• Histoire du département de la Nièvre
    (Région Bourgogne)
     
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    L’histoire de ce département n’égale pas en intérêt celle de quelques autres, que leur situation, leur richesse ont mêlés davantage aux grands événements. Ce pays de montagnes, caché au centre de la France, a eu une existence plus modeste et plus obscure. A cheval sur la chaîne des monts du Morvan (Mar, noir ; vand, montagne), qui se détache des montagnes de la Côte-d’Or, possédant à la fois les sources de l’Yonne et une partie de la rive droite de la Loire, son histoire et ses intérêts se trouvent engagés également dans les deux bassins de la Manche et de l’océan Atlantique. Mais son influence ne rayonna bien loin ni d’un côté ni de l’autre.

    Au temps des Gaulois, son territoire était occupé, pour la plus grande partie, par les Éduens (Aeligdui), et, pour la partie nord-ouest, entre Clamecy, Cosne et La Charité, par les Sénonais (Senones). Quelques dolmens ou menhirs encore debout, quelques haches en pierre trouvées dans le sol, voilà tout ce qu’a laissé dans le pays l’époque druidique.

    César vint, et deux fois s’en rendit maître. L’administration romaine eut grand souci d’un pays si voisin du centre de partage des eaux de la France, si propre à établir des postes militaires inexpugnables, et enfla situé sur la route d’Autun à Bourges, deux des plus grandes villes de cette époque. Aussi trouve-t-on de nombreux vestiges de voies, de camps romains. Le sommet du mont Beuvray, particulièrement, était un centre où aboutissaient plusieurs routes. Des savants ont prétendu que l’ancienne Bibracte était située sur un plateau élevé de 680 mètres au-dessus de la mer. Une levée de terre circulaire semble indiquer, en effet, ou une ancienne ville gauloise, ou un camp romain.

    Le camp est plus probable. Il y en avait un autre à Saint-Sauges, dont les traces sont encore visibles, et Château-Chinon possède les ruines d’un fort bâti par les Romains. Mais les plus curieux débris de ces temps sont les ruines d’une ancienne ville trouvée à Saint-Révérien ; l’amphithéâtre de Bouhy, des fragments de statues, de cippes trouvés à Entrains, et surtout les thermes de Saint-Honoré.

    Les eaux thermales et minérales que toute cette région doit à sa nature volcanique, étaient sans doute une des causes les plus actives qui attiraient les Romains. Les thermes de Saint-honoré, dont la découverte s’est complétée en 1821 par des fouilles faites au pied même des montagnes du Morvan, sont remarquables par une salle de bains toute revêtue de marbre, au milieu de laquelle trois réservoirs donnent une eau abondante, et par les nombreuses et brillantes habitations dont les Romains avaient orné cette petite ville.

    Ils y fondèrent même un hospice militaire où les bains se prenaient dans dix-neuf bassins aujourd’hui rendus à la lumière. Si l’on en croit Gui Coquille, savant magistrat du pays même, la plupart des noms en y de la province seraient dérivés de noms latins par la transformation suivante : villa Cecilii, Cézilly ; Germanici, Germancy ; Cervini, Corbigny ; Cassii, Chassy ; Sabinii, Savigny ; Ebusii, Bussy, etc. La terminaison fréquente nay viendrait de la terminaison non moins fréquente chez les latins anum : Lucianum, Lucenay ; Casianum, Chassenay ; Appianum, Apponay ; etc.

    C’est sous la domination romaine que cette province, comme presque toutes celles de la Gaule, reçut le christianisme prêché par saint Révérien et le prêtre saint Paul, qui furent martyrisés à Nevers en 274. Saint Pèlerin, apôtre de l’Auxerrois, vint presque aussitôt après enseigner l’Évangile aux habitants du district d’Entrains, où il eut à lutter contre les prêtres d’un temple de Jupiter élevé dans ce pays. Pèlerin finit aussi par le martyre ; car, Dioclétien étant devenu empereur, il fut persécuté comme tous les chrétiens, enfermé dans un souterrain et enfin massacré.

    La domination des Burgondes, établie sous Honorius dans le sud-est de la Gaule, comprit le Nivernais. Les Francs survinrent, et Clovis, à l’occasion de son mariage avec Clotilde, s’en empara. A sa mort (511), ce fut le roi d’Orléans qui eut le Nivernais. Sous les derniers Mérovingiens, sous les premiers Carlovingiens, la province suit le sort du reste de la Gaule. Louis le Débonnaire la donne ensuite à Pépin, roi d’Aquitaine, dans le partage qu’il fait de ses États en 817, et elle est de nouveau entraînée dans les vicissitudes des grands événements de l’époque ; elle souffre de tous ses maux.

    Rien ne donne une plus terrible idée des ravages des Normands, que de voir ces pirates barbares porter la désolation jusque dans le Nivernais, au coeur même de la France. Nevers eut cependant pour comte le fameux Gérard de Roussillon, héros de tant de romans de chevalerie. Mais Gérard se brouilla, en 865, avec Charles le Chauve, qui transféra son comté, avec l’Auxerrois, à Robert le Fort.

    Puis, les liens de l’obéissance à l’autorité royale se relâchant de plus en plus, à la fin du même siècle, le Nivernais fit partie des domaines du duc de Bourgogne, qui le donnait à gouverner à des comtes de son choix. L’un de ces comtes, Rathier, suivant une tradition, fut accusé par un certain Alicher d’avoir violé la femme du duc, son suzerain ; le procès se plaida par le combat judiciaire, et déjà Rathier avait enfoncé son épée dans la mâchoire inférieure de son adversaire, quand celui-ci le frappa d’un coup mortel. Le suzerain offensé et vengé était alors Richard le Justicier. Il donna le fief à un certain Séguin.

    Henri le Grand en investit ensuite Otto-Guillaume, fils d’Adalbert, roi d’Italie, qui, en 992, le donna en dot à sa fille Mathilde, en la mariant avec Landry, sire de Metz-le-Comte et de Monceaux. C’est de ce moment que date l’existence séparée du Nivernais. Il eut ses comtes distincts, en même temps comtes d’Auxerre. Les autres petits seigneurs du pays, vassaux du comte, se fortifiaient à la même époque dans leurs châteaux et se rendaient presque indépendants, faisant à l’égard des grands vassaux ce que les grands vassaux faisaient à l’égard du roi.

    Maintenant nous sommes en pleine vie féodale. Guerres continuelles, de voisinage, à droite, à gauche, principalement avec les ducs de Bourgogne à propos du comté d’Auxerre. Le plus remarquable des comtes de Nevers dans cette période est Guillaume Ier (1040). Le chroniqueur assure qu’on ne trouverait pas, dans toute sa vie, une seule année de paix. Autour de lui, il entretenait sans cesse cinquante chevaliers, et cela ne l’empêchait pas d’avoir toujours 50 000 sous d’argent dans ses coffres, ce qui est assez remarquable pour l’époque. II battit le fils du duc de Bourgogne. Moins heureux lorsqu’il porta secours au roi de France contre le seigneur du Puiset, il fut fait prisonnier au siège de ce château qui tint en échec la faible royauté de ce temps.

    Vers la fin de ce siècle, le Tonnerrois fut réuni par héritage au Nivernais et à l’Auxerrois, et Guillaume II porta le titre de comte d’Auxerre, de Nevers et de Tonnerre. Ce Guillaume partit, en 1101, avec 15 000 hommes pour la Palestine, passa par Constantinople, perdit à peu près tout son monde en Asie Mineure, et arriva presque nu à Antioche, d’où il revint en Europe.

    Il fut un des fidèles alliés de Louis le Gros. Comme il revenait de combattre le fameux Thomas de Marie, sire de Coucy, il fut fait prisonnier dans une rencontre avec Hugues le Manceau qui le livra au comte de Blois. Celui-ci le tint quatre ans enfermé dans son château avec une opiniâtreté qui résista longtemps aux sollicitations de la plupart des puissances de l’époque. On s’est demandé la cause d’un tel acharnement, et peut-être la trouverait-on dans le mécontentement que devait exciter chez certains seigneurs la persistance des comtes de Nevers à aider les progrès de la royauté.

    L’existence des comtes de Nevers fut assez agitée à cette époque. C’est Guillaume III qui accompagne Louis VII en terre sainte et qui va ensuite en pèlerinage en Espagne. C’est Guillaume IV qui voit son comté dévasté par les comtes de Sancerre et de Joigny et qui réussit à les battre à La Marche, entre Nevers et La Charité (1163). Cette guerre lui avait coûté fort cher ; il avait fait des dettes ; comment les payer ? Or, écoutez comment s’y prenait un débiteur féodal pour rétablir ses finances.

    La ville de Montferrand passait pour très riche et renfermait, disait-on, un magnifique trésor. Guillaume prend la route de Montferrand, se jette sur la ville, la pille et emmène le seigneur du lieu en disant aux habitants qu’il le leur rendra quand ils auront payé une certaine somme. Un peu plus tard, on le voit marcher sous la bannière du roi Louis le Jeune contre le comte de Châlons.

    Puis, pour expier tous ses péchés, il va en terre sainte et meurt à Saint-Jean-d’Acre. Le clergé ne lui sut aucun gré de cette dévotion tardive, et Jean de Salisbury, écrivant à l’évêque de Poitiers, lui fait cette triste oraison funèbre qui pourrait aussi bien s’appliquer à la plupart des seigneurs féodaux de ce temps : « Ce n’est ni par les traits des Parthes ni par l’épée des Syriens qu’il a péri ; une si glorieuse fin consolerait ceux qui le regrettent ; mais ce sont les larmes des veuves qu’il a opprimées, les gémissements des pauvres qu’il a tourmentés, les plaintes des églises qu’il a dépouillées, qui sont cause qu’il a échoué dans son entreprise et qu’il est mort sans bonheur au champ de la gloire. »

    De tous ces comtes aventureux, le plus célèbre et le plus malheureux fut Pierre de Courtenay. Il n’était comte de Nevers que par sa femme. En effet, avec Guillaume V s’était éteinte la descendance mâle, et le fief avait fait retour à la couronne. Philippe-Auguste eut la générosité de le rendre à Agnès, soeur de Guillaume V, à laquelle il fit épouser Pierre de Courtenay, petit-fils de Louis le Gros, et, par conséquent, de sang royal.

    A la mort d’Agnès, Pierre continua de gouverner le Nivernais, comme chargé de la garde-noble de ce fief pour sa fille Mahaut, que le roi de France maria plus tard avec Hervé, sire de Gien. A ce moment, Pierre de Courtenay se retira dans ses autres domaines. Quelque temps après, appelé au trône de l’empire latin de Constantinople, il partit pour en prendre possession ; mais un Comnène qui régnait en Épire l’arrêta par trahison, et le tint si bien prisonnier qu’on n’eut plus jamais de nouvelles de son sort.

    Les comtes de Nevers et Pierre de Courtenay, le premier de tous, se montrèrent libéraux dans la question communale. Nevers, Clamecy (voyez ces villes) obtinrent des franchises. Des règlements furent publiés, d’accord avec les principaux barons du pays, pour protéger les agriculteurs dans leurs travaux, pour faciliter les mariages des femmes serves avec les hommes des autres seigneurs, sauf toutefois l’autorisation de leur propre seigneur, enfin pour maintenir la paix publique, et le bannissement fut prononcé contre quiconque, ayant détruit ou incendié une maison, refuserait la réparation exigée.

    L’intervention de la royauté n’était donc pas fort impérieusement réclamée par l’intérêt des peuples dans ce pays. Mais la royauté, encore plus guidée par l’ambition d’un pouvoir qui sent croître ses forces que par ce beau motif du bonheur des peuples, intervenait partout.

    En 1280, un arrêt du parlement interdit aux comtes de Nevers de créer des nobles. C’était le temps de l’impitoyable Philippe le Bel. Par un nouvel arrêt du parlement, le comte de Nevers se voit confisquer ses comtés de Nevers et de Rethel pour avoir refusé de venir se justifier, en cour des pairs, de quelques violences contre le clergé et la noblesse de son fief. Il est vrai que, sous Louis le Hutin, la féodalité regagne du terrain, et ce roi promet, en 1316, par lettres patentes, de ne plus permettre les empiétements de ses officiers sur la juridiction des comtes de Nevers.

    Une nouvelle famille de comtes était encore une fois venue s’asseoir sur le siège comtal de Nevers. Yolande, seule héritière (1272), avait épousé Robert de Dampierre, qui fut quelque temps comte de Nevers par sa femme, et, après la naissance de leur fils,. Louis Ier continua de gouverner le fief. Lui-même devint comte de Flandre. Philippe le Bel accusa Louis de Nevers d’avoir soulevé les Flamands, et le fit emprisonner.

    Rendu à la liberté, il en usa pour contester à Philippe le Long son droit de succession au trône, de concert avec le duc de Bourgogne, le comte de Joigny, etc. Un arrêt du parlement confisqua toutes ses seigneuries, qui lui furent peu après rendues. Louis II épousa la fille de Philippe le Long, et devint, du chef de son grand-père et de son père, comte de Flandre et de Nivernais (1322). On l’appelle souvent Louis de Crécy, parce qu’il mourut à la bataille de Crécy, en 1346.

    Le Nivernais souffrit alors de l’invasion des Anglais. Ils le ravagèrent après la bataille même de Crécy, et, dix ans après, à l’époque du désastre de Poitiers, ils s’emparèrent de La Charité, d’où leurs partis désolèrent la province. En 1359, elle fut obligée de se racheter d’un nouveau pillage, lors du passage de l’armée conduite par Édouard III.

    Louis III de Male avait obtenu de Philippe de Valois des lettres patentes qui érigeaient en pairie viagère les comtés de Nevers et de Rethel. Il ne laissa qu’une fille, Marguerite, qui épousa Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et lui porta à la fois la Flandre et le Nivernais. Les deux époux détachèrent le comté de Nevers et le donnèrent à l’aîné de leur fils, Jean (sans Peur) ; et celui-ci le céda à son frère Philippe, qui se fit tuer à Azincourt.

    Les fils de ce Philippe moururent aussi, ne laissant qu’une fille, Élisabeth, et les Nivernais virent encore arriver un seigneur étranger ; c’était le duc de Clèves. Son petit-fils, François Ier, se distingua par ses talents militaires et obtint l’érection définitive du Nivernais en duché-pairie (1538).

