, d’Étrépagny et tout ce qui, dans le département de l’Eure, est situé sur la rive droite de la Seine, furent saccagés. Le diocèse d’Évreux ne fut pas épargné non plus par le fléau. Guntbert était alors évêque de cette ville ; il assista avec son métropolitain Gombault, qui prenait pour la première fois le titre ’d’archevêque, à deux conciles tenus à Paris en 847 et 853, pour prévenir le retour des barbares du Nord. Charles le Chauve éleva une forteresse à Pont-de-l’Arche l’année suivante (854) et fit jeter un pont sur la Seine pour barrer le passage à leurs barques.

    Cependant ils reparurent en 870, puis en 876. Cette fois, ils étaient conduits par le chef qui établit définitivement dans la Neustrie la domination normande. Le Scandinave’ Roll ou Rollon, chassé par un roi danois des États qu’avait possédés son père, se mit à la tête d’une émigration de ses compatriotes, aborda en France en 876, ravagea pendant quelques années les côtes de la Bretagne et de la Neustrie, puis remonta la Seine, pilla sur son passage Jumièges, Rouen, Pont-de-l’Arche, où il battit l’armée du roi Charles le Chauve, commandée par le duc Renault ; puis il vint assiéger Paris.

    Ce fut pendant la durée du siège qu’il dirigea vers Évreux une expédition dans laquelle il se rendit maître de cette ville (892). Déjà Rouen était en son pouvoir ; cette ville et son archevêque avaient mieux aimé se soumettre aux Normands et leur payer un tribu t que d’être sans cesse exposés à leurs pillages ; des négociations furent ouvertes, par l’intermédiaire de l’archevêque Francon, entre le chef barbare et le roi Charles le Simple pour traiter de la cession de toute la province. Le Carlovingien ne sacrifiait rien de sa puissance effective en abandonnant une contrée où son autorité avait cessé d’être reconnue, et, en échange de cet abandon, il acquérait un allié et protégeait toute la Gaule contre les invasions de nouveaux Normands, puisque les compagnons de Rollon étaient intéressés à défendre leur conquête. Le chef normand promit d’épouser Giselle, fille du roi de France, se convertit au christianisme et obtint toute la partie de la Neustrie qui s’étend au nord de la Seine, depuis les rivières d’Epte et d’Andelle, et, au midi de ce fleuve, tous les pays situés entre la Bretagne, le Maine et l’Océan.

    Ce fut en 911 que ce traité fut signé dans la ville de Saint-Clair-sur-Epte. Le pirate, devenu maître d’une des plus riches provinces de la France, se montra, par sa sagesse, digne de sa fortune ; il releva les cités que lui-même avait détruites avant de devenir maître de la contrée ; Évreux fut de ne nombre ; il se fit sincèrement chrétien et enrichit les églises de donations nombreuses. Cependant il ne put empêcher que ses anciens compagnons qui avaient reçu avec lui le baptême ne s’emparassent des abbayes et des évêchés ; peut-être même favorisa-t-il ce nouveau clergé pour placer toute la Neustrie plus directement sous son influence ; de grands désordres résultèrent de cette nouvelle organisation.

    Guillaume Longue-Épée, fils de Rollon, lui succéda. Passionné pour les exercices de la chasse, il fit construire au milieu de la forêt de Lyons un pavillon qui devint, depuis, le château de Lyons et le rendez-vous de chasse du duc de France Hugues le Grand, de Hébert, comte de Senlis ; de Herbert, comte de Vermandois, et de Guillaume, comte de Poitou. Richard, âgé seulement de dix ans, succéda, en 944, à Guillaume Longue-Épée, et, en 947, il eut avec le roi Louis IV une entrevue à Saint-Clair-sur-Epte.

    Les deux princes conclurent un traité par lequel le Vexin normand, qui jusqu’alors avait appartenu aux ducs de Normandie comme province séparée, fut réuni au duché. Hugues le Grand ; duc de France, profita de la minorité de Richard pour lui enlever le comté d’Évreux ; Louis d’Outre-Mer voulut à son toué essayer de reconquérir tout le duché de Normandie et commença par s’emparer d’Évreux, sous prétexte de restituer au jeune duc cette portion de ses États ; puis il se saisit de sa personne et le fit transporter à Laon ; le comte de Senlis, vassal de Hugues, enleva Richard. Le duc de France usa de cet avantage pour faire épouser au duc normand sa fille Emma, et ce mariage fut célébré dans la cathédrale de la ville d’Évreux, qui s’était délivrée du joug des Français.

    Après Louis IV, son fils Lothaire fit de nouvelles entreprises sur les États normands ; il vint assiéger Évreux, s’en empara et donna cette ville à Thibaud, comte de Chartres, l’un des seigneurs qui lui étaient restés fidèles ; mais Richard ne. tarda pas à la recouvrer. Richard rebâtit Évreux, releva ses églises, qui avaient été détruites dans les précédentes irruptions, et la donna, avec le titre de comté, à son fils naturel Robert, et 989. Ce même Robert obtint de son père l’archevêché de Rouen, en même temps que le comté d’Évreux.

    Philippe-Auguste enleva ce comté, en 1193, au comte Amaury III, pour le donner à Jean sans Terre, alors son allié, avec la ville d’Évreux ; ce prince, comptant regagner, par une horrible perfidie, les bonnes grâces des Anglais, invita à un festin les officiers de la garnison française, les fit massacrer et passa au fil de l’épée tous les soldats. Le roi de France, en ce moment occupé au siège de Verneuil, s’empressa d’accourir, reprit la ville et la mit en cendres, puis il conquit presque tout le reste du comté. Amaury fit, en 1200, à Philippe, une cession complète de ses possessions ; le comté d’Évreux fut de la sorte réuni à la couronne.

    Il en fut détaché environ un siècle après (1307) par Philippe le Bel en faveur de Louis, fils de Philippe le Hardi. Le nouveau comte servit fidèlement son frère et se distingua dans la guerre contre les Flamands. Plein de sagesse, il pensait qu’un prince n’est grand qu’à la condition de rester soumis à Dieu, au roi et aux lois. Il eut pour successeur, en 1319, son fils Philippe, qui mérita le surnom de Bon ou de Sage. Ce comte avait épousé la princesse Jeanne, fille unique du roi Louis le Hutin et qui prétendait par son père au royaume de Navarre et au comté de Champagne et de Brie. Cette princesse obtint seulement, en 1328, la Navarre, qui passa, en 1349, à son fils, Charles le Mauvais, déjà comte d’Évreux depuis 1343.

    La vie agitée de ce prince se passa presque tout entière en dehors de son comté, et la bataille de Cocherel, qu’il perdit le 16 mai 1364, est le seul fait important qui se soit passé sous lui dans le pays d’Évreux. Charles V confisqua, en 1378, les possessions de Charles le Mauvais en Normandie ; mais le roi Charles VI restitua au fils du roi de Navarre, Charles II le Noble, le comté d’Évreux ; ce prince le rétrocéda au roi, en échange d’une rente de 12 000 livres à tenir en duché-pairie avec le titre de Nemours.

    Sous ce règne désastreux de Charles VI, les Anglais, victorieux à Azincourt (1415), se répandirent par toute la France et reprirent la Normandie. Après la mort de ce roi, le dauphin Charles VII, dépossédé, en vertu du traité de Troyes, s’efforça inutilement de repousser cette grande invasion anglaise jusqu’au moment où Jeanne d’Arc lui prêta son merveilleux secours ; ses troupes furent battues à Verneuil, par le duc de Bedford, en 1424. Mais lorsque le siège d’Orléans eut été levé, les Français obtinrent des succès presque aussi constants que l’avaient été jusque-là leurs revers.

    La Normandie fut cependant l’une des dernières provinces que perdirent les Anglais ; ils ne furent chassés d’Évreux qu’en 1441. La fin du règne de Charles VII et les règnes suivants ramenèrent, avec le calme, un peu de prospérité jusqu’à l’époque de la Ligue. La paix ne fut troublée momentanément que sous Louis XI, par le soulèvement de quelques villes dans la guerre du Bien public. Lorsque la Réforme de Calvin s’introduisit en Normandie, le diocèse d’Évreux dut à la sagesse de ses prélats d’être préservé de l’hérésie.

    L’évêque Ambroise Le Veneur visitait souvent, pendant la nuit, les villes et les villages de son diocèse pour voir si l’erreur ne s’y produisait pas. Son successeur, Claude de Saintes, eut la prudence de consentir à réformer le Bréviaire, le Rituel et le Missel d’Évreux, où se trouvaient plusieurs préceptes indignes de la sainteté de la religion. Mais ce pasteur pieux et savant exagéra son zèle religieux au moment où Henri IV fut appelé au trône par la mort de Henri III en 1589 et engagea Évreux dans là ligue contre le roi protestant. Tous les bourgeois s’unirent à’ l’évêque ; ils s’armèrent et s’emparèrent du château d’Harcourt en 1590 ; celui de Neubourg fut également emporté, la ville de Conches fut saccagée ; mais Breteuil se défendit courageusement, et le maréchal de Biron vint sommer Évreux de se rendre.

    Après quelques pourparlers et un peu d’hésitation, les habitants ouvrirent leurs portes, et l’évêque s’enfuit à Louviers (janvier 1591). Henri IV ne tarda pas à venir en personne dans le comté d’Évreux ; il y gagna sur Mayenne la bataille d’Ivry (1591), s’empara de Louviers, fit prisonnier l’évêque d’Évreux et le transféra au château de Caen, puis à Crèvecoeur, près de Lisieux. Dans les premières années du XVIe siècle, Henri IV visita, avec Marie de Médicis, la plupart des villes de Normandie et, entre autres, Évreux. Le calme se rétablit dans le diocèse, et il ne fut plus troublé que par quelques soulèvements qui eurent lieu en 1649, à l’époque de la Fronde. Le duc de Longueville, gouverneur de Normandie, se révolta et entraîna dans sa rébellion les villes de son gouvernement. François d’Harcourt, marquis de Beuvron, lieutenant général du roi en Normandie, vint mettre le siège devant Évreux ; les bourgeois résistèrent pendant une année environ ; l’emprisonnement des princes de Condé et de Conti et du duc de Longueville (1650) leur fit déposer les armes ; l’évêque, qui s’était déclaré contre la Fronde, rentra dans la ville, et le diocèse jouit d’une longue paix jusqu’en 1789.

