• Histoire du département de la Seine-Maritime
    (Région Haute-Normandie)
     
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    Le territoire que comprend aujourd’hui le département de la Seine-Maritime était habité, àl’époque de la conquête des Gaules, par deux populations distinctes : les Véliocasses, dont la capitale était Rotomagus (Rouen), et les Calètes, qui occupaient la partie nord-ouest du département (ancien pays de Caux).

    Calelum, capitale de ces derniers, prit, en l’honneur de Jules César, le nom de Juliobona(aujourd’hui Lillebonne). Colonisé par les Romains, qui y bâtirent des villes et y creusèrent des ports, compris dans la seconde Lyonnaise, ce peuple reçut, dès le IIIe siècle, la foi chrétienne qui lui fut apportée par saint Nicaise, disciple de saint Denis. Après avoir vécu tranquille sous la domination romaine, il se révolta, ainsi que l’Armorique (Bretagne), en l’an 408 ; les contrées insurgées se constituèrent en république et furent gouvernées par des magistrats élus jusqu’à la conquête du pays par Clovis. Pendant cette première période de notre histoire, la Normandie fait partie de la Neustrie, qui comprenait tout le territoire occidental de la France, entre la Bretagne, la Bourgogne et l’Austrasie.

    Au milieu des querelles sanglantes qui remplissent l’histoire des successeurs de Clovis, la Neustrie eut sa part de crimes et de calamités. Sigebert, roi d’Austrasie, excité par sa femme Brunehaut, enlève à son frère Chilpéric la plus grande partie de son royaume, Rouen et la Neustrie. Chilpéric est contraint de se réfugier dans Tournay ; désespéré, il semble attendre, dans une sorte d’impassibilité farouche, que sa ruine se consomme ; mais, moins prompte à se décourager, sa femme Frédégonde fait venir deux jeunes guerriers francs ; elle leur peint les malheurs de la famille royale, les attendrit, les anime encore en leur faisant boire des liqueurs enivrantes, et leur fait jurer de tuer Sigebert. Les deux guerriers partent pour la Neustrie, se présentent devant Sigebert le poignardent et tombent eux-mêmes percés de coups.

    Délivré de son frère, Chilpéric rentre vainqueur à Paris ; il y trouve la reine Brunehaut, qu’il exilé à Rouen. Mais la veuve de Sigebert avait réussi à inspirer une passion violente au fils même de Chilpéric, Mérovée. Celui-ci s’échappe, va la rejoindre à Rouen, l’épouse et fait bénir cette union par l’évêque de Rouen, Prétextat, qui, parrain du jeune prince, lui portait une affection paternelle. Furieux, Chilpéric atteint les coupables, les sépare ; Brunehaut retourne en Austrasie ; quant à Mérovée, enfermé dans un monastère, il réussit à s’évader et erre quelque temps d’asile en asile. Enfin, se voyant près de tomber entre les mains de sa marâtre Frédégonde et de son père animé par elle, il se fait donner la mort par un de ses amis.

    Cependant l’affection que l’évêque de Rouen avait témoignée à son pupille avait profondément irrité Chilpéric et Frédégonde. Prétextat est exilé à Jersey ; une des créatures de Frédégonde, Mésantius, est promu à sa place à la dignité épiscopale ; quelques années après, Chilpéric meurt, et Prétextat est rétabli. Frédégonde, outrée de fureur, fait assassiner le vieil évêque au pied des autels, pendant le service divin, par un serf de l’Église de Rouen. La mémoire de Prétextat resta chère au peuple de Rouen et l’Église l’honore comme un saint.

    Mésantius remonte sur le siège épiscopal, toujours en butte à la haine et au mépris des Neustriens. La chaire épiscopale fut, après lui., occupée par deux saints, saint Romain et saint Ouen, dont l’ardente piété réussit à détruire, dans ces contrées, les derniers vestiges du paganisme.

    Saint Ouen fonda les deux fameuses abbayes de Saint-Wandrille et de Jumièges et s’efforça de propager l’étude des lettres chrétiennes ; mais, après lui, la Neustrie, abandonnée aux exactions des seigneurs, aux invasions des pirates du Nord, ne respira un moment que sous le règne de Charlemagne. L’anarchie sanglante qui désola l’empire des Francs après la mort du grand empereur allait la livrer de nouveau aux envahissements des hommes du Nord, aux Northamans ou Normands, qui devaient lui donner sa dénomination définitive.

    Le sol antique de la Gaule avait été envahi par des races barbares, d’origine et de mœurs diverses ; mais les invasions des Normands eurent, pour la France, un caractère étrange et inattendu. Dans son Histoire de la conquête de l’Angleterre, Augustin Thierry rapporte que « les vikings normands faisaient un genre de guerre tout nouveau et qui aurait déconcerté les mesures les mieux prises contre une agression ordinaire. Leurs flottes de bateaux à rames et à voiles entraient par l’embouchure des fleuves et les remontaient souvent jusqu’à leur source, jetant alternativement, sur les deux rives, des bandes de pillards intrépides et disciplinés. Lorsqu’un pont ou quelque autre obstacle arrêtait cette navigation, les équipages tiraient leurs navires à sec, les démontaient et les charriaient jusqu’à ce qu’ils eussent dépassé l’obstacle.

    « Des fleuves, ils passaient dans les rivières, et puis d’une rivière dans l’autre, s’emparant de toutes les grandes îles, qu’ils fortifiaient pour en faire leurs quartiers d’hiver et y déposer, sous des cabanes rangées en files, leur butin et leurs captifs. Attaquant ainsi à l’improviste, et, lorsqu’ils étaient prévenus, faisant retraite avec une extrême facilité, ils parvinrent à dévaster des contrées entières, au point que, selon l’expression des contemporains, on n’y entendait plus un chien aboyer. Les châteaux et les lieux forts étaient le seul refuge contre eux ; mais, à cette première époque de leurs irruptions, il y en avait peu, et les murs mêmes des anciennes villes romaines tombaient en ruine.

    « Pendant que les riches seigneurs de terres flanquaient leurs manoirs de tours crénelées et les entouraient de fossés profonds, les habitants du plat pays émigraient en masse de leurs villages, et allaient à la forêt voisine camper sous des huttes défendues par des abatis et des palissades. Mal protégés par les rois, les ducs et les comtes du pays, qui souvent traitaient avec l’ennemi pour eux seuls et aux dépens des pauvres, les paysans s’animaient quelquefois d’une bravoure désespérée, et, avec de simples bâtons, ils affrontaient les haches des Normands.

    « D’autres fois, voyant toute résistance inutile, abattus et démoralisés, ils renonçaient à leur baptême pour détourner la fureur des païens, et, en signe de leur initiation au culte des dieux du Nord, ils mangeaient de la chair d’un cheval immolé en sacrifice. Cette apostasie ne fut point rare dans les lieux les plus exposés au débarquement des pirates ; leurs bandes mêmes se recrutèrent de gens qui avaient tout perdu par leurs ravages ; et d’anciens historiens assurent que le fameux roi de mer Hastings était fils d’un laboureur des environs de Troyes. »

    Brûlée une première fois, en 841, par ces pirates, qui remontaient le cours de la Seine, pillant et ravageant tous les riverains, Rouen les voit s’établir dans ses murs en 845, puis se retirer. Mais, après ces courses rapides, vint la grande invasion, celle de 896. Roll ou Rollon, banni de la Norvège ; sa patrie, réunit autour de lui de hardis compagnons résolus à suivre tous les hasards de sa fortune.

    Avec une flotte nombreuse, il entre dans la Seine, qu’il remonte jusqu’à Jumièges, a cinq lieues de Rouen. Aucune armée ne se présente pour leur disputer l’entrée du pays. Le prince qui régnait alors était Charles le Simple, faible d’esprit et de cœur. Au milieu de l’épouvante générale, seul l’archevêque de Rouen ose ne pas désespérer du salut de la ville : il se rend au camp des Normands et offre à Rollon l’entrée de Rouen, à la condition qu’il ne sera fait aucun mal aux habitants. Rollon accepte ; Rouen devient sa place d’armes, le centre de ses entreprises.

    Après en avoir pris possession, il remonte la Seine jusqu’à l’embouchure de l’Eure, et là, établis dans un camp fortifié, les Normands attendent l’arrivée de l’armée que Charles réunissait enfin contre eux. Dans cette armée se trouvait un païen converti, le Norvégien Hastings ; connaissant l’énergie sauvage de ses anciens compatriotes, il donne le conseil de ne point tenter de forcer leurs retranchements : « Voilà un conseil de traître, » s’écrie un seigneur français. Hastings, indigné, quitte aussitôt le camp. La bataille s’engage ; les Normands sont vainqueurs, et le duc de France, chef de l’armée française, Regnauld, périt de la main d’un pêcheur de Rouen, qui avait suivi l’armée des envahisseurs.

    Rollon poursuit sa marche victorieuse jusqu’à Paris, qu’il assiège inutilement. Forcé de reculer, il se rabat sur Bayeux, dont le comte est tué ; la beauté de la fille du comte, Popa, touche le coeur du chef normand, qui l’épouse. Après avoir pris Évreux, Rollon échoue devant Chartres. Néanmoins, la terreur que les Normands inspirent est si grande, que le cri général impose à Charles le Simple la nécessité de traiter avec ces pirates. La paix est conclue à Saint-Clair-sur-Epte, en 912. Rollon et ses principaux compagnons consentent à embrasser la foi chrétienne, à condition qu’on leur cédera les contrées maritimes, avec Rouen et ses dépendances.

    On raconte qu’après la cérémonie, où Rollon jura foi et hommage au roi de France, on voulut exiger de lui qu’il s’agenouillât, selon l’usage, devant le roi et lui baisât le pied. « Jamais je ne m’agenouillerai devant un homme, » dit Rollon ; puis, les seigneurs français insistant, le Normand fit signe à un de ses gens de venir baiser à sa place le pied du roi. Le soldat se baisse, saisit le pied, puis, le relevant vivement comme s’il eût voulu le porter a sa bouche, jeta le roi à la renverse, aux grands éclats de rire de tous ses compagnons.

    Dès lors, l’histoire des envahisseurs devint l’histoire même du pays auquel ils ont donné leur nom. Ils se partagèrent le pays ; les anciens propriétaires furent dépossédés ou contraints de tenir leurs domaines à ferme ou en vasselage ; mais le calme dont jouit enfin le pays, sous la domination ferme et intelligente de Rollon, le dédommagea un peu des malheurs de sa condition nouvelle ; en quelques années, les terres furent défrichées ; les villes, les églises, les monastères et les châteaux sortirent de leurs ruines. Longtemps après la mort de Rollon, le nom de ce chef de pirates resta célèbre en Normandie, comme celui de l’ennemi le plus acharné des larrons et du plus grand justicier de son siècle.

    Guillaume Ier, fils de Rollon, recula les limites de son duché, vainquit une armée de rebelles normands, aux portes mêmes de Rouen, dans une prairie qui a conservé depuis le nom de pré de la Bataille, et mourut assassiné par trahison, dans une conférence où l’avait attiré Arnould, comte de Flandre. Ce duc, ainsi que ses successeurs, Richard Ier et Richard II, se distingua par une vive piété et par sa libéralité envers l’Église ; les moines normands, seuls historiens de cette époque, en ont récompensé ces princes par les éloges les plus magnifiques.

    Sous Richard II, les paysans, écrasés d’impôts, tourmentés par les nouveaux dominateurs, formèrent un vaste complot pour secouer le joug de leurs tyrans. Ils choisirent des délégués qui se réunissaient en une assemblée générale et communiquaient ensuite à chaque village le résultat des délibérations. Raoul, oncle de Richard Il encore enfant, fut informé de ces assemblées secrètes et du lieu où elles se tenaient : il fond avec ses chevaliers sur ces paysans sans armes ; les supplices les plus atroces furent infligés à ces malheureux, ainsi qu’a tous ceux qui avaient comme eux nourri l’espoir de reconquérir leur liberté.

    Sous Richard III et son frère Robert le Diable, l’histoire intérieure de la Normandie ne présente rien de remarquable ; mais c’est à cette époque que des aventuriers normands, sous la conduite des fils de Tancrède de Hauteville, étonnèrent le midi de l’Europe par l’éclat de leurs faits d’armes, et conquirent Naples et la Sicile.

    Les habitudes et le caractère des Normands, à cette époque héroïque de leur histoire, ont été dépeints par Michelet dans son Histoire de France. Pour lui, les historiens de la conquête d’Angleterre et de Sicile se sont plu à représenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des héros de chevalerie. En Italie, un d’eux tue d’un coup de poing le cheval de l’envoyé grec. En Sicile, Roger, combattant cinquante mille fantassins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle.

    Les ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d’Hastings se montrent peu marins et fort effrayés des tempêtes de l’Adriatique. Mélange d’audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des prêtres (au moins pour commencer) ; ils firent leur fortune par l’Église et malgré l’Église. La lance y fit, mais aussi la lance de Judas, comme parle Dante. Le héros de cette race, c’est Robert l’Avisé (Guiscard, Wise).

    La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu’ils pussent butiner grand’chose les uns sur les autres. Il leur fallut donc aller, comme ils disaient, gaaignantpar l’Europe. Mais l’Europe féodale, hérissée de châteaux, n’était pas au XIe siècle facile à parcourir. Ce n’était plus le temps où les petits chevaux des Hongrois galopaient jusqu’au Tibre, jusqu’à la Provence.

    Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour ; à chaque défilé on voyait descendre de la montagne quelque homme d’armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille ; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l’homme par-dessus. Il n’y avait donc pas beaucoup à gaaigner en voyageant ainsi.

    Nos Normands s’y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et de coquilles ; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût voulu les arrêter ils auraient répondu doucement, avec leur accent traînant et nasillard, qu’ils étaient de pauvres pèlerins, qu’ils s’en allaient au Mont-Cassin, au saint sépulcre, à Saint-Jacques de Compostelle ; on respectait d’ordinaire une dévotion si bien armée. Le fait est qu’ils aimaient ces lointains pèlerinages : il n’y avait pas d’autre moyen d’échapper à l’ennui du manoir. Et puis c’étaient des routes fréquentées ; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et l’absolution au bout du voyage.

    Tout au moins, comme ces pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut. Le meilleur négoce était celui des reliques : on rapportait une dent de saint Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s’en défaire à grand profit ; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son église, quelque prince prudent qui n’était pas fâché à tout événement d’avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

    Le successeur de Robert le Diable, son bâtard Guillaume, allait illustrer le nom normand par la conquête de l’Angleterre. Il appuyait ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne sur un testament que le feu roi des Anglo-Saxons, Édouard, aurait fait en sa faveur ; sur le don que le pape Alexandre Il faisait de ce royaume aux Normands, fils si dévoués de l’Église ; enfin, sur une nombreuse armée, composée d’aventuriers de toutes nations, qu’attirait l’espoir du pillage et des conquêtes. La victoire d’Hastings (1066) leur livra l’Angleterre. Le roi des Anglo-Saxons, l’intrépide Harold, y fut tué. Guillaume le Conquérant imposa les lois et la langue normandes à son nouveau royaume, qu’il partagea en fiefs au profit de ses compagnons.

    Guillaume, depuis cette conquête, séjourna alternativement en Normandie, où il eut à réprimer la rébellion de son fils Robert, appuyée par de nombreux mécontents, et en Angleterre, où l’appelaient des révoltes continuelles, excitées par la tyrannie sanguinaire des nouveaux conquérants.

    Ces atrocités contribuèrent à enrichir le clergé de Normandie. Les seigneurs de Normandie se sentaient parfois des remords en songeant aux crimes de toute sorte qu’ils avaient commis en Angleterre ; les évêques décidèrent qu’ils devaient s’en délivrer par la pénitence ou par des aumônes faites aux églises : les conquérants, enrichis par le pillage et les massacres, préférèrent en général ce dernier genre d’absolution. C’est de cette époque que date la construction des plus riches églises de Normandie.

    Les États de Guillaume le Conquérant furent, à sa mort, partagés entre ses trois fils : Robert Courte-Heuse eut la Normandie ; Guillaume le Roux, l’Angleterre, et Henri le comté de Mortain. C’est ici que finit l’époque héroïque de la Normandie. Robert Courte-Heuse, prince faible et débauché, vit son pouvoir souvent menacé par la révolte de ses vassaux. En 1096, il partit pour la croisade.

    L’un de ses frères, Guillaume le Roux étant mort, le troisième fils du Conquérant, Henri Beau-Clerc, profita de l’absence de son frère aîné pour s’emparer de la couronne d’Angleterre et du duché de Normandie ; Robert Courte-Heuse, a son retour, ayant tenté de reconquérir par les armes ce que l’usurpation lui avait enlevé, fut fait prisonnier par son frère, qui l’enferma dans un château du pays de Galles, après lui avoir crevé les yeux. Robert languit pendant trente ans dans cette prison, se consolant de sa captivité en composant des poésies, dont quelques-unes nous ont été conservées.

    Henri Beau-Clerc réprima énergiquement l’insolence de ses vassaux. Ceux-ci lui suscitèrent un compétiteur dans la personne du jeune fils de Robert Courte-Heuse, Guillaume Clyton, et appelèrent à leur aide le roi de France, Louis le Gros. Mais Henri vainquit ces confédérés à Brenneville, ou plutôt Brémule (1119), bataille peu sanglante d’ailleurs, s’il est vrai qu’il n’y périt que trois hommes. Après avoir imposé au roi de France un traité désavantageux, Henri mourut ; laissant une fille, Mathilde, mariée à Geoffroy Piantagenet, comte d’Anjou. La discorde et la guerre continuèrent de désoler la Normandie.

    Cependant les premières communes de Normandie datent de cette époque ; au milieu de ces dissensions rivales, les divers compétiteurs cherchaient à s’attacher par des concessions et des franchises les bourgeois, qui commençaient à s’enrichir par le commerce et l’industrie ; Geoffroy et Henri Plantagenet, qui lui succéda, abolirent en Normandie les charges les plus onéreuses, fruits amers de la conquête, et accordèrent des privilèges importants aux bourgeois de Rouen et de la ville d’Eu.

    Cette époque est celle de la plus grande puissance des Normands et l’origine des longues guerres de l’Angleterre et de la France. Éléonore de Guyenne, fille du comte de Poitiers et d’Aquitaine, avait épousé le roi de France, Louis VII ; un divorce les sépara en 1150, et, la même année, Éléonore épousait Henri Plantagenet, duc d’Anjou et de Normandie, bientôt roi d’Angleterre sous le nom de Henri II ; elle lui apportait en dot toute la France occidentale, de Nantes aux Pyrénées.

    Maître en France d’un territoire beaucoup plus étendu que celui du roi, possédant une étendue de pays qui correspondait à quarante-sept de nos départements actuels, tandis que Louis VII n’en possédait pas vingt, Henri II vit bientôt sa puissance ébranlée par sa lutte avec l’archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, qu’il fit assassiner, et par la révolte de ses fils appuyés par le roi de France. Il mourut, laissant sa couronne à son fils Richard Coeur de Lion ; celui-ci avait eu, dans le roi dé France Philippe-Auguste, un ami dévoué et fidèle.

    Pendant la croisade qu’ils entreprirent ensemble, ils ne tardèrent pas à se brouiller. Laissant le chevaleresque roi d’Angleterre étonner la Palestine par ses exploits et révolter par son orgueil les princes ses compagnons, Philippe, revenu en France, excita Jean sans Terre, frère de Richard, à s’emparer du trône d’Angleterre. Richard, longtemps captif en Autriche, ne put revenir qu’après avoir payé une. rançon énorme. Il réduisit aisément ses vassaux révoltés ; mais il mourut bientôt, atteint d’une flèche au siège de Châlus, petit château du Limousin (1199).

    Son frère et successeur, Jean sans Terre, fait prisonnier a Mirebeau Arthur de Bretagne, fils de son frère aîné, Geoffroy, qui faisait valoir ses droits à la couronne anglo-normande. Il l’enferme dans le château de Rouen, puis le fait assassiner et jeter dans la Seine. Philippe profite avidement du crime de Jean sans Terre et de l’horreur que ses perfidies et ses cruautés inspiraient aux Normands. Il le fait citer devant le tribunal des pairs, pour répondre du meurtre d’Arthur et, sur son refus de comparaître, fait confisquer les provinces que Jean possédait en France. La Normandie fut ainsi réunie à la couronne de France (1204).

    A dater de cette époque, l’histoire de cette province se confond avec celle de la France. Philippe-Auguste assure son autorité en Normandie, en achetant la plupart des fiefs importants et en confirmant les privilèges des communes. Sous l’avide Philippe le Bel, des impôts excessifs provoquèrent une révolte, bientôt étouffée.

    Louis le Hutin octroie à la province la charte dite Charte aux Normands, qui assurait aux Normands le droit de n’être jamais cités devant une autre juridiction que celle de leur province. Cette charte, longtemps respectée, ne fut abolie réellement que sous Louis XIV, et, s’il arrivait qu’une ordonnance royale en violât quelque disposition, on y ajoutait cette réserve expresse, qui rappelait l’existence du droit, lors même qu’il était violé : Nonobstant clameur de haro et charte normande.

    La Normandie fut constituée en duché apanager en faveur du fils aîné de Philippe de Valois ; ce fut Louis XI qui la réunit définitivement au domaine royal. Pendant la guerre de Cent ans, dont elle fut souvent le théâtre, la Normandie. fut dévastée par les Anglais, et l’épidémie célèbre connue sous le nom de peste noire réduisit de moitié le nombre de ses habitants. Depuis Louis XI, elle jouit pendant près d’un siècle d’une paix dont elle profita pour tourner son activité vers le commerce et les expéditions maritimes.

    François Ier encouragea l’esprit de découverte qui animait, au XVIe siècle, les marins normands, en fondant à l’embouchure de la Seine le port du Havre. Mais la province vit bientôt cette prospérité s’évanouir pendant les guerres de religion. Les protestants se rendirent maîtres de Rouen qui, reprise par les catholiques, fut livrée au pillage ; Le Havre resta deux ans au pouvoir des Anglais, et les supplices infligés aux huguenots, les massacres qui suivirent la Saint-Barthélemy portèrent la désolation et la ruine dans ce beau pays. Un statisticien du XVIe siècle calculait que la guerre civile avait enlevé à la Normandie plus de cent cinquante mille habitants.

    La Normandie fut le théâtre de la lutte entre Henri IV et la Ligue, dont les combats d’Arques et d’Ivry sont les épisodes les plus importants. Henri, maître du royaume, releva le commerce et la marine normande, qui prospéra de nouveau jusqu’à l’époque de nos désastres, à la fin du règne de Louis XIV. Sous ce prince, les états de Normandie, qui s’étaient longtemps maintenus, disparurent enfin ; mais si la province perdit quelques-uns de ses privilèges, la prospérité matérielle y gagna.

    Au XVIIIe siècle, la lutte du vieil esprit provincial contre l’unité française semble parfois se ranimer, sous Louis XV, au sein du parlement de Normandie ; et, dans les premiers temps de la Révolution, ce fut à Caen que s’organisa, en 1793, l’insurrection dirigée par les Girondins unis aux royalistes ; mais l’armée insurrectionnelle, conduite par Wimpfhu et le marquis de Puisaye, fut vaincue à Vernon, et la Normandie fut soumise à l’autorité de la Convention. Dès lors, malgré le voisinage de la Bretagne révoltée, elle resta tranquille, et ce fut a peine si la chouannerie réussit à troubler un moment quelques cantons de la basse Normandie.

    Sous Napoléon Ier, le génie commercial de la Normandie prit un nouvel essor. Jamais l’industrie et les productions n’y furent plus actives ni plus prospères ; mais, si elle n’eut pas a souffrir des invasions en 1814 et en 1815, elle paya son tribut à la guerre de 1870-1871.

    Dès le 1er novembre, un corps formé de 7 bataillons de mobiles, de 8 compagnies de francs-tireurs, de 2 escadrons de hussards, avec une batterie d’artillerie et quelques gardes nationaux mobilisés, fut chargé de couvrir, sur la rive droite de la Seine, Rouen et Le Havre, et ces troupes se déployèrent en avant de Rouen jusqu’à Gournay, Écouen et Les Andelys (Eure).

    Mais, le 4 décembre, les mobiles furent repoussés, à Buchy, par le huitième corps allemand qui venait de Metz ; ils rentrèrent à Rouen vers cinq heures du soir et y causèrent une violente émotion. La ville était ouverte, sans fortifications et dominée par de hautes collines qui rendaient, dans les conditions présentes, toute défense impossible. Le conseil municipal assemblé à la hâte délibéra, et il fut décidé que la ville ne serait pas défendue.