    Les seigneurs de Nevers firent alors exécuter un travail qui était bien dans l’esprit de cette époque de fusion, de centralisation, d’étude, c’est-à-dire la rédaction des coutumes de la province (1534), dont les états provinciaux (1490) avaient jeté les bases. Dans les guerres de religion, les Nivernais se montrèrent d’abord en majorité très catholiques et assez intolérants ; mais à la fin ils changèrent et se rallièrent à Henri IV. Leur pays fut, après Henri IV, le centre de cette nouvelle guerre folle que les seigneurs formèrent contre Marie de Médicis. La mort du maréchal d’Ancre apaisa tout.

    La maison de Gonzague possédait alors le Nivernais depuis le mariage de Louis de Gonzague avec Henriette de Clèves, seule héritière (1565). Le cardinal Mazarin acheta le duché (1659), qui, à sa mort, passa à son neveu Philippe-Julien Mazarin, et sa maison l’a possédé jusqu’en 1789. Quelques-uns des derniers ducs de Nivernais se sont distingués au XVIIe et au XVIIIe siècle par leur esprit, leur goût pour la littérature. Le dernier de tous, à la fois auteur de gracieuses poésies légères et ambassadeur à Rome, à Berlin et à Londres, perdit ses biens à la Révolution, et sut vivre en sage, modestement, jusqu’en 1798.

    Quant à la province, elle forma à peu près le département de la Nièvre. Auparavant, elle était un des trente-deux gouvernements militaires, et se divisait, pour l’administration, financière, en quatre élections, dont deux (Nevers et Château-Chinon), faisaient partie de la généralité de Moulins ; la troisième (Clamecy), de la généralité d’Orléans ; la quatrième (La Charité), de la généralité de Bourges.

    Pour la justice, elle était comprise dans le ressort du parlement de Paris ; mais elle avait sa coutume écrite, dont on a parlé plus haut, sa chambre des comptes établie au nom du duc de Nivernais ; son hôtel des monnaies, qu’on faisait remonter à Charles le Chauve ; enfin ses Grands-Jours, institués en 1329 par Louis II, tribunal d’appel composé de « trois prud’hommes, un chevalier et deux gradués, pour juger les appeaux de Nivernais, tant des prévosts que des baillis, » avec pouvoir de juger, retenir ou renvoyer. Il y avait trois assises des Grands-Jours avant 1563 ; elles furent alors réduites à deux par un édit royal. Le Nivernais comptait 273 890 habitants.

    On ne peut omettre, dans l’histoire du département de la Nièvre, celle du commerce tout spécial qui le fait vivre et l’enrichit, d’autant plus qu’elle présente des incidents assez curieux. Il s’agit du commerce des bois. Les hautes montagnes du Morvan attestent que les volcans ont remué ce sol ; et, en effet, si l’on perce la couche de sable qui le recouvre, on trouve un fond de basalte et de granit. Cette chaude nature du sol a produit de tout temps une riche végétation de forêts.

    Si, aujourd’hui qu’on a tant exploité les bois, le département de la Nièvre en possède encore 204 000 hectares sur 6 millions qui existent en France, combien en devait-il être couvert lorsque la France entière, au XVIe siècle, en possédait 30 millions d’hectares ! C’est à cette époque, en effet, que le commerce se développant, les communications s’ouvrant de toutes parts, et Paris, de plus en plus peuplé, manquant de bois, les Nivernais imaginèrent d’expédier le leur à la capitale.

    Une compagnie de marchands se forma sous la raison René Arnoult et compagnie, et des lettres patentes lui furent accordées, qui portaient « autorisation de flotter sur les rivières de Cure et d’Yonne, sans qu’il fût donné empêchement par les tenanciers et propriétaires ou autres possesseurs d’aucuns moulins, écluses, ou ayant droit de seigneurie, pêcheries ou autres, et défense au parlement de Dijon de s’immiscer dans les contestations sur le flottage des bois, attribuées spécialement aux prévôts et échevins de la bonne ville de Paris en première instance, et, par appel, au parlement de Paris. »

    Le flottage dont il est ici question avait été, dit-on, déjà employé en 1490 sur la rivière d’Andelle ; mais c’est véritablement à Jean Rouvet que l’on attribue (1549) l’invention de ce moyen de transport au profit de la compagnie susdite. Son système consistait à retenir par écluses les eaux au-dessus de Gravant, puis à les lâcher en y jetant Ies bûches à bois perdu, pour les recueillir ensuite au port de Gravant, et les expédier de là, par trains, sur l’Yonne et la Seine jusqu’à Paris.

    On retrouve l’usage de ce même procédé au XIXe siècle. Des étangs creusés à la tête de chacun des ruisseaux qui vont former ou grossir l’Yonne amassent l’eau ; dès qu’on lève les pelles, elle s’écoule avec impétuosité, et le torrent emporte les bûches ; les premières, la cataracte franchie, sont jetées à droite et à gauche du ruisseau inférieur et s’y arrêtent : c’est ce qu’on appelle border la rivière ; il ne reste plus alors qu’un goulet étroit, au milieu du cours d’eau, par où les autres sont emportées rapidement. On passe ensuite à l’opération qui s’appelle toucher queue, c’est-à-dire qu’on déborde le ruisseau et qu’on ramène dans le milieu les bûches égarées sur les rives, pour les envoyer rejoindre celles qui ont marché plus vite. Arrivées au port, elles sont toutes arrêtées, tirées de l’eau, triées selon les marques des divers marchands, et empilées jusqu’à la saison d’automne, qui permet d’en former des trains sur la rivière et de les envoyer ainsi à Paris.

    Mais les marchands nivernais ne jouirent pas sans conteste des avantages qui leur avaient été accordés. Les propriétaires riverains se plaignaient de la servitude qui leur était imposée, du chômage que souffraient leurs moulins.

    D’un autre côté, les marchands de Paris, favorisés par la juridiction parisienne à laquelle avaient été attribuées toutes les contestations en cette matière, se rendirent maîtres des prix ; et, en 1704, ils gagnaient 30 livres sur la corde de 36 livres 10 sols, tandis que, les frais déduits, il ne revenait aux propriétaires que 5 sols par corde. Les propriétaires, les marchands forains se liguèrent contre cette tyrannie et s’entendirent pour flotter à leur gré, quelques-uns même pour conduire des trains jusqu’à Paris.

    L’autorité intervint. Le subdélégué de l’hôtel de ville de Paris résidant à Auxerre se rendit sur le port de Clamecy avec une brigade à cheval et se vit entouré d’une foule menaçante de 5 ou 600 personnes, qui s’armèrent de bâtons et de bûches prises dans les piles, qu’ils aiguisaient par le bout.

    « Allons , s’écriaient-ils , marchons, allons à la guerre ; mourir aujourd’hui ou mourir demain, cela est égal ; voilà de beaux hommes bien habillés ; il faut les f..... à la rivière. » Le subdélégué leur défendit de toucher aux piles. « Eh ! monsieur, lui dit l’un d’eux, je n’aurais. qu’à rencontrer un chien enragé. » L’exaspération allait croissant, les bâtons étaient levés ; ne se sentant pas en force pour lutter, l’officier public se retira et dressa le procès-verbal où ces détails sont écrits.

    Depuis, le flottage fut libre, une rivalité existant cependant entre les marchands nivernais et ceux de Paris , le ministre de l’intérieur ayant dû intervenir en 1850 pour régler le partage des flots de l’Yonne.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, l’invasion s’arrêta aux limites mêmes de ce département, et, dans le tableau général des pertes éprouvées par les départements envahis, la Nièvre n’a été comptée que pour la somme insignifiante de 5 618 francs.

     

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  • Histoire du département de la Moselle
    (Région Lorraine)
     
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    Avant l’invasion romaine, le territoire, actuellement occupé par le département de la Moselle, était habité par les Médiomatrices. Cette belliqueuse peuplade ne consentit à subir que l’alliance, et non la domination des envahisseurs. La contrée de ces vaillants gaulois fut comprise dans la première Belgique, et devint une des premières provinces de la Gaule.

    Pendant la funeste époque du Bas-Empire, impuissants à conserver ses lointaines conquêtes, les pays messin fut exposé à toutes les invasions des barbares, et les Huns, Attila à leur tête, l’ensanglantèrent et le couvrirent de ruines. Il fut soumis par les Francs, vers la fin du VIe siècle, et resta en leur possession jusqu’au démembrement de l’empire de Charlemagne ; il faisait alors partie du royaume d’Austrasie , et fut souvent visité par les rois de la seconde race ; le traité de Verdun le détacha de la France et le donna à Lothaire ler.

    Après une tentative de Charles-le-Chauve pour l’adjoindre à ses domaines, le pays messin, sous les menaces du pape, revint à l’empereur d’Allemagne ; cependant, sa situation fut toujours indécise et mixte entre les Allemands et les Francs qui se le disputaient sans cesse.

    La véritable autorité du pays fut celle des évêques de Metz qui résistèrent par les armes aux empiétements de tous les princes voisins, ducs de Lorraine, comtes de Bar et de Luxembourg, qui le convoitaient ; cependant, après toute une époque de guerre, après ce siècle funeste où la peste et la maladie connue sous le nom de feu de Saint-Antoine,décimèrent le pays messin vers la fin du XIIe siècle, la ville de Metz, ville impériale, se gouverna par ses propres lois, et la puissance des évêques, purement nominale, dut s’incliner devant le conseil des échevins.

    Cette administration fut très éprouvée pendant la guerre de Cent ans par les compagnies qui dévastaient la vallée de la Moselle, pillant et massacrant les populations, puis par les entreprises du duc de Lorraine, Charles III, qui brûla un grand nombre de villages, après avoir échoué devant Metz en 1420. Ce fut alors le principal objectif de la politique lorraine, de s’adjoindre ce riche pays messin qui eût été si précieux pour le duché ; aussi les ducs s’acharnèrent-ils contre lui pendant un siècle et demi, jusqu’en 1552, époque à laquelle un plus redoutable rival, Henri II, roi de France, s’empara de Metz, et occupa la plus grande partie de la contrée.

    Vainement Charles-Quint et son successeur Philippe II tentèrent de le conquérir ; malheureusement le traité de Cateau-Cambrésis le fit passer sous la domination du roi d’Espagne.

    Pendant les guerres de religion, le pays messin fut souvent ravagé par les catholiques et les Allemands, et il eut beaucoup à souffrir de ces dissensions où la religion était beaucoup moins en jeu que la politique ; enfin, à la paix de Westphalie, les droits de la France sur la ville de Metz furent régulièrement consacrés, et le pays ne fut plus troublé que sous Louis XV, pendant la guerre de la succession d’Autriche, lors de l’invasion des impériaux qui en furent repoussés.

    En 1790, à l’époque où la France fut divisée en départements, le département de la Moselle se forma d’une partie des provinces de Lorraine, des Trois-Évêchés et du Barrois.

     

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  • Histoire du département du Morbihan
    (Région Bretagne)
     
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    Des départements de la Bretagne, le Morbihan est celui qui offre le plus de souvenir de l’époque celtique. Son nom d’abord, qui est demeuré celtique (mor bihan, la petite mer) alors que tous les autres départements prenaient des noms nouveaux en laissant disparaître les anciens ; ensuite les nombreux monuments druidiques, ou. plutôt mégalithiques, dont il est parsemé, et qui semblent attester, selon certains historiens et archéologues, qu’il fut le siège principal du culte des druides.

    D’autres pensent que ces monuments de l’âge de pierre, qu’à défaut de données plus précises on appelle aujourd’hui monuments mégalithiques, furent à l’origine répandus avec la même densité sur tout le sol de la France du nord, mais qu’à la suite des invasions, se dirigeant toutes de l’Orient à l’Occident, ils auront disparu avec les premières civilisations, et que leurs débris auront servi à la construction des habitations, des tombeaux mêmes des nouveaux venus : Francs, Suèves, Alains, Bourguignons, Vandales, Gots, Romains, etc. La Bretagne, qui par sa position à l’extrême occident de la France échappa à la plupart de ces envahisseurs, aurait naturellement conservé plus facilement ses monuments de l’âge primitif de l’homme.

    A côté de Carnac, qui depuis longtemps jouit d’une réputation colossale en raison du nombre et de la dimension de ses menhirs, on peut citer aussi la lande du Haut-Brambien (lande de Lanvaux), par exemple (commune de Pluherlin). On compte ainsi plus de deux mille menhirs qui dépassent en grosseur ceux de Carnac. Menhirspeulvan, pierres droites, dolmens, tables de pierres, cromlechs, cercles de pierres, témènes, enceintes consacrées, tumulus, monuments de terre faits de main d’hommes, galgals, monticules formés uniquement de pierres de la grosseur d’un pavé, sans terre ni ciment, et sous lesquels on a souvent trouvé des grottes pleines de squelettes symétriquement disposés, d’armes, de vases de terre, routers, pierres branlantes, pierres percées où les paysans bretons superstitieux vont passer leur tête pour se débarrasser de la migraine, haches de pierre, qu’ils utilisent en les emmanchant dans une branche fendue qui, continuant de pousser et de grossir, se noue autour de la pierre tranchante d’une manière indissoluble ; tels sont les restes celtiques qu’on trouve dans le Morbihan. Nous allions oublier la langue, qui n’est pas le moins curieux de ces restes antiques, et que les paysans du pays parlent à peu près comme leurs ancêtres il y a deux mille ans.

    Les Vénètes occupaient le Morbihan à l’époque de l’arrivée des Romains. Ce peuple, après s’être soumis à la première attaque, se repentit ensuite, prit les armes et opposa aux conquérants une des résistances les plus énergiques qu’ils aient rencontrées en Gaule. Il profita fort habilement de la disposition du sol, de cette disposition à laquelle le pays même devait son nom, c’est-à-dire des golfes nombreux par lesquels la mer a déchiré la côte, et qui forment une multitude de presqu’îles.

    Les cités des Vénètes s’élevaient à la pointe de toutes ces péninsules dont la marée haute faisait autant d’îles inabordables aux troupes de terre. Lorsque les Romains avaient réussi, après de grandes peines, à s’emparer de quelqu’une de ces villes, ils ne tenaient pas pour cela les habitants, qui s’enfuyaient sur leurs vaisseaux avec tout ce qu’ils possédaient de plus précieux.