    Le département de l’Eure, formé en 1790, accueillit avec faveur la Révolution jusqu’au moment où les girondins furent renversés par la Montagne. A ce moment, une armée fédéraliste s’organisa et fut conduite jusqu’à Vernon par le général Wimpfen et le marquis de Puisaye. Le général républicain Schérer eut l’avantage en diverses rencontres ; la guerre se reporta dans la Bretagne et dans la Vendée, et depuis ce temps jusqu’à nos jours la paix ne fut plus troublée dans le département de l’Eure jusqu’à la funeste guerre de 1870-1871.

    Lorsque Metz eut succombé et qu’elle eut été livrée plutôt que défendue par le maréchal Bazaine, les troupes du prince Frédéric-Charles, après avoir envahi la Flandre et la Picardie, entrèrent en Normandie ; l’arrondissement des Andelys, situé sur la rive droite de la Seine, fut un des premiers pays normands occupés par les Allemands ; mais ce ne fut pas sans résistance. Le 30 novembre 1870, le général Briand leur livra même un combat heureux et les délogea d’Étrépagny ; mais il fut rappelé sur un autre point par des ordres supérieurs ; l’ennemi revint en force, reprit ses positions et continua sa marche sur Rouen. Évreux fut occupé par l’ennemi, mais il n’eut pas à subir de violences ; et lorsque les Allemands eurent évacué le département, ils lui avaient fait subir une perte de 10 516 053 fr. 90, en réquisitions, impôts, amendes et dommages.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département de la Drôme
    (Région Rhône-Alpes)
     
    **********
     

    Diverses peuplades gauloises habitaient anciennement le territoire dont le département de la Drôme a été formé : les Segalauni, sur la rive gauche du Rhône, depuis la rive droite de l’Isère, jusqu’au Houblon ; les Tricastini, entre le Roubion et l’Aygues, sur les bords du Rhône ; les Vertacomiri, dans les montagnes du Vercors ; les Voconces, sur la pente des Alpes ; les Triulates, dans le Royannais, et les Tricorii, au nord des Voconces.

    Toutes ces peuplades avaient chacune ses lois et ses chefs ; mais, divisées en temps de paix, elles se confédéraient dans la guerre. Bellovèse, marchant vers les Alpes, se rendit chez les Tricastini ; de là, il entra sur le territoire des Voconces, et il paraît qu’il entraîna une de leurs peuplades, les Vertacomiri, qui, suivant Pline, fondèrent Novaria(aujourd’hui Novare) en Italie. Annibal traversa le pays des Tricastini et des Tricorii. Sur presque toute la route, les lieux où il s’arrêta s’appellent encore aujourd’hui le camp d’Annibal.

    Ravagé par les Cimbres et les Teutons, ce pays fut des premiers conquis par les Romains. Il fit d’abord partie de la Province, puis de la Viennoise. Rome s’efforça de réparer, par de grandes fondations, les maux de la conquête : elle fit participer aux bienfaits de la civilisation les habitants, que le voisinage des Phocéens y avait déjà préparés ; elle polit leurs moeurs, construisit des voies et des aqueducs, éleva des édifices. Il y eut des colonies à Valence, à Die, à Nyons, à Lue, à Saint-Paul-Trois-Châteaux. La grande voie romaine ou Domitienne traversait la Berre près de Duzera(Donzère), débouchait, par les combes de cette localité, dans les plaines d’Acusio(Montélimar), d’où elle se. dirigeait sur la station de Batiana, aujourd’hui Bance, dans le territoire de Mirmande. Après avoir longé la colline de Livron, au couchant, elle passait à Ambonil (Umbunum), rejoignait la route de Valence à Die sur le territoire d’Étoile, au quartier de Bosse, et passait à Valence, à Châteauneuf, à Tain, Saint-Vallier, Bancel, Roussillon, etc.

    Pendant que le génie romain colonisait ce pays, le passage des légions qui se disputaient l’empire, et les fréquentes irruptions des peuples du Nord le couvraient de sang et de ruines. Prétendants et barbares le traitaient en pays conquis ; et quand, vers la fin du ne siècle, il commença à connaître le christianisme, il l’accueillit comme un libérateur. Valence, Die, Saint-Paul-Trois-Châteaux, eurent leurs églises et leurs martyrs.

    Après les Wisigoths en 412, les Alains en 430, les Bourguignons vinrent, en 460, se fixer dans le Valentinois et y fondèrent un royaume qui dura jusqu’au milieu du VIIIe siècle ; mais à peine délivré de leur joug par les rois francs, ce pays eut à subir les Sarrasins. Vieillards, femmes, enfants massacrés ou emmenés captifs, villes pillées ou livrées aux flammes, champs ravagés, églises et abbayes renversées, ces terribles conquérants n’épargnaient rien sur leur passage. Partout, dit un historien, l’horreur du désert et l’image de la mort !

    Après plusieurs irruptions, ils furent enfin repoussés par Charles Martel. Néanmoins, beaucoup restèrent en Dauphiné et s’y fondirent dans la population indigène. On retrouve encore dans quelques noms de lieux et de rivières des restes de leur langage. C’est ainsi que le petit torrent que traverse la route nationale qui conduit à Nyons, au-dessus du moulin de Vinsobres, a gardé le nom de la Moïe, et ce mot est entièrement arabe (Moïa, eau). Aux Sarrasins succédèrent les pirates normands, en 860, qui pillèrent et ravagèrent la vallée du Rhône.

    Cependant, vers la fin du IXe siècle, Valence et le chapitre de Die en vinrent aux mains. Après divers combats et des pertes réciproques, ils firent la paix, mais non pour longtemps. Douze ans après, en effet, ce même évêque ayant voulu lever un subside sur les vassaux de son église, la ville et le chapitre de Die s’en émurent, et la guerre se ralluma. Il fallut, pour l’apaiser, l’intervention du prince d’Orange.

    Toutefois, ce n’était là que le prélude de luttes plus longues et plus sanglantes. Les évêques voulaient régner sans partage dans le Valentinois, et la puissance des comtes leur faisait ombrage. De là cette guerre dite des épiscopaux, qui ne finit que par la cession du Valentinois à la couronne de France. Pierre de Chastellux, l’évêque, mit le premier, en 1345, ses troupes en campagne. Battu par celles du comte, il se vengea de sa défaite en mettant à feu et à sang les villages où il passait : Charpey, Alixan, Livron, Barcelone, la vallée de Quint furent la proie des flammes.

    C’est le peuple surtout qui souffrit de cette guerre. Les petites armées des comtes et des évêques, également indisciplinées, commandées par des chefs avides de butin et de pillage, ne pourvoyaient à leur subsistance, pendant la campagne, que par la force. Les chevaliers et les soldats étrangers, pour qui le motif de la guerre était indifférent, vendaient leur épée à la fortune de l’évêque ou du comte. Alors, pour les stipendier, il fallait taxer le peuple : bourgeois, artisans, paysans, se voyaient ruinés par des taxes iniques.

    Ajoutons encore les ravages de la peste et de la famine : le pain était si rare et si cher, que le peuple était réduit à brouter l’herbe, pendant qu’une fièvre noire le décimait. ON manquait de bras dans les campagnes pour cultiver la terre. Bientôt vinrent les routiers et les aventuriers. Plusieurs de ces compagnies, de retour d’Italie, voulurent traverser le Valentinois ; mais le comte s’y opposa. Alors un combat s’engagea près de Mazene, fatal au troupes du comtes : les routiers s’emparèrent de Châteauneuf et firent prisonniers l’évêque de Valence, le prince d’Orange et le comte de Valentinois lui-même. Aimery de Sévérac, chef des routiers, mit le pays à rançon, et obtint le libre passage.

    Jusqu’à la fin du XIIe siècle, le Diois, dont la ville de Die était la capitale, avait eu ses souverains comme le Valentinois : leur héritière avait épousé Guillaume, comte de Forcalquier, qui laissa le Diois à son fils Pons, dont la postérité le posséda pendant trois générations ; mais en 1176, Isoard II, le dernier comte, étant mort sans enfants, l’empereur Frédéric Ier, regardant le Diois comme un fief vacant de l’Empire et du royaume d’Arles, en investit Aymar de Poitiers, comte de Valentinois. Ainsi les deux comtés furent réunis.

    Le Valentinois resta longtemps sans faire partie du Dauphiné. D’abord comté, il s’étendait depuis l’Isère jusqu’à la Drôme ; puis duché, depuis l’Isère jusqu’au comtat Venaissin. De 950 à 1419, il fut possédé par les comtes ; mais le dernier, par haine pour sa famille, et accablé de dettes, le vendit au dauphin Charles, depuis Charles VII, à cette condition qu’il ferait partie du Dauphiné. Charles VII n’ayant pas rempli ses engagements vis-à-vis du comte, le duc de Savoie, qui lui était subrogé dans la donation, se mit en possession du comté et du duché de Valentinois, qu’il céda, en 1446, au dauphin, fils de Charles VII.

    Ainsi réuni au Dauphiné, le Valentinois le fut à la France. Plus tard, en 1498, Louis XII l’érigea en duché-pairie, et le donna à César Borgia, pour se rendre le pape Alexandre VI favorable ; mais il ne tarda pas à se repentir de sa donation : César Borgia ayant embrassé le parti espagnol contre la France, le roi le déclara coupable de félonie, et lui retira son duché, qui revint à la couronne. Depuis, François Ier en fit don à Diane de Poitiers, pour en jouir pendant sa vie ; mais, en 1642, le Valentinois passa aux princes de Monaco, qui l’ont conservé jusqu’à la Révolution.

    Le Valentinois ne reconnaissait le roi que comme dauphin ; l’impôt y était levé non comme une contribution, mais comme un don gratuit. Rien ne s’y faisait sans la sanction du parlement. Bien que la noblesse y fût nombreuse, il y avait des terres sans seigneurs. C’était là que les dauphins venaient se préparer à régner. On sait le long séjour qu’y fit le prince qui devait s’appeler Louis XI.

