• Histoire du département du Bas-Rhin
    (Région Alsace)
     
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    Le territoire du département du Bas-Rhin prit, au Moyen Age les noms de Nordgau et de basse Alsace, et fut habité primitivement par une peuplade de la nation celtique. Au temps où César visita cette limite de la Gaule, une partie de la confédération des Médiomatrices, dont la capitale Divodurum (Metz) était située de l’autre côté des Vosges, y avaient formé quelques établissements dont les principaux étaient Argentoratum(Strasbourg), Brocomagus (Brumat), Helvetum (Elle ou Schlestadt), Altitona(Hohenbourg).

    Ce n’étaient encore que des bourgades composées d’habitations chétives et dispersées au hasard, mais qui servaient de retraite à des guerriers de haute stature, robustes et infatigables, à ces Belges que César eut tant de peine à vaincre. Les Médiomatricesbravèrent deux fois les armes du conquérant, en 56 et 52 ; mais après la destruction d’Alise et la ruine des efforts de Vercingétorix pour rendre les Gaulois à la liberté, leur soumission fut complète.

    Quelques années plus tard, pendant la guerre de César contre Pompée, les passages du Rhin et des Vosges n’étant plus suffisamment défendus, les Germains en profitèrent pour revenir en deçà du fleuve. Les Nemètes et les Triboques, deux des peuples que César avait chassés de la Séquanaise, réussirent alors à s’établir vers Spire et vers Strasbourg dans la basse Alsace qui, séparée jusque-là de la Gaule médiomatricienne par les montagnes des Vosges, le fut bien plus encore, depuis cette époque, par les moeurs et le langage de ses habitants.

    Malgré cet établissement des Germains, les Romains restèrent maîtres de l’Alsace ; mais pour se prémunir contre une nouvelle invasion, ils élevèrent sur les bords du Rhin et aux défilés des Vosges des retranchements coupés par des tours élevées et par des camps environnés d’énormes murailles de pierre ; il reste des vestiges de ces travaux gigantesques, et ce n’est pas sans admiration qu’on peut examiner encore le retranchement bâti sur les hauteurs de Hohenbourg et dont la vaste enceinte bien reconnaissable se développe sur un contour de près de quatre lieues.

    Aussi, pendant deux siècles, l’Alsace, qui dans la nouvelle division forma la Première Germanie, jouit-elle d’une tranquillité qui ne fut troublée que par la révolte de Civilis (l’an 70 de J. C.). Cette période vit s’élever des villes nouvelles ; les anciennes cités s’agrandirent et devinrent vraiment dignes de ce nom, les institutions romaines apportées en germe avec la conquête se développèrent et donnèrent à une contrée jusque-là barbare les premiers éléments de la civilisation.

    La basse Alsace fut comprise par Auguste dans la Germanie supérieure, puis, par Constantin, dans la première Germanie, et ce fut vers le règne de cet empereur que le christianisme fut apporté en Alsace par saint Materne. A cette époque les fortifications établies sur les rives du Rhin pour arrêter l’irruption des barbares devinrent insuffisantes ; aucune force humaine ne fut plus capable de contenir les peuplades envahissantes. Julien retarda par ses victoires la grande invasion ; il défit en 357 les Lètes aux environs de Strasbourg ; mais après sa mort, les Alains, les Suèves, les Vandales, les Huns, les Francs se jetèrent sur la Gaule.

    En 407, lors de la grande invasion de la Gaule par les Suèves, les Vandales, les Alains et les Bourguignons, la plupart des villes de l’Alsace les premières exposées aux hordes envahissantes furent détruites. Argentoratum fut de ce nombre, et la province entière fut enlevée sans retour aux Romains. A partir de ce moment commence pour les deux Alsaces une série de misères qui se continue presque sans interruption dans l’espace de plusieurs siècles. Les ravages, les famines, les épidémies se succèdent et dépeuplent la contrée.

    En 451, Attila détruit tout sur son passage. Les Francs ne tardent pas à s’emparer de la première Germanie ; Clovis en mourant laisse à son fils Théodoric cette partie de ses États sous le nom de royaume de Metz ; Clotaire réunit en 558 toute la monarchie franque et lègue à son tour Metz ou l’Austrasie à Sigebert. Les intrigues de la reine Brunehaut agitèrent l’Alsace de 600 à 613.

    Clotaire et Dagobert s’efforcèrent d’adoucir par leur présence et leur administration les malheurs de cet infortuné pays. Dagobert laissa en mourant l’Austrasie à Sigebert II ; vers la fin du règne de ce faible roi, l’Alsace fut érigée en duché en faveur d’Athic ou d’Adalric dont la fille Odile, célèbre pour sa piété, fonda près de Hohenbourg le monastère qui porte son nom.

    Les victoires de la famille d’Héristal sur les Saxons préservèrent la basse Alsace d’une nouvelle invasion. Louis le Débonnaire comprit le territoire de l’Alsace dans la part de l’empire qu’il assigna à son fils Lothaire au traité de 817. Le partage de Verdun (843) qui fut le résultat de la bataille de Fontenay confirma le fils aîné de Louis le Débonnaire dans cette possession. Sous Lothaire II l’Alsace fut comprise dans la Lotharingie (855).

    Ce prince constitua de nouveau cette province en duché et la donna à un de ses bâtards du nom de Hugues ; mais à sa mort, Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagèrent ses États par le traité de Mersen (870), et ce fut Louis qui devint maître de l’Alsace. Cependant Hugues le Bâtard s’efforçait de maintenir parles armes son titre de duc ; Charles le Gros s’empara par trahison de sa personne, lui fit crever les yeux et le jeta dans un monastère.

    Cet empereur, un instant maître de tous les États de Charlemagne, fut déposé à la diète de Tribur (888), et Arnoul, proclamé roi d’Allemagne, s’empara de l’Alsace, et la donna avec la Lorraine à son fils naturel Zwentibold, auquel les grands et les évêques substituèrent à la mort d’Arnoul, arrivée en 899, le fils légitime de ce roi le jeune Louis, âgé seulement de six ans. Louis l’Enfant fut incapable de lutter contre l’agrandissement du pouvoir féodal, qui prit en Alsace, sous son règne, une extension encore plus grande que dans le reste de l’empire carlovingien.

    Charles le Simple disputa aux empereurs allemands la possession de cette province ; elle finit par rester à ces derniers, et aux misères sans nombre qu’avaient occasionnées les guerres dont elle fut à cette époque le théâtre se joignirent les ravages des Hongrois ; à deux reprises, en 917 et 926, ces barbares dévastèrent l’Alsace. L’année même de leur deuxième invasion, l’empereur Henri Ier l’Oiseleur réunit cette contrée à la Souabe et la donna, avec le titre de duché, à Hermann.

    L’un des derniers Carlovingiens, Louis d’Outre-mer, essaya encore, mais en vain, de reprendre l’Alsace, cette province demeura définitivement dans la possession des empereurs allemands. A la mort d’Othon III (1002), quatre prétendants se disputèrent l’empire ; parmi eux étaient Hermann, duc de Souabe et d’Alsace ; l’un de ses adversaires trouva un appui dans les populations même de l’Alsace et dans la ville de Strasbourg ; Hermann, pour se venger de ses sujets infidèles, brûla la capitale de son duché et ravagea tout le territoire.

    Quelque temps après la querelle des investitures partagea l’Allemagne entre le pape Grégoire VII et l’empereur Henri IV ; Grégoire déposa son adversaire en vertu de la toute-puissance qu’il prétendait s’arroger sur les rois, et Rodolphe, duc de Souabe et d’Alsace, fut élu par les grands de l’empire ; le nouvel empereur reçut de Grégoire une couronne d’or sur laquelle était gravé ce vers : Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolphe.

    Mais la bataille de Mersbourg fut fatale à Rodolphe : ce prince y perdit la vie. Henri disposa alors de la Souabe et de l’Alsace en faveur de Frédéric de Hohenstauffen, Lorsque Grégoire avait fait proclamer un nouvel empereur, Henri, par représailles, avait créé un antipape ; ce schisme et les vicissitudes de la guerre détruisirent tellement la religion en Alsace qu’il fallut un missionnaire pour la rétablir.

    La peste ravageait alors toute cette partie de l’empire ; les esprits se montrèrent disposés, sous l’influence de ce fléau, à accueillir les exhortations du prêtre Manégold envoyé par le pape Urbain II, les désordres cessèrent et un grand nombre de fondations pieuses datent de cette époque. Frédéric le Borgne remplaça Frédéric de Hohenstauffen comme duc d’Alsace ; son administration fut ferme et prudente. Conrad III, frère de Frédéric, fut appelé en 1130 au trône impérial, et cette élévation des Hohenstauffen donna un nouvel éclat à l’Alsace. Haguenau, construit par Frédéric le Borgne, devint l’une des principales résidences impériales.

    Frédéric Barberousse, successeur de Conrad (1152), y fit de fréquents séjours et se plut souvent à chasser dans la forêt voisine qu’on appelait Forêt Sainte ; il donna à l’Alsace pour duc immédiat un de ses fils qui portait, comme la plupart de ses prédécesseurs, le nom de Frédéric.

    A cette époque les deux Alsaces avaient pour gouverneurs chacune un comte ou landgrave (land pays, graff, comte), chargés de l’administration de la justice. Ces landgraves ne jouissaient des droits réguliers que sur leurs propres terres, et on appelait de leurs décisions au tribunal de l’empereur. Le règne de l’empereur Frédéric II, fils de Henri VI (1197 -1250), fut pour l’Alsace une époque de calme et de prospérité ; après ce prince, les empereurs conservèrent le titre de ducs de Souabe et d’Alsace ; mais les troubles qui suivirent sa mort portèrent le désordre dans ce territoire.

    L’héritier de l’empereur Conradin, fait prisonnier par Charles d’Anjou, fut décapité en 1268. Pendant cette confusion la plupart des grands se rendirent indépendants et les principales villes du Rhin, Strasbourg, Schlestadt, Haguenau, Wissembourg formèrent entre elles une confédération pour les intérêts de leur commerce ; le nom de villes impériales fut donné à la plupart d’entre elles, et bientôt quelques-unes, telles que Strasbourg et Haguenau, acquirent une presque complète indépendance.

    Rodolphe de Hapsbourg, qui termina le grand interrègne (1273), visita l’Alsace et lui donna pour landgrave son fils, nommé comme lui Rodolphe ; les troubles que lui-même y avait allumés avant d’être empereur n’en continuèrent pas moins. L’Alsace se souleva plus tard contre Adolphe de Nassau, parvint à le renverser et lui substitua ce fameux Albert Ier sous lequel les cantons suisses conquirent leur indépendance.

    L’Alsace favorisa l’insurrection de ces montagnards et une vaste ligue se forma de Porentrui à Seltz. Strasbourg secoua entièrement le joug de l’aristocratie et établit dans ses murs une sorte de constitution républicaine sous la protection de l’empire. Les discordes civiles n’en continuèrent pas moins dans la contrée sous cette nouvelle forme de gouvernement, et il ne fallut rien moins, pour les faire cesser, que l’irruption des bandes anglaises en Alsace après la bataille de Poitiers.

    En 1375 un seigneur français, Enguerrand de Coucy, petit-fils d’Albert ler, prétendit faire valoir ses droits à la possession du duché d’Alsace ; il se mit à la tête des bandes d’aventuriers qui ravageaient le pays, et mit les deux landgraviats à feu et à sang. Survinrent ensuite de nouvelles querelles entre l’aristocratie et les habitants des villes ; les campagnes furent dévastées, et cent cinquante villages furent de nouveau détruits.

    La paix ne se fit guère qu’en 1429, et fut suivie de la ligue de dix villes, parmi lesquelles Haguenau, Strasbourg, Schlestadt, Wissembourg, Obernheim se trouvent dans cette partie de l’Alsace dont nous nous occupons. Ces cités prirent une part active à la guerre des Suisses contre Charles le Téméraire ; leurs milices assistèrent à la défaite de Saint-Jacques (1444), et aux glorieuses journées de Granson et de Morat (1476).

    Les guerres occasionnées par la réforme s’annoncèrent par plusieurs soulèvements populaires en Alsace. Ce fut d’abord la ligue du Soulier formée par des paysans qui avaient pris pour devise contre les grands et le clergé : Rien que la justice de Dieu, puis le soulèvement des Rustauds en 1525. Les anabaptistes vinrent ensuite et proclamèrent l’égalité de tous les hommes. On les persécuta, et six cents d’entre eux subirent le dernier supplice.

    Le protestantisme fit des progrès au milieu des entraves que l’Église romaine s’efforçait d’apporter à son développement ; Calvin, chassé de Genève, vint en 1 538 à Strasbourg fonder l’Église française réformée. Les troubles religieux furent le premier prétexte de cette guerre de Trente ans, qui devint européenne.

    L’Alsace eut sa part de désordres et de misères pendant cette période ; les détails qui la concernent trouveront leur place à l’histoire du Haut-Rhin. Cependant, il faut dire qu’en 1637, le duc de Saxe-Weimar battit près de Strasbourg l’armée impériale. Les deux landgraviats furent conquis et cédés à la France par la paix de Westphalie ; ils se soulevèrent à plusieurs reprises, et leur possession eut besoin d’être confirmée par les victoires de Condé et de Turenne.

    Strasbourg seul avait conservé sa liberté ; elle la perdit après le traité de Nimègue, en 1679. Malgré sa réunion à la France, l’Alsace resta allemande jusqu’en 1789. La révolution, qui assurait à tous les cultes une égale protection, fut généralement accueillie avec faveur dans les deux landgraviats ; quelques soulèvements furent rapidement comprimés, et les départements du Haut et du Bas-Rhin défendirent généreusement leurs frontières contre l’armée prussienne.

    Le Bas-Rhin vit passer Moreau, et Kehl et Huningue furent le premier théâtre des opérations de ce général lorsqu’il lit la célèbre campagne d’Allemagne. L’Alsace se distingua en 4814 par sa fidélité à l’empereur ; en 1815, Rapp, presque sans soldats, fit soutenir aux habitants de Strasbourg un blocus de trois mois. L’industrie s’y développa cependant, et à la fin du XIXe siècle, le département du Bas-Rhin est l’un des premiers parmi les départements manufacturiers de France.

     

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  • Histoire du département des Pyrénées-Orientales
    (Région Languedoc-Roussillon)
     
     
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    Le département des Pyrénées-Orientales a été formé du Roussillon et de l’ancienne Cerdagne. Ce qu’on sait de plus positif ou de plus probable sur l’origine des premiers habitants de ces contrées, c’est que les Gaulois, dans leur émigration du nord au sud, y substituèrent leur domination à celle de colons sardes ou tyriens qui y avaient fondé d’importants établissements.

    Les vainqueurs empruntèrent des vaincus ou leur imposèrent le nom de Sardones, qui devint celui d’une puissante tribu de la confédération des Consorani et des Tectosages. On sait que ces peuples tentèrent de lointaines expéditions en Orient et jusqu’en Asie. Les Romains, qui avaient appris à les connaître, leur envoyèrent des ambassadeurs pour solliciter leur alliance contre Annibal, qui, d’Espagne, marchait sur l’Italie. Les Sardones refusèrent de prendre aucun engagement, et quand à son tour se présenta le général carthaginois comme hôte, disait-il, et non comme ennemi, le passage dans les campagnes lui fut laissé libre, mais pas un des soldats de son armée ne put pénétrer dans les villes. Tite-Live, qui rapporte cet épisode dans ses annales, rend hommage à la fière indépendance de ces premiers Roussillonnais.

    Si le pays n’échappa point alors pour longtemps aux armes romaines, sa défaite a quelque chose d’honorablement exceptionnel par l’éclat des grands noms qui s’y trouvent mêlés. Après Annibal, c’est Marius qui apparaît, venant punir les Cimbres d’une double invasion ; c’est ensuite le grand Pompée, dressant sur la cime des Pyrénées la colonne commémorative de sa victoire sur Sertorius. César, enfin, vient après eux, et plus habile dans son orgueil, c’est aux dieux qu’il élève un autel pour marquer son passage.

    La conquête du pays des Sardones, compris plus tard dans la Gaule Narbonnaise, remonte à l’an de Rome 633 et est attribuée à Q. Marcius, le fondateur de la colonie de Narbonne. Cette période dura jusqu’à l’année 409 de l’ère chrétienne. La position géographique du Roussillon sur la route d’Es pagne, la richesse de ses villes, dont l’une, Elne, comptait dès lors parmi les sept sièges épiscopaux de la Septimanie, le désignaient fatalement comme une proie à l’avidité des Barbares.

    Vandales, Suèves et Alains s’y étaient installés, quand les Wisigoths les en chassèrent. La domination de ces derniers dura trois siècles environ et laissa une profonde empreinte dans les moeurs et dans la législation du pays. Entre Euric et Roderic, le premier et le dernier roi de la monarchie wisigothe, l’événement qui affecta le plus spécialement la province dont nous nous occupons est la révolte de Paul, un des lieutenants du prince Wamba.

    Envoyé par son maître, qui résidait alors à Tolède, en Septimanie, pour y comprimer une sédition populaire, ce général se mit à la tête des rebelles et se . fit proclamer roi d’Orient en 673. Wamba fut obligé de venir en personne combattre l’usurpateur ; il traversa deux fois le Roussillon ; la seconde, après la défaite et la prise de son rival, il s’y arrêta pour réglementer l’administration ; il donna des délimitations nouvelles aux diocèses, réforma sur différents points la discipline ecclésiastique, rendit entre autres une ordonnance qui obligeait. les prêtres à prendre les armes pour la défense du sol et, après une étude sérieuse des besoins du pays, laissa à ses agents de sages instructions qui ne furent pas sans une heureuse influence sur la province.

    Deux siècles après la bataille de Vouglé, le Roussillon était encore au pouvoir des Wisigoths ; rien n’indique .que cette possession fût même menacée par les princes francs ou les ducs d’Aquitaine, lorsque les Sarrasins, maîtres de l’Espagne, apparurent sur la crête des Pyrénées, invasion méridionale venant se heurter contre les hordes victorieuses du Nord.

    Le Roussillon fut le premier champ de bataille et la première conquête des Sarrasins. La grande épopée de Charles Martel, la journée de Poitiers, les exploits décisifs de Pépin n’appartiennent point à cette notice ; nous nous bornerons donc aux faits dont notre province fut le théâtre. C’est en 719 que le Roussillon fut envahi par Zama, gouverneur de l’Espagne pour les califes de Damas.

    Cette province et la ville de Narbonne étaient les points où l’autorité musulmane s’était le plus solidement établie. Un des lieutenants d’Abd-er-Rahman, nommé Manuza, se laissa séduire par les charmes de Lampégie, fille d’Eudes, duc d’Aquitaine, l’épousa, et conclut une trêve de trois ans avec son beau-père. Cette inaction de Manuza au moment d’une lutte suprême souleva la colère d’Abd-er-Rahman ; il envoya contre le traître un autre chef nommé Gedhi ; c’est dans le Roussillon que les deux généraux se rejoignirent pour combattre : Manuza, vaincu, alla mourir dans les murs de la petite forteresse de Livia, dont on voit encore quelques ruines.

    Sa femme, captive, fut conduite à Damas, au sérail du calife. A cette époque, en 731, les Maures étaient encore maîtres du Roussillon, et Charles Martel avait échoué dans ses tentatives sur Narbonne ; c’est seulement vingt ans environ après, alors que Pépin prenait enfin la ville vainement assiégée par son père, que les Roussillonnais chassent eux-mêmes les soldats du prophète et se donnent au fondateur de la seconde dynastie franque.

    Il fallait que les circonstances fissent de ce rapprochement une nécessité bien impérieuse, car de longs siècles devaient s’écouler avant qu’aucune fusion fût possible entre les conquérants des Gaules et les habitants des Pyrénées. Lorsque Charlemagne traversa le pays en 778, rendant l’offensive aux armes des Francs, il apprécia, dans son génie, le rôle que pouvait jouer, dans son nouvel empire, la race roussillonnaise ; conciliant avec l’intérêt de la patrie commune l’indépendance ombrageuse et la belliqueuse fierté de ces populations, il fit de cette province un de ces comtés qui, sous le nom de marches d’Espagne, devaient, comme des sentinelles avancées, veiller sur les frontières naguère menacées.

    Mais le grand monarque n’avait point prévu le rapide affaissement de son oeuvre et les déchirements auxquels la faiblesse de ses successeurs livrerait son immense empire. Les comtes du Roussillon furent des premiers à secouer le joug royal. Les chefs de cette maison féodale étaient les comtes de Barcelone, qui apanagèrent deux branches cadettes de leur famille, l’une de la Cerdagne et l’autre du Roussillon.

    Cette période est la plus confuse et la plus désastreuse de l’histoire de la province ; le nom même des seigneurs possesseurs du pays disparaît dans ce chaos qui dure plus de trois siècles. Gaucelme ou Gancion échappe à cet oubli des chroniques par la part qu’il prend à la lutte de Pépin d’Aquitaine contre Louis le Débonnaire et par sa mort tragique. Étant tombé aux mains de Lothaire, il eut la tête tranchée, et sa soeur, prisonnière comme lui, fut enfermée dans un tonneau et jetée dans la Saône.

    Aux attaques incessantes des Maures, aux courses dévastatrices des Normands, se joignaient les horreurs d’une guerre civile presque permanente, les rivalités locales mettant sans cesse les armes aux mains des petits chefs féodaux. Ces désordres devinrent tels, qu’une intervention des seigneurs tant laïques qu’ecclésiastiques dut s’efforcer d’y apporter remède : des constitutions de paix et trêve, désignées sous le nom de treuga Dei (trêve de Dieu), furent décrétées dans deux conciles tenus dans la petite ville de Toulouges, près de Perpignan, en 1041.

    Les clauses principales de ces traités prouvent à quel degré le mal était arrivé. Il était défendu de se saisir des bestiaux utiles à l’agriculture au-dessous de six mois, tant on redoutait l’anéantissement des espèces. Chacun avait le droit de tuer quiconque était reconnu coupable d’avoir violé la trêve de Dieu ; on alla plus loin encore, et, pour stimuler l’ardeur des vengeurs de la justice, on déclara que ceux qui auraient puni un homme condamné pour ce fait recevraient le titre de zélateurs de la cause divine.

    Quelques fondations pieuses, les exploits d’un Guinard au siège d’Antioche, la lutte impie d’un autre Guinard contre son père Gausfred III et, à la suite de ces déchirements, la désolation de la province réduite à recourir à l’aumône de la Septimanie chrétienne, tels sont les faits principaux dans lesquels se résume l’histoire du Roussillon pendant cette déplorable époque.