    Le 5 décembre, le général Briand, qui avait été antérieurement chargé de la défense de la place, voyant que l’on ne convoquait pas la garde nationale à l’approche de l’ennemi et que. les autorités étaient décidées à ne pas défendre la ville, se retira sur Le Havre, qui venait d’être fortifié par les soins du capitaine de vaisseau Mouchez, et Le Havre se trouva défendu par un corps d’environ 20 000 hommes.

    Après l’occupation de Rouen, les Allemands avaient établi leurs postes avancés sur toute la ligne qui s’étend entre les deux rives de la Seine, d’Elbeuf à La Bouille. Un corps de 1 500 Français entreprit de forcer les postes avancés de l’ennemi. L’action s’engagea près de Moulineaux, a 15 kilomètres au sud-ouest de Rouen ; l’ennemi en fut chassé et poursuivi jusqu’au Grand-Couronne. Il voulut le lendemain reprendre ses positions, mais fut chaudement reçu et définitivement repoussé. Les francs-tireurs du Calvados et les mobiles de l’Ardèche et des Landes eurent principalement l’honneur de ces deux journées.

    Le 1er et le 2 janvier, les Allemands se contentèrent de mettre quelques canons en batterie sur la route du Grand-Couronne a Elbeuf, et vers deux heures ils tirèrent plusieurs coups de feu sur Moulineaux ; mais, le 3 au soir, d’épaisses colonnes de Prussiens partirent de Rouen et se dirigèrent vers le Grand-Couronne, où ils firent halte et passèrent une partie de la nuit. Ils étaient 20 000 à 25 000 avec trente-six canons. Le lendemain, avant six heures du matin, une formidable fusillade éclata. C’étaient toutes les forces ennemies qui se ruaient sur la faible avant-garde française.

    Dans leur Géographie de la Seine-Inférieure, J. Bunel et A. Tougard rapportent que « les Prussiens étaient quinze contre un ; de plus, un brouillard extrêmement épais permit d’avancer sans être vu. Tout d’abord un détachement de quatre-vingts mobiles, qui n’avaient pris aucune mesure pour éviter une surprise, fut enveloppé et fait prisonnier. Les lourdes masses allemandes gravirent à grand’peine les flancs escarpés du Château-Robert. Sur la plate-forme du vieux donjon, une poignée d’hommes, soutenue de deux canons, foudroyait à bout portant les troupes allemandes qui montaient toujours et par un feu plongeant ouvrait de vastes trouées dans leurs rangs épais.

    « Mais quand ces braves gens eurent perdu douze des leurs et virent l’ennemi déborder de toutes parts sur le plateau, ils durent opérer leur retraite. Elle fut lente et protégée par une fusillade des mieux nourries. A dix heures, les Français manœuvraient au-dessus de La Bouille, à Saint-Ouen-de-Thiberville (Eure). Nos tirailleurs s’adossèrent a l’église et firent sur l’ennemi un feu terrible. Notre dernier canon ne fut pris qu’après la mort des quatre artilleurs qui le servaient ; vers deux heures et demie, la canonnade cessa de gronder, tout était à peu près terminé. Les Français avaient perdu environ 600 hommes et les Allemands 3 000. »

    Cependant l’ennemi avançait toujours ; Rouen, Dieppe, Fécamp, Bolbec tombèrent en son pouvoir. Il allait marcher sur Le havre lorsque ses troupes furent rappelées au nord-est par suite de l’heureuse diversion de l’armée du Nord commandée par le général Faidherbe. Dieppe et plusieurs autres villes furent alors évacuées par les Allemands ; mais ils ne cessèrent d’occuper Rouen, qui fut largement mis à contribution et resta entre leurs mains comme centre d’opérations futures. Après plus de sept mois d’occupation, le pays se vit enfin délivré ; mais épuisé par les réquisitions des envahisseurs. Le département de la Seine-maritime avait eu à payer la somme énorme de 14 864 964 fr. 30 centimes.

     

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  • Histoire du département de Paris
    (Région Ile-de-France)
     
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    L’île étroite qui fut le berceau de Paris n’a dû paraître au-dessus des eaux du fleuve qu’après les révolutions géologiques dont la contrée fut le théâtre vers la fin de la période tertiaire et lorsque notre continent eut reçu à peu près sa configuration actuelle ; la série des siècles qui constituent la période quaternaire dessina ensuite, par la retraite des glaces et des eaux, les vallées et les plaines qui constituent le vaste bassin dont cette île, qui sortit de l’abaissement de la mer, occupe la partie centrale et forme aujourd’hui la Cité.

    Elle faisait originairement partie d’un groupe de cinq îles dont trois ont été successivement supprimées par des travaux d’utilité générale. Une seule reste près de la première : c’est l’île Saint-Louis ou Notre-Dame. La surface du bassin de Paris est limitée sur une partie considérable de son contour par des collines plus ou moins élevées qui lui font une enceinte ; la Seine, qui coule au milieu, reçoit les eaux de la Bièvre, faible rivière qui a creusé une étroite vallée, et à l’est, en amont, la Marne vient joindre son cours à celui du fleuve.

    Les observations géologiques faites dans le sol de ce bassin ainsi déterminé ont démontré que les eaux de l’Océan y séjournèrent à une époque inconnue : les huîtres, les coquilles, les oursins, les squelettes de poissons, les os de baleines, les dents de squales, les empreintes de plantes marines, etc., qu’on y a découverts démontrent d’une manière indubitable la présence et l’action prolongée des eaux de la mer en ces parages.

    Quand celle-ci se retira, le fleuve dut s’étendre sur une surface considérable et y former des. dépôts fluvio-marins ; puis les alluvions s’entassèrent ; le dessèchement progressif créa des marais ; enfin la Seine et la Marne tracèrent leurs lits tels à peu près qu’on les voit aujourd’hui. Une végétation abondante, étrangère aux essences qui s’y trouvent maintenant, envahit le sol récemment découvert ; les animaux purent y vivre.

    Notre grand Cuvier, à l’aide des ossements qu’ils ont laissés dans les carrières du bassin de Paris, a pu faire reparaître une quinzaine de quadrupèdes et d’oiseaux qui durent habiter cette contrée à cette époque reculée. L’homme y vint alors, et, pour défendre sa misérable existence, il dut disputer aux animaux féroces, lions, tigres, etc., dont on a retrouvé les restes, les cavernes qui leur servaient de retraites.

    C’est à ce moment qu’apparaissent les premières traces d’industrie. L’exploitation des sables voisins du Champ-de-Mars a décelé la présence d’instruments de chasse en silex grossièrement taillé. Bientôt une industrie un peu plus avancée permit aux sauvages habitants des rives de la Seine de creuser des barques dans le tronc d’un arbre (on a retrouvé un de ces bateaux monoxyles dans les alluvions de l’île des Cygnes) ; le fleuve fut traversé et des cabanes de terre et de branchages établies dans l’île.

    Des fouilles opérées dans l’ancien sol, en mettant à découvert des instruments de silex d’un travail plus perfectionné que ceux de l’époque antérieure, montrent que l’habitation de l’île de la Seine date d’une haute antiquité. Les monuments mégalithiques et les sépultures datant des époques antéhistoriques découvertes de nos jours au bois de Vincennes, à La Varenne-Saint-Hilaire, sur les bords de la Marne, sur ceux de la Seine à Paris, à Meudon, à Marly, auprès de Saint-Germain-en-Laye, à Argenteuil et jusqu’à l’embouchure de l’Oise, à Conflans-Sainte-Honorine, démontrent combien les hommes qui occupèrent alors le territoire qui devint plus lard celui des Parisii surent profiter des avantages que leur offrait la situation de la région qu’ils habitaient.

    Des conquérants galls, celtes ou kymris se rendirent maîtres de cette région ; plus civilisée que celle dont elle était héritière, cette population nouvelle construisit des ponts qui rendirent faciles les communications entre l’île et les deux rives du fleuve ; elle cultivait le froment, l’orge et l’avoine et menait paître de nombreux troupeaux d’animaux domestiques dans les terrains de la rive gauche.

    Quand César vint à l’assemblée des peuples de la Gaule convoqués par lui à Lutèce (tel était le nom de l’île de la Seine et de la bourgade qu’on y avait élevée), les habitants, descendus des Celtes, des Galls ou des Kymris, arrivés successivement d’Asie, faisaient partie d’un clan ou tribu dont l’auteur des Commentaires nomme les membres Parisii.

    Le Moyen Age inventa une origine troyenne à ce nom devenu si célèbre : Francus, fils d’Hector, vint fonder Troyes en Champagne et une ville dans une île de la Seine à laquelle il appliqua pieusement le nom de son oncle Pâris ; l’imparfaite et puérile érudition de nos pères en fait d’étymologie était frappée d’une concordance de nom comme d’une preuve historique irréfragable. Troyes en Champagne et Paris en France devaient nécessairement dériver de la Troie de l’Iliade et du Pâris qui ravit Hélène.

    Au XVIe siècle, une érudition grecque un peu plus avancée et le désir de trouver dans une étymologie la consécration d’un droit déjà bien cher à nos compatriotes firent imaginer que Paris venait du mot parrhisia, qui signifie le franc parler : « chose autant propre aux Parisiens qu’à nation quelconque, » comme dit le vieux moine octogénaire Du Breul, qui s’intitule avec tant de soin Parisien sur le titre de ses Antiquités de Paris, ainsi que l’avaient fait d’ailleurs Gilles Corrozet et Nicolas Bonfons, les premiers historiens de la grande cité.

    L’opinion qui fait dériver le nom de notre capitale du celtique par ou bar, frontière, offre, à défaut de certitude, plus de vraisemblance. On suppose que les Parisii, originaires de la Belgique, vinrent se fixer sur les bords de la Seine après en avoir obtenu la permission des Senones ; ils se soumirent même, pour s’assurer la protection de celte nation puissante, à une certaine dépendance. Leur territoire, borné à une circonférence de dix à douze lieues, était enclavé entre les Silvanectes au nord, les Meldi à l’est, les Senonesau sud-est, les Carnutes au sud-ouest.

    Telle était la situation où César trouva les Parisii en l’an 54 avant Jésus-Christ. Lui-même raconte dans ses Commentaires qu’il convoqua dans leur ville une assemblée de chefs gaulois, desquels il obtint une levée de cavalerie. L’année suivante, une insurrection générale ayant éclaté, Labiénus se vit arrêter au confluent de la Seine et de la Marne par l’armée confédérée, sous les ordres du vieux Camulogène, chef des Aulerci.

    Après avoir remonté le cours du fleuve pour s’emparer de Melun, il le redescendit, mais par la rive gauche, et vint camper sur le mont Leucotitius (montagne Sainte-Geneviève). C’est là que les Parisiens, après avoir mis le feu à leur ville, vinrent se réunir à l’armée gauloise que la marche du général romain avait forcée de se replier. Les Gaulois furent vaincus dans une bataille livrée dans les terrains qui se trouvent compris aujourd’hui entre lssy et Vaugirard. Camulogène fut tué dans l’action.

    Quoique César présente les Parisii comme un peuple dont l’alliance lui est acquise, il est permis d’en douter lorsqu’on les voit fournir ensuite leur contingent à la grande armée de Vercingétorix ; faible contingent, à la vérité, et qui démontre leur peu d’importance. Réunis aux Pictaves, aux Turones et aux Suessiones, ils ne fournirent que huit mille hommes. La conquête des Gaules achevée, il ne fut plus question des Parisii, si ce n’est dans la distribution en provinces qui les rangea dans la Lyonnaise.

    L’excellente position des Parisii, déjà remarquée par César, leur valut l’honneur de voir plusieurs empereurs habiter parmi eux, comme nous aurons occasion de le dire en parlant de Paris. L’importance que leur ville acquit se conserva sous les Francs vainqueurs, qui en firent une de leurs capitales. L’invasion austrasienne dépouilla les Parisii de cet honneur. Ils eurent simplement parmi eux des comtes, et leur territoire forma un comté qui dépendait du duché de France.

    Gérard était comte de Paris en 759. Étienne, qui lui succéda, figure dans les capitulaires. Son successeur, Bigon ou Pécopin, épousa une fille de Louis le Débonnaire. Vers ce temps, les comtes de Paris devinrent héréditaires. C’est : Gérard II, qui se déclara pour Lothaire ; Conrad, que l’abbé Gozlin entraîna dans le parti de Louis le Germanique ; Odo ou Eudes, qui défendit si bien Paris en 885 et devint roi ; Robert, qui fut roi aussi ; Hugues le Grand, qui se contenta du titre de duc de France, et enfin Hugues Capet, qui fixa définitivement sur sa tête et sur celles de ses descendants la couronne royale en 987. Devenus depuis longtemps de grands personnages, les comtes de Paris se déchargeaient sur des vicomtes de l’administration particulière de la ville. Dès l’an 900, nous trouvons un vicomte de Paris, Grimoard.

    A partir de la révolution de 987, qui assura à Paris le rang de capitale de la France future, l’histoire du comté de Paris se confond avec celle du royaume entier. Nous arrêtons donc nécessairement ici ce que nous avons à dire en général du département de la Seine, dont l’histoire se retrouvera dans celle de Paris et des localités qui l’entourent, nous bornant à signaler l’héroïque patriotisme dont notre banlieue donna plus d’une fois l’exemple, principalement en 1814 et 1815, à la barrière Clichy et sur les huttes Chaumont.

    Toutefois, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot des terribles événements dont le département de la Seine a été théâtre et victime durant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Dès le 5 septembre 1870, à l’approche des troupes ennemies, des commencements de fortifications avaient été ordonnés aux alentours de Paris ; mais on avait malheureusement négligé le plateau de Châtillon, qui domine le fort d’Issy et où les Prussiens devaient plus tard .établir de formidables batteries pour cette oeuvre odieuse du bombardement. de la capitale, devant laquelle leur haine envieuse ne devait pas reculer.

    Le 16 septembre, la marche des corps composant les deux armées allemandes chargées des opérations contre Paris se dessinant de plus en plus, un mouvement d’émigration se prononce, en même temps qu’un mouvement en sens inverse se produit. L’investissement, commencé le 18, continue le 19 et est complet le 21. L’implacable blocus devait durer près de cinq mois. On conçoit quel dut être le sort des malheureux habitants de la banlieue parisienne qui n’avaient pas abandonné leurs foyers devant le flot de l’invasion.

    On sait aussi quelles ruines amoncelèrent les soldats allemands autour de la ville assiégée ; mais il est difficile de raconter les souffrances de tout genre qu’endura la population qui y vécut enfermée durant ce long espace de temps. Pourtant, au cours de l’article que nous consacrons ci-dessous à Paris, nous dirons les douloureuses péripéties de ce siège mémorable, ainsi que les combats qui eurent lieu aux environs de la place.

    Parmi les départements envahis, le département de la Seine est celui qui eut le plus à souffrir ; ses pertes se sont élevées à la somme énorme de 269 496 022 francs.

     

     
     
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  • Histoire du département de la Haute-Savoie
    (Région Rhône-Alpes)
     
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    Le département de la Haute-Savoie se composant presque en entier des trois anciennes petites provinces du Faucigny, du Chablais et du Genevois, notre notice devrait être un abrégé de l’histoire de ces trois provinces ; mais, comme elles ont eu dans les premiers temps une existence commune avec le reste de la Savoie, comme, plus tard, elles ont été absorbées dans cet envahissant petit État, pour éviter de fastidieuses répétitions, nous nous occuperons principalement ici de l’époque où ces contrées ont vécu de leur vie propre et où elles ont eu une place à elles dans le morcellement de l’Europe féodale. Pour les faits qui ont précédé et suivi cette période, nous renvoyons nos lecteurs à la partie de notre travail consacrée au département de la Savoie.

    FAUCIGNY
    Le Faucigny ou Foussigni (Fociniacum, Fussiniacensis tractus), pays des anciens Focunates ou Focuates, est borné au nord par le Chablais, à l’ouest par le Genevois, au sud par la Savoie et la Tarentaise, à l’est par le Valais. De ce côté, il est séparé du val d’Aoste par les hautes Alpes, que les anciens appelaient Alpes Graïennes. Au reste, ses limites ont souvent changé ; en dernier lieu, il contenait 96 communes, peuplées ensemble de 105 474 habitants, et sa superficie était de 203 525 kilomètres carrés. Excepté quelques vallées, le pays est âpre, rude, peu fertile. Malgré l’existence pénible que fait aux habitants du XIXe siècle une nature ingrate et un climat rigoureux, des trois provinces qui formaient la division d’Annecy, c’est celle où il y a le moins d’ignorance ; sur 100 personnes, 29 savaient alors lire et écrire, 23,5 savaient lire, 47,5 ne savaient ni lire ni écrire.

    On prétend que la province prit son nom d’une ville de Faucigny, disparue depuis bien des siècles, et sur les ruines de laquelle aurait été bâtie une autre petite ville du nom d’Anse. Aujourd’hui, le nom ne peut s’appliquer qu’aux débris de l’ancien château de Faucigny, habité jadis par les seigneurs de la province et situé sur le sommet d’un rocher abrupt, à une hauteur de 661 mètres, près du hameau de Perrine, à quelques kilomètres du bourg de Contamine.

    Pendant l’occupation romaine et la période bourguignonne, le Faucigny partagea le sort des contrées voisines. C’est au XIe siècle, alors que les empereurs allemands descendants de Conrad le Salique laissent échapper une à une leurs possessions de Bourgogne et d’Arles, qu’apparaissent les premiers seigneurs de Faucigny. Nous retrouvons dans un vieil historien la généalogie de cette puissante maison. C’est un document d’un grand intérêt ; il donne, mieux que de longs récits, la mesure de l’influence qu’exerça cette famille pendant plus de trois siècles.

    Émerard est le premier seigneur de Faucigny dont l’histoire nous ait laissé le nom ; il vivait dans le XIe siècle et épousa deux femmes ; de la première, il eut trois fils, Aimé, Aimon, et Gui, évêque de Genève ; de la seconde, il eut Guillaume, seigneur de Faucigny, mort vers l’an 1119.

    Ce dernier eut quatre fils, Gérard, Amé, évêque de Maurienne, Raymond et Rodolphe, qui lui succéda. Rodolphe vivait en 1125 ; il eut une lignée plus nombreuse encore ; outre Humbert, son successeur, il eut Arducius, évêque de Genève, qui fut créé prince de cette ville par l’empereur Barbe-rousse, en 1157, et qui gouverna son Église pendant cinquante ans ; Ponce, abbé de Sixt ; Amnon, fondateur de la Chartreuse du Reposoir ; Rodolphe, dit Alemand, tige des Alemands, seigneurs de Valbonnais et d’Aubonne ; enfin Raymond, seigneur de Thoire et de Boussi-en-Genevois. Humbert vécut jusqu’en 1170 ; il laissa deux fils, Aimon, qui lui succéda, et Guillaume de Faucigny, qui vivait encore en 1202.

    Ce dernier fut père d’une fille unique, Agnès, mariée, selon Guichenon, à Thomas Ier comte de Savoie. Aimon eut trois filles ; l’aînée, l’héritière de la seigneurie, s’appelait Agnès, comme sa cousine, et, comme elle, épousa un prince de Savoie, le comte pierre. Ce mariage fut conclu en 1233. Des deux sœurs d’Agnès, l’une, Béatrix, devint la femme d’Étienne, sire de Thoire et de Vitgneurs ; l’autre, Léonor, épousa Simon de Joinville, seigneur de Gex. Agnès n’eut qu’une fille, Béatrix de Savoie, dame de Faucigny, mariée en 1241 à Guignes XII, dauphin du Viennois.

    De ce mariage naquirent deux fils, Jean et André, qui moururent sans postérité, et une fille, Anne, qui apporta en dot le Faucigny et le Dauphiné à son époux Humbert Ier, sire de La Tour-du-Pin. Cette union fut féconde ; de ces fruits nous ne citerons que l’héritier, Jean II, et Hugues, mort sans postérité en 1323, après avoir épousé Marie, fille d’Amé V, comte de Savoie. Jean II eut deux fils, Guignes XIII, qui n’eut pas d’enfants, et Humbert II.

    C’est celui-ci qui, en 1343 et 1349, fit don de toutes ses terres au roi Philippe de Valois, à condition que le fils aîné des rois France porterait le titre de Dauphin et que sa baronnie du Faucigny ne pourrait jamais être séparée du Dauphiné. C’est ainsi que, sous les auspices d’un prince généreux et dévoué à la France, cinq cents. ans avant l’annexion définitive, le Faucigny contractait avec ce pays une première union.

    Les comtes de Genève avaient des droits dont ils firent aussi l’abandon au roi Jean ; mais ceux de Savoie acceptèrent cette cession avec moins de résignation. Leurs officiers étaient en perpétuelles discordes avec les gens du dauphin ; les rixes étaient fréquentes et menaçaient d’entraîner des conflits plus graves. Pour terminer ces différends, un traité fut conclu en 1355. En vertu de cette convention, le dauphin abandonnait au comte de Savoie le Faucigny, le pays de Gex et diverses terres qu’il possédait au delà du Rhône et du Guier. Le comte, en échange, cédait au dauphin les terres qu’il avait en deçà des deux rivières.

    Le marché était inique, car les domaines acquis par la Savoie représentaient un revenu de 25 000 florins au moins, tandis que la part faite au dauphin n’en rendait pas 1 500. Aussi le comte de Valentinois, Aimar V, gouverneur du Dauphiné, fut-il accusé de s’être laissé corrompre par les présents d’Amé VI, comte de Savoie, et le parlement de Paris le condamna pour ce fait a une amende de 1 000 marcs d’argent. Quoique possesseurs du Faucigny, les comtes de Savoie étaient tenus à un hommage qu’ils ont rendu deux fois. Ils en furent relevés en 1445 par le dauphin, qui fut depuis le roi Louis XI.

    De la part de ce prince, une pareille concession a lieu de surprendre, surtout si, comme le prétend notre vieux et patriotique historien, cette renonciation outrepassait son pouvoir comme étant contraire aux droits inaliénables et imprescriptibles que nos rois ont sur la baronnie de Faucigny. Charles VIII eut moins de susceptibilité : il ratifia le traité à Chinon cette même année ; il est vrai qu’en réciprocité le duc de Savoie renonçait, au profit du roi et du dauphin, à tous les droits qu’il prétendait avoir sur le Valentinois.

    A dater de cette époque, le Faucigny a fait partie intégrante des domaines de la maison de Savoie ; il n’en avait été distrait que sous la République française et pendant le premier Empire. Il faisait alors partie du département du Léman.

    CHABLAIS
    Le Chablais (Caballicus ager, Caballica, Provincia equestris), ancienne province de Savoie, qui avait le titre de duché, avait pour limites, au nord, le lac Léman ; à l’est, le Valais ; au sud, le Faucigny, et à l’ouest le Genevois. Ce pays s’étend le long du rivage méridional du Léman ; il a peu de largeur au couchant et va toujours en s’élargissant jusqu’à ses frontières orientales, qui sont la rivière de Mourgues, depuis son embouchure jusqu’à sa source, et, de la, une ligne tirée par les montagnes, vers le sud, jusqu’aux glaciers, de sorte que la Valaisine reste au Chablais.

    Les Romains trouvèrent cette contrée occupée par les Andates ou Nantuates et Veragriens, dont parle César dans ses Commentaires. Elle parut propice aux vainqueurs pour l’entretien et la remonte de leur cavalerie ; ils y établirent des haras, et ce serait là l’origine de son nom latin. Avec le temps et la corruption du langage, Caballica se serait transformé en Chablais.

    Nous abandonnons cette hypothèse à l’appréciation de nos lecteurs, en déclarant toutefois qu’aucun document ne nous fournit d’étymologie plus acceptable. Sous le gouvernement sarde, voici les renseignements statistiques qu’a recueillis Gabriel Mortillet au sujet de la région qui nous occupe : après les deux provinces de plaine, la Savoie propre et le Genevois, le Chablais est celle où il y avait le moins d’instruction au XIXe siècle. Sur 100 habitants, 23 seulement savaient lire et écrire ; 28 savaient lire ; le reste, 49 sur 100, bien près de la moitié, comme on voit, ne savait ni lire ni écrire. Il y avait, ajoute-t-il, dans le Chablais 60 communes qui se composent de 11 572 familles et de 57 562 habitants, répartis sur une superficie de 928 kilomètres carrés ; c’est 62 personnes par kilomètre.

    Le Chablais est donc la province de Savoie la moins étendue, mais la troisième quant au chiffre proportionnel de la population. Elle comprenait jadis cinq bailliages, ceux de Thonon, Évian, Aups, Ternier et Gaillard. Les centres de population les plus importants, les lieux les plus remarquables se trouvent presque tous sur les bords du Léman. On ne peut citer dans l’intérieur des terres que Douvaine et le fort des Allinges. Les principales rivières sont la Mourgues, l’Ursine, la Dranse, la Béveronne. Il y a quelques autres cours d’eau, mais trop peu considérables pour être cités.