    On cite encore les châteaux qu’il habita et ceux où il marqua son passage par des parties de chasse et de plaisir. Il s’y essaya à cette politique qui devait caractériser son règne ; il y supprima les coutumes et les règlements que les évêques et les seigneurs avaient établis dans leurs terres, autant de petits tyrans qui s’y étaient élevés sur les ruines de l’ancien royaume de Bourgogne, et qu’il abaissa. A l’avènement de Louis XI, ils s’armèrent pour recouvrer leurs privilèges ; ils firent de l’Étoile le centre de la révolte ; mais le gouverneur de la province ayant fait appel aux communes voisines, les révoltés se soumirent, et la puissance féodale ne se releva plus dans ce pays.

    A peine sorti des guerres civiles, le Valentinois se vit agité par les guerres religieuses. Déjà, dans la croisade contre les Albigeois, il avait été désigné comme le lieu du rendez-vous. Raymond, comte de Toulouse, passait pour protéger les hérétiques : il fut ajourné à comparaître en personne devant un ’concile à Valence. Il s’y rendit, fit et promit ce . qu’on voulut dans l’intérêt de la paix ; mais les croisés ne voulurent point poser les armes. On sait ce qui arriva. Cependant le Valentinois et le Diois, où Raymond avait des intelligences et des amis, s’agitaient. Simon de Montfort accourut ; mais le comte Aymar, qui commandait les révoltés, lui résista vigoureusement et le contraignit à se retirer.

    Plus tard, quand vint la Réforme, elle trouva ce pays déjà préparé par les Vaudois et les Albigeois à la recevoir. Sur plusieurs points, le feu qui couvait éclata. A Valence, à Montélimar, à Romans, à Saint-Paul-Trois-Châteaux, les protestants prirent les armes et s’emparèrent des églises. Après le massacre de Vassy, la révolte devint générale. D’abord l’ennemi des calvinistes, le baron des Adrets s’était fait leur chef. A son appel, tout ce qu’il y avait de jeunes hommes dans le pays vint se rallier à lui. Non moins redoutable aux catholiques qu’il l’avait été pour les protestants, il soumit tout sur son passage ; mais, comme il faisait la guerre pour la guerre, il devint suspect à son parti, qu’il compromettait par ses cruautés, ce qui le fit arrêter à Valence en janvier 1563.

    Catherine de Médicis, dont la politique était de souffler à la fois la paix et la guerre, vint en Dauphiné : elle visita Valence, Étoile, Montélimar et Suze-la-Rousse, promettant partout aux huguenots protection et amitié ; mais la journée de la Saint-Barthélemy leur fit payer cher leur confiance : ainsi qu’à Paris, le sang coula à Valence, à Romans, à Montélimar. Dans cette dernière ville, les magistrats essayèrent, mais en vain, de les sauver en les renfermant dans la citadelle ; on en força les portes, et tous furent égorgés. Alors la guerre recommença, mais cette fois à outrance. Conduits par deux braves chefs, Montbrun et Lesdiguières, les protestants s’emparent de plusieurs places dans le Valentinois et le Diois. Assiégés dans Livron par Bellegarde, chef de l’armée catholique, ils s’y défendent vaillamment et le forcent à la retraite.

    Après des alternatives de paix et de guerre, calmés, non satisfaits par l’édit de Nantes, à l’avènement de Louis XIII, ils reprennent les armes. Un fils du célèbre Montbrun les commande : ils assiègent Le Buis, prennent les châteaux de Mollans, de Roilhanette et de Puygiron. Tout le Diois est en leur pouvoir ; mais le prince de Condé le reprend en 1627, les protestants sont désarmés et les forts de Nyons, de Livron, de Die, de Crest, de Soyans et de Moras détruits. Déjà ceux des Saillans, de Pontaix, de Vinsobres, de Tulettes, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, de Loriol, de Puy-Saint-Martin et de Grane avaient été rasés.

    Avec la guerre et tous les malheurs qui l’accompagnent, la peste, la famine et d’autres fléaux calamiteux ravagèrent ce pays. Après une invasion de sauterelles en 873, une invasion de chenilles en 1586, à la suite de pluies torrentielles qui avaient corrompu l’air. Ces chenilles étaient en si grand nombre, disent les mémoires du temps, qu’elles infestaient les habitations, les chemins, les arbres, les haies. Beaucoup parmi les superstitieux s’en prirent aux huguenots, mais le plus grand nombre au diable.

    Comme le cas était grave, on avisa. Après d’inutiles efforts pour chasser ces nouveaux ennemis, le grand vicaire de Valence les cita à comparaître devant lui et leur nomma un procureur d’office, qui défendit solennellement leur cause : l’avocat fut éloquent, mais malheureux, et ses clientes furent condamnées à « vider les lieux » sous peine de forfaiture et d’excommunication. On leur signifia leur jugement avec défense d’en appeler. Chenilles de ne se mouvoir. Alors, comme on les en avait menacées, on lança contre elles les foudres de l’anathème ; mais, avant de recourir au bras séculier, on voulut essayer des voies de la conciliation. Sur l’avis de deux savants jurisconsultes et de deux théologiens ; qu’il serait plus sage, en pareille matière, de ne se servir que des armes spirituelles, et d’user d’un peu de tolérance envers les chenilles, on se contenta de les adjurer et de les asperger d’eau bénite. O puissance de l’exorcisme ! les chenilles disparurent, longtemps après, il est vrai ; mais qu’importe ? on n’en cria pas moins au miracle.

    Après tant d’agitations, protestants et catholiques vivaient en paix dans ce pays, quand la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, vint de nouveau tout diviser. Dans plusieurs communes, notamment à Bourdeaux, à Bezaudun et à Chantemerle, les protestants coururent aux armes. On ne les soumit point, on les persécuta. Rien n’était épargné, ni l’âge ni le sexe. A Poët-Laval, trois jeunes filles eurent la tête tranchée ; une quatrième, fut pendue à un peuplier. A Die, le pasteur Ranc fut décapité, et sa tète exposée sur un poteau à la porte d’un cabaret. Sur la fin de 1745, les prisons de Crest, de Montélimar de Valence et de Die étaient remplies de protestants ; condamnés à mort, ils marchaient avec joie au martyre, comme les premiers chrétiens. Cette persécution dura jusqu’au règne de Louis XVI.

    Si le Dauphiné donna le premier, à Vizille, le signal de la Révolution, le premier il se leva pour la défendre : douze mille citoyens armés se rassemblèrent, en 1789, dans la vallée du Rhône, et jurèrent « de rester à jamais unis, de se donner mutuellement toute assistance, et de voler au secours de Paris et de toute autre ville de France qui serait en danger pour la cause de la liberté. » Ce serment, les habitants de la Drôme surent le tenir en envoyant, en 1792, les premiers volontaires aux frontières.

    C’est avec eux que furent formées en grande partie la 4° demi-brigade légère, la 57e de ligne, qu’on surnomma la Terrible ; la 18e, à qui Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, adressa ces paroles, en lui donnant l’ordre d’attaquer à la bataille de Rivoli : « Brave dix-huitième, je vous connais ; l’ennemi ne tiendra pas devant vous ! » et enfin cette 32e demi-brigade, qui se couvrit de gloire à Arcole : « J’étais tranquille, lui dit Napoléon, la 32e était là ! »

    Ce département fut ravagé, en 1795, par les compagnies de Jéhu et du Soleil, et par la réaction royaliste, en 1815. Il avait salué le retour de Napoléon et pris une part active aux Cent-Jours, en s’opposant à la marche du duc d’Angoulême sur Paris. « Après avoir remonté la vallée du Rhône jusqu’à Valence, il (ce prince) se vit arrêté devant Romans par les troupes impériales. Alors, il rétrograda sur Pont-Saint-Esprit. Repoussé de cette ville, il se retira sur La Palud. Cependant les troupes impériales n’avaient pas cessé de le poursuivre. Arrivées à Montélimar, et leur avant-garde occupant Donzère, elles se disposaient à l’attaquer ; mais déjà le duc, effrayé du mouvement des gardes nationales qui le pressaient de toutes parts, avait conclu avec le général Gilly une capitulation qui l’obligeait à poser les armes et à s’embarquer au port de Cette. » (Ferrand et Lamarque, Histoire de la Révolution française de 1789 à 1830.)

    Après le coup d’État du 2 décembre, il y eut, sur plusieurs points du département, des rassemblements armés qui ne tardèrent pas à être dispersés, non sans coûter la liberté à quelques insurgés faits prisonniers ; mais à ces jours orageux succéda une ère plus calme, à la faveur de laquelle le département vit renaître son industrie agricole et son commerce.

    Si le département de la Drôme n’a pas eu à souffrir de la guerre 1870-1871, il a pris une large part à la défense nationale en envoyant à l’armée de la Loire son contingent de mobiles dont plus d’un s’est signalé dans les divers combats qui furent livrés contre les Prussiens.

    Il y a au XIXe siècle, dans les mœurs, dans le langage, dans le caractère et dans le costume des habitants de la Drôme, quelque chose des vieux Celtes, leurs ancêtres : ils portent la braye comme eux, et comme eux encore ils sont gais, vifs, vaillants, hospitaliers, actifs et laborieux. Cependant, si le citadin se ressent davantage des rapports de ce pays avec le Midi, qui l’avoisine, le paysan et le montagnard, par une bonhomie qui n’exclut pas la finesse et la ruse, semblent se rapprocher des Normands. Ainsi que la Normandie, en effet, le Dauphiné est le pays des procès.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département du Doubs
    (Région Franche-Comté)
     
    **********
     

    Le département du Doubs fut, dans la période gauloise, habité par une partie de la nation puissante des Séquanais. On ignore à quelle époque ce peuple envahit la Gaule ; mais il paraît certain qu’il fut parmi les Celtes un des premiers qui s’y fixèrent. La tradition disait qu’ils étaient venus des bords du Pont-Euxin. Lorsque les neveux, du roi Ambigat, Bellovèse et Sigovèse, franchirent les Alpes 600 ans avant Jésus-Christ, les Séquanais furent au nombre des barbares qui portèrent pour la première fois en Italie les armes gauloises.