    Enfin ce Guinard, auquel son père avait pardonné et qui avait hérité de ses domaines, ne s’étant pas marié, légua son comté au roi d’Aragon, Alphonse II, en 1172. Il avait été précédé dans cette détermination par Bernard-Guillaume, comte de Cerdagne, dont le testament, en 1117, avait institué, pour hériter de ses petits États, Raymond V, comte de Barcelone, qui devint roi d’Aragon en 1134, par son mariage avec Pétronille, fille de Ramire II. Un dernier lien, malgré ces donations, rattachait le Roussillon à la France : les princes d’Aragon reconnurent pour ces contrées la souveraineté de nos rois jusqu’à la renonciation qu’en fit saint Louis en faveur de Jacques Ier, et en échange des prétentions de ce dernier sur une partie du Languedoc, prétentions qu’il abandonna par le traité de Corbeil, en 1258.

    Quoiqu’il en puisse coûter à notre amour-propre national, il faut reconnaître que la domination aragonaise inaugura pour le Roussillon une ère de réparation et de prospérité. Alphonse, vaillant, habile, doué de qualités aussi solides que brillantes, mit tous ses soins à faire accepter par les sympathies et les intérêts des provinces cédées leur incorporation à son royaume d’Aragon.

    Perpignan devint une de ses résidences de prédilection et l’objet de ses faveurs les plus signalées. Sa cour était le rendez-vous des poètes et des savants de l’époque ; aux bruits de guerre avaient succédé les chants d’amour, et les vers des troubadours, les poétiques légendes remplaçaient le sinistre récit des. batailles. Guillaume de Cabestaing, le trouvère roussillonnais, était un ami particulier d’Alphonse ; sa fin tragique, qui rappelle la sanglante histoire de Gabrielle de Levergies, fut vengée par le roi.

    Ce nom n’est pas le seul qui ait illustré le règne d’Alphonse ; il faut lui joindre ceux de Bérenger de Palazol, de Raymond Bistor, de Pons d’Odessa et Tormit de Perpignan, gracieux talents de la môme époque dont le Roussillon garde encore aujourd’hui le glorieux souvenir. Alphonse avait créé de nouveaux comtes de Roussillon ; mais, pour prévenir toute division, tout déchirement, c’est dans sa famille, au profit de son frère don Sanche, qu’il avait constitué cet apanage.

    Les traditions d’Alphonse furent suivies un siècle environ après sa mort, arrivée le 25 avril 1196. C’est dans cet intervalle que le roi don Jayme Ier, surnommé le Conquérant parce qu’il avait agrandi ses États des îles Baléares et du royaume de Valence, obtint de Louis IX sa renonciation à la souveraineté de la Cerdagne et du Roussillon.

    Ce prince, regardant comme solidement établie la domination de sa maison sur les diverses parties de son royaume, le partagea à sa mort entre ses deux fils, don Pèdre III et don Jayme. Le premier, qui était l’aîné, eut l’Aragon, Valence et la Catalogne ; Majorque et les possessions françaises échurent à l’autre. Ce malheureux partage replongea nos provinces dans toutes les calamités de la guerre. Les prétentions de suzeraineté soulevées par don Pèdre jetèrent son frère dans les bras du roi de France.

    L’excommunication fulminée par le pape contre le roi d’Aragon fournit un prétexte à Philippe le Hardi, qui vint se faire battre au pied des Pyrénées et mourir à Perpignan le 5 octobre 1285. La couronne de Majorque perdit beaucoup de son prestige à cette défaite, et le Roussillon en particulier, théâtre de la lutte, en éprouva des dommages considérables.

    Les successeurs immédiats de don Jayme cherchèrent à faire oublier les torts et les revers de leur aïeul par leur attitude humble et soumise ; mais les éléments de rivalité n’en subsistaient pas moins ; la lutte recommença entre Pierre IV et Jayme II. Cette fois, elle fut décisive. Malgré l’obstination désespérée de Jayme, toujours vaincu et toujours menaçant, malgré l’infatigable dévouement des Roussillonnais, la dernière heure était venue pour le royaume de Majorque ; en 1374, il était définitivement réuni à l’Aragon, et le Roussillon retombait pour trois siècles sous la domination espagnole.

    Il y eut un retour momentané à la France ; mais ce court épisode se rattache au XVe siècle et au règne de Louis XI, dont le nom se représente partout où sont tentés les premiers efforts pour constituer l’unité française, et près de deux cents ans nous en séparent encore. Pierre IV était un prince d’une haute capacité ; l’énergie qu’avaient déployée les Roussillonnais pour la défense du royaume de Majorque lui inspira plus d’estime pour leur caractère que de rancune pour la résistance qu’ils lui avaient opposée ; recommençant la politique d’Alphonse II, c’est par une administration bienveillante qu’il voulut s’attacher ses nouveaux sujets.

    Il les associa à la législation catalane, les admit aux états généraux ou Cortès, encouragea l’industrie et la navigation par des traités avec les nations voisines, protégea l’agriculture et fit replanter d’arbres les contrées ravagées dans les dernières guerres. Jean Ier, fils et successeur de Pèdre IV, ne suivit pas l’exemple de son père ; il abandonna le Roussillon à l’administration d’un gouverneur général et d’officiers royaux, plus soucieux de leur enrichissement et de leur élévation que des intérêts du pays ; le seul acte qui signale ce règne est une ordonnance à la date du 13 décembre 1388, qui ouvre le Roussillon aux criminels expulsés des autres provinces de l’Aragon.

    Martin, qui succéda à Jean Ier, était sympathique aux Roussillonnais, il répara une partie des maux causés par l’incurie de son prédécesseur. Ce prince étant mort sans héritier, les états du royaume décernèrent sa couronne à Ferdinand infant de Castille, dont le règne fut déchiré par le schisme de Benoît III. Alphonse V, qui lui succéda, passa presque toute sa vie à guerroyer en Italie ; le Roussillon n’eut qu’à se louer de la régence de la reine Marie, sa femme, dont l’administration laissa dans le pays des traces de grande sagesse et des souvenirs de bonté.

    C’est en 1458 que Jean II monta sur le trône, et c’est presque aussitôt qu’éclatèrent ses démêlés avec le roi de France. La Catalogne s’était soulevée, le Roussillon s’était associé à la révolte ; Jean, impuissant à faire rentrer ses sujets dans le devoir, s’adressa à Louis XI et sollicita de lui un secours de sept cents lances.

    Le rusé monarque y consentit, mais à la condition que les frais de l’expédition, évalués à deux cent mille écus, seraient à la charge du roi d’Aragon, et que, si cette somme n’était pas exactement payée dans un délai donné, le Roussillon et la Cerdagne deviendraient les gages de la créance. Jean ne tarda pas à s’apercevoir du piège caché sous les conditions de son allié ; il mit alors toutes ses espérances dans le succès de cette sédition qu’il était naguère si désireux de comprimer. Les soldats français furent reçus et traités en ennemis.

    Louis XI n’en fut sans doute que médiocrement affecté ; il envoya à leur secours une armée de trente mille hommes. La résistance fut encouragée et organisée alors par le roi d’Aragon ; c’était la guerre ; elle fut vaillamment soutenue de part et d’autre, mais Louis XI n’était pas homme à se dessaisir facilement de ce qu’il avait une fois tenu.

    Les négociations achevèrent l’oeuvre que les armes avaient commencée, et en 1475 le Roussillon et la Cerdagne appartenaient à la France. Mais le génie n’est point héréditaire ; Charles VIII n’était capable ni de comprendre ni de poursuivre les grandes traditions politiques de son père ; il avait, d’ailleurs, pour antagoniste ce Ferdinand qui, par son mariage avec Isabelle, venait de réunir sous le même sceptre Aragon et Castille, et dont la couronne allait s’enrichir de tous les trésors de l’Amérique.

    Une intrigue ourdie par deux moines à la solde de l’étranger jeta le trouble dans la conscience du jeune roi, qui, malgré l’avis de son conseil, malgré la résistance des gouverneurs provinciaux, s’obstina à restituer Ies conquêtes paternelles ; Ferdinand et Isabelle firent leur entrée solennelle à Perpignan en septembre 1493. Toutefois, cette faute était si énorme qu’elle excita de fréquents regrets chez Charles VIII et Louis XII, qui tentèrent d’inutiles efforts pour revenir sur cette déplorable cession.

    L’occasion perdue ne devait pas sitôt renaître ; Louis XII, aussi peu heureux à la guerre que dans les négociations, renouvela authentiquement la restitution du Roussillon en échange du royaume de Naples, qu’il ne devait pas mieux conserver ; déçu des deux côtés, il recommença la lutte, triste héritage pour son successeur François Ier. En Roussillon, comme à Pavie, tout fut perdu fors l’honneur sous le règne du chevaleresque monarque, et pendant soixante-dix ans la domination espagnole ne fut plus même contestée.

    La seule consolation que nous puissions nous donner est le tableau de l’ignorance et de la misère où le pays resta plongé pendant cette période de la domination étrangère. Pestes, famines, envahissement des esprits par les superstitions les plus absurdes, persécutions des prétendus sorciers, plus absurdes encore, rien ne manque à la honte et au malheur des populations.

    Enfin la tâche de Louis XI put être reprise. Richelieu gouvernait la France, lorsque les animosités soulevées par Olivarès, premier ministre de Philippe IV, firent explosion en Catalogne ; le Roussillon fit, comme toujours, cause commune avec la province révoltée ; Olivares, en recourant aux moyens de répression pratiqués ailleurs par le duc d’Albe, poussa les esprits au désespoir.

    Vers le même temps, une attaque des Espagnols sur la ville de Trèves, sans déclaration de guerre préalable, fournissait à Richelieu un prétexte d’intervention. Condé entra dans le Roussillon ; les habitants songeaient alors à fonder une république fédérative ; on leur fit comprendre qu’on attendait un autre prix du secours qu’on leur apportait. En haine de la domination espagnole, ils se donnèrent à la France.

    Louis XIII vint en personne faire le siège des places fortes. En 1642, tout le Roussillon était occupé par l’armée française ; en 1659, le traité de la Bidassoa consacrait les droits de la France sur tout le versant septentrional des Pyrénées, et le Roussillon prenait place parmi nos provinces. Une conspiration de quelques nobles, découverte en 1674 par suite d’une indiscrétion amoureuse, fut la seule protestation contre le nouveau régime. La crise de la Révolution, les désastres de l’Empire ont trouvé les populations inébranlablement dévouées à la France.

    Au XIXe siècle, si quelques usages, quelques détails de costume, quelques traits de la physionomie trahissent encore chez les Roussillonnais leurs longues et intimes relations avec l’Espagne, sous tant d’autres rapports l’assimilation est si complète, qu’il faut relire l’histoire pour ne pas oublier que cette, contrée n’est française que depuis un peu plus de trois siècles.

     

     
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  • Histoire du département des Hautes-Pyrénées
    (Région Midi-Pyrénées)
     
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    Le département des Hautes-Pyrénées est formé, pour sa plus grande partie, de l’ancien Bigorre. Les Bigorrais (Bigerri, Bigerrones) étaient un des peuples aquitaniques qui furent soumis par Crassus, lieutenant de César. Leur capitale était Bigarra, que les savants croient reconnaître dans le village actuel de Cieutat (Civitas, la Cité), à 15 kilomètres de Bagnères-de-Bigorre.

    Lorsque, à la fin de sa huitième campagne, le conquérant lui-même vint avec deux légions séjourner quelque temps en Aquitaine, peut-être visita-t-il le pays de Bigorre ; on retrouve du moins son nom en plusieurs lieux ; ainsi le village de Juillan, vicus Julianus, près duquel on montre un camp de César. Près de Pouzac, on voit un autre camp de César où l’on a trouvé des ossements et une épée romaine.

    Au peuple bigorrais appartenaient plusieurs peuplades : les Tornates, les Campons, les Onosubates, les Crébennes. Ces peuples montagnards se couvraient, comme aujourd’hui, de vêtements tissés avec la laine brute de leurs moutons noirs ou bruns ; la peinture qu’en faisait Sulpice Sévère serait encore très juste : Bigerricam vestem brevemque atque hispidam. Probablement aussi ils portaient des peaux de bête en guise de manteau : Dignaque pellitis habitas deserta Bigorris, écrivait saint Pantin à Ausone.

    Maîtres de ce pays, les Romains en explorèrent presque toutes les vallées et tirent grand usage des eaux minérales qui s’y rencontrent avec abondance. On retrouve encore des traces de voies romaines, et peut-être des tronçons de celle de Toulouse à Dax dans les lieux suivants : près de Tournay, dans la lande de Capvern, où le chemin s’appelle encore Césarée, à l’Estelou-de-Vieille ; et, enfin, à une lieue au nord de Lourdes, près d’une métairie nommée Strata et qu’on prétend occuper la place d’une ville antique.

    On indique saint Saturnin, évêque de Toulouse, et son disciple saint Honeste comme les premiers prédicateurs de l’Évangile dans le Bigorre, au IIIe siècle ; mais leur prédication eut peu de succès, car ce pays n’eut point encore d’évêque. C’est seulement vers le commencement du VIIe siècle que saint Savin, fils de Hentilius, comte amovible de Poitiers, vint chercher une retraite dans les montagnes ; il s’arrêta au couvent de Saint-Lézer, près de Vie-de-Bigorre, et obtint de l’abbé Forminius un diacre nommé Julien, avec lequel il s’achemina vers les hauteurs du Lavedan ; ils y construisirent un petit ermitage au lieu que l’on nommait le palais Émilien.

    Charlemagne y bâtit plus tard un riche monastère qui occupait toute la place où est actuellement le bourg. Les Normands qui, après sa mort, ravagèrent le pays et pénétrèrent partout, vinrent détruire ce monastère au coeur même de la montagne ; le comte de Bigorre, Raymond Ier, le releva un siècle après.

    Avant l’invasion des Normands, les Bigorrais, devenus tout à fait chrétiens, avaient eu à subir celle des Sarrasins ; quand ces barbares du Midi, vaincus à Poitiers, s’enfuirent vers les Pyrénées, les Bigorrais se rassemblèrent sous un certain Missolin et anéantirent un corps de troupes maures au lieu qui a conservé depuis le nom de Lanne Maurine, près d’Ossun. On y a trouvé des tombeaux et des ossements. Comme tous les Sarrasins ne furent pas exterminés dans ce combat, on ’prétend que ceux qui survécurent se fixèrent dans les Pyrénées et furent la souche de la population malheureuse et réprouvée des Cagots. Certains savants, entre autres Ramond, pensent, peut-être avec plus de raison, que les Cagots sont un reste des Wisigoths ariens. Francisque Michel, dans son travail sur les races maudites, préfère y voir des chrétiens d’Espagne qui auraient suivi Charlemagne lorsqu’il revint de son expédition contre les Maures.

    Nous n’avons pas besoin de rappeler qu’entre la domination des Romains et celle des Francs s’était placée celle des Wisigoths, refoulés en Espagne par la bataille de Vouillé. Sous Charlemagne, le Bigorre forma un des comtés dont se composait le duché de Gascogne. Louis le Débonnaire le donna comme fief héréditaire à Donat-Loup, descendant de Waïfre. Le second comte de Bigorre fut Inigo, surnommé Arriscat à cause de sa valeur et de son esprit entreprenant ; les qualités et la réputation de grand guerrier le firent élire pour roi par les Navarrais, occupés alors à s’affranchir du joug des Sarrasins.

    Inigo accepta et alla fonder au delà des Pyrénées la puissance de cette redoutable maison, qui donna des rois illustres à tous les trônes chrétiens d’Espagne. Mais, en montant sur le trône de Navarre, il abandonna à son frère le comté de Bigorre sous la réserve de l’hommage. Ainsi le Bigorre releva de la Navarre sans cesser pour cela de dépendre de la haute suzeraineté du roi de France.

    En 1036, le Bigorre passa à la maison de Carcassonne par suite du mariage de l’héritière Gersende avec Bernard-Roger, vicomte de Carcassonne, comte de Couserans, seigneur de Foix, etc. Un comte de cette maison, Bernard Ier, régularisa le premier, vers 1060, les coutumes du pays de Bigorre. Le droit écrit et les lois romaines avaient disparu dans l’invasion des Normands, il n’en restait que des débris confus mêlés à des usages barbares ; Bernard tenta de coordonner et de fixer ces coutumes, de sorte qu’elles pussent servir de règle constante dans l’administration de la justice.

    A la fin du XIe siècle, la maison de Béarn succéda à celle de Carcassonne dans la personne de Bernard II, fils de la comtesse Béatrix et de Centulle de Béarn. Bernard II acheva ce que Bernard Ier avait commencé et fit rédiger par écrit les coutumes de Bigorre, « poussé, dit le texte même, par l’inspiration divine et par les exhortations des grands de sa terre..., et avec le consentement de tout le clergé et de tout le peuple. »

    La charte commence par régler les devoirs du comte : avant de recevoir le serment de ses vassaux, il doit lui-même leur jurer de ne point enfreindre leurs fors et son serment doit être appuyé de celui de quatre gentilshommes du pays ; il doit, en outre, fournir deux cautions à chacune des vallées de Lavedan et de Barèges, dont les habitants, comme nous aurons occasion de le raconter, montrèrent toujours un grand esprit d’indépendance.

    Ces devoirs remplis, tous les gentilshommes du pays, et généralement tous les habitants des vallées, doivent prêter au comte le serment de fidélité, et ceux dont il exigerait des cautions doivent en fournir. Le comte avait seul le droit d’est et de chevauchée à l’exclusion de ses vassaux ; mais il ne pouvait faire marcher les habitants de Lavedan et de Barèges qu’en cas d’invasion étrangère. La charte est soigneuse d’assurer l’autorité du comte sur ses vassaux, non seulement en établissant le droit exclusif dont nous venons de parler, mais surtout en stipulant qu’aucun gentilhomme ne pourra élever un fort, ni même réparer un vieux château sans l’aveu du comte. Le comte n’a droit d’hébergement que dans six gîtes désignés, et les personnes libres lui doivent pour toutes redevances : trois corvées par an, un repas, une poule à Noël, un agneau à Pâques. Le jugement par les épreuves ou par le combat se rencontre dans la charte de Bernard II.

    Telles sont les dispositions les plus frappantes de ces coutumes, rédigées en 1097, à une époque où aucun État de l’Europe féodale n’avait encore écrit les siennes. Nous ajouterons seulement qu’on y rencontre des traces fort curieuses de la guerre faite alors par le régime féodal naissant à l’ancien régime des alleux et des hommes libres ; ainsi, cette charte défend l’acquisition des alleux dont la franchise est ignorée, et interdit les recherches propres à les faire revivre ; elle oblige de plus toutes les personnes libres à se choisir un seigneur parmi les vassaux du comte ; et, à défaut par elles de se conformer à cette disposition, le comte peut les attribuer à celui de ses chevaliers qu’il voudra.

    Les comtes de Bigorre furent en général vaillants et belliqueux. Nous les voyons constamment chercher aventure d’un côté ou de l’autre des Pyrénées ; tantôt se mettant au service des ducs d’Aquitaine contre les comtes de Toulouse, tantôt marchant contre les Maures sous la bannière des rois de Navarre et d’Aragon, qui les en récompensent en leur donnant des dignités et des terres en Espagne ; Nous remarquerons en passant que, par suite du testament de Sanche le Grand, la suzeraineté de Bigorre fut transportée de la Navarre à l’Aragon.

    A la maison de Béarn succéda, faute, d’héritier mâle, la maison de Marsan ; le vicomte Pierre, fondateur de la ville de Mont-de-Marsan, devint comte de Bigorre vers 1127. C’est sous un de ses successeurs, Centulle III, que la révolution communale s’opéra dans le Bigorre, mais sans violence ; le désir de se donner un appui contre les vicomtes ses vassaux décida ce seigneur à donner des chartes à la plupart des villes de ses États. Mais déjà la maison de Marsan avait fait place à celle de Comminges, quand les Albigeois attirèrent sur le Bigorre la croisade catholique de Montfort.

    Les hérétiques occupèrent les places les plus importantes du pays jusqu’en 1216 ; à cette époque, un mariage eut lieu entre Pétronille, héritière du comté, et Gui de Montfort, fils de Simon. Ce mariage livra le Bigorre aux croisés. Il y eut, pendant près d’un siècle, des querelles provoquées en partie par l’avidité de cette insatiable maison de Monfort, particulièrement du fameux comte de Leicester.

    Ce fut Philippe le Bel qui mit fin à ces discordes féodales : ce monarque énergique mit en séquestre le Bigorre, ajourna les prétendants au parlement, ordonna une enquête sur la valeur du comté et l’administra souverainement pendant plusieurs années. Il confirma particulièrement tous les privilèges accordés aux villes par Centulle III. Le parlement laissa traîner longtemps la décision de la rivalité des prétendants, et le Bigorre parut, sous Philippe le Bel et sous ses premiers successeurs, réuni à la couronne de France, qui y entretenait un sénéchal.

    Si cette réunion n’existait pas en effet, du moins la France exerçait désormais une suzeraineté directe sur le Bigorre ; car l’Aragon avait abandonné la sienne par le traité conclu avec saint Louis en 1258, et l’église du Puy-en-Velay, qui avait aussi un degré de suzeraineté sur le Bigorre en vertu d’un vœu fait autrefois par un chef sarrasin du nom de Mirat, maître du château de Lourdes, fit une renonciation semblable. Ce n’est qu’en 1425, après avoir été cédé aux Anglais par le traité de Brétigny, puis recouvré par la France, que la question de succession fut résolue par un arrêt du parlement de Paris, qui attribua le Bigorre à Jean, comte de Foix. Soixante-dix ans plus tard, l’héritière Catherine porta le Bigorre à la maison d’Albret par son mariage avec Jean d’Albret (1496). Ici, le Bigorre cesse d’avoir une histoire particulière.

    Le Bigorre avait, sous l’ancien régime, ses états particuliers. Ils se composaient de trois chambres, qui opinaient séparément ; celle du clergé était composée de l’évêque, des abbés de Saint-Severde-Rustan, Saint-Savin, Saint-Pé et Saint-Orens-de-la-Reüle, des prieurs de Saint-Lézer et de Saint-Orens-de-Lavedan, et du commandeur de Bordères (c’était l’ancienne commanderie des templiers).

    Le corps de la noblesse était la réunion des barons de Bigorre, dont le vicomte de Lavedan était le premier. Parmi les familles qui ont laissé un nom dans nos annales, il faut citer celle des Bourbon-Malauze, issue d’un fils naturel de Jean II, duc de Bourbon, et de Jeanne d’Albret, maison éteinte depuis longtemps ; celle des vicomtes d’Aster et d’Aster-d’Aure, qui se confondit avec les Gramont ; celle des barons de Bessac et de Montant, unie aux Navailles ; celles des d’Antin, et des Pardaillan, érigées en duchés d’où sortait le marquis de Montespan, dont la femme joua un si grand rôle sous le règne de Louis XIV.