    Nous avons peu de chose à dire sur l’histoire particulière du Chablais. Jusqu’au dernier roi, Rodolphe III, il fit partie du royaume de Bourgogne. Il fut donné, en même temps que la vallée d’Aoste, par Conrad le Salique à Humbert Ier aux blanches mains, en récompense des services que ce premier comte de Savoie lui avait rendus dans sa lutte contre Eudes II de Champagne, qui lui disputait sa couronne.

    Il n’y a donc, comme on le voit, aucune interruption dans la solidarité qui unit les destinées du Chablais a celles de Savoie, puisque la petite province est déjà en la possession du premier prince qui a constitué un comté de Savoie. Le Chablais, cependant, formait un petit État à part ; il donnait un titre spécial aux comtes de Savoie.

    Dans les premiers temps, ils ne portèrent que celui de seigneurs de Chablais ; mais, au XIVe siècle, l’empereur Henri VII ou VIII, de la maison de Luxembourg, érigea le Chablais en duché au profit du comte Amédée le Grand, qu’il créa en outre prince de l’empire. Toutefois, Amédée et ses successeurs préférèrent leur ancien titre de comtes de Savoie et de Maurienne à leur nouvelle qualité de ducs du Chablais et de la vallée d’Aoste ; ils ne s’intitulèrent ducs que quand l’empereur Sigismond eut érigé la Savoie en duché et en principauté de l’empire.

    Par le fait d’alliances, ou comme conséquences passagères de la guerre, le Chablais a fourni parfois des fiefs à des seigneurs étrangers ; nous voyons en 1313 Guillaume III, comte du Genevois, faire hommage à l’évêque de Genève du marché de Thonon et des dépendances de Châtillon. Nous voyons à une autre époque Hermance, qui est sur le lac, et Allinges, dans l’intérieur des terres, relever de la baronnie de Faucigny.

    Deux faits d’une certaine importance constituent à peu près exclusivement l’histoire du Chablais : les luttes qu’il soutint pour conserver la possession du bas Valais ; mais les détails nous manquent complètement ; nous ne pouvons que constater le résultat, la victoire définitive des hauts Valaisans, et les troubles religieux qui agitèrent le pays au XVIe siècle. Thonon, capitale du pays et primitivement catholique, avait embrassé le protestantisme sous la pression des Bernois, qui s’en étaient rendus maîtres.

    Quand les princes de Savoie reprirent la ville, les deux cultes se trouvèrent en présence. Le Chablais eut le bonheur de voir confier à François de Sales la mission de convertir les dissidents. La tolérance et la douceur du saint homme eurent de meilleurs et plus durables résultats que les persécutions et les dragonnades, auxquelles ont eut recours en trop d’autres endroits. Conquis par les armées républicaines, le Chablais, sous l’Empire, faisait partie du département du Léman.

    GENEVOIS
    Le Genevois était un petit État situé entre la France, la Savoie et la Suisse. Il se composait, outre la ville indépendante de Genève, dont nous n’avons point à nous occuper ici, de onze paroisses dont Annecy devint la capitale quand leur séparation de Genève fut consommée.

    Après l’histoire de la domination romaine, les plus anciens souvenirs qui se rattachent au Genevois sont ceux de l’établissement du christianisme. L’Évangile fut, dit-on, prêché pour la première fois dans cette contrée par saint Nazaire, disciple de saint Pierre, qui convertit saint Celse vers l’an 75.

    Ces premiers missionnaires de la foi eurent pour successeurs immédiats Paracodes, Donnellus, Hyginus et Fronze, qui était auparavant grand prêtre d’Apollon. Tels sont les premiers noms inscrits sur la longue et glorieuse liste de prélats qui occupèrent le siège de Genève. Le dernier, Pierre de Baume, se retira à Annecy en 1534, lorsque la coalition victorieuse des Bernois et des Fribourgeois eut l’ait triompher le protestantisme dans sa ville épiscopale. A côté de l’autorité religieuse, il y avait, pour Genève et pour les Genevois, un pouvoir civil représenté par des comtes dont l’établissement remontait à une époque reculée, puisque nous connaissons le nom d’un comte Rutbert qui vivait en 880.

    Lâ, comme ailleurs, les mandataires de l’autorité centrale profitèrent de son affaiblissement pour assurer leur indépendance ; il y eut donc à la fois comtes et évêques souverains. Nous n’avons pas à relater ici les fréquents conflits qui en résultèrent ; ils eurent presque toujours Genève pour théâtre. Voici les seuls éclaircissements que nous fournisse Claude Genoux sur cette époque un peu confuse ; c’est d’abord la table chronologique des comtes, que nous transcrivons 1020, Guillaume. - 1030, Gerold. - 1060, Robert, fils du précédent. - 1080, Gerold II, frère. - 1120, Aimon, fils. - 1150, Amédée Ier, fils. - 1175, Guillaume ler, fils. - 1220, Humbert, fils. - 1250, Guillaume II, frère. - 1270, Rodolphe, fils. - 1274, Aimon II, fils. - 1290, Amédée II, frère. - 1308, Guillaume III, fils. - 1320, Amédée III, fils. - 1367, Amédée IV, fils. - 1368, Pierre, frère. - 1394, Robert, frère(Clément VII). - 1324, Humbert de Villars, gendre d’Amédée III. - 1400, Oddo (Eudes) de Villars, oncle. - 1401, Oddo de Villars cède le comté de Genevois à Amédée VIII, comte de Savoie.

    Cette liste est accompagnée des quelques détails qui suivent. Amédée VII entrait dans l’âge de sa majorité quand la famille des comtes de Genevois s’éteignit dans la personne du comte Robert, plus connu sous le nom du pape Clément VII. Ce pape laissa ses États à son neveu Humbert de Villars ; Oddo de Villars en hérita en 1401 et les vendit a son élève, Amédée VIII, pour la somme de 45 000 francs d’or. Cette vente fut conclue à Paris le 5 août de cette même année 1401.

    Les premiers comtes n’avaient eu que la possession de fait des pays qu’ils gouvernaient ; ils s’en rendirent ensuite souverains héréditaires. Vers le XIe et le XIIe siècle, époque où l’empire, affaibli par sa lutte avec les papes dans la question des investitures, ne permettait pas aux empereurs de s’occuper de choses secondaires, ceux-ci crurent bien faire en nommant l’évêque de Genève, dont ils n’avaient pas à se plaindre, dépositaire de leur pouvoir sur Genève et ses environs. Avec le temps, pourtant ; les évêques gardèrent le pouvoir pour eux ; ils le gardèrent tant qu’ils purent, et ne firent pas en cela autrement que n’avaient fait les seigneurs laïques.

    Le premier évêque souverain de Genève fut Ardutius, fils du baron du Faucigny ; il succéda au comte Humbert en 1135. Ce dernier, forcé de quitter Genève, où Ardutius commandait, alla résider à Talloires, puis à Annecy, centre de ses États. Une ordonnance de Frédéric Barberousse, du 14 janvier 1153, déclarait qu’il mettrait au ban de l’empire et soumettrait à une amende de 10 livres d’or tout prince qui attenterait aux droits de l’Église de Genève ; cependant Amédée, le successeur de Humbert, ressaisit cette souveraineté de Genève, mais ne put s’y maintenir, Frédéric Barberousse s’y opposant formellement. Ce fut donc vers le milieu du XIIe siècle que Guillaume, fils et successeur d’Amédée, fit décidément d’Annecy la capitale de son comté de Genevois.

    Après sa réunion a la Savoie, le Genevois devint l’apanage de Philippe de Savoie, second fils de Philippe, surnommé Sans Terre, et de sa seconde femme, Claudine de Bretagne. A côté de cette branche cadette se développa une autre souche, la maison de Lullin, sortie de Pierre Balard, de Genevois, fils naturel de Guillaume III et d’Émeraude de La Frasse, dame de Montjoie, sa maîtresse. Cette famille ne s’éteignit qu’en 1663, après avoir fourni pendant toute son existence de nombreux dignitaires dans les plus hautes fonctions de la cour et de l’armée des princes de Savoie.

    Il ne nous reste plus qu’à mentionner les troubles religieux qui agitèrent et ensanglantèrent le pays au XVIe siècle, sa conquête faite par la République, sa réunion à l’Empire, pendant laquelle il fit partie du département du Léman. L’annexion à la France donna lieu à quelques réclamations de la Suisse ; la question était trop simple pour entraîner de graves complications.

    Les traités de 1815, pour mieux assurer l’inviolabilité du territoire de la Confédération helvétique, avaient étendu les conditions de neutralisation aux enclaves du Faucigny et du Genevois, qui faisaient retour au royaume de Sardaigne. Il s’agissait donc de savoir si le Piémont avait pu céder ces contrées à des conditions différentes de celles dans lesquelles il les avait reçues ; la solution affirmative ne fut pas douteuse.

     

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  • Histoire du département de la Savoie
    (Région Rhône-Alpes)
     
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    L’union territoriale de la France, la force de cohésion qui relie entre elles toutes ses parties et qui fait l’admiration ou l’envie des autres nations, ce fait à peu près unique en Europe et dont l’histoire n’est pas un accident dû au hasard, c’est, au milieu des événements humains, le dégagement d’un grand principe, la consécration d’une loi providentielle. Ce fait, comme toute œuvre destinée à durer, est œuvre patiente du temps, et il lui a fallu de longs siècles pour s’accomplir.

    La Savoie, dont nous allons résumer les annales, nous prouvera une fois de plus que les peuples, pas plus que les individus, ne peuvent échapper à leur destinée et que l’harmonie, ici-bas, consiste tout entière dans l’accomplissement des lois que nous impose la divine Providence.

    Quoique la réunion de la Savoie à la France ne date que d’hier, nos lecteurs verront depuis combien de temps cette fusion était préparée dans les esprits, dans les mœurs, dans les besoins, dans les vœux de tous, et par conséquent à combien de titres elle était légitime ; ils savent que les années sont à peine des jours dans la vie des peuples, et ils se rappelleront que celles de nos provinces les plus profondément, les plus énergiquement françaises, étaient encore séparées de la grande, de la bien-aimée famille, au commencement du siècle dernier.

    Alors encore, pour rattacher ces membres au tronc, il fallut de violents efforts, des guerres sanglantes ; le temps a marché depuis ; la Révolution française est enfin venue. Par elle, un nouveau droit public a surgi ; les peuples ont repris possession d’eux-mêmes, et, cette fois, c’est à un suffrage libre que la France doit l’agrandissement de sa famille et l’extension de ses frontières. Ces annexions, conquêtes pacifiques, les seules que devrait désormais accepter l’esprit moderne, sont déterminées par une communauté d’origine, des liens de traditions historiques et une solidarité d’intérêts dont l’évidence ressortira, nous l’espérons, des faits que nous avons à retracer.

    Avant l’invasion romaine, époque pleine d’obscurité et d’incertitude, on sait seulement que la Savoie était habitée par des tribus allobroges, sorties, comme les tribus gauloises, de la race celtique. L’organisation politique était la même, les moeurs étaient semblables. Aussi, quand Brennuset Bellovèse descendirent en Italie, leurs hordes, en passant les Alpes, se grossirent-elles de nombreux contingents de l’Allobrogie. Polybe donne le nom d’un roi des Allobroges, Bancas, qui aurait servi de guide à Annibal ; mais aucun monument ne constate d’une manière positive le passage du général carthaginois. MM. Champollion-Figeac et Barentin de Montchal prétendent que le gouvernement des Allobroges était républicain, nous ne mentionnons donc le fait que pour constater les controverses auxquelles il a donné lieu.

    Le premier événement dont l’authenticité soit incontestable remonte à l’an 118 avant l’ère chrétienne. Les Allobroges avaient donné asile au roi des Liguriens, ennemi de Marseille que Rome protégeait, Domitius Ahenobarbus saisit avec empressement ce prétexte ; la guerre fut déclarée ; les Savoisiens, unis aux Dauphinois septentrionaux, s’avancèrent au-devant de l’ennemi ; les armées se rencontrèrent près d’Avignon, dans les plaines d’un village nommé Vindalie ; les Romains furent vainqueurs, et l’Allobrogie fut ajoutée aux provinces déjà conquises.

    Jusqu’à l’arrivée de César, les montagnards semblent avoir supporté le joug assez difficilement ; ils protestaient contre la lourdeur des impôts, et leur mécontentement était si notoire, que Catilina comptait sur eux dans ses projets contre le sénat. Il fut trahi à Rome par leurs députés, qui entrèrent d’abord dans la conjuration ; mais la nation ne s’en associa pas moins par un soulèvement à sa tentative : il fallut que le préteur de la Gaule Narbonnaise marchât contre les révoltés. Un de leurs chefs, Induciomar, de la tribu des Voconces, se mit à leur tête.

    Toute l’Allobrogie s’arma ; deux batailles rangées furent gagnées par les montagnards sur les légions romaines ; mais ce triomphe fut de peu de durée. C’est à César qu’il appartenait d’achever de les vaincre. L’indocilité des Allobroges et les nombreuses interventions qu’elle nécessitait valurent au pays la création de deux voies romaines, constatées dans les itinéraires d’Antonin et dont de nombreux vestiges existent encore : l’une de Milan à Vienne en Dauphiné, séparant la Tarentaise et la Savoie proprement dite du petit Saint-Bernard et de Saint-Genix-d’Aoste ; l’autre de la Tarentaise à Genève ; la première longue de 100 kilomètres environ, et la seconde de 110.

    Depuis César jusqu’à l’invasion des Burgondes en 427, la tradition ne nous a transmis le souvenir d’aucun événement important. On peut supposer que, le caractère des Savoisiens ayant été mieux apprécié par les Romains, de meilleurs rapports s’établirent entre les vainqueurs et les vaincus, que les impôts furent diminués et qu’une période de paix et de bonheur relatif fit oublier les tempêtes et les calamités passées. N’est-ce pas l’occasion d’appliquer le mot célèbre : Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ?

    C’est par analogie encore que nous sommes réduits a juger les temps qui suivirent. Le contact de la civilisation romaine dut opérer en Allobrogie une transformation semblable à celle que nous avons pu signaler dans la plus grande partie de la Gaule par certains changements caractéristiques et avec des documents précis qui manquent ici. Il fallait que le caractère national eût perdu beaucoup de son ancienne fierté et de son énergie pour accepter sans protestation une invasion des Burgondes vaincus que le patrice romain Aétius parquait dans les vallées de la Savoie (Sapaudia ou Sabaudia) en l’an 427. Il fallait que les éléments de sa nationalité primitive fussent bien altérés pour se laisser aussi facilement absorber par la barbarie des nouveaux hôtes.

    A quelle époque paraît le mot Sabaudia pour désigner cette région, et d’où vient-il ? On l’ignore complètement. C’est un écrivain du IVe siècle. après Jésus-Christ, Ammien-Marcellin, qui l’emploie pour la première fois, et depuis il a été conservé. Des différentes étymologies qu’on lui a données, la seule vraisemblable est la suivante : Sap-Wald, deux mots teutons ou germaniques dont la réunion signifie Forêt, ou Pays des Pins.

    Pendant près de six siècles, la Sapaudia disparaît dans les royaumes de Bourgogne, plus complètement encore que l’Allobrogie n’avait été effacée sous les successeurs de César ; malheureusement, cette époque, moins éloignée de nous et mieux connue que la précédente, ne nous permet pas d’aussi rassurantes suppositions.

    La pauvre Savoie eut sa part de tribulations, de misères, d’épreuves de tout genre, dans les crises que traversèrent ces éphémères monarchies burgondes. Nos lecteurs trouveront un aperçu de cette lamentable histoire dans la notice de la Côte-d’Or, où il était mieux à sa place ; nous n’y emprunterons que quelques détails se rattachant plus directement au passé du département qui nous occupe.

    Nous rappellerons seulement le nom de quatre rois de la première dynastie : Gondicaire fonde le royaume. Chilpéric est le père de la célèbre Clotilde, épouse de Clovis. Gondebaud promulgue la loi Gombette, ce code de la féodalité qui survécut si longtemps à l’invasion des barbares et dont l’empreinte est encore si puissante dans plusieurs constitutions contemporaines ; enfin le dernier et le meilleur, dit-on, Sigismond, fait étrangler son fils sur un simple soupçon de révolte ; mais il fait de nombreux dons au clergé et de pieuses fondations : il est canonisé.

    C’est à cette période de son histoire qu’on fait remonter, pour la Savoie, la première organisation de son territoire en papi, espèce de districts désignés sous la dénomination générique de Pagi Burgonden, organisation que remania de sa main puissante Charlemagne en 763, lorsque, passant d’Allemagne en Italie, il s’arrêta a Genève et à Saint-Jean-de-Maurienne.

    Dans ce même temps, les plus célèbres apôtres du christianisme en Savoie furent saint Romain, saint Colomban et saint Lupicin. Notons encore, comme preuve de la permanente solidarité qui devait unir la Savoie aux provinces voisines de la Gaule, que le royaume de Bourgogne comprenait, avec la Savoie elle-même et le nord-est de la Suisse, la Bourgogne proprement dite, la Bresse, la Franche-Comté, le Dauphiné, le Lyonnais et toute la Provence. La capitale était tantôt Lyon ou Vienne, tantôt Chalon-sur-Saône. Les annales de la Savoie sont plus dépourvues encore de tout intérêt spécial et plus vides d’événements importants sous la seconde monarchie bourguignonne.

    Lorsque Louis le Débonnaire, en 842, partagea entre ses fils l’héritage de Charlemagne, la Savoie échut à Lothaire avec l’Italie, la Provence et le titre d’empereur. Après Louis, fils de Boson, le royaume de Bourgogne transjurane se scinde, et la Savoie passe sous le sceptre de Rodolphe Ier, premier roi du second royaume de Bourgogne.

    Ce roi, comme son prédécesseur Boson, n’était d’abord qu’un simple gouverneur de province ; il profita des troubles du royaume, en fomenta de nouveaux et se fit proclamer roi à Saint-Maurice-en-Valais, par les grands feudataires qu’il avait séduits. Rodolphe II, qui lui succéda, mourut à Payerne, près de Lausanne, en 938 ; il ajouta à ses États les principautés d’Arles et de Provence.

    A la mort de ce prince, surnommé le Fainéant, le royaume tomba dans l’anarchie et passa .pièces par pièces aux comtes, aux barons qui s’emparèrent de l’autorité souveraine dans leurs districts. Conréard, qui lui succéda, eut lui-même pour successeur Rodolphe III, plus fainéant encore que Rodolphe II. Ce dernier compléta l’oeuvre de dissolution en étendant aux titulaires ecclésiastiques les concessions d’autorité temporelle que l’autre avait faites aux seigneurs laïques.

    Nos lecteurs ont déjà remarqué sans doute l’identité qui existe même dans ce surnom de fainéant entre ces tristes chroniques de Bourgogne et l’histoire de France qui lui correspond ; nous avons à signaler une similitude plus déplorable encore, le fléau des invasions.

    Citons un historien national, Claude Genoux, une des gloires populaires de la Savoie : « Ce fut en 891, dit-iI dans son excellente Histoire de Savoie, que les Sarrasins, fanatiques sectaires de Mahomet, abordèrent à Nice ; ils désolèrent d’abord le Piémont et passèrent ensuite en Savoie. Les marquis (commandants des marches), les comtes, les évêques de Maurienne, de Tarentaise et de Genève, convoquèrent le ban et l’arrière-ban de leurs guerriers ; ce fut en vain : des flots de sang coulèrent, et, malgré la bravoure de ses défenseurs, la ville de Saint-Jean-de-Maurienne fut ruinée de fond en comble ; le Faucigny, la Tarentaise et le Valais eurent à peu près le même sort.

    « C’était toujours chargés de butin que les Sarrasins, après leurs expéditions, se réfugiaient dans la haute vallée des Beauges, ou bien encore, dit la tradition, dans le quartier général à La Roche-Cevin. A Conflans, où ils ne laissèrent pas pierre sur pierre, ils bâtirent eux-mêmes une tour carrée, afin de perpétuer la mémoire de leurs méfaits. Cette tour se voit encore aujourd’hui à l’angle droit de l’esplanade de la ville ; une autre version, il est vrai, prétend que les barons saxons bâtirent cette tour ainsi que beaucoup d’autres et qu’ils y employèrent comme manœuvres les prisonniers qu’ils firent aux Sarrasins. Toujours est-il que, de toute notre Savoie, le château d’Ugines seul leur résista. C’était vers 940, sous le règne de Conréard, troisième roi du second royaume de Bourgogne. Cette invasion avait duré cinquante ans. »

    La fin de Rodolphe III nous conduit à l’an 1033. La Savoie appartient alors à Conrad le Salique, fils de Rodolphe II. Adopté comme héritier par Charles Constantin, il est, à la mort de celui-ci, couronné empereur d’Allemagne. Une nouvelle période commence pour l’histoire de notre province.

    Ici, toutefois, se présente pour nous une difficulté nouvelle. Pour les époques précédentes, les documents sont rares et confus ; ceux que nous allons rencontrer maintenant ont besoin d’être transformés et dégagés d’éléments qui ne leur sont pas propres. Il n’existe point, pour ainsi dire, d’histoire de Savoie, tant cette histoire se fond et s’absorbe dans celle de la maison qui régnait sur ce pays.

    Ce peuple, tout de dévouement et d’abnégation, semble avoir renoncé à toute existence nationale pour vivre de la vie de ses souverains. Ses prospérités comme ses infortunes, sa gloire comme ses revers sont ceux de ses comtes, de ses ducs, de ses rois ; et les historiens du pays se sont tellement associés à cette espèce d’abdication, que leur grand souci est de rechercher s’il faut faire remonter l’origine d’Humbert aux Blanches mains, le premier comte de Savoie, à Boson, le fondateur du second royaume de Bourgogne, ou à Bérold le Saxon, descendant du fameux Witikind, comme le désiraient les princes de Savoie, dans le but de se donner un titre germanique à l’empire d’Allemagne, auquel aspirèrent plusieurs d’entre eux.

    Notre observation n’a rien d’hostile pour l’antique et illustre maison de Savoie ; nous sommes tout disposés à reconnaître qu’elle a souvent donné des preuves de clémence, de mansuétude et de bonté, bien rares dans ces siècles d’injustice et de violence ; nous sommes prêts à proclamer que beaucoup de ses membres ont été aussi sages, aussi habiles, aussi prudents que courageux et magnanimes ; nous faisons trop la part du temps, des moeurs, des institutions, pour lui reprocher sa persévérante ambition ; mais il nous sera permis de regretter que tout cet éclat ait laissé dans une ombre trop profonde les mérites oubliés de ceux qui ont tant contribué à cette fortune.

    En tirant une excuse pour l’insuffisance de cette notice, nous espérons aussi y trouver un argument à l’appui des opinions que nous avons émises en commençant. Telle est, en effet, la puissance des liens qui rattachent la Savoie à la France, que, malgré son dévouement docile, malgré l’héroïque fidélité avec laquelle elle suit et sert ses princes dans leurs brillantes aventures, rien ne peut détourner ni ses regards, ni ses pensées, toujours tournés vers l’occident ; aujourd’hui même que sa croix blanche flotte victorieuse des confins du Tyrol aux rivages de la Sicile, aucun regret ne se mêle au bonheur qu’elle éprouve d’arborer enfin le drapeau de la France.

    Tâchons de répondre à ces précieuses sympathies de nos nouveaux compatriotes, et qu’ils ne s’en prennent qu’à l’humilité et a la modestie de leurs ancêtres, s’il est si difficile de glorifier convenablement leur passé.

    Voici quelles étaient, en Savoie, vers le milieu du XIe siècle, les grandes familles de hauts barons déjà existantes : les vicomtes de Maurienne, de Briançon et de Chambéry, les barons de Seyssel, de Menthon, de La Rochette, de Blonay, de Montbel, de Chevron-Villette, de Beaufort, de Montmayeur, de Miolans et d’Allinges.

    Au-dessous de ces puissantes maisons existait une noblesse inférieure, ne possédant que de petites baronnies et qui formait l’ordre équestre. Après lui venait, dans l’ordre hiérarchique, une noblesse militaire, composée de capitaines, qui forma, plus tard, l’ordre des chevaliers.

    Après cette dernière classe de la noblesse venait celle des vavasseurs ou hommes libres, que l’on nommait aussi hommes d’honneur et compagnons de guerre ; puis les propriétaires libres ou de franc-alleu, et ensuite les vilains ou villageois ; ils étaient affranchis et propriétaires, mais attachés à la glèbe.