    Ce fut à l’époque où la domination romaine commença à s’étendre par delà les hautes montagnes qui séparent l’Italie de la Gaule que les Séquanais acquirent une grande importance historique. On sait que Rome accordait sa protection aux Éduens : cette vaste confédération mit à profit la suprématie qu’elle devait au titre de « soeur et alliée du peuple romain » pour tyranniser ses voisins les Arvernes et les Séquanais. Jaloux de cette puissance, les Séquanais cherchèrent à leur tour des alliés au dehors ; ils attirèrent en Gaule, par l’appât d’une forte solde, 15 000 mercenaires germains conduits par Arioviste, le chef le plus renommé des Suèves, vaste confédération teutonique qui dominait dans la Germanie.

    Grâce à ce secours, les Séquanais furent vainqueurs et les Éduens se reconnurent leurs clients ; mais bientôt ils furent plus malheureux que les vaincus ; Arioviste, qu’était venue rejoindre une multitude de barbares, exigea des Séquanais un tiers de leur territoire ; il prit la partie la plus rapprochée de la Germanie, celle qui aujourd’hui forme le département du Doubs ; puis, jugeant ce lot insuffisant, il exigea un autre tiers. Les Séquanais, indignés, se réconcilièrent alors avec les Éduens ; il y eut une grande bataille où l’armée gauloise fut taillée en pièces. Nous parlerons, dans la notice sur la Haute-Saône, de cette sanglante défaite de Magetobriga. Arioviste fut alors maître de tout ce pays, « le meilleur de la Gaule », dit César au livre Ier de ses Commentaires.

    Mais la conquête du chef suève avait encouragé d’autres barbares à envahir les Gaules ; on connaît ce grand mouvement des Helvètes qui détermina l’intervention de Rome et de Jules César. L’an 58, le proconsul, après avoir fait alliance avec Arioviste, quitta la province, marcha sur Genève avec une seule légion, coupa le pont du Rhône, retourna à Rome chercher son armée et revint, par une de ces marches rapides qui lui frirent depuis familières, accabler les Helvètes. Vainqueur de ces premiers ennemis, César se tourna contre Arioviste et lui enjoignit de quitter le pays des Éduens et des Séquanais. « Que César vienne contre moi, répondit le Suève, il apprendra ce que peuvent d’invincibles Germains qui depuis quatorze ans n’ont pas couché sous un toit. » Le Proconsul entra aussitôt en Séquanaise, gagna son ennemi de vitesse et s’empara de la capitale du pays, Vesontio, où il établit sa place d’armes et ses magasins.

    La bataille, dans laquelle la discipline romaine triompha du nombre et de l’impétuosité des barbares, se livra à trois journées de Besançon, vers le nord-est. Les Séquanais furent délivrés de leurs oppresseurs germains ; mais’ ils ne firent que changer de maîtres : les Romains occupèrent militairement leur pays, y envoyèrent des administrateurs et des agents ; la domination romaine savante, policée et durable s’établit au mi-lieu d’eux. Ceux des Séquanais qui regrettaient les temps de l’indépendance gauloise quittèrent leur patrie et remontèrent vers le nord, afin d’exciter contre leurs oppresseurs les peuples belges ; ces Gaulois intrépides et sauvages se prêtèrent facile-ment à ce dessein ; leurs attaques furent pour César l’occasion et le prétexte de la conquête des Gaules ; il était à Besançon quand commencèrent les hostilités.

    L’indépendance de toute la Gaule, et en particulier celle des Séquanais, fut perdue sans retour par la soumission de Vercingétorix. A partir de ce moment, ils restèrent fidèles aux traités et servirent avec loyauté dans les armées romaines. Lucain fait un grand éloge de la cavalerie séquanaise et nous représente la légion vésontine marchant au combat avec sa vieille enseigne : un globe d’or dans un cercle rouge. Auguste avait compris la Gaule transalpine dans les provinces impériales et classé la Séquanaise dans la Belgique (28 ans av. J.-C.) ; cette province prit le nom de Maxima Sequanorum à l’époque de la division administrative de Dioclétien et eut pour capitale Besançon (292).

    Au IIe et au IIIe siècle, une, grande partie de la Séquanaise était chrétienne. De Lyon, la foi nouvelle remonta, vers le nord de la Gaule ; en 180, deux jeunes Athéniens, disciples de l’évêque Irénée, Ferréol et Ferjeux, portèrent la foi évangélique chez les Séquanais ; ils firent un si grand nombre de prosélytes, que Besançon ne tarda pas à devenir le siège d’une nouvelle église dont Ferréol fut le premier évêque. Mais les deux disciples de saint Irénée payèrent de leur sang leur généreuse propagande : ils firent mis à mort en 211. Saint Lin, saint Germain et les autres successeurs de saint Ferréol étendirent la foi chrétienne malgré les persécutions, et, au temps de Dioclétien, la Séquanaise entière était convertie au christianisme.

    A cette époque, les provinces de la Gaule qui confinaient à la Germanie n’avaient pas de repos ; elles étaient sans cesse menacées par les barbares. Avant les invasions définitives des Burgondes et des Francs, les habitants de la Séquanaise eurent à souffrir d’un grand nombre d’incursions passagères. Lorsque Julien, alors césar, se rendit à Besançon, après ses victoires sur les Francs et les Allemands. dans les années 358 et 359, il trouva toute la province dont cette ville est la capitale ravagée et, à Besançon même, il ne vit que des traces de dévastation : « Cette petite ville, écrit-il au philosophe Maxime, maintenant renversée, était autrefois étendue et superbe, ornée. de temples magnifiques et entourée de murailles très fortes, ainsi que la rivière du Doubs qui lui sert de défense. Elle est semblable à un rocher élevé qu’on voit dans la mer et presque inaccessible aux oiseaux mêmes, si ce n’est dans les endroits qui servent de rivage au Doubs. »

    Avant de se jeter sur l’Espagne, les Vandales laissèrent aussi en Séquanaise des traces de leur passage. Ce fut enfin en 410 que l’une des invasions définitives qui se fixèrent sur le sol et lui donnèrent pendant longtemps son nom, celle des Burgondes, se répandit dans la Séquanaise. Les nouveaux maîtres, de mœurs paisibles et douces, ne furent pas des oppresseurs ; ils se contentèrent de s’approprier une partie du sol sans établir des impôts onéreux et vexatoires ; ils laissèrent à leurs sujets leurs lois romaines, leur administration municipale et vécurent avec eux dans une égalité parfaite, chacun selon ses lois. Le patrice Aétius chassa momentanément les Burgondes de la Séquanaise, de 435 à 443 environ. Aux ravages occasionnés par cette guerre s’en ajoutèrent de bien plus terribles. Attila, battu à Châlons-sur-Marne (451), fit sa retraite par l’orient de la Gaule, et Besançon fut tellement ruinée par les Huns que pendant cinquante ans elle resta déserte.

    L’établissement définitif des Bourguignons dans les pays éduen et séquanais, qui devinrent les deux Bourgognes, date de l’année 456. Le Suève Ricimer, héritier des dignités d’Aétius qui venait d’être mis à mort par Valentinien III, partagea ces pays entre les chefs burgondes Hilpéric et Gondioc, avec lesquels il avait formé une alliance de famille. Gondioc laissa en mourant le territoire de Besançon et cette ville à l’un de ses quatre fils, Godeghisel, uni à Gondebaud et devenu maître de toute la Séquanaise par le meurtre de deux de ses frères. Godeghisel fit secrètement alliance avec le roi des Francs Clovis et abandonna son frère dans la bataille qui eut lieu sur les bords de l’Ouche en 500. Gondebaud tira vengeance de cette trahison : lorsqu’il eut obtenu la paix de Clovis, il tourna ses armes contre son frère, le battit et le fit massacrer. Gondebaud fut alors maître du territoire séquanais et y imposa son code, la célèbre loi Gombette, jusqu’au moment où les fils de Clovis prirent aux enfants de Gondebaud tout leur héritage et s’emparèrent de la Bourgogne (534).

    Lorsque la monarchie franque fut partagée entre les quatre fils de Clotaire Ier, le pays dont nous nous occupons échut avec toute la Bourgogne à Gontran (561-593). Grâce à son éloignement des champs de bataille, il traversa sans trop de vicissitudes cette période de la domination des Francs. Ses nouveaux maîtres étaient cependant de mœurs moins douces que les paisibles Bourguignons ; Besançon commençait à se relever des ruines et des désastres des invasions précédentes, quand survinrent les Sarrasins. En 722, les hordes d’Abd-el-Rhaman passent la Loire, remontent la Saône, se divisent vers Autun en deux bandes : l’une se dirige vers l’ouest, tandis que la seconde livre aux flammes Besançon et tout le pagus de Warasch ou Varasque, qui se composait alors du territoire aujourd’hui compris dans le département du Doubs. Tandis que la Bourgogne citérieure ou en deçà de la Saône commençait à former ses divisions féodales et à se diviser en comtés, la Bourgogne ultérieure ou Franche-Comté conservait les divisions barbares qui avaient pris naissance avec les Burgondes et s’appelaient pagi.

    Pépin le Bref laissa à sa mort (768) les deux Bourgognes à son fils Carloman ; on sait que ce prince n’en jouit pas longtemps ; se retirant dans un monastère, il laissa ses États à des enfants en bas âge qui furent dépossédés par leur oncle Charlemagne. L’histoire du département du Doubs se confond avec celle du vaste empire du héros germain ; on sait seulement que les Bourgognes profitèrent de la réforme administrative à laquelle il soumit tous ses États ; mais ce ne fut pas pour longtemps ; les troubles du règne de Louis le Débonnaire survinrent, puis les discordes de ses fils lui survécurent.

    Après la bataille de Fontanet (841) et le traité de Verdun (843), les deux Bourgognes furent séparées pour la première fois. La Bourgogne éduenne échut à Charles le Chauve et la Bourgogne séquanaise à Lothaire. Cet empereur mourut en 855. La haute Bourgogne ou Bourgogne cisjurane entra dans la part du plus jeune de ses trois fils, Charles, roi de Provence. A la mort de ce prince (863), ses frères Louis II et Lothaire II firent deux parts de son royaume ; la haute Bourgogne fut scindée, la plus grande partie du territoire qui forme le département du Doubs échut avec Besançon à Lothaire II.