    A cette liste, il convient d’ajouter les comtes. d’Ossun et les seigneurs de Baudau, devenus plus tard comtes de Parabère. Le tiers état se composait des consuls ou officiers municipaux des communes et des députés des vallées : la présidence appartenait d’abord au sénéchal, lieutenant politique du comte et chef de la noblesse du pays ; niais elle fut transférée, en 1611, à l’évêque, à la faveur de la réaction catholique qui s’opérait alors.

    Quant à l’administration de la justice, le sénéchal l’exerçait au nom du comte ; sa cour se composait d’un juge mage et de plusieurs conseillers : là se jugeaient les appels des tribunaux inférieurs ; ceux-ci étaient formés des jurats élus par les communes et présidés par le viguier ou vicaire du comte.

    Le pays était couvert d’atalayes ou forts guetteurs, correspondant entre eux par la vue ; ils étaient généralement composés d’un donjon entouré de murailles, du haut duquel, en cas de danger pour la liberté du pays, se transmettaient, à l’aide d’un système de signaux ou de feux allumés, les avis et les convocations.

    On trouve dans les chroniques du Bigorre un témoignage affligeant des préjugés superstitieux que l’ignorance entretint si longtemps dans nos provinces ; au milieu des populations, mais repoussée par elles, vivait une caste maudite comme les parias de l’Inde. C’étaient les cagots, capots, appelés quelquefois aussi gahets. On n’a jamais connu bien positivement ni leur origine, ni les motifs de la malédiction dont ils étaient frappés.

    Quelques anciens auteurs, plus éclairés et plus impartiaux que le vulgaire, les qualifient de chrétiens gézitains, affirmant qu’ils sont bons catholiques, honnêtes gens, habiles dans leurs métiers de charpentiers ou de tonneliers, ne parlant aucune autre langue que celle du pays, de belle prestance, d’aspect sain et robuste. Et cependant on n’entretenait avec eux aucune communication. Ils ne pouvaient vivre et se marier qu’entre eux ; une place isolée leur était assignée à l’église ; ils ne pouvaient y faire leurs dévotions qu’à part et à des heures spéciales.

    Deux écrivains du XVIe siècle, Thevet et Belleford, expliquent ainsi l’opinion inhumaine qu’ils partageaient : Ces gens, disent-ils, étaient infects et puants ; ils naissaient ladres ou le devenaient aisément, de sorte qu’il est dangereux de les fréquenter. Belleford croit qu’ils tirent leur nom de gézitains de Giézé, disciple d’Élisée, que ce prophète guérit de la lèpre ; celui de cagots serait une réminiscence de certains Goths bannis d’Espagne pour y avoir contracté de honteuses et dangereuses maladies. Marcs, le prélat historien du Béarn, s’est occupé, lui aussi, de cette secte infortunée, mais pour la réhabiliter et pour la défendre. Il reconnaît qu’autrefois cette population a pu être atteinte des infirmités qu’on lui reproche,. mais qu’elle en est complètement guérie.

    II pense que ce sont des Sarrasins venus de l’Espagne conquise par eux, établis en France, et persistant à y demeurer après la victoire de Charles Martel. Pour y vivre en sécurité, ils se firent baptiser ; mais on les soupçonna d’être chrétiens de mauvaise foi, d’être ladres et de ne s’être fait baptiser que parce qu’ils croyaient que cette sainte absolution les guérirait de leur maladie.

    D’ailleurs, les vieux chrétiens, les sachant circoncis, s’obstinaient à croire qu’ils étaient toujours juifs ou mahométans dans le coeur. C’est pour cela que les peuples du Bigorre demandèrent aux états de les forcer à porter une marque particulière qui permît de les reconnaître et de les éviter. Ajoutons à l’honneur des états de Bigorre que cette demande fut rejetée ; ce qui n’éteignit malheureusement pas le mépris et la haine dont les pauvres cagots continuèrent à être les victimes.

    L’Assemblée constituante érigea la province en un département, qui fut appelé d’abord de Bigorre, et peu de temps après des Hautes-Pyrénées. On doit rendre hommage à l’excellent esprit dont sont animées les populations de l’ancien Bigorre.

    Nul département de la France n’est plus tranquille, plus facilement administré, plus soumis aux lois, plus dévoué au travail. Chacun sent qu’il a quelque chose à perdre comme propriétaire, quelque chose à gagner comme travailleur. On y a compris que l’agriculture, qui est à la fois le premier des arts et la plus productive des industries, est la source du bien-être le plus solide et des plus durables prospérités ; aussi, .y a-t-on le spectacle si satisfaisant et trop rare de la petite culture dans une contrée fertile dont presque tous les habitants possèdent et cultivent une partie.

    Au XIXe siècle, les établissements d’eaux thermales sont pour le pays un surcroît de consommation et de revenu. C’est le tribut payé par l’étranger qui aide à payer l’impôt national. L’élevage du bétail, des chevaux et des mulets, est une des richesses du pays, qui pourrait s’augmenter par l’acclimatation d’espèces négligées. Comme ombres à ce tableau, on reproche alors aux habitations rurales leur manque de salubrité et de propreté, quoique, depuis quelques années les améliorations soient sensibles. Les plantations d’arbres, surtout d’arbres fruitiers, sont trop rares et trop peu encouragées ; enfin des hommes compétents trouvent que l’industrie pyrénéenne ne tire pas un parti suffisant des ressources métallurgiques que possèdent ses montagnes.

     

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  • Histoire du département des Pyrénées-Atlantiques
    (Région Aquitaine)
     
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    Le territoire du département des Pyrénées-Atlantiques appartenait, au moment de la conquête romaine, aux peuples désignés sous le nom générique d’Aquitains ; ils étaient formés du mélange des Ibères, les plus anciens possesseurs du sol et des Celtes qui autrefois les avaient conquis et refoulés dans leurs montagnes.

    Rome, avant César, avait déjà tenté de les soumettre ; deux fois ses armées avaient été repoussées. Le jeune Crassus, lieutenant de César, fut plus heureux. Malgré l’énergique résistance des belliqueux habitants de ces contrées, il réussit à les dompter, et si quelques peuplades durent à leur éloignement ou à leur situation dans les montagnes d’échapper d’abord à la conquête romaine, elles ne tardèrent pas à se soumettre à César lui-même, qui, cinq ans après Crassus, vint en Aquitaine. Le pays se révolta sous Auguste, et fut de nouveau subjugué par le proconsul Messala ; ces succès méritèrent au vainqueur l’honneur d’un triomphe rappelé par Tibulle, son ami : Genlis Aquitanae celeber Messala triomphis.

    Sous Adrien, le pays fit partie de la Novempopulanie. Il est fait mention, sous l’empire, de deux villes importantes, dont l’une, Iluro, est devenue Oloron ; l’autre, Beneharnum, d’où vient le nom de Béarn, a donné lieu à de grandes discussions ; on croit que la ville de Lescar est bâtie sur l’emplacement de cette antique cité.

    Ravagée par les barbares : Vandales, Alains, Wisigoths, qui prenaient ce chemin pour envahir l’Espagne, la contrée fut, au VIIe siècle, occupée par les Vascons, chassés de Pampelune et de Calahorra par les Wisigoths : ces peuples intrépides luttèrent contre Dagobert et les autres rois francs de la première race, qu’ils inquiétèrent perpétuellement par leur humeur turbulente et guerrière.

    Plus tard, ce furent les Vascons, qui, à Roncevaux, firent subir à l’arrière-garde de Charlemagne, revenant d’Espagne, la fameuse défaite où périt Roland. Louis le Débonnaire, successeur de Charlemagne, vengea cette défaite au lieu même où son père avait été surpris par les Vascons et où ceux-ci lui avaient à lui-même tendu une nouvelle embuscade. Après de nouvelles guerres contre ces peuplades insoumises, l’empereur franc fait bannir le duc de Vasconie, Loup Centulle, et un peu plus tard donne le pays de Béarn à un frère du dernier duc. Ce n’est pourtant qu’en 905 que nous voyons commencer la maison des vicomtes de Béarn, vassaux du comte de Gascogne ; le premier d’entre eux fut Centulle Ier.

    L’histoire des premiers vicomtes de Béarn, qui, tous, portent le nom de Centulle, présente peu d’intérêt : leur turbulence guerroyante à l’égard de leurs voisins, leur dévotion et leur libéralité envers les monastères, voilà tout ce qu’on peut signaler dans cette période. L’un d’eux cependant, Centulle III, se montra moins généreux que les autres envers les moines. « Aussi, dit la chronique de Lescar, fut-il blessé et mourut-il de ses blessures, Dieu merci ! »

    Un cartulaire du temps constate un jugement rendu sous lui, et qui peint l’époque : les moines de Saint-Pée réclament l’héritage de Guillaume Fel, qui, selon eux, leur en avait fait donation. Les enfants de Fel le contestent et redemandent leur patrimoine. Tout se termine par un duel judiciaire ; le champion du couvent est vainqueur, et, en conséquence, les enfants de Fel sont dépouillés de l’héritage paternel. Nous voyons encore un fait assez curieux dans le testament de Raymond, second fils de Centulle III : il lègue au même monastère un paysan, qui ne devait cesser de leur appartenir que si le vicomte de Béarn jugeait à propos de le racheter ; le prix du rachat est déterminé : trois cents sols.

    Centulle III avait commencé l’émancipation de sa vicomté et agrandi ses domaines. Aussi, après avoir enlevé au vicomte d’Acqs deux hameaux, ce baron gascon se qualifie-t-il pompeusement dans une charte de grand dominateur de la terre, magnus dominator terrae. Sous son petit-fils, Centulle IV, le duc d’Aquitaine, pour récompenser quelques services qu’il en avait reçus, fit remise au vicomte de Béarn de tous devoirs de vassalité. Centulle IV bâtit ou embellit quelques villes.

    Gaston IV (1088) se signala par son courage chevaleresque à la croisade en Orient et contre les Maures ; mais la postérité lui doit plus de reconnaissance pour le libéralisme qui respire dans ses institutions. Avant Louis le Gros, il donna un exemple d’affranchissement communal : Morlaàs fut par lui déclarée ville libre. Par ses autres institutions, il établit l’ordre dans ses États, et protégea le faible contre le fort. Il fonda des hôpitaux, et s’occupa surtout d’arrêter les progrès de la lèpre, maladie affreuse que les croisés avaient rapportée d’Orient.

    On sépara les lépreux de la société ; ils eurent en Béarn, dans chaque commune, des maisons isolées ; il leur était défendu d’en sortir, et ils y vivaient seuls. On leur permettait cependant d’assister aux exercices religieux dans les églises ; mais ils y entraient par une porte réservée pour eux seuls ; ils avaient en particulier un bénitier, une place, et jusqu’à un cimetière, afin que, même après leur mort, ils n’eussent rien de commun avec leurs concitoyens. On ne les admettait point dans les armées, et on ne leur permettait point d’exercer aucun autre métier que ceux auxquels on travaille en plein air. La lèpre était regardée comme une punition infligée directement par la main de Dieu ; c’est ce qu’on appelait un mal sacré. Les ecclésiastiques, déjà chargés du soin des pauvres, devinrent aussi les tuteurs des lépreux.

    Gaston IV, que son ardeur belliqueuse avait entraîné en Espagne dans une croisade contre les Maures, y fut tué dans une embuscade. Son corps, porté à Saragosse, y fut inhumé dans l’église de Notre-Dame del Pilar ; on y montre encore aujourd’hui son cor et ses éperons, et les historiens espagnols s’accordent à célébrer sa bravoure et les services qu’il a rendus à leur pays. Il avait reçu de ses alliés le titre de vicomte et de pair d’Aragon.

    Les successeurs de Gaston IV n’ont point marqué dans l’histoire, et sa famille ne tarda pas à s’éteindre. Marie, seule héritière de cette maison, fait hommage, pour sa principauté, à Alphonse d’Aragon, sous la tutelle duquel elle vivait encore, et se laisse imposer par lui une union avec Guillaume de Moncade, né d’une des premières familles de Catalogne (1170). Le Béarn se trouvait ainsi lié à l’Espagne et détaché de la France ; mais l’hommage que le nouveau seigneur fit au roi d’Aragon alarma l’humeur fière et indépendante des Béarnais ; ils le déposèrent, et déclarèrent le trône vacant. Ils élurent pour souverain un chevalier du Bigorre ; mais celui-ci, n’ayant point respecté leurs privilèges, fut tué par eux au bout d’un an.

    Même sort était réservé à son successeur, venu d’Auvergne, et qui offensa par son orgueil la fierté des Béarnais. La cour de Béarn le fit tuer d’un coup de pique par un écuyer sur le pont de Saranh. Alors, dit une ancienne pièce dont la copie (du XIVe et du XVe siècle) est conservée aux archives de Pau, alors les Béarnais entendirent parler avec éloge d’un chevalier de Catalogne, lequel avait deux fils jumeaux. Les gens du Béarn tinrent conseil, et envoyèrent deux prud’hommes lui demander pour seigneur un de ces enfants. Arrivés en Catalogne, ils allèrent les voir, et les trouvèrent endormis : l’un tenait les mains ouvertes, l’autre les tenait fermées.

    Ils choisirent le premier, parce que ses mains ouvertes annonçaient qu’il serait libéral. Ce prince de trois ans, si singulièrement choisi, régna sur eux sous le nom de Gaston VI. Sa famille prit le nom de Moncade. Avec lui commença la seconde dynastie des seigneurs du Béarn.

    Malgré sa libéralité envers les églises, Gaston VI fut excommunié comme albigeois. Sa soumission, ses protestations pacifiques ne purent lui faire obtenir grâce de Simon de Montfort, l’ambitieux et terrible capitaine chargé d’exécuter les sentences fulminées par le pape Innocent III. Gaston, obligé de se défendre, réunit ses troupes à celles de ses voisins excommuniés comme lui. Vaincu à Muret par Simon de Montfort, il rentra pourtant dans le sein de l’Église, et fut relevé de son excommunication par l’évêque d’Oloron, qui lui accorda sa grâce en échange des seigneuries de Sainte-Marie et de Catron. A la mort de Gaston, en 1215, les Béarnais lui donnèrent pour successeur son frère, Guillaume-Raymond.

    Ce prince, dont la jeunesse avait été violente et orageuse, se montra un habile législateur. Sous lui fut établie une cour de justice composée de douze jurats : cette charge était héréditaire, et devint très importante. A ceux qui la remplissaient fut réservé bientôt le titre de baron à l’exclusion des autres gentilshommes.

    Sous ses successeurs, dont l’histoire est insignifiante, le Béarn s’agrandit sans bruit par des héritages et des mariages avec des familles royales. C’était l’époque de la lutte entre l’Angleterre et la France ; ils prirent parti contre les Anglais, qui jamais ne franchirent la frontière de leurs États. Le dernier prince de la famille de Moncade, Gaston VII, se voyant mourir sans ’enfants mâles, choisit pour successeur son gendre, le comte de Foix ; mais les Béarnais exigèrent que leur pays restât distinct du comté de Foix, et Roger-Bernard, leur nouveau souverain, vint fixer sa cour à Orthez, la capitale des derniers princes de la maison de Moncade. C’est ici que commence la période la plus éclatante de l’histoire du Béarn.

    Le plus illustre de ses princes fut Gaston Phoebus (1343), renommé en son temps parmi tous les chevaliers de la chrétienté pour sa beauté, sa bravoure et sa courtoisie envers les dames, « grand clerc d’ailleurs en fait de lettres, aimant les dons de ménétriers et s’y connoissant, et faisant lui-même des vers. » A quinze ans, Gaston fit ses premières armes contre les Maures d’Espagne. Il épousa Agnès de Navarre, soeur de Charles le Mauvais ; mais, loin de tremper dans les intrigues de son beau-frère, il défendit ses États contre les Anglais, refusant d’ailleurs de rendre hommage au roi de France pour le Béarn, et déclarant qu’il ne devait hommage qu’à Dieu.

    Il fut le premier des souverains du Béarn à qui les états accordèrent des subsides ; ce qui en fit un riche seigneur. Il se lança dans les aventures et parcourut les pays étrangers. Il revenait, dit Froissart, en compagnie du captal de Buch, d’une croisade contre les païens de la Prusse, et était arrivé à Châlons en Champagne, lorsqu’il y apprit la pestilence et l’horribleté qui couroit alors sur les gentilshommes. C’était l’insurrection de la Jacquerie ; et les paysans, exaspérés par de longs siècles de misères et de cruautés, s’abandonnaient à d’affreuses représailles.

    Un grand nombre de dames s’étaient réfugiées à Meaux, déjà menacé par les Jacques. Gaston Phoebus et le captal de Buch y courent ; la ville est déjà envahie. Ils pouvaient être quarante lances et non plus ; ils n’entreprirent pas moins de déconfire et de détruire ces vilains. Ce qui diminue un peu la valeur de leur résolution, c’est que, comme ajoute Froissart, les vilains estoient noirs et petits, et très mal armés, tandis que les chevaliers, couverts de fer, eux et leurs chevaux, des pieds à la tête, étaient à peu près invulnérables.

    Ils se ruèrent sur les paysans et n’eurent qu’à tuer. « Ils les abattoient à grands monceaux, dit le chroniqueur, et les tuoient ainsi que bestes, et en tuèrent tant qu’ils en estoient tous lassés et tannés, et les faisoient saillir en la rivière de Marne. Finalement ils mirent à fin en ce jour plus de sept mille, et boutèrent le feu en la désordonnée ville de Meaux, et l’ardirent toute, et tous les vilains du bourg qu’ils purent dedans enclore. »

    Animés par cette facile boucherie, les chevaliers poursuivirent les vilains, brillant et égorgeant sans merci, et dévastant le pays mieux que ne l’eussent pu faire les Anglais ; ce qui ne leur en attira pas moins beaucoup de gloire et un grand renom par toute la chrétienté.

    Gaston, de retour dans ses États, eut à soutenir contre des seigneurs révoltés ou des voisins belliqueux des guerres plus difficiles. Il vainquit et fit prisonniers le sire d’Albret et le comte d’Armagnac ; il se réconcilia avec ce dernier, dont la fille fut fiancée au fils de Gaston. Gaston devint bientôt un très redouté seigneur, riche et fastueux, aimant les fêtes et les tournois ; la chasse, son plaisir favori, prenait une partie de son temps, et il entretenait une meute qui, dit-on, ne comprenait pas moins de seize cents chiens. Froissart, bien accueilli et choyé à la cour d’Orthez, ne tarit pas d’éloges sur ce prince, qui, en bien comme en mal, doit être cité comme un des types les plus caractérisés des temps féodaux.

    Malgré sa courtoisie, des crimes, abominables même pour l’époque, souillèrent la mémoire de ce prince : il tua son frère naturel, Pierre Arnaud, attiré dans un guet-apens. Son jeune fils, touché du délaissement où Gaston tenait sa mère, reçut, un jour de Charles le Mauvais, son oncle, le conseil de jeter dans les aliments de sou père une certaine poudre qu’on lui donna, et qui devait rendre à sa mère tout l’amour de son mari. Le crédule enfant tente l’expérience ; la poudre était du poison. Son père demande vengeance aux états, qui essayent vainement de protéger contre le vicomte de. Béarn ce fils qu’ils regardent comme innocent.

    Voici comment Froissart raconte la mort de l’enfant. Après avoir dit que le fils de Gaston, dans sa douleur, refusait de manger, et que les serviteurs du comte vinrent l’en prévenir, le chroniqueur ajoute : « Le comte, sans mot dire, se partit de sa chambre, et s’en vint vers la prison où son fils estoit ; et tenoit à la malheure un petit long couteau, dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l’huis de la prison, et vint à son fils ; et tenoit la lame de son couteau par la pointe, et si près de la pointe, qu’il n’y en avoit pas hors de ses doigts la longueur de l’épaisseur d’un gros tournois. Par maltalent, en boutant ce tant de pointe en la gorge de son fils, il l’assena ne sait en quelle veine, et lui dit : Ha ! traiteur, pourquoi ne manges-tu point ? Et tantôt s’en partit le comte sans plus rien dire ni faire, et rentra en sa chambre. L’enfant fut sang mué et effrayé de la venue de son père, avec cela qu’il estoit foible de jeûner, et qu’il vit ou sentit la pointe du couteau qui le toucha à la gorge comme petit fust, mais ce fust en une veine ; il se tourna d’autre part, et là mourut... Son père l’occit voirement, mais le roi de Navarre lui donna le coup de la mort. » Gaston n’avait pas d’autre enfant légitime ; il ne lui restait que deux bâtards.

    D’ailleurs, il administrait ses États avec vigilance et habileté, et fut prud’homme en l’art de régner. Quand Froissart le vit à Orthez, « le comte Gaston de Foix avoit environ cinquante-neuf ans d’âge. Et vous dis que j’ai en mon temps vu moult chevaliers, rois, princes et autres ; mais je n’en vis oncques nul qui fut de si beaux membres, de si belles formes, ni de si belle taille, et visage bel, sanguin et riant, les yeux vairs et amoureux, là où il lui plaisoit son regard asseoir. De toutes choses il estoit si très parfait qu’on ne le pourroit trop louer. Il aimoit ce qu’il devoit aimer, et haïssoit ce qu’il devoit haïr. Sage chevalier estoit, et de haute emprise et plein de bon conseil. Il disoit en son retrait planté d’oraisons, tous les jours une nocturne du psaultier, heures de Notre-Dame, du Saint-Esprit, de la Croix et vigiles des morts, et tous les jours faisoit donner cinq francs en petite monnoie pour l’amour de Dieu, et l’aumône à sa porte à toutes gens.

    « Il fut large et courtois en dons, et trop bien savoit prendre où il appartenoit, et remettre où il afféroit ; les chiens sur toutes bètes il aimoit, et aux champs, été ou hiver, aux chasses volontiers estoit. D’armes et d’amour volontiers se déduisoit.... Briefvement, tout considéré, ajoute Froissart, avant que je vinsse en cette cour, j’avois été en moult cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes clames ; mais je ne fus oncques en nulle qui mieux me plut. » Évidemment, l’enthousiasme du bon Froissart se ressentait un peu de la générosité de Gaston Phoebus envers les étrangers ménétriers.

    Le comte de Foix mourut subitement d’apoplexie au retour d’une chasse à l’ours (1390). Nous lui devons le livre intitulé : Phébus, des déduiz de la chasse des bestes sauvaiges et des oiseaux de proye, au début duquel il prend Dieu, la Vierge Marie et la sainte Trinité à témoin que pendant toute sa vie « il s’est délité par espécial en trois choses, l’une est en armes, l’autre est en amours, et l’autre si est en chasse. » Ce livre est encore de nos jours un des traités les plus complets de vénérie.