    Enfin, les serfs venaient en dernier lieu ; ils terminaient cette longue liste de privilèges, de servitude et de misère. Cette classe, beaucoup plus nombreuse que toutes les autres ensemble, dit Costa de Beauregard, était composée d’ilotes voués exclusivement aux travaux des champs, à qui l’usage des armes était interdit, qui ne devaient jamais quitter le sol natal, qui ne connaissaient point les douceurs de la propriété, et auxquels il n’était permis ni de se marier ni de tester, sans le consentement de leurs seigneurs, lesquels étaient les maîtres de lever sur eux des contributions arbitraires ; et comme, suivant la coutume des Francs et des Bourguignons, la longueur de la chevelure indiquait le degré de la noblesse, les serfs, en signe de leur condition, devaient tenir sans cesse leurs cheveux coupés au ras de la tête.

    De l’an 1033 à 1391, dix-sept comtes de la dynastie de Savoie possèdent successivement tout ou partie du pays. Voici la liste de ces princes, avec la date approximative de leur règne, sans y comprendre le trop problématique Bérold de Saxe : 1033. Humbert Ier, dit aux Blanches mains. - 1048. Amédée Ier, ou, par abréviation, Amé, surnommé la Queue. - 1069. Oddon ou Othon. - 1078. Amédée Il, surnommé Adélao. - 1094. Humbert II, dit le Renforcé. - 1103, Amédée III. - 1150. Humbert III, surnommé le Saint. - 1188. Thomas Ier. - 1230. Amédée IV. - 1253. Boniface, dit le Roland. - 1263. Pierre, dit le petit Charlemagne. - 1268. Philippe. - 1285. Amédée V, dit le Grand. - 1323. Édouard, surnommé le Libéral. - 1329. Aimon, dit le Pacifique. - 1344. Amédée VI, dit le comte Vert. - 1383. Amédée VII, surnommé le Rouge, le Noir ou le Roux.

    Après la réunion des deux Bourgognes sous le sceptre de l’empereur Conrad le Salique, Humbert Ier obtint de ce prince le titre de comte souverain de Maurienne. Cette concession, toutefois, ne s’étendait qu’à une partie de la Maurienne et à quelques-unes de ses petites vallées. Le comte habita, ainsi que ses successeurs, jusqu’au milieu du XIIIe siècle, le château fort de Charbonnière, résidence ordinaire dés marquis, feudataires des rois de Bourgogne et chargés, par eux, de défendre la vallée de Maurienne et la ville d’Aiguebelle. Tels furent l’humble berceau et les premiers domaines de la puissante monarchie de Savoie.

    Sous Amédée Ier, les progrès étaient déjà sensibles, à en juger d’après la chronique à laquelle ce prince dut son peu poétique surnom. L’empereur d’Allemagne, Henri III, allait se faire couronner à Rome ; il était accompagné d’Amédée Ier, que suivaient de nombreux gentilshommes ; quarante, dit-on.

    « Advint un jour, raconte Paradin, que le comte se vint présenter à l’huis de la chambre où se tenoit le conseil, et ayant heurté, lui fut incontinent la porte présentée, pour sa personne seulement, le priant l’huissier du conseil de vouloir faire retirer cette grande troupe qui estoit à sa queue ; à quoi ne voulant acquiescer, ne voulut l’huissier permettre l’entrée : dont il persista encore si haultement que l’empereur oyant le bruit demanda que c’estoit, l’huissier répond que c’estoit le comte de Maurienne qui menoit après soi un grand nombre de gentils-hommes. Lors, dit l’empereur, qu’on le laisse entrer et qu’il laisse sa queue dehors : ce qu’ayant entendu, le comte répondit avec mécontentement : si ma queue n’y entre avec moi, je n’y entrerai jà et vous en quitte. Alors l’empereur ordonna que la porte fût ouverte au comte et à sa queue. » N’est-ce point un curieux tableau des moeurs du temps et un intéressant indice des rapports qui existaient alors entre les divers degrés de la hiérarchie féodale ?

    Le marquisat de Suse, ce premier regard sur l’Italie, échoit à Oddon par son mariage avec Adélaïde, fille de Mainfroy. Sous le règne de son fils, Amédée II, cette Adélaïde sert de médiatrice entre le pape Grégoire VII et l’empereur Henri IV ; et il est déjà question de l’importance politique que prend la maison de Savoie, dans une relation adressée par l’ambassadeur Foscarini au sénat de Venise.

    Cependant le titre de comte de Savoie ne semble avoir été pris pour la première fois que par Humbert II. La Savoie eut, comme la France, les folles terreurs de l’an 1000 qui multiplièrent les fondations religieuses. Le siècle suivant fut celui des croisades ; ce fut principalement à la troisième que prit part la Savoie. Amédée III accompagna le roi de France Louis VII ; il mourut à Nicosie, dans l’île de Chypre, deux ans après son départ de Charbonnière.

    Voici le nom des principaux seigneurs dont il fut suivi le baron de Faucigny et son fils, les barons de Seyssel et de La Chambre, ceux de Miolans et de Montbel, les seigneurs de Thoire, de Montmayeur, de Vienne-de-Viry, de La Palude, de Blonay, de Chevron-Villette, de Chignin et de Châtillon.

    Les premières monnaies qui portent l’empreinte de la croix de Savoie datent de Humbert III, le premier de sa race qui ait été enterré à l’abbaye de Hautecombe. L’espace si restreint dont nous disposons nous oblige à passer sous silence bien des faits importants. Nous ne pouvons rien dire des guerres si fréquentes auxquelles les comtes devaient presque toujours un accroissement de leur influence et une extension de leurs frontières ; n’oublions pas cependant que l’acquisition de Chambéry est due au comte Thomas, qui l’acheta du comte Berlion, le 15 mars 1232, moyennant 32 000 sous forts de Suse, somme équivalente a 100 000 francs de notre monnaie ; le château n’étant pas compris dans ce marché.

    C’est à cette époque que remontent les premières franchises municipales conquises, obtenues ou achetées par les communes. Inscrivons ces dates glorieuses : elles valent bien celles des batailles ou de l’avènement des princes. Yenne s’affranchit la première en 1215, Montmélian en 1221, Plumet en 1228, Chambéry en 1233, Beaugé en 1250, Évian en 1265, Seyssel en 1285, Bonneville en 1289, Rumilly en 1292, Chaumont et Cluses en 1310, Thonon en 1323, La Roche en 1325, Annecy en 1367. Genève, si fière aujourd’hui de sa liberté, n’en fit la première conquête qu’en 1387.

    Le règne d’Amédée IV fut marqué par une épouvantable catastrophe, l’écroulement de la montagne du Grenier ; les blocs de rochers, dit la légende, ne s’arrêtèrent que devant le sanctuaire de Notre-Dame de Myans ; l’image de la Vierge qu’on y vénérait passait pour avoir été peinte par saint Luc ; aussi la dévotion envers cette madone devint-elle une des pratiques les plus répandues et les plus populaires de la Savoie.

    Sous Boniface, ce fut la lèpre qui envahit le pays. Ce prince mourut prisonnier de Charles d’Anjou, qui l’avait vaincu à Turin. Pierre vengea son neveu ; il éleva la Savoie au rang des puissances secondaires de son temps. Une tradition, qu’aucun témoignage sérieux ne confirme malheureusement, attribue à Philippe la convocation des premières assemblées nationales.

    Un titre moins contestable, c’est l’heureux choix qu’il fit d’Amédée V pour son successeur. Ce prince et son fils Édouard constituèrent définitivement la puissance de leur maison. Sans avoir à lutter contre d’aussi grands obstacles, ils réalisèrent dans leur comté l’oeuvre que Louis XI poursuivit en France.

    Leurs successeurs n’eurent plus qu’à suivre la voie qui leur avait été tracée. Sous Amédée VI, les frontières de la Savoie se déterminent d’une manière presque stable du côté du Valais, de la France et du Dauphiné. Ce prince acquiert les baronnies du pays de Vaud, se consolide à Genève et dans le Piémont.

    Avant lui, Aymon, plus législateur que guerrier, avait créé à Chambéry un conseil suprême de justice qui fonctionna jusqu’en 1559, époque à laquelle il fut remplacé par le sénat de Savoie ; c’est à ce comte qu’on doit aussi la belle institution de l’avocat des pauvres et l’établissement des assises générales de Savoie, siégeant chaque année pendant le mois de mai. Amédée VII, après de nombreux démêlés avec Galéas Visconti, duc de Milan, avec le marquis de Montferrat et les Angevins de Naples, finit par ajouter aux conquêtes de ses ancêtres les vallées de la Stura, de Vintimille et de Nice. Ce fut le dernier comte de Savoie ; avant d’aborder la période des ducs, nous devons donner un souvenir aux hommes qui ont illustré le pays pendant l’époque que nous venons de parcourir.

    Citons d’abord les deux saints Anselme : le premier, né dans la cité d’Aoste, en 1033, qui de bénédictin devint archevêque de Cantorbéry ; l’autre de la maison des seigneurs de Chignin, qui fut évêque de Belley en 1150 et prieur de la Grande-Chartreuse ; saint Bernard de Menthon, fondateur des hospices qui portent son nom et perpétuent le souvenir de ses vertus aux sommets des Alpes Pennines ; Gérard Nicolas, de Chevron, sacré pape à Rome, le 28 décembre 1058, sous le nom de Nicolas II ; Guillaume della Chiusa, originaire de Maurienne, moine bénédictin, le plus ancien chroniqueur de Savoie ; Pierre de Tarentaise, ami de saint Bernard, archevêque de Moutiers ; Geoffroy de Châtillon, devenu pape sous le nom de Célestin IV, en 1230 ; Pierre de Compagnon, né à Moutiers, archevêque de Lyon, cardinal, puis pontife, sous le nom d’Innocent V, à l’âge de quarante ans ; Guillaume de Gerbaix et Ginifred d’Alliages, tous deux grands maîtres des templiers, l’un en 1250, l’autre en 1285 ; Jean Gersen, né à Cavaglia, en Biellais, bénédictin de Verceil, l’un de ceux à qui on a attribué le célèbre livre de l’Imitation de Jésus-Christ ; Pierre de La Palud, de Varambon-en-Bresse, moine dominicain, le plus savant théologien de son temps, nommé patriarche de Jérusalem ; Étienne de La Baume, de Mont-Revel, premier maréchal de Savoie.

    Aux dix-sept comtes succède, en 1391, dans la personne d’Amédée VIII, dit le Pacifique ou le Salomon, une série de quatorze ducs, dont voici les noms : après Amédée VIII, Louis, en 1440 ; - Amédée IX, dit le Bienheureux, en 1465 ; - Philibert Ier, surnommé le Chasseur, en 1472 ; à Charles Ier, surnommé le Guerrier, en 1482 ; - Charles-Jean-Amédée ou Charles II, en 1490 ; - Philippe, surnommé sans Terre, en 1496 ; - Philibert II, surnommé le Beau, en 1497 ; - Charles III, surnommé le Bon ou le Malheureux, en 1504 ; -Emmanuel-Philibert, surnommé Tête de Fer ou le Prince à cent yeux, en 1553 ; - Charles-Emmanuel, surnommé le Grand, en 1590 ; - Victor-Amédée Ier, en 1630 ; - François-Hyacinthe, en 1637 ; - Charles-Emmanuel II, en 1638.

    Peu d’éloges et de panégyriques princiers valent ce que dit Olivier de La Marelle d’Amédée VIII. « En ce temps où l’Europe entière était en armes, le duc, homme de vertus singulières, était enclin a la paix ; il vécut sans guerre avec Français et Bourguignons et si sagement se gouverna parmi tant de divisions, que son pays de Savoie était le plus riche, le plus sûr, le plus plantureux de tous ses voisins. »

    Les développements et la prospérité d’Annecy datent de ce règne. Chambéry reçut dans ses murs l’empereur Sigismond, qui, le jour même de son arrivée, en 1416, érigea en duché le comté de Savoie. L’ordre de Saint-Maurice fut créé par Amédée VIII, en 1434. Quoique le duc Louis fût loin de posséder les qualités de son père, et quoique son règne ait été beaucoup moins glorieux, ses alliances apportèrent aux souverains de Savoie le titre de rois de Chypreet de Jérusalem. Des froids excessifs, des pestes, des famines et des dissensions intestines concoururent à rendre malheureux le règne d’Amédée IX et la régence qui suivit.

    Sous le règne suivant, -quoique le duc Charles ait été surnommé le Guerrier, la Savoie retrouva des jours meilleurs. La cour de ce prince était, disent les chroniqueurs du temps, une parfaite école d’honneur et de vertu. Ce fut à cette école que l’évêque de Grenoble conduisit, en 1488, son neveu Pierre du Terrail, qui devint depuis l’illustre Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Jeune alors, ce héros servit le duc Charles Ier, en qualité de page, et continua son service auprès de sa veuve Blanche de Montferrat. Ce règne vit fonder la première imprimerie que posséda la Savoie. Le premier imprimeur établi a Chambéry se nommait Antoine Neyret.

    Nous avons peu de chose a dire des règnes qui suivent. La lutte continue entre la France et la, maison d’Autriche. Les ducs de Savoie continuent à pratiquer entre les deux puissances l’habile et prudente politique qui leur a toujours si bien réussi. Philibert le Beau épouse la célèbre Marguerite, descendante de Charles le Téméraire, fille de l’empereur Maximilien Ier, celle qui avait été fiancée a l’infant d’Espagne et au dauphin de France, celle qui, se croyant en danger de mort, avait fait elle-même ces deux vers pour lui servir d’épitaphe :

    Ci-gît Margot, la gente demoiselle,
    Qu’eut deux maris et si mourut pucelle.

    Cette alliance dérangeait un peu l’équilibre de neutralité ; il en résulta même, en 1535, une invasion du pays par François Ier ; mais ce prince manquait de l’habileté qui consolide les succès, et la protection de Charles-Quint fut plus profitable à la maison de Savoie que ne lui avait été préjudiciable l’hostilité du monarque français.

    Une des conditions de la paix de Cateau-Cambrésis, conclue le 3 avril 1559, entre l’Espagne et la France, c’est que le duc Emmanuel-Philibert, le principal négociateur du traité, obtiendra la main de Marguerite de Valois, soeur de Henri II. C’est dans le tournoi donné à la porte des Tournelles, pour célébrer cette union, que le roi Henri II fut accidentellement blessé a mort par le comte de Montgomery.

    Il est un point, toutefois, sur lequel vient échouer toute la puissance, toute l’habileté des princes de Savoie : Genève, si longtemps enviée, si souvent attaquée, défend et consolide sa liberté. Le long règne de Charles-Emmanuel déroule une suite de tentatives obstinées dont le résultat définitif est de constater l’héroïsme de la cité et d’assurer son indépendance.

    Avant d’arriver à la période des rois, il ne nous reste plus a relater que la persécution des barbets, dissidents dont les croyances avaient beaucoup de rapport avec celles des anciens Vaudois. Ils occupaient les vallées de Luzerne, de Saint-Martin, d’Angrogne et de la Pérouse. On intéressa Charles-Emmanuel II dans la question, en lui persuadant que les barbets voulaient créer une république au milieu des Alpes.

    Il y eut donc chasse aux barbets, poursuites, pendaisons, massacres, de véritables dragonnades. Cromwell et la Suisse intervinrent en 1656, et malgré le pape la paix fut rétablie. La Savoie, pendant l’époque que nous venons de parcourir, a produit de nombreux personnages illustres ; les documents étant plus certains dans ces temps plus rapprochés, nous citerons leurs noms dans notre notice sur le lieu qu’ils ont illustré.

    Après ses dix-sept comtes, ses quatorze ducs, la maison de Savoie compte jusqu’à ce jour une suite de huit rois : Victor-Amédée II, en 1684 ; - Charles-Emmanuel III, en 1730 ; - Victor-Amédée III, en 1773 ; - Charles-Emmanuel IV, en 1796 ; - Victor-Emmanuel Ier, en 1802 ; - Charles-Félix, en 1821 ; - Charles-Albert, en 1831 ; Victor-Emmanuel II, en 1849.

    Avec Louis XIV renaissent les grandes guerres européennes ; elles appartiennent à un domaine historique qui n’est pas le nôtre ; détachons seulement de ces grandes pages quelques détails qui aient leur place dans notre cadre : dans la campagne de 1696, Victor-Amédée résuma de la plus éclatante manière la politique de sa maison ; en moins d’un mois, dit Voltaire, il fut généralissime de l’empereur et généralissime de Louis XIV.

    Sous l’influence de ce puissant monarque, il y eut de nouvelles persécutions religieuses dans les montagnes de la Savoie, et cependant quand Victor-Amédée, à bout de patience et de concessions, voulut résister aux exigences de son puissant voisin, il n’eut pas de plus dévoués, de plus vaillants soldats que ces pauvres barbets et Vaudois contre lesquels il s’était fait l’exécuteur d’ordres si iniques et si barbares.

    La France avait beau se manifester par des actes aussi déplorables, la Savoie était sans force contre l’attraction qui la poussait de ce côté. Claude Genoux en fait en ces termes la judicieuse remarque : « Lorsque les invasions de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV eurent assimilé l’esprit savoyard à l’esprit français, alors la Savoie fut française : elle l’était non seulement par le cœur, par la raison, par la logique des faits, elle I’était encore par tempérament. Lors de ces quatre invasions successives, Annecy et Rumilly furent les seules villes qui firent un simulacre de résistance ; ce simulacre fut le chant du cygne de la nationalité savoyarde : cette nationalité appartenait à la France. »

    Notons que ceci était écrit avant l’annexion, et par un enfant de la Savoie. L’émigration qui depuis le XVIe siècle amène chaque année dans les grandes villes de France des milliers de montagnards actifs et industrieux qui rapportent au pays, avec le fruit de leurs économies, le souvenir des lieux où ils ont vécu, l’empreinte des mœurs qu’ils ont traversées, cette émigration, dont l’importance augmente sans cesse, a achevé l’oeuvre de fusion, d’assimilation qui vient de s’accomplir.

    Nous pourrions terminer ici notre tâche, car de plus en plus l’histoire des souverains s’isole de celle du pays ; plus la Savoie vient à nous, plus ses princes s’italianisent. C’est à la bataille de Superga, sous les murs de Turin, aux côtés du prince Eugène, que Victor-Amédée gagne son titre de roi. Cependant, c’est dans le château de Chambéry que se retira encore ce prince lorsque, fatigué des affaires, il eut abdiqué en faveur de son fils Charles-Emmanuel III.

    La Savoie, sous ce prince, qui a néanmoins laissé une mémoire vénérée, paya cruellement les frais de la guerre, qui ne se termina qu’au traité d’Aix-la-Chapelle, en 1748. A diverses reprises, depuis 1733, et surtout de 1742 à 1747, l’armée franco-espagnole prit ses quartiers d’hiver dans ce pays pauvre et déjà épuisé. A tant de maux c’était une triste compensation que les réformes administratives et judiciaires qui ont honoré les dernières années de Charles-Emmanuel.

    La Révolution française trouva sur le trône de Savoie Victor-Amédée III, qui ne méritait pas ses colères, mais qui n’était pas de taille à lui faire obstacle. En quelques jours, dans le mois de septembre 1792, les redoutes élevées sur le passage des Français étaient enlevées, 11,000 Piémontais étaient culbutés, le drapeau de la République flottait sur le château de Chambéry, et sur les murs de la ville était affichée la proclamation suivante : « Liberté, égalité ! de la part de la nation française. Guerre aux despotes, paix et liberté aux peuples - Donné à Chambéry le 24 septembre 1792, l’an IV de la liberté et le premier de l’égalité. - Signé : le général de l’armée française, Montesquiou. » Ce général n’avait avec lui que 12 compagnies de grenadiers, 12 piquets et 100 sapeurs.

    Une assemblée nationale des Allobroges, composée de 665 députés, se réunit à Chambéry et vota l’annexion de la Savoie à la France. La Convention approuva cette délibération, et la Savoie devint le 84e département de la République et prit le nom de département du Mont-Blanc. Pendant vingt-deux ans, ce pays suivit les destinées de la France. Les armées de la République et de l’Empire comptèrent dans leurs rangs plus de 50 000 de ses enfants, parmi lesquels 800 officiers de tout grade et 20 généraux.

    En 1814, Victor-Emmanuel Ier recouvra la plus grande partie de la Savoie, que le traité de Vienne du 15 novembre 1815 lui rendit tout entière. Jusqu’en 1847, ce pays resta courbé sous le joug d’un absolutisme impitoyable. A cette époque, le roi Charles-Albert opéra quelques réformes, et, le 4 mars 1848, le Statut constitutionnel inaugura le régime parlementaire.

    La Savoie put renaître à la vie publique ; grâce aux libertés les plus étendues et à la sagesse prévoyante des princes qui l’ont gouvernée jusqu’en 1860, sa prospérité se développa considérablement. Les Savoisiens prirent une part glorieuse aux guerres de 1848 et 1849, que soutint le Piémont contre l’Autriche. Après l’abdication de Charles-Albert, vaincu à Novare, Victor-Emmanuel II, avec l’assentiment des populations et l’aide du comte de Cavour, son habile ministre, consacra toutes ses forces et ses constants efforts à rendre la liberté à l’Italie.

    Il était dans les destinées de la Savoie de contribuer à l’accomplissement de ce grand projet et de se séparer de l’Italie juste au moment où le but si longtemps poursuivi venait d’être atteint. Comme compensation des sacrifices faits par la France et pour assurer notre frontière du sud-est, le traité du 24 mars 1860, sanctionné par un plébiscite, nous rendit cette antique province, qui est si incontestablement française.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, ses habitants payèrent largement leur dette a la mère patrie, en fournissant un nombreux contingent à la ligne, a la mobile, aux mobilisés et aux francs-tireurs. Au moment de la guerre civile qui déchira la patrie après la conclusion de la paix avec l’Allemagne, plusieurs Savoisiens, craignant de voir la France tomber de nouveau de l’anarchie dans le despotisme, tournèrent leurs regards vers l’Italie, à laquelle ils avaient été si longtemps unis ; mais la consolidation d’un régime libéral a fait taire toutes ces velléités de séparatisme.

    « Il est certain, dit un historien contemporain, que la Savoie est française par sa langue, par ses moeurs, par ses aspirations, par tout ce qui constitue l’existence d’un peuple ; il est certain aussi que, plus le régime politique et administratif de la France se rapprochera du régime de sage liberté et de bonne administration que la Savoie possédait avant 1860, et qu’elle eut plus d’une fois lieu de regretter depuis, plus ses populations seront attachées à la France. Dans les mauvais jours comme dans la prospérité, la France trouvera toujours le plus ferme appui et le plus constant dévouement chez les Savoisiens. »

    Le département actuel de la Savoie est formé de la majeure partie de l’ancien département du Mont-Blanc. La population de la Savoie du XIXe siècle a toutes les qualités, mais aussi quelques-uns des défauts qui distinguent les populations des montagnes. Dans un pays où circulent lentement les idées, où mille obstacles naturels s’opposent à l’échange facile et rapide de ces idées et à la promptitude des communications, on vit généralement sur le passé, on conserve intacts, avec les traditions locales, comme un esprit de routine qui tue l’initiative individuelle, et cette fidélité a ce qui a existé autrefois qui fait repousser avec dédain le nouveau ou l’inconnu.

    D’une part, si l’on se préserve ainsi de ces vices si répandus dans les autres pays ; si l’honnêteté primitive subsiste entière et forme le fond du caractère de chacun ; d’autre part aussi on est porté à s’isoler toujours, a vivre à l’écart, à voir dans son pays le meilleur, le plus beau de tous les pays ; on se méfie de l’étranger, et cette méfiance, souvent exagérée, subsiste longtemps encore malgré le commerce de chaque jour ; on n’accepte qu’avec une extrême réserve tout ce qui est nouveau ; on reste stationnaire, on attend. De là aussi cette lenteur calculée, souvent paresseuse, a procéder en toutes choses et qui se traduit dans les actes et les paroles des habitants des villes aussi bien que des habitants des campagnes.

    En outre, la grande place que tient l’agriculture dans la Savoie du XIXe siècle, l’amour profond du sol natal et l’attachement à la terre ne font que rendre plus saillant son caractère, en expliquant cette ténacité inébranlable mise a la recherche d’un bien-être plus grand, cet esprit continu qui ne donne rien au hasard et cet amour, parfois exagéré, du lucre, que l’on retrouve, du reste, dans toutes les campagnes, quelles qu’elles soient.

    En somme, une population foncièrement honnête, tenace et laborieuse, à laquelle on ne peut demander qu’un peu plus d’initiative et d’abandon. De toutes les populations françaises du XIXe siècle, celle de la Savoie tend le plus à émigrer. L’émigration hivernale ne peut qu’avoir un bon résultat, puisqu’elle pourvoit au bien-être des habitants qui retournent, au printemps, reprendre possession des hauteurs ; mais I’émigration des plaines a de graves conséquences ; elle dépeuple pour un certain nombre d’années les vallées les plus fertiles, pour porter les émigrants à courir la France, à s’expatrier même dans l’Amérique méridionale, une véritable colonie savoisienne étant déjà établie à Buenos-Aires.

     

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  • Histoire du département de la Sarthe
    (Région Pays de la Loire)
     
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    Les Aulerces Cénomans (Aulerci Cenomani) occupaient, avant la domination romaine, le territoire du département de la Sarthe. Ils sont comptés par Tite-Live au nombre des peuplades gauloises qui, sous la conduite de Bellovèse, envahirent l’Italie et s’établirent dans le nord de la péninsule. Ils furent soumis par Crassus, l’un des lieutenants de César, à l’époque de la conquête des Gaules. Plus tard, ils prirent une part énergique à l’insurrection gauloise, dont Vercingétorix fut le chef et le martyr.

    Le pays, soumis à la domination romaine sous les Césars, s’en affranchit, et vécut d’une existence indépendante avec tout le reste des nations occidentales de la Gaule, jusqu’au milieu du Ve siècle, où il subit la domination d’un chef franc, Régnomer. Le christianisme, prêché dans le pays par saint Julien, y avait depuis longtemps fait de nombreux prosélytes, et, pendant les premiers siècles de notre histoire, la plus grande autorité du pays fut celle des évêques du Mans, dont plusieurs se signalèrent par leur charité, leurs lumières et leurs fondations pieuses.

    Leur influence bienfaisante répara un peu les malheurs que l’anarchie sanglante de cette époque fit peser sur le Maine, comme sur le reste de notre pays. Après avoir joui d’un moment de calme sous Charlemagne, qui traversa la contrée en se rendant en Espagne, le Maine, dont la capitale était devenue une ville importante, excita la convoitise des divers successeurs de Charlemagne, et fut enfin envahi par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant. « Quelques années avant sa descente en Angleterre, dit Augustin Thierry, Guillaume fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert, comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses excursions nocturnes dans les bourgs de l’Anjou avaient fait donner le nom bizarre et énergique d’Éveille-Chien.

    « Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux lui fournirent de bonne grâce leur contingent de chevaliers et d’archers ; mais, quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête, ils songèrent à s’affranchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique : les châteaux gardés par les soldats normands furent attaqués et pris l’un après l’autre ; Turgis de Tracy et Guillaume de La Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé aux représailles et aux vengeances populaires. Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s’arrêta pas lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux, et l’on vit éclater dans la principale ville une révolution d’un autre genre. »

    Cette révolution, dont nous parlerons plus en détail en nous occupant de la ville même qui en fut le théâtre, eut pour premier résultat la fondation d’une commune au Mans ; mais la querelle se prolongeant, Guillaume en profita pour envahir le pays. Ses soldats dévastèrent toute la contrée, et telle fut la terreur répandue partout par leurs excès, que les places fortes se hâtèrent de se soumettre, et les principaux citoyens du Mans apportèrent les clefs de leur ville au duc, qui campait sur les bords de la Sarthe. Ils lui prêtèrent serment, et Guillaume leur assura la conservation de leurs anciennes franchises ; mais il ne paraît pas qu’il ait maintenu l’établissement de la commune.

    Les Manceaux, dont l’humeur libre et fière est constatée par les plus vieux historiens, se révoltèrent plusieurs fois sous les successeurs de Guillaume. Le comté du Maine fut réuni aux domaines du comte d’Anjou, appartint aux Plantagenets, qui, en arrivant au trône d’Angleterre, firent passer leurs comtés sous la domination anglaise.

    Le Maine fut, sous Philippe-Auguste, réuni à la couronne de France, après l’assassinat commis par Jean sans Terre sur son neveu Arthur et la confiscation prononcée contre le meurtrier. A partir de ce moment, le Maine est plusieurs fois donné comme apanage à des princes du sang royal, et d’abord possédé par Charles d’Anjou, frère de saint Louis et roi de Naples. Il ne fait définitivement retour à la couronne que sous Louis XI, en 1481.

    Pendant la guerre de Cent ans, le pays fut le théâtre d’une guerre acharnée. Le duc de Lancastre s’y était établi sous Charles V : celui-ci rappelle d’Espagne Bertrand Du Guesclin, qui taille en pièces les Anglais a quelques lieues du Mans, à Pontvallain, en 1370. Aidé d’Olivier de Clisson, il les défait encore en plusieurs rencontres.

    En 1424, après la funeste bataille de Verneuil, le comte de Salisbury vient mettre le siège devant Le Mans, foudroie la ville avec son artillerie, usage nouveau alors de ces canons qui avaient un siècle auparavant contribué à notre défaite à Crécy : la ville se rend après vingt jours de résistance. La guerre continue cependant à ravager le pays ; Le Mans est repris par les Français, puis par Talbot, qui met à mort ceux des habitants qui se sont soulevés contre l’étranger.

    Enfin, en 1443, les Anglais sortent du Maine pour n’y plus rentrer. Pendant cette longue lutte, un gentilhomme manceau, Ambroise de Loré, à qui il ne manqua qu’une scène plus éclatante pour obtenir plus de gloire, se rendit fameux dans le pays par sa bravoure et sa lutte opiniâtre contre les conquérants.

    Le faible Henri VI, en épousant Marguerite d’Anjou, fille du roi René, avait restitué les comtés d’Anjou et du Maine à son beau-père, « dont les titres pompeux ne répondaient guère à la maigreur de la bourse, » dit Shakespeare. Il faut voir dans le Henri VI du grand poète, avec quelle amertume les seigneurs anglais reprochèrent cette concession à leur roi. « Par la mort de celui qui est mort pour tous, dit Salisbury, ces comtés étaient la clef de la Normandie. Pourquoi pleures-tu, Warwick, mon valeureux fils ? - Warwick. Je pleure de douleur en voyant ces pays perdus pour nous sans retour ; car, s’il restait quelque espoir de les recouvrer, mon épée verserait du sang, mes yeux ne verseraient point de larmes. L’Anjou, le Maine ! C’est moi qui ai conquis ces deux provinces, c’est ce bras qui les a domptées. Eh quoi ! ces villes dont la prise m’a coûté des blessures, faut-il que je les voie rendre avec des paroles de paix, mordieu ! - York. Périsse le duc de Suffolk, qui ternit l’honneur de cette île belliqueuse ! La France m’aurait arraché le cœur avant de me faire souscrire à un pareil traité." Henri VI tenta de ne pas exécuter ce traité fatal à sa puissance et a son honneur ; mais le roi de France ne tarda pas à lui reprendre ces deux provinces.

    Le Maine fit retour à la couronne de France après la mort de son dernier comte, Charles, neveu de René d’Anjou, qui avait institué pour son héritier le roi Louis XI. Cette province, si éprouvée par la guerre étrangère, fut encore dévastée par la guerre civile que les passions religieuses y allumèrent au XVIe siècle.

    Les premiers prédicateurs du calvinisme, dans le Maine, furent Henri Salvert, qui y vint de Tours en 1559, et Merlin, de La Rochelle, un des disciples de Théodore de Bèze. Les progrès de la nouvelle doctrine furent rapides : un an après, un consistoire était établi au Mans, et seize ministres étaient institués. Mamers devint bientôt l’un des plus ardents foyers du protestantisme dans cette contrée ; mais, la guerre ayant éclaté, les calvinistes s’emparèrent du Mans, qu’ils occupèrent pendant trois mois : les catholiques reprirent bientôt la ville, et y exercèrent d’atroces vengeances.

    Ces cruautés rendirent plus tard inutile au Mans le massacre de la Saint-Barthélemy. L’édit de Nantes rétablit le calme dans ce pays, et un peu de tolérance à l’égard des réformés. Ils établirent au Mans un temple qui subsista jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes : le lieu où il était bâti porte encore le nom de Chemin du Prêche.

    Le pays resta tranquille jusqu’a la Révolution ; à cette époque, la population s’y prononça en général pour la cause des réformes. Elle envoya à la Convention les députés Sieyès, Levasseur, Letourneur, Phelippeaux.

    Mais la contrée fut cruellement éprouvée par la guerre civile dont l’Ouest fut le théâtre. Les Vendéens entrèrent dans le Maine en décembre 1793 ; ils étaient commandés par La Rochejacquelein. Le Mans, dégarni de troupes, tenta de leur résister ; les gardes nationales défendirent bravement les approches de la ville ; mais il fallut céder au nombre, et les Vendéens s’emparèrent de la ville. Deux jours après, ils en étaient chassés après un combat sanglant par les généraux républicains Marceau et Westermann.

    La pacification du département fut due aux efforts intelligents du général Hoche, et le pays commençait à respirer, quand la chouannerie y éclata. Les chouans, sous la conduite de M. de Bourmont, surprirent Le Mans pendant la nuit du 13 octobre 1799, et le gardèrent pendant trois jours. Du reste, cette guerre peu sérieuse fut bientôt terminée, grâce à l’activité du général Brune.

    Le département qui avait envoyé au conseil des Cinq-Cents Carnot, Daunou, Chénier, Legendre, envoya, sous la Restauration, siéger à la chambre des députés le général La Fayette et Benjamin Constant.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le département de la Sarthe fut occupé par les armées ennemies poursuivant la 2e armée de la Loire en retraite vers l’Ouest. Dans la notice historique que nous avons consacrée au département de Loir-et-Cher, nous avons raconté les débuts de cette retraite, après les combats de Marchenoir et de Fréteval, et la bataille de Vendôme. Nous reprendrons ici notre rapide récit.

    Le 1er janvier 1871, le prince Frédéric-Charles reprenait l’offensive contre la 2e armée de la Loire ; le 6 janvier, quatre corps marchaient concentriquement vers l’Huisne ; le 7, les corps se concentraient : le grand-duc de Mecklembourg enlevait Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) et le centre garnissait la rive gauche de la Braye, de Sargé à Savigny (Loir-et-Cher). Le 8, le centre allemand arrivait à Saint-Calais où s’établissait le prince Frédéric-Charles, et sa gauche gagnait le Loir à La Chartre, pendant que le grand-duc, faisant un nouveau pas en avant dans la vallée de l’Huisne, dépassait La Ferté-Bernard.

    Le cercle se resserrait autour du Mans, où le général Chanzy s’était arrêté et où il se reconstituait en toute hâte. Le 9, Frédéric-Charles s’établit à Bouloire ; le Xe corps allemand, forcé de combattre à Chahaignes, ne peut dépasser le village de Brives, tandis que le corps français du général Jouffroy arrête l’ennemi a Vancé et que le général Jaurès ne cède que pied à pied au XIIIe corps, qui peut pourtant gagner Connerré-Thorigné.

    Le 10, l’ennemi rencontre à Saint-Mars, à Champagné, à Changé-Parigné, une résistance vigoureuse et s’arrête à 4 kilomètres du Mans. « Le plateau d’Aujour, dit un historien, fut même repris par un héroïque retour offensif des zouaves pontificaux du 17e corps conduit par le général Goujard, et la XVIIIe division allemande fut repoussée à Montfort dans une tentative pour franchir l’Huisne a Pont-de-Gennes. »

    Mais le 11, les mobilisés de Bretagne, mal armés, mal approvisionnés, abandonnèrent le poste, si important de La Tuilerie, ce qui décida la retraite. Le 12, le XIIIe corps allemand fut encore arrêté à La Croix par le général Jaurès ; toutefois le Xe corps occupa Le Mans. Le brouillard du matin avait favorisé la retraite de notre malheureuse armée ; mais elle laissait aux mains de l’ennemi, après sept jours de combats, 18 000 prisonniers et 20 canons. La poursuite continua jusqu’a Laval. Les Français s’établirent solidement derrière la Mayenne, et, quand l’armistice arriva, le général Chanzy avait réussi à réorganiser en partie cette 2e armée de la Loire qui restait debout après six semaines de combats incessants résolue à continuer la lutte.

    Pour terminer, nous allons donner le nom des localités de la Sarthe successivement occupées par les troupes du prince Frédéric-Charles venant de Vendôme et par celles du grand-duc. Ce sont : Saint-Calais, Bouloire, Arthenay, Champagné, Le Mans, Neuville-sur-Sarthe, Conlie, Sillé-le-Guillaume, Saint-Georges, Le Grand-Lucé, Parigné l’Évêque, Changé, Pontlieue, Chassillé, Saint-Denisd’Orgnes, Château-du-Loir, La Chartre-sur-le-Loir, Écommoy, La Flèche, Sablé, et par les corps venant de Chartres La Ferté-Bernard, Sceaux, Connerré et Montfort.

    Les pertes éprouvées par le département de la Sarthe durant cette lugubre invasion sont considérables ; elles se montent à 17 026 660 francs 72 centimes.

     

     
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  • Histoire du département de la Saône-et-Loire
    (Région Bourgogne)
     
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    Les Éduens, puissante tribu de la Gaule centrale, occupaient, avant l’invasion romaine, la plus grande partie du territoire dont a été formé le département de Saône-et-Loire. C’est comme allié des Éduens, et appelé par eux, pour les aider dans une guerre qu’ils soutenaient contre les Séquanais, que César franchit les Alpes.

    L’occupation romaine ne rencontra donc d’abord dans la contrée aucune résistance et n’y souleva aucune opposition. Bibracte (dont on crut jusqu’en 1851 qu’il s’agissait d’Autun), la vieille capitale du pays, fut adoptée par les soldats de César comme une seconde patrie ; mais cette union, qui reposait sur un malentendu, ne fut pas de longue durée ; lorsque les Éduens virent se changer en conquête définitive une occupation qu’ils n’avaient acceptée que comme un secours momentané, leur esprit national se réveilla et les sympathies anciennes firent bientôt place à une hostilité mal déguisée.

    De leur côté, les conquérants, pour entraver l’organisation de la révolte, changèrent à diverses reprises les divisions administratives de la province. Une levée de boucliers répondit à ces mesures vexatoires ; les esclaves gladiateurs destinés aux cirques de Rome se réunirent sous un chef acclamé par eux, le vaillant Sacrovir ; la population presque entière se joignit à eux, et les Éduens tentèrent, mais trop tard, de réparer la faute qu’ils avaient commise en appelant l’étranger dans leur patrie. Cette tentative échoua comme celle de Vercingétorix dans l’Arvernie ; les dernières forces de la race celtique s’y épuisèrent, et la volonté des Éduens n’eut même plus à intervenir dans le choix des maîtres qui se disputèrent leur territoire.

    Quand le colosse romain commença à vaciller sur ses bases, quand les possessions de l’empire énervé purent être attaquées impunément, la Saône fut franchie tour à tour par les hordes barbares qui, des rives du Rhin ou du sommet des Alpes, se ruaient dans les plaines de l’ouest et du midi.

    Attila, avec ses Huns, passa comme une avalanche. Les lourds Bourguignons s’arrêtèrent au bord du fleuve, et jusqu’à la venue des Francs le pays fut possédé par deux maîtres à la fois, les Bourguignons et les Romains. Les nouvelles divisions territoriales qu’entraîna la conquête de Clovis, les partages de son héritage, plus tard la constitution des grands fiefs donnèrent naissance à un royaume, puis à un duché de Bourgogne, dont fit presque toujours partie le département de Saône-et-Loire, mais dont l’histoire trouvera sa place plus spéciale dans notre notice sur Dijon et la Côte-d’Or.

    L’importance des villes détermina d’abord la division administrative du pays en pagi ou cantons, qui devinrent autant de comtés plus ou moins indépendants quand prévalut, sous la seconde race, l’organisation féodale dans la France entière, et ne furent réunis à la couronne que successivement et beaucoup plus tard. L’Autunois, le Mâconnais, le Châlonnais et le Charolais eurent donc chacun pendant longtemps une existence particulière, dont se compose l’ensemble des annales du département.

    L’Autunois tira son nom de la ville d’Autun, autrefois Bibracte, l’ancienne capitale des Éduens. Cette tribu, par haine des Allobroges et des Arvernes, s’allia étroitement avec les Romains ; aussi eut-elle des citoyens admis dans le sénat avant toutes les autres peuplades gauloises.

    La foi chrétienne fut apportée clans cette contrée dès le IIe siècle par saint Andoche, prêtre, et saint Thirse, diacre, qui, malgré la protection d’un riche habitant de Saulieu nommé Faustus, souffrirent le martyre à leur retour à Autun ; en même temps qu’un marchand du nom de Félix qui leur avait donné asile. Tetricus, général romain, s’étant fait reconnaître empereur, entraîna les Éduens dans son parti. Claude vint le combattre, ravagea les campagnes, incendia et pilla les villes.

    Constance et Constantin réparèrent ces désastres ; le pays fut tranquille et prospère jusqu’à l’invasion des barbares. Les rapides progrès du christianisme dans l’Autunois et l’influence de l’évêque dans la capitale donnèrent de bonne heure une prépondérance marquée au pouvoir clérical. Sur quatre bailliages dont la province était composée, un seul, celui de Bourbon-Lancy devint une baronnie de quelque importance.

    Le Mâconnais (pagus Matisconensis) des Éduens eut sous les Romains les mêmes destinées que l’Autunois. Sa position sur les bords de la Saône en faisait un centre d’approvisionnement ; on y fabriquait aussi des instruments de guerre. Sous la seconde race, le Mâconnais est possédé par des comtes qui rendent leurs domaines héréditaires, et arrivent par leurs alliances jusqu’a la couronne ducale de Bourgogne. C’était un comte du Mâconnais, cet Othon-Guillaume auquel le roi Robert fut obligé de disputer devant un concile et par les armes les deux Bourgognes et le comté de Nevers.

    Sa descendance resta en possession du comté jusqu’en 1245, époque a laquelle il fut cédé à saint Louis par la comtesse Alix. A l’exception d’une courte période pendant laquelle Charles VII l’aliéna à Philippe le Bon, le Mâconnais est demeuré depuis annexé au domaine royal ; depuis saint Louis, il relevait du parlement de Paris, et les privilèges municipaux accordés par ce prince aux habitants des villes furent maintenus jusqu’à la Révolution de 1789.

    Le pouvoir épiscopal profita moins encore de l’extinction des comtes du Mâconnais que de l’importance acquise par la puissante abbaye de Cluny. Le convent fournit un grand nombre de prélats au siège de Mâcon ; aussi fut-il occupé, le plus souvent, par des personnages d’un grand nom et d’une haute position dont l’influence fut souveraine sur les destinées de la province.

    Le Châlonnais était aussi compris dans le pays des Éduens ; il en est question, ainsi que de sa capitale Cabillonum, Châlon ; dans César, Strabon et Ptolémée. C’était un poste important des légions romaines ; une large chaussée fut construite pour relier Autun à la Saône. La tradition populaire donne les environs de Châlon pour théâtre à l’apparition de la croix miraculeuse autour de laquelle Constantin put lire : « Tu vaincras par ce signe : » In hoc signo vinces.

    Après avoir été traversé et ravagé par Attila, le Châlonnais devint le centre de la première monarchie burgonde. Châlon était la capitale du roi Gontran, et Clovis II y convoqua une assemblée nationale. La position du pays, qui le désigna dès les premières invasions comme le passage le plus favorable de l’est au centre de la France et du nord au midi, ne lui permit d’échapper à aucun des envahissements que nos pères eurent a subir. Après les Romains, les Germains, les Helvètes, les Huns et les Bourguignons, vinrent les Sarrasins, et après eux les Normands.

    Jamais terre ne fut foulée par tant d’ennemis différents ; et comme si ce n’eût point encore été assez, après tant d’assauts, de devenir le théâtre des luttes entre les maisons de France et de Bourgogne, il fallut encore que le Châlonnais payât tribut aux guerres de religion et à toutes nos discordes civiles. Le premier comte héréditaire du Châlonnais fut Théodoric Ier ; c’est seulement en 1247 que, par suite d’échange, le comté échut à la maison de Bourgogne ; il y est resté jusqu la réunion du duché à la France.

    Le premier apôtre du Châlonnais fut saint Marcel, prêtre attaché a saint Potin et venu de Lyon avec lui ; il souffrit le martyre en 161, sous le règne de Vérus. Pendant la période féodale, le pouvoir de l’évêque sur le Châlonnais fut plus nominal que réel ; les comtes se laissaient investir par eux de leur titre, mais sans renoncer a agir ensuite au gré de leur caprice ou selon leur intérêt ; les ducs de Bourgogne et les rois de France, trop haut placés pour recevoir l’investiture du comté des mains de l’évêque de Châlon, leur laissèrent en réalité un cercle d’action plus libre et moins restreint. Il est juste d’ajouter que le pays ne s’en trouva pas plus mal.

    Les Ambarri et les Brannovii occupaient le Charolais et vivaient dans une étroite alliance avec les Éduens ; sous les Romains et les Bourguignons, leurs destinées furent communes. L’administration franque constitua le Charolais en comté, qui sous la première race dépendit du comté d’Autun, et de celui de Châlon sous la seconde.

    Au XIIIe siècle, Hugues IV, duc de Bourgogne, ayant acquis le comté de Châlon et ses dépendances, le donna en apanage à son second fils Jean, qui épousa l’héritière de Bourbon. Une seule fille naquit de cette union : on la maria à Robert, comte de Clermont, fils de saint Louis ; ce prince et trois générations de ses descendants possédèrent donc le Charolais, mais comme fief relevant du duché de Bourgogne.

    En 1390, Philippe le Hardi le racheta moyennant 60 000 francs d’or. Il demeura plus d’un siècle dans la maison ducale, et l’estime qu’elle faisait de cette possession est attestée par le titre de comte du Charolais que portaient ordinairement les fils aînés des ducs de Bourgogne. A la mort de Charles le Téméraire, en 1477, le Charolais fut compris dans les dépouilles de l’ennemi vaincu que Louis XI réunit a la France.

    Ses successeurs, Charles VIII et Louis XII, restituèrent ce comté aux héritiers de Marie de Bourgogne ; il fut donc rendu, en 1493, à Philippe d’Autriche, père de Charles-Quint, et resta dans la maison d’Espagne jusqu’en 1684, mais cette fois comme fief de la couronne de France, à la charge de foi et hommage, et soumis à la juridiction française. Le prétexte dont on usa pour mettre fin à cet état de choses mérite d’être rapporté.

    En dehors des grands événements qui décidèrent de ses destinées, les régions qui composent le département de Saône-et-Loire eurent leur part dans toutes les épreuves que traversa la France : sans avoir été marqué par des luttes aussi violentes que dans d’autres localités, l’établissement des communes l’agita au XIIIe siècle.

    Au XIVe le pays fut décimé par la peste noire ; treize familles seulement survécurent à Verdun-en-Châlonnais. Ce fut ensuite l’invasion des Anglais sous la conduite du Prince Noir, et, quelques années plus tard, les brigandages des Écorcheurs. Du Guesclin, en 1366, les avait décidés à le suivre en Espagne dans l’espoir d’un riche butin ; mais ils revinrent quelques années après et ravagèrent tout le Mâconnais.

    Nous les retrouvons, en 1438, en compagnie de la peste et de la famine, dévastant le Charolais et les environs de Paray-le-Monial, sous la conduite du fameux Antoine de Chabannes ; il fallut, pour en délivrer la contrée, que le comte de Fribourg, gouverneur de la Bourgogne, convoquât la noblesse à une sorte de croisade ; les prisonniers mêmes ne furent point épargnés.

    La guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, les luttes qui précédèrent la réunion du duché a la France eurent presque continuellement pour théâtre ces contrées douées d’une telle vitalité que quelques années de paix leur rendaient une prospérité relative.

    Les discussions religieuses agitaient sourdement la France depuis plusieurs années, lorsque le massacre de Vassy fit éclater la guerre civile. La noblesse de Bourgogne était peu favorable aux protestants, mais ils avaient de nombreux adhérents dans les villes. En 1562, un fameux capitaine calviniste nommé Ponsenac parcourut la Bresse et le Mâconnais à la tête d’une troupe de six à sept mille hommes, saccageant, pillant, brûlant les couvents et les églises. Le capitaine d’Entraigues et deux de ses lieutenants, Jean-Jacques et Misery étaient maîtres d’une partie de la province, quand leur marche fut arrêtée par le maréchal de Tavannes. Quelques années plus tard, en 1567, 1570 et 1576, c’est contre les Suisses et les reîtres des Deux-Ponts qu’il faut se défendre ; ces derniers avaient traversé la Loire a Marcigny, au nombre de 25 000 environ.

    L’anarchie régna en Bourgogne pendant tout le temps de la Ligue, et même après l’abjuration de Henri IV et la bataille de Fontaine-Française ; en 1593, un article du traité de Folembray accordait au duc de Mayenne la ville de Chalons comme place de sûreté.

    Sous Louis XIII, la révolte de Gaston d’Orléans, frère du roi, appela les Impériaux en Bourgogne ; la courageuse et patriotique résistance des habitants fit obstacle aux funestes progrès de l’invasion, qui échoua définitivement devant l’héroïsme de Saint-Jean-de-Losne. Le pays se ressentit peu des agitations de la Fronde ; quelques communes seulement eurent à subir les exactions de soldats indisciplinés et d’une bande de rebelles qui ne compta jamais plus de 500 hommes et que commandait un aventurier du nom de Poussin de Longepierre.

    Les règnes suivants ne furent signalés que par d’utiles travaux et de magnifiques améliorations (1789). Le grand Condé, ayant fait sa paix avec la cour de Saint-Germain, réclama du roi d’Espagne des sommes considérables, prix de ses services pendant la guerre contre la France ; pour rentrer dans cette créance, il saisit le Charolais : une procédure s’ensuivit comme s’il se fût agi de la dette d’un marchand, ou tout au moins d’une seigneurie ordinaire ; on plaida, et un arrêt intervint qui adjugea le comté à la maison de Condé. C’est seulement en 1761 qu’il fut racheté par Louis XIV et réuni au domaine royal.

    En 1814, à la chute du premier Empire, le département fut traversé par les troupes autrichiennes. Châlon, qui n’avait qu’une garnison de 200 hommes, n’en résista pas moins au général Bubna, et l’ennemi ne s’en rendit maître qu’après un vif combat soutenu, le 4 février, parles habitants. Sa vengeance s’exerça sur Autun qui fut durement traitée, et sur le château de Martigny-sous-Saint-Symphorien qui fut incendié.

    En 1870, la situation pouvait paraître plus périlleuse. Autun couvrant l’important établissement du Creusot, dont le matériel et les puissantes ressources devaient être un objectif pour les envahisseurs victorieux ; ils firent, en effet, dans les premiers jours de décembre, quelques démonstrations hostiles ; mais Garibaldi y avait alors son quartier général, où des forces imposantes avaient été réunies, pour appuyer les opérations de l’armée de l’Est, commandée par le général Bourbaki ; l’ennemi s’en tint donc à quelques reconnaissances autour de la ville, et prit sa direction vers le département de l’Yonne et la Loire. Les pertes éprouvées par le département montèrent seulement à 30 292 francs 27 centimes.

    La Révolution de 1789, qui donna à la France unité et liberté, avait été accueillie par le département de Saône-et-Loire avec le plus grand enthousiasme. Les habitants sont restés fidèles au culte de leurs principes. En 1792, comme en 1814 et en 1870, la patrie menacée ne trouva dans aucune province de plus dévoués défenseurs. Le sentiment de la nationalité est aussi fortement empreint chez le citoyen des villes que dans la population des campagnes. Les développements de l’industrie et du commerce, le soin des intérêts privés n’ont altéré ni comprimé dans ce département les élans généreux, les aspirations enthousiastes qui caractérisent les fortes races et les grands peuples.

     

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  • Histoire du département de la Haute-Saône
    (Région Franche-Comté)
     
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    Ainsi que les deux départements du Jura et du Doubs, celui de la Haute-Saône fut formé, en 1790,d’une partie de l’ancienne province de Franche-Comté. Le territoire qu’il occupe formait sa partie septentrionale, et cette circonscription reçut, à cause de cela, le nom de grand bailliage d’Amont. Gray en était la capitale.

    Cette contrée, avant l’arrivée des Romains, était habitée par les Séquanais. On sait que les luttes de ce peuple avec les Éduens amena l’intervention romaine. Les ruines qu’on rencontre encore à Luxeuil et sur l’emplacement de l’ancienne Amagetobria attestent le séjour et la longue domination du peuple-roi. La Séquanie, dans laquelle était compris le département actuel de la Haute-Saône, fut incorporée, sous Auguste, dans la Germanie supérieure.

    Quand les Burgondes franchirent le Rhin et descendirent les pentes des Alpes et du Jura, la Séquanie constitua une importante fraction du premier royaume de Bourgogne. Nous rentrons ici dans l’histoire de cet État, que nos lecteurs trouveront plus détaillée et moins incomplète dans notre notice sur la Côte-d’Or. Après avoir été conquise par Clovis et possédée quelque temps par les rois francs ses successeurs, la Séquanie échut à Lothaire, lors du démembrement de l’empire de Charlemagne.

    On sait que cette époque fut le signal des usurpations féodales. Nulle part le pouvoir des comtes et des abbés ne fut plus indépendant que dans le comté de Bourgogne ; pendant plusieurs siècles l’autorité centrale est presque entièrement annulée ; la plupart des fiefs relevaient bien de l’empire d’Allemagne, mais cette dépendance n’était que nominale. C’est donc dans les annales des villes, dans les chroniques des puissants monastères qu’il faut chercher la vie historique de cette époque ; c’est a peine si son unité peut se rattacher à celle du duché de Bourgogne dans la grande phase des quatre derniers ducs.

    Les populations des trois bailliages se prononcèrent bien plus énergiquement encore que celles de Bourgogne en faveur de l’héritière de Charles le Téméraire, contre les prétentions de Louis XI ; ce prince fit une rude guerre aux obstinés Comtois qui ne voulaient pas devenir Français. Nous suivrons dans les épisodes locaux, dans le siège des villes, la dévastation des campagnes, les traces de cette première lutte, qui se termina par l’incorporation de la Comté aux États d’Autriche.

    Presque toutes les cités du bailliage d’Amont eurent leur part dans les calamités de cette période. Voici comment cette transformation est caractérisée par Eugène Rougebief, historien franc-comtois, dans son patriotique et savant ouvrage : « La Franche-Comté se trouvait pour la troisième fois séparée du duché de Bourgogne. Rendue à la maison d’Autriche par le traité de Senlis, on va la voir changer de maître et continuer son existence isolée. C’est en elle dorénavant que se personnifiera le génie de la vieille nationalité bourguignonne ; c’est elle qui s’en montrera la dernière expression ; et, lorsque viendra le jour où la logique de l’histoire aura marqué sa place dans le grand cycle de la France, elle gardera longtemps encore sa physionomie originale, son vieil esprit traditionnel. Nous venons de la laisser à la fin d’une lutte courageuse, et qui ne devait pas être la dernière.

    « Aussi dévouée à ses princes que jalouse de ses libertés, la Franche-Comté, plus grande en sa réputation qu’en son étendue, comme a dit un historien, ne reculera devant aucun sacrifice pour rester digue de son antique renom et de l’estime de ses souverains ; elle va se soutenir pendant deux siècles avant de trouver son maître : encore faudra-t-il, pour la dompter, que la forte épée de la France vienne a trois reprises s’abattre sur elle, et les hommes qui la tiendront, cette épée, s’appelleront Henri IV, Richelieu, Louis XIV. »

    Il n’avait point été difficile à Maximilien de rattacher à l’Autriche une province qui ne connaissait la domination française que par les rigueurs de Louis XI ou l’incapacité administrative de Charles VIII ; son fils, Philippe le Beau, devenu possesseur de la Franche-Comté par l’avènement de son père à l’Empire, resserra encore les liens d’affection qui attachaient les Comtois à sa maison. Il visita deux fois leur province, présida les états et confirma les privilèges de la bourgeoisie. Il avait épousé Jeanne, infante d’Espagne, et c’est de cette alliance que découlèrent plus tard lés droits de Charles-Quint sur la Comté.

    L’intervalle qui sépara le règne de Philippe de l’avènement du grand empereur fut rempli par la régence de marguerite, deux fois veuve avant d’avoir été mariée, et qui laissa dans le pays un souvenir durable de ses qualités aussi aimables que solides. C’est à cette époque aussi que se rattache le grand mouvement suscité par les prédications de Luther et de Munzer. Leurs paroles trouvèrent de l’écho dans cette province, si hostile à toutes les oppressions ; mais les effets de la réforme religieuse furent amortis par la tolérance même qu’elle rencontra chez ses adversaires, et la révolte des paysans eut dans la Comté un caractère particulier qui la fait ressembler aux guerres des hussites plutôt qu’à la Jacquerie de France.

    Le sol était raffermi quand Charles-Quint prit en main l’administration du pays que la comtesse sa tante avait si habilement gouverné. Il se conforma scrupuleusement aux instructions qu’elle lui avait tracées dans son testament ; il hérita surtout des sympathies profondes que Marguerite avait conservées jusqu’à sa mort pour la Franche-Comté.

    Rien ne put jamais distraire le puissant monarque de la bienveillante sollicitude avec laquelle il veillait sur les destinées de cette province de prédilection. Chaque ville reçut quelque témoignage particulier de sa libéralité et de son affection ; c’est à des Comtois qu’il confia les postes les plus importants de son gouvernement ; à sa cour, dans son intimité, il aimait à se sentir entouré de ces fidèles Bourguignons, et l’histoire en cite un nombre considérable qui, par l’éclat de leurs services ou l’importance de leur position, ont participé à la gloire de son règne.

    La mort de Charles-Quint mit un terme à cette ère de splendeur et de prospérité ; le fanatique Philippe II compromit au dedans et au dehors les destinées de la Franche-Comté. L’inquisition, établie par lui, fit couler des flots de sang, jeta la perturbation dans ces populations tolérantes et paisibles, excita les passions religieuses et entraîna le pays dans les luttes désastreuses du XVIe siècle.

    En février 1595, le bailliage d’Amont fut envahi par six mille soldats lorrains, commandés par deux anciens capitaines ligueurs, d’Aussonville et Beauvau-Tremblecourt, qui promenèrent dans toute la contrée le pillage, le meurtre et l’incendie. Cette expédition livrait les clefs de la province à Henri IV, qui, quelques mois plus tard, y remportait la célèbre victoire de Fontaine-Française et se vengeait sur les habitants inoffensifs des justes griefs qu’il avait contre le roi d’Espagne. Ce n’était là encore que le commencement des épreuves auxquelles était réservé ce malheureux pays ; le traité de Vervins remit les choses dans .l’état où elles étaient avant la guerre, c’est a dire dans un provisoire plein de périls.

    Richelieu reprit l’oeuvre de Henri IV, et le prince de Condé pénétra en Franche-Comté. Les haines séculaires de la France et de l’Espagne semblaient avoir adopté cette province pour champ clos ; c’est là, en effet, que se vidaient toutes les querelles ; mais plus la constitution de l’unité française rendait indispensable l’incorporation de ce pays, plus les habitants luttaient avec énergie et désespoir contre ce qu’ils appelaient la domination de l’étranger et la perte de leur indépendance.

    La résistance aux efforts de Richelieu, guerre de dix ans, amena successivement dans le pays les plus illustres capitaines du temps ; après Condé, ce furent Turenne, Villeroy, Longueville et ce prince de sanglante mémoire, Bernard de Saxe-Weimar, le fléau du bailliage d’Amont, pillant, rançonnant, dévastant tout sur son passage ; il ne s’attaquait qu’aux petites places ; il prit Jonvelle, Jussey, Champlitte, Pierrecourt, et, comme les habitants de ce village avaient tué quelques hommes de son avant-garde, il livra les habitations aux flammes et passa la population au fil de l’épée.

    Aux attaques incessantes qui s’acharnaient contre elle, la Franche-Comté opposa victorieusement l’indomptable énergie de quatre villes, Hâle, Gray, Salins et Besançon, qui repoussèrent tous les assauts comme elles rejetaient toutes les offres de capitulation ; le génie patriotique de deux capitaines comtois, le baron d’Amans et Lacuzon, qui se maintenaient dans les montagnes et qu’aucun échec ne pouvait ni abattre ni décourager ; enfin, l’héroïque et mâle courage d’une femme, de la jeune et belle comtesse de Saint-Amour, dont l’exemple entraînait sur les remparts des villes assiégées les mères, les femmes et les filles des combattants.

    Louis XIV n’aurait sans doute pas été plus heureux que Henri IV et Richelieu, si, comme eux, il n’avait eu recours qu’a la force de ses armes ; mais, profitant de la position qu’avait maintenue la paix de Munster, en 1648, laissé en possession de plusieurs places au cœur du pays, il fit de la le siège des consciences, et toutes ne furent pas imprenables comme les glorieuses cités comtoises.

    Éblouis par les pompes de Versailles, gagnés peut-être aussi par d’autres séductions, l’abbé de Watteville pratiqua la noblesse, d’Aubépin fit circonvenir la bourgeoisie des parlements ; le peuple, trahi par ses anciens chefs, abandonné par l’Espagne épuisée, n’eut mémo plus à défendre ses forteresses, que les gouverneurs livraient a prix d’argent. Le 4 juillet 1674, dernier effort de la nationalité comtoise, la ville de Faucogney succombait après trois jours d’assaut, les habitants étaient passés par les armes, la conquête était accomplie, et Louis XIV pouvait se faire représenter sur un arc de triomphe en conquérant et en dominateur de la Franche-Comté.

    Nous avons ailleurs caractérisé son règne et celui de ses successeurs ; c’est un sujet sur lequel il serait plus pénible encore qu’inutile de revenir. Si le bailliage d’Amont ne fut français réellement et de coeur que depuis 1789, il a pris dès lors une bonne et glorieuse place dans la nouvelle famille ; le bataillon de la Haute-Saône en 1792, les patriotes comtois en 1814 et 1815 ont scellé de leur sang le pacte d’alliance qui les unit pour toujours à la France. L’année 1870-1871 réservait à ce département une nouvelle et douloureuse occasion de montrer son patriotisme.

    A la fin de la notice historique que nous avons consacrée au département du Doubs, nous avons raconté les événements de la guerre franco-allemande qui ont eu pour théâtre le territoire de ce département, c’est-à-dire de la lamentable retraite de la première armée de la Loire vers la frontière, suisse, après les combats d’Héricourt et de Montbéliard. Nous nous proposons de reprendre notre récit un peu plus haut et de faire connaître les faits militaires concernant la même armée, qui se sont accomplis à cette époque dans le département de la Haute-Saône, notamment les batailles de Villersexel et d’Héricourt.

    Dès le 3 janvier 1871, la première armée de la Loire devenue l’armée de l’Est, placée sous les ordres du général Bourbaki, se mettait en mouvement. Le général en chef prenait ses dispositions pour se porter sur Belfort et débloquer cette place, assiégée par le général allemand de Werder, commandant le XIVe corps ou corps d’opérations d’Alsace.

    A cette date, Vesoul était occupé par les troupes du mye corps, une brigade badoise était à Gray, la division Schmeling à Villersexel, à l’embranchement des routes de Dijon, Gray et Vesoul sur Montbéliard et Belfort. Héricourt était gardé par divers détachements ennemis. Le 4 janvier, la division Cremer reçoit l’ordre de marcher sur Vesoul ; mais les avant-postes français rétrogradent sur Gray, et notre armée se dirige directement sur Belfort. Le général de Werder manoeuvre de façon à couper la route de l’armée française, qui était, hélas ! très mal équipée et mal nourrie.

    Le 8 janvier, celle-ci était signalée à Montbozon, et les deux armées, suivant deux routes convergentes, se trouvaient à 20 kilomètres environ de Villersexel où ces routes se croisaient. Le 9, la division Schmeling enlevait Villersexel ; mais l’armée française arrivait successivement et se présentait devant la petite ville fortement retranchée par les troupes allemandes A dix heures du matin, le combat s’engage et se prolonge jusqu’à dix heures du soir.

    La ville, clef de la position et qui a donné son nom a la bataille, est prise et reprise et finit par nous rester. Le général Bourbaki déploya dans cette journée sou audace habituelle, menant lui-même au feu ses colonnes d’attaque. Nous restons maîtres des positions ; l’ennemi, abandonnant le champ de bataille, se retire sur Lure, au nord, et de là rejoint le corps de blocus devant Belfort, amenant au général de Werden un renfort urgent. La présence du général Cremer sur la route de Vesoul à Lare eût amené un désastre pour l’ennemi ; malheureusement, un froid de 18° au-dessous de zéro avait retardé le jeune et vigoureux général, qui le 8 seulement quittait Dijon, et l’empêchait d’arriver a temps pour la bataille du lendemain. Les Allemands perdirent plus de 1 000 hommes à la bataille de Villersexel.

    Le 10 janvier, le général français laisse reposer ses troupes exténuées ; le 11, il reprend sa marche vers les positions ennemies de la Lisaine, mais avec une grande lenteur, tant le froid est intense. Le 13, l’armée française repoussait à d’Arcey, à 20 kilomètres de Villersexel et à 15 de Montbéliard, les avant-postes allemands ; sa gauche était devant Lure et forçait le colonel Willisen de se replier, le 14, sur Ronchamp.

    Pendant la nuit du 14 au 15, le thermomètre descend à 17° au-dessous de zéro. Dès le matin pourtant, Bourbaki recommence ses attaques contre les lignes de la Lisaine, et essaye d’enlever d’abord Chagey, à la droite des Allemands. Repoussé, il tente inutilement jusqu’au soir de percer la ligne à Lure et à Héricourt.

    « La canonnade ne discontinue pas, écrit l’auteur de l’ouvrage intitulé : la Guerre au jour le jour (1870-1871). Vers midi, une vigoureuse attaque est dirigée sur le centre de la position de Werder, a Busserel et a Béthancourt. Les chemins sont détestables et glissants. La division Cremer, retardée par la marche sur la gauche du XVIIIe corps, ne peut entrer en ligne qu’à trois heures. En résumé, pendant celle journée, nous tentons vainement d’enfoncer le centre et nous couchons sur nos positions. »

    Le 16, la bataille recommence au point du jour, du côté d’Héricourt et de Busserel, puis près de Montbéliard. Le 17, après avoir combattu de huit heures du matin à quatre heures du soir, après une lutte héroïque de trois jours, le général en chef reconnaît l’impossibilité de forcer le passage et ordonne la retraite. L’ennemi, dont les troupes sont aussi fatiguées que les nôtres, n’ose nous poursuivre. Le général Bourbaki apprend alors que le XVIIe corps allemand menace ses lignes de retraite ; il donne ses ordres pour hâter la marche de l’armée sur Besançon, ne se dissimulant pas l’épouvantable position dans laquelle il va se trouver.

    On sait le reste. Notre armée, décimée et en désordre, ne put se réorganiser et dut se résigner à passer désarmée la frontière de la Suisse hospitalière. Les pertes occasionnées au département de la Haute-Saône par l’invasion se sont élevées au chiffre considérable de 13 825 505 fr. 86.

     

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  • Histoire du département du Rhône
    (Région Rhône-Alpes)
     
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    Le territoire qui forme le département du Rhône avait été habité primitivement par les Ségusiens, peuple gaulois de la clientèle des Éduens. Inférieurs, pour l’importance politique, aux Éduens, aux Arvernes et aux Séquanais, les Ségusiens n’ont pas eu une histoire particulière ; ils se sont attachés à la destinée du peuple qui étendait sur eux son vaste patronage et ont eu le même sort.

    Le voisinage des colonies phéniciennes et phocéennes de la Méditerranée et de la province romaine exerça quelque influence sur leurs moeurs et leur caractère ; ils se montrèrent mieux disposés que le reste des populations gauloises à subir la domination de Rome. On sait que, 124 ans avant Jésus-Christ, le consul Domitius Ahenobarbus était intervenu, par l’intermédiaire de Marseille, dans un démêlé survenu entre la confédération des Éduens et celle des Arvernes unie aux Allobroges. Biteuth, roi des Arvernes, fut vaincu dans une grande bataille.

    C’est dans cette occasion qu’il fut donné aux Ségusiens de voir pour la première fois les légions romaines ; ils n’avaient encore qu’un seul établissement de quelque importance, Forum Segusianorum (Feurs). César compta ce peuple au nombre de ses alliés lorsqu’il soumit les Gaules ; une seule fois ils se soulevèrent ; ce fut en l’an 52, dans cette dernière grande campagne où toutes les confédérations galliques, si longtemps divisées, se réunirent autour de l’Arverne Vercingétorix.

    Mais le héros de l’indépendance gauloise succomba, et les anciens alliés de Rome se firent aisément a la domination nouvelle. Ils n’eurent d’ailleurs pas a se plaindre d’avoir subi ce joug ; peuplade secondaire de la Gaule, au temps de leur indépendance, ils acquirent tout d’un coup, par la fondation d’une ville, la plus haute importance ; Rome leur donna Lyon. Les Ségusiens furent compris par Auguste dans la province Lyonnaise, puis dans la première Lyonnaise, par Dioclétien, lors de la nouvelle division de l’empire (292).

    A la dissolution de l’empire romain, ce pays fut l’un des premiers qui vit les invasions barbares ; les Burgondes s’établirent au milieu d’eux de 413 à 419. Le contact des barbares fut pénible à ce peuple presque façonné à la politesse romaine, si l’on en croit le portrait que le poète de Lyon, au Ve siècle, Sidoine Apollinaire, trace des nouveaux venus : « ... Que faire au milieu de ces géants de sept pieds ? Est-il permis d’écrire rien d’élégant au milieu de soldats dont la longue chevelure est imprégnée de beurre aigre, et qui parlent une langue que nous ne comprenons pas ? Peut-on chanter quand on a l’âme et le visage tristes ? Vos yeux sont bien heureux de ne pas voir des gens semblables, et vos oreilles de ne pas les entendre ! Heureux surtout votre odorat de ne pas sentir ces hommes puants qui mangent par jour dix bottes d’oignons ! Quelle muse se ferait comprendre au milieu d’ivrognes criant toujours pour égayer leurs débauches ! De tels dominateurs, comme vous le pensez, mettent de terribles obstacles au désir qu’on aurait d’être joyeux. Mais je m’arrête de peur qu’on ne prenne ceci pour une satire et qu’on ne me dénonce aux Bourguignons. »

    Les anciens Ségusiens n’étaient cependant pas les plus mal partagés des peuples de la Gaule, et leurs maîtres étaient réputés les plus doux entre les barbares ; Paul Orose prétend qu’ils traitaient les Gaulois parmi lesquels ils vivaient moins en . sujets qu’en frères, et tout en faisant la part de l’exagération de ce témoignage, nous avons la certitude qu’ils se montrèrent moins durs envers les populations conquises que les Wisigoths, et surtout que les Francs.

    Les Ségusiens purent comparer les dominations Burgonde et franque quand, en 534, à la suite des démêlés des fils de Clovis et de Gondemar, fils et successeur de Gondebaud, ils eurent pour maître Childebert, roi de Paris. A la mort de ce roi (558), ils furent réunis au reste de la monarchie franque par Clotaire et, après ce dernier, ils passèrent à son fils Gontran (561).

    Les maux de toute nature fondirent à cette époque sur le pays ; ce furent d’abord les fleuves qui débordèrent, puis une disette générale suivie de la peste ; enfin une nouvelle invasion aussi terrible que les précédentes, celle des Sarrasins, qui s’emparèrent de la capitale du pays et n’en furent chassés que par Charles Martel (732). Au temps de Charlemagne, le Lyonnais respira sous la bienfaisante administration du sage et savant. Leydrade, ami du roi germain, qui lui-même, dit-on, eut un instant l’intention de venir habiter, près de Lyon, le célèbre monastère de l’île Barbe.

    Le Lyonnais échut a Lothaire, par suite du traité de Verdun (843). Cet empereur le laissa à son fils Charles, qui le transmit a son second fils Lothaire II le Jeune ; puis, un an après la mort de ce prince, la province lyonnaise et le Beaujolais qui se trouve plus au nord, et qui jusque-là avait suivi les mêmes vicissitudes, entrèrent, par le traité de Mersen (870), dans le partage de Charles le Chauve.

    Cette même année, ces deux provinces, réunies au Forez, furent données au comte Guillaume Ier, dont le fils, Guillaume Il , rendit la dignité de comte de Lyon héréditaire dans sa famille. Guillaume II eut deux fils, Artaud et Bernard ; l’aîné, comte de Forez, réunit a cette province le comté de Lyon ; Bernard eut pour sa part le Beaujolais, qui, à partir de ce moment, eut une existence distincte et une histoire particulière (920).

    A la faveur des troubles que les incursions normandes, la déposition de l’empereur Charles le Gros et l’établissement de la féodalité amenèrent sur tout le sol gaulois, un seigneur, Rodolphe, fils de Conrad, comte d’Auxerre, s’était fait proclamer roi de la Bourgogne transjurane (888).

    Son fils Rodolphe II avait réuni la Provence à ses États. Le Lyonnais, situé dans une position intermédiaire entre la France et ce royaume de Provence, devint d’autant mieux un fief indépendant que les derniers Carlovingiens et les nouveaux rois d’Arles s’en disputaient la mouvance. Lothaire, fils de Louis d’Outre-mer, mariant sa sœur Mathilde au roi d’Arles Conrad le Pacifique (955), lui donna en dot ses droits de suzeraineté sur le comté de Lyon.