    Lothaire ne survécut que de six ans à son frère Charles. Le roi de France, Charles le Chauve, profita des embarras et des guerres dans lesquels son neveu, Louis II, était engagé en Italie pour se saisir des États de Lothaire II ; il se fit proclamer roi de Lorraine à Metz ; mais Louis II protesta, et un nouveau partage plus bizarre que tous les précédents eut lieu. La haute Bourgogne fut complètement démembrée, le pagus de Varasque, qui. avait pris le nom de Comté, échut à Louis, depuis Besançon jusqu’à Pontarlier, tandis que Besançon même était concédée à Charles le Chauve par un traité conclu au mois d’août 870.

    Pour se reconnaître dans cette multiplicité de partages où l’historien lui-même, s’il veut ne pas se perdre, a besoin d’apporter une attention soutenue, il faut bien songer que les noms de haute Bourgogne, Bourgogne ultérieure et Bourgogne cisjurane s’appliquent tous également à cet ancien pays des Séquanais que nous n’avons pas encore le droit d’appeler du nom de Franche-Comté. Tant de dislocations et de changements nuisaient aux relations et aux intérêts des localités et faisaient périr tous les éléments d’unité et de pouvoir. La partie de la haute Bourgogne qui échut a Charles le Chauve protesta contre le partage de 870 ; Gérard de Roussillon, ce héros du premier temps féodal, gouverneur de Provence et de Bourgogne, s’opposa par les armes à son exécution ; ce fut aux environs de Pontarlier que se livra la bataille qui décida en faveur du roi de France :

    Entre le Doubs et le Drugeon
    Périt Gérard de Roussillon

    dit une vieille tradition. Gérard ne périt pas, mais fut chassé et cessa de contester à Charles l’occupation du pays. Nous retrouvons deux fois le prince à Besançon ; la première à la suite de sa victoire,, la seconde lorsque, après la mort de son neveu Lothaire II (875), il descendit en Italie pour s’y faire couronner empereur. On sait que, l’année même de sa mort (877), Charles le Chauve ratifia, par le fameux capitulaire de Kiersy-sur-Oise, les usurpations de la féodalité.

    Le gouverneur des Bourgognes et de la Provence, Boson, n’avait pas attendu la sanction royale pour se rendre indépendant dans les pays qui lui étaient confiés ; mais ce fut seulement en 879, à la mort de Louis le Bègue, qu’il tint à Mantaille une diète générale où, entre autres personnages influents, nous voyons figurer l’archevêque de Besançon. Il se fit donner le titre de roi de Bourgogne. L’année qui suivit sa mort (888), les Normands ravagèrent la haute Bourgogne ; son successeur, en bas âge, Louis, était incapable de défendre les États de son père ; il fut dépossédé du comté de Bourgogne ou Bourgogne cisjurane par son oncle Rodolphe, qui avait séduit Thierry Ier, archevêque de Besançon, en lui offrant le titre de grand chancelier de Bourgogne.

    Ce ne fut cependant pas sans opposition de la part d’Arnoul, que les Germains s’étaient donné pour roi après avoir déposé le lâche empereur Charles le Gros à la diète de Tribur (887), et de la part du jeune Louis de Provence, héritier légitime de cette contrée. Mais Arnoul céda devant la résistance obstinée de Rodolphe, Louis fut vaincu et le prince usurpateur régna paisiblement jusqu’à sa mort, arrivée en 911.

    Cette période de guerres et de ravages fut pour la comté de Bourgogne l’une des plus malheureuses qu’elle vit jamais ; les brigandages, tous les excès impunis, dix pestes, treize famines ravagèrent toute cette contrée : c’était le prélude du Xe siècle, « le siècle de fer. » Sous le règne de Rodolphe II, qui succéda sans opposition à son père, en 937, un nouveau fléau apparut dans la contrée : les Hongrois, plus féroces encore que les Normands, s’y précipitèrent, mettant tout à feu et à sang sur leur passage ; devant eux les populations fuyaient épouvantées vers les montagnes et dans les lieux fortifiés ; les barbares s’abattirent sur Besançon. La ville ne put pas résister à leur fureur et fut prise d’assaut, pillée, réduite en cendres. L’église Saint-Étienne s’écroula dans les flammes. Le feu, poussé par un vent violent, gagna le sommet du mont Calius et dévora tout, églises, édifices et demeures.

    C’était pour la quatrième fois depuis la conquête romaine que l’antique capitale des Séquanais passait par de semblables épreuves. Rodolphe II mourut, l’année même de ce désastre, laissant un jeune fils, Conrad, qui, sans jamais exercer la royauté, porta pendant un demi-siècle le titre de roi. Les véritables maîtres de la Bourgogne cisjurane et transjurane furent l’empereur d’Allemagne Othon, qui s’empara du jeune Conrad et exerça une grande influence dans ses États, et le premier comte propriétaire de ce pays, selon le savant dom Plancher, Hugues le Noir, deuxième fils de Richard le Justicier. Vers cette époque apparut sur les bords de la Saône un étranger qui fit dans le pays de Bourgogne une rapide fortune. Albéric de Narbonne s’enrichit par l’exploitation des salines, puis il gagna la confiance du roi Conrad, qui le combla de bienfaits.

    A sa mort (945), il était comte de Mâcon, baron de Scodingue et du Varasque ; la fortune de sa famille ne périt pas avec lui ; de ses deux fils, l’un, Albéric, comme son père, commença la série des sires de Salins que nous verrons à l’histoire du département du Jura ; l’autre, Letalde, fut la tige des comtes héréditaires de Bourgogne. Il hérita de ce comté à la mort de Gislebert, successeur, dans ce titre, de lingues le Noir, mort en 951 sans postérité. Letalde, à l’exemple de Hugues le Noir, prit le titre d’archicomte. Sa race directe s’éteignit en 995, et la partie de la Bourgogne qu’il avait possédée revint à Othe Guillaume, qui fut le premier comte héréditaire de cette province.

    Fils du roi lombard Adalbert, l’un des seigneurs les plus renommés des deux Bourgognes, audacieux et entreprenant, Othe Guillaume fut un véritable souverain. Irrité de l’influence qu’exerçaient dans le pays les abbés, l’évêque et les vassaux intermédiaires, il s’arrogea le droit de nommer les uns et supprima les autres. Ce fut ainsi que disparurent les anciens comtés de Varasque, Scodingue, Besançon, etc. Sur ces entrefaites, la monarchie carlovingienne avait été renversée par les ducs de France, qui avaient usurpé le titre de roi.

    Robert, fils de Hugues Capet, héritait du duché de Bourgogne à la mort de Henri Ier (1002). Othe osa élever des prétentions contraires et disputer cette province au roi de France ; il ne réussit pas à joindre à ses États cette vaste possession ; mais, par le traité de 1016, il acquit les comtés de Mâcon et de Dijon. Le comte de Bourgogne mourut dans cette dernière ville en 1027. Son fils Rainaud Ier lui succéda ; il refusa d’abord de reconnaître la suzeraineté de l’empereur de Germanie, Henri III, fils de Conrad. prenant part à la première croisade. On sait que la fin du XIe siècle fut l’un des moments où l’esprit de foi et de piété anima le plus le moyen âge. Pendant que des seigneurs allaient en pèlerinage au tombeau de Jésus-Christ, d’autres enrichissaient les monastères et les comblaient des marques de leur munificence.

    Vers 1076, un des plus riches comtes du royaume de France, Simon de Crépy en Valois, fut touché de la grâce divine ; préférant à l’éclat de la gloire une pieuse obscurité, il abandonna ses dignités et ses richesses et vint s’enfermer dans un monastère de la Franche-Comté. Bientôt, peu satisfait des mortifications et des pénitences qu’il s’imposait à Saint-Claude, Simon résolut de rendre utile sa retraite du monde, et, suivi de quelques compagnons, il pénétra, une hache à la main, dans les solitudes du Jura et s’ouvrit un passage à travers les forêts jusqu’aux sources du Doubs.

    Là, les pieux cénobites s’appliquèrent à défricher un sol infertile et malsain, hérissé de broussailles, au milieu des précipices, parmi les rochers âpres et nus ; dans une région déserte, dont les échos, pour la première fois, retentissaient des cris de l’homme, Simon et ses rares compagnons firent tomber sous la cognée les arbres séculaires, frayèrent des chemins là où l’homme n’en connaissait pas avant eux ; ils fertilisèrent un sol longtemps rebelle a la charrue, et après bien des périls, bien des fatigues et des privations journalières, ils eurent conquis sur cette terre Inhospitalière la contrée qu’on a longtemps appelée les Hautes-Joux et les Noirs-Monts.

    Le prieuré qu’avait fondé le puissant comte devenu pauvre solitaire, et qui fut habité après lui par ses disciples, prit le nom de Motta (maison des bois) et il a été l’origine de ce joli village si pittoresque de Mouthe, dans l’arrondissement de Pontarlier, et qui aujourd’hui s’enorgueillit de ses riches pâturages. A Rainaud II succéda Guillaume II, dit l’Allemand, qui fut, selon toute vraisemblance, assassiné par ses barons. Ce comte s’écarta de l’esprit de piété de ses prédécesseurs ; il ne craignit pas de porter une main téméraire sur les richesses que l’abbaye de Cluny tenait de leur dévotion. Son crime ne resta pas sans châtiment.

    L’abbé Pierre le Vénérable nous apprend qu’un jour qu’il revenait d’exercer de nouvelles spoliations dans le saint lieu, méprisant les conseils des hommes sages et les prières des moines, il chevauchait orgueilleusement, et répondait à ceux qui lui demandaient s’il ne craignait pas d’attirer sur lui le courroux du ciel : « Quand mon or sera épuisé, j’en irai prendre d’autre au bon trésor de Cluny. » Tout à coup, à l’entrée d’un sentier étroit, un cavalier monté sur un cheval noir s’arrêta devant lui. « Comte de Bourgogne, dit-il en le fixant de son farouche regard, comte de Bourgogne, il te faut m’accompagner. - Qui donc es-tu et de quelle race pour regarder si fièrement le maître de tout ce pays ? » repartit Guillaume. "Tu vas le savoir » répondit le cavalier ; puis il saisit le comte, l’assit sur son cheval, et ceux qui l’accompagnaient voient avec une surprise mêlée de terreur deux vastes ailes s’ouvrir aux flancs du coursier ; le cavalier mystérieux et le comte furent emportés dans les airs, et bientôt l’œil ne put plus les suivre. Il se répandit une grande odeur de soufre et de fumée, et on dit que c’était le démon lui-même qui était venu chercher le comte impie.