    Son cousin, Matthieu de Castelbon, lui succéda, et mourut sans enfants ; en lui s’éteignit la ligne masculine de la maison de Foix. Sa soeur, Isabelle, qui lui succéda, épousa Archambault de Grailli, captal de Buch, qui prit le nom de Foix. Ses descendants n’ont joué aucun rôle important jusqu’au jeune et vaillant Gaston de Foix, duc de Nemours, le compagnon d’armes de Bayard, qui fut tué à l’âge de vingt-trois ans, en 1512, à la bataille de Ravenne, en poursuivant les ennemis qu’il venait de vaincre.

    Le mariage d’un de ces princes avec l’héritière du royaume de Navarre avait augmenté la puissance de cette maison ; mais le duc d’Albe, au nom de Ferdinand le Catholique, enleva aux comtes de Béarn la plus grande partie de ce royaume, et les réduisit à la basse Navarre. A la maison de Foix avait succédé celle d’Albret (1500), dont un des membres, Jean II, avait épousé Catherine de Foix. Henri d’Albret, son fils, combattit vaillamment à Pavie aux cotés de François Ier ; fait prisonnier avec lui, il reçut après sa délivrance le prix de son dévouement en épousant la sœur du roi, la brillante Marguerite, si connue par l’élégance de son esprit, et qui nous a laissé dans ses contesune fidèle peinture des mœurs licencieuses de cette époque.

    Jeanne d’Albret (1555), fille de Henri, épousa Antoine de Bourbon. Ce prince, après avoir embrassé le calvinisme, l’abjura ; sa femme, au contraire, quitta le catholicisme, et demeura inébranlable dans sa nouvelle religion. Marguerite de Navarre avait déjà favorisé le calvinisme ; Jeanne, devenue seule souveraine du pays depuis la mort de son mari tué au siège de Rouen, établit en Béarn l’exercice public du culte réformé.

    Protestante rigide, elle honore ses convictions par ses vertus, par l’élévation de son esprit et de son coeur ; elle le propage avec ardeur au moyen de ministres instruits. Le pape fait afficher un décret du saint office sommant Jeanne de comparaître en personne comme suspecte d’hérésie, et prononçant en cas de refus la confiscation de ses domaines ; la cour de France obtint du pape qu’il suspendît la publication de ce décret.

    Mais Jeanne ayant fourni des secours au prince de Condé, chef des protestants, Charles IX fait déclarer Jeanne rebelle et prononcer la confiscation de ses terres par le parlement de Bordeaux. Le féroce Blaise de Montluc est chargé d’exécuter l’arrêt ; il marche sur le Bigorre, tandis que son lieutenant Terride répand la terreur dans le Béarn. Le sire de Terride s’empare de Pau, et convoque les états, qui protestent contre l’envahissement du pays.

    Mais Jeanne a réuni une armée ; le terrible Montgomery en est le chef, il envahit le Béarn, le reconquiert en quinze jours, et exerce d’affreuses représailles. Maître des dix principaux chefs catholiques qui s’étaient enfermés avec Terride dans le fort Moncade, et qu’il amène à capituler en leur promettant la vie sauve, il les fait poignarder au mépris de la foi jurée : Terride seul échappe, on ne sait comment. Jeanne rentre dans ses États et y rétablit la foi protestante.

    Elle commit, comme la plupart des chefs de la religion réformée, l’imprudence de se fier aux avances de ses ennemis ; elle se laissa entraîner à la cour de Charles IX par Catherine de Médicis, qui lui proposait le mariage de sa fille avec le prince de Béarn (depuis Henri IV). Jeanne se rend à Paris, et meurt peu de temps après, empoisonnée, dit-on. « C’estoit, dit Agrippa d’Aubigné, une femme n’ayant de femme que le sexe, l’âme en fière aux choses viriles , I’esprit puissant aux grandes affaires, le cour invincible aux grandes adversités. » Elle fut la mère de Henri IV.

    Nous n’avons pas à raconter la vie de ce prince, dont l’histoire appartient moins au Béarn qu’à la France. Rappelons seulement ce qui se rapporte plus particulièrement à son pays natal. Henri rétablit en Béarn la religion catholique, dont sa mère avait proscrit l’exercice public après l’invasion de ses États par les troupes du roi Charles IX.

    Les états rassemblés à Pau protestent contre l’édit du roi, et de nouveaux désordres ensanglantent le pays. Mais bientôt, après le massacre de la Saint-Barthélemy, Henri révoque l’édit, et vient visiter ses États avec sa femme Marguerite de Valois. Il donne aux Béarnais pour régente sa sœur Catherine, qui réussit à s’en faire aimer. Devenu roi de France, Henri s’occupa du Béarn, flatta ses premiers sujets au point de leur dire qu’il avait « donné la France au Béarn, et non le Béarn à la France." C’est dans ces paroles, comme en beaucoup d’autres, qu’on reconnaît la vérité du jugement de d’Aubigné sur lui : « C’estoit le plus rusé et madré prince qu’il y eut jamais. » Sa mort fut sentie en Béarn plus vivement qu’en aucun lieu de la France.

    Louis XIII, malgré la résistance des états, réunit la Navarre et le Béarn à la couronne de France, ce que son père n’avait osé tenter. L’opposition fut si vive, que le roi jugea à propos d’aller lui-même à Pau, détruisit l’ancienne organisation du pays, supprima les conseils souverains de Béarn et de basse Navarre, et établit un parlement unique siégeant à Pau. Il laissa cependant au pays ses états, qui, du reste, ne se réunirent plus que pour voter l’impôt.

    Depuis cette époque, le Béarn n’a plus joué un rôle distinct dans notre histoire. Seulement, au commencement de la Révolution, les Béarnais, inspirés par un étrange esprit de patriotisme local, hésitèrent à nommer des députés à l’Assemblée constituante ; ils finirent pourtant par s’y décider, mais continuèrent à montrer un esprit hostile à la Révolution. Chose non moins extraordinaire, aucune réaction violente ne vint, de la part des révolutionnaires, châtier un pays si mal disposé, et le Béarn, qui avait paru songer un moment à se reconstituer en un pays indépendant, se laissa tranquillement enclaver dans le département des Pyrénées-Atlantiques.

    Aux annales du Béarn succède l’histoire du département dans lequel il a été incorporé, et les événements dont il a été le théâtre participent à 1a grandeur de la nouvelle patrie. Le mot historique : « Il n’y a plus de Pyrénées » n’a pas toujours été un oracle de paix depuis l’union des deux branches de la famille de Bourbon. La cour de Madrid manifesta des intentions hostiles contre la Révolution ; mais l’établissement d’un camp au pied des Pyrénées, quelques démonstrations vigoureuses, et l’influence des victoires des armées républicaines sur les autres frontières, imposèrent à l’Espagne sa neutralité à défaut de sympathie.

    Les Pyrénées furent franchies par les armées de Napoléon Ier qui, pour assurer le succès de son rêve continental, voulait avoir un membre de sa famille sur le trône des héritiers de Philippe V. L’intervention de l’Angleterre venant en aide aux résistances nationales, les Pyrénées virent reculer pour la première fois nos aigles victorieuses. Une sorte de revanche fut prise sous la Restauration, lors qu’un arrière-neveu de Philippe V, le duc d’Angoulême, alla défendre le trône bourbonien menacé par la junte insurrectionnelle de Cadix, se contentant des stériles exploits du Trocadéro.

    Depuis lors, les échos des Pyrénées n’ont été réveillés que par des bruits de guerre civile et des brigandages que les autorités françaises ont eu à surveiller et à réprimer, mais sans aucune participation directe. Le mariage de Napoléon III avec une comtesse espagnole ne fut, pour le département, l’occasion d’aucune faveur spéciale ; il y gagna toutefois, au cours du règne, des embellissements et des libéralités pour quelques localités visitées ou affectionnées par l’épouse du souverain.

     

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  • Histoire du département du Puy-de-Dôme
    (Région Auvergne)
     
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    Le département du Puy-de-Dôme occupe environ les trois cinquièmes de l’ancienne province d’Auvergne, dont le Cantal, une partie de la Haute-Loire, de la Creuse et de la Corrèze complètent la circonscription.

    Ce pays était occupé lors de l’invasion romaine, par une des plus puissantes tribus de l’ancienne Gaule, les Arvernes (ar, haut ; verann, habitation), dont la domination ou l’influence s’étendait depuis le Tarn et les Cévennes jusqu’au cours supérieur de l’Allier, du Cher et de la Creuse, et depuis la Vezère et la Corrèze jusqu’à la haute Loire. Ils avaient pour clients les Vellavi (Velay), les Gabali (Gévaudan), les Rutheni (Rouergue), et pour alliés les Cadurci (Quercy), le dernier peuple de la Gaule qui subit la domination romaine. Le roi des Arvernes pouvait lever deux cent mille combattants et tenir en échec les puissantes tribus des Éduens, des Séquanes et des Bituriges.

    La capitale de l’Arvernie était Gergovia (près de Romagnat, à 6 kilomètres au sud de Clermont), dont le nom disparaît de l’histoire après l’héroïque défense de Vercingétorix. Après sa destruction, il n’est plus question que de Nemetum ou Nemossus (aujourd’hui Clermont), qui s’élevait dans le voisinage de Gergovie.

    Nous ne savons rien des événements dont ce pays a été le théâtre pendant la domination gauloise. Des guerres de peuplade à peuplade, des incursions sur des territoires peu ou point limités, des alliances conclues ou rompues, le tout sans résultats politiques importants, sans noms historiques, sans chronologie ; voilà ce que nous connaissons des Arvernes, comme de leurs voisins, avant l’arrivée des légions romaines.

    Leur nom figure parmi ceux des tribus gauloises qui, dès l’an 150 de Rome, vinrent, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse, s’établir dans le nord de l’Italie, appelé, de cette invasion, Gaule cisalpine. Luer, Luern ou Luérius est le premier roi dont il est fait mention ; il régnait vers l’an 130 avant notre ère ; il s’est rendu célèbre par sa magnificence et ses libéralités. Son fils Bituit s’est fait un nom illustre parmi les chefs de la Gaule ; avec lui commence l’histoire de l’Arvernie, c’est-à-dire l’histoire de la décadence et de l’asservissement de sa nation.

    Les Romains avaient pénétré jusque chez les Allobroges (Savoie et Dauphiné) ; la conquête de ce territoire devenait pour les Arvernes une menace imminente d’invasion. Bituit offrit sa médiation ; il envoya au consul Domitius Abenobarbus une ambassade qui lui permit d’étaler aux yeux des austères conquérants toute la pompe d’un roi barbare, mais qui n’eut aucun résultat. Il se hâta d’appeler aux armes sa nation et ses clients, et leva une armée qu’on n’évaluait pas à moins de deux cent mille hommes. Mais il n’arriva que pour assister à la défaite de ses alliés ; tout ce qu’il put faire, ce fut d’empêcher les vainqueurs de poursuivre momentanément leurs succès.

    Il ne les arrêta pas longtemps. Le consul Fabius Maximus vint amener à son collègue un renfort de vingt mille hommes. Bituit se porta au-devant de l’ennemi, franchit le Rhône et offrit la bataille (121 avant J.-C.). Plein de confiance dans le nombre de ses soldats, il regardait avec mépris cette poignée d’envahisseurs qui se proposait de dicter des lois à une grande nation. « Il n’y a pas là de quoi nourrir mes chiens, » disait-il dans son orgueilleux dédain.

    Cependant la tactique parut un instant céder au nombre. Fabius fit alors charger les éléphants. C’était la première fois que les Arvernes se trouvaient en présence de pareils ennemis. La panique se mit dans les rangs ; ce fut un sauve-qui-peut général ; on compte qu’il périt, tant sous le fer de l’ennemi que dans les eaux du Rhône, plus de cent vingt mille hommes. Ce chiffre, quelque énorme qu’il soit, ne paraîtra pas exagéré, du moins quant à la proportion des morts sur le nombre des combattants, si l’on songe qu’à cette époque les batailles se terminaient presque par l’extermination de l’armée vaincue, témoin la défaite des Cimbres et des Teutons par Marius.

    Bituit, assez heureux pour échapper au massacre, s’enfuit dans les montagnes, laissant au vainqueur son char et ses trésors. A quelque temps de là, Domitius l’attira dans une entrevue, sous prétexte de propositions de paix, et le fit traîtreusement prisonnier. L’infortuné Bituit fut envoyé à Rome pour figurer dans la solennité des honneurs du triomphe décernés à ses vainqueurs. Il mourut à Albe. Son fils Congentiat, amené également à Rome, où le sénat avait promis de le faire instruire, disparut, sans que l’on sût jamais ce qu’il était devenu. Malgré la grandeur d’un tel échec, les Arvernes ne furent point traités en peuple conquis. Les Romains n’étaient pas encore en mesure de se maintenir dans le pays.

    Bituit n’eut point de successeur. La nation resta constituée en une sorte de république, sans chef prépondérant, et Celtill, pour avoir aspiré à la royauté, fut mis à mort par ses concitoyens.

    Ce fut vers l’an 58 avant J.-C. que César pénétra dans les Gaules. Il venait au secours des Éduens, menacés de dépossession par les Helvètes et les Germains d’Arioviste. En quelques mois, le général romain refoula les envahisseurs dans leurs montagnes et au delà du Rhin, avec des pertes considérables. Mais, au lieu d’un allié, les Éduens avaient amené un maître.

    La prodigieuse activité par laquelle César soumit, en quelques années, toute la Gaule et la Grande-Bretagne fera l’éternel étonnement de l’histoire. Cependant, si l’on considère que, dans leurs guerres de tribus à tribus et de nation à nation, il s’agissait, entre barbares, non d’une question de prédominance, mais de la possession même du sol, on sera moins surpris de la facilité avec laquelle les Gaulois subirent la domination romaine, qui leur laissait leurs champs, leurs villes, une partie de leurs institutions, et ne leur imposait qu’un tribut et une garnison.

    C’était la civilisation instruisant la barbarie. Aussi, le héros romain est-il populaire chez ceux mômes qu’il vient de soumettre. Toutefois, ce travail d’éducation est avant tout l’oeuvre du temps, et avant qu’il ait porté ses fruits, les puissances déchues n’ont pas renoncé à ressaisir leur influence. Si la masse, qui n’a fait que changer de maîtres, accepte une autorité qui s’annonce d’abord par des bienfaits, les chefs, les bardes, les prêtres, les grands feront appel à tous les sentiments de religion, de patrie, d’indépendance, afin d’entraîner les peuples à la révolte et de ressaisir leur suprématie.

    Le retour de César en Italie et son séjour prolongé à Rome parurent aux Gaulois une occasion favorable de prendre l’offensive. Les Arvernes, qui avaient subi sans trop de résistance la conquête, se trouvent cette fois les meneurs de l’insurrection nationale. Vercingétorix, qu’ils viennent de placer à leur tête, devient le chef de tous les confédérés. Ce n’était plus une révolte que les Romains avaient à combattre, mais le soulèvement général d’un peuple, jusque-là divisé, mais uni cette fois contre l’ennemi commun, et résolu, pour l’affamer, à ne laisser derrière lui que la ruine et la mort.

    A la nouvelle des événements, César quitte brusquement l’Italie, franchit les Alpes Maritimes et parait tout à coup sur le territoire des Arvernes, brûlant et saccageant tout, afin de faire un exemple et de contenir les populations par la terreur des représailles. Vercingétorix était alors chez les Bituriges avec son armée. Il revient à la hâte défendre son pays. Déjà le général romain, laissant un détachement sous les ordres de son lieutenant Brutus, est allé rejoindre ses légions cantonnées au pays des Lingons. Il reparaît à la tête de nouvelles forces en Arvernie et vient mettre le siège devant Gergovia. Mais la résistance des assiégés et le soulèvement des Eduens l’obligent à la retraite.

    Encouragé par le succès, Vercingétorix poursuit l’armée romaine jusque hors de son territoire, sur les bords de la Saône ; malheureusement, il a l’imprudence d’offrir la bataille. Ce n’était pas la bravoure qui manquait aux Gaulois. Aussi la mêlée fut-elle des plus sanglantes. Cependant le nombre dut céder encore à la tactique, et le chef arverne fut trop heureux d’échapper au massacre avec quelques débris de son armée.

    La défaite n’abattit pas ses espérances ; il réussit à rallier quatre-vingt mille hommes et s’enferma dans Alésia (Alise), une des forteresses les plus redoutables de la Gaule. La résistance ne fut pas moins opiniâtre qu’à Gergovie ; mais Alésia fut forcée de se rendre, et Vercingétorix, fait prisonnier, fut envoyé à Rome et lâchement assassiné dans sa prison six ans plus tard. Ce fut le dernier effort de l’indépendance. A dater de ce moment (l’an 705 de Rome), et jusqu’à l’invasion des barbares, la Gaule n’est plus qu’une province de l’empire.

    Les Romains, cruels jusqu’à la lâcheté envers leurs ennemis, comme on l’a vu par l’exemple de Bituit et de Vercingétorix, ne s’occupaient plus, après la victoire, que des moyens de s’attacher les vaincus. Comprise dans la Gallia comata (Gaule chevelue), Nemetum, la nouvelle capitale de l’Arvernie, eut son capitole, son sénat, ses monuments, ses écoles.

    En reconnaissance des bienfaits d’Auguste, elle voulut s’appeler Augusto-Nemetum. Elle eut bientôt des savants, des artistes, des orateurs dont la réputation ne le céda en rien à ceux de la métropole : Marcus Cornélius Fronton, professeur d’éloquence, atteignit une telle célébrité qu’il fut mandé à Rome, où il devint l’instituteur et l’ami de Marc-Aurèle ; plus tard, nous trouvons les Avitus, Sidoine Apollinaire, etc.

    Le christianisme ne commença d’être prêché aux Arvernes que vers l’an 250. L’Église a consacré le souvenir des premiers apôtres de ce pays : saint Austremoine, saint Alyre, saint Népotien, saint Rustique, saint Éparque. Elle tient également en vénération la mémoire du sénateur Injuriosus, qui vécut avec sa femme dans une perpétuelle continence et dont l’histoire se trouve rapportée au long dans Grégoire de Tours.

    Malgré ses montagnes et les fortifications naturelles dont elle se trouve protégée, l’Arvernie ne fut point à l’abri des incursions des barbares. Elle fut ravagée tour à tour par les Vandales, les Mains, les Suèves ; Crocus, chef d’une de ces bandes, pénétra jusqu’à Nemetum et détruisit le fameux temple de Wasso, l’une des merveilles de l’antiquité.

    Les Huns y passèrent à leur tour (439). Trop faibles pour résister à l’invasion, les empereurs romains avaient cru prudent de lui faire sa part. Dès 419, Honorius avait cédé l’Aquitaine aux Wisigoths. En 475, Népos dut acheter quelques moments de trêve en leur cédant encore l’Auvergne, où ils avaient déjà fait une incursion l’année précédente. Ils la gardèrent trente-deux ans ; et, après la bataille de Vouillé, qui leur fit perdre toutes leurs possessions des Gaules, l’Auvergne passa sous la domination des rois francs, comme partie du royaume d’Austrasie (507). Thierry, fils de Clovis (511-534) fut obligé de reconquérir cette partie de ses États sur Childebert, roi de Paris, qui, pendant que son frère était occupé au delà du Rhin, s’était emparé de Clermont.

    Le règne de Théodebert (534-547) et celui de Théodebald (547-553) permirent aux Auvergnats de réparer les désastres des invasions précédentes. Clotaire Ier, roi de Soissons et bientôt après de toute la monarchie franque, confia le gouvernement de l’Auvergne à son fils Chramne, dont la révolte ramena encore une fois les fléaux de la guerre sur cette province. Vaincu par ses frères Caribert et Gontran, le nouvel Absalon périt au milieu des flammes (560).

    L’Auvergne, ravagée encore une fois en 573 par les Saxons, fut comprise dans le royaume d’Aquitaine, fondé en 630 par Dagobert en faveur de son frère Caribert. Pendant un siècle et demi, les annales se taisent sur les événements politiques de cette contrée. A défaut de chefs de hordes, promenant après eux le pillage et l’incendie, elles conservent les noms de quelques bienfaiteurs de la civilisation : saint Gal ; saint Avit, qui fit construire, en 580, l’église du Port ; saint Genès, d’une famille sénatoriale, qui fonda deux monastères et un hospice ; saint Bonnet, grammairien et jurisconsulte ; saint Avit II.

    De 730 à 732, invasion des Sarrasins ; de 750 à 768, guerre entre Waïfre, duc d’Aquitaine, et Pépin, chef de la seconde dynastie franque. Nouveaux désastres pour le pays. Clermont est livré aux flammes (761). Au IXe et au Xe siècle, incursions des Normands.

    C’est de la domination des rois d’Aquitaine que date la création du comté d’Auvergne, dont les titulaires, d’abord simples gouverneurs amovibles, finirent par se rendre héréditaires. Guillaume le Pieux, le premier comte par droit de succession, succéda à son père Bernard en 886. En 893, Eudes le nomma roi d’Aquitaine. Cependant la suzeraineté du comte de Poitiers fut presque constamment reconnue.

    Les Auvergnats, qui avaient subi plutôt qu’accepté l’autorité des Carlovingiens, ne se montrèrent pas moins hostiles aux fondateurs de la troisième race. La déposition de Charles le Simple ne les empêcha point de dater leurs actes par les années de son règne ; et, après sa mort, ils adoptèrent la formule : « Christo regnante, Rege deficiente ; Christ régnant, le roi manquant. »

    Au XIe siècle s’arrêtent les incursions des barbares.. Indigènes et conquérants ont fini par trouver place sur le sol. La nouvelle société est en travail d’organisation. Ce sont les beaux jours de la féodalité. En attendant que la puissance royale, confisquant à son profit toutes les suzerainetés secondaires, ne reconnaisse plus dans les provinces que des gouverneurs amovibles, chaque pays, chaque canton va avoir son seigneur.

    A côté des comtes d’Auvergne surgissent ceux de Murat, de Carlat, de Thiers, de Mercoeur, de Brioude, etc. Aux seigneuries laïques viennent s’ajouter les fiefs ecclésiastiques : le chapitre de Clermont, l’abbaye de Saint-Austremoine, celles de Mauzac, de Mauriac, d’Aurillac, de La Chaise-Dieu. C’est la guerre civile en germe ; elle ne tardera pas à faire oublier les maux de l’invasion. Toutefois la première croisade, résolue au concile même de Clermont (1095), en réunissant toutes les activités vers un but commun, arrête un instant l’explosion des querelles intestines. Mais, dès 1121, Guillaume VI entre en campagne contre l’évêque, qui appelle à son secours le roi Louis le Gros. Le comte est forcé de céder. Son fils Robert III va à son tour chercher querelle aux chanoines de Brioude.