    Le comte était alors Artaud, qui gouverna de 920 a 960. Giraud Ier (960-990), puis Artaud II, l’un des bienfaiteurs de l’abbaye de Cluny (990-1007), lui succédèrent. Ce dernier laissait deux fils en bas âge ; l’aîné, Artaud III, succéda à son père dans le Lyonnais. Le gouvernement d’Artaud III fut plein de vicissitudes. Lyon avait pour archevêque un membre de la famille suzeraine des rois d’Arles, Burchard, fils de Conrad le Pacifique et frère de Rodolphe III, dernier prince qui régna. Ce Burchard regarda le comté de Lyon comme son apanage et en fit hommage a l’empereur allemand Conrad le Salique, le même qui, à la mort de Rodolphe III, hérita de la Bourgogne transjurane et du royaume d’Arles.

    Chassé du Lyonnais, son héritage, Artaud III y rentra les armes à la main avec l’appui de son frère et peut-être aussi à la sollicitation secrète des Capétiens de France, qui pouvaient ne pas voir avec plaisir la suzeraineté du Lyonnais passer à l’empire. Burchard fut a son tour chassé, puis il revint par la toute-puissante protection de sa famille, et un accord fut conclu entre le comte et l’archevêque.

    Le comte abandonna grand nombre de ses droits seigneuriaux sur sa riche capitale, Lyon, et reçut, en échange, des terres que l’archevêque possédait dans le Forez. Artaud survécut peu à cet arrangement ; à sa mort, son frère Giraud joignit le titre de comte du Lyonnais a ceux de comtes de Roannais et de Forez qu’il possédait déjà ; mais ce titre fut plus nominal que réel.

    L’archevêque Burchard mourut en 1031 et eut pour successeur son neveu Burchard, qui considérait le titre de son oncle comme un droit héréditaire. Giraud prit les armes, expulsa le nouvel archevêque et voulut le remplacer par un de ses fils ; mais Burchard recourut a l’empereur allemand Conrad, auquel il avait renouvelé l’hommage et le serment déjà prêté par son oncle. Conrad envoya une armée , chassa Giraud et son fils, rétablit Burchard et lui donna toute autorité. C’est ainsi que la ville de Lyon échangea la domination immédiate de ses comtes contre celle de ses archevêques ; Giraud ne reparut plus dans la ville, et son fils, Artaud IV, tout en prenant le titre de comte du Lyonnais (1058-1076), fit du Forez, qu’il possédait également, le lieu habituel de son séjour.

    Rien n’égale la barbarie et la brutalité de cette époque ; la misère était générale parmi les populations du Lyonnais ; les dissensions des seigneurs, loin de profiter a leur repos, redoublaient la tyrannie et les exactions que chacun se croyait en droit d’exercer. La plus haute classe de cette société féodale n’échappait pas a la sauvage férocité des moeurs germaines que la religion était insuffisante à contenir, et que ne tempérait pas encore la politesse de la chevalerie et de ses institutions.

    Entre autres enfants, Giraud II, père d’Artaud IV, avait eu deux filles ; l’une d’elles, Rotulfe, épousa Guignes de L’Arieu, l’un des principaux seigneurs du Forez. L’autre, Prève, bien que d’une éclatante beauté et recherchée par de fiers barons, fut touchée de la grâce et ne voulut avoir que le Seigneur pour époux, dit la légende.

    Ses jours s’écoulaient dans un monastère au milieu des prières et d’un pieux recueillement, quand un des chevaliers qui avaient brigué sa main s’en vint la trouver et s’efforça de l’arracher a sa retraite ; vainement Prève lui rappela qu’elle avait consacré à Dieu sa virginité et que tenter de la détourner de ses devoirs était une entreprise sacrilège ; ni larmes ni touchantes raisons ne purent convaincre celui qui l’obsédait. Alors, la fille du comte lyonnais s’enferma dans une noble fierté et chassa de sa présence un homme qui ne craignait pas d’outrager Dieu et l’une de ses servantes jusque dans son sanctuaire.

    Le chevalier, plein de courroux, partit méditant une terrible vengeance ; il vint à la cour de Giraud et alla trouver ses trois fils Artaud, Geoffroy-Guillaume et Conrad. « Savez-vous, leur dit-il, pourquoi votre soeur Prève a rejeté avec mépris les plus braves de vos amis et tous les seigneurs des deux comtés ? C’était pour se retirer, sous prétexte de religion, dans un lieu reculé et y vivre en débauche avec serfs et vilains. »

    Les jeunes gens le crurent ; ils prirent leurs armes, montèrent vite leurs chevaux et coururent au monastère. Prève était en prière ; mais, sans vouloir rien voir et rien entendre : « La voila donc ! s’écrièrent-ils, celle qui déshonore le comte et les fils du comte ! » Et ils lui plongèrent une épée dans les reins, puis ils coupèrent sa tète et jetèrent le cadavre dans un puits ; ensuite ils revinrent contents d’avoir vengé leur honneur.

    Mais voilà que la stérilité frappa toute la contrée et que des signes de feu annonçaient dans le ciel le courroux céleste ; si on cherchait de l’eau dans le puits où avait été jeté le corps de l’innocente, on n’en tirait que du sang, et, à l’endroit où avait roulé sa tête, sur une dalle de pierre, avait fleuri un lis d’une éclatante blancheur ; en même temps, une voix du ciel ne cessait de répéter aux fils de Giraud : « Votre soeur n’était pas coupable. » Convaincus par ces manifestations de la volonté divine, ils s’en retournèrent au couvent, donnèrent la sépulture au corps de la jeune fille, lui consacrèrent une fondation pieuse, et depuis ce temps Prève compte, dans le martyrologe, au nombre des vierges saintes.

    A Burchard succéda, dans l’évêché de Lyon, Humbert, et c’est par suite de l’arrangement convenu entre lui et Artaud IV que ce dernier quitta Lyon. Les successeurs d’Artaud IV ne furent guère comtes du Lyonnais que nominalement ; Wedelin, 1076 ; Artaud V, 1078 ; Guillaume III, 1085 ; Ide Raimonde et son époux Guignes ou Guy de Viennois, 1097 ; Guignes II, 1109 , ne résidèrent pas dans le pays.

    Mais Guignes III, qui remplaça dans le titre de comte son père Guigues II en 1137, et qui, après avoir atteint, sous la tutelle du roi de France, Louis VII le Jeune, l’âge de majorité, fit une guerre heureuse à Guillaume II, comte de Nevers, prétendit revenir sur les anciennes conventions passées entre son aïeul Artaud IV et l’archevêque Humbert. C’était, dit un historien de la vie de saint Bernard , une grande injustice envers l’Église ; dans la guerre que Guignes avait soutenue contre le comte de Nevers, bien inférieur en force à son adversaire, il aurait été infailliblement battu sans les prières du saint et la protection manifeste que Dieu accorda à son intercession.

    Quoi qu’il en soit, Guignes ne se montra pas reconnaissant. Héraclius de Montboissier, archevêque de Lyon, avait obtenu, en 1157, de l’empereur Frédéric Ier, par une bulle d’or, datée d’Arbois le 19 novembre, l’exarchat du royaume de Bourgogne, avec tous les droits régaliens sur la ville de Lyon. Guignes, qui voulait conserver au moins sa prépondérance, sinon gouverner seul, dans cette capitale de l’un de ses comtés et ne reconnaître d’autre suzeraineté que celle de Louis VII, s’offensa de cette concession et entra dans Lyon a main armée ; les partisans du prélat furent maltraités ; les clercs surtout furent malmenés grandement ; on pilla leurs maisons, et l’archevêque fut obligé de sortir de la ville où il ne rentra que l’année suivante, exerçant un pouvoir précaire jusqu’a sa mort (1163), sans cesser un instant d’être molesté par son terrible adversaire.

    L’empereur Frédéric, qui n’avait aucunement abandonné ses droits de suzeraineté sur sa capitale du Lyonnais, malgré la prétention de Guignes à se reconnaître vassal de Louis VII, voulut l’année suivante élever une forteresse sur le territoire de Lyon. Le comte chassa les ouvriers et les menaça, s’ils revenaient, de les faire tous pendre. En même temps, il entretenait les dissensions qui, a la mort d’Héraclius, s’étaient élevées dans le chapitre, pour le choix de son successeur, et s’installa dans la ville ; mais il en fut chassé par Drogon, l’un des deux candidats a l’archevêché, qui, après l’avoir emporté sur son rival Guichard, recourut au comte de Mâcon, arma ses partisans et chassa le comte.

    Guignes recourut alors à son protecteur naturel, Louis VII, qui faisait en Auvergne la guerre au comte Guillaume. « Seigneur, lui écrivit-il, je m’étonne qu’étant votre homme a tant de titres, qu’ayant été fait chevalier par Votre Majesté, laissé par mon père sous votre garde, et d’ailleurs votre vassal, je n’aie rien appris de votre arrivée en Auvergne ; cependant je serais dans votre armée sans le comte de Mâcon , Girard, et les schismatiques de Lyon qui sont entrés à main armée sur ma terre ; ils sont venus non seulement pour me dépouiller s’ils le pouvaient, mais encore pour transporter mon comté, qui relève de votre couronne, à l’empire teutonique. S’ils y réussissaient, ce serait un outrage sanglant qu’ils vous feraient en face et au mépris des armes que vous avez entre les mains. Que Votre Majesté prenne donc les mesures convenables pour mettre son honneur à couvert et mes domaines en sûreté. »

    Louis écouta favorablement son baron ; il alla le trouver dans la capitale du Forez, et, en retour de la bonne réception que lui fit le comte, il lui accorda, sur sa demande, l’investiture de l’abbaye de Savigny. Mais ce fut dans le pays une source de querelles ; Humbert II, sire de Beaujeu, protecteur et patron, en vertu de ses droits héréditaires, de l’abbaye de Savigny, s’opposa à cette concession et força Guignes d’y renoncer solennellement en présence même de Louis et de sa cour. Le roi, pour dédommager son serviteur, lui donna la garde des grands chemins, dans l’étendue des deux comtés du Forez et du Lyonnais.

    Cette concession est d’une haute importance dans l’histoire générale de la France ; elle nous apprend, en effet, qu’à une époque qui précède le règne de Philippe-Auguste, et où la féodalité était encore toute puissante, le roi conservait la garde des grands chemins dans toute l’étendue du royaume, et que les seigneurs particuliers ne la tenaient dans leurs domaines qu’en fief et de la munificence royale. C’est que ce droit était l’un des plus importants et de ceux que la royauté n’a perdus que localement et qu’elle s’est efforcée le plus tôt de reconquérir ; il donnait la connaissance et justice des crimes commis sur les grands chemins.

    L’archevêque Drogon fut chassé par Guichard ; mais la contestation pour la prééminence dans Lyon continua entre Guignes et le nouveau prélat. Il y eut un- premier accord en 1167, à la suite duquel la querelle s’envenima de nouveau et ne s’apaisa qu’en 1173 par la cession absolue que le comte fit de ses droits en échange d’une somme d’argent et de terres dans le Forez.

    Cet accord fut approuvé par les papes Alexandre III et Lucius III et ratifié par Philippe-Auguste, en 1183 , qui reçut de Jean aux belles mains, alors archevêque, hommage pour la partie de la ville située sur la rive droite de la Saône, tandis que l’empereur Frédéric se faisait prêter serment pour le territoire de la rive gauche. C’est ainsi que fut consacrée cette distinction qui, de nos jours, s’est maintenue par la tradition et subsiste encore parmi les bateliers du fleuve dans leurs dénominations de France et Empire appliquées en opposition à l’une et l’autre rive.

    Les habitants de Lyon ne se prêtèrent pas à cet arrangement et, se soulevant à de fréquentes reprises contre leurs archevêques, ils essayèrent de faire prévaloir une sorte d’administration républicaine. Au milieu de cette guerre dont Lyon fut le théâtre entre les habitants et les archevêques, les rois de France commencèrent à intervenir et à jeter les fondements de leur domination prochaine.

    Lyon était alors tout le Lyonnais ; Guignes, qui abdiqua la dignité en 1199, et ses successeurs se bornèrent à la possession du Forez ; ils retenaient bien quelques restes de leur ancienne suprématie sur le comté de Lyon, mais ces droits se bornaient à peu de chose et s’amoindrissaient chaque jour. C’est ainsi que Guignes V reconnut par une charte, en 1224, que plusieurs lieux, Saint-Rambert, Bonson, Chambles, Saint-Cyprien et Saint-Just, où ses successeurs et lui avaient le droit de taille à volonté, étaient francs-alleux de l’abbaye de l’île Barbe. Il s’en désista et accorda aux habitants le pouvoir de donner, vendre, obliger, aliéner leurs fonds sans retenir pour lui autre chose que ses droits saufs et sa pleine seigneurie sur les biens que ces mêmes habitants auraient dans d’autres paroisses.

    Quant à la capitale, elle continua d’être agitée par les discordes des habitants et de leur prélat. Une constitution du pape Grégoire X, en 1273, ne mit pas un terme aux animosités ; les Lyonnais, à l’occasion d’une rivalité qui s’était glissée dans l’église entre l’archevêque et les chanoines, au sujet de l’exercice de la justice, recoururent au roi de France et lui demandèrent protection.

    Philippe le Bel, qui régnait alors, saisit avec joie ce prétexte d’intervention ; il établit, en 1292, un gardiateur de la ville, magistrat chargé de recevoir et de juger au nom du roi les appels des bourgeois. Six ans plus tard, le roi de France agrandit ses prétentions ; il exigea de l’archevêque qui venait d’être nommé l’hommage illimité et le serment de fidélité tel que le prêtaient les autres prélats du royaume. Henri de Villers, archevêque, réclama auprès de l’ennemi de Philippe le Bel, Boniface VIII, contre cette autorité et ces prétentions qui lui semblaient exagérées.

    Boniface avait fait droit aux réclamations de l’archevêque ; il y eut conflit entre ses officiers et ceux du roi. Philippe, qui ne souffrait ni atteinte à ses volontés ni contestation de ses droits réels, s’arrogea, par deux édits datés de Pontoise (1307), l’exercice de la double jurisprudence archiépiscopale et royale. Il y était dit que le roi, dans toute la ville et cité de Lyon, et dans toute la baronnie de l’église de Lyon, en deçà de la Saône, connaîtrait des appellations et des sentences définitives données par le juge lay (laïque), et que ces appellations seraient jugées au parlement par plusieurs conseillers royaux, suivant le droit écrit, et que l’archevêque ferait au roi serment de fidélité, sans toutefois que les biens de son église fussent censés être du fief du roi.

    Henri de Villers se soumit ; mais son successeur, Pierre de Savoie, qui monta sur le siège archiépiscopal en 1308, débuta par réclamer contre les deux édits et s’apprêta a soutenir ses réclamations par les armes. Louis le Hutin, fils aîné de Philippe, fut envoyé contre lui en 1310, et fit le siège de cette ville. Pierre, pressé par les ennemis, fut obligé de se rendre ; conduit a Paris, il demanda pardon au roi, qui lui fit grâce, et termina le différend en 1313 par la cession absolue de tous les droits de l’église sur la ville, en échange de quelques terres ; le château de Pierre-Scise demeura seul sous la juridiction ecclésiastique.

    C’est ainsi que le Lyonnais et sa ville, après avoir subi sous ses comtes, puis ses archevêques, la domination des rois de Bourgogne transjurane et de Provence, et ensuite de l’Empire depuis le temps où Lothaire l’avait donné à sa sœur Mathilde, rentra sous la domination des rois de France, non plus comme un fief lointain et de mouvance incertaine, mais comme partie intégrante de la France royale. Une condition expresse de l’acte de réunion était que jamais un roi ne pourrait aliéner cette province et la donner en apanage.

    En traitant l’histoire du Lyonnais, nous avons forcément laissé de côté cette autre partie du département actuel qui a été prise au Beaujolais. Nous avons vu que le Beaujolais (Bellojocensis ager), borné au nord par le Charolais et la Mâconnais, au sud par le Lyonnais et le Forez, à l’est par la Saône et à l’ouest par le Forez, avait commencé à jouir d’une existence distincte en 920, avec Bérard ou Bernard, fils puîné de Guillaume, comte de Lyonnais et de Forez. Son histoire et celle de la seigneurie ne sont pas connues jusqu’à Guichard, successeur d’un Béraud II, qui mourut vers 967.

    Ce fut pendant longtemps une race pieuse que celle des sires de Beaujolais : Guichard Ier fit à l’abbaye de Cluny de nombreuses donations ; son fils, Guichard II, possédé du désir de visiter les Lieux saints, accorda, avant son départ, à l’église de Mâcon, réparation de quelques exactions et concéda à son évêque de grands privilèges ; Humbert Ier ne fut pas moins libéral, et voici en quels termes son fils Guichard III, qui lui succéda, rapporte dans la charte de fondation les motifs qui l’engagèrent à élever, en 1115, le prieuré du Joug-Dieu qui, en 1137, fut érigé en abbaye, et a été sécularisé à la fin du VIIe siècle, par sa réunion à la collégiale de Villefranche.

    « Une nuit, dit la charte accordée en l’an 1118, étant seul dans ma demeure de Thamais, j’eus la vision suivante : six hommes vénérables, tout resplendissants de lumière, m’apparurent ayant des jougs à leur cou et tirant une charrue sur laquelle était appuyé le saint homme Bernard, abbé de Tyron, un aiguillon à la main, dont il les piquait pour leur faire tracer un sillon droit. A mesure qu’ils avançaient, je voyais sortir des fruits en abondance. Après avoir longtemps songé a cette vision, j’allai trouver l’abbé Bernard à qui j’offris ce même lieu de Thamais, avec ses dépendances pour y mettre des hommes qui, sous le joug du Seigneur, prieront continuellement pour moi et les miens ; ce qu’il m’accorda volontiers, et, pour conserver la mémoire de la vision dont je viens’ de parler, je veux que ce monastère s’appelle le Joug-Dieu. »

    En 1129, le même Guichard eut l’honneur de recevoir dans son château de Beaujeu le pape Innocent II, lorsque l’antipape Anaclet se fut rendu maître de Rome ; puis, mettant le comble à sa piété, il prit l’habit de religieux a Cluny, où il mourut en 1137.

    Son fils Humbert II ne suivit d’abord pas la même voie de salut que ses prédécesseurs ; sa conduite fut d’une extrême licence ; mais bientôt touché de repentir, il passa en terre sainte et entra dans l’ordre des Templiers. Sa femme Alix, fille du comte de Savoie, sans le consentement de laquelle il avait pris ce parti, obtint du pape Eugène III, par le crédit de l’archevêque de Lyon et de l’abbé de Cluny, qu’il fût rendu à la vie séculière, sous la seule condition de faire une fondation pieuse.

    Humbert revint alors de terre sainte et son retour fut un grand triomphe pour le clergé. « Les brigands, dit à ce sujet Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, les pillards des biens de l’Église, des veuves et de tout le pauvre peuple qui était sans défense, tremblèrent en le voyant reparaître. Il ne trompa l’attente ni des uns ni des autres. Il atterra tellement le vicomte de Mâcon, ce loup qui, le matin, le soir et la nuit ravageait nos terres, qu’il lui fut permis de dire avec Job : Je brisais les mâchoires du méchant et j’arrachais la proie de ses dents. »

    Humbert n’avait pas perdu, en se convertissant, ses habitudes guerrières et son caractère ambitieux ; il porta ses armes chez les seigneurs voisins et se fit céder par Renaud III, sire de Beaugé de Bresse et d’une partie de Dombes, quelques châteaux et ce dernier pays. Nous avons vu comment Humbert sut empêcher les effets de la concession surprise par le comte de Lyonnais et de Forez au roi Louis VII, pour l’abbaye de Savigny. Sur la fin de ses jours, ce puissant baron se retira a Cluny, où il mourut en 1174.

    Humbert III, son successeur, n’eut pas la piété de ses aïeux ; il continua la guerre contre le seigneur de Bresse et ne craignit pas de porter aussi ses armes sur les terres de cette abbaye de Cluny, où son père était mort et où reposaient ses cendres. Mais il fut le fondateur de Villefranche qui depuis est devenue la capitale du Beaujolais et joignit a ses domaines la seigneurie de Montpensier.

    Guichard IV, fils de Humbert II, épousa la soeur de Philippe-Auguste et prit part à la croisade contre les Albigeois, avec Louis de France, plus tard Louis VIII. Ce sire de Beaujolais joua un rôle important dans la politique du temps ; il alla comme ambassadeur du roi de France trouver le pape Innocent III et l’empereur de Constantinople, qui le renvoya chargé de riches présents.

    A son retour par Assise, il obtint de saint François trois religieux de son ordre qu’il amena a Villefranche, où il fonda pour eux le premier couvent que cet ordre ait eu en France. Sur les murs du cloître, encore subsistant a la fin du XIIIe siècle, on lisait : Guichard de Beaujeu, revenant ambassadeur de Constantinople, ramena trois compagnons de saint François d’Assise, fonda leur couvent de Pouillé-le-Châtel, l’an 1210, où ils demeurèrent six ans ; de là, furent amenés et fondés en ce lieu, par le même Guichard, l’an 1216. Entièrement dévoué à la maison de France, Guichard retourna avec Louis, en 1215, dans le Languedoc, puis l’accompagna dans son expédition d’Angleterre, où il mourut à Douvres (1216).

    Son fils, Humbert IV, continua les relations d’amitié qui unissaient sa famille à la maison de France ; il fut nommé gouverneur du Languedoc par Louis VIII, et ce titre lui fut confirmé par Louis IX en 1227. Humbert prit part à toute la guerre désastreuse du Midi, et nous le reverrons dans ces départements malheureux qu’a ravagés la guerre des Albigeois. Baudouin II, empereur latin de Constantinople, ayant fait un voyage en Europe, en 1239, pour chercher du secours, fut reconduit dans ses États par Humbert. La dignité de connétable, que son cousin, le roi de France, saint Louis, lui accorda à son retour l’année suivante, fut la récompense de tous les services qu’il avait rendus à la maison royale. En 1248, le sire de Beaujeu suivit le roi dans son expédition en Égypte, et il y trouva la mort en 1250.

    Après lui, Guichard V gouverna jusqu’en 1265 et, dit une vieille chronique, « fut fort plaint et regretté de toutes manières do gens quand il trespassa, car ce fut en son tems ung sage prince et de bonne conduite : par quoy ce fut une moult grant perte tant pour le royaume que pour son pays et ses parens. »

    Humbert mourut sans postérité mâle ; sa fille, Isabelle, lui succéda, non sans contestation de la part de ses neveux, et transmit la seigneurie a son second fils Louis de Forez, qu’elle avait eu de son mariage avec Renaud, comte de Forez. Louis eut quelques démêlés avec les seigneurs voisins et les archevêques de Lyon, et mourut en 1290 ou 1291.

    Son successeur, Guichard VI, gouverna jusqu’en 1331 et mérita d’être surnommé le Grand ; ses guerres furent nombreuses ; il prit part, entre autres, à celle de Flandre, avec Philippe de Valois, et commanda un corps d’armée à la bataille de Cassel, en 1228. Il mourut dans cette guerre, et son corps fut rapporté dans sa seigneurie et inhumé dans un tombeau qu’il avait fait faire exprès, dès sa jeunesse, à l’église de Belleville. Son épitaphe est curieuse ; nous la donnons comme un spécimen du latin de cette époque :

    Ter et milleno primo ter quoque deno,
    Princeps Guichardus, leo corde, gigas, leopardus,
    Audax bellator et nobilitatis amator,
    Nunquam devictus bello, pro militia ictus,
    Vincitur a morte : coeli pateant sibi porta !

    L’an mille trois [cent] et aussi trois fois dix plus un, le seigneur Guichard, lion par le cœur, géant, léopard, audacieux guerrier et ami de la noblesse, jamais vaincu à la guerre, frappé dans les combats, est vaincu par la mort ; que les portes du ciel s’ouvrent à lui !

    Il avait été grand chambellan et seigneur gouverneur des rois Philippe le Bel, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel et Philippe de Valois. Son fils, Édouard Ier (1331-1351), « estoit fort dévot à la vierge Marie ; il mena quantité de gentils-hommes au voyage d’oultre-mer à ses propres couts et dépens et batailla longtemps contre ceux qui tenoient la loi de Mahomet. » Il fit aussi la guerre aux Anglais et périt dans un combat près d’Ardres, fidèle a l’alliance de sa famille avec la maison de France. Antoine, son fils, se distingua à la bataille de Cocherel (1364), puis s’attacha à la fortune de Bertrand Du Guesclin et mourut en 1374, a Montpellier.

    Antoine ne laissait pas d’enfants ; ce fut Édouard II, petit-fils de Guichard VI, qui lui succéda. De ce seigneur datent les privilèges et immunités accordés à Villefranche, et dont il sera plus amplement question à l’article consacré à cette ville. Édouard eut à soutenir contre Marguerite, soeur du dernier baron de Beaujeu, une guerre pour la succession a la seigneurie ; il y eut accommodement, puis rupture, et enfin un traité définitif, en 1383, après des combats désavantageux pour Édouard et quelques conquêtes d’Amédée le Rouge, fils de Marguerite et du comte de Savoie, dans ses domaines.

    Le fait capital du gouvernement d’Édouard fut sa double querelle avec le roi de France Charles VI, qui montre quelle extension avait prise l’autorité de nos rois et comment leur justice s’exerçait dans les seigneuries féodales. Édouard, était d’un caractère avide et hautain ; il avait saisi le douaire de Béatrix, femme de son prédécesseur ; celle-ci en appela au roi de cette violence. Un jugement fut rendu contre Édouard au parlement de Paris ; mais quand les huissiers royaux vinrent lui signifier l’arrêt, il les maltraita et les fit chasser. Un arrêt de corps fut signifié contre sa personne ; le comte se défendit contre les commissaires, sergents et archers du Châtelet envoyés pour l’exécution du jugement.

    Mais enfin il fut pris et amené au Châtelet, détenu prisonnier, puis relâché seulement à l’intercession du comte de Savoie, et Charles VI signifia par les lettres de rémission : « qu’il souffrira lever dans sa seigneurie de Beaujeu les aides que Sa Majesté a imposés, comme aussi les arrérages des rentes échues ; faute de quoy ladite grâce sera sans nul effet. »

    Mais rentré dans ses domaines, le baron ne devint pas plus circonspect et n’adoucit pas la rudesse de son caractère. II enleva une fille de Villefranche ; ajourné au parlement pour ce méfait, il fit jeter par les fenêtres du château de Perreux l’huissier qui vint lui faire la citation. Arrêté et conduit en prison à Paris, il courait risque de perdre la tête et rie fut sauvé que par le crédit du duc de Bourbon et moyennant la cession qu’il fit à ce prince du Beaujolais, au cas où il mourrait sans enfants légitimes. Le cas se réalisa quelque temps après, en 1400, et la baronnie entra ainsi dans les vastes États de la maison de Bourbon.

    Un héritier de cette famille, Pierre IV, fils de Charles de Bourbon, obtint en 1475, de son frère aîné, héritier du duché, la baronnie de Beaujeu, et ce fut lui qui épousa la célèbre princesse Anne, fille de Louis XI, qui, pendant la minorité de son frère Charles VIII, poursuivit contre les derniers seigneurs la politique de son père, avec presque autant d’habileté que lui.

    En 1488, les revenus du Beaujolais,. sinon le titre de seigneur, passèrent au cardinal Charles de Bourbon, en échange de ses droits sur le Bourbonnais dont Anne se saisit au nom de son époux ; puis, par une fille de Pierre de Beaujeu et d’Anne de France, Suzanne, le Beaujolais passa à Charles III, comte de Montpensier, dauphin d’Auvergne et ce fameux duc de Bourbon qui, chassé de France par la spoliation de Louise de Savoie, mère de François Ier, porta les armes contre sa patrie.

    Le Beaujolais réuni à cette époque fut, en 1560, donné par François II a Louis le Bon, duc de Montpensier, et par succession parvint à Marie de Bourbon, épouse de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, et passa, du chef de cette princesse, à sa fille Anne-Marie-Louise d’Orléans, la fameuse Mademoiselle, née en 1627 et morte sans alliance publique en 1683. Le Beaujolais fit alors partie jusqu’en 1789 des possessions de la seconde famille d’Orléans.

    On appelait Franc-Lyonnais une petite contrée d’environ deux lieues et demie de longueur sur une de largeur, s’étendant sur la rive gauche de la Saône ; elle contenait 13 paroisses exemptes de taille, d’où le nom qu’elle portait. Elle jouissait, disait-on, de ce privilège sous les rois de Bourgogne et les empereurs et ne s’était donnée à la France qu’à la condition qu’il serait maintenu.

    Ce fut Louis XI qui, en 1477, la réunit a la couronne. Le Lyonnais, le Beaujolais, le Forez et le Franc-Lyonnais furent réunis en un grand gouvernement qui a subsisté jusqu’en 1790. Outre le gouverneur général, il y eut un lieutenant du roi et un grand bailli d’épée pour le Beaujolais et un sénéchal pour le Lyonnais. Toute la généralité ressortissait au parlement, à la cour des aides et à la chambre des comptes de Paris. Le présidial de Lyon date de 1552.

    En 1790, lors de la répartition de la France en départements, on forma le vaste département de Rhône-et-Loire, qui, après le siège de Lyon par la Convention, fut scindé en deux, celui de la Loire, avec Montbrison pour chef-lieu, et celui du Rhône, qui conserva pour capitale Lyon, un instant appelé Commune-Affranchie (1793).

    On a pu suivre, dans le récit que nous venons de faire, l’effacement graduel des influences provinciales jusqu’à leur absorption dans la grande unité française, résultat de la nouvelle division territoriale en 1790. A dater de cette époque surtout, l’histoire de Lyon sera l’histoire du Lyonnais et du département du Rhône tout entier.

    Au XIXe siècle, l’habitant du Lyonnais, et cette description s’applique aussi bien à l’homme de la ville qu’à celui de la campagne, est plutôt petit que grand, plus souvent brun que blond ; image vivante du sol qu’il habite, ce n’est déjà plus le Nord et ce n’est point encore le Midi.

    On décrit alors le Lyonnais comme sobre, actif, dur à la peine, humble et naïf de coeur ; d’un abord un peu timide, mais d’un commerce sûr et d’une amitié fidèle ; il est de moeurs douces et pures, il est resté l’homme de la tradition et de la famille ; chez lui, mieux qu’ailleurs, la probité en affaires a résisté aux entraînements de l’amour du gain ; il y a je ne sais quelle discrète mesure dans toutes ses actions ; la simplicité est comme un produit du sol ; sur les marchés de la campagne, rien ne distingue le plus riche cultivateur du métayer le plus modeste, et, en traversant les rues de Lyon, on ne devinerait jamais, à l’aspect de ces maisons aux murs sombres et aux portes basses, qu’elles renferment les comptoirs de négociants dont la signature est connue et respectée sur toutes les places de l’ancien et du nouveau monde.

     

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  • Histoire du département du Haut-Rhin
    (Région Alsace)
     
    ******************

    L’histoire de ce département peut se diviser en quatre parties : la première comprenant les temps antérieurs à la conquête romaine et la domination romaine elle-même ; la seconde : l’invasion et l’établissement de la monarchie franque jusqu’aux successeurs de Charlemagne ; la troisième correspondant à la période allemande, depuis Othon jusqu’au traité de Westphalie ; la dernière enfin, commençant par l’incorporation de l’Alsace à la France, sous Louis XIV.

    Ce qu’on a pu recueillir de positif sur l’histoire du pays avant l’arrivée des Romains, c’est qu’il était habité par la race celtique ; que les principales peuplades maîtresses de la haute Alsace étaient les Rauraques et les Séquanais, et qu’on y conservait un vif et douloureux souvenir de l’invasion d’Arioviste. Les bourgades existant à cette époque et dont le nom est parvenu jusqu’à nous sont : Gramatum (Offemont), Larga (Largitzen), Arialbin (Binningen), Brisac (Vieux-Brisach), Olin (Edenbourg), Argentonaria (Hornbourg).

    On croit avoir reconnu sur le sommet des Vosges quelques vestiges d’anciens autels druidiques ; ce qui paraît plus positif, c’est que, sous le nom de Krutzman, une espèce d’Hercule sauvage était adoré par les populations, et que le Rhin fut lui-même une des divinités du pays.
    Les traces du passage des Romains sont beaucoup moins incertaines ; cinquante forts furent élevés sur les bords du Rhin, pour protéger le pays contre les menaces d’invasion ; huit légions furent employées à leur garde, et, parmi leurs généraux, l’histoire a gardé les noms de Drusus, de Germanicus et de Silius. Des routes percées, souvent à travers les forêts défrichées, relièrent entre elles les anciennes villes agrandies, ou de nouvelles cités qui se formaient. Deux siècles de prospérité et de paix récompensèrent les intelligents efforts du génie colonisateur des Romains.

    Mais les deux siècles suivants, troublés par les révolutions impériales, dont le contrecoup se faisait sentir depuis Rome jusqu’aux provinces les plus reculées, par les ferments de discorde que l’incertitude du pouvoir développait, furent agités surtout par les menaces incessantes et plus redoutables d’année en année des hordes du nord , qu’une invincible fatalité poussait vers les rives du Rhin, seule barrière qui les séparât de ces contrées occidentales, objet de leur ardente convoitise, proie dévouée à leurs envahissements.

    Malgré l’apaisement d’une première révolte, suscitée en l’an 70 par Civilis, malgré les glorieux exploits de Crispus sous Constantin, les victoires de Julien qui put envoyer prisonnier à Rome le roi barbare Chrodomar, en 357 ; malgré l’importante journée d’Argentonaria, en 378, et la pacification momentanée de la province par Gratien, il fallut bientôt renoncer a la lutte. Stilicon, lieutenant d’Honorius, ayant retiré ses troupes, les barbares se ruèrent sur le pays sans défense et en firent un désert. Aux Alains et aux Vandales succédèrent les Alamans, qui tentèrent de fonder quelques établissements, en 407.

    Tout fut dispersé ou anéanti lors du passage d’Attila, en 451 ; puis enfin, en 496, la victoire de Tolbiac, près de Cologne, vint asseoir sur toute la contrée le pouvoir de Clovis et la domination des Francs. C’est à l’époque romaine et au règne de Constantin que se rattachent les premières prédications du christianisme en Alsace, et saint Materne fut le premier révélateur de la foi nouvelle, qui déjà, vers la fin du IVe siècle, possédait un évêque à Strasbourg ; là comme dans les autres provinces de France, les progrès religieux furent rapides sous la monarchie franque.

    La haute Alsace, ou Sundgau, comprise d’abord dans le duché d’Alemanie, forma ensuite avec la basse Alsace un duché particulier du royaume d’Austrasie, jusqu’à la mort de Childebert II, époque à laquelle, en vertu du traité de Verdun, elle fut incorporée dans le nouveau royaume de Lorraine. La division du territoire, à cette époque, en cantons (gaue) administrés au nom du roi par des comtes, et en terres franches ou mundats (immunitates), qui appartenaient à l’Église ou relevaient d’administrations particulières, l’éloignement du pouvoir central, expliquent le développement simultané de deux puissances : celle des évêques, qui surent se soustraire plus tard, eux et leurs domaines, à toute domination ; et celle des seigneurs, qui devinrent la souche des plus puissantes dynasties.

    Parmi les cinq ducs qui représentèrent d’abord en Alsace l’autorité royale, Athic ou Adalric, plus connu encore sous le nom d’Ethico, qui succéda à Boniface et à Gundon, est le personnage le plus illustre que l’Alsace puisse revendiquer ; sans parler de sa descendance immédiate, de son fils Adalbert et de son petit-fils Luitfrid, qui tous deux héritèrent de sa dignité, et aux mains desquels elle s’éteignit, les ducs d’Alsace ayant été remplacés alors par des commissaires royaux, sous le titre d’envoyés de la chambre, nuntii camerae, la lignée masculine du duc Eticho embrasse : les comtes d’Eguisheim, les ducs de Lorraine, la maison de Habsbourg, les comtes de Flandre, de Paris, de Roussillon, de Brisgau, d’Altenbourg, de Zaehringen, de Bade et de Lentybourg ; et par les femmes cette illustre famille tient aux empereurs d’Allemagne, à ceux de la maison Hohenstauffen et à Hugues Capet par Robert le Fort.

    Le gouvernement des ducs d’Alsace ne fut signalé par aucun événement politique important. Sa fin nous conduit au règne de Charlemagne qui, respecté au dehors, obéi au dedans, continua pour cette province l’ère de paix et d’organisation qu’elle devait à l’administration précédente.

    La troisième période commence en 870, au milieu des déchirements qui suivirent la mort du grand empereur, et dont le partage de ses vastes États fut la cause. L’Alsace incorporée à l’empire germanique eut, en 916, une nouvelle série de ducs qui prirent alors le titre de ducs de Souabe et d’Alsace. On en compte vingt-six, dont les quinze premiers, de différentes familles allemandes, et les onze autres appartenant tous à la maison impériale de Hohenstauffen. Le dernier fut Conradin, envoyé en Italie à l’âge de seize ans, à la tête d’une armée, pour disputer à Charles d’Anjou le royaume de Pouille et de Sicile ; il fut vaincu, pris et décapité à Naples, le 26 octobre 1268.

    L’autorité des ducs n’était pas souveraine, elle s’exerçait au nom de l’empereur, mais le haut rang des princes qui en étaient revêtus, presque tous fils ou proches parents du souverain, rehaussa l’éclat de cette dignité, devenue en quelque sorte héréditaire, en même temps qu’elle procurait à l’Alsace presque tous les avantages d’une véritable immédiateté.

    Les landgraves succédèrent aux ducs ; non pas cependant que l’établissement du landgraviat coïncide avec l’extinction des duchés ; depuis 1186, les landgraves, dans la personne d’Adalbert IIl, dit le Riche, avaient remplacé les comtes du Sundgau ou de la haute Alsace, qui, sous les ducs, administraient la province, et étaient spécialement chargés de rendre la justice.

    Ils n’avaient point de résidence fixe et tenaient leurs assises à Meyenheim, à Ensisheim, à Rouffach et souvent en pleine campagne ; les premiers comtes, depuis 673 jusqu’à 1111, avaient été pris dans diverses familles, principalement cependant dans celle du duc Eticho ; de 1111 à 1308, ils furent tous de la maison de Habsbourg, et depuis cette époque jusqu’à la réunion à la France, en 1648, les landgraves, successeurs des comtes, appartinrent sans exception à la maison habsbourgo-autrichienne.

    C’est à la longue possession du landgraviat par la même famille, à l’accumulation des richesses, à l’étendue des domaines et à l’influence qui en furent les conséquences naturelles, que Rodolphe Ier de Habsbourg dut son élévation au trône impérial, en 1273. II n’est sorte de faveurs, distinctions et privilèges qui n’aient été constamment attachés à cette dignité de landgrave, devenue comme l’apanage héréditaire des fils puînés de la famille impériale dont plusieurs, à l’exemple de Rodolphe, n’ont quitté le gouvernement de l’Alsace que pour aller s’asseoir sur le trône des Césars.

    Nous avons dû insister sur cette aride généalogie des princes d’Alsace, parce qu’elle nous semble résumer la partie la plus intime de l’histoire de la province ; les événements qui se déroulèrent pendant leur longue domination, ou appartiennent à un cadre plus général et plus vaste que le nôtre, et il nous suffira de les signaler, ou rentrent dans les annales spéciales des bourgs du Territoire que nous essayerons bientôt de faire connaître.

    Jusqu’au XVe siècle, outre les invasions normandes et anglaises , les revendications armées des rois de France et les démêlés avec la maison de Bourgogne, le pays fut presque continuellement déchiré par des discordes intestines. Tous les pouvoirs avaient grandi à la fois ; nous avons signalé l’origine de celui des évêques ; la féodalité avait acquis en Alsace les mêmes développements que dans le reste de la France ; nous avons montré quelle était la grandeur et l’illustration des ducs et des landgraves : à côté, au-dessous d’eux, trop haut placés pour descendre aux détails de l’administration, s’étaient élevés les landvogt, qui, laissant aux princes impériaux les dehors de la toute-puissance, s’attachaient à en conquérir les réalités ; la bourgeoisie des villes enfin opposait alternativement aux prétentions du clergé les immunités et privilèges de l’empire, aux réclamations de l’empire ses vieilles franchises épiscopales.

    De ce conflit perpétuel, de celte incertitude sur l’étendue et la légitimité de tous les pouvoirs, naquit une situation confuse dont les désordres devinrent souvent de véritables brigandages. Et cependant, au milieu de ces luttes sanglantes que soutenait la bourgeoisie pour augmenter ou défendre ses libertés, l’art grandissait comme pour prouver une fois de plus son alliance indissoluble avec la liberté ; l’Alsace avait ses peintres, ses sculpteurs, ses musiciens, ses savants, ses poètes, et Gutenberg inventait l’art typographique.

    C’est dans ces circonstances qu’apparut Luther, dont la doctrine se répandit rapidement dans tout le pays. Entre ses premières prédications et la fondation par Calvin d’une Église réformée à Strasbourg, en 1548, se place le douloureux épisode de la guerre des rustauds, lutte des paysans contre la noblesse, et le massacre des anabaptistes, apôtres de l’égalité absolue.

    Hâtons-nous de franchir cette période sanglante qui n’offre que des récits de persécutions, que des tableaux de meurtre et de désolation ; mentionnons la guerre de Trente ans qui en fut comme le couronnement ; Colmar, Belfort, Altkirch, nous diraient les exploits de Gustave-Adolphe et du général Horn ; arrivons enfin à la victorieuse intervention de la France, au traité de Westphalie et à la réunion au sol français de cette belle province qui depuis lui resta si fidèle.

    Cependant, si Louis XIV apportait le repos à ce pays longtemps troublé, le despotisme de son gouvernement devait froisser vivement des populations auxquelles la liberté était si chère ;. le traité d’annexion avait garanti aux anciennes villes impériales le maintien de leurs franchises et privilèges ; la violation de. cet article essentiel du contrat suscita des séditions et des révoltes qui ne cédèrent qu’aux victoires de Turenne, de Condé et de Créqui.

    Ce fut donc alors pour l’Alsace plutôt une soumission à la force qu’une incorporation à la patrie commune ; le règne de Louis XV ne lui donna encore que les abus de l’ancien régime français avec la paix, en compensation des gloires si chèrement payées du règne précédent, mais sans aucune restitution de ses libertés ravies.

    Enfin arriva le jour qui devait cimentera jamais l’union de l’Alsace et de la France ; la proclamation des principes de 1789 répondait trop aux sentiments, aux souvenirs et aux espérances toujours vivaces des habitants pour ne pus y être accueillie avec la plus grande satisfaction. L’égalité des cultes était surtout une précieuse conquête pour une contrée où les dissidents formaient une minorité notable de la population.

    Aussi, quand la France républicaine fut menacée, l’Alsace se leva comme un seul homme, et courut aux frontières. Exposée la première à toutes les attaques, à tous les assauts des puissances coalisées, jamais cette province, devenue le premier boulevard de la liberté, ne faillit .aux devoirs que ses destinées nouvelles lui imposaient ; pas une plainte ne. s’éleva du sein de cette brave contrée, sentinelle avancée de la France, toujours sur pied, toujours en armes ; pas un murmure n’échappa à cet héroïque pays qui s’était fait, tout à coup, et volontairement, le soldat de sa nouvelle patrie, et soldat aussi dévoué, aussi soumis, aussi discipliné, qu’il avait été sujet intraitable et rebelle pour les anciens maîtres dont il contestait le pouvoir.

    Hélas ! cette union, qui durait depuis 223 ans, devait être rompue violemment Le 15 juillet I870, le gouvernement français se décidait témérairement, sans motif plausible et malgré l’opposition des patriotes clairvoyants, au nombre desquels M. Thiers était au premier rang, à déclarer la guerre à la Prusse, et, dès le 19 du même mois, le gouvernement prussien recevait notification officielle de cette folle déclaration. Le résultat fut désastreux : la France fut amenée au bord de l’abîme, amputée de deux riches provinces : l’Alsace et la plus grande partie de la Lorraine.

    Nous allons passer rapidement en revue les principaux événements qui amenèrent et précédèrent, l’envahissement du Haut-Rhin et le siège de Belfort. Dès le début, on avait dû renoncer au plan d’attaque conçu par Napoléon III ; la rapidité de la mobilisation des troupes allemandes et le désarroi dans lequel se trouvèrent immédiatement les troupes françaises ne permettaient d’autre objectif que la défensive.

    Le 2 août, le général de Failly attaque la petite place de Sarrebruck, qu’il abandonnait presque immédiatement. Le 4, le général Abel Douai est battu et tué à Wissembourg. Les défaites succèdent- aux défaites : le 5 et le 6, le maréchal de Mac-Mahon était vaincu à Froeschwiller, en même temps que le général Frossard l’était à Forbach. Le 10, le général allemand de Werder sommait Strasbourg de se rendre.

    Cette reddition ne devait avoir lieu que le 28 septembre, après la vigoureuse défense du général Uhrich. Le 13 août, la première armée allemande entourait Metz. Le 14, le 15 et le 18, se livrèrent les batailles meurtrières de Borny, de Gravelotte et de Saint-Privat, à la suite desquelles - l’armée du Rhin, sous les ordres de Bazaine, rentrait dans Metz. Dès le 19, l’armée du prince Frédéric-Charles commençait le blocus de cette place, qui jusqu’à ce jour s’était enorgueillie de son surnom de la Pucelle.

    Le 23 août, le bombardement de Strasbourg commençait. Il était impossible d’y répondre efficacement : nos pièces avaient une portée insuffisante ; il était impossible aussi de garantir des projectiles la garnison et les habitants : les refuges casematés faisaient défaut. Le 30 août, la défaite du maréchal de Mac-Mahon à Beaumont préludait à la catastrophe de Sedan. Le 1er septembre, Napoléon III rendait son épée au roi Guillaume de Prusse. Wimpfen signait la capitulation dont on trouvera le texte au département des Ardennes.

    Le 23 septembre, Phalsbourg se rendait ; Strasbourg le 28. Le 1er octobre, le général de Schmeling franchissait le Rhin et pénétrait dans le Haut-Rhin. Les villes les plus importantes de ce département furent successivement occupées par des troupes allemandes : Colmar, Altkirch, Mulhouse, Neuf-Brisach, Dannemarie, etc. Belfort ne fut rendu que le 17 février 1871.

    Vers la fin de septembre, un petit corps allemand s’installa à Chalampé, sur la rive française du Rhin, un peu au nord de Mulhouse, en face de la petite ville badoise de Neuenbourg, qu’un simple bac reliait à l’autre rive ; au commencement d’octobre, l’ennemi, laissé définitivement tranquille possesseur de Chalampé, y établit un pont par lequel entrèrent dans le Haut-Rhin quelques milliers d’hommes qui commencèrent à rançonner le pays d’alentour, et notamment Mulhouse.

    Malheureusement, les populations étaient prises d’une panique indicible ; dès qu’un uhlan apparaissait, les armes qui avaient été distribuées dans le but d’obtenir une résistance locale, étaient renvoyées à Belfort, où elles arrivaient par charretées ; heureux encore quand elles n’étaient pas livrées par centaines à quelques cavaliers. Cette défaillance inconcevable enhardit tellement l’ennemi qu’il osa alors venir à Altkirch, presque à mi-chemin de Mulhouse et de Belfort. Le général Thorneton, qui occupait avec de la cavalerie et de l’infanterie les abords de Belfort jusqu’à Dannemarie, fit retraite de ses positions le 6 octobre, et peu s’en fallut que le grand viaduc du chemin de fer à Dannemarie ne fût prématurément détruit.

    Mais les événements avaient pris une tournure de plus en plus grave ; l’ennemi avait grossi en nombre dans le Haut-Rhin, réquisitionnant partout sans trouver la moindre résistance, même à Mulhouse, où le conseil municipal avait redouté de laisser armer la nombreuse population ouvrière qui, sans cela, se fût défendue avec plus ou moins de succès, mais eût ’au moins arrêté quelque temps l’envahisseur.

    Enfin, devenu assez fort, l’ennemi entreprit le siège de Neuf-Brisach, puis celui de Schlestadt, qui, tous les deux, capitulèrent après de courtes et incomplètes résistances. A la suite de divers engagements, glorieux pour nos armes, dans la haute Alsace et à l’entrée de Saint-Amarin avec les francs-tireurs de Keller, député du-Haut-Rhin, mais dont les résultats furent insuffisants pour l’arrêter, l’ennemi attaqua, le 14 octobre,. la petite ville de Soultz, énergiquement défendue par les francs-tireurs, avec le concours de la population. L’ennemi avait du canon et l’affaire fut chaude. Vers le soir, renonçant à entrer dans Soultz avec les troupes dont il disposait, il appela à lui des renforts ; l’arrivée d’un détachement français de 300 hommes dépendant de Dannemarie, avec une centaine de gardes nationaux de Mulhouse, le décida à une retraite immédiate. Cette affaire, où la victoire nous resta, fut le plus sérieux de tous les engagements de ce côté.

    Vers la même époque (19 octobre), le général Crouzat fut appelé sous les ordres du général Cambriels, et le commandement de Belfort fut. donné au lieutenant-colonel du génie Denfert-Rochereau, qui fut en même temps nommé colonel. A l’article que nous consacrons plus loin à Belfort, nous racontons en détail les péripéties de ce siège, qui suffirait à lui seul pour sauver l’honneur du pays, et qui eut pour résultat de conserver à la France mutilée cette position précieuse, cette gardienne de la Trouée des Vosges.

     

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