    Des historiens peu crédules ont prétendu que Guillaume fut assassiné par ses barons, qui, pour détourner les soupçons, imaginèrent cette fable. Vinrent ensuite Guillaume III l’Enfant et Rainaud III, qui mourut en 1148 laissant ses États à sa fille, la jeune Béatrix. Celle-ci épousa en 1156 l’empereur Frédéric Ier. L’année suivante, ce souverain tint une diète à Besançon, dans laquelle il reçut le serment de fidélité des prélats et des seigneurs de la contrée. Sa femme mourut en 1185 ; il se déposséda alors de la Comté en faveur de son troisième fils Othon et ne retint que Besançon, qui devint ville impériale et resta dans cet état jusqu’en 1656, époque à laquelle elle fut rachetée par l’Espagne. La fille d’Othon, Béatrix, qui lui succéda en 1200, porta la Comté dans une famille étrangère par son mariage avec Othon, duc de Méranie (Moravie), marquis d’Istrie et prince de Dalmatie. Après. Béatrix, Othon III (1234-1248), Alix de Méranie (1248-1279), sa sœur et Othon IV, dit Ottenin (1279-1303) régnèrent. Ce dernier fut un fidèle allié des rois Philippe le Hardi et Philippe le Bel. II changea les armoiries des comtes de Bourgogne ; jusque-là elles étaient : de gueules, à l’aigle éployée d’argent ; il y substitua, vers 1280, l’écu semé de billettes d’or, au lion de même.

    Ce fut dans les dernières années d’Othon ou dans les premières de son successeur, Robert l’Enfant (1303-1315), que le roi Philippe le Bel érigea en parlement le conseil des comtes de Bourgogne. Le parlement de Besançon fut l’un de ceux qui eurent les pouvoirs les plus étendus : outre les affaires contentieuses, il connaissait encore, pendant la paix, de toutes les affaires concernant les fortifications, les finances, les monnaies, la police, les chemins, les domaines et les fiefs. Pendant la guerre, il réglait la levée des troupes, leurs quartiers, leurs passages, les étapes, subsistances, payements et revues.

    Ces pouvoirs étendus et presque royaux ne lui furent pas conférés de prime abord, mais par des ordonnances successives de 1508, 1510, 1530, 1533 et 1534. Jeanne Ire, qui épousa le roi Philippe le Long, succéda à Robert l’Enfant (1315-1330) et laissa la possession de la province à sa fille Jeanne II, qui, en 1318, avait épousé Eudes IV, duc de Bourgogne. Leur petit-fils, Philippe de Rouvres, fut en même temps duc et comté, et, pour la première fois depuis Boson, les deux Bourgognes se trouvèrent réunies (1350-1461).

    A sa mort, tandis que le duché rentrait dans la possession des rois de France, la Comté passa en héritage à Marguerite, fille de Philippe le Long et de la reine Jeanne ; cette princesse eut pour successeur Louis de Male, comte de Flandre (1382). Tous les États de ce comte passèrent à Philippe le Hardi, fils de Jean le Bon et le premier de cette race capétienne de Bourgogne qui, jusqu’à Louis XI, contrebalança l’autorité royale. L’an 1386, la ville de Besançon renouvela, avec le duc Philippe, le traité qu’elle avait signé avec les anciens comtes.

    La même année, Philippe exigea le droit féodal qu’on appelait relevamentum, la reprise des fiefs ou renouvellement d’hommage de ses vassaux de Franche-Comté, accoutumés depuis longtemps, par l’absence de leurs suzerains, à, vivre dans l’indépendance. La partie de la Franche-Comté dont nous nous occupons, éloignée du théâtre des guerres des Anglais, des Armagnacs et des Bourguignons, eut moins à souffrir dans toute cette période que tout le reste de la France ; cependant elle ne fut pas épargnée par la peste noire en 1348 et 1350. Les routiers vinrent aussi « y querir victuaille et aventures, » et, à l’histoire du Jura, nous les retrouverons à Salins ; mais ces maux, quoique grands, étaient peu de chose comparés à l’affreuse dévastation, à la misère profonde de tant d’autres provinces ; d’ailleurs, dans la Franche-Comté même, le territoire qui a formé le Doubs dut à sa position extrême d’être moins atteint par les brigandages.

    Les villes avaient acquis une existence particulière : nous retrouverons à leur histoire spéciale leurs chartes communales. Le règne de Philippe le Bon fut marqué par des troubles dont il sera fait mention quand nous nous occuperons de Besançon. A la mort de Charles le Téméraire (1477), la Franche-Comté ne passa pas, avec le duché de Bourgogne, au roi Louis XI ; la princesse Marie porta cette province dans la maison d’Autriche par son mariage avec Maximilien, aïeul et prédécesseur de Charles-Quint. En 1482, Marguerite succéda à sa mère ; son frère Philippe le Beau gouverna quelques années, de 1493 à 1506. Enfin, à sa mort (1530), la province passa sous la domination de son puissant neveu Charles-Quint, roi d’Espagne et empereur d’Allemagne.

    Le règne de Charles-Quint fut pour la Franche-Comté un temps de prospérité ; il aimait cette province et accorda des privilèges à un grand nombre de ses villes ; Besançon eut les siens ; le commerce et l’industrie firent des progrès rapides sous cette administration bienfaisante et ne s’arrêta que lorsque le voisinage de la Suisse eut introduit la Réforme dans la Comté. Besançon eut ses religionnaires, ses luttes intestines, un tribunal de l’inquisition et des persécutions violentes. Guillaume Farel avait prêché la Réforme à Montbéliard dès 1524 ; après lui, Théodore de Bèze et d’autres missionnaires semèrent en Franche-Comté les nouvelles doctrines. Une confrérie, sous l’invocation de sainte Barbe, réunit les membres les plus considérables du parti protestant.

    En 1572, il y eut dans Besançon une lutte sérieuse entre les partis catholique et protestant. Après les guerres de religion vinrent les guerres de la conquête française. Henri IV, devenu roi de France malgré la Ligue et l’Espagne, envahit la province espagnole de Franche-Comté après sa victoire de Fontainebleau en 1595. Pendant la guerre de Trente ans, la Franche-Comté fut menacée de nouveau, et la ville de Pontarlier fut assiégée par le duc de Saxe-Weimar, commandant des forces suédoises.

    Mais la grande invasion, celle qui eut pour résultat de rendre française cette province, appartient au règne de Louis XIV. Ce prince réclama la Franche-Comté au nom des droits qu’il prétendait tenir de sa femme, Marie-Thérèse ; la guerre de dévolution, terminée par le traité d’Aix-la-Chapelle (1668), la lui livra. Mais, cette même année, la province fut restituée par la France à l’Espagne, en échange de l’abandon de tous droits sur les conquêtes faites par Louis XIV dans la Flandre. La guerre se renouvela en 1672. Besançon tomba au pouvoir des Français, toutes les villes de la province furent prises une à une, et le traité glorieux de Nimègue rendit définitive cette seconde conquête (1678). Louis XIV s’empressa de donner une nouvelle organisation à la province devenue française. La bourgeoisie franc-comtoise perdit la plupart de ses privilèges ; Besançon fut définitivement capitale de la Franche-Comté et siège du parlement et de l’université, qui avaient été transférés à diverses époques à Dôle.

    A la convocation des états généraux, la Franche-Comté, comprise dans le nombre des provinces étrangères et États conquis et surchargée d’impôts, accueillit avec empressement les idées nouvelles, et, lorsque la patrie fut déclarée en danger, les trois départements fournirent chacun leur bataillon de volontaires. Pendant la Terreur, Robespierre le jeune fut envoyé en mission dans le Doubs ; cependant les excès furent modérés, et le 9 thermidor y mit entièrement fin.

    En décembre 1813 et janvier 1814, ce département vit un corps d’armée autrichien assiéger Besançon, qui se défendit vainement avec courage. Depuis cette époque jusqu’à la guerre franco-allemande (1870-1871), le Doubs a subi les révolutions qui se sont faites en France bien plus qu’il ne s’y est mêlé ; au milieu du calme et de la paix, il a vu se développer sa prospérité ; il peut s’enorgueillir des hommes illustres qu’il a donnés à notre siècle, et aujourd’hui il est l’un des premiers départements de la France, comme la Franche-Comté en était une des premières provinces. Cette prospérité devait être troublée.

    Durant la guerre franco-allemande (1870-1871), le département du Doubs eut à subir les douleurs de l’invasion. A l’exception de Besançon, le département tout entier fut occupé par les Allemands, notamment les localités suivantes : Ancey, L’Isle-sur-le-Doubs, Clairval, Baume-les-Dames, Doris, Montbéliard, Blamont, Pont-de-Roide, Saint-Hippolyte, Morteau, par les troupes du XIVe corps de la IVe armée, sous les ordres du général de Werder ; Quingey, Villeneuve, Levier, Sombacourt, Chaffois, Pontarlier, La Cluse, par l’armée du général Manteuffel. Le Doubs fut alors le théâtre de la désastreuse retraite de l’armée de l’Est, presque comparable à la retraite de Rassie en 1812. Nous allons en retracer aussi brièvement que possible les douloureuses péripéties.

    Après la reprise d’Orléans par les Allemands et la défaite des armées de la Loire, le gouvernement de la défense conçut, le 20 décembre 1870, le plan d’opérer une diversion dans l’Est et de débloquer Belfort assiégé. Le général Bourbaki accepta cette tâche difficile. Le 11 janvier, il livrait à Villersexel (Haute-Saône) un sanglant combat et s’emparait de cette ville ; le 14, il arrivait sur les hauteurs de la rive droite de la Lisaine, et le 15 il établissait son quartier général à Trémoins. Alors commençaient ces rudes batailles entre Montbéliard et Belfort, qui ont pris le nom de bataille d’Héricourt (Haute-Saône). Le 15 au soir, notre armée entrait dans Montbéliard ; l’ennemi s’était retiré dans le château. Le 16, les lignes allemandes furent attaquées avec acharnement. La droite de l’armée ennemie seule céda ; Cremer délogea le général Degenfeld de Chenebrier et le repoussa jusqu’à Frahier.