    A sa mort, son fils Guillaume VII le Jeune était en Terre sainte ; son frère puîné, Guillaume VIII le Vieux, s’empara du comté. Les deux compétiteurs en appelèrent à leurs suzerains ; l’oncle s’adressa au roi de France, le neveu au duc d’Aquitaine, qui était alors Henri II, roi d’Angleterre. La querelle des vassaux venait de soulever une question de compétence, il en sortit la guerre entre les suzerains.

    Les deux Guillaume s’arrangèrent par un partage, et Guillaume le Jeune devint la souche des comtes de Dauphiné. La guerre n’en continua pas moins entre les rois de France et les rois d’Angleterre. Les ceintes se déclarèrent contre le premier, et Philippe-Auguste fut obligé de reconquérir une à une toutes les places de l’Auvergne (1213). Saint Louis en rendit une partie à Guillaume X (1230).

    Le XIIIe et le XIVe siècle nous montrent la bourgeoisie aux prises avec les seigneurs. C’est la lutte des communes pour leur affranchissement, lutte autrement féconde que les querelles des hobereaux et des abbés. Les cités d’Auvergne obtinrent sans trop de résistance leurs franchises, et dès le commencement du XIVe siècle, treize villes avaient leurs représentants aux états provinciaux.

    A cette époque, les comtes d’Auvergne semblèrent accepter complètement la suzeraineté royale et ne se signalèrent plus que par leur zèle à servir la couronne. Nous les trouvons avec leurs vassaux et toute la noblesse aux guerres de Flandre et aux combats d’Azincourt, de Crécy, de Poitiers. Citons, en passant, la mort tragique d’un comte de la branche aînée, le templier Gui, brûlé avec Jacques Molay, en 1313.

    Le traité de Brétigny vint distraire l’Auvergne de l’administration royale en la constituant en duché-pairie au bénéfice de Jean, troisième fils du roi, à qui ce même traité enlevait le comté de Poitou, cédé aux Anglais. La fin du XIVe siècle fut signalée par les ravages des Anglais, des grandes compagnies et par la révolte des paysans contre leurs seigneurs. Béraud II, dauphin, et Louis II, duc de Bourbon, firent de vains efforts pour arrêter les désordres.

    Le XVe siècle vit éclore sous les auspices des ducs de Bourbon, comtes d’Auvergne, deux révoltes contre le pouvoir royal : la première, la Praguerie, comptait parmi ses chefs le dauphin, depuis Louis XI ; la seconde, la ligue du Bien public, était dirigée contre ce même prince devenu roi. Ces deux insurrections trouvèrent peu de partisans chez les Auvergnats ; aussi la couronne en eut-elle bon marché.

    En 1510, réunion des trois états de la province, afin de mettre en harmonie les coutumes et le droit écrit et d’arriver à une sorte d’unité de législation. 1533, voyage de François Ier allant au-devant de Catherine de Médicis, fiancée à son second fils Henri ; il passe par l’Auvergne, où on lui offre des fêtes splendides.

    Nous arrivons aux guerres de religion. Les doctrines de la Réforme avaient pénétré en Auvergne et y avaient trouvé de zélés partisans. Les supplices et les exécutions ne pouvaient manquer de suivre. En 1548, Jean Brugière, du village de Piernoël, avait été brûlé vif à Issoire ; en 1553, Antoine Magne, d’Aurillac, avait été supplicié à Paris. En 1561, massacre de tous les protestants d’Aurillac. C’était assez de violences pour légitimer la révolte. Les protestants levèrent une armée et battirent les catholiques en 1568. Les succès de chacun des deux partis furent signalés par des atrocités et des supplices. La ville d’Issoire dut à sa qualité de place forte d’être assiégée, pillée et saccagée par les huguenots et par les catholiques.

    L’Auvergne ne sortit des troubles religieux que pour tomber dans ceux de la Ligue. Les rebelles avaient à leur tête, dans cette province, Louis de La Rochefoucauld, comte de Randon, gouverneur du pays, et son frère François, évêque de Clermont. La population résista tant qu’elle put à l’entraînement des partis. Mais la guerre n’en dévasta pas moins la contrée, et ce fut encore la malheureuse ville d’Issoire qui en paya les frais. Les royalistes s’en emparèrent en 1590, le jour même où Henri IV gagnait la bataille d’Ivry. Ce fut la ruine de la Ligue.

    En 1606, l’Auvergne se trouve définitivement réunie à la couronne ; nous résumons ici les mutations qu’elle a subies jusqu’à cette époque. Nous avons parlé du partage qui eut lieu vers 1155 entre Guillaume VII et Guillaume VIII. Le Dauphiné d’Auvergne resta dans la famille de Guillaume VII jusqu’en 1436 ; à cette époque, il passa dans la maison de Bourbon-Montpensier, par la mort de Jeanne, femme de Louis de Bourbon, décédé sans postérité.

    Le comté d’Auvergne proprement dit subit encore un démembrement. Gui II, troisième successeur de Guillaume VIII, était en guerre avec son frère, l’évêque de Clermont. Ce dernier appela à son secours le roi de France Philippe-Auguste. Le comte, vaincu, fut dépouillé de son titre, dont fut investi Gui de Dampierre. La famille du nouveau seigneur s’éteignit en la personne de son fils. Le comté, réuni à la couronne, fut de nouveau constitué en apanage, en 1225, par Louis VIII, et divisé en deux parts : la plus considérable, érigée en duché, fut donnée à Alphonse, comte de Poitou, second fils du roi ; l’autre fut rendue par saint Louis à Guillaume X, fils de Gui II, dépossédé par Philippe-Auguste.

    Le duché, réuni à la couronne à la mort d’Alphonse, reconstitué au bénéfice de Jean de France, duc de Berry, fut cédé, en 1416, à la maison de Bourbon, déjà maîtresse du Dauphiné. La confiscation des biens du connétable (26 juillet 1527) fit rentrer à la couronne ces deux fiefs importants. Quant au comté rendu à Guillaume X, il resta dans la mémo famille jusqu’en 1505. A cette époque, Jeanne,. héritière de Jean III, se voyant sans postérité, légua ses biens à Catherine de Médicis, sa nièce par son mariage avec Henri II.

    Le comté échut par héritage à Marguerite de Valois, soeur de Henri III et première femme de Henri IV. Elle en fit don au dauphin, depuis Louis XIII (1606), et l’annexion de toute la province à la couronne se trouva complète.

    L’histoire de l’Auvergne se confond, à dater de ce moment, dans l’histoire générale. Nous devons mentionner la tenue des Grands-Jours à Clermont, en 1665. Les guerres de religion et les troubles de la Fronde causèrent de grands désordres en Auvergne et dans le centre de la France ; l’autorité royale y était méconnue, et la plupart des nobles et des seigneurs y avaient ramené les tyrannies et les exactions de la féodalité.

    Le roi et le parlement s’émurent des plaintes qui leur parvenaient, et, le 31 août 1665, une déclaration royale ordonna la tenue d’une juridiction ou cour, vulgairement appelée les Grands-Jours, dans la ville de Clermont, pour l’Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, le Forez, le Beaujolais, le Lyonnais, la Combrailles, la Marche et le Berry. Un président au parlement, Potier de Novion, un maître des requêtes, Caumartin, seize conseillers, un avocat général, Denys Talon, et un substitut du procureur général furent désignés pour tenir ces assises extraordinaires.

    Leurs pouvoirs étaient à peu près absolus. L’arrivée des commissaires royaux, de Messieurs des Grands-Jours, comme on les appelait, produisit dans toute l’Auvergne une émotion extraordinaire. Le peuple accueillit les magistrats parisiens comme des libérateurs, et l’on a conservé un remarquable monument de sa joie, c’est le Noël des Grands-Jours. La terreur, au contraire, planait sur les châteaux ; une foule de gentilshommes quittaient la province ou se cachaient dans les montagnes ; d’autres s’efforçaient d’amadouer les paysans, et ceux que avaient été les tyrans des pauvres devenaient leurs suppliants. Fléchier, alors simple abbé, âgé de trente-trois ans, qui accompagnait M. de Caumartin en qualité de précepteur de son fils, a laissé une curieuse relation de son voyage en Auvergne et de ces assises judiciaires.

    Le vicomte de La Mothe-Canillac fut condamné à mort et exécuté, ainsi que le sieur de Veyrac ; le marquis Jacques-Timoléon de Montboissier-Canillac, l’Homme aux douze Apôtres ; Gaspard, marquis d’Espinchal ; le comte d’Apchier ; les comtes du Palais, alliés à la maison de Turenne ; le baron de Sénégas, et bien d’autres, furent condamnés par contumace, leurs châteaux furent démolis et leurs biens confisqués.

    Il y eut 273 contumaces condamnés au gibet, 96 au bannissement, 44 à la décapitation, 32 à la roue et 28 aux galères. De sages règlements furent édictés pour prévenir le retour des abus de la noblesse. Les Grands-Jours furent levés après trois mois d’assises, d’octobre 1665 à janvier 1666, et une médaille, frappée à cette occasion, en consacra la mémoire. L’effet moral qu’ils avaient produit fut très considérable. La dernière secousse violente imprimée au pays fut la révocation de l’édit de Nantes (1685). Des villes entières furent ruinées par cet acte impolitique que l’histoire a reproché au grand roi.

     

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  • Histoire du département
    du Pas-de-Calais

    (Région Nord Pas-de-Calais)

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    L’histoire de ce département est toute dans son nom : Pas-de-Calais, passage de Calais ; c’est de là qu’on passe le plus aisément du continent dans cette grande île voisine qui s’allonge, jalouse et fière, en face de nos côtes. Pas de Calais, c’est le nom de ce canal étroit au delà duquel on aperçoit, de notre territoire, le rivage de l’Angleterre. Partout ailleurs, nos côtes se retirent devant elle, excepté pourtant la presqu’île du Cotentin (département de la Manche), qui la menace de Cherbourg. Mais Cherbourg est moins hardie ; elle s’arrête à 25 lieues ; Calais se pose audacieusement jusqu’à 8 lieues de la grande puissance rivale, audace tantôt glorieuse pour notre pays et tantôt fatale.

    Ce rivage a porté au-devant de la Grande-Bretagne tous ceux qui ont voulu l’aller chercher chez elle, depuis le conquérant des Gaules, qui, deux fois, descendit chez les Bretons d’autrefois, jusqu’à cet autre conquérant qui avait juré la ruine d’Albion, et qui, moins heureux que César, ne put donner à ses soldats la conquête qu’il leur avait montrée du doigt. Ce même rivage, en des jours de plus triste mémoire, a servi de premier marchepied à ces mêmes ennemis que jamais nous n’avons pu troubler dans le repos de leurs foyers. Trop rapproché d’eux alors, il leur offrait une prise facile, et, pour peu qu’ils étendissent le bras, ils saisissaient Calais, Boulogne et se trouvaient maîtres des poternes de la France.

    La première fois qu’une armée franchit le détroit, ce fut sous Jules César. Il venait de rejeter au delà du Rhin les Germains qui menaçaient de lui disputer la Gaule ; il voulut de même refouler dans la Bretagne les secours et les inspirations que les peuples gaulois recevaient de ce foyer de la religion druidique. Il s’embarqua dans le pays des Morins. Les Morins, les Atrebates (d’où Arras), tels étaient les peuples qui occupaient notre département et qui venaient de reconnaître, non sans une glorieuse résistance, l’empire des aigles romaines.

    Parti de chez eux, César reparut bientôt, vainqueur des Bretons et pourtant forcé de revenir sur ses pas ; mais déjà, par les soins de Labiénus, une flotte mieux équipée se préparait à Itius portus, qu’on croit être aujourd’hui Wissant, et César, avec ces ressources nouvelles, fut cette fois plus heureux. A Itius portus fut établie une des grandes stations navales de l’empire romain.

    Mais les siècles s’écoulent ; Alains, Suèves, Vandales, Burgondes, franchissant le Rhin inférieur, inondent, ravagent les Belgiques et ce pays même des Morins, attribué par Honorius à la Belgique IIe. Ce torrent passe et va, bruyant et dévastateur, se perdre au loin dans les sables de l’Afrique ; cependant notre province respire à peine, que déjà les Francs y pénètrent et en font une de leurs premières conquêtes.

    Les Mérovingiens y règnent pendant tout le cours de leur existence ; comprise dans toutes les vicissitudes des partages, elle appartient au royaume de Soissons, quand les fils de Clovis, en 511, font quatre morceaux de la Gaule ; plus tard, quand la division, moins arbitraire et plus réelle, en Neustrie et en Austrasie prévaut dans l’empire des Francs, elle se trouve rattachée à la Neustrie, c’est-à-dire au pays qui deviendra français, et que le cours de l’Escaut sépare de l’Austrasie, destinée à être longtemps germanique.

    Alors que la dynastie carlovingienne en décadence voyait les bénéficiers retenir insolemment et transmettre à leurs héritiers des terres que les rois et les empereurs ne leur avaient point données à ces conditions, le pays des Atrebates fut un des derniers à partager le sort des autres parties de la Gaule et à sortir des mains du souverain pour passer dans celles d’un bénéficier ; ce n’est qu’en 863 que Charles le Chauve l’aliéna en autorisant sa fille Judith à le porter en dot au comte de Flandre, qui en fut souverain pendant plusieurs siècles.

    Un mariage l’avait donc détaché de la couronne ; un mariage l’y ramena. Les mariages jouaient un grand rôle dans le monde féodal. Ils rassemblaient tour à tour et séparaient les provinces, les fiefs. C’étaient bien plutôt les terres qui s’épousaient que les seigneurs et les nobles dames. Philippe-Auguste épousa (1180) la nièce du comté de Flandre, Isabelle, qui avait en dot le pays d’Artois (Atrebatensis terra). Ce pays n’était pas encore un comté. Il ne reçut ce titre qu’en 1238, et déjà il était séparé de nouveau de la couronne ; il est vrai que c’était à d’autres conditions qu’auparavant : saint Louis venait de le donner en apanage à son frère cadet, Robert, de sorte que l’Artois fut une des premières provinces qui servirent à former cette chose toute nouvelle et pleine de si graves conséquences, les apanages, par lesquels la maison royale trouvait moyen d’établir partout ses propres membres et de former une féodalité nouvelle ’toute dévouée.

    Grâce à son titre de frère de saint Louis, le premier comte d’Artois faillit devenir empereur d’Allemagne. Le pape lui offrait cette couronne, qu’il voulait arracher à Frédéric II. Mais les états du royaume de France répondirent « qu’il suffisoit a M. le comte Robert d’être frère du roi de France, qui était le plus grand prince de la terre, » et refusèrent cette offre. Ce n’est pas sur le trône impérial, mais bien tristement, loin de sa patrie, que devait mourir le malheureux Robert. Il accompagna saint Louis dans la septième croisade.

    Il était un des plus vaillants et des plus téméraires parmi toute cette chevalerie brillante qui fit connaître sa bravoure aux musulmans des bords du Nil. Depuis un mois, l’armée chrétienne se consumait en vains efforts pour franchir le canal d’Aschmoun, au delà duquel se riaient d’eux les musulmans, lorsqu’on trouva un gué. Robert d’Artois le passa le premier avec trois cents chevaliers seulement, malgré la défense du roi son frère. « Je vous jure sur les saints Évangiles, avait répondu le jeune imprudent, de ne rien entreprendre qu’après votre passage. » Promesse vite oubliée !. A peine vit-il les Sarrasins fuir devant lui que, transporté d’ardeur, il s’attacha à leurs pas et les poursuivit jusque dans Mansourah. Mais une fois dans cette ville, il fut cerné, écrasé sous les poutres et les pierres et succomba (1250).

    Aussi brillant, aussi téméraire, aussi malheureux fut Robert II d’Artois. Armé chevalier par saint Louis, il accompagna le pieux roi, son oncle, dans cette funeste croisade de Tunis, où il recueillit son dernier soupir. On le vit ensuite, sous Philippe III et Philippe IV, aller soutenir vaillamment en Navarre, dans les Deux-Siciles, en Flandre, l’influence française, alors portée partout par des princes de la famille royale. Quand Boniface VIII excommunia Philippe le Bel, il osa, lui, déchirer la bulle pontificale, si menaçante pour l’indépendance de la France.

    C’est lui encore qui commandait l’armée française dans cette funeste bataille de Coudray, si fatale à la noblesse de notre pays, et qui fut cause de ce grand désastre. Ce fut une seconde édition de la Mansourah. Le sage connétable de Nesle, qui voulait le retenir, se vit accuser de trahison : « Je ne suis pas un traître, répondit froidement le prudent capitaine ; suivez-moi seulement ; je vous mènerai si avant que nous n’en reviendrons ni l’un ni l’autre. » Cette triste prédiction s’accomplit : Robert succomba, percé de trente coups de pique (1302).

    Avant cette catastrophe, en récompense des services de Robert, Philippe le Bel, par lettres royaux du mois de septembre 1297, avait érigé en pairie le comté d’Artois. Ce titre de pairie semblait assurer mieux que jamais la succession masculine dans ce comté, quand même il n’eût pas été généralement admis dans le droit féodal de l’époque que les femmes ne succédaient pas.

    Pourtant cette grave question fut résolue alors différemment. Robert II avait laissé une fille, Mahaut, et un neveu Robert. Mahaut succéda ; Robert réclama. Il fut débouté de sa demande, en 1309, par un jugement des pairs, et Mahaut non seulement demeura comtesse, mais même siégea dès lors, et plusieurs fois, dans le parlement, comme pairesse (chose toute nouvelle).

    Robert ne put se résigner. Il renouvela ses protestations sous les fils de Philippe le Bel, et plus vivement encore sous Philippe de Valois. Il avait eu le tort de fabriquer de fausses lettres par lesquelles Robert II aurait fait cession de son comté à son père Philippe. Le parlement découvrit la fraude, et, à la suite d’un procès scandaleux, une certaine Jeanne Divion, complice du coupable, fut brûlée en 1331.

    Pour lui, il refusa de comparaître. Déjà faussaire, il se fit encore sorcier et envoûta le roi, c’est-à-dire qu’il fabriqua une petite image de cire représentant le roi et la perça au coeur avec une aiguille ; un homme envoûté, selon les superstitions du Moyen Age, était un homme perdu. Pourtant Philippe de Valois continua de se porter fort bien, et Robert, craignant les longs bras du parlement, jugea prudent de s’en aller ailleurs. II passa donc d’abord en Flandre, puis en Angleterre et mit le comble à ses crimes en appelant dans son pays le roi d’Angleterre, Édouard III. Ainsi cette famille d’Artois mérite le reproche d’avoir contribué à allumer ce triste incendie de la guerre de Cent ans qui devait dévorer la France.

    En 1382, le comté d’Artois fut réuni à celui de Flandre, sous le fameux Louis de Male, et deux ans après, en mourant, il le laissa à Marguerite, sa fille, qui avait épousé le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi. Quand elle mourut à son tour (1405), elle le transmit à Jean, son fils, qui avait hérité de Philippe le duché de Bourgogne, et depuis lors le comté et le duché demeurèrent réunis jusqu’à la mort de Charles le Téméraire.

    A ce moment (1477), où la grande puissance des ducs de Bourgogne se trouva démembrée, l’Artois fut porté, avec la Flandre et la Franche-Comté, dans la maison d’Autriche, par le mariage de Marie de Bourgogne avec l’archiduc Maximilien, mais à la charge de l’hommage envers la France. Bien plus, par le désastreux traité de Cambrai (1529), résultat de la bataille de Pavie, François Ier fut obligé de renoncer à toute suzeraineté sur l’Artois, comme sur la Flandre, et ce ne fut que cent vingt ans après que les victoires du grand Condé le rendirent à la France.

    C’est ce que consacra le traité des Pyrénées (1659), confirmé par celui de Nimègue (1678). Depuis lors, ce comté ne fut plus jamais détaché de la monarchie française, et même, depuis 1757, il fut désigné pour servir d’apanage au second frère du roi ; c’est à ce titre que le possédait le roi Charles X avant de monter sur le trône.

    Pendant les cent cinquante ans environ qu’il fut soumis à la domination espagnole, l’Artois s’était fait maintenir ou accorder par ses souverains étrangers, fort intéressés à user de ménagement envers un pays aussi important par sa richesse et sa position, des privilèges qu’il conserva après son retour à la couronne de France.

    Aussi demeura-t-il pays d’états, ne connaissant ni douanes, ni aides, ni gabelles, et même ayant le droit d’exercer un contrôle nominal sur la levée des deniers royaux. Relativement à ses divisions ecclésiastiques et administratives, il comptait deux évêchés, Arras et Saint-Omer, et se divisait en huit bailliages et une gouvernante, celle d’Arras ; il faisait partie du gouvernement militaire de Picardie et relevait de l’intendance de Flandre pour les finances. Sa population était évaluée à 319 200 habitants. Quant à la langue, l’Artois est remarquable pour avoir été et être encore le théâtre de la lutte du picard et du flamand, en d’autres termes du français et de l’allemand. Le picard a l’avantage à présent et fait des progrès qui refoulent peu à peu son rival.

    La province d’Artois a formé, pour la plus grande partie, le département du Pas-de-Calais ; pourtant leurs limites sont loin de coïncider, et ce serait une grave omission dans l’histoire du département que celle des pays, du reste bien moins importants, du Boulonais, du Calaisis, de l’Ardrésis, qui dépendaient anciennement de la basse Picardie.

    Comme le Loiret, le Pas-de-Calais, pendant la guerre de 1870-1871, a été témoin d’une victoire remportée par l’armée française sur les Prussiens. C’était le 2 janvier 1871. Commandée par le général Faidherbe, l’armée du Nord, qui déjà, le 23 décembre 1870, avait brillamment soutenu l’effort de l’ennemi à Pont-Noyelles, se trouvait alors divisée en deux corps, le 22e, sous les ordres du général Paulze d’Ivoy, et le 23e, sous les ordres du général Lecointe. « Une division du 2e corps dirigea une attaque vigoureuse sur le village de Béhagnies, qu’elle ne réussit point à enlever ; mais la 1re division du 2e corps (colonel du Bessol) chassa des villages d’Achiet-le-Grand et de Bihucourt les troupes prussiennes commandées par le général de Goeben. Le 3 janvier, toutes les positions ennemies, à Favreuil, Supinies, Avesnes-lès-Bapaume, Ligny, Tilloy, Grévillers, furent enlevées. A six heures du soir, porte la relation officielle, nous avons chassé les Prussiens de tout le champ de bataille, couvert de leurs morts. »

    Les pertes éprouvées par le département du Pas-de-Calais pendant la guerre de 1870-1871 ont été évaluées à 2 014 893 francs.

     

     

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  • Histoire du département de l’Orne
    (Région Basse-Normandie)
     
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    Le territoire du département de l’Orne faisait partie de la Gaule celtique : les peuples qui l’habitaient portaient le nom générique d’Aulerci. C’était, à ce qu’il semble, à Alençon que se réunissaient les députés des trois tribus dont se composaient leur fédération, et qui étaient les Aulerces Éburons (capitale, Ebroïcum, Évreux), les Aulerces Cénomans (capitale, Subdinum, Le Mans), et enfin les Aulerces Diablintes ; ceux-ci occupaient la plus grande partie du territoire qui a formé le départe-ment de l’Orne.

    A l’époque où César vint asservir les Gaules, Crassus, son lieutenant, pénétra dans le pays avec la 7e légion, et le soumit facilement ; mais, plus tard, sous la conduite de Viridovix, ces peuples et leurs voisins se soulevèrent et mirent en péril le lieutenant de César, Titurius Sabinus, qui était entré dans leur pays à la première nouvelle de l’insurrection. César raconte, dans ses Commentaires, que l’armée de Viridovix s’était grossie d’une foule de brigands et d’hommes perdus, venus de tous les points de la Gaule : insulte ordinaire des oppresseurs, qui ne se contentent pas d’écraser ceux qui leur résistent, mais veulent encore les déshonorer.

    Quoi qu’il en soit, Sabinus, se trouvant dans une position critique, fut obligé de se retrancher dans un lieu fortifié. Entouré par l’armée de Viridovix, qui lui offrit vainement la bataille, il encouragea à dessein l’audace des assaillants, leur envoya même un des Gaulois qui servaient dans ses troupes pour leur faire un tableau meurtrier du découragement des Romains, et les. engager à en profiter. Les confédérés se décident à attaquer Sabinus dans ses retranchements. « Les Romains, dit César, étaient campés sur une hauteur, d’une pente douce et aisée, d’environ mille pas. Ces barbares la montent en courant de toutes leurs forces, pour ne point leur laisser le temps de se réunir et de s’armer, et arrivent hors d’haleine au pied des retranchements. Sabinus, après avoir par ses discours excité l’ardeur de ses soldats, donne le signal. Pendant que les ennemis étaient embarrassés des fascines qu’ils portaient pour combler les fossés, il ordonne une double sortie par deux portes du camp. L’avantage de la position, l’inexpérience et l’épuisement des barbares, la bravoure de nos soldats et leur habitude de la guerre, furent cause que l’ennemi ne soutint pas même le premier choc, et prit aussitôt la fuite. » Le carnage fut effroyable.

    A l’époque de l’insurrection générale des Gaulois excitée par Vercingétorix, nous retrouvons encore dans les Commentaires de César les Aulerces payant bravement leur dette à la patrie commune. Sous la conduite de Camulogène, réunis aux Parisii, ils viennent offrir la bataille à Sabinus, près de Lutèce. L’aile gauche des Gaulois plia ; mais la droite, où se trouvait Camulogène, résista intrépidement : ils se firent tuer jusqu’au dernier.

    Les habitants d’Essai étaient seuls restés tranquilles pendant ces insurrections. César les favorisa aux dépens des populations moins patientes et plus patriotiques des environs. Leur puissance grandit rapidement sous la domination romaine ; mais, pendant le ive siècle de l’ère chrétienne, les pirates saxons, après avoir formé divers établissements sur la côte, remontent l’Orne, ravagent et détruisent tout sur le territoire des Essuins, et bâtissent, à deux lieues d’Essai, une nouvelle ville, Saxia ou Sées, qui acquit bientôt une grande importance. Les Saxons ne tardèrent pas à se convertir au christianisme, et, parmi les évêques de Sées, on trouve les noms de Sigisbold, de Sanobod, qui révèlent une origine saxonne.

    Pendant l’effroyable désordre auquel les invasions des barbares livrèrent la Gaule, l’Armorique (Bretagne) et les populations dont nous nous occupons formèrent une vaste confédération qui maintint quelque temps son indépendance. Ravagé par les Alains et par une nouvelle invasion des Saxons, le pays se soumit à Clovis.

    Pendant la période suivante, l’histoire de cette contrée reste fort obscure : nous trouvons que la plus grande partie de cette région dépend d’un archidiaconat nommé Hiesmois ou Oximisum, dont le chef-lieu était Oximum ou Hiesme, maintenant Exmes, bourg voisin d’Argentan. Pendant cette période, nous voyons grandir la puissance de Sées, à laquelle succédera, vers le Xe siècle, celle d’Alençon.

    Mais les Normands ont envahi le pays, et le faible Charles le Simple a été obligé de le céder à Rollon, leur duc. Richard Ier, duc de Normandie, donne, en 943, à Yves de Creil ou de Bellême, dont il veut récompenser les services, l’Alençonnais et une assez grande étendue de territoire. Le nouveau possesseur réunit à ces domaines le Perche (Mortagne, Verneuil et Laigle), et la puissance de sa famille se fonde définitivement sous son fils Guillaume ler de Bellême, qui, le premier, prit le nom de Talvas.

    Ce fut lui qui éleva les châteaux de Sées, d’Alençon, de Domfront. Mais Robert duc de Normandie, voulant le punir de s’être déclaré contre lui dans la guerre qu’il avait entreprise contre son frère et son prédécesseur Richard III, vint l’assiéger dans Alençon. Le vieux Talvas fut obligé de capituler et de venir pieds nus, en chemise et une selle sur le dos, demander grâce au duc irrité :

    Son dos offrit à chevaucher,
    Ne se peut plus humilier.

    dit le Roman de Rou. Au prix de cette humiliation, le vieillard garda ses possessions ; ses quatre fils jurèrent de le venger. Ils s’armèrent, mais ils furent défaits dans la forêt de Blavon. Guillaume eut deux de ses fils tués dans cette guerre ; en recevant la nouvelle de leur mort, déjà malade, il mourut sur-le-champ. L’aîné des deux fils de Guillaume Ier, Robert, lui succéda ; mais, fait prisonnier par le comte du Maine, il fut tué à coups de hache dans sa prison.

    Son frère, Guillaume II Talvas, lui succéda. Il reçut le surnom de Talvas le Cruel, et le justifia. Il fait étrangler sa femme Hildeburge. Il se remarie et invite à son banquet de noces Guillaume Giroie, chevalier loyal, qui avait eu jadis des différends avec la famille de Tairas.

    Malgré Ies représentations de son frère Raoul, Giroie se confie à Talvas le Cruel et se rend à ses noces. Au milieu du festin, Talvas le fait saisir et part pour la chasse. Pendant qu’il se livre au plaisir de la chasse, ses bourreaux ont, par son ordre, crevé les yeux, coupé le nez et les oreilles du malheureux Giroie, qui est jeté en prison. La tour où il fut renfermé, et qui se voyait encore un peu avant la Révolution à l’entrée du château d’Alençon, avait gardé le nom de Tour de Giroie ; mais la vengeance s’appesantit bientôt sur cette horrible famille des Talvas. Le fils de Talvas II, Arnould, chasse son père de ses domaines et est lui-même étranglé dans son lit. Talvas le Cruel mourut à Domfront, en 1052.

    Quatre années auparavant, profitant de l’horreur qu’inspirait Talvas, le comte d’Anjou s’était emparé d’Alençon. Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, vint lui-même pour reprendre la ville. Quand il s’approcha des murs, les Angevins, qui les défendaient, se mirent à railler le jeune duc, criant à la manière des pelletiers : « A la pel ! à la pel ! » allusion au métier que faisait le grand-père de Guillaume, un pelletier de Falaise dont Robert de Normandie avait séduit la fille. Guillaume le Bâtard jura par la resplendeur de Dieu qu’il se vengerait. Il tint parole. Il fit couper les pieds et les mains aux trente premiers Angevins qu’il put saisir : la ville, effrayée, se rendit.

    Mabille de Bellême, fille de Talvas le Cruel et héritière de son duché, avait épousé Robert dé Montgomery ; la famille de Montgomery devait donner cinq seigneurs à Alençon. Robert étant parti pour l’Angleterre, sa femme, atroce comme toute sa famille, régna par le fer et le poison. Elle tenta d’empoisonner Ernauld, le chef de la maison rivale de Giroie. Celui-ci refusa le verre de via qu’on lui présentait. Un de ses compagnons le prit sans défiance . c’était le frère de Montgomery, Gilbert ; il mourut, trois jours après, du poison qui ne lui était pas destiné.

    Une autre fois, Mabille fut plus heureuse et réussit à faire empoisonner Ernauld par son chambellan. Mais un jour Mabille avait été visiter le château de Barre-sur-Dives, appartenant à un de ses fils. Elle s’était endormie après avoir pris un bain. On la trouva la tête coupée. L’émotion fut universelle : ou soumit un gentilhomme que l’on soupçonnait, Pantol, à l’épreuve du feu : il la subit victorieusement. On sut depuis que l’auteur du meurtre était Hugues de Sangey, auquel Mabille avait pris un château, et qui, s’étant introduit furtivement dans le château de Barre pendant son sommeil, s’était vengé et était parti aussitôt pour l’Italie, refuge ordinaire, à cette époque, de tous Tes aventuriers normands et de tous ceux qu’un meurtre éloignait de leur pays.

    Les Montgomery, en héritant de la seigneurie des Talvas, semblaient avoir hérité de leur cruauté. Nous ne traînerons pas la pensée du lecteur sur cette monotone et sanglante histoire ; ce que nous eu avons dit plus haut suffit pour donner une idée des misères et des crimes de cette époque. Quelques-uns des Montgomery prirent part aux croisades ; leur absence laissa un peu de répit aux malheureux habitants de leur contrée.

    Le dernier des comtes d’Alençon de la maison de Montgomery, Robert HI, accompagna Philippe-Auguste en Palestine. Il mourut sans enfants ; Philippe-Auguste, qui. s’était emparé à cette époque de la Normandie, acheta le comté d’Alençon des héritiers de Robert. Le comté fit alors partie du domaine de la couronne. Saint Louis le donna en apanage à son fils Pierre et l’agrandit de quelques villes et territoires voisins. Après la mort de Pierre, le comté revint au roi de France, Philippe le Hardi, qui en disposa en faveur de Charles, son troisième fils. Le fils et le successeur de ce dernier fut ce duc d’Alençon qui, en compromettant l’avant-garde française qu’il commandait à la bataille de Crécy, fut la principale cause de cette défaite et s’y fit tuer.

    Parmi les successeurs de ce prince, on remarque son fils Charles III, qui, dégoûté du monde, entra dans l’ordre des dominicains ; Jean Ier, sous lequel le comté d’Alençon fut érigé en duché-pairie et qui périt à la bataille d’Azincourt, expiation bien due par lui à la France dont il avait fomenté les troubles et envenimé les blessures ; son fils, Jean II, pris au combat de Verneuil par les Anglais, qui s’étaient emparé de son duché (Bedford avait pris le titre de duc d’Alençon) ; le duc légitime honora sa captivité par sa constance, par son refus de se soumettre aux conquérants de sa patrie : il ne fut rendu à la liberté qu’après avoir payé une rançon considérable, 300 000 écus d’or (1429).

    Il combattit vaillamment pour la délivrance du pays et commanda l’armée française à la bataille de Patay. Ce ne fut qu’en 1449, qu’il rentra en possession de. son duché. Ce prince brillant et chevaleresque, ami du faste, de la musique et de la chasse, fut accusé plus tard, par Charles VII, de connivence avec les Anglais. Condamné à mort en 1458 par la cour des pairs pour crime de haute trahison, il vit sa peine commuée. Délivré par le dauphin, devenu roi sous le nom de Louis XI, et dont l’amitié avait contribué à éveiller envers le duc les défiances de Charles VII, il se jeta néanmoins dans la ligue du Bien public, se lia avec les ennemis du royaume : condamné à mort une seconde fois, sa peine fut encore commuée : il mourut en prison, en 1476.

    Son fils René ne reçut du roi, indisposé contre sa race, qu’une partie des domaines de son père ; il fut bientôt, à tort ou à raison, soupçonné d’intrigues contre Louis XI, condamné à une prison perpétuelle et enfermé dans une cage de fer ; il n’en sortit qu’à l’avènement de Charles VIII, qui lui rendit les biens de son père.

    Son fils Charles devint l’époux de Marguerite de Valois, soeur du roi François Ier, la Marguerite des Marguerites, comme l’appelait son frère. Il fut une des causes de la défection du connétable de Bourbon aux dépens duquel François Ier avait fait un passe-droit, en le nommant au commandement de l’avant-garde française, et plus tard sa lâche conduite à la bataille de Pavie le couvrit de honte ; il vint mourir à Lyon en 1524.

    Sa veuve, Marguerite, séjourna souvent dans ses domaines et épousa en secondes noces Henri II, roi de Navarre, et c’est sous le nom de la reine de Navarre qu’elle est demeurée célèbre dans l’histoire de notre littérature. Elle protégea les poètes, les savants et les protestants. « Ce fut, dit Brantôme, une princesse de très grand esprit et fort habile, tant de son naturel que de son acquisitif : car elle s’adonna fort aux lettres en son jeune âge, et les continua, tant qu’elle véquit, aimant et conversant, du temps de sa grandeur, ordinairement à la cour avec des gens les plus savants du royaume de son frère : aussi tous l’honoroient tellement qu’ils l’appeloient leur Mécénas, et la plupart de leurs livres qui se composoient alors s’adressoient au roi son frère, qui estoit bien savant, ou à elle.... On la soupçonnoit de la religion de Luther ; mais, pour le respect et l’amour qu’elle portoit au roi son frère, qui l’aimoit uniquement et l’appeloit toujours sa mignonne, elle n’en fit jamais aucune profession ni semblant, et, si elle la croyoit, elle la tenoit toujours dans son âme fort secrète, d’autant que le roi la haïssoit fort, disant qu’elle et toute autre nouvelle secte tendoient plus à la destruction des royaumes, des monarchies et dominations qu’à l’édification des âmes. »

    Marguerite mourut au château d’Odos, en Bigorre, en 1549. Elle fut la mère de Jeanne d’Albret. Après sa mort, le duché d’Alençon, dont elle n’avait été que l’usufruitière, retourna à la couronne. Charles IX le donna à son frère François, alors âgé de douze ans. Un des seigneurs du pays, Montgomery, qui avait eu le malheur de tuer dans un tournoi le père de Charles IX, Henri II, fut poursuivi avec une haine aveugle parla veuve du roi, Catherine de Médicis.

    Protestant et soldat intrépide, il propagea avec ardeur la religion nouvelle dans le pays et devint la terreur des catholiques. Il s’empara d’Alençon, qu’il fut plus tard obligé d’abandonner pour aller rejoindre à La Rochelle le prince de Condé. A l’époque de la Saint-Barthélemy, les catholiques voulurent prendre leur revanche : mais Matignon, lieutenant du roi en basse Normandie, interdit ces représailles et maintint l’ordre dans son gouvernement.

    Le duc d’Alençon s’étant échappé de la cour, où il était mal vu à cause de sa modération et de son goût pour les opinions nouvelles, se réfugia à Alençon, et le roi de Navarre, depuis Henri IV, vint l’y trouver. Plus tard, pendant les guerres de la Ligue, le duché devint le théâtre de la guerre. A la mort de Henri III, Henri IV s’empara d’Alençon ; mais, pour acquitter les dettes qu’il avait contractées, il vendit le duché au duc de Wurtemberg, en 1605.

    Marie de Médicis, devenue régente, le racheta en 1613. Ce fut là qu’elle se réfugia après s’être brouillée avec son fils Louis XIII, en 1620 ; elle chercha à y rallier ses partisans. Mais le duc de Créqui, à la tête de dix compagnies des gardes, occupa la ville pour le roi. Louis XIII établit une généralité ou intendance à Alençon. En 1646, Gaston, duc d’Orléans, obtint le duché d’Alençon, qui passa après lui successivement entre les mains de sa femme et de sa fille, Madame de Guise. Celle-ci en fit le centre d’une petite cour, assez brillante, qui contribua à la prospérité de la ville.

    Après sa mort, le duché retourna au domaine de la couronne, et quand il en fut distrait plus tard pour entrer dans l’apanage d’un des petits-fils de Louis XIV, le duc de Berry, et enfin dans celui du comte de Provence, depuis Louis XVIII, ces princes n’en tirèrent qu’un simple revenu et un titre honorifique : le duché continua à être administré par les gens du roi.

    Pendant la Révolution, le pays, après avoir incliné vers les idées nouvelles et s’être attaché un moment au parti girondin, auquel il avait donné un de ses plus énergiques représentants, Valazé, fut dévasté à plusieurs reprises par la chouannerie. Le chef des chouans, M. de Frotté, eut une destinée malheureuse. Après avoir énergiquement soutenu, avec Georges Cadoudal, une. cause désespérée, il fut, en janvier 1800, battu par le général Gardanne, près de La Motte-Fouquet.

    Dans son Histoire du Consulat, Thiers écrit qu’ « enfin le général Chambarlhac enveloppa dans les environs de Saint-Christophe, non loin d’Alençon, quelques compagnies de chouans, et les fit passer par les armes. Cependant voyant, comme les autres, mais malheureusement trop tard, que toute résistance était impossible devant ces nombreuses colonnes qui avaient assailli le pays, M. de Frotté pensa qu’il était temps de se rendre. Il écrivit, pour demander la paix, au général Hédouville, qui, dans le moment, était à Angers, et, en attendant la réponse, il proposa une suspension d’armes au général Chambarlhac.

    « Celui-ci répondit que, n’ayant pas de pouvoirs pour traiter, il allait s’adresser au gouvernement pour en obtenir, mais que, dans l’intervalle, il ne pouvait prendre sur lui de suspendre les hostilités, à moins que M. de Frotté ne consentît à livrer immédiatement les armes de ses soldats. C’était justement ce que M. de Frotté redoutait le plus. Il consentait bien à se soumettre et à signer une pacification momentanée, mais à condition de rester armé, afin de saisir plus tard la première occasion favorable de recommencer la guerre. Il écrivit même à ses lieutenants des lettres dans lesquelles, en leur prescrivant de se rendre, il leur recommandait de garder leurs fusils.

    « Pendant ce temps, le premier consul, irrité contre l’obstination de M. de Frotté, avait ordonné de ne lui point accorder de quartier, et de faire sur sa personne un exemple. M. de Frotté, inquiet de ne pas recevoir de réponse à ses propositions, voulut se mettre en communication avec le général Guidai, commandant le département de l’Orne, et fut arrêté avec six des siens, tandis qu’il cherchait à le voir. Les lettres qu’on trouva sur lui, lesquelles contenaient l’ordre à ses gens de se rendre, mais en gardant leurs armes, passèrent pour une trahison. Il fut conduit à Verneuil et livré à une commission militaire.

    « La nouvelle de son arrestation étant venue à Paris, une foule de solliciteurs entourèrent le premier consul et obtinrent une suspension de procédure, qui équivalait à une grâce. Mais le courrier qui apportait l’ordre du gouvernement arriva trop tard. La constitution étant suspendue dans les départements insurgés, M. de Frotté avait été jugé sommairement, et, quand le sursis arriva, ce jeune et vaillant chef avait déjà subi la peine de sou obstination. La duplicité de sa conduite, bien que démontrée, n’était cependant point assez condamnable pour qu’on ne dût pas regretter beaucoup une telle exécution, la seule, au reste, qui ensanglanta cette heureuse fin de la guerre civile. Dès ce jour, les départements de l’Ouest furent entièrement pacifiés. »

    Pendant la période qui s’écoula de 1815 à 1870, le département de l’Orne puisa dans la sage tranquillité de la paix les précieux aliments d’une prospérité qui fut consacrée aux progrès de son agriculture, de son industrie et de son commerce.

    La désastreuse guerre de 1870-1871 vint l’arrêter dans sou essor. S’il n’en supporta pas le poids sanglant, il dut du moins satisfaire à de nombreuses réquisitions qui se chiffrèrent par une dépense de 3 446 234 fr. 45.

     

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  • Histoire du département de l’Oise
    (Région Picardie)
     
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    Le territoire du département de l’Oise fut primitivement habité par les Bellovakes, les Silvanectes et les Veromandues. Ces peuples prirent deux fois part au soulèvement de la Gaule contre César, qui, dans ses Commentaires, vante leur courage et leur habileté. Vaincus sur le territoire des Rèmes, en 57, ils perdirent leur capitale, Bratuspantium(Beauvais ou Breteuil). Cinq ans plus tard, ils se donnèrent pour chef le Bellovake Corrée, dont la mort héroïque rendit les Romains maîtres du pays, qui, subjugué, mais non soumis, pendant longtemps encore résista à leur domination, en l’an 29, avec les Trévires, et plus tard avec les Belges.

    Après ces vaines tentatives, Rome introduisit dans le pays définitivement conquis son administration, et, si les sauvages habitants de cette partie de la Gaule-Belgique perdirent quelque chose du courage farouche de leurs ancêtres, ils reçurent en échange les bienfaits de la civilisation. De vastes terrains furent défrichés, les forêts s’éclaircirent, les villes s’élevèrent. Il reste aujourd’hui des traces des immenses travaux entrepris par les Romains dans cette contrée : c’est une voie qui traverse le département et qui porte le nom de chaussée Brunehaut, parce que, dans la suite, elle fut réparée par cette reine d’Austrasie.

    Dioclétien comprit le territoire des Bellovakes dans la IIe Belgique. Leur principale ville, qui longtemps avait porté le nom de Caesaromagus et qui était une des plus importantes stations de la voie romaine qui unissait Rothomagus (Rouen), Ambiani(Amiens) et Parisii (Paris), eut le nom de Civitas Bellovacorum, avec le droit de cité.

    Par la suite, on la désigna sous le nom de Bellovacum, Beauvais. Le christianisme y fut porté dans le Ier siècle de l’ère chrétienne par saint Lucien, fils, disait-on, d’un sénateur romain du nom de Lucius, que saint Pierre avait converti. Ce premier apôtre du Beauvaisis avait deux compagnons, saint Maxien et saint Julien, qui souffrirent avec lui le martyre.

    Il paraît que la foi chrétienne s’établit difficilement dans cette contrée ; car, pendant les trois premiers siècles, un grand nombre de ceux qui s’étaient convertis y subirent de fréquentes persécutions. A cette même époque, le pays des Bellovakes eut beaucoup à souffrir des premières invasions des barbares en Gaule ; Dioclétien avait donné à cette partie de l’empire, pour la gouverner, Constance-Chlore, avec le titre de César.

    Les Francs et les Alamans firent des invasions si fréquentes que toute l’ancienne Belgique fut en grande partie dépeuplée (292-305) ; il fallut que ce César, pour repeupler la contrée, autorisât, à l’exemple de l’empereur Probus, des colons germains à s’y établir.

    Lorsque survinrent en Gaule les grandes invasions des Francs, cette partie septentrionale fut la première conquise ; elle vit, vers 430, le chef de la tribu Salienne, Clodion le Chevelu, franchir la Somme et promener ses bandes dévastatrices au midi de cette rivière ; mais Clodion fut chassé par le patrice Aétius, et c’était à Clovis qu’il était réservé de s’établir définitivement entre le Rhin et la Seine. Le patrice Syagrius, faible représentant des empereurs en Gaule, fut vaincu à Soissons en 486. Sa défaite entraîna la soumission du pays d’entre Rhin et Seine, et par conséquent de la contrée du Beauvaisis.

    Cette partie des États de Clovis passa en héritage à son fils Clotaire, qui fut roi de Soissons en 511 ; celui-ci la laissa à Chilpéric Ier, époux de Frédégonde (561 à 584). Au temps de Clotaire II, la fille de l’un des principaux seigneurs du royaume fonda aux environs de Beauvais, à Oroër (Oratorium), une abbaye qui est devenue célèbre ; Angadresme, fille de Robert, chancelier du roi, était recherchée en mariage par un seigneur du Vexin, Ansbert ; mais elle préféra, à une position brillante, la retraite obscure et pieuse d’Oroër.

    Ansbert, de son côté, touché de la grâce divine, se consacra au service du Seigneur et devint par la suite archevêque de Rouen. Angadresme, mise au nombre des saintes, pour sa vie pieuse, est devenue la patronne de Beauvais. Le Beauvaisis se trouvait sur les frontières de la Neustrie et de l’Austrasie ; il fut donc souvent le théâtre de la lutte des Austrasiens et des Neustriens, sous les maires Ébroïn et Pépin d’Héristal.

    Sous les règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne, plusieurs années de paix et de prospérité vinrent réparer les maux occasionnés par les guerres désastreuses qui avaient, sans interruption, désolé le pays pendant le cours de la première race ; des gouverneurs, placés sous la surveillance des legati et des missi dominici, furent donnés aux diverses parties de l’empire, et le territoire du département de l’Oise fut partagé en différents pagi, qui portèrent les noms de leurs principales villes, et qui étaient administrés par des comtes et des barons.

    Ils n’étaient d’abord que simples gouverneurs et représentants de l’autorité impériale ; mais ils se rendirent indépendants sous les faibles successeurs de Charlemagne et reçurent de l’un d’entre eux, Charles le Chauve, en 877, la confirmation de leur usurpation et possédèrent alors ces fiefs à titre héréditaire. En même temps que la féodalité commencent les ravages exercés par les ’pirates normands dans toute la Gaule et en particulier dans le pays des anciens Bellovakes ; au milieu du IXe siècle, Hastings, qui, bien que né en Gaule, s’était joint aux Northmans et était devenu un de leurs chefs les plus célèbres, pénétra dans le Beauvaisis après avoir brûlé, près de Paris, l’abbaye de Saint-Denis, et détruisit les monastères de Saint-Oroër et de Saint-Germer.

    A cette période du Moyen Age, l’histoire du département se divise forcément en trois parties ; la première, qui concerne le Beauvaisis, sera suffisamment traitée à l’article consacré spécialement à la ville évêché comté de Beauvais ; des deux autres, l’une comprend le Valois, dont les villes principales étaient Senlis et Crépy, et l’autre la ville de Clermont, qui eut des comtes particuliers.

    Le Valois, pagus Vadensis, s’étendit, sous les deux premières races, aux territoires de Senlis, Soissons, Crépy, Meaux et Reims ; sa capitale était Crépy, et il en prit souvent le nom de Comitatus Crispeius, Crispeiensis, Crispeicus ; une partie de ce pays appartient aux départements qui avoisinent l’Oise. Cependant nous donnerons ici le nom de ses principaux comtes, dans l’impossibilité où nous sommes de scinder son histoire et en considération de Crépy, sa capitale.

    Un comte du nom de Pépin, frère du puissant comte de Vermandois, Herbert, en reçut l’investiture sous le règne du roi Eudes, successeur du faible Charles le Gros, qui avait été déposé en 887, à la diète de Tribur. Après lui, le Valois passa à une famille étrangère. Le comte Raoul II partagea, vers 1040, ses États entre ses deux fils, Raoul III le Grand et Thibaut III, qui fut comte de Blois. Le vaste château de Crépy fut séparé en deux parties ; Raoul reçut l’habitation avec ses dépendances, et Thibaut le donjon.

    Après la mort du roi Henri Ier, Anne de Russie, veuve de ce prince, se retira dans le monastère de Senlis ; Raoul l’y vit et résolut de l’épouser ; Anne y consentit. Raoul était marié ; il fit accuser d’infidélité sa femme Éléonore, divorça et célébra publiquement son nouveau mariage en 1052. Mais l’épouse répudiée recourut au pape, qui fit faire, par les archevêques de Reims et de Rouen, une enquête dont le résultat fut favorable à Éléonore. Sommé de répudier Anne, le comte Raoul s’y refusa ; il fut excommunié et n’en persista pas moins dans sa faute.

    Une version généralement accréditée fait retourner Anne de Russie auprès de son père, après la mort du roi, son mari. Celle que nous reproduisons a été adoptée par les savants bénédictins de Saint-Maur et le P. Ménétrier.

    Le fils de Raoul, Simon (1074), fut assez puissant pour combattre le roi de France et lui reprendre quelques places que celui-ci lui avait enlevées. Deux années après avoir succédé a son père, le comte Simon fit transporter la dépouille du grand Raoul de la ville de Montdidier au monastère de Saint-Arnould de Crépy. Présent à l’exhumation du cadavre, il fut si vivement frappé de ce spectacle, qu’il résolut de quitter toutes les pompes de la vie et de se consacrer à Dieu.

    Vainement ses amis, pour lui faire oublier cette résolution et resserrer les liens qui l’attachaient au monde, lui firent prendre une femme ; il consentit à épouser Judith, fille d’un comte d’Auvergne. Mais la nuit même de leurs noces les deux époux convinrent de se séparer et d’aller vivre tous deux dans la retraite. Simon partit avec trois compagnons, les plus vaillants chevaliers de sa cour, qu’il avait convertis, et se rendit au monastère de Sainte-Claude, puis dans les gorges du Jura, défrichant et fertilisant des terres jusque-là incultes. Simon fit passer le Valois dans la maison de Vermandois ; ce comté y demeura jusqu’à l’époque de sa réunion à la couronne, par Philippe-Auguste, en 1214.

    Le roi saint Louis accorda, en 1224, le Valois à la reine Blanche, sa mère. Cette grande princesse étant morte en 1252, à l’abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, le Valois fut réuni de nouveau à la couronne. Mais, deux ans avant sa mort, saint Louis l’aliéna encore en faveur de son quatrième fils, Jean Tristan, comte de Nevers, qui, né à Damiette pendant la première croisade du saint roi son père, mourut, ainsi que celui-ci, en 1270, pendant la seconde.

    Le Valois rentra donc de nouveau dans le domaine royal à l’avènement de Philippe le Hardi. Celui-ci le donna en 1285 à Charles, son deuxième fils, qui fut la tige des rois de France de la branche des Valois. Cependant le Valois ne fut pas réuni à la couronne en 1328, à l’avènement de Philippe VI. Ce prince le donna en apanage à son cinquième fils Philippe, qui s’était distingué à la bataille de Poitiers, et qui fut l’un des otages envoyés en Angleterre pour la délivrance du roi Jean.

    A sa mort, en 1375, le Valois rentra au domaine royal ; mais le roi Charles VI l’en détacha pour le donner, en 1392, à son jeune frère Louis d’Orléans, en faveur duquel il l’érigea, en 1406, en duché-pairie. Les contrées qui composent le département de l’Oise eurent grandement à souffrir des désordres du malheureux règne de Charles VI. Déjà, sous les rois Philippe VI et Jean le Bon, elles avaient été ravagées par les bandes de paysans soulevés qui prenaient le nom de Jacques.

    La jacquerie était sortie, selon une tradition locale, du village de Frocourt-en-Beauvaisis. Les Jacques avaient pillé un grand nombre de villages et la ville de Senlis, lorsqu’ils furent atteints et défaits par le dauphin Charles, depuis Charles V, alors régent pour son père, prisonnier en Angleterre. Le soulèvement se porta plus loin vers le Midi ; mais les misères de toute sorte et les dévastations de la guerre étrangère jointes à la guerre civile dépeuplèrent ce malheureux pays, comme au temps des premières invasions des barbares.

    Le duc de Bourgogne entra dans les campagnes de l’Oise et les dévasta, pendant la sanglante rivalité des Armagnacs et des Bourguignons ; puis, après la victoire d’Azincourt (1415), les Anglais s’emparèrent du Beauvaisis et du Valois. Cette partie de la France fut reconquise par Charles VII vers 1430. Jeanne Parc, après avoir fait le siège d’Orléans et remporté la victoire de Patay, poursuivit les Anglais jusqu’au delà de l’Oise, les atteignit à Gerberoy et les battit de nouveau en 1430.

    Les Anglais ne renoncèrent cependant pas à leurs tentatives sur le Beauvaisis. Vers 1436, ils se saisirent, dans Beauvais même, par un coup de main habile, du fameux capitaine La Hire, pendant que celui-ci jouait à la paume, et Charles VII fut obligé de leur donner Clermont pour la rançon de son général.

    Il est bon, avant de passer à l’histoire des temps modernes, de dire quelques mots des comtes de Clermont. Le premier qui soit connu portait le nom de Renaud ; il fut un des chefs de l’armée conduite en 1054 par Eudes, frère du roi Henri Ier, contre Guillaume le Bâtard, duc de Normandie. Les Français furent battus, et le comte Renaud ne trouva son salut, dit Orderic Vital, que dans la vitesse de ses pieds. Hugues Ier et Renaud II lui succédèrent. Le fils de ce dernier, Raoul Ier, reçut du roi Louis VII la dignité de connétable de France.

    II eut plusieurs démêlés avec le chapitre de Beauvais et fut excommunié deux fois ; mais il racheta ses fautes en accompagnant en Terre sainte, à la troisième croisade, en 1189, les rois Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion. Son petit-fils Thibaut le Jeune mourut sans enfants, et Philippe-Auguste, toujours prêt à mettre à profit les occasions d’agrandissement, réunit le comté de Clermont à la couronne.

    Le roi de France disposa de cette acquisition, vers 1218, en faveur d’un fils, Philippe Hurepel, qu’il avait eu d’Agnès de Méranie. Ce dernier, qui fut aussi comte de Boulogne, le laissa à une fille, à la mort de laquelle saint Louis réunit de nouveau Clermont au domaine royal (1258). Mais, en 1269, il s’en défit en faveur de son sixième fils Robert, après lequel le comté de Clermont passa à la maison de Bourbon (1318). Robert de France eut pour bailli dans son comté le célèbre Beaumanoir, qui, en 1283, recueillit et rédigea les Coutumes de Beauvaisis, « le premier, dit Loysel, le plus grand et plus hardy œuvre qui ait été composé sur les coutumes de France. »

    Pendant les guerres de Louis XI avec les derniers grands vassaux, le Valois et le Beauvaisis furent envahis par le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Il sera question plus loin de l’héroïsme des femmes de Beauvais (1472). Les rois Louis XI et Charles VIII témoignèrent leur reconnaissance aux fidèles sujets du Beauvaisis en leur accordant, à plusieurs reprises, d’importants privilèges.

    En 1474, Louis XI donna à Beauvais une somme de 972 livres pour faire construire une chapelle à Notre-Dame. L’année suivante, le chapitre de cette ville reçut 3 000 livres pour acheter le seigneurie de Rotangis ; puis, en 1477, en récompense d’un prêt de 600 écus d’or, les habitants furent investis du droit, qui leur avait été enlevé depuis peu, de nommer leur maire.

    La peste sévit dans la contrée qui nous occupe vers cette époque ; mais les ravages qu’elle causa furent peu de chose, en comparaison des misères que les querelles de religion entraînèrent dans le siècle suivant. En 1586, l’état des campagnes était des plus misérables ; une disette cruelle s’était jointe aux oppressions du pouvoir et aux brigandages des gens de guerre ; la population, sans ressources et affamée, se formait par bandes, qui s’en allaient la nuit dans les villages et s’emparaient du peu de blé que possédaient les malheureux paysans.

    Après les guerres de religion vinrent celles de la Ligue, à laquelle prirent part les villes, puis vinrent les troubles de la minorité de Louis XIII ; la peste exerça de cruels ravages, en 1629 et 1635, dans toute la contrée qui s’étend d’Amiens à Beauvais. La Fronde causa de nouvelles agitations.

    Le XVIIIe siècle ne fut pas exempt de misères : épidémies, disettes, troubles intérieurs. La Révolution survint, et ses premières réformes furent accueillies sans scènes de violence. La classe bourgeoise se montra dévouée à la Constituante, et ce parti modéré exerça dans les villes une grande influence.

    La condamnation de Louis XVI jeta la consternation dans Beauvais ; deux commissaires de la Convention, Mauduit et Isoré, furent envoyés dans cette ville et, au moment de l’insurrection de la Vendée, levèrent, dans l’Oise, un bataillon de 800 hommes, qu’ils firent marcher contre le département royaliste. Collot d’Herbois vint à son tour à Beauvais ; de cette ville il se rendit à Senlis, où il promulgua un arrêté contre les parents de nobles et d’émigrés. Cependant la Terreur révolutionnaire ne fit pas, dans le département, beaucoup de victimes.

    Pendant l’invasion de 1814, les habitants, animés d’un noble sentiment de patriotisme, prirent les armes et se portèrent à la rencontre de l’ennemi. L’époque impériale, la Restauration et les dix-huit années du gouvernement du roi Louis-Philippe rendirent à l’Oise le calme et la prospérité qui semblaient avoir fui ses laborieux habitants.

    Mais, pendant la guerre de 1870-1871, le département fut un des premiers envahis ; il eut beaucoup à souffrir de la présence d’un ennemi implacable ; et lorsque enfin le territoire fut évacué, l’invasion allemande se traduisit pour lui par une perte de 11 567 175 francs 62 centimes.

     

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  • Histoire du département du Nord
    (Région Nord Pas-de-Calais)
     
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    Le département du Nord, formé, en 1790, de la Flandre française, du Cambrésis et de la partie occidentale du Hainaut français, fut peuplé, à une époque dont la date est incertaine, par les Celtes, habitants primitifs du sol gaulois.

    Deux siècles environ avant notre ère, quatre grandes tribus d’origine germanique envahirent ce territoire, refoulèrent les anciens habitants et s’établirent : les Ménapiensau nord-est, les Morins au nord-ouest, les Atrébates au sud-ouest (il sera particulièrement question de ceux-ci au département du Pas-de-Calais) et les Nerviensau sud-est. Aucun des principaux établissements fondés par ces peuples n’appartient au département du Nord, et la contrée continua à rester couverte de vastes forêts, de marécages, à présenter un aspect de désolation sous un ciel brumeux, attristé par les plaintes continuelles d’un vent glacé, et au milieu des empiétements et des inondations des eaux de la mer.

    Les peuplades conquérantes conservèrent sous cet âpre climat, et par le contact avec les autres Germains, le caractère guerrier de leurs ancêtres ; aussi, lorsque César envahit les Gaules, n’éprouva-t-il nulle part plus de résistance que chez les Belges indomptables, à la taille gigantesque, à l’oeil bleu et farouche, à la chevelure blonde, dont il a vanté le courage dans ses Commentaires.

    Par ses ordres, de grands abatis furent pratiqués dans les forêts et quelques villes, entre lesquelles on distingue Cambrai (Cameracum), commencèrent à s’élever ; mais, rebelles à toute tentative civilisatrice, les Morins et les Nerviens conservèrent leurs moeurs sauvages et indépendantes, pendant les cinq siècles de la domination romaine, et ne cédèrent qu’à d’autres barbares, Germains comme eux, les Francs, qui, dans la grande dissolution de l’empire, quittèrent les rives occidentales du Rhin pour s’avancer vers l’Escaut et envahir la Gaule.

    Il n’est rien resté dans le pays de la période celtique ; mais les légions romaines ont laissé quelques traces de leur passage : ce sont des routes stratégiques, improprement appelées de nos jours chaussées de Brunehaut, et dont il ne subsiste que des tronçons à peine reconnaissables. Lorsque, en 445, le chef franc Clodion passa le Rhin et la Meuse et pénétra chez les populations belges, le christianisme, apporté pour la première fuis dans ces pays sauvages par trois martyrs, Piat, Chrysole et Eucher, commençait à s’y établir et à se régulariser.

    Le chef franc s’empara de Cambrai et de Tournai, et fit massacrer tous ceux qui pratiquaient la religion nouvelle, Gallo-Romains pour la plupart. Après Clodion, Mérovée, l’allié d’Aétius contre les Huns, Childéric, puis son fils Clovis dominèrent sur une partie du territoire, conjointement avec d’autres chefs de tribu, leurs parents, Cararic et Ragnacaire, roi de Cambrai, que Clovis mit à mort pour s’emparer de leurs États, dans les dernières années de son règne (507-511). Ces nouvelles acquisitions du royaume franc firent naturellement partie de l’Austrasie et entrèrent dans le partage de Théodoric à la mort de Clovis, puis dans celui de Sigebert, après Clotaire Ier, en 561.

    Lans les premières années du VIIe siècle, sous Clotaire II, vivait au fort de Buc, situé sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la ville de Lille, un homme riche et considéré dans tout le pays ; on le nommait Lyderic ; il sut gagner la confiance du roi franc, devenu tout-puissant par la mort de Brunehaut, et obtint le titre de comte forestier.

    Cette dignité, qui indique que le pays était encore à cette époque couvert de bois, fut, dans l’origine, simplement bénéficiaire, c’est-à-dire à vie. Après ce premier gouverneur, l’histoire en mentionne encore deux autres, Lyderic II d’Harlebeke, sous Pépin, et Ingelram sous Charles le Chauve ; mais il faut aller jusqu’à la seconde partie du règne de ce prince, à l’année 863, pour trouver une suite de comtes certains et héréditaires, dans cette partie de la Flandre.

    Balduin ou Baudouin, nom qui en langue teutonique signifie audacieux, succéda à Ingelram, son père, qui d’abord simple missus dominicus dans le pays, c’est-à-dire envoyé par le roi pour surveiller l’administration et la justice, avait fini par s’y établir ; mais son pouvoir était précaire et subordonné au caprice du roi Charles ; le Flamand, dans un séjour à la cour de son maître, séduisit sa fille Judith, l’enleva et obtint avec sa main le titre de marquis, qu’il légua, vers l’an 879, à son fils Baudouin Il le Chauve.

    Le premier Baudouin, fondateur de la dynastie des comtes flamands, avait été un guerrier et un chrétien irréprochable ; on l’avait surnommé Bras de fer, et une légende populaire, consacrée par le récit de la chronique, racontait qu’il avait dû ce surnom à une lutte et à une victoire sur le diable. Un jour, assailli par l’esprit malin, qui avait voulu le précipiter dans l’Escaut, il l’avait repoussé par la seule force de son bras.

    Les Normands commencèrent, sous Baudouin II, à envahir toute la Gaule, et ses États ne furent pas épargnés ; les incursions de ces pirates redoublèrent. sous son successeur ; ils remontaient l’Escaut et ses affluents à une telle hauteur, que les villes les plus éloignées de l’embouchure du fleuve n’étaient pas toujours à l’abri de leurs ravages.

    Baudouin défendit énergiquement la Flandre ; la partie de ce pays qui nous occupe eut peu à souffrir des pirates. Parmi les autres faits de la vie de Baudouin, on signale sa lutte avec Héribert de Vermandois et l’archevêque de Reims, qu’il fit assassiner tous deux. Comme lui, son fils Arnoul le Vieux (919) fut cruel et se débarrassa de ses ennemis par le meurtre ; sous son gouvernement, en 953, une grande invasion hongroise traversa le Hainaut et la ville de Cambrai ; les barbares s’emparèrent de l’église de Saint-Géri, située hors de la ville et défendue par un grand nombre d’habitants, qui furent tous massacrés. Arnoul, pour expier les fautes de sa vie, consacra ses dernières années au Seigneur et entra dans un monastère, laissant le comté de Flandre à son fils Baudouin III.

    Quand, peu de temps après cet acte de pénitence, il mourut (964), il y avait un siècle que la dynastie flamande régnait sur le pays. Baudouin III était mort avant son père ; il avait eu pour successeur son fils nommé Arnoul, comme son aïeul, et que, pour distinguer de lui, on a surnommé le Jeune. Ce comte se trouva mêlé aux derniers événements de la dynastie carlovingienne. Lothaire, fils et successeur de Louis d’Outre-mer, pour le punir de ce qu’il lui refusait hommage, envahit ses États, s’empara de Douai et ne se retira qu’avec un butin considérable.

    Plus tard, Hugues Capet, après avoir pris le titre de roi des Francs, voulut faire acte de suzeraineté sur la Flandre ; le refus d’Arnoul entraîna une nouvelle guerre, le comté fut envahi et ravagé, et Hugues ne se retira qu’après que le Flamand se fût reconnu son vassal. Arnoul le Jeune, dont le gouvernement n’avait cessé d’être malheureux, laissa à un fils en bas âge, Baudouin Belle-Barbe, des États dépeuplés et appauvris par les invasions successives des Normands, des Madgyars, de Lothaire et de Hugues.

    Le règne de ce Baudouin ne fut pas plus heureux que celui de son père ; des troubles agitèrent sa minorité, puis une guerre avec Godefroi, duc de Lorraine, entraîna des hostilités avec l’empire ; enfin la peste, les inondations, la terreur qu’inspira l’apparition d’une comète, la rébellion de son fils Baudouin le Jeune vinrent l’attrister.

    La dynastie flamande, malheureuse sous ses deux derniers chefs, se releva avec Baudoin V de Lille, fils et successeur de Baudouin Belle-Barbe (1036). Fils rebelle et turbulent dans sa jeunesse, il devint un prince sage et résolu ; sa fille Mathilde épousa Guillaume le Bâtard, bientôt le Conquérant, duc de Normandie, et son fils consolida sa domination dans le pays par un mariage avec Richilde, comtesse de Hainaut. Ce fut à sa sagesse et à son habilité reconnues que Baudouin dut d’être nommé par Henri Ier, à sa mort, tuteur du jeune roi de France, Philippe (1060). Il profita de l’influence que lui donnait ce choix pour favoriser l’expédition de son gendre en Angleterre, par des secours d’hommes et d’argent. Il mourut quatre ans après, en 1070 ; ses dernières années furent employées en oeuvres pieuses ; il institua dans le bourg de Lille, alors de fondation récente, et encore peu considérable, mais dont il avait fait son séjour de prédilection, un chapitre de chanoines, devenu célèbre sous le nom de chapitre de Saint-Pierre. Il fut enterré à Lille, dans l’église qu’il avait fondée.

    Baudouin VI, fils et successeur de Baudouin V, fut surnommé Baudouin de Mons, parce qu’il habitait cette ville de préférence, comme son père avait reçu le nom de Baudouin de Lille pour s’être fixé dans cette ville naissante. Son règne fut de courte durée ; mais les trois années qu’il porta : la couronne comtale furent pour la Flandre, si nous en croyons un chroniqueur contemporain, une époque de complète prospérité. La paix, la concorde, la sécurité étaient universelles ; il n’y avait plus ni voleurs ni assassins, les portes des villes et même des maisons particulières restaient ouvertes, et partout, disent les historiens du temps, se vérifiait cette prophétie : « Ils transformeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en faux. »

    Mais les dissensions et la guerre intestine commencèrent aussitôt après sa mort ; il avait partagé la Flandre entre ses deux fils en bas âge, Arnoul et Baudouin, sous la tutelle de son frère, Robert le Frison ; leur mère, Richilde, s’empara de l’autorité au nom de son fils Arnoul et se rendit odieuse aux Flamands par ses exactions et ses violences ; une partie de la Flandre se déclara pour Robert ; une bataille eut lieu à Cassel.

    Philippe, roi de France, avait conduit une armée au secours de Richilde et d’Arnoul ; les Flamands insurgés considéraient Robert le Frison comme leur chef national ; les hommes du roi de France et les partisans de la comtesse furent entièrement défaits ; le jeune Arnoul fut assassiné sur le champ de bataille par un traître de son camp. Richilde, sans se décourager de ce revers, donna son second fils Baudouin pour successeur à son fils aîné, et, bien qu’abandonnée de son allié Philippe, bien que faiblement secourue par Théoduin, évêque de Liège, dont elle avait consenti à se reconnaître vassale, en échange d’un secours d’argent et de soldats, elle reprit les armes ; une seconde bataille eut lieu à Broqueroie ; le combat fut acharné, et le souvenir s’en est perpétué jusqu’à nous par les noms que porte encore le lieu où il fut livré ; on l’appelle les Haies de la Mort ou les Bouniers sanglants.

    Robert ravagea tout le pays entre Bouchain et Valenciennes, mit garnison dans le fort de Wavrechin, qui commandait les frontières du Hainaut, et rentra en Flandre où il fut universellement reconnu comte. Pour faire oublier son usurpation, il chercha à s’attacher le clergé et dota de grands biens la plupart des églises flamandes, fonda un monastère à Watten, bâtit une église collégiale à Cassel ; néanmoins, l’évêque de Cambrai, Liébert, se prononça contre lui et le traita ouvertement de rebelle et d’usurpateur.

    Robert, pour le punir, vint exercer des ravages dans le Cambrésis et mettre le siège devant la ville ; mais il en fut chassé par l’autorité et les anathèmes du saint prélat. Le pouvoir de Robert, bien qu’appuyé sur deux victoires et sur l’affection des barons flamands, sembla longtemps illégitime aux populations, et on se redisait par toute la Flandre des récits merveilleux, qui promettaient malheur à la postérité du comte.

    Il avait envoyé une ambassade à l’empereur pour se le rendre favorable ; ses messagers approchaient de la ville de Cologne, quand une femme, d’apparence surhumaine, s’approcha d’eux et leur demanda qui ils étaient ; ils gardèrent le silence à cette question ; mais, les regardant fixement : « Je sais bien, dit-elle, que vous êtes les envoyés du duc des Flamands, et que vous vous en allez prier l’empereur de garder votre comte en paix ; le but de votre voyage sera rempli, l’empereur lui accordera son pardon, mais l’usurpateur sera châtié dans sa race pour avoir violé le serment qu’il avait prêté à son frère Baudouin, et pris le comté de son neveu Arnoul qui a été assassiné ; son petit-fils mourra sans enfant mâle ; alors deux compétiteurs se disputeront le comté, et il y aura meurtre et sang et carnage de génération en génération jusqu’à l’Antéchrist. »

    Puis, l’apparition s’évanouit et jamais depuis on n’entendit plus parler de cette femme qu’on voyait pour la première fuis dans le pays. Robert, inquiet de l’avenir, fit la paix avec son neveu pour fléchir le courroux du ciel, et lui abandonna en toute propriété le Hainaut.

    %ais ce prince perdit encore Douai ; il s’était engagé à épouser une fille de Robert, élevée en Hollande, et avait donné cette ville, l’une des plus considérables du comté qui lui restât, en garantie de sa parole ; quand il vit sa cousine, il la trouva tellement difforme que, plutôt que de l’épouser, il préféra abandonner sa ville.

    Sur la fin de ses jours, Robert le Frison s’associa son fils, nommé comme lui Robert, et fit un pèlerinage en Palestine pour expier ses fautes ; là encore, selon le récit des chroniqueurs, la colère céleste se manifesta contre lui : en vain voulut-il pénétrer dans la sainte cité de Jérusalem, les portes se fermèrent d’elles-mêmes à son approche, et il ne put s’agenouiller au tombeau du Sauveur, qu’après avoir confessé ses fautes et promis de rendre la Flandre à son légitime héritier.

    A son retour du saint tombeau, Robert le Frison, accueilli par l’empereur de Constantinople, lui promit des secours, et il n’est pas sans intérêt, pour l’histoire flamande, de voir, dix années avant le grand mouvement qui a entraîné en Asie les populations de l’Europe, 500 cavaliers envoyés par Robert à la défense de Nicomédie contre les entreprises du sultan de Nicée. Le comte, de retour dans ses États, mourut en 1098, à l’âge de quatre-vingts ans, et fut inhumé dans l’église de Cassel, qu’il avait jadis fondée, après sa première victoire.

    Son fils Robert II lui succéda ; compagnon de Godefroy de Bouillon, il prit une part active à la première croisade et fut le dernier des souverains de Flandre qui se qualifia de marquis ; ses successeurs ne prirent plus que le titre de comte. Baudouin, fils de Robert H et son successeur, dut à sa justice sévère le surnom de : à la Hache.

    Baudouin à la Hache offrit un asile à Guillaume Cliton, fils de Robert le Hiérosolymitain, que son frère Henri ler d’Angleterre avait dépouillé de son duché de Normandie ; ayant déclaré la guerre au prince anglais, il fut blessé à la tète au siège de la ville d’Eu et mourut en 1119, tant des suites de sa blessure que de celles de son incontinence.

    Ainsi que l’avait prédit la femme mystérieuse qui avait jadis apparu aux messagers de son aïeul, la ligne masculine des comtes de Flandre s’interrompit avec lui. Il avait fait reconnaître comme son successeur au comté Charles de Danemark, fils d’une soeur de Robert le Frison. Celui-ci éprouva au début de son règne une grande opposition ; mais il sut par ses qualités, qui lui valurent le nom de Charles le Lion, pacifier la Flandre et rétablir l’ordre.

    Sa modestie lui fit refuser la couronne impériale d’Occident et celle de Jérusalem ; mais une conspiration, à la tête de laquelle était le prévôt Bertulphe, s’organisa contre lui et, en 1127, il fut assassiné dans l’église Saint-Donat de Bruges. Le roi de France, Louis VI le Gros, intervint alors dans les affaires du comté et imposa aux Flamands Guillaume Cliton, fils de Robert de Normandie ; mais ce malheureux prince ne put se maintenir en Flandre au delà d’une année.

    A sa mort, en 1128, il fut remplacé par Thierry d’Alsace , qui conserva le comté jusqu’en 1168 et, après lui, le laissa à Philippe d’Alsace, qui régna sur les Flamands jusqu’en 1191, époque à laquelle il mourut au siège de Saint-Jean-d’Acre. Ce prince ne laissait pas d’héritier. Le comté de Flandre fut alors dévolu à Baudouin de Hainaut, surnommé le Courageux, descendant direct de Baudouin, comte de Flandre.

    Ce dernier étant mort en 1195, il laissa la couronne comtale à son fils, Baudouin IX. Ce fut lui qui fut élevé au trône de Constantinople en 1204, à la suite de la quatrième croisade, et qui périt, en 1205, dans une bataille sanglante contre les Bulgares. Sa fille Jeanne avait épousé Ferrand, fils du roi de Portugal qui, pris à la bataille de Bouvines (1214), fut enfermé par Philippe-Auguste dans la tour du Louvre.

    Impérieuse et absolue, Jeanne gouverna le comté après avoir vainement essayé de racheter son mari. Jeanne passait dans le pays pour une mauvaise fille, et beaucoup la disaient parricide ; un vieillard aveugle s’était présenté en Flandre prétendant être le comte Baudouin, échappé aux Bulgares ; elle le fit mettre en croix, et la rumeur populaire disait que c’était son père lui-même que Jeanne avait fait périr de ce supplice infâme.

    A la mort de la comtesse qui ne laissait d’enfants ni de Ferrand, ni d’un second mari, Thomas de Savoie, son héritage passa à sa sœur Marguerite, puis au fils de celle-ci, Gui de Dampierre (1280). La guerre, commencée par Jeanne et Ferrand contre la France, s’était continuée sous leurs descendants avec les successeurs de Philippe-Auguste ; les soulèvements intérieurs compliquèrent les difficultés de ce règne ; une partie de la Flandre, Gand, Bruges, Ypres, plus industrieuses que Lille, plus heureuses que Cambrai qui s’était soulevée, mais en vain, pour obtenir les franchises communales, se révoltent. Philippe le Bel envahit le comté avec une armée puissante et s’empare de tous les domaines de Gui qu’il retient lui-même prisonnier.

    Le tisserand Keninck et le boucher Breydel soulèvent les Flamands, si jaloux de leur indépendance. Ceux-ci anéantissent à Courtrai une armée française, commandée par Robert d’Artois, cousin du roi de France (1302). Mais ils furent battus deux ans plus tard à Mons-en-Puelle (Mons-en-Pévèle) et laissèrent cette fois 14 000 des leurs sur le champ de bataille. Gui de Dampierre mourut au château de Compiègne. Pour obtenir la liberté, son fils Robert de Béthune s’engagea, par le traité de Paris (1320), à abandonner à la France Lille, Douai et Orchies.

    Les communes industrieuses et amies de la liberté se soulevèrent contre le petit-fils de ce comte, Louis de Nevers ou de Crécy, qui appela à son secours Philippe de Valois Philippe fut vainqueur à Cassel, mais cette victoire lui coûta cher. De ce moment commença la haine irréconciliable de la Flandre contre la France, les insurrections sans fin contre les seigneurs que cette dernière prétendait maintenir et l’alliance avec l’Angleterre qui fut d’un si grand poids dans la première moitié de la guerre de Cent ans.

    Mais nous n’avons pas à nous arrêter sur cette histoire, qui concerne non la Flandre française et notre département du Nord, mais les Flandres de Belgique, si fières de leurs libertés et de leurs privilèges, et les deux Artevelde et Pierre du Bois et tant d’autres, dont les noms, illustrés par le courage et la persévérance, se perdent dans le grand nombre de noms glorieux des valeureux enfants des Flandres. La partie de son comté que retint Louis de Crécy fut transmise par lui à son fils, Louis de Male, qui donna sa fille en mariage à Philippe le Hardi, dernier fils de Jean le Bon, et le comté de Flandre passa de la sorte dans la maison de Bourgogne, en 1383.

    Ainsi, en donnant, si malheureusement, le beau duché de Bourgogne à l’un de ses fils, Jean, roi de France, nuisait deux fois à la couronne : il aliénait l’un des plus riches duchés et empêchait la réunion de la Flandre. Louis XI, bien qu’habile politique, perdit aussi l’occasion de réunir la Flandre, en faisant épouser la princesse Marie, fille de Charles le Téméraire, au dauphin Charles VIII.

    La fille du duc de Bourgogne épousa Maximilien, archiduc d’Autriche. Leur fils, Philippe le Beau, marié à Jeanne, infante d’Espagne et héritière de Ferdinand le Catholique et de la reine Isabelle, laissa la Flandre et les Pays-Bas à son fils Charles-Quint, qui porta longtemps le nom de Charles de Luxembourg. La monarchie espagnole, unie à la maison d’Autriche et longtemps ennemie irréconciliable de la France, entourait ainsi sa rivale au nord comme au midi, et la province de Flandre facilitait une invasion sur le territoire français.

    François Ier, battu à Pavie, fut contraint par le traité de Madrid (1525) de renoncer à la souveraineté du comté de Flandre. Les Espagnols conservèrent cette province pendant plus d’un siècle, et c’est durant cette longue domination que s’y forma ce mélange singulier, dont on retrouve encore des traces aujourd’hui, des usages espagnols, du caractère et de la physionomie de cette contrée, avec les mœurs des Flamands, et par suite duquel il arrive souvent que, parmi ces blonds enfants du Nord, on rencontre des visages dont le type et la couleur accusent une origine méridionale.

    Richelieu comprit l’importance de la possession de la Flandre pour les frontières françaises lorsqu’en 1629 une invasion des Espagnols menaça Paris et fit lever l’armée dite des Portes cochères, six ans après, il conclut avec les Hollandais un traité de partage des Pays-Bas et envoya au secours des protestants une armée de 15 à 20 000 hommes.

    Cette armée n’eut aucun succès . mal conduite, elle échoua devant Louvain et périt en partie, dans ses quartiers, de maladie et de misère Plus heureux, Mazarin s’empara d’une partie du Hainaut. Cette province, le Limbourg et le Brabant donnèrent naissance à la guerre dite de Dévolution, par laquelle Louis XIV réclamait, à la mort de Philippe IV, roi d’Espagne, ces contrées du chef de sa femme Marie-Thérèse.

    Le traité d’Aix-la-Chapelle (1668) lui en assura une partie. Dans la guerre qui suivit, et que termina le traité de Nimègue, le roi conquit une partie des Pays-Bas et établit un conseil souverain à Tournai. Désirant s’attacher les populations par des privilèges, il érigea ce conseil souverain en parlement, par édit du mois de février 1686 ; mais Tournai ayant été prise par les puissances coalisées contre la France, dans la guerre de la succession d’Espagne, le parlement fut transféré à Cambrai. Au traité d’Utrecht (1713), le siège de ce parlement fut transporté à Douai, et il y resta jusqu’à la Révolution.

    Vers la fin de la guerre de la succession d’Espagne, la Flandre était redevenue le théâtre de la guerre. Le 11 juillet 1708, l’armée française avait été mise en déroute à Oudenarde, au passage de l’Escaut. Ce fut, à vrai dire, plutôt une affaire d’avant-garde qu’une bataille ; elle nous avait coûté à peine 1 500 hommes.

    Toutefois, malgré l’avis de Vendôme, le duc de Bourgogne, que Louis XIV avait mis à la tète des troupes, ordonna la retraite ; celle-ci commença et fut désastreuse. « Les régiments allaient à l’aventure, dit Victor Duruy, sans ordre, sans chefs ; l’ennemi survint, qui tua ou prit plus de 10 000 hommes. Gand, Bruges se rendirent. Lille même capitula, malgré l’héroïque défense de Boufflers, » qui tint 72 jours dans la ville et qui se défendit encore 47 jours dans la citadelle. Aussi, le prince Eugène, plein d’admiration, lui laissa-t-il rédiger les articles de la capitulation tels qu’il les voulut.

    La France était ouverte aux alliés ; un parti de hollandais osa même s’aventurer jusqu’à Versailles et enleva sur le pont de Sèvres le premier écuyer du roi, qu’on prit pour le dauphin. Le terrible hiver de 1709 accrut nos malheurs. Louis XIV demanda la paix et ne put l’obtenir, il fit alors un touchant appel au patriotisme de la nation. Cet appel fut entendu, et, à la bataille de Malplaquet, Villars put opposer aux ennemis, qui comptaient 120 000 hommes, 90 000 combattants et 80 pièces d’artillerie.

    Toutefois, notre armée dut reculer entre Le Quesnoy et Valenciennes, et on compta pour une victoire l’honneur de n’avoir perdu que le champ de bataille (1709). La victoire de Villaviciosa, remportée par Vendôme en Espagne, amena le congrès d’Utrecht, auquel l’empereur d’Allemagne refusa de prendre part, ainsi que les délégués de l’Empire. La guerre continua donc de ce côté ; mais la coalition était désagrégée. Le prince Eugène, à la tête de 100 000 hommes, s’était emparé du Quesnoy ; il occupait Bouchain et assiégeait Landrecies. « Il appelait très justement ses lignes, dit un historien, le chemin de Paris ; car, Landrecies tombé, il ne voyait plus de place forte entre Paris et son armée. »

    L’alarme se répandit dans le pays. En ce péril extrême, le roi dit à Villars : « La confiance que j’ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l’État. Je connais votre zèle et la force de mes troupes ; mais enfin la fortune peut leur être contraire. Si ce malheur arrivait, je compte aller à Péronne et à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j’aurai de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l’État. »

    Une imprudence du prince Eugène et l’heureuse audace de Villars sauvent la France : les Impériaux sont battus à Denain ; Landrecies est délivré ; Douai Marchiennes, Bouchain, Le Quesnoy sont repris ; nos frontières sont dégagées. Cette mémorable victoire de Denain amena la conclusion du traité d’Utrecht (1713) entre la France, l’Espagne, l’Angleterre, la Hollande, la Savoie et le Portugal ; celui de Rastadt (1714), entre la France et l’empereur ; celui de Bade (1714), entre la France et l’Empire. Le traité de Rastadt, en restituant les Pays-Bas à la Hollande, laissa à la France d’une manière définitive l’Artois, la Flandre wallonne et le Hainaut.

    Au mois d’avril 1792, lorsque Louis XVI, ou plutôt l’Assemblée législative, eut déclaré la guerre à l’Autriche, les armées françaises se réunirent en Flandre, afin d’exécuter le plan de Dumouriez et de La Fayette, qui consistait, en se portant sur Namur et la Meuse jusqu’à Liège, à se rendre maîtres des Pays-Bas, à révolutionner la Belgique, envoyant ainsi aux souverains la liberté puisqu’ils avaient envoyé la guerre.

    Mais les premières opérations, qui eurent en partie pour théâtre la Flandre française, ne furent pas heureuses : le lieutenant général Biron était parti de Valenciennes pour Mons à la tête de 10 000 hommes ; ses troupes, saisies à Quiévrain d’une terreur panique, s’enfuirent et laissèrent prendre par les ennemis le camp et les effets militaires.

    En même temps, le général Dillon était massacré à Lille avec quelques-uns de ses officiers par les habitants, qui les accusaient de trahison. Après les événements politiques du 10 août et le départ de La Fayette, les trois corps d’armée formant 30 000 hommes, qui se trouvaient réunis à Maulde, Maubeuge et Lille, eussent été insuffisants pour défendre la frontière septentrionale, si Dumouriez n’eût pris lui-même le commandement de l’armée, abandonné par la La Fayette, et n’eût, par la victoire de Valmy, sauvé la France d’une première invasion.

    Bientôt, le duc de Saxe-Teschen vint mettre le siège devant la ville de Lille (octobre 1792) ; mais il fut obligé de se retirer honteusement, après les cruautés d’un bombardement inutile. L’héroïsme que les Lillois avaient déployé en cette occasion fut publié par toute la France, et redoubla l’enthousiasme qu’inspiraient alors les luttes gigantesques d’une seule nation contre toutes pour sa liberté.

    Les opérations qui précédèrent la bataille de Jemmapes (6 novembre 1792) se passèrent en Flandre, et cette province ne fut pas en danger d’être envahie, tant que Du-mouriez conduisit la guerre. Mais, après la défection de ce général, les Français perdirent Landrecies, Le Quesnoy, Condé et Valenciennes, qui furent incorporés à la Belgique. Cependant, les Anglais et les Hollandais investirent Dunkerque ; les victoires d’Ypres et d’Hondschoote sauvèrent celte place et rendirent à la France celles qu’elle avait perdues. Pichegru occupa les Flandres et le Brabant, et termina cette glorieuse campagne par l’occupation complète des provinces bataves.

    Sous le premier Empire, la Flandre cessa d’être le théâtre de la guerre. Elle avait accueilli avec peu d’empressement les idées révolutionnaires, sans toutefois y opposer une résistance ouverte comme Lyon ou la Vendée ; mais elle avait fourni d’excellents soldats et continua à apporter aux armées de Napoléon un de ses meilleurs contingents en hommes et en officiers.

    En 1814, ses places ouvertes furent occupées sans coup férir, et les villes fortes furent assiégées. Aux Cent-Jours, la Flandre vit une partie des préparatifs de la courte guerre dont Waterloo fut le triste dénouement ; pendant que Napoléon Ier, concentrait ses troupes dans la Flandre , les Prussiens et les Anglais formaient des camps dans le Brabant et le Hainaut. La France perdit, au second traité de Paris, quelques districts et forteresses, qui furent réunis au nouveau royaume des Pays-Bas.

    De 1815 à 1818, le département du Nord subit l’occupation des armées étrangères. Après une ère de prospérité due à l’active industrie de ses habitants et à ses inépuisables richesses, ses campagnes retentirent de nouveau, en 1870, du clairon des armées allemandes ; le général Bourbaki et après lui le général Faidherbe furent chargés d’organiser la défense dans le Nord. Le général Faidherbe, enfant du département (il est né à Lille), eut bientôt levé, armé, exercé une armée de 20 000 hommes qui, appuyée sur les places fortes de Lille, de Douai, de Valenciennes, etc., put enfin prendre l’offensive.

    A la bataille de Pont-Noyelles, cette jeune armée garda victorieusement toutes ses positions ; à la bataille de Bapaume (2 janvier 1871), elle enleva les positions de l’ennemi ; mais, affaiblie par ses succès eux-mêmes, elle dut pour se refaire aller chercher ses cantonnements à 6 kilomètres en arrière.

    Pendant ce temps l’ennemi recevait de nombreux renforts ; quoique privé de cavalerie, le général Faidherbe voulut reprendre l’offensive ; cette fois, la fortune des armes trahit sous les murs de Saint-Quentin le courage et le patriotisme de l’armée du Nord et de son général (19 janvier 1871) ; l’armée du général Faidherbe s’était mise en retraite vers Cambrai, Valenciennes, Douai, Arras et Lille ; elle chantait encore dans ses étapes forcées Mourir pour la Patrie ! tandis que d’autres soldats, montrant leurs rangs clairsemés, disaient avec un juste orgueil : Voilà ce qui reste des chasseurs à pied !

    Quelques jours après, le département du Nord était envahi, occupé, réquisitionné par les armées allemandes, et cette occupation se soldait pour lui par 1 918 885 fr. 18 c. de pertes. L’armée du Nord et le général Faidherbe avaient bien mérité de la patrie ; leurs efforts avaient réussi à retarder l’occupation du département du Nord et aussi à empêcher l’ennemi de se rendre maître du Havre et d’une partie de la haute Normandie.

     

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