    Les Vénètes avaient, en effet, une marine nombreuse, au moyen de laquelle ils entretenaient des relations fréquentes avec la Grande-Bretagne. Ils s’étaient rendus maîtres de la plupart des ports de cette côte et avaient imposé un tribut à tous ceux qui naviguaient dans leurs parages. Leurs vaisseaux de chêne, masses énormes, aux flancs épais, à la carène aplatie, à la proue haute comme une forteresse, aux voiles de peau, aux ancres pesantes, bravèrent d’abord les attaques des galères romaines comme elles bravaient le choc des flots dans les tempêtes.

    Il fallut à César une tactique toute nouvelle. Il arma ses soldats de faux tranchantes placées au bout de longues perches avec lesquelles ils coupèrent les câbles des vaisseaux Vénètes. Ceux-ci, privés de l’usage de leurs voiles, masses inertes et immobiles, présentèrent un abordage facile et devinrent un champ de bataille où l’on combattit corps à corps. César avait rendu le combat naval semblable au combat de terre, et assuré la victoire aux Romains.

    Ainsi se passa la dernière bataille livrée par les Vénètes, et pour laquelle ils avaient réuni dans le port de Dariorig (Dariorigum, que l’on croit être Auray) 220 navires. Les légions romaines sur les hauteurs, et le peuple de la ville sur les murailles, en contemplaient le spectacle. La plupart des Vénètes périrent dans les flots, les anciens de la cité dans les supplices ; le reste fut vendu à l’encan.

    Le peuple du Morbihan a cessé depuis lors de former un corps de nation. Soumis aux Romains, il reçut en compensation de la servitude quelques avantages de la civilisation ; il vit son territoire sillonné par ces voies innombrables qui sont un des plus beaux titres de gloire des Romains.

    Des recherches consciencieuses ont remis en lumière la plupart des voies romaines du Morbihan. On en trouve de toute grandeur, depuis 15 jusqu’à 70 pieds de large. Les landes, les lieux incultes et les forêts permettent de reconnaître fréquemment des tronçons de ces voies qui, au contraire, dans les lieux cultivés, ont la plupart du temps disparu sous les envahissements des propriétaires.

    Ces voies retrouvées suivent en général une direction rectiligne, ce qui était au reste un caractère ordinaire des voies romaines, comme l’ont remarqué la plupart des savants qui se sont livrés à cette étude, comme l’observait déjà, chose curieuse, Beaumanoir dans ses Coutumes de Beauvaisis, au XIIIe siècle. Rencontrait-on une rivière, plutôt que de faire un détour, on construisait un gué artificiel. Ces routes s’offrent pavées de blocs de pierre bordés par d’autres blocs formant accotoirs. Sur les bords, à des distances de neuf ou dix lieues, on rencontre souvent des traces de stations ou mansions, qui marquaient les étapes des soldats romains et où ils trouvaient un abri et des magasins.

    C’est ainsi qu’en 1835, un laboureur du village de Lescorno, près du bourg de Surzur, a découvert sur le bord de la voie romaine une pierre monumentale portant cette dédicace : Imperatori Caesari Piavonio Victorino Pio felici Augusto, et tout à l’entour des cendres entassées, des briques brisées, des vases en terre cuite, traces évidentes d’une station romaine. Quant à l’inscription, elle est très curieuse, puisqu’elle atteste la souveraineté d’un des successeurs de Posthumus dans les Gaules. Bien des noms de lieux rappellent la présence des Romains dans le pays : Voie (Via), Estrée, Estrelle, Estrac(Stratum), Les Millières (Milliarium), etc.

    Ainsi l’occupation romaine fut aussi forte dans le Morbihan que dans le reste de la Gaule. Le commerce eut aussi quelque prospérité. La petite mer fut de nouveau visitée par les vaisseaux marchands sous son nouveau nom latin de Mare conclusum que lui donne César. On hésite toutefois à prononcer si César a désigné par là simplement le golfe du Morbihan, en avant de Vannes, ou l’espèce de bassin maritime formé par la presqu’île de Quiberon, les îles d’Houat et d’Hoedic, et qui reçoit la Vilaine.

    Certains auteurs considèrent comme une colonie des Vénètes du Morbihan les Vénètes plus tard fondateurs de Venise, qui occupèrent le fond de la mer Adriatique. Après l’empire romain, l’histoire du pays qui nous occupe se confond avec celle des comtes de Vannes. Nous renvoyons à cette ville et à celles qui la suivent pour l’histoire ultérieure du département, qui, désormais, n’offre plus guère d’ensemble.

     

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  • Histoire du département de la Meuse
    (Région Lorraine)
     
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    Au temps de César, deux populations gauloises occupaient le territoire qui forme aujourd’hui le département de la Meuse, les Leuci au sud, et les Verodunenses au nord. Après la conquête romaine, cette contrée fut comprise dans la Belgique première et eut pour villes principales Verdun (Civitas Verodunensium) et Naix dans la vallée de l’Ornain (Nasium).

    A la domination des Romains succéda celle des Francs, et, après la mort de Clovis, les pays baignés par la Meuse firent partie du royaume d’Austrasie. Dans l’organisation de l’empire carlovingien, cette contrée fut partagée en plusieurs comtés ainsi désignés : comitatus Clesensis (cantons de Void et de Gondrecourt) ; comitatus Wavriensis (la Woivre, aujourd’hui la partie nord-est du département) ; comitatus Barrensis (le centre du Barrois) ; et plus au sud comitatus Odornensis (l’Ornois en Barrois).

    Le traité de Verdun (843) détacha ce pays du royaume de France et l’adjugea à l’empereur Lothaire Ier ; et, lorsque celui-ci alla ensevelir au fond d’un cloître une ambition si fatale à son père et à lui-même, le second de ses fils, Lothaire II, eut le nord de ses États. Le pays qui forme le département de la Meuse fit partie de ce nouveau royaume, qui reçut le nom de Lotharingie ou Lorraine. Les efforts des rois de France pour reconquérir de ce côté ce que le traité de Verdun avait enlevé à Charles le Chauve n’eurent aucun succès durable ; à partir du Xe siècle, la vallée de la Meuse fit définitivement partie de la Lorraine mosellane.

    Il faudra que la dynastie nouvelle qui succédait alors à la race dégénérée de Charlemagne se soit consolidée en France par une existence de plusieurs siècles pour pouvoir tenter de reculer la frontière française au delà de la ligne de démarcation tracée par le traité de Verdun. Cependant ces pays, qui avaient été et qui devaient être encore un objet de litige entre la France et l’empire, étaient livrés à toute l’anarchie féodale.

    Il leur manquait une royauté, c’est-à-dire ce qui fut pour les peuples du moyen âge un signe d’indépendance et de nationalité. Ne pas appartenir à la France et ne reconnaître la suzeraineté de l’empire qu’à la condition qu’elle ne fût qu’un vain nom, c’était une situation favorable seulement aux petites puissances féodales. Ainsi s’établirent dans ces contrées la puissance des évêques de Verdun et celle des comtes de Bar.

    Ces principautés ne pouvaient conserver leur indépendance qu’à l’une ou l’autre de ces conditions : ou que la France et l’empire restassent faibles et incapables de les conquérir ; ou que leur rivalité même pour la possession de ces contrées les protégeât, et c’est ce qui arriva. Les empereurs accordèrent aux évêques de Verdun des privilèges qui consacraient leur indépendance, afin de les encourager à mieux résister à l’ambition des rois de France. Ils sacrifièrent les droits de l’empire, et, à ce prix, ils obtinrent, pendant plusieurs siècles, que Verdun ne fût pas annexé à la France.

    Il n’en fut pas tout à fait de même de la plus considérable de ces principautés temporelles, le comté de Bar. Un comte de Bar, Henri III, gendre du roi d’Angleterre Édouard Ier, prit parti contre Philippe le Bel dans une de ces guerres qui furent comme le prélude de la terrible lutte qui devait armer pendant plus d’un siècle l’une contre l’autre la France et l’Angleterre.

    Philippe le Bel lui fit expier chèrement son alliance avec l’Anglais. Fait prisonnier à Bruges, Henri III fut obligé de signer, en 1301, le fameux traité par lequel il se reconnaissait homme lige du roi de France pour la partie de ses États de Barrois située au couchant de la Meuse, vers le royaume de France ; telle est l’origine du Barrois mouvant et du Barrois non mouvant. Depuis cette époque, tout ce que les comtes et ducs de Bar ont possédé sur la rive gauche de la Meuse a été regardé comme relevant de la couronne de France.

    A différentes époques, les rois de France essayèrent de convertir en souveraineté réelle la suzeraineté reconnue par le traité de 1301. Les légistes de la couronne déployaient une rare habileté dans les entreprises de ce genre. Mais, lorsque le duché de Bar eut passé à la maison de Lorraine et que, au XVle siècle, des relations d’amitié s’établirent pour quelque temps entre cette maison et les rois de France, ceux-ci crurent devoir ménager des princes qu’ils considéraient comme d’utiles alliés. « En 1552, dit dom Calmet, le bailli de Sens ayant imposé les habitants de Bar-le-Duc, de Gondrecourt, de Châtillon, de La Marche et de Confins, pour contribuer au payement d’une somme de 19 200 livres, et le prince Nicolas de Lorraine, comte de Vaudémont, régent de Lorraine sous la minorité de Charles III, ayant fait sur cela ses remontrances que la ville de Bar et les lieux ci-devant nommés étaient fiefs libres de la couronne de France et n’avaient jamais été soumis à de pareilles impositions, le roi Henri II déclara n’avoir jamais entendu que les sujets du duc de Lorraine fussent cotés et sujets à de pareilles impositions.

    « Et, en 1553, il les déclara aussi exempts des ban et arrière-ban, et autres impositions faites en France. Enfin, en 1573, le roi Charles IX, en confirmant le traité fait entre lui et le duc de Lorraine, donna sa déclaration par laquelle il termina toutes les difficultés formées au sujet de la mouvance et de la souveraineté du Barrois, et ordonna que le duc Charles III, son beau-frère, jouirait de tous les droits régaliens et de souveraineté sans rien excepter, hors la foi et hommage lige. »

    Mais, à la même époque, la France faisait un grand pas vers la conquête de ces contrées par l’occupation de Verdun, faite par Henri II de concert avec le cardinal de Lorraine. Toutefois, le roi de France ne prenait encore à l’égard de Verdun que le titre modeste de protecteur et de vicaire de l’empire.

    Le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, laissa à la France l’évêché de Verdun ; on trouvera dans la notice consacrée à cette ville les mesures prises successivement par les rois de France pour annuler, au profit de la couronne, l’autorité temporelle des évènements de Verdun. Le traité de Westphalie (1648) confirma la souveraineté de la France sur cet évêché.

    Le duché de Bar fut, comme la Lorraine, envahi par les troupes françaises en 1632, et il suivit toutes les vicissitudes par lesquelles passa la Lorraine pendant le règne orageux de Charles IV. On trouvera, dans la notice consacrée au département de Meurthe-et-Moselle, le récit des guerres de ce prince avec Richelieu et Louis XIV. A sa mort, la Lorraine et le Barrois étaient au pouvoir de la France. Ces deux principautés furent restituées par la paix de Ryswick (1697) au duc Léopold. Enfin le traité de Vienne en 1738, qui donnait la Lorraine et le Barrois à Stanislas Leczinski, en assurait la réversion à la France à la mort de ce prince. C’est ainsi qu’en 1766 le Barrois devint définitivement province française.

    Quant à Montmédy, capitale du comté de Chiny, après avoir passé aux ducs de Luxembourg et avoir été ainsi incorporée un instant à la monarchie espagnole, elle fut réunie à la France par le traité des Pyrénées.

    Le décret de 1790 créa le département de la Meuse, qui fut composé de l’ancien duché de Bar, d’une partie de la Lorraine, d’une portion des Trois-Évêchés et d’une faible partie de la Champagne. Les habitants de la Meuse ont prouvé, dans les grandes luttes soutenues par la France depuis 1790, qu’ils étaient dignement placés aux frontières de la patrie.

    En 1814, les habitants de plusieurs villages voisins de Bar-le-Duc dispersèrent tout un régiment russe et tuèrent le général auquel il servait d’escorte. Le département de la Meuse est un de ceux qui donnent à la France ses meilleurs soldats ; il a produit un grand nombre d’officiers distingués par leur bravoure et leurs talents militaires.

    En 1870, presque au début de la guerre franco-allemande, qui fut si désastreuse pour la France, le département de la Meuse fut envahi et comme piétiné par le flot toujours croissant des troupes ennemies. Il suffit, pour s’en rendre compte, de consulter la carte de l’invasion que Charles de Mazade a jointe à son ouvrage intitulé la Guerre de France(1870-1871). On y suit d’un oeil douloureux les progrès et la marche des armées allemandes.

    La Ire armée, composée des Ier, VIIe, VIIIe corps, placée d’abord sous les ordres du général Steinmetz, et plus tard sous ceux du général Manteuffel, occupa successivement : Étain, Clermont-en-Argonne, Vaucouleurs et Gondrecourt. La IIe armée, composée des IIe, III°, IVe, IXe, Xe et XIIe corps, sous le commandement du prince Frédéric-Charles, passa à son tour à Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et Commercy. La IIIe armée (Ve, VIe, XIe corps prussiens, Ier et IIe corps bavarois), sous les ordres du prince royal Frédéric-Guillaume, séjourna à Vaucouleurs, Ligny, Bar-le-Duc, Nettancourt et Varennes-en-Argonne. Enfin, la IVe armée, dite armée de la Meuse, placée sous les ordres du prince royal de Saxe, occupa Étain, Stenay, Varennes-en-Argonne et Netlancourt. Verdun ne fut occupé qu’en novembre et Montmédy qu’en décembre 1870.

    Les places ou les villes que nous venons d’énumérer ne succombèrent pas toutes sans résistance. Citons, en première ligne, Verdun, qui, attaquée une première fois, le 24 août, ne capitula qu’après la reddition de Metz, c’est-à-dire à la fin d’octobre. Montmédy succomba le 14 décembre. A la notice que nous consacrons à Verdun, l’on trouvera de plus amples détails, dont la place n’est pas ici. Les pertes supportées alors par le département de la Meuse se sont élevées à la somme énorme de 26 242 760 fr. 57.

     

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  • Histoire du département de la Meurthe-et-Moselle

    (Région Lorraine)

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    Le pays qui formait jadis le duché de Lorraine était habité, à l’époque de la conquête romaine, par deux peuples principaux : les Mediomatrici, dont la capitale était Metz, appelé alors Divodorum, et les Leuci, qui avaient pour capitale Toul (Tullum). Ces deux peuples étaient considérés comme faisant partie de la grande nation des Belges, que César appelle les plus braves des Gaulois (Gallorum omnium fortissimi). Quand la Gaule fut divisée en dix-sept provinces, le pays des Médiomatrices et des Leuces ou Leuques fut compris dans la Belgique première, avec Trèves pour métropole, et pour cités Metz, Toul et Verdun.

    Dès le IIIe siècle de l’ère chrétienne, ce pays eut a souffrir des invasions allemandes ; plus tard, il fut dévasté par les Vandales et les Suèves. Soumis enfin par les Francs, il fut, sous les successeurs de Clovis, la principale province du royaume d’Austrasie ou France orientale.

    Il eut encore plus d’importance sous les princes carlovingiens. Les bords de la Moselle et les forêts des Vosges avaient pour eux un grand attrait, et ils y possédaient une grande quantité de domaines, tels que Marsal, Moyenvic, Vic, Scarpone, Gondreville, Flavigny, Champs, etc. Plus d’une fois Charlemagne célébra à Thionville les deux grandes solennités de Noël et de Pâques, et y tint l’assemblée générale des Francs.

    Le traité de Verdun (843) sépara de la France proprement dite les contrées de la Meuse et de la Moselle ; elles furent laissées à l’empereur Lothaire, qui les transmit à son fils Lothaire II C’est alors qu’elles prirent le nom de Lotharingia, d’où nous avons fait Lorraine. Mais ce nom s’étendait à une étendue de pays plus vaste que la Lorraine actuelle ; il embrassait tout le pays compris entre le Rhin, la Meuse et l’Escaut.

    Il y eut encore entre les héritiers de Charlemagne bien des luttes avant que la Lotharingie fût définitivement séparée de la France. D’abord à la mort de Lothaire II, dont les dernières années avaient été pleines de troubles et de scandales, grâce à sa passion pour la belle Waldrade, Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagèrent ses États. En 880, toute la Lotharingie fut de nouveau réunie à l’Allemagne. Vainement un fils naturel de Lothaire II réclama ; l’empereur Charles le Gros le fit saisir au château de Gondreville, lui fit crever les yeux et le renferma au monastère de Saint-Gall. Quelques années plus tard, le successeur de Charles le Gros fit de la Lotharingie un royaume pour son fils naturel Zwentibold.

    Les Lorrains se lassèrent bientôt de la tyrannie cruelle et fantasque de ce personnage, et appelèrent à leur secours le roi de Germanie, frère de Zwentibold ; celui-ci fut vaincu et tué aux bords de la Meuse, et son royaume retourna encore une fois sous l’autorité germanique. Les derniers Carlovingiens de France firent encore quelques efforts pour reconquérir ce pays. Mais ces agressions furent sans succès, et Lothaire, l’avant-dernier roi de la dynastie de Charlemagne, fut réduit, en 980, à renoncer à toute prétention sur la Lotharingie ; ce qui contrista grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de France.

    Quelques années avant la conclusion du traité de 980, l’empereur Othon Ier avait donné la Lorraine à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Ce prélat, comprenant la difficulté de régir par lui-même un pays aussi étendu, le divisa en deux parties, dont l’une fut appelée basse Lorraine et l’autre haute Lorraine ou Mosellane ; c’est cette dernière qui a conservé le nom de Lorraine.

    Les trois premiers ducs de la Lorraine mosellane appartiennent à la maison de Bar. Ensuite les ducs de basse Lorraine, Gothelon et Godefroy le Barbu, prétendirent à ce duché ; mais il importait aux empereurs d’Allemagne que la Lorraine restât partagée pour n’être pas redoutable à leur autorité, et l’empereur Henri III donna la Lorraine mosellane à Albert, comte d’Alsace, et, après la mort de ce prince, à Gérard, son neveu (1048).

    Des deux fils aînés de Gérard, l’un, Thierry, fut le second duc de Lorraine ; l’autre, Gérard, eut pour apanage le comté de Vaudémont ; sa postérité devait le conserver jusqu’au milieu du XIVe siècle, Henri de Vaudémont étant tué à la bataille de Crécy et ne laissant qu’une fille. Cette héritière du comté de Vaudémont épousa un sire de Joinville ; mais, à la troisième génération, il ne restait également de cette maison qu’une fille, qui épousa un frère du duc Charles le Hardi, lequel commença la seconde maison de Vaudémont.

    Ne pouvant suivre en détail l’histoire des ducs de Lorraine, nous nous arrêterons seulement sur quelques époques marquées par d’importants événements. Le XIIIe siècle est une de ces époques ; c’est l’ère de la fondation des libertés bourgeoises et municipales en Lorraine. Nancy, Lunéville, Saint-Nicolas, Frouard, Gerbéviller, etc., reçurent alors la loi de Beaumont, ainsi appelée de la petite ville de Beaumont-en-Argonne, à laquelle un archevêque de Reims avait accordé de grandes franchises pour y attirer des habitants.

    Le développement de la liberté fut favorable au développement du commerce ; l’industrie sortit du fond des cloîtres et passa aux mains d’une bourgeoisie laborieuse. « Le numéraire, dit M. Bégin dans son Histoire de Lorraine, plus commun malgré les croisades qui en enlevèrent une quantité considérable, rendit les affaires commerciales plus faciles. Plusieurs riches minerais, tels que celui de Hayange, étaient connus et exploités... Vers le milieu du XIIIe siècle, Henri, comte de Salm, exploita pour la première fois les mines de Framont (Ferratus mons). Les marchands de Lorraine faisaient des échanges avec les provinces rhénanes, la Franche-Comté, la Champagne. ».

    Ce fut au XVe siècle qu’eut lieu la réunion des maisons de Bar et de Lorraine, et ce fut à cette époque aussi que la Lorraine fut mêlée d’une manière plus active aux grands événements dont la France était alors le théâtre. C’était le temps de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons et de la lutte nationale de la France et de l’Angleterre. La maison de Lorraine était représentée par deux vieillards : le duc de Bar, vieux cardinal, et le duc de Lorraine, Charles le Hardi, qui n’avait qu’une fille.

    Charles le Hardi avait été longtemps un violent ennemi de la maison de France. En 1412, irrité d’un arrêt que le Parlement de Paris avait prononcé contre lui, il avait traîné les panonceaux du roi à la queue de son cheval. Mais le parti anglais et bourguignon ne sut pas ménager un allié si important, et Charles finit par donner sa fille en mariage à un prince français, René d’Anjou, à qui le duc de Bar, son oncle, avait déjà assuré son duché. Cependant le parti bourguignon et anglais conservait en Lorraine un allié, le comte de Vaudémont, fils d’un frère de Charles le Hardi.

    Vaudémont prétendit que le duché de Lorraine ne pouvait tomber en quenouille et qu’à lui seul appartenait l’héritage en vertu de la loi salique. Vaincu à Bulgnéville (1434) par Vaudémont et les Bourguignons, René d’Anjou fut emmené captif à Dijon. Il consacra les loisirs de sa captivité à la peinture. Le duc de Bourgogne lui rendit la liberté sous caution.

    En 1441, la guerre entre les deux prétendants au duché de Lorraine fut terminée par la médiation du roi, qui engagea René à donner sa fille à Ferry de Vaudémont, fils de son rival, en confondant les droits des deux maisons. Quelques années plus tard, René céda le gouvernement de la Lorraine à son fils aîné, Jean, duc de Calabre. Ce prince belliqueux, dont la vie se passa sur les champs de bataille, entra dans la ligue du Bien public contre Louis Xl et eut sa part des libéralités du roi au traité de Saint-Maur, où le bien public, suivant la piquante expression de Comines, fut converti en bien particulier.

    En secondant l’ambition du grand adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, Jean de Calabre ne se doutait pas qu’il préparait à la Lorraine de redoutables périls. Charles le Téméraire avait conçu de vastes projets ; il voulait reconstituer l’ancien royaume de Bourgogne, en reliant les États des Pays-Bas à la Bourgogne et à la Franche-Comté ; mais, pour cela, il fallait posséder la Lorraine.

    Jean de Calabre était mort en 1470 ; son fils Nicolas ne lui avait survécu que trois ans. L’héritier du duché était alors René II, fils du vainqueur de Bulgnéville et de la fille du roi René. Charles le Téméraire se saisit du jeune duc, et l’obligea d’abord de lui céder quelques places fortes et le libre passage à travers son duché ; mais peu après, pendant que Charles le Téméraire s’obstinait follement au siège de Neuss, près du Rhin, René, excité et encouragé par Louis XI, lui envoya son défi et commença les hostilités.

    Charles furieux envahit la Lorraine, et Nancy capitula après une résistance longue et obstinée. Heureusement pour René, le Bourguignon fut défait par les Suisses à Granson et à Morat. Le duc de Lorraine, rentré en possession de son héritage, eut à le défendre contre une dernière attaque ; la bataille de Nancy (1477) fit cheoir, dit Comines, le si grand et somptueux édifice de la puissance bourguignonne, et débarrassa le duc René de son terrible rival.

    Louis XI, qui s’était entendu avec le duc de Lorraine tant qu’il avait en face de lui Charles le Téméraire, le traita avec moins de ménagement après la ruine de la maison de Bourgogne, et, en 1440, à la mort du vieux roi René, il se saisit du Barrois, qui ne fut restitué à René II qu’au commencement du règne de Charles VIII. C’est de René II que descend cette famille des Guises à laquelle se rattachent des souvenirs à la fois glorieux et sinistres.

    On sait quelles graves conséquences eut pour l’État et pour les derniers Valois l’établissement d’une branche de la maison de Lorraine en France. René II, qui possédait en Champagne, en Picardie, en Flandre et en Normandie des biens allodiaux, les légua au second de ses fils, Claude, duc de Guise, qui se fixa à la cour de France ; il faisait ainsi de la branche cadette de sa maison une famille toute française, entièrement distincte de la branche aînée destinée à gouverner la Lorraine.

    Mais l’ambition des Guises fut fatale, non seulement à eux-mêmes, mais à la famille ducale de Lorraine, qu’ils entraînèrent dans leurs projets. Le duc Charles III fut un des soutiens de la Ligue ; il conspira avec Philippe II et avec le pape contre l’indépendance de la France ; il fut l’un des signataires de cet insolent traité de Joinville, par lequel les princes étrangers réglaient le sort de la France. Dès lors commença entre la maison de France et la maison de Lorraine cette antipathie dont les effets devaient éclater sous le règne de Charles IV.

    Il y a peu d’exemples d’une existence aussi agitée que celle de ce prince. Dès le début de son règne il se laissa entraîner, par la belle duchesse de Chevreuse, dans les intrigues et les complots dirigés contre l’administration vigoureuse de Richelieu. Quand le duc d’Orléans, qui prêtait aux factieux l’appui de son nom, s’enfuit de France, . le duc Charles lui donne asile à deux reprises et lui fait épouser, secrètement, sa soeur Marguerite. Le Parlement de Paris procède contre lui à raison du rapt commis en la personne du duc d’Orléans, et la Lorraine est deux fois envahie par les armées françaises.

    Le duc Charles, réfugié à Mirecourt, abdique en faveur de son frère, le cardinal François. Mais c’était une question de savoir si le duché devait passer aux héritiers mâles par exclusion des femmes. Charles IV n’était pas le fils, mais le gendre du duc précédent, Henri. Si la duchesse Nicole abdiquait, comme son mari, la princesse Claude, soeur de Nicole, pouvait reproduire, en sa personne, la prétention des femmes.

    Aussi le nouveau duc jugea-t-il prudent d’épouser sans retard sa cousine, Claude, que Louis Xlll pouvait faire enlever d’un moment à l’autre. Il renvoya au pape son chapeau de cardinal ; et comme les liens de parenté exigeaient des dispenses, il reprit un instant, pour se les accorder, sen caractère de prélat ; puis il reçut d’un prêtre la bénédiction nuptiale et consomma sou mariage.

    Cinq jours après, les nouveaux époux sont arrêtés dans leur logis, au nom du roi de France, qui ne veut reconnaître ni le nouveau duc ni son mariage. Ils parviennent à s’échapper, pendant que l’armée française, devançant l’arrêt du Parlement, « qui prioit humblement le roi de se satisfaire sur les biens de son vassal non situés en France, » achève la soumission de la Lorraine.

    Cependant le duc Charles, revenant sur son abdication, essaye vainement de rentrer par force dans ses États et finit par demander grâce au roi, qui lui restitua les duchés de Lorraine et de Bar ; mais plusieurs places demeuraient à la France et Nancy restait occupé provisoirement par une garnison française. Le duc promettait de rester attaché aux intérêts de la France et se soumettait à perdre irrévocablement ses États en cas de contravention.

    Quelques mois après , il se joignait avec son armée aux Espagnols, ennemis de la France, et la Lorraine était reconquise par l’armée royale. Enfin, après de nouvelles aventures, suspect au roi d’Espagne, qui le tint même quelque temps en prison, abandonné de son armée vagabonde, ex-communié par le pape, pour avoir épousé une maîtresse du vivant de sa femme, le duc Charles obtint de nouveau de Louis XIV et de Mazarin la restitution de ses États (1661). C’était le cinquième traité qu’il contractait avec la France, et on le connaissait assez pour être sûr que ce ne serait pas le dernier.

    Il est vrai que Louis XIV, héritier des projets de Richelieu et de Mazarin sur la Lorraine, n’attendait qu’une occasion pour réunir définitivement ce beau pays à la couronne. En 1662, il obtint, moyennant des promesses d’argent, du duc Charles, qui n’avait pas d’enfants légitimes, que ses États seraient après sa mort réunis à la France. Mais le prince Charles, fils de l’ex-cardinal François, protesta contre cet arrangement, et, le duc lui-même revint à de meilleurs sentiments pour son neveu.

    Il crut trouver un appui contre l’ambition de la France dans les puissances européennes qu’avaient alarmées les succès de Louis XIV dans la guerre d’Espagne, et il intrigua pour être reçu dans la triple alliance. Aussitôt Louis XIV, se saisit de son duché, et le vieux duc s’enfuit à Cologne. Il combattit encore contre la France dans la guerre de la Hollande et termina en 1675, à Birkenfeld, son aventureuse existence. Il laissait ses droits à son neveu, Charles V, prince doué de talents supérieurs et qui s’illustra à la tête des armées impériales.

    Mais il tenta vainement de s’emparer de la Lorraine ; Louis XIV avait fait dévaster systématiquement la partie orientale du duché et démanteler toutes les places secondaires. Il était impossible de s’aventurer avec une armée dans un pays si complètement ruiné. Le duc avait écrit sur ses étendards : Aut nunc aut nunquam (ou maintenant ou jamais). L’alternative ne lui fut pas favorable ; il ne rentra jamais dans ses États. Il est vrai que la paix de Nimègue (1679) les lui restituait, mais en laissant à la France des places de sûreté et entre autres Nancy, sa capitale. Charles refusa de se soumettre à cette humiliation. Il resta à la cour de Vienne, où il épousa une soeur de l’empereur.

    A sa mort, Léopold, son fils, prit le titre de duc de Lorraine, et la paix de Ryswick(1697) lui restitua son duché ; Louis XIV ne gardait que Marsal, Sarrelouis et Longwy, avec le droit de passage pour les troupes françaises à travers la Lorraine. Pendant un règne paisible de trente-deux ans, Léopold s’appliqua à faire oublier à ses sujets les longues souffrances qu’avaient attirées sur eux les fautes de son aïeul.

    François IV, qui succéda à son père en 1729, ne devait pas jouir longtemps de l’antique patrimoine de sa famille. Le traité de Vienne, qui, en 1735, mit fin à la guerre de la succession de Pologne, stipula que le roi Stanislas, renonçant au trône de Pologne, deviendrait duc de Lorraine et de Bar, et qu’à sa mort, ces deux duchés seraient réunis à la France. François IV était dédommagé par le grand-duché de Toscane et par la main de Marie-Thérèse, fille de l’empereur ; ce mariage lui valut, plus tard, la couronne impériale.

    En 1737, Stanislas prit possession de la Lorraine. Des souvenirs honorables et affectueux se rattachent au nom de ce monarque ; mais, malgré les sympathies que méritait la personne de Stanislas, une partie de la population ne vit qu’à regret son établissement sur le trône de Lorraine. Ce règne ne pouvait être et ne fut, en effet, qu’une transition pour préparer l’incorporation définitive de la Lorraine à la France. C’est ainsi que Stanislas consentit à l’incorporation des troupes lorraines dans l’armée française et que le pays fut placé sous le régime financier de la France. Ce furent ces mesures et d’autres du même genre qui soulevèrent la susceptibilité des Lorrains ; et Stanislas eut à soutenir contre la cour souveraine du duché des luttes analogues à celles que, dans le même temps, le gouvernement en France soutenait contre les parlements.

    A la mort de Stanislas, en 1766, la Lorraine fut réunie à la France. On conçoit les regrets des Lorrains en passant de l’autorité d’un prince bienfaisant et, malgré ses fautes, ami du bien public, sous le sceptre de l’égoïste Louis XV. Mais ces regrets durent s’adoucir quand éclata la Révolution de 1789. La Lorraine comprit alors que mieux vaut s’associer aux destinées d’une grande nation que de végéter dans la solitude et dans l’humilité d’un petit État.

    Le décret de 1790 divisa la Lorraine et le Barrois en quatre départements : la Meurthe, les Vosges, la Moselle et la Meuse. Nous aurons l’occasion de rappeler, dans l’histoire particulière des villes, quelques événements dont la Meurthe et la Moselle furent le théâtre à celte grande et terrible époque.

    En 1814, ces départements furent envahis par les alliés. Pendant la campagne de France, les paysans lorrains firent une rude guerre de détail aux envahisseurs. D’autres faits, plus terribles encore, appellent notre attention. Avant de commencer à les exposer, nous devons dire que la notice historique qui précède se rapporte plus particulièrement à notre ancien département de la Meurthe ; un seul arrondissement du département de la Moselle, celui de Briey, a été conservé à la France : il n’est donc plus utile de faire ici l’histoire du pays Messin, que tant de liens pourtant rattachent à la commune patrie.

    La tâche douloureuse qui nous reste à remplir est le rapide récit des événements qui nous ont arraché ces territoires et qui, des membres sanglants de la Meurthe et de la Moselle, ne nous ont laissé que le département actuel de Meurthe-et-Moselle, qui en est formé.

    Les départements de la Meurthe et de la Moselle ont été, en effet, pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le théâtre d’événements militaires décisifs. Le 19 juillet 1870, notre chargé d’affaires à Berlin remettait, comme on le sait, la déclaration de guerre de la France au gouvernement prussien ; le 20 juillet, chacun de nos corps d’armée se trouvait au poste qui lui avait été assigné, mais quelle énorme disproportion dans le nombre des combattants !

    Tandis que l’armée française ne comptait pas plus de 230 000 hommes, l’armée allemande mettait en ligne 450 000 combattants, nombre qui devait s’élever progressivement au chiffre énorme de 1 350 000 hommes. Le 23 juillet, l’empereur partait de Saint-Cloud pour Metz ; le 30, le général Frossard recevait l’ordre de franchir la Sarre et s’emparait de Sarrebrück le 2 août.

    On sait quelle fut cette ridicule affaire. Le 3 août, le général Abel Douay était surpris et battu à Wissembourg ; ce combat livrait à l’ennemi l’entrée de l’Alsace et les routes de Strasbourg et de Metz. Le 6 août, malgré des prodiges de valeur, Mac-Mahon était vaincu à Reischshoffen et Frossard à Forbach, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sarreguemines. Après la défaite de Mac-Mahon et de Frossard, l’empereur ordonna la retraite sous les murs de Metz, où toutes nos troupes se trouvèrent concentrées le 11 août, moins les corps de Mac-Mahon et du général de Failly, qui s’étaient rabattus sur Châlons. Le 10 août, deux divisions détachées de l’armée du prince Frédéric-Charles arrivaient devant Strasbourg et commençaient le siège ; bientôt les troupes allemandes eurent occupé, d’un autre côté, le pays situé au nord-est, à l’est et au sud de Metz, afin de couper la retraite à l’armée française et de bloquer Metz.

    La retraite commençait, en effet, le général Steinmetz accourut pour la contrarier et livrait la bataille de Borny. Les Allemands la perdent, mais réussissent à retarder le mouvement de retraite sur Verdun, ce qui permit à l’armée du prince Charles (IIe armée) d’effectuer son mouvement tournant. Le 16 août eut lieu la bataille de Gravelotte ou de Mars-la-Tour, qui fut encore une victoire pour nos soldats. Un effort de plus, et on passait sur Verdun ; c’était le salut de l’armée et le salut de la France.

    La totalité de l’armée française fut alors partagée en deux armées : celte dite du Rhin, sous les ordres du maréchal Bazaine (l’empereur avait regagné Châlons dès le 19 août) ; celle dite de Châlons, sous les ordres de Mac-Mahon. Au lieu de marcher sur Verdun, l’armée du Rhin bivouaque sur le champ de bataille de Gravelotte, et, le 18 août, elle se replie sur Metz, après la sanglante bataille de Saint-Privat. Bazaine s’était abstenu de paraître sur le champ de bataille, et « pour la troisième fois, l’armée du Rhin, grâce à son chef, écrit le baron A. Du Casse (la Guerre au jour le jour, 1870-1871), ne se rend pas libre pour rallier l’armée de Châlons. »

    Le 19 août, l’armée fut rangée autour de Metz. Le 26, au soir, Bazaine tenta ou feignit d’essayer de rejoindre l’armée de Châlons. La tentative échoua, et l’on rentra à Metz ; le 30, le maréchal Bazaine se décida à recommencer l’opération du 26, mais sans plus de succès. Le 1er septembre, l’armée attristée revenait prendre ses positions autour de la place.

    Une phase nouvelle commençait pour l’armée du Rhin. Renonçant à jouer un rôle actif dans la partie suprême engagée en France, son chef attendait des événements politiques ou militaires qui pourraient le ramener sur la scène. Il se laissait engager dans un ordre d’idées où devaient périr son honneur et la force que la patrie avait mise entre ses mains. Nous n’entreprendrons pas de raconter ici les péripéties du blocus de Metz, ni les honteuses démarches qui furent faites pour amener la reddition de la place. Qu’il nous suffise de dire que, le 27 septembre, Bazaine en arrivait à une reddition pure et simple. Il quitta la place, poursuivi par la malédiction des soldats et de la population et fut, avec toute l’armée, interné en Allemagne.

    Nous n’avons pas besoin de dire, après ce qui précède, que les principales localités des départements de la Moselle et de la Meurthe tombèrent aux mains des Allemands, dont la Ire, la IIe et la IIIe armées, respectivement sous les ordres des généraux Steinmetz, prince Frédéric-Charles et prince Frédéric-Guillaume de Prusse, envahirent le territoire. Citons notamment : Lunéville, occupé dès le 12 août par la IIIe armée allemande ; Nancy et Vézelise, le 13 août, par des troupes appartenant à la même armée ; Toul, investi le 14 août ; Briey, occupés le 15 août par deux divisions de cavalerie allemande ; Pont-à-Mousson, qui le même jour tombe au pouvoir du prince Charles-Frédéric, etc. Longwy se rendit le 15 janvier 1871 après deux jours de bombardement.

    Le 26 février 1871, les préliminaires de la paix étaient signés à Versailles. La France perdait, outre ses deux plus fortes places de l’est, plus de 1 600 000 habitants, répartis dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, des Vosges, de la Meurthe et de la Moselle. Le 7 septembre 1871, une loi régularisa la situation du nouveau département formé de ce qui nous restait de la Meurthe et de la Moselle. Dans les pertes occasionnées par la guerre de 1870-1871, le département de Meurthe-et-Moselle figure pour la somme considérable de 28 611 180 fr. 98.

     

     

     

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  • Histoire du département de la Mayenne
    (Région Pays de la Loire)
     
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    Les diverses populations qui occupaient le territoire dont est formé le département de la Mayenne étaient : les Andes, qui habitaient la partie méridionale du pays, l’arrondissement actuel de Château-Gontier ; les Aulerces Arviens (arrondissement de Laval) ; leur cité était Vagoritum, ville détruite, dont l’emplacement s’appelle encore la Cité, dans la commune de Saint-Pierre-d’Herve ; les Aulerces Diablintes (arrondissement de Mayenne) ; Noiodunum (Jublains) était leur capitale.

    Le pays, sous la domination des Romains, fit partie de la troisième Lyonnaise. Plus tard, la partie méridionale du département se trouva comprise dans l’Anjou ; et le pays habité par les Arviens et les Diablintes fit partie du Maine. Ces diverses contrées suivirent la destinée des grandes provinces auxquelles elles appartenaient ; nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à l’histoire des départements de Maine-et-Loire et de la Sarthe, où il trouvera également celle de l’Anjou et du Maine.

    Les deux principales subdivisions du pays, au Moyen Age, furent les comtés de Mayenne et de Laval ; on en trouvera plus loin l’histoire dans les notices consacrées à ces deux villes. Pendant la Révolution française, ce pays fut un des plus éprouvés par la guerre civile. L’insurrection, née dans le département de Maine-et-Loire, s’y étendit promptement. Au lieu de disperser l’histoire de la guerre civile dans ce département, en rattachant le récit de chacun des faits à la notice des localités diverses qui en furent le théâtre, nous croyons que, réunis ici, on en saisira mieux la suite, et qu’ils offriront plus d’intérêt.

    Après sa défaite à Cholet (17 octobre 1793), l’armée vendéenne passa la Loire, se jeta sur la rive droite, et, sans éprouver de résistance, traversa Château-Gontier et Laval. L’armée républicaine ignorait la direction que les Vendéens avaient pu suivre. Après quelques hésitations entretenues par de faux rapports qui les représentaient comme totalement anéantis, on apprit que la colonne fugitive présentait encore un effectif de trente ou quarante mille hommes en état de tenir tête aux républicains. On se décida alors à s’avancer par Château-Gontier. Westermann et Beaupuy commandaient l’avant-garde, Kléber suivait avec le corps d’armée. Le chef nominal, que son incapacité, sentie par tous et même par lui, tenait en réalité en dehors du commandement, était Séchelles ; il laissait Kléber diriger tous les mouvements.

    Le 25 octobre au soir, l’avant-garde républicaine arriva à Château-Gontier ; le gros des forces était à une journée en arrière. Westermann, quoique ses troupes fussent très fatiguées, quoiqu’il fit presque nuit et qu’il restât encore six lieues de chemin à faire pour arriver à Laval, voulut y marcher sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann, s’efforça en vain de lui faire sentir le danger d’attaquer la masse vendéenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d’armée et avec des troupes harassées de fatigue.

    Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en commandement. On se mit aussitôt en marche. Arrivé à Laval au milieu de la nuit, Westermann envoya un officier reconnaître l’ennemi ; celui-ci, emporté par son ardeur, fit une charge au lieu d’une reconnaissance, et replia rapidement les premiers postes. L’alarme se répandit dans Laval, le tocsin sonna, toute la masse ennemie fut bientôt debout et vint faire tète aux républicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermeté ordinaire, soutint courageusement l’effort des Vendéens. Westermann déploya toute sa bravoure, le combat fut des plus opiniâtres, et l’obscurité de la nuit le rendit encore plus sanglant.

    L’avant-garde républicaine, quoique très inférieure en nombre, serait néanmoins parvenue à se soutenir jusqu’à la fin ; mais la cavalerie de Westermann, qui n’était pas toujours aussi brave que son chef, se débanda tout à coup, et l’obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy, elle se fit sur Château-Gontier avec assez d’ordre. Le corps de bataille y arriva le jour suivant. Toute l’armée s’y trouva donc réunie le 26, l’avant-garde épuisée d’un combat inutile et sanglant, le corps de bataille fatigué d’une route longue, faite sans vivres, sans souliers et à travers les boues de l’automne. Westermann et les représentants voulaient de nouveau se porter en avant. Kléber s’y opposa avec force et fit décider qu’on ne s’avancerait pas au delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gontier à Laval.

    Il s’agissait de former un plan pour l’attaque de Laval. Cette ville est située sur la Mayenne. Marcher directement sur la rive gauche que l’on occupait était imprudent, comme le fit observer judicieusement un officier très distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. II était facile aux Vendéens d’occuper le pont de Laval et de s’y maintenir contre toutes les attaques ; ils pouvaient ensuite, tandis que l’armée républicaine était inutilement massée sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite, passer la Mayenne sur les derrières et l’accabler à l’improviste.

    Il proposa donc de diviser l’attaque et de porter une partie de l’armée sur la rive droite. De ce côté, il n’y avait pas de pont à franchir, et l’occupation de Laval ne présentait point d’obstacle. Ce plan, approuvé par les généraux, fut adopté par Séchelles. Le lendemain, cependant, Séchelles, qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie l’ordre le plus sot et le plus contradictoire à ce qui avait été convenu la veille. Il prescrit, selon ses expressions accoutumées, de marcher majestueusement et en massesur Laval, en longeant par la rive gauche. Kléber et tous les généraux sont indignés ; cependant il faut obéir. Beaupuy s’avance le premier, Kléber le suit immédiatement.

    Toute l’armée vendéenne était déployée sur les hauteurs d’Entrammes. Beaupuy engage le combat, Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s’étendre le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il fait dire à Séchelles de porter la division Chablos sur le flanc de l’ennemi, mouvement qui devait l’ébranler. Mais celte colonne, composée de ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se débande avant de s’être mise en marche.

    Séchelles s’échappe le premier à toute bride, une grande moitié de l’armée qui ne se battait pas fuit en toute hâte, ayant Séchelles en tête, et court jusqu’à Château-Gontier, et de Château-Gontier jusqu’à Angers. Les braves Mayençais, qui n’avaient jamais lâché pied, se débandent pour la première fois. La déroute devient alors générale ; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentants Merlin et Turreau, font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une cabane, il s’écrie : « Qu’on me laisse ici, et qu’on montre ma chemise sanglante à mes soldats. » Le brave Bloff, qui commandait les grenadiers, et qui était connu par sa bravoure extraordinaire se fait tuer à leur tête. Enfin une partie de l’armée s’arrête au Lion-d’Angers, l’autre fuit jusqu’à Angers même. L’indignation était générale contre le lâche exemple qu’avait donné Séchelles en fuyant le premier. Les soldats murmuraient hautement.

    Les représentants du peuple suspendirent Séchelles et proposèrent le commandement à Kléber, qui le refusa, puis à Chablos, le plus vieux général de l’armée, qui l’accepta. Pendant ce temps, les Vendéens arrêtés à Laval, quoique débarrassés de leurs adversaires, ne savaient quel parti prendre. Entre tous ceux qui se présentaient, ils choisirent le plan qui, en les rapprochant de la côte, leur permettait de recevoir des secours des Anglais. Ils se dirigèrent vers le département de la Manche.

    Leur armée s’était recrutée d’un grand nombre de combattants à Laval et à Mayenne. « L’esprit public, dit le général Turreau dans ses Mémoires, y était perdu, et, d’ailleurs, le prince de Talmont y avait la plus grande influence. Je me suis assuré sur les lieux qu’a parcourus cette armée des causes dé son accroissement progressif : je les ai trouvées dans le recrutement volontaire et forcé qu’elle a fait depuis Varades, Ancenis, Oudon, et autres points sur le rivage de la Loire, jusqu’à son arrivée à Laval, où le recrutement fut généralement spontané. »

    Cependant, quelques jours plus tard, vaincus dans le nord par Kléber, Marceau et Westermann, les Vendéens, diminués des deux tiers, se rabattirent sur le département de la Mayenne, traversèrent de- nouveau Laval sans s’y arrêter ; ils devaient être écrasés au Mans le 23 décembre suivant. Ils s’y étaient abondamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire par un moyen emprunté à la Révolution elle-même, en créant pour neuf cent mille livres tournois de bons hypothéqués sur le trésor royal et remboursables à la paix ; ordre fut intimé aux Lavalois d’accepter ce papier en échange de leurs marchandises. L’armée vendéenne, bien approvisionnée, se mit en marche vers le département de la Manche.

    Après ce désastre, le prince de Talmont, irrité de l’ingratitude des siens qui lui refusent le commandement des derniers débris de l’armée, les quitte, et, déguisé en meunier, errant de village en village, il se dirigeait vers Laval, lorsqu’il fut arrêté à Bazouges par une patrouille de la garde nationale. Il mourut sur l’échafaud, à Laval, le 28 janvier 1794.

    Cependant la guerre civile se ranima bientôt sous une autre forme. Les quatre frères Cottereau, dits Chouan, du département de la Mayenne, donnèrent leur nom à la chouannerie. « Les chouans, dit M. Thiers, ne formaient pas ; comme les Vendéens, des rassemblements nombreux, capables de tenir la campagne ; ils marchaient en troupes de trente ou quarante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques, assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires républicains, et surtout les acquéreurs des biens nationaux.

    « Quant à ceux qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de couper l’essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens d’accepter aucune fonction de la République, en punissant l’acquisition des biens nationaux et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient véritablement le nom de brigands. »

    Le département de la Mayenne était très bien disposé pour cette guerre de partisans : ce terrain inégal, coupé d’un grand nombre de ruisseaux, de ravins, de haies bordant les chemins, formés d’un talus couvert de buissons et protégé par un fossé, offre un grand nombre d’arbres, chênes, hêtres, châtaigniers, dont on a coupé la tige à une certaine hauteur, et dont le tronc fort gros se creuse par en haut. On les nomme émousse. Les chouans y cachaient leurs armes et leurs provisions, et s’y cachaient souvent eux-mêmes. Dans un des cantons du département, bien des années après la guerre, on découvrit dans un de ces arbres que l’on abattait le squelette d’un chouan qui était venu y mourir. Son fusil était placé à côté de lui, et entre les doigts du squelette se trouvait encore un chapelet.

    Aubert-Duhayet, après s’être entendu à Laval avec le général Hoche, se mit à la tête d’une colonne mobile, et par son activité, ses courses incessantes, lassa bientôt les chouans. Le vicomte de Cepeaux, qui commandait une des troupes les plus nombreuses, fut contraint de déposer les armes ; deux mille fusils furent remis et apportés à Laval. Plus tard la chouannerie recommença, et le comte de Beaumont, un des chefs des chouans, battit près de Laval un détachement de troupes de ligne et de garde nationale. Mais, défait par le général Chabot, il fit sa soumission au gouvernement consulaire.

    Ce département fut encore agité en 1832, lors de la descente de la duchesse de Berry dans la Vendée. Des rencontres eurent lieu entre les chouans et les soldats sur quelques points du département, entre autres à La Gravelle, près de Laval. Le département fut mis en état de siège, et la tranquillité ne tarda pas à s’y rétablir.

    Depuis ces événements le département de la Mayenne avait joui d’une paix profonde quand la guerre de 1870-1871 vint la troubler. L’ennemi n’occupa que momentanément quelques points de son territoire ; il s’arrêta en réalité sur les confins, à Sillé-le-Guillaume, à Saint-Denis-d’Orgues et à Sablé-sur-Sarthe, dans le département de la Sarthe ; mais notre deuxième armée de la Loire, sous les ordres du général Chanzy, s’y rallia, après la bataille du Mans.

    Après la perte de la bataille du Mans (11 janvier), il fallut se résigner à la retraite, qui fut favorisée par le brouillard. L’armée française s’était dérobée sans déroute ; mais elle laissait aux mains de l’ennemi 18 000 prisonniers et 20 canons ; la poursuite continua jusqu’à Laval.

    Le 17 janvier, après avoir livré, le 14, des combats offensifs heureux aux troupes allemandes, à Saint-Jean-sur-Erve et à Sillé-le-Guillaume, l’armée du général Chanzy continua son mouvement et occupa des positions autour de Laval. Le 16e corps passe la Mayenne sur les ponts de la ville, se reliant avec la droite du 17e corps et protégeant les convois qui filent par la grande route du Mans, se plaçant à cheval sur la route et sur le chemin de fer de Laval à Vitré ; le 17e corps, derrière la rivière, dont il observe le cours jusqu’au pont de Montgiroux ; le 21e, sa gauche à la ville de Mayenne, sa droite à Contest, relié avec le 17e corps par sa cavalerie, le quartier général à Laval, la division de cavalerie du 17e corps en arrière des lignes.

    Une fois encore, grâce à l’habile retraite de son chef, l’armée de la Loire était conservée à la France. Les Allemands rétrogradèrent. Toutefois, il fallait au général. Chanzy quelques semaines pour se refaire. L’armistice, conclu le 28 janvier, vint le surprendre et l’arrêter au milieu de sa réorganisation. Les pertes éprouvées par le département de la Mayenne durant cette désastreuse période se sont élevées au chiffre de 645 317 fr. 92.

     

     
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  • Histoire du département de la Haute-Marne
    (Région Champagne-Ardenne)
     
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    Antérieurement à la conquête romaine, le territoire qui forme aujourd’hui le département de la Haute-Marne était occupé par les Lingones, l’un des peuples les plus anciens et les plus puissants des Gaules. Cantonnés sur la limite de la Belgique et de la Celtique, ils confinaient, au nord, avec les Remi et les Leuci ; au sud, avec les &Aeligdui ; à l’ouest, avec les Senones et les Tricasses ; à l’est, la Saône les séparait des Sequani.

    Ils avaient pour capitale Langres, qui a pris le nom du peuple, mais qui s’appelait auparavant Andomadunum. Ainsi que les autres peuplades gauloises, les Lingons reconnaissaient, sous le nom de Diex, et non Dis, comme plusieurs auteurs l’ont écrit, un esprit souverain et créateur de l’univers, un Dieu qui punit le vice et récompense la vertu. Ils croyaient aussi à l’immortalité de l’âme. C’était en plein air, au sein des forêts, que s’accomplissaient leurs mystères sacrés. On retrouve encore, en plusieurs endroits de la Haute-Marne, de ces grandes pierres druidiques sur lesquelles ils sacrifiaient à leur divinité. D’après l’inventaire des monuments mégalithiques de la Champagne, publié par M. A. Daguin, on compte dans la Haute-Marne : 5 dolmens, 6 menhirs, 1 cromlech (les Fourches, près de Langres), 1 pierre branlante, 12 pierres diverses.

    Six cents ans avant l’ère chrétienne, les Lingons, unis aux Boïens, passèrent les Alpes Pennines. Ayant traversé le fleuve sans fond (c’est ainsi que les Celtes désignaient le Pô), ils chassèrent les Étrusques de la rive droite, et s’y établirent. Braves, impétueux, on les voyait fendre sur l’ennemi avec tant de rapidité, que quelques auteurs font dériver leur nom du mot grec liggein, qui signifie fondre. Cependant, trop faibles pour lutter contre de puissants voisins, ils furent à leur tour conquis, et chassés par les Romains du territoire qu’ils occupaient au delà des Alpes.

    César les trouva établis sur l’une et l’autre rive de la Marne, formant une cité (civitas) populeuse et puissante. Compris dans cette partie de la Gaule vierge encore des armes romaines, et connue sous le nom de Gallia comata, Gaule chevelue, ils y dominaient, suivant Tacite, sur d’autres peuples. Il paraît qu’ils pratiquaient l’agriculture. Claudien vante leurs champs fertiles et leurs riches moissons, qui, de son temps, servaient à l’approvisionnement de Rome.

    César, loin de les combattre, rechercha leur alliance. Il mande au sénat, comme une nouvelle très favorable, qu’il a gagné l’amitié des Lingons. Ceux-ci lui fournirent des vivres et des contingents dans sa guerre contre les Helvètes. C’est sur le territoire Lingon, près de la source de l’Aube, que six mille Helvètes, vaincus par les Romains, furent vendus comme esclaves ou massacrés. A quelque distance d’Auberive, on trouve la vallée où cette action sanglante se passa, qui fut désignée sous le nom de Vaux-Sang (vallis Sanguinis).

    Alliés du peuple romain, faederati, suivant l’expression de Pline, les Lingons lui restèrent fidèles. Vainement l’héroïque Vercingétorix essaya-t-il de les rallier à la cause de l’indépendance nationale. Dans cette lutte suprême du courage gaulois contre l’étranger, ils restèrent indifférents , comme si, dans leurs courses aventureuses, ils avaient perdu le souvenir et le sentiment de la patrie. Plus tard même, quand Julius Vindex voulut renverser Néron, ils se déclarèrent contre lui, et soutinrent avec les Trévires, dit Tacite, les intérêts de Néron ; ce dont Galba les punit en privant leurs villes de leurs murailles et d’une partie de leur territoire.

    C’était trop de honte ; ils se réveillèrent enfin. Vitellius et Vespasien se disputaient l’empire ; les légions étaient divisées ; le sang de Vercingétorix avait engendré des vengeurs dans les Gaules. Ce n’était plus seulement l’indépendance qu’elles réclamaient, c’était l’empire ; les druides, sortant de leurs retraites, prêchaient la guerre sacrée ; sur les bords du Rhin, Velléda, la prophétesse, avait parlé ; ses oracles promettaient la victoire aux fils des vieux Celtes.

    De toutes parts on courait aux armes. Conduits par Julius Sabinus, leur chef, les Lingons se rallièrent à l’empire gaulois, et jurèrent de le défendre. Julius Sabinus était d’une naissance illustre ; il remontait à Jules César. Puissant et renommé parmi les Lingons, son courage, quoi qu’en dise Tacite, qui représente ce chef gaulois comme un fou ambitieux, n’était pas au-dessous de sa fortune. Proclamé césar, il marcha contre les Sequani, restés fidèles aux Romains.

    Après plusieurs combats, il fut vaincu. Réduit à la dernière extrémité, il hésita sur ce qu’il deviendrait. La fuite en Germanie lui était facile ; mais, uni depuis peu par amour à une jeune Gauloise nommée Éponine, il préféra braver tous les périls plutôt que de se séparer de celle qu’il ne pouvait ni abandonner ni emmener avec lui. Dans une de ses maisons de campagne existaient de vastes souterrains, construits jadis pour les usages de la guerre, et propres à recevoir des vivres, des meubles, tout ce qui était nécessaire à la vie de plusieurs hommes. L’entrée en était secrète et connue seulement de deux affranchis dévoués à Sabinus.

    Ce fut dans cette maison que se rendit le noble Gaulois, annonçant qu’il allait terminer sa vie par le poison, et il congédia ses serviteurs et tous ses esclaves. Les deux affranchis mirent alors le feu au bâtiment ; et le bruit se répandit en tout lieu que Sabinus s’était empoisonné, et que son cadavre avait été la proie des flammes. A cette nouvelle, trop bien confirmée par le témoignage de Martial, l’un des affranchis fidèles, une douleur inexprimable s’empara d’Éponine ; elle se jeta la face contre terre, pleurant et sanglotant, et resta trois jours et trois nuits dans son désespoir, refusant toute nourriture. Sabinus, attendri et effrayé, lui envoya de nouveau Martial pour lui révéler qu’il n’était point mort, qu’il vivait dans une retraite inconnue, mais qu’il la priait de persévérer aux yeux du monde dans son affliction, afin d’entretenir une erreur à laquelle il devrait son salut.

    Qu’on se représente, s’il se peut, l’état d’Éponine à cette nouvelle ; l’allégresse dans l’âme, elle prit tous les signes du deuil, et joua si bien, selon l’expression d’un ancien, la tragédie de son malheur, que personne n’en conçut le moindre doute. Bientôt, brûlant de voir son époux, elle se fit conduire pendant la nuit au lieu de sa retraite, et revint avant le jour ; elle y retourna, s’enhardit peu à peu à y rester ; puis elle n’en voulut plus sortir... Là elle devint deux fois mère : « Seule comme la lionne au fond de sa tanière, dit un écrivain grec qui connut l’un de ses fils, elle supporta les douleurs de l’enfantement, et nourrit de son sein ses deux lionceaux. »

    Par intervalles, elle allait en Italie observer et consulter leurs amis communs. Mais les deux époux furent enfin découverts et conduits prisonniers à Rome. Amenée devant l’empereur, Éponine se prosterna à ses pieds, et lui montrant ses enfants : « César, dit-elle, je les ai conçus et allaités dans les tombeaux afin que plus de suppliants vinssent embrasser tes genoux. » Ses paroles, sa douceur, son héroïsme, arrachèrent des larmes à tous les assistants ; mais Vespasien, inflexible, ordonna de traîner sur-le-champ Sabinus au supplice. Éponine alors se releva, et d’une voix forte et pleine de dignité, elle réclama que des destinées si longtemps communes ne fussent point désunies à ce dernier moment. « Fais-moi cette grâce, Vespasien, s’écria-t-elle, car ton aspect et tes lois me pèsent mille fois plus que la vie dans les ténèbres et sous la terre ! »

    Histoire du département de la Haute-Marne (Partie 2/2)
    (Région Champagne-Ardenne)

    Depuis longtemps les Gaules étaient pacifiées. Le sang de l’héroïque Éponine et du malheureux Sabinus fut le dernier versé pour la cause de la vieille indépendance gauloise. La Gaule se résigna à devenir romaine. Cependant, les Lingons résistèrent encore et ne firent la paix avec Rome que sous Domitien. Toujours libres et indépendants, Valentinien voulut les rendre tributaires. « Que l’empereur sache, lui répondirent-ils, que les Lingons aiment avant tout la liberté. S’il veut les forcer à faire quelque chose qui y soit contraire, il verra combien ils sont prompts à prendre les armes ! »

    Cette réponse fière et courageuse arrêta les volontés de l’empereur, et les Lingons continuèrent d’envoyer, selon leur coutume, une main droite d’argent aux légions romaines en signe d’alliance. Mais s’ils restèrent libres en face des dominateurs du monde, ils n’échappèrent pas à la servitude commune quand les barbares se ruèrent sur l’empire. A la fin du IIIe siècle, les Vandales ravagèrent leur territoire, et le couvrirent de sang et de ruines. « Plus tard, dit Arthur Daguin, le pays de Langres fut conquis par les Francs ; mais, depuis trois siècles déjà, le christianisme y avait pénétré par le zèle de saint Bénigne, l’apôtre de la Bourgogne, envoyé par saint Irénée vers l’an 160 ; et plusieurs auteurs très autorisés placent vers l’an 200 l’épiscopat de saint Sénateur, premier évêque de Langres.

    « Dans les siècles. suivants, le territoire des Lingons se présente comme divisé en comtés. Les chroniques nous ont transmis les noms de ceux d’Attouar, de Bar-sur-Aube, de Bar-sur-Seine, du Bassigny, de Bologne et d’Andelot, de Nijon, de Duesmois, de Langres, de Lassois, de Mémont, du Moge, d’Ousche et de Tonnerre. Tous ces comtés paraissent avoir relevé de celui de Langres dont les évêques devinrent titulaires en 967. Après l’avoir aliéné vers l’an 1000, les évêques de Langres le rachetèrent en 1178 ou 1179, et en offrirent la suzeraineté au roi de France, à condition que ce comté ne serait jamais séparé de la couronne. C’est, croit-on, en retour de ce don que les évêques reçurent les titres de duc de Langres et de pair de France. »

    Au Moyen Age, le Langrois et le Bassigny comptaient un grand nombre d’abbayes : Auberive, Beaulieu, Belmont, Benoîtevaux, Lacrêtre, Longuay, Morimond, Poulangy, Septfontaines, Val-des-Écoliers, Vaux-Ia-Douce, dont la plupart suivaient la règle de saint Bernard. Pendant que ces laborieux solitaires s’efforçaient de rendre la vie à ce pays si bouleversé par les barbares, les seigneurs Langrois ne cessaient de l’agiter par leurs querelles particulières.

    Plus tard, Philippe le Bel leur fit défense de guerroyer entre eux. C’était, disaient-ils, leur enlever leur plus beau privilège : ils s’en plaignirent à Louis le Hutin, qui rapporta la défense. Dès lors plus de repos pour ce malheureux pays. Partout et toujours l’anarchie et la guerre ! Champs ravagés, paysans rançonnés, pillés, vexés, bourgs et villages réduits en cendres, tels furent les résultats des longues luttes féodales des sires de Vergy, d’Aigremont et de Châteauvillain, etc.

    Puis vinrent les Anglais et leurs partisans qui, de 1350 environ jusqu’en 1435, guerroyèrent dans le pays et le désolèrent. « Pour retourner au service du roi au milieu des garnisons ennemies , disent les Langrois dans une supplique, il a fallu faire le sacrifice de tous nos biens ; car ces garnisons, logées tout à l’entour de la ville, ont pillé et incendié de toutes parts, tué les gens, bouté le feu, extirpé et copé nos vignes et nos blés, dégasté nos biens, maisons et héritages. Pour ce faict, ajoutent-ils, la chose nous est venue de si grand’charges et sommes tombés en si grande pauvreté que nous n’avons de quoi vivre ; contraints, ne pouvant l’acheter à argent, de bailler ès marchands, pour avoir du blé, plusieurs de nos biens meubles, c’est à sçavoir : pos, poelles, chaudrons, lis, linges et autres meubles. »

    Telle était la misère des Langrois ; mais hélas ! leurs maux n’étaient pas finis. A peine délivrés de l’étranger, ils virent s’abattre sur leur territoire une foule d’aventuriers, connus sous le nom d’écorcheurs et de retondeurs. Le bâtard de Bourbon occupait le pays de Langres à la tête de ces bandits. Il s’était emparé de La Mothe, d’où il mettait tout le pays à contribution. Chargé de butin, il se disposait à se ruer sur la Bourgogne, quand Jean de Vergy surprit sa bande et la dispersa. Pour lui, arrêté à Bar-sur-Aube, jugé et condamné, il fut jeté à la rivière dans un sac.

    Après la guerre vint la famine, en 1437. Migneret révèle dans son Histoire de Langres qu’ « on voyait dans les villes les pauvres se rassembler sur Ies fumiers et y périr de faim. Cette famine fut suivie de la peste ; les loups, accoutumés à se nourrir de cadavres humains, se jetaient sur les vivants jusque dans les villes."

    Au XVIe siècle, ce pays souffrit peu des guerres religieuses ; le parti des politiques y dominait, et, malgré le voisinage des Guises, malgré la sanglante provocation de Wassy, fidèle au roi, il sut rester sage et tranquille. Mais, dans les querelles de la maison d’Autriche et de la France, il fut en proie à toutes les calamités de la guerre.

    On sait que, après le siège de Dôle par le prince de Condé, les armées réunies de la Lorraine, du comté de Bourgogne et de l’empire envahirent le territoire. Cette guerre, qui dura de 1636 à 1642, « a laissé, ajoute Migneret, des souvenirs ineffaçables dans l’esprit de la population. Chaque village brûlé ou détruit a transmis l’histoire de son malheur aux générations actuelles ; quelques contrées portent encore le nom redouté de Galas (général des impériaux), et des personnes dignes de foi nous ont assuré avoir entendu, dans leur jeunesse, ajouter aux litanies des saints cette expression naïve dé la terreur que les généraux inspiraient : A Forfats, Galas et Piccolomini, libera nos, Domime ! »

    Jusqu’en 1814, ce pays vécut tranquille ; mais, dans cette année désastreuse, il fut occupé par les alliés. Napoléon chassa l’ennemi de Saint-Dizier. Voulant occuper Troyes avant lui, et empêcher la jonction des deux armées, autrichienne et prussienne, il traversa la forêt du Der, atteignit le 28 janvier Montierender et arriva le 29 à Brienne, d’où il chassa Blücher.

    Après les combats des 20 et 21 février sur l’Aube, il s’était porté par Saint-Dizier et Joinville sur Doulevant. Ce mouvement hardi jeta la terreur parmi les coalisés ; se voyant menacés sur leurs derrières, les Autrichiens évacuèrent Chaumont et se retirèrent sur Langres. Plus encore que les villes, les campagnes eurent à souffrir de l’invasion. Aussi les paysans étaient-ils exaspérés. Réfugiés dans les bois, ils ne craignaient pas d’attaquer les corps isolés et les convois. Ceux de Perrancey, Vieux-Moulins et Noidant, entre autres, armés de vieux fusils et de fourches, se jetèrent sur les Cosaques et en tuèrent un grand nombre. Un escadron autrichien se porta sur Vieux-Moulins, avec l’ordre d’amener prisonnier tout ce qu’il trouverait. Il n’y avait plus que quelques vieillards.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le département de la Haute-Marne eut à subir l’invasion des armées ennemies et à payer d’énormes réquisitions. La première armée (Ier, VIIe et VIIIe corps), sous les ordres du général de Manteuffel, occupa Joinville, Bologne, Chaumont, Nogent et Châteauvillain ; la deuxième armée, commandée par le prince Frédéric-Charles, occupa Saint-Dizier, Montierender, Joinville, Châteauvillain et Montigny ; enfin, la troisième armée, commandée par le prince royal Frédéric-Guillaume de Prusse, passa à Saint-Dizier et Blesmes. Les pertes subies par le département de la Haute-Marne, durant cette guerre funeste, ont été évaluées officiellement à 7 401 293 fr. 40.

     

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  • Histoire du département de la Marne
    (Région Champagne-Ardenne)
     
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    Lorsque les Romains pénétrèrent dans les Gaules, ils trouvèrent la partie sud-est du territoire, qu’ils désignèrent après leur conquête sous le nom de Belgica secunda, occupée par deux peuplades, les Remi et les Catalauni, dont tous leurs auteurs s’accordent à vanter le courage et la puissance. Ces contrées qui devinrent, sous la monarchie franque, les domaines indépendants des évêques de Reims et de Châlons, quoique enclavées dans la Champagne et rattachées par certains liens de vassalité aux comtes de cette province, ont formé presque en entier le département actuel de la Marne.

    Tout ce qui précède la période romaine est resté dans l’obscurité la plus profonde ; mais il est permis de supposer, pour ces populations, de glorieux antécédents, sur la foi de César lui-même, leur ennemi et leur vainqueur, écrivant dans ses immortels Commentaires : Gallorum omnium fortissimi Belgii ; ce à quoi Strabon ajoute : Inter istas gentes Remi sunt nobilissimi (De tous les Gaulois, les Belges sont les plus braves, et parmi eux les Rémois sont les premiers à citer). De pareils titres de noblesse peuvent consoler de quelques lacunes dans l’histoire ; il est à regretter cependant qu’aucun document, qu’aucun débris de monuments religieux ou civils ne vienne jeter la moindre clarté sur un passé qui avait- valu à nos ancêtres une si glorieuse renommée et une position si importante.

    César et ses successeurs, qui se connaissaient en valeur et savaient l’honorer, firent tous leurs efforts pour s’attacher les Remi et les Catalauni ; ils y parvinrent et s’en firent des alliés aussi fidèles que les Éduens l’étaient dans la partie celtique de leur nouvelle conquête ; aussi n’avons-nous à citer aucune révolte contre la domination des vainqueurs. De nombreuses fouilles archéologiques ont été pratiquées dans le département et ont amené d’importantes découvertes en objets gallo-romains, notamment dans la contrée sise entre Reims et Sainte-Menehould, et aux environs de Sézanne. MM. de Baye à Baye, Counhage à Suippes, de Barthélemy à Courmelois, Werlé à Reims, ont de précieuses collections. On a découvert à Coizard, arrondissement d’Épernay, une station extrêmement importante de l’âge de la pierre polie, connue de tout le monde savant.

    Ce qui, partout ailleurs, est une occasion de déchirements et de persécutions s’accomplit dans cette contrée sans que l’harmonie en paraisse troublée ; les temples s’y élèvent en l’honneur de Jupiter, de Mars et d’Apollon, sans protestation des cultes abolis ; le christianisme y apparaît à son tour dès le IIIe siècle, sans que des mesures bien rigoureuses signalent les vengeances du paganisme menacé ; enfin les barbares eux-mêmes semblent respecter ce territoire comme un terrain neutre et consacré à la paix, et lorsque Attila en menace la capitale, on voit combattre, pour sa défense, sous le même drapeau, les Francs de Mérovée, les Wisigoths de Théodoric et les légions d’Aétius.

    La substitution de la monarchie de Clovis à la domination romaine s’y opéra aussi sans secousses ; sous les premiers successeurs de ce prince, le pays fit partie du royaume d’Austrasie ; dont Reims fut même quelque temps la capitale.

    Des lieutenants royaux, avec le titre de comtes, administraient la province. Elle suivit le sort de l’État auquel elle était incorporée pendant les règnes si agités des rois de la première race, sans qu’aucun épisode notable signale son histoire particulière. Sous Charlemagne, l’extension des limites de l’empire la fit passer dans la Neustrie ; mais, au milieu de tous ces bouleversements, deux pouvoirs s’étaient maintenus et avaient grandi : c’étaient ceux des évêques de Reims et de Châlons.

    Dès le temps de Clovis, ils étaient en possession de privilèges considérables que chaque siècle avait vus augmenter ; depuis longtemps, l’autorité royale sur les villes épiscopales n’était plus que nominale. Les prélats, à leur dignité religieuse, avaient ajouté le titre et les pouvoirs de comtes : l’évêque de Châlons battait monnaie ; tous les deux étaient pairs de France et pouvaient réunir une armée de soixante mille vassaux dans la querelle des investitures, quand Louis le Gros se fit le défenseur des prétentions de la papauté. Il ne faut donc pas s’étonner de voir, à l’époque du morcellement de la France féodale, l’influence des sièges épiscopaux de Châlons et de Reims prévaloir contre le menaçant voisinage des comtes de Vermandois et de Champagne.

    Pendant la crise qu’amena l’affaissement du pouvoir central sous les derniers carlovingiens, il y eut des luttes, des alternatives de succès et de revers ; les prélats, aussi guerriers que pasteurs, subirent les chances des batailles auxquelles les entraînaient les nécessités de leur puissance territoriale ; mais, encouragés par les sympathies et l’influence des rois de France, qui redoutaient moins leur pouvoir que l’agrandissement des vassaux laïques de la couronne, ils maintinrent leur autorité sur leurs deux capitales et sur un rayon qui répond à peu près exactement à la circonscription actuelle du département ; tout ce que put obtenir contre elle la dynastie héréditaire des comtes de Champagne, fondée par le fameux Thibaut, fut la reconnaissance d’un fait pour ainsi dire géographique, l’incorporation des deux évêchés dans le territoire de la Champagne, l’hommage, à ce titre seulement, aux comtes de la province ; mais sans aucune atteinte aux privilèges séculaires, sans aucun empiètement sur les droits et sur l’indépendance des prélats.

    Grâce à cet état de choses, il y eut, au milieu de la Champagne proprement dite, une Champagne rémoise et une Champagne châlonnaise, qui, le plus souvent, restèrent en dehors des discordes et des guerres dont fut agitée la France, et purent même garder la neutralité dans les nombreuses et sanglantes querelles que vidaient sur leurs frontières nos rois et les comtes de Champagne. Quoique ce fussent surtout les villes qui profitassent des bienfaits de la paix, et quoique la prospérité s’y révélât à des signes plus apparents, les campagnes avaient trouvé aussi, sous ce régime, leur part de sécurité et de bien-être, lorsque l’invasion anglaise, au XIIIe siècle, vint réclamer de leur patriotisme sa part de dévouement et de sacrifices.

    Les commencements de cette longue et terrible guerre coïncident avec la réunion de la Champagne à la couronne de France, Jeanne, unique héritière de Henri III, quatorzième comte de Champagne, ayant épousé Philippe le Bel en 1284. Cette cession, qui ne fut solennellement enregistrée qu’en 1361, sous le roi Jean, souleva des difficultés dont le détail appartient à l’histoire du comté de Champagne ; nous avons à constater seulement qu’à dater de cette époque furent rompus les derniers liens de vassalité qui rattachaient les domaines des évêques à la maison de Champagne.

    La première attaque sérieuse fut dirigée par Robert Knolles et Eustache d’Auberticourt, que repoussa Henri de Poitiers, évêque de Troyes. A ces assaillants succéda bientôt Édouard d’Angleterre, qui, profitant de la captivité du roi Jean, fondit sur la Champagne, où il rencontra toutefois une vigoureuse résistance.

    Le traité de Brétigny exposa le pays à de nouvelles calamités ; il fallut que Du Guesclin vînt le délivrer des bandes indisciplinées de malandrins et de tard venus, qui pillaient les villes et ravageaient les campagnes. De 1368 à 1380, eurent lieu de nouvelles expéditions des Anglais, sous les ordres des ducs de Lancastre et de Buckingham, et, cinquante ans plus tard, la victoire de Gravant, remportée par Salisbury, qui put croire un instant avoir arraché la province entière à la France. Qu’on se représente, en effet, ce malheureux pays isole au milieu de territoires hostiles : Bourgogne, Flandre, Alsace et Lorraine.

    Le découragement et le désespoir se seraient emparés de caractères moins solidement trempés que celui des Champenois. Une désolation si profonde, un danger si immense ne fit que réveiller leur courage en leur inspirant pour la mère patrie une pitié héroïque et sublime. Michelet, en parlant de Jeanne d’Arc, a décrit ce qui dut se passer dans ces cœurs champenois, que César avait si bien devinés.

    Il ne nous appartient pas de toucher à cette grande épopée nationale dont l’expulsion de l’Anglais fut le dénouement ; constatons seulement que, dans cette crise suprême, le tribut de sang payé par la brave contrée qui nous occupe fut tel, qu’on dut recourir à des mesures extraordinaires pour repeupler les campagnes et les villes. Une paix sérieuse et durable eût été le meilleur moyen d’arriver à ce but ; mais cette heure réparatrice n’était point encore venue.

    La lutte de Louis XI et de Charles le Téméraire, les guerres de François Ier et de Charles-Quint, la peste, qui ajouta ses ravages à tant d’autres fléaux, mirent obstacle pendant longtemps à la cicatrisation des plaies anciennes. Quoique l’influence des évêques de Reims et de Châlons et le royalisme de la population eussent atténué les effets de la Réforme et de la Ligue, la solidarité entre les diverses provinces de la monarchie était dès lors assez étroite pour qu’on ne pût espérer la prospérité des unes au milieu de la désolation des autres ; le mal n’était donc pas réparé lorsque, pendant la minorité de Louis XIV, le pays eut à subir, en 1650, une invasion des Espagnols.

    Ce dernier assaut précéda une paix de plus d’un siècle, le théâtre de la guerre ayant été éloigné sous les règnes qui suivirent ; mais les conditions de cette paix intérieure ne permettaient pas encore d’en espérer de bien heureux résultats : aggravation des impôts, exigences du recrutement, suppression des vieilles franchises, grâce à la centralisation administrative et au despotisme, aux exactions des agents royaux, tel est le prix auquel les malheureuses provinces payaient les somptueuses prodigalités de Versailles. Aussi se ferait-on difficilement une idée des espérances enthousiastes qui saluèrent les premières promesses de la Révolution de 1789.

    Lorsque la France fut envahie et que les Prussiens eurent pénétré en Lorraine, on peut dire que la Champagne se leva comme un seul homme. Dumouriez, pour ses opérations de l’Argonne, trouva un précieux concours dans cette héroïque population. La journée de Valmy inaugura toute une série de victoires auxquelles prirent une large part les volontaires champenois, et, dans cette grande lutte de la France contre l’étranger, le département de la Marne est du nombre de ceux qui ne désespérèrent point de la sainte cause qu’ils avaient embrassée et qui restèrent fidèles jusqu’au dernier moment au gouvernement que la France s’était alors donné.

    Les vastes plaines qui se déploient au nord et à l’est de Châlons ont toujours fait de ce territoire une route ouverte aux invasions. Après nos revers de 1813, lorsque les puissances coalisées reprirent l’offensive, la Champagne était désignée d’avance comme le point le plus exposé à leurs attaques ; c’est aussi ce point que choisit Napoléon pour y concentrer les efforts de la résistance.

    On a trop souvent célébré les merveilles de cette campagne de 1814 pour que nous essayions d’en dire autre chose que ce qui se rattache spécialement aux différentes localités dans les noms se présenteront dans cette notice ; nous n’avons à constater ici que l’attitude générale du département dans ces graves circonstances. La population fut digne d’elle-même et de tout son passé ; Napoléon n’avait pas trop présumé du dévouement des braves Champenois.

    En 1870, après la dispersion de nos armées, les plaines ouvertes de ce département ne pouvaient offrir aucun point de sérieuse résistance aux masses envahissantes de l’ennemi ; l’occupation allemande y fut longue et coûteuse : les réquisitions, les emprunts forcés, les dévastations et les charges de toute nature s’y traduisirent par une dépense de 26 237 675 francs.

     

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  • Histoire du département de la Manche
    (Région Basse-Normandie)
     
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    Le territoire de ce département faisait partie de l’Armorique : les Unelli habitaient la presqu’île ; au sud se trouvaient les Abrincatui. Cette sorte de division se maintint jusqu’à la Révolution et forma les deux pays distincts du Cotentin et de l’Avranchin.

    Le pays était déjà très peuplé au temps de César, et fournit des troupes nombreuses à Viridorix lors de la révolte de cette partie de la Gaule contre les Romains. C’est à un kilomètre de Gavray que se trouvait le Camp de Sabinus, chez les Unelles, découvert en 1874 par le professeur C. Clouet. Exposé, comme tous les pays voisins de la mer, aux incursions des pirates du Nord, ce pays reçut la visite de Charlemagne, qui, en y bâtissant des forteresses, essayait ainsi de le préserver des désastres qu’il entrevoyait dans l’avenir.

    Cette contrée n’échappa point cependant à l’invasion normande, et fut soumise par Rollon ; mais, placée à l’extrémité du nouveau duché, elle participa toujours à l’esprit d’indépendance et de rébellion qui animait ses voisins de Bayeux, et se révolta plusieurs fois. Ce fut du Cotentin que sortirent ces chevaliers qui conquirent la Sicile : le village d’Hauteville, à 12 kilomètres de Coutances, est le berceau de ces vaillants enfants de Tancrède, Guillaume Bras de Fer, Drogon, Humfroy, Robert Guiscard, dont les exploits étonnèrent le midi de l’Europe.

    Au commencement du XIIIe siècle, le pays passa, avec le reste de la Normandie, sous l’autorité de Philippe-Auguste. Le roi Jean eut l’imprudence de le céder à Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui se hâta d’y appeler les Anglais. On trouvera à l’histoire des villes l’indication des sièges et combats dont la contrée fut le théâtre pendant la guerre de Cent ans, et qui y causèrent de grands désastres, renouvelés au XVIe siècle par les guerres religieuses. La lutte s’y prolongea, ardente et cruelle, entre les chefs protestant et catholique, Montgomery et Matignon.

    On doit remarquer cependant que le marchal de Matignon sut, par sa fermeté et son humanité, soustraire le pays aux sanguinaires exécutions de la Saint-Barthélemy. Dans la première partie du XVIIe siècle, le pays fut bouleversé par une de ces jacqueries, si fréquentes dans l’ancien régime, dont l’histoire nous parle à peine. Le Cotentin fut le foyer où éclata l’insurrection des Nu-Pieds, de ces paysans armés qui épouvantèrent la Normandie par leur désespoir et par leurs excès.

    En 1639, les impôts excessifs qui pesaient sur le peuple avaient produit déjà un sourd mécontentement, qui éclata bientôt en menaces furieuses quand le bruit courut que des commissaires arrivaient pour établir la gabelle dans toute sa rigueur, le sel baillé par impôts, dans Ie Cotentin et dans quelques autres cantons de la Normandie, qui en avaient été jusqu’alors exempts. Un honnête gentilhomme du pays courut trouver le roi et peignit si vivement le désespoir populaire que la commission fut révoquée. Il était trop tard ; la rébellion avait éclaté.

    Des agents de troubles, soldés par l’Angleterre et par l’Espagne, firent passer pour le chef des monopoleurs et des maltôliers l’homme qui venait de préserver la contrée de la gabelle, et poussèrent le peuple aux derniers excès, afin de le compromettre irrévocablement. Le mouvement, commencé à Avranches, se propagea dans toute la basse Normandie. Partout une multitude furieuse courait sus aux officiers de finance, aux partisans et à leurs commis, saccageait leurs bureaux, démolissait ou brûlait leurs maisons. Il suffisait de crier au monopoleur sur le premier passant pour qu’il fût massacré à l’instant.

    Des bandes armées s’organisèrent dans les campagnes et répandirent partout des proclamations menaçantes au nom d’un chef mystérieux, qui s’intitulait le général Jean Nu-Pieds. Des aventuriers, des hobereaux ruinés, un prêtre, se donnaient comme les lieutenants de ce général imaginaire. La perception des impôts fut presque généralement interrompue. La répression fut impitoyable. Le colonel Gassion, après avoir soumis Rouen et Caen, jusqu’où la révolte s’était propagée, marcha avec quatre mille hommes sur Avranches.

    La fleur de la noblesse du pays le suivait, dit Tallemant des Réaux. Les Nu-Pieds s’y étaient retranchés derrière des barricades ; mais le château était au pouvoir de leurs adversaires et ne cessait de tirer sur eux. Leur défense fut désespérée. « Pendant quatre heures et demie, dit Tallemant, quelques rebelles arrêtèrent Gassion à l’entrée d’un faubourg, où ils n’avaient pour toute défense qu’une méchante barricade. Il y courut grand danger ; car un des rebelles, vaillant autant qu’on peut l’être, et tellement dispos qu’il sautait partout où il pouvait mettre la main, tua le marquis de Courtaumer, croyant que c’était le colonel Gassion. Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva. Gassion fit tout ce qu’il put pour le trouver, lui faire donner grâce et le mettre dans ses troupes ; mais cet homme n’osa s’y fier. »

    Tout fut tué et égorgé : ceux qu’on atteignit dans leur fuite furent livrés au chancelier Séguier, et l’homme de justice se montra plus impitoyable que l’homme de guerre, car il finit par atteindre ce nu-pieds dont Tallemant racontait les prouesses, et le fit rouer vif à Caen. Il fit également périr ou envoya aux galères tous les autres prisonniers.

    A la fin du siècle, la révocation de l’édit de Nantes porta un coup terrible a la prospérité du pays. Beaucoup de protestants émigrèrent. Dans son Histoire des réfugiés protestants, Weiss raconte qu’« à Saint-Lô, sur environ 800 protestants, 400 sortirent du royaume. La population protestante de Coutances émigra tout entière., et les belles manufactures de toiles qu’elle possédait furent transférées soit dans la ville voisine de Cérizy, soit dans les îles de Jersey, de Guernesey, et de là en Angleterre. Dans l’élection de Mortain, sur environ 300 réformés, plus de la moitié s’établirent en Angleterre et en Hollande. L’émigration des maîtres, que leurs plus habiles ouvriers s’empressaient de suivre, ruina pour plusieurs années diverses branches de commerce et d’industrie. »

    Un moment, pendant la Révolution, la guerre civile désola le sud du département. Les Vendéens s’approchèrent d’Avranches et de Granville ; mais ils furent bientôt repoussés. En 1830, le roi Charles X traversa le département pour aller s’embarquer à Cherbourg, avec sa famille, sur le Great Britain et le Charles-Caroll, deux vaisseaux américains qui appartenaient à un membre de la famille Bonaparte.

     

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