    Dans la nuit, un mouvement sur Béthencourt est repoussé ; une autre attaque, tentée sur Héricourt, a le même sort. La garnison de Belfort n’avait pu intervenir dans la lutte. L’armée française s’était épuisée sans parvenir à rompre les lignes allemandes. Il fallait renoncer à faire lever le siège ; il fallait reculer pour vivre ; le temps était terrible, le thermomètre marquait 18 degrés au-dessous de zéro. Comment continuer, avec des soldats exténués par la misère et par la fatigue, une lutte’ où l’on s’acharnait inutilement depuis trois jours ? Le général Bourbaki prit, le soir du troisième jour, le parti de se retirer vers le sud. Nos troupes quittaient les bords de la Lisaine le 18 janvier et arrivaient le 22 autour de Besançon, où le général en chef comptait pouvoir mettre son armée à l’abri et la réorganiser ; mais cela était devenu impossible ; en effet, Manteuffel, parti le 12 de Châtillon, ayant évité Dijon, occupé par Garibaldi, et masqué ses mouvements, traversait, par une marche aussi audacieuse qu’elle pré-sentait de danger, les montagnes de la Côte-d’Or ; le 22, il tenait les deux rives du Doubs ; le 28, il arrivait à Quingey, se jetant sur les routes d’Arbois et de Poligny, coupant la ligne directe de Besançon à Lyon.

    En même temps, de Werder descendait vers le sud, en sorte que Bourbaki, en arrivant sous Besançon, se trouvait dans la position la plus critique. Pour comble de malheur, un convoi de deux cent trente wagons chargés de vivres, de fourrages et d’équipements, avait été surpris par l’ennemi à Dôle. D’heure en heure se rétrécissait autour de nous le réseau qui menaçait de nous étouffer. La situation était poignante. Que faire ? Battre encore en retraite. Mais de quel côté se diriger, par où se frayer un passage ?

    Affolé de désespoir, craignant de passer pour un traître, entre cinq et six heures du soir, le 26 janvier, Bourbaki, retiré dans une maison particulière, à Besançon, se tira au front un coup de pistolet. « La mort, une fois de plus bravée, dit M. Claretie, ne voulut pas de lui. Le général Clinchant prit le commandement des troupes. La tâche qui lui incombait était lourde. Comment échapper, comment sauver cette armée débandée, perdue, incapable de résister aux coups de l’ennemi ? Il fallait reculer, battre en retraite - chaque minute était un siècle - et toujours mourant, toujours souffrant, toujours glacé, essayer de gagner Lyon ou la Suisse. Le général Clinchant n’avait pas le choix ; il ne pouvait que presser et diriger la retraite sur Pontarlier. Il arrivait le 28 autour de cette ville. Dès le 29, les Allemands arrivaient, après un combat où ils firent 4 000 prisonniers du 15e corps, à Levier, à Sombacourt, à Chaffois, à 4 kilomètres de Pontarlier, sur la route de Salins.

    « A ce moment, dit un historien de la guerre franco-allemande, parvenait aux deux camps la nouvelle de l’armistice conclu à Paris le 28 ; mais les Allemands étaient avertis, par M. de Moltke, que l’armée du Sud devait continuer ses opérations, jusqu’à ce qu’elle eût obtenu un résultat définitif ; en sorte que la chute de Paris excitait son ardeur, tandis que le général Clinchant, ignorant la fatale exception contenue dans le traité, laissait tomber ses armes et faisait cesser le combat. Le 30, quand on dut les reprendre, la marche continuée des Allemands aggravait la situation. Ils enlevaient Frasne, sur le chemin de fer, et 1 500 prisonniers. Cremer était à Saint-Laurent, séparé de l’armée et à peu près sauvé par cela même... Le 1er février, toute l’armée allemande aborde Pontarlier, qui est enlevée presque sans résistance. Cependant le 18e corps est encore à la croisée des routes de Mouthe et de Rochejeau, appuyé sur le fort de Joux, près de La Cluse, à 15 kilomètres au sud de Pontarlier. Là, un dernier combat s’engage avec le IIe corps prussien, qui, repoussé tout le jour, s’attacha seulement à achever de couper les routes du sud jusqu’à la frontière. Il n’y parvint qu’imparfaitement, et une partie du 18° corps put regagner la route de Lyon. »

    Le général Clinchant, on le conçoit, n’avait plus alors qu’une préoccupation, celle de dérober à l’ennemi les soldats qui lui restaient, ses armes, son matériel, fût-ce en allant chercher un refuge au delà de la frontière. Pendant la nuit du 31 janvier au 1er février, il signait aux Verrières, avec le général suisse Herzog, une convention qui réglait le passage de l’armée française en Suisse. Cette armée, exténuée, y entrait au nombre de 80 000 hommes. « C’était, depuis six mois, dit Charles de Mazade, la quatrième armée française disparaissant d’un seul coup, après celles de Sedan et de Metz, qui étaient encore captives en Allemagne, et celle de Paris, qui restait prisonnière dans nos murs. »

    Dans cette immense douleur, dans cet épouvantable désastre, nous eûmes, du moins, la consolation de voir nos malheureux soldats accueillis par la généreuse république helvétique avec une touchante humanité. « Pauvre armée en lambeaux, écrit Claretie, pauvres soldats en haillons ! Lorsque les Suisses les virent, pâles, exténués, mourants, tous pleurèrent. Une immense pitié s’empara de ces cantons, qui se saignèrent pour fournir vivres, argent, vêtements aux vaincus et aux exilés. » La France a contracté en cette lamentable circonstance une dette qu’elle n’oubliera pas. L’invasion allemande avait coûté au Doubs 5 517 370 francs.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Histoire du département de la Dordogne
    (Région Aquitaine)
     
    ********
     

    Antérieurement à la division territoriale de 1790, le département actuel de la Dordogne formait l’ancienne province du Périgord. Ce nom lui venait, à travers les modifications apportées par le temps et les variations du langage, des Petrocorii ou Pétrocoriens, tribu gauloise qui habitait la contrée quand les Romains y pénétrèrent.

    Ici, comme ailleurs, les documents sur cette première période de notre histoire nationale sont rares et confus. L’origine celtique de ces ancêtres, l’exercice du culte druidique dans le pays, l’influence de ses ministres et l’existence d’une florissante capitale appelée Vesunna sont les principaux faits authentiques, incontestables, qui soient parvenus jusqu’à nous. Malgré le caractère essentiellement belliqueux des Gaulois en général, certains indices tendent à prouver que les Pétrocoriens n’étaient étrangers ni à l’industrie ni au commerce. Les scories qu’on rencontre assez fréquemment sur divers points du département permettent de supposer que les mines de fer, dont le sol est abondamment pourvu, étaient dès lors exploitées et leur produit travaillé dans des forges locales ; une inscription, trouvée sur le tombeau d’un certain Popilius, negotiator artis prosariae, nous révèle que l’art du tissage était connu et pratiqué ; on sait enfin que les Phocéens de Marseille venaient échanger les marchandises du Levant contre des fers, des lins et des étoffes en poil de chèvre.

    La domination romaine fut établie dans le Périgord 63 ans avant l’arrivée de Jules César, et sans que cette conquête soit signalée dans l’histoire par aucune lutte sérieuse. C’est seulement après la défaite de Vercingétorix qu’un lieutenant de César est envoyé dans cette province pour y comprimer les élans patriotiques que la lutte héroïque des Arvernes avait réveillés, et à laquelle 5 000 Pétrocoriens avaient pris part. Le pays des Pétrocoriens était alors compris dans la Gaule celtique. Vers la fin du IVe siècle, il fut incorporé dans la seconde Aquitaine.

    La révolte de Julius Vindex, dont la famille habitait le Périgord, révolte à laquelle les Pétrocoriens s’associèrent, est le fait capital qui se rattache le plus spécialement aux annales de la contrée. Le gouvernement romain y suivit ses différentes phases sans incidents notables. Dans les premiers temps, respect scrupuleux de la religion, des coutumes et du langage des vaincus ; envahissements successifs du paganisme et de la civilisation romaine pendant le IIe siècle ; apparition du christianisme, apporté, dit-on, dans le Périgord par saint Front, un des disciples du Christ ; dissolution des forces morales et matérielles de l’empire pendant les deux siècles suivants, et enfin au Ve révélation de son impuissance en face des invasions des barbares.

    Le Périgord était compris dans les territoires dont les Wisigoths obtinrent l’occupation du faible Honorius.. On sait que ce prétendu accommodement, sur la valeur duquel cherchait à se faire illusion la vanité romaine, cachait une véritable prise de possession. Ce mensonge des mots tomba vite devant la réalité des choses, et l’empire wisigoth fut constitué. Les destinées du Périgord furent liées aux siennes jusqu’à la bataille de Vouillé, qui recula jusqu’aux Pyrénées les limites du royaume des Francs. L’espace était trop vaste, les races trop peu fondues, pour que la France de Clovis pût se constituer d’une façon durable. Ces partages de l’héritage royal, qui amenèrent de si déplorables déchirements, et contre lesquels se soulèvent les raisonnements de la critique moderne, étaient alors une nécessité des temps.

    Sous le nom d’Aquitaine, l’empire wisigoth, qui avait ses limites naturelles et une espèce d’unité, cherchait fatalement à se reformer. La création des royaumes de Neustrie et d’Austrasie n’était qu’une satisfaction donnée à ces impérieux instincts ; et quand l’ambition des maires du palais voulut reprendre l’oeuvre de Clovis, la révolte des antipathies de race éclata dans la lutte acharnée que soutinrent les Aquitains pour leurs ducs héréditaires. Cette page de notre histoire appartenant plus spécialement aux annales des deux capitales de l’Aquitaine, Toulouse et Bordeaux, nous nous bornerons ici à en rappeler le souvenir, en constatant que le Périgord fit alors partie intégrante de ce grand-duché et fut mêlé à toutes les vicissitudes qui l’agitèrent.

    L’invasion des Sarrasins, dont se compliquèrent les désastres de cette époque, a laissé dans le pays des traces sinistres que le temps n’a pas encore effacées. De nombreuses localités ont gardé des noms qui attestent le passage et la domination de ces farouches étrangers ; telles sont les communes des Sarrazis, de Maurens, de La Maure, de Montmoreau, de Fonmoure, de Mauriac, de Sarrasac et le puits du château de Beynac, désigné encore aujourd’hui sous le nom de puits des Sarrasins. La défaite des infidèles, la reconnaissance des populations et les sympathies du clergé furent les principaux titres qui valurent aux Carlovingiens la couronne de France.

    Le héros de cette dynastie, Charlemagne, traversa le Périgord et y laissa des témoignages de son habile administration. Il fonda le prieuré de Trémolat et lui fit présent de la chemise de l’Enfant Jésus ; il dota le monastère de Sarlat d’un morceau de la vraie croix ; il y autorisa, en outre, la translation des reliques de saint Pardoux et de saint Sacerdos ; enfin plusieurs historiens lui attribuent la construction de l’église de Brantôme, gratifiée par lui, entre autres pieux trésors, des restes vénérés de saint Sicaire. Le Périgord fut alors gouverné, comme la plupart de nos provinces, par des comtes qui, dans la pensée de Charlemagne, devaient être des fonctionnaires amovibles, mais qui, sous ses successeurs, se rendirent indépendants et héréditaires.

    Le premier fut Widbald ; il administra la contrée de 778 à 838. C’est sous le second de ses successeurs et pendant la durée du règne de Charles le Chauve que l’autorité des comtes se transforma en fief héréditaire. L’apparition des Normands, qui date aussi du milieu du XIe siècle, contribua beaucoup à l’établissement des grandes maisons féodales. C’est comme défenseur du pays que Wulgrin, déjà comte d’Angoulême, s’imposa au Périgord. C’était un vaillant guerrier, qui avait mérité le surnom de Taillefer pour avoir pourfendu d’un seul coup de son épée le casque et la cuirasse d’un chef normand.

    Au milieu de l’enfantement de la société féodale, dans le chaos du Moyen Age où la force est le droit, Guillaume Wulgrin est un type assez complet de ces fondateurs de dynastie, rudes figures qui surgissent dans l’histoire bardées de fer, lance au poing et se taillant de petits États dans les dépouilles de la monarchie agonisante. A sa mort, ses deux fils se partagèrent ses domaines ; Guillaume, le cadet, eut le Périgord ; la ligne masculine de cette branche s’éteignit à la seconde génération, en 975, dans la personne d’Arnaud dit Bouratien, dont la soeur et unique héritière épousa le comte de la Marche (Hélie Ier) et apporta le Périgord en dot à son époux. Ce seigneur, souche de la seconde dynastie des comtes de Périgord, prit et laissa à ses descendants le surnom de Talleyrand, qu’illustra pendant quatre siècles cette puissante maison de Périgord. Son indépendance était presque absolue ; elle battait monnaie. C’est un Adalbert de Talleyrand-Périgord qui fit cette réponse devenue fameuse, et dans laquelle se résumait si bien la fierté féodale : « Qui t’a fait comte ? » lui demandait un jour Hugues Capet. « Qui t’a fait roi ? » lui répondit Adalbert. La seule puissance contre laquelle les comtes eussent parfois à lutter était celle des évêques. Ces démêlés se rattachant à l’histoire des villes épiscopales et n’ayant point eu d’ailleurs de sérieuse influence sur les destinées de la province, nous n’avons pas à nous en occuper ici.

    Lorsque le mariage de Henri II avec Éléonore de Guyenne plaça le Périgord sous la domination anglaise comme relevant de l’ancien duché d’Aquitaine, les comtes de Périgord s’associèrent à tous les efforts qui furent alors tentés pour arracher le sol français au joug de l’étranger. La fortune ne favorisa point leur honorable résistance ; le pays fut occupé militairement, des garnisons ennemies furent placées dans les forteresses et châteaux, de nouvelles citadelles furent élevées ; mais le patriotisme périgourdin ne se découragea pas, et pendant cette longue et triste période, qui dura depuis Louis le Jeune jusqu’à Charles VII, si trop souvent le pays fut obligé de souffrir le pouvoir de l’Anglais, on peut dire à sa gloire qu’il ne l’accepta jamais.

    L’historique des guerres de l’Angleterre et de la France n’entre pas dans le cadre de notre récit ; nous déterminerons seulement par quelques dates l’influence qu’elles exercèrent sur le sort de notre province. Le Périgord, conquis par Henri II Plantagenet, revint à la France en 1224, fut rendu à l’Angleterre en 1258, puis confisqué en 1294 par Philippe le Bel, restitué de nouveau à l’Angleterre en 1303, reconquis par Philippe de Valois, cédé encore une fois par le traité de Brétigny, repris par Charles V, remis sous l’autorité anglaise vers la fin du règne de Charles VI, et enfin acquis définitivement, réuni pour toujours à la couronne de France en 1454.

    Dans l’intervalle de ces orages, nous avons à citer un voyage de saint Louis dans le Périgord. Ce prince, avant de partir pour sa seconde croisade, voulut aller s’agenouiller devant le suaire du Christ, précieuse relique sur l’authenticité de laquelle nous nous garderons bien de nous prononcer, conservée dans un monastère de bernardins à Cadouin. Saint Louis traversa le pays, accompagné des seigneurs de sa cour, et, voulant éviter Sarlat, à cause de la mésintelligence qui existait entre l’abbé et les consuls de la ville, il s’arrêta au château de Pelvezis. A la même époque se rattache une certaine extension des franchises municipales, signe précurseur de la chute de la féodalité.

    L’état de la France s’était bien modifié sous le coup des dernières crises qu’elle venait de traverser. C’est à la monarchie surtout qu’avait profité cette lutte de deux siècles contre l’étranger, lutte pendant laquelle elle avait si souvent paru près de succomber. L’intelligence de Cette situation nouvelle semble avoir échappé aux comtes de Périgord, qui, se croyant encore au temps des Wulgrin et des Boson, affectaient envers la couronne une indépendance qui n’était plus de saison.

    Archambaud V, dit le Vieux, qui vivait dans les dernières années du XIVe siècle, contesta au roi certains droits que la couronne revendiquait sur Périgueux et essaya .de soutenir ses prétentions par les armes ; un premier arrangement arrêta les hostilités ; mais quelque temps après le comte intraitable recommença la guerre. Il fut vaincu ; un arrêt de mort contre le coupable et de confiscation pour le comté avait été rendu ; le roi fit au seigneur rebelle grâce de la vie, ne conserva que Périgueux comme gage de sa victoire et abandonna au fils d’Archambaud tout le reste des domaines paternels.

    Mais le fils se montra moins sage encore que son père. Il réclama avec menaces la ville dont il se croyait injustement dépouillé. Cette fois, il n’y eut même plus besoin d’une expédition militaire pour réduire l’incorrigible. Une tentative de rapt sur la fille d’un .bourgeois de Périgueux fit de lui un criminel vulgaire ; on instruisit son procès, et un arrêt du parlement, à la date du 19 juin 1399, le condamna au bannissement et à la confiscation de tous ses biens. En lui s’éteignit la puissance de cette antique famille, qui possédait le Périgord depuis l’an 866, et qui, de Wulgrin à Archambaud VI, comptait une succession de vingt-sept comtes.

    Le roi Charles VI donna le comté de Périgord au duc d’Orléans, son oncle. Celui-ci le laissa à Charles, son fils, qui, étant prisonnier en Angleterre, le vendit en 1437 pour seize mille réaux d’or à Jean de Bretagne, comte de Penthièvre. Ce dernier eut pour héritier Guillaume, son frère, qui ne laissa que trois filles. L’aînée épousa Alain, sire d’Albret, dont le fils fut roi de Navarre, et la petite-fille de celui-ci apporta en dot le Périgord, avec ses autres États, à Antoine de Bourbon, qu’elle épousa et qui fut père de Henri IV. Le Périgord faisait donc partie des domaines de ce monarque lorsqu’il monta sur le trône, et il fut alors réuni à la couronne.

    L’influence qu’exerçait dans la province la maison d’Albret y facilita les progrès de la réforme religieuse, surtout lorsque la reine Jeanne eut embrassé avec tant d’ardeur la foi nouvelle ; le Périgord devint un des théâtres de l’affreuse guerre qui déchira la patrie à cette époque. Peu de contrées furent éprouvées aussi cruellement. Sanctuaires violés, églises détruites, villes prises d’assaut, partout le sac, le pillage, l’incendie, les massacres, telle est l’oeuvre du fanatisme, tel est le tableau que nous ont laissé les historiens contemporains de cette lamentable période.

    La paix eut beaucoup à faire pour cicatriser de pareilles blessures, elle fut, grâce au ciel, rarement troublée pendant les temps qui suivirent ; mais le repos donné par le despotisme ne régénère pas les populations ; l’espèce de sommeil léthargique dans lequel nous voyons le Périgord s’endormir de Henri IV à Louis XV, le silence qui se fait autour de la province pendant la durée de deux siècles ne sont point des indices de prospérité ; le salut devait venir d’ailleurs. Quelque indispensables, cependant, que fussent devenues des réformes réclamées par la monarchie elle-même, ce n’est pas sans une sorte de protestation qu’elles se firent jour sur ce vieux sol de la féodalité. Le Périgord avait do longue date ses états particuliers ou provinciaux ; c’était le sénéchal qui les convoquait en vertu de lettres patentes ; le comte et plus tard le gouverneur y occupaient le premier rang ; les quatre barons du Périgord, qui avaient le privilège de porter le nouvel évêque de Périgueux à son entrée dans la ville, Bourdeilles, Beynac Biron et Mareuil, prenaient place après l’ordre du clergé les maires et consuls marchaient à la tête du tiers état.

    Lors de la convocation des derniers états, en mars 1788, M. de Flamarens, évêque de Périgueux, refusa de prêter le serment exigé, et le clergé fut obligé de se nommer un autre président. Cette inoffensive boutade n’entrava pas la marche des événements, et lorsque éclata la Révolution, le Périgord fut l’un des premiers à y adhérer. Il envoya à la Convention nationale les représentants du peuple Romme et Lakanal, mais, si les agitations politiques le troublèrent un moment, il dut à sa position, loin des frontières, d’être préservé des invasions que les fatales années de 1814, dé 1815, de 1870 et de 1871 déchaînèrent sur la France. Aussi ce département n’a-t-il cessé, depuis, de prospérer.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique