• Histoire du département des
    Alpes-de-Haute-Provence
    (Région Provence-Alpes-Côte d’Azur)
     
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    Parmi les treize peuplades qui habitaient jadis le territoire des Alpes-de-Haute-Provence, on cite celle des Albicaei ou Albici, du nom d’Albèce, leur cité, aujourd’hui Albiose, petit village près de Riez. Alliés des Celto-Ligures, ils formaient, avec les Reii(Riez), les Bodiontici ou Brodiontii (Digne), les Esubiani (vallée de l’Ubaye), les Salinienses(Castellane) et quelques autres peuples, une confédération ayant ses chefs, son sénat et ses magistrats.

    Ainsi que dans tout le reste de la Gaule, on y pratiquait la religion druidique ; les prêtres tenaient le premier rang dans l’État, puis venaient les nobles ; le reste était esclave. Peuples remuants et belliqueux, ils étaient souvent en guerre avec leurs voisins. Vers l’an de Rome 568, les Ésubiens, joints aux Ligures, s’opposèrent au passage du préteur Loelius Babius conduisant ses légions en Espagne. Percé de flèches, Loelius tomba, et sa mort, dit Tite-Live, devint le signal d’un épouvantable massacre. Les vainqueurs ne firent aucun quartier. Pas un soldat romain n’échappa au carnage. Plus tard, Marins les surprit dans leurs montagnes et vengea la mort de Babius et de ses légions.

    Déjà les Phocéens avaient fondé Massilia. D’abord ennemis de la colonie, les Albicaeis’en rapprochèrent dans la suite et recherchèrent son alliance. Dès lors tout changea : lois, mœurs, religion, usages. Peu à peu, les sciences, les lettres et les arts civilisèrent ces peuples à demi sauvages ; les champs mieux cultivés se couvrirent de moissons. Avec l’agriculture naquit le goût du commerce et de l’industrie, et l’art de la guerre fut perfectionné. Aussi, quand, jaloux de sa puissance, les Romains attaquèrent Massilia, vit-on les Albicaei la défendre, en reconnaissance des bienfaits qu’ils en avaient reçus. César vante leur bravoure et ne craint pas de les comparer aux Romains ; il les appelle des hommes forts, endurcis au travail, exercés dans les armes, infatigables à la guerre et ne reculant jamais à l’aspect du danger.

    C’était peu de les avoir vaincus, Rome voulut les soumettre ; elle n’y parvint qu’en établissant chez eux des colonies, et comme si elle ne voulait rien laisser à regretter de la civilisation grecque qu’ils perdaient, elle accorda aux Albicaei le droit italique et couvrit la Provincia, dont ils faisaient partie, de temples, de palais, d’aqueducs, de cirques et de voies romaines, qui étonnent encore par l’aspect imposant de leurs vestiges.

    Cependant le christianisme avait pénétré dans ces montagnes : Digne, Riez, Sisteron, Senez et Glandèves avaient leurs églises. Ce pays prospérait, quand la grande tempête du nord se leva et l’enveloppa dans la ruine commune. Bourguignons, Wisigoths, Ostrogoths, Francs, Lombards et Saxons vinrent tour à tour s’y combattre, et les Alpes-de-Haute-Provence, après avoir fait partie du royaume des Wisigoths, furent conquises par les Francs en 507 et comprises dans la province d’Arles.

    Au milieu des ravages de la guerre, l’esprit chrétien étendait ses conquêtes pacifiques, fondant des églises, prêchant la paix et la fraternité. Bientôt paraissent les Sarrasins. Sortis par milliers des flots de la Méditerranée, ils se répandent dans la Provence, le fer et la flamme à la main. Riez et l’antique cité des Saliniens tombent en leur pouvoir et sont réduites en cendres ; Digne, Sisteron, Manosque sont pillées et saccagées ; les abbayes de Val-Benoît et de Lure détruites. Dans les champs comme dans les villes règnent la solitude et la mort.

    Chassés par Charles Martel, ils reparaissent et ne se retirent que pour revenir une troisième fois vers 973 ; mais la main qui les avait si rudement frappés n’était plus là pour les combattre. Un roi fainéant dormait sur le trône de Charlemagne. Alors un homme sort de la foule. Son nom est Valentinus. Descendant, suivant les uns, des princes de Castille ; selon d’autres, d’une famille de patriciens établis dans les Gaules, hardi, courageux, expérimenté dans l’art de la guerre, Valentinus rassemble les Saliniens, et, l’épée d’une main, la croix de l’autre, il les excite à marcher avec lui contre les Maures. A sa voix, ce qui reste de la cité prend les armes. Sisteron, Riez suivent cet exemple.

    Bientôt il n’y eut plus un seul Sarrasin sur le territoire des Alpes-de-Haute-Provence. Alors, délivrée de la longue et dure oppression qu’avaient fait peser sur lui ces barbares, ce pays sembla renaître ; les églises et les abbayes sortirent de leurs ruines, les prêtres que la guerre avait dispersés reparurent, les cités longtemps désertes se repeuplèrent, et le paysan ne craignit plus de semer pour l’étranger.

    Rien ne favorise l’ambition comme l’anarchie ou la guerre. Boson, profitant de ces désordres, s’était fait roi d’Arles ou de Provence, « pour veiller à la défense de leurs églises que menaçaient à la fois l’ennemi invisible et les ennemis visibles. » Après sa mort, la Provence fut érigée en comté. Boson II ayant divisé ses États entre ses deux fils Rotbaud et Pons, Rotbaud reçut en partage des terres considérables, dont Forcalquier faisait partie. Ces terres s’étendaient dans les montagnes de la haute Provende et du Dauphiné, par delà la Durance et le Rhône. On les appela le marquisat de Provence.

    Plus tard, ce marquisat passa, par alliance, à Guillaume Taillefer, comte de Toulouse. Celui-ci laissa deux fils, dont l’un, Bertrand, hérita du comté de Forcalquier ; mais la dynastie des Bertrand s’éteignit dans la personne de Bertrand IV, mort en 1208, ne laissant qu’une fille mariée à Régnier de Castellar. De ce mariage naquirent deux filles, dont l’aînée épousa Alphonse, comte de Provence. Raymond Bérenger, leur fils, réunit les deux comtés.

    Sous le règne de Raymond Bérenger, un sang nouveau, le sang catalan, vint féconder cette vieille terre gréco-latine ; l’esprit national se réveille, et avec lui le goût des sciences, des lettres et des arts. Alors se forma la langue romane ; l’ère de la chevalerie commença, et ce pays devint le centre et le foyer de la civilisation. C’était le temps du gai saber (gai savoir) et des cours d’amour ; les troubadours, avec leurs sirventes et leurs fabliaux, charmaient les loisirs des manoirs. Heureux poètes, qui ne chantaient pas en vain les belles châtelaines ni les gentes bachelettes ! Précurseurs de la Renaissance, ils faisaient succéder à l’idiome grossier, dont on se servait alors, ce doux langage, cette fleur de poésie dont les plus belles langues de l’Europe, celles de l’Italie, de l’Espagne et de la France, devaient plus tard s’enrichir. Alors ils comptaient dans leurs rangs de nobles chevaliers et même des souverains ; mais, hélas ! le plus beau ciel a ses orages et la croisade contre les Albigeois vint tout à coup attrister cette terre d’amour et de poésie.

    Adieu les chants et les tournois ! Les seigneurs effrayés n’ouvrirent plus leurs portes aux ménestrels ; les cours d’amour se fermèrent. A la gaie science succéda la politique ; les communes s’affranchirent et résistèrent vaillamment aux armes de Charles d’Anjou, frère de saint Louis et comte de Provence, par suite de son mariage avec Béatrix, unique héritière des Raymond Bérenger. Après des luttes sanglantes, Castellane et les autres communes des Alpes-de-Haute-Provence se soumirent ; mais, à la mort de Charles III, en 1389, elles passèrent à la seconde maison-d’Anjou, d’où sortit le roi René, l’une des figures les plus originales de ces temps religieux et chevaleresques. Ce prince, dont la Provence « a gardé la mémoire, » rendit à ce pays son ancien éclat. Vaine lueur que son héritier laissa tristement s’éteindre ! Alors le territoire des Alpes-de-Haute-Provence passa avec la Provence à la couronne (1481).

    Depuis le châtiment terrible que leur avait infligé Marius, les Ésubiens n’étaient plus sortis de leur repos. On dit qu’ils ne voulurent pas survivre à leur défaite. Quoi qu’il en soit, la vallée qu’ils habitèrent n’était encore en l’an mille, comme de leur temps, qu’une forêt de mélèzes et d’épines. A cette époque, défrichée et peuplée par des colons venus d’au delà des Alpes, séparée par sa position naturelle du reste du pays, elle en suivit la fortune sans prendre part aux révolutions qui l’agitèrent On ne la connaissait encore que sous le nom de vallée noire. Soumise aux comtes de Provence, elle devait à leurs libéralités de grands privilèges. C’était une des quatre vigueries du comté de Nice, divisée en plusieurs communes. Il y avait un juge royal à Barcelonnette, et des consuls ou des bayles dans les autres communes, tous magistrats électifs investis de la haute, moyenne Chasse justice criminelle et civile. Enfin, les habitants étaient affranchis de toute vassalité, de toute charge de guerre et des gabelles.

    Cependant, à l’extrémité des Alpes Cottiennes, au milieu de ces âpres montagnes, s’élevait, à la fin du Xe siècle, une vaste tour carrée à plusieurs étages. Dans cette tour vivait un petit prince allemand qui, de simple officier de Rodolphe III, roi de Bourgogne, était devenu marquis (margrave), c’est-à-dire gardien de la Marche, de la frontière de Maurienne. Il s’appelait Bérold ou Berthold. Boire et guerroyer était sa vie. Il épousa une pauvre jeune fille qui s’était trouvée un jour par hasard comprise dans le butin qu’il avait fait chez le comte de Suse. Berthold en eut un fils, Humbert aux blanches mains. Il vécut désormais en honnête et paisible seigneur et mourut, dit-on, dans un couvent, Humbert, investi par Conrad le Salique du titre de comte, ajouta la Maurienne et d’autres possessions à ses domaines.

    Dans la suite, ses successeurs conquirent les Marches et finirent par prendre rang parmi les plus illustres maisons princières. Alors la Provence était en proie à l’anarchie, grâce aux inimitiés qui divisaient les familles souveraines. Amédée VII, dit le comte Rouge, en profita pour s’emparer de la vallée de Barcelonnette, et c’est ainsi que l’humble héritage de Berthold le margrave devint un État puissant. Cependant, Amédée promit de respecter les privilèges et exemptions dont les habitants de la vallée avaient joui jusque-là ; mais, s’ils conservèrent leurs franchises, ils perdirent pour longtemps la paix, à l’ombre de laquelle ils avaient vécu et prospéré. Dès ce moment, la pauvre vallée ne fut plus qu’un champ de bataille, dont la France et la Savoie se disputèrent la possession.

    Recouvrée par Louis XI en 1398, reconquise par Amédée VIII en 1419, reprise de vive force, en 1464, par le roi René, comme l’âne de la fable, elle était toujours en litige Quand Charles-Quint, à la tête d’une armée de cent mille hommes, s’avança vers la Provence, François Ier, voulant mettre un désert entre ses ennemis et lui, commanda que l’on dévastât la vallée (1535) ; cet ordre fut exécuté avec une rigueur telle que les églises mêmes ne furent point épargnées. Deux ans après, en 1537, ce prince rendit un édit qui réunissait la vallée au Dauphiné ; mais, envahie en 1558 par le duc Emmanuel-Philibert, à qui le comte de Tende, gouverneur de Provence pour Henri II, ne tarda pas de la reprendre, elle ne fut rendue à la Savoie que l’an d’après, par le traité de Cateau-Cambrésis.

    Aux guerres civiles et étrangères vinrent se joindre les guerres religieuses. Déjà le contrecoup de la sanglante croisade contre les Albigeois s’était fait sentir dans ce pays. Hérétiques et juifs y furent également persécutés. A Digne, à Cadenet, à Moustiers, à Mezel, à Courbez, au Perthuis et dans plusieurs autres communes, les habitants se soulevèrent contre les juifs, qu’ils pillèrent et saccagèrent « avec une grande fureur, meurtre et occision » suivant le récit de Nostradamus. « Pour réparation, ajoute-il, de cette populaire mutinerie, les séditieux habitants et meurtriers furent condamnés à de grosses amendes et à la restitution des choses enlevées. » Alors les juifs des dix-huit parts du terroir, en possédaient dix, exemptes de la juridiction royale. Avant 1300, ils avaient leurs juges, et cent ans après ils furent déclarés libres de tout péage ; mais, en 1501, un édit royal leur enjoignit de recevoir le baptême ou de quitter, sans délai sous de grosses peines, le territoire de la Provence.

    Jusqu’en 1545, le calvinisme avait fait peu de prosélytes dans ce pays, encore sous la terreur de la persécution contre les Vaudois et les juifs ; mais, après la Saint-Barthélemy de Mérindol, il fallut compter avec les religionnaires provençaux. Rien ne fait germer les idées comme le sang ; c’est la rosée féconde du progrès. De toutes parts, il vint au nouvel Évangile des apôtres et des soldats. Digne, Riez, Barcelonnette et plusieurs autres bourgs et villages tombèrent au pouvoir des protestants.

    A Barcelonnette, ils se livrèrent à des excès condamnables. Battus, en 1575, par le maréchal de Retz, ils expièrent cruellement leurs premiers succès ; les gentilshommes qui déposaient leurs armes, reçus à merci et à rançon, avaient la vie sauve. Quant aux prisonniers, point de grâce ! Brûlés ou pendus. Par ce coup de rigueur, les catholiques rétablirent leur autorité dans le pays jusqu’en 1585, qu’un édit royal ayant enlevé aux protestants leur place de sûreté, ceux-ci reprirent les armes. Appelé par les ligueurs, le duc de Savoie entra en Provence en 1590 ; mais il en fut chassé par Lesdiguières. Cette seconde campagne ne finit qu’à la paix de Vervins (1598).

    Cependant le duc de Savoie n’avait pas renoncé à ce qu’il appelait ses droits sur la vallée de Barcelonnette. En 1627, voyant Louis XIII occupé par le siège de La Rochelle et parla révolte des protestants du Midi, il en profita pour envahir la vallée, ouverte à tout venant et toujours la première à souffrir des guerres et des prétentions royales. Il parvint à s’en rendre maître ; mais, l’année suivante, Richelieu s’empara de la Savoie et du Piémont et déclara la vallée de Barcelonnette réunie à la France. Cependant, en 1630, il consentit à la rendre à la Savoie.

    Plus tard, sur la fin du XVIIe siècle, Victor-Amédée Il ayant osé se heurter contre la puissance de Louis XIV, les Français reparurent dans la vallée ; mais, avant de se retirer, les Piémontais y mirent tout à feu et à sang. « Dieu sait, dit un contemporain, comme le pauvre pays fut traité ! Au quartier des Sanières, où, par malheur, les grenadiers de Savoie furent logés, ils se firent traiter à ventre déboutonné, rançonnant leurs hôtes à grands coups de bâton et épée à la gorge, sans pouvoir obtenir aucune justice de M. de Corbeau, leur capitaine ; ils y tuèrent, battirent et volèrent impunément. »

    Pendant toutes ces guerres, les paysans effrayés s’enfuyaient dans les montagnes, laissant les terres incultes. Bientôt la disette et la famine réduisirent la plupart des habitants à se nourrir d’herbes sauvages. Tel fut le sort de la vallée jusqu’à la paix d’Utrecht, en 1713. Alors, épuisée, ravagée et dépeuplée, elle commença à respirer ; mais les bras manquaient dans les campagnes pour les cultiver. On n’y voyait que chaumières en ruine ou désertes. Les habitants demandèrent à être réunis à la Provence. C’était, disaient-ils dans leur supplique au roi, « le seul moyen de rendre à la vallée son ancien bien-être, à cause du commerce des bestiaux qui paissent pendant l’hiver dans les plaines de la Provence, et pendant l’été sur les Alpes de la vallée. » Cette réunion fut prononcée par arrêt du conseil, en 1714.

    De 1743 à 1747, la vallée de Barcelonnette eut encore à souffrir des ravages de la guerre ; l’armée austro-sarde envahit la Provence ; mais le maréchal de Bellisle l’en ayant chassé, la tranquillité régna dans la vallée jusqu’à la Révolution. Alors, comme l’ancien comté de Forcalquier et la baronnie de Castellane, elle fut enclavée dans le département des Alpes-de-Haute-Provence. Il y eut dans le département, notamment à Manosque quelques troubles à la suite des événements de 1789. A son retour de l’île d’Elbe en 1815, Napoléon, en se dirigeant sur Grenoble, traversa le département des Alpes-de-Haute-Provence et passa par Castellane, Digne et Sisteron.

    Le département des Alpes-de-Haute-Provence est au XIXe siècle celui de la France où la population est le plus clairsemée, puisqu’elle n’atteint pas encore vingt habitants par kilomètre carré ; cependant, il est un de ceux qui pourraient s’enrichir et se peupler le plus rapidement si les pentes de ses montagnes étaient consolidées par les gazons et les bois.

     

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  • Histoire du département de l’Allier
    (Région Auvergne)
     
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    Le département de l’Allier est formé de la presque totalité de l’ancien Bourbonnais. Le territoire de cette province était primitivement occupé par les Éduens, les Arvernes et les Bituriges. Sur la demande des Éduens, alliés de César, celui-ci y établit, sous leur protection, une partie des Boïens, qui, sortis de la Germanie, avaient, en envahissant la Gaule avec les Helvètes, fourni au conquérant un prétexte pour se mêler des affaires du pays, et qui, domptés par lui, avaient mérité par leur courage l’estime du vainqueur. Cette colonie s’établit entre la Loire et l’Allier, entre le pays des Éduens et celui des Arvernes, et fonda une ville appelée Gergovia Boïorum.

    La cité nouvelle devint en quelques années assez importante. Lors de la grande insurrection gauloise contre César, elle assista à une lutte acharnée et sanglante entre Vercingétorix et les Romains. Sous la domination impériale, le pays appartint moitié à la première Aquitaine, moitié à la première Lyonnaise. Dernier témoin des efforts de la nationalité gauloise contre César, il garda longtemps un esprit d’indépendance qui se manifesta par de fréquentes insurrections. La révolte du Boïen Maricus sous Vitellius, celle des Bagaudes au IIIe siècle de notre ère appelèrent sur cette malheureuse contrée de nouveaux désastres. À l’époque des invasions barbares, elle fit partie de l’empire des Wisigoths et ne fut soumise aux Francs qu’en 759, sous Pépin le Bref.

    Le Bourbonnais étant le berceau de la maison royale de Bourbon, la flatterie n’a pas manqué d’assigner une antique origine à la famille qui y dominait, celle des sires de Bourbon. Les uns la font remonter jusqu’à Clovis, d’autres seulement jusqu’à Charlemagne ; mais l’histoire ne trouve rien d’authentique sur cette maison avant le règne de Charles le Simple. En 913, ce prince donne à Aymar ou Adhémar quelques fiefs sur les bords de l’Allier ; les successeurs prennent presque tous le nom d’Archambault, qui resta attaché à la ville de Bourbon l’Archambault. Leur histoire est celle de presque tous les seigneurs contemporains. En guerre avec leurs voisins, ils s’abandonnent à toutes les violences du temps, se faisant absoudre par les moines qu’ils comblent de présents ; mais comme ceux-ci étaient plus avides encore que les sires de Bourbon n’étaient généreux, ces barons tentent parfois de leur reprendre les donations arrachées à leurs prédécesseurs ou usurpées sans aucun titre ; de là des querelles perpétuelles entre le clergé et les seigneurs. L’une de ces querelles fut terminée par le pape Urbain II en faveur de la maison de Bourbon.

    En 1115, sous le règne de Louis le Gros, Aymon II envahit le domaine de son neveu, orphelin et encore enfant, et usurpe le titre de baron de Bourbon. La mère de l’enfant porte plainte auprès du roi de France, qui se trouvait alors à Bourges. Celui-ci somme Aymon de comparaître devant lui ; Aymon refuse et s’enferme dans le château de Germigny. Louis le Gros vient l’assiéger, donne plusieurs assauts inutiles et convertit le siège en blocus. Forcé par la famine, Aymon est contraint de se rendre et condamné par une cour de justice à restituer à son neveu les domaines dont il s’était emparé ; mais l’enfant étant mort dans l’intervalle, l’arrêt ne fut point exécuté, et Aymon devint le légitime possesseur de la baronnie de Bourbon.

    Son fils, Archambault VI, part avec Louis le Jeune pour la Palestine. Pour avoir de l’argent, il s’adresse aux moines de Souvigny, comblés de biens par ses prédécesseurs, et qui semblaient ne pouvoir refuser de contribuer à une si sainte entreprise ; ils refusent pourtant et ne lui accordent la somme demandée qu’après avoir reçu des garanties, non seulement du sire de Bourbon, mais de sa femme, Agnès de Savoie, et d’une trentaine de gentilshommes du pays.

    Vers la fin du XIIe siècle, la ligne masculine de la famille de Bourbon s’éteignit ; la fille d’Archambault VII, Mahault, épouse Guy de Dampierre, seigneur de Saint-Dizier, en Champagne, et lui apporte en dot l’héritage de ses pères. Leur fils, Archambault VIII, fut un des favoris du roi Louis VIII. Il le suivit à la croisade contre les Albigeois et s’y distingua par sa bravoure et son habileté. C’est par lui que fut racontée au chroniqueur, qui nous l’a transmise une anecdote souvent citée, et qui témoigne tout à la fois et de la chasteté du roi de France et de la familiarité dont Archambault jouissait auprès du roi.

    Louis VIII était tombé malade à Montpensier ; les médecins lui déclarent que son tempérament robuste et sanguin ne peut s’accommoder de la fidélité absolue qu’il garde à la reine absente. Pendant son sommeil, on introduit dans sa chambre une belle jeune fille ; le roi en se réveillant la voit, lui parle avec douceur, et après avoir fait appeler Archambault, auquel il attribuait ce piège tendu à sa chasteté, il lui ordonne de reconduire la jeune fille chez ses parents, ajoutant que mieux valait mourir que de se sauver par un péché mortel. En mourant, Louis recommanda son fils au connétable Matthieu de Montmorency et au sire de Bourbon.

    Ce fils devait être saint Louis. Archambault lui fut fidèle, il combattit bravement à côté de lui à la bataille de Taillebour et y fut blessé ; il mourut quelques mois après des suites de ses blessures. Son règne avait été marqué par un agrandissement considérable de ses domaines, par des fondations pieuses et de grandes libéralités envers le clergé, et par la concession de chartes, de franchises aux communes, qui s’établissaient alors par toute la France. Son fils, Archambault IX, suivit saint Louis à sa première croisade et augmenta encore la puissance de sa famille, qui allait pourtant s’éteindre dans sa personne. Il mourat pendant la croisade dans l’île de Chypre. Il laissait deux filles, dont l’une, Agnès, héritière du Bourbonnais, épousa en secondes noces Robert d’Artois, neveu de saint Louis. Elle avait une fille de son premier mariage ; cette fille, son unique héritière, épousa un des fils de saint Louis, Robert, comte de Clermont. De ce mariage sortit la maison royale de Bourbon. Le Bourbonnais appartint depuis cette, époque à la maison royale de France.

    Le premier prince de cette race, Robert, à l’âge de vingt ans, reçut dans un tournoi un coup à la tête ; on craignit longtemps pour ses jours. Il guérit, mais il resta imbécile toute sa vie ; il languit dans une perpétuelle enfance jusqu’à l’âge de cinquante neuf ans. Il mourut à Paris en 1317.

    Louis Ier, son fils, gouvernait déjà depuis longtemps les domaines de son père. Il se signala dans les guerres de Flandre, et notamment à la bataille désastreuse de Courtrai, où il sauva les restes de l’armée française. Sous Charles le Bel, le Bourbonnais fut érigé en duché-pairie en faveur de Louis Ier. Ce prince, qui avait si brillamment contribué à la splendeur de sa maison et en avait augmenté les domaines du comté de la Marche et d’une partie de la Limagne d’Auvergne, mourut en 1341.

    Pierre Ier, son fils, lui succéda. Blessé à la bataille de Crécy, il fut tué à celle de Poitiers en combattant bravement auprès du roi Jean Il. Il avait besoin de cette mort glorieuse pour effacer le souvenir des intrigues auxquelles il s’était livré avec Charles le Mauvais, roi de Navarre, le mauvais génie de la France à cette époque. Son frère, Jacques, qui avait obtenu l’épée de connétable, fut blessé et pris à la bataille de Poitiers.

    Pierre Ier, fastueux et magnifique, avait contracté beaucoup de dettes, et l’embarras de ses affaires n’avait pas peu contribué à l’engager dans sa triste complicité avec Charles le Mauvais. Louis II, son fils, probe et loyal, se hâta d’engager ses biens pour couvrir les dettes qui avaient failli être si fatales à l’honneur de son père et de sa maison. Les créanciers du feu duc avaient eu recours à la puissance ecclésiastique et avaient fait excommunier Pierre Ier ; son cadavre même était resté en gage dans l’église de Poitiers. Son fils alla l’y chercher lui-même, après avoir obtenu de la cour de Rome révocation de l’excommunication lancée contre lui. La France était alors bien malheureuse ; livrée par la trahison, déchirée par les factions, désolée par la guerre étrangère, elle fut encore en proie aux horreurs de la Jacquerie, aux fureurs des paysans soulevés contre les nobles par la misère et l’oppression.

    Dans ce siècle de crimes et de misères, Louis s’efforça de rester toujours loyal et de guérir les maux de son pays. Il se dévoua au service du dauphin (depuis Charles V), alla en Angleterre négocier la mise en liberté du roi Jean et fut un des otages qui le remplacèrent à Londres. Les retards que l’on mit à exécuter toutes les clauses du traité de Brétigny firent durer huit ans sa captivité, qui, du reste, n’eut rien de rude. Il vécut à la cour d’Angleterre, libre. sur parole, au milieu des fêtes et des plaisirs ; on l’y appelait le roi d’honneur et de liesse. Il obtint de parcourir l’Angleterre ; mais le roi Édouard ne voulait point le laisser retourner en France.

    En vain les vassaux du duc s’étaient cotisés pour réunir 1 000 000 de florins, dont Louis s’était rendu pleige, c’est-à-dire dont il s’était porté garant, pour la liberté du roi de France. La somme avait été remise au roi d’Angleterre ; mais celui-ci alléguait toujours de nouveaux prétextes pour le retenir. « Enfin, dit M. Béraud (Histoire des ducs de Bourbon), la neuvième année de sa captivité allait commencer, lorsqu’une intrigue de cour vint lui rendre cette liberté qu’il n’avait pu obtenir par le payement de son cautionnement. Édouard avait pour ministre et pour favori Guillaume Wicam, qu’il avait élevé à la dignité de grand chancelier ; il lui destinait l’évêché de Winchester, qui vaquait par la mort du cardinal de Winchester ; mais il ne pouvait obtenir les bulles du pape Urbain V pour mettre Wicam en possession du riche bénéfice ; il eut recours au duc de Bourbon, dont le crédit auprès du pontife était connu ; il lui promit la liberté pour prix du service qu’il en attendait ; il l’assura qu’il lui serait bien courtois à la prison. Le duc écrivit à la cour de Rome, et il en reçut un bref par lequel elle le laissa maître de disposer de l’évêché. Bourbon ne le remit au roi d’Angleterre qu’après lui avoir fait signer l’acte de sa délivrance, pour lequel Édouard trouva encore moyen de lui faire payer 20 000 livres. Il fut à peine libre, qu’il se hâta de se rendre dans le Bourbonnais, dont les habitants venaient de fournir encore une somme de 140 000 livres, montant des obligations qu’il avait contractées pendant son séjour à Londres. »

    Louis trouva la province dévastée, épuisée ; l’anarchie morale y répondait, comme dans toute la France, au déplorable état de l’agriculture et du commerce. Cette vaillante chevalerie française, si glorieuse au temps des croisades, s’était peu à peu corrompue, affaiblie ; la noblesse, après avoir fui honteusement à Poitiers, était l’objet des railleries du peuple et des bourgeois, qui commençaient à sentir leur force et à perdre le respect que leurs maîtres ne savaient plus leur imposer ; la vieille organisation féodale avait perdu son prestige, qu’elle ne devait guère reconquérir, et le temps n’était pas loin où une pauvre fille du peuple, Jehanne la bonne Lorraine, allait donner l’exemple du patriotisme et du courage à ces barons et chevaliers, oublieux des antiques traditions.

    Louis de Bourbon tenta de ressusciter dans le cœur de ses barons les sentiments d’autrefois et voulut fonder un ordre de chevalerie. Après avoir réuni ses anciens compagnons d’armes, il les traita magnifiquement pendant trois jours, puis leur donna rendez-vous à Moulins pour le premier jour de l’année 1369. Au jour dit, il leur déclara son projet, leur distribua les insignes du nouvel ordre, dont la devise était ce joyeux mot : ESPÉRANCE entendit la messe avec eux et les exhorta à défendre Dieu, la patrie et les dames.

    « Je prie à tous ceux de l’ordre, s’écria-t-il, qu’ils veuillent honorer dames et demoiselles et ne souffrir en ouïr dire du mal ; car ceux qui mal en disent sont petits de leur honneur et disent d’une dame qui ne se peut revancher ce qu’ils n’oseroient pas dire d’un homme ; dont plus en auroit leur honte ; et des femmes, après Dieu, vient en partie de l’honneur en ce monde ; il faut aussi que ceux qui portent cet ordre ne soient jongleurs et médisants l’un de l’autre, qui est une laide chose à tout gentilhomme, mais portent foi l’un à l’autre comme il appartient à tout honneur et chevalerie. Mes amis, à travers mon écu d’or est une bande où il y a écrit : Allen, c’est-à-dire : Allons tous ensemble au service de Dieu, et soyons tous un en la défense de nos pays, et là où nous pourrons trouver et quêter honneur par fait de chevalerie. Et pour ce, mes frères, je vous ai dit ce que signifie l’ordre de l’écu d’or, lequel un chacun à qui je l’ai baillé le doit jurer et promettre de le tenir, et moi le premier. »

    Il jura et reçut le serment de ses compagnons. Alors le seigneur de Vichy, prenant la parole au nom de tous les chevaliers : « Notre très redouté seigneur, lui dit-il, voyez ici votre chevalerie qui vous remercie très humblement du bel ordre et grands dons que leur avez donnés ; lesquels ne vous savent que donner en ce jour, fors qu’ils vous offrent leurs corps et leurs biens ; qu’il vous plaise les recevoir à cettuy premier jour de l’an, nonobstant qu’ils y sont obligés ; mais leur cœur est ferme et leur volonté est pareille. » - « Je reçois, s’écria le duc ému, je reçois aujourd’hui les plus belles étrennes que seigneur puisse. recevoir, quand je reçois le cœur de si nobles chevaliers. »

    Mais, comme une apparition anticipée de l’esprit positif des temps modernes au milieu de cette scène chevaleresque, entrait dans la salle maître Huguenin Chauveau, justicier sévère, procureur général du duc, lequel apportait à Louis un registre où étaient relatés les forfaits et désobéissances de plusieurs seigneurs pendant l’absence du duc ; il réclamait justice ; et pour quelques-uns il y allait de la vie. « Maître Huguenin, dit le duc, avez-vous tenu, aussi registre des services qu’ils m’ont rendus ? » Et, prenant le rapport, il le jeta dans la grande cheminée, où flamboyait un feu de janvier. Le passé et l’avenir s’étaient rencontrés dans cette scène singulière, l’un avec ses élans faciles vers le bien comme vers le mal, l’autre avec cet esprit de froide justice, auquel un moment d’enthousiasme ne fait pas oublier si aisément les maux soufferts et les crimes commis.

    Louis, surnommé le Grand ou le Bon, et qui a mérité au moins le second de ces titres, ne se borna pas à conférer ces insignes de chevalerie à ses barons ; il voulut qu’ils les honorassent par leur valeur et les mena contre les Anglais. Cette guerre endetta encore son duché ; mais le devoir le retint auprès de Bertrand Du Guesclin, son frère d’armes et son ami. Une trêve étant survenue, il en profita pour courir à de nouvelles aventures et avec cent chevaliers passa en Espagne, où Henri de Transtamare l’appelait à une croisade contre les Sarrasins.

    Mais celui-ci ayant voulu lui faire combattre les Portugais au lieu des infidèles, le duc refusa et, repassant les Pyrénées sans avoir tiré l’épée, revint guerroyer contre les Anglais. Tuteur du jeune roi Charles VI, de moitié avec le duc de Bourgogne, il s’acquitta de son devoir avec loyauté, fit deux croisades en Afrique seul avec quelques centaines de chevaliers. Cet homme, qui, par sa valeur chevaleresque et son esprit d’aventure, appartenait aux temps anciens, n’en sut pas moins par des alliances et d’heureuses acquisitions augmenter considérablement les domaines de sa maison. Il réunit au Bourbonnais le Forez, une partie de l’Auvergne, le Beaujolais et la principauté de Dombes. Mêlé aux querelles sanglantes qui désolèrent le règne de l’insensé Charles VI, il prit parti pour le duc d’Orléans contre le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Celui-ci envahit le Bourbonnais et se rendit maître de quelques villes ; mais Louis, alors âgé de plus de soixante-dix ans, lève une armée et chasse les Bourguignons. Il mourut peu de temps après à Montluçon.

    Le fils du duc Louis, Jean Ier, débauché et prodigue, n’avait hérité que de son courage. Fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, il mourut à Londres après dix-huit ans de captivité. Il avait, pour se racheter, souscrit à un traité honteux, qui donnait aux Anglais les meilleures places de l’Auvergne et du Bourbonnais. Son fils, Charles ler, qui gouvernait ses Etats, et ses vassaux refusèrent d’exécuter un pareil traité ; mais ils lui envoyèrent une rançon de cent mille écus, que les Anglais acceptèrent, sans se dessaisir de leur prisonnier. Sous le gouvernement de Jean Ier, qui tenait pour le duc d’Orléans, le Bourbonnais avait été exposé aux plus affreuses dévastations, commises par le parti contraire.

    Le nouveau duc Charles Ier rendit de grands services au jeune roi Charles VII, alors fugitif, l’accueillit et combattit pour lui reconquérir son royaume, auprès de Xaintrailles et de Dunois. Mais, plus tard, le duc de Bourbon excita contre Charles VII son propre fils (depuis Louis XI) et l’entraîna dans une ligue armée contre son père. Charles VII vint lui-même en Bourbonnais à la tête d’une armée pour y chercher le dauphin, qui y avait trouvé un refuge. Toutes les villes qui lui résistèrent furent impitoyablement pillées. Cependant le roi pardonna aux chefs de la rébellion et donna même sa fille Jeanne en mariage au fils du duc de Bourbon, lequel succéda à son père en 1456 sous le nom de Jean II.

    Ce prince imita son père dans son esprit de révolte contre l’autorité royale ; mais Louis XI le gagna par d’habiles concessions, et, sous la minorité de Charles VIII, Jean II reçut l’épée de connétable. Il n’en prit pas moins part à la ridicule levée de boucliers du duc d’Orléans (depuis Louis XII) contre la régente. Il mourut en 1487. Son frère, Pierre II, était le mari de la régente même, Anne de Beaujeu. Sous son gouvernement, ou plutôt sous celui de sa femme, le Bourbonnais jouit d’un calme et d’une prospérité ininterrompus. Le pays s’enrichit et répara ses anciens désastres. Pierre Il mourut en 1503. En lui s’éteignit la branche aînée de la maison de Bourbon, qui possédait le duché depuis Robert, fils de saint Louis.

    Le riche héritage échut à l’arrière-petit-fils du duc Jean Ier de Bourbon, Charles de Montpensier, qui épousa la fille du dernier duc, sa cousine, laide et contrefaite, mais qui lui apportait en dot la puissance et la richesse. Ce jeune homme est celui qui devint depuis si tristement célèbre sous le nom du connétable de Bourbon. Magnifique, intrépide, il éblouit par son faste et étonna par son courage. La part qu’il prit aux guerres d’Italie lui donna la renommée d’un grand homme de guerre. Il reçut l’épée de connétable et commanda l’avant-garde à Marignan.

    Mais, par son orgueil, il avait excité la colère du roi François Ier, et celui-ci, étant venu à Moulins pour tenir le fils du duc sur les fonts du baptême, fut blessé de la splendeur des fêtes que lui offrit son vassal. « Un roi de France n’en sauroit faire autant » dit-il avec amertume ; et, refusant de l’indemniser des dépenses qu’il avait faites à son service, il lui retira ses traitements et ses pensions. Le connétable n’en suivit pas moins le roi à la défense de la Champagne, qu’avait envahie l’armée de Charles-Quint. Mais le roi ayant donné au duc d’Alençon le commandement de l’avant-garde, qui appartenait. de droit au connétable, celui-ci se retira à Moulins, une fois la campagne finie. Son fils venait de mourir ; sa femme mourut peu de temps après en lui faisant donation de ses biens, précaution qui semblait inutile, puisque, le connétable n’eût-il pas été le gendre du dernier duc de Bourbon, l’héritage de cette famille lui devait encore revenir comme chef de la maison de Montpensier.

    Mais Charles s’était fait une ennemie implacable, Louise de Savoie, mère du roi, dont il avait repoussé, dit-on, les amoureuses avances. Cette femme excita contre lui le roi son fils, et, au mépris de toute justice, on suscita contre le droit évident du duc les subtilités de la chicane et les arguties des avocats. Le séquestre fut mis sur l’héritage. Dès lors le connétable ne garda plus de mesure. Il prêta l’oreille aux propositions que Charles-Quint lui faisait faire, le sachant tenté de trahir son pays par haine contre le roi. L’empereur lui offrait la main d’une de ses sœurs, deux cent mille écus de dot et un royaume créé dans le midi de la France démembrée.

    A ce prix, Bourbon vendit son honneur et son pays. François Ier averti de ce marché au moment de partir pour l’Italie, l’invita à le suivre. Bourbon feignit d’être malade pour se dispenser d’obéir. Le roi lui-même vint à Moulins ; il s’approcha du lit du connétable et eut avec lui une entrevue secrète. François Ier lui parla avec douceur, ne lui dissimulant pas qu’il avait été prévenu des tentatives de corruption dont le connétable avait été l’objet. Celui-ci prétendit qu’il les avait repoussées, et que la maladie seule l’empêchait de suivre le roi immédiatement ; qu’au reste, il le rejoindrait aussitôt que ses forces le lui permettraient. François Ier le quitta en laissant auprès de lui un de ses gentilshommes, Warty, chargé d’espionner le connétable. Bourbon partit en effet quelques jours après, se faisant porter en litière ; mais, arrivé à Lapalisse, il apprend que le roi est instruit de tout ; dès lors il ne songe plus qu’à fuir. Il feint de se sentir plus malade le mal fait des progrès rapides ; Bourbon réunit autour de lui ses gentilshommes, leur commande de se lamenter sur son sort et fait appeler Warty.

    Celui-ci arrivé, le connétable lui dit d’une voix mourante d’aller trouver le roi, de lui faire savoir sa position désespérée et de lui exprimer ses amers regrets de ne pouvoir lui rendre de nouveaux services. Warty part ; Bourbon monte à cheval, arrive à Chantelle, place forte, où il réunit aussitôt tous les éléments d’une vigoureuse résistance. Le roi, prévenu, envoie contre le duc le maréchal de Chabannes avec des troupes. Alors, désespérant de tenir dans Chantelle contre un siège en règle, Bourbon, accompagné d’un seul gentilhomme, Pompérant, se décide à fuir et à quitter la France. Après des dangers et des aventures de toutes sortes, les deux fugitifs atteignirent la frontière de Savoie d’où le duc se rendit en Italie, où il se mit à la tête des troupes de Charles-Quint.

    Le reste de son histoire est trop connu pour être rapporté ici. On sait ses déceptions à la cour de Charles-Quint, les mépris à peine dissimulés que trouva partout ce traître, le mal qu’il rit à son pays et les sévères paroles que lui adressa Bayard mourant : « Monsieur, dit le loyal chevalier au duc qui s’apitoyait sur son sort, il n’y a point de pitié en moi, car je meurs en homme de bien ; mais j’ai pitié de vous voir servir contre votre prince et votre patrie et votre serment Bourbon fut tué en escaladant les murs de Rome à la tête des soldats allemands. »

    Ses biens avaient été confisqués et réunis à la couronne en 1531. Depuis ils en furent détachés, pour former divers apanages, jusqu’en 1622. À cette époque, ils entrèrent dans la maison de Condé qui les conserva jusqu’à la Révolution. Ils y apportèrent encore la trahison. Le grand Condé imita le connétable en combattant contre la France ; mais il sut réparer sa faute et par son repentir et par des victoires sur les ennemis de son pays. Le Bourbonnais, depuis le grand connétable, n’a plus d’histoire qui lui soit propre, et, si le titre de duc de Bourbon reparaît encore dans l’histoire sous Louis XV et depuis, les annales de la province se confondent avec celles de la France.

    Le département de l’Allier n’a pas eu à souffrir de l’invasion allemande (guerre de 1870-1871).

     

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  • Histoire du département de l’Aisne
    (Région Picardie)
     
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    Le territoire dont a été formé le département de l’Aisne était occupé, avant la conquête romaine, par diverses peuplades, qui ont laissé leur nom aux provinces, ultérieurement constituées dans le royaume de France. Le pays habité par les Suessiones est devenu le Soissonnais. Le Laonnais est l’ancienne patrie des Lauduni, de même que la Vermandois et le Noyonnais étaient originairement les contrées où vivaient les Veromandui et les Novioduni. Si nous ajoutons la Thiérache à ces divisions primitives, si nous rappelons que, dans la répartition territoriale des grandes provinces, le Noyonnais et le Laonnais furent incorporés à l’Ile-de-France, pendant que le Vermandois, la Thiérache et le Soissonnais continuaient à faire partie de la Picardie, il n’y a donc pas d’unité dans l’histoire générale du département et ses villes furent chacune, et pendant longtemps, le centre et la capitale d’une petite province.

    Après avoir pris part à la grande lutte nationale contre les Romains, les Suessioness’allièrent avec ces mêmes Romains contre les Belges et contribuèrent à la victoire que Jules César remporta sur eux à Bibrax ; ce qui fit que cette partie de la Gaule fut traitée par les Romains moins en pays conquis qu’en alliée. Les villes furent embellies, des temples et des monuments d’utilité publique furent élevés ; des routes dont il reste encore des traces furent construites. Aussi, plus qu’aucun autre de la Gaule, ce pays semble-t-il s’être absorbé dans l’unité du monde romain ; il avait été compris, sous le règne d’Honorius, dans la seconde Belgique.

    Quand les hordes barbares se ruèrent sur la Gaule, les Romains trouvèrent, sur les bords de l’Aisne, des alliés dévoués et courageux, qui les assistèrent vaillamment dans leurs efforts pour repousser l’ennemi commun ; les Suessiones et les Lauduni se signalèrent dans la résistance victorieuse qui fut opposée à l’invasion des Vandales en 407 ; mais moins d’un siècle plus tard, en 486, la fortune imposa de nouveaux maîtres à la Gaule ; les plaines de Soissons virent la défaite de Syagrius, le dernier représentant de la domination romaine, et la victoire des Francs commandés par Clovis.

    A la mort de ce prince, dans le partage de ses États, le Soissonnais forma, de 511 à 558, un royaume indépendant qui se confondit ensuite dans celui de Clotaire Ier. Chilpéric, un de ses fils, eut à son tour le Soissonnais en héritage et prit le titre de roi de Soissons. Chez tous les princes de la première race, jusqu’à Louis d’Outre-mer, qui, en 936 fixe sa résidence à Laon, nous trouvons une prédilection marquée pour cette contrée, soit que l’importance des villes les désignât alors comme places stratégiques ou sièges d’administration, soit que le caractère des habitants se fût concilié la faveur des nouveaux maîtres, comme il avait auparavant conquis les sympathies romaines ; du Cange constate que, pendant cette période, le pays resta inféodé au domaine de la couronne et fit constamment partie de ce qu’on appelait proprement la France. Le seul fait militaire qui se rattache à cette époque est une victoire de Carloman sur les Normands, remportée en 833, et dont les bords de l’Aisne furent le théâtre ; victoire qui fut suivie d’un traité de paix signé à Vailly.

    C’est seulement après Charlemagne, et par suite des prodigieux accroissements de l’empire franc, que le gouvernement des villes et provinces fut confié à des comtes ou barons, d’où descendirent la plupart des dynasties féodales ; toutefois, les comtes du Vermandois étaient de la race du grand empereur.

    En même temps que se consolidait et s’étendait la monarchie franque, le christianisme, qui l’avait précédée et qui lui avait préparé les voies par la dissolution de l’empire romain, en recevait, à son tour, la protection la plus puissante et les faveurs les plus signalées. L’œuvre apostolique avait duré trois siècles, du IVe au VIIe ; les plus glorieux soldats de l’Église militante furent, pour cette période : saint Firmin, saint Crépin et saint Crépinien, saint Valère et saint Rufin, saint Quentin, saint Waast, saint Valery et saint Riquier, saint Lucien et les apôtres de l’Église irlandaise. Avant l’extinction de la première race, de riches et nombreuses abbayes couvraient le pays ; on en comptait quatorze pour les diocèses de Noyon, Laon, Soissons, Amiens et Beauvais ; les villes mettaient leur orgueil dans la richesse et l’importance de leur cathédrale, et le pouvoir temporel, en maint endroit, augmentait encore l’influence religieuse des évêques.

    Affaiblissement du pouvoir royal, morcellement du territoire en fiefs féodaux, rivalités des évêques et des barons, efforts des communes pour s’affranchir, tels sont les éléments principaux qui constituent l’histoire de France sous les rois de la seconde race ; nulle part ces caractères ne se dessinent d’une manière plus saisissante, ne se traduisent en épisodes plus significatifs que dans les annales de ce département. Si le pouvoir royal garde encore quelques restes de son influence sur le pays, si dès 1185 le Vermandois est réuni à la couronne par Philippe-Auguste, nous voyons surgir l’autorité quasi souveraine des prélats de Noyon, Laon et Soissons ; nous voyons arriver jusqu’au mépris des ordres royaux l’indépendance des Enguerrand de Coucy, et nous assistons aux premières et aux plus ardentes luttes de la bourgeoisie, combattant pour son émancipation communale.

    Pendant que le pays est en proie à ces dissensions intestines, sa position géographique l’expose aux assauts des plus redoutables ennemis du dehors ; la possession de l’Espagne, de la Flandre et des Pays-Bas par les ducs de Bourgogne et la maison d’Autriche le met en contact, pendant plusieurs siècles, avec ces implacables adversaires de la France. Au commencement du XVe siècle, les Bourguignons s’emparèrent du Soissonnais et du Laonnais ; ils n’en sont chassés qu’en 1414. En 1557, les Espagnols gagnent contre notre armée la fameuse bataille de Saint-Quentin. Puis, aux guerres étrangères succèdent les guerres civiles de la Réforme, dans lesquelles intervient encore l’Espagnol, et qui ne prennent fin qu’en 1584, après le triomphe définitif de Henri IV et son avènement au trône.

    Les derniers frémissements de la féodalité domptée agitèrent encore le pays pendant la minorité de Louis XIII. Les Espagnols, prompts à saisir toute occasion d’affaiblir la France, firent encore à cette époque plusieurs irruptions ; mais Richelieu, dont la main ferme et habile allait prendre le gouvernail, sut forcer l’ennemi à respecter nos frontières et assurer la paix intérieure.

    Jusqu’aux guerres de Louis XIV, le pays fut tranquille ; pendant la première partie de ce règne, c’est le sol étranger que foulaient nos armées victorieuses ; mais l’heure des désastres arriva l’ennemi envahit à son tour la France ; les troupes impériales pénétrèrent, en 1712, jusqu’aux environs de Laon, et il fallut la victoire de Denain pour sauver la gloire de nos armes et l’intégrité de notre territoire. Le département de l’Aisne devait revoir l’ennemi en 1814 et en 1815 ; la conduite de ses habitants répondit alors à tout ce qu’on pouvait attendre de l’esprit patriotique et national qui avait toujours animé leurs pères ; mais la nature du sol, composé en grande partie de vastes plaines totalement découvertes, le peu de largeur des cours d’eau y permirent, moins qu’ailleurs, la guerre de partisans, dernière ressource ou dernière vengeance des pays envahis.

    Pour les événements intérieurs, dans le cours de ce dernier siècle, la chronique intime du département est moins riche encore en faits d’une importance générale ; Soissons fut cependant, en 1728, le siège d’un congrès européen qui promettait de terminer tous les différends des grandes puissances, et qui, après plusieurs mois de conférences, n’amena aucun résultat.

    Il y eut, en 1787, un remaniement administratif et l’essai d’une nouvelle organisation politique ; on décida l’établissement d’une assemblée provinciale pour le Soissonnais, et on créa des chefs-lieux d’élection dans chacune des villes principales qui forment le département actuel, à Soissons, Laon, Château-Thierry, Guise et Saint-Quentin ; cette réforme ne précéda que de quelques années la transformation de la France en départements ; Soissons devait y perdre sa supériorité, et Laon fut choisi pour chef-lieu de l’Aisne, comme point plus central et mieux approprié à la surveillance administrative. Mais le chef-lieu industriel se trouve aujourd’hui à Saint-Quentin, la ville la plus importante du département.

    En 1870, le département de l’Aisne fut un des premiers envahis par les armées allemandes ; plusieurs combats s’y livrèrent, notamment aux environs de Saint-Quentin ; il ne fut complètement évacué qu’à la libération du territoire. Les pertes, de toute nature éprouvées par les habitants, par suite de cette occupation, ont été évaluées à 23 millions 742 839 francs 37 centimes.

     

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  • Histoire du département de l’Ain
    (Région Rhône-Alpes)
     
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    Le département de l’Ain a été formé des anciennes provinces de Bresse, du Bugey, du Valromey, du Pays de Gex et de la principauté de Dombes. Son histoire, pour être complète, devrait donc se composer de l’histoire de ces diverses contrées, qui, dans le passé, eurent souvent des destinées différentes.

    Vue des environs de Bourg-en-Bresse avec les montagnes du côté de Saint-Amour
    Vue des environs de Bourg-en-Bresse avec
    les montagnes du côté de Saint-Amour

    Avant la conquête romaine, la majeure partie du département de l’Ain était occupée les Sébusiens (Sebusiani) et par les Ambarres (Ambarri) ; ces derniers étaient alliés et clients de l’importante peuplade des Éduens. Les noms des villes d’Ambérieu et d’Ambronay nous rappellent les anciens Ambarres, et il reste encore dans le département de nombreux vestiges de l’époque celtique ; on retrouve journellement des tombeaux, des haches de pierre qui servaient aux sacrifices des druides, des dolmens, pierres levées ou plantées, et des médailles, parmi lesquelles il en est qui rappellent le soulèvement des Gaules par Vercingétorix, et d’autres qui constateraient le passage ou le séjour d’Annibal, quand il franchit les Alpes pour porter ses armes en Italie.

    Une guerre survenue entre les Séquanais et les Éduens détermina l’invasion romaine ; les Séquanais, vaincus d’abord, avaient appelé à leur secours Arioviste, chef des tribus campées sur les rives du Rhin ; les Éduens, à leur tour, sollicitaient l’appui du sénat romain, lorsqu’une armée de 368 000 Helvètes vint menacer la Gaule d’une terrible invasion. Ils n’avaient pu franchir le Rhône à Genève parce que César en avait fait rompre le pont ; ils traversèrent le défilé de l’Écluse et pénétrèrent ainsi au milieu du pays des Ambarres, qu’ils ravagèrent. César accourut et, dans une seule campagne, à la tête de cinq légions, dispersa les Helvètes, qu’il atteignit au moment où ils traversaient la Saône, et rejeta de l’autre côté du Rhin les bandes vaincues d’Arioviste. L’établissement de la domination romaine succéda, pour les Ambarres, au danger qu’ils avaient couru de subir le joug des Germains.


    Vue de la ville de Bourg-en-Bresse

    Outre le grand épisode national auquel est resté attaché le nom de Vercingétorix, plusieurs révoltes locales protestèrent contre les efforts de l’administration romaine pour dénationaliser les Gaules. Sous Tibère, en l’an 21, Silius, proconsul de la Germanie supérieure, eut à combattre, dans les provinces qui nous occupent, une sédition dont Sacrovir était le chef, et dans laquelle se signalèrent les gladiateurs gaulois destinés aux cirques de Rome. En 69, les Séquanais remportèrent une inutile victoire sur le général Sabinus. Les résultats de ces mouvements avortés étaient de fréquents remaniements dans la division territoriale des provinces domptées ; c’est ainsi que le pays occupé par les Ambarres fit tour à tour partie de la Germanie supérieure sous Auguste, de la grande Séquanaise sous Constantin, et plus tard de la première Lyonnaise.

    Quoique les Romains n’aient point laissé, de leur passage dans le département de l’Ain, des traces aussi monumentales que dans certaines autres contrées de la France, leur civilisation n’y est point restée sans influence sur l’adoucissement des mœurs, sur l’amélioration des voies de communication et sur l’embellissement des villes et bourgs existant à cette époque ; des ruines de temples, d’autels votifs, d’aqueducs, des égouts, des bains témoignent encore de cette initiation à l’art antique, qui fut comme la mission providentielle de la conquête romaine.

    On prétend que le Valromey (vallis Romana) doit son nom au choix qui fut fait de cette petite enclave du pays des Ambarres pour lieu d’exil assigné aux citoyens romains bannis de l’Italie. Cependant ce n’était pas un éternel adieu qu’avaient dit les Germains au doux climat et aux fertiles campagnes de l’Occident. Leurs hordes semblaient renaître plus innombrables et plus ardentes sous le tranchant des épées romaines ; le IVe siècle vit successivement s’engouffrer dans les Gaules : Suèves, Alains, Vandales et les Huns d’Attila. Tous ceux-là, cependant, comme emportés par l’impétuosité de leur élan, roulèrent au delà des fleuves qui bornaient l’ancien pays des Séquanais ; c’est à d’autres conquérants qu’était réservé le territoire des Ambarres.

    Derrière les bandes rapides d’Attila s’avançait une espèce d’armée de géants, muraille vivante, lente, raide et impassible comme le destin ; ils avaient sept pieds, dit Sidoine Apollinaire ; ils mirent sept ans pour descendre de Mayence à Lyon ; c’étaient les Burgundes. Romains et Gaulois tentèrent à peine de leur résister ; au reste, ils arrivaient sans colère et comme des enfants oubliés qui seraient venus réclamer leur place au foyer paternel. « Cantonnés militairement dans une grande maison, dit Augustin Thierry, pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu’ils voyaient faire au client romain et se réunissaient de grand matin pour aller saluer leur noble hôte par les noms de père et d’oncle, titres de respect fort usités alors dans l’idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leurs armes et en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs chansons nationales et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains comment ils trouvaient cela. »

    Le premier hendin ou chef connu des Burgundes était Gondicaire, qui mourut en 476, laissant quatre fils qui se partagèrent ses États. Gondebaud, l’un d’eux, dépouilla ou fit mourir les trois autres et constitua le royaume de Bourgogne. Cette dynastie disparaît en 534, devant les armes victorieuses des Francs, et les conquêtes des Burgundes vont grossir l’héritage des fils de Clovis. Toutefois, cette courte domination laissa une profonde empreinte dans le sol et dans le régime du pays ; la loi gombette fut maintenue dans celles de ses dispositions qui attribuaient aux Bourguignons la propriété des deux tiers des terres conquises et d’un tiers des serfs qui les habitaient, ne laissant que le tiers des terres et les deux tiers des serfs aux anciens possesseurs. Nos provinces de Bresse et du Bugey traversèrent sans de grands orages les temps mérovingiens, tantôt annexées au royaume de Metz ou d’Orléans, tantôt administrées au nom des rois d’Austrasie par des patrices ou maires du palais.

    Mais au VIIIe siècle une nouvelle secousse ébranla le sol ; de nouveaux conquérants apparaissent ; cette fois, c’est du sud qu’ils arrivent : ce sont les Sarrasins d’Abd-el-Rhaman ; ils remontent la Saône jusqu’à Chalon et là se partagent en deux armées, dont l’une envahit et ravage toute la rive gauche du fleuve. La victoire de Charles Martel donne la date de leur dispersion ; on est moins bien renseigné sur la durée de leur séjour ; il dut être assez long puisqu’on rencontre encore des constructions qui leur sont attribuées. La période qui s’étend de Charles Martel à Louis le Débonnaire n’offre d’intéressant pour notre histoire que la lente élaboration de nouvelles divisions territoriales qui font pressentir déjà l’approche des temps féodaux. Il commence à être fait mention dans les chartes du Dombensis, principauté de Dombes, et de la Brissia, comté de Bresse. Par le traité de Verdun, en 843, ces provinces avaient été incorporées successivement au royaume d’Italie et de Lotharingie ; elles ne rentrèrent au domaine de Neustrie qu’à la mort de Louis Il (879).

    A cette époque d’inexprimable confusion provoquée par le partage du vaste empire de Charlemagne, compliquée par le capitulaire de Kiersy-sur-Oise, qui fonda les fiefs, se rattache l’établissement d’une première maison de Bourgogne qui compta quatre princes : Beuve d’Ardennes, Boson, roi d’Arles, Richard le Justicier et Gislebert de Vergy. Alors aussi apparaissent, pour la première fois, des comtes de Bresse, qui commencent, en 830, au sire de Beaugé, doté, par Louis le Débonnaire, de cette seigneurie, en récompense des services qu’il lui avait rendus, et qui finissent en 1268, avec Guy, mort sans autre descendance qu’une fille, nommée Sibylle, dont le mariage avec Amédée IV transporta à la maison de Savoie la plus grande partie de la Bresse. Rien n’est plus horriblement lugubre que le spectacle offert au Xe siècle par les contrées riveraines de la Saône. Déchirements féodaux, invasions des Normands et des Hongrois, dix famines et treize pestes ! On vendit publiquement de la chair humaine à Mâcon !

    Hâtons-nous d’échapper à de pareils souvenirs, et sous la domination de la maison capétienne de Bourgogne suivons l’extension et la consolidation du pouvoir des comtes de Savoie dans nos petites provinces de Bresse et du Bugey. Du mariage d’Amédée IV avec Sibylle, héritière des sires de Beaugé, naquit Édouard, qui fut aussi comte de Savoie, épousa Blanche de Bourgogne, et qui, à défaut d’héritier direct, laissa les comtés de Savoie et de Bresse à son frère cadet, nommé Émond. Celui-ci épousa Yolande Paléologue, fille de Théodore, marquis de Montferrat. Leur fils aîné, Amédée ou Amé V, surnommé le comte Vert, vécut jusqu’en 1383 ; il ajouta à ses domaines héréditaires une partie notable du Bugey, acheta les biens des seigneurs de Coligny et de Montluel, la seigneurie de Mirbel et le pays de Gex, et obtint de l’empereur Henri IV d’ajouter à ses titres celui de comte du Bugey.

    Amé VI ne régna que huit ans ; il mourut en 1391 des suites d’une blessure reçue en chassant le sanglier ; il avait épousé Bonne de Berry, petite-fille du roi Jean. Son fils, Amé VII, fut le premier duc de Savoie ; n’étant encore que comte, il avait acquis les fiefs de Thoiré et de Villars et était ainsi devenu le souverain de tout le territoire qui constitue aujourd’hui le département de l’Ain. C’est à lui que les habitants durent la concession des premières chartes communales et la rédaction des statuts qui régirent le pays jusqu’à la Révolution de 1789 sous le nom de coutumes et usages. Louis, son fils et son successeur, ne régna que cinq ans, de 1440 à 1445 ; de son union avec Anne de Lusignan, fille unique du dernier roi de Chypre, datent les droits de la maison de Savoie au royaume de Chypre.

    Rien ne signale à l’intérêt historique de ce département le règne d’Amé VIII ; mais Amé IX, qui lui succéda, étant devenu veuf, et dégoûté de la vie agitée que lui faisaient les rivalités jalouses des princes ses voisins, embrassa l’état ecclésiastique ; il n’y rencontra pas davantage la tranquillité obscure qu’il cherchait. Il fut élu pape sous le nom de Félix V ; le schisme déchirait l’Église ; la lutte, les violences étaient trop éloignées de ses goûts pour qu’il ne s’empressât pas de déposer la tiare comme il avait résigné le sceptre ; il alla s’enfermer à Ripailles, nom prédestiné, où il mena une existence de doux loisirs et de pacifiques jouissances conformes à ses instincts, dont il eut le rare mérite d’avoir conscience. Une inscription qui fut placée au-dessus d’une des portes de Pérouges, et dans laquelle, à la naïve impatience des soucis de la guerre, à la latinité plus naïve encore, il serait peut-être permis de reconnaître l’esprit du bon duc lui-même, nous semble assez heureusement caractériser la physionomie placide de ce règne. Il S’agissait d’immortaliser la valeur des habitants de la ville qui avaient repoussé les troupes de Comminges, général au service de Louis XI, alors dauphin de Viennois.

    Voici dans quel style sont célébrés leurs exploits :

    PERUGIAE PERUGIARUM
    URBS IMPRENABILIS
    COQUINATI DELPHINATI VENERUNT
    ET NON POTUERUNT COMPREHENDERE ILLAM
    ATTAMEN IMPORTAVERUNT PORTAS ET CRONOS
    DIABOLUS IMPORTAT ILLOS

     

    Les descendants d’Amé IX conservèrent encore pendant plus d’un siècle, de 1472 à 1601, la possession de la Bresse et du Bugey ; mais leur pouvoir sur ces provinces devenait plus contesté et plus précaire à mesure que s’affermissait et se concentrait la monarchie française. En 1536, François Ier s’empara de la Bresse, qui resta annexée à la France pendant tout son règne et ne fut rendue par Henri II au duc Emmanuel-Philibert qu’en considération de son mariage avec Marguerite de France, dernière fille de François Ier. Le fils issu de cette union, le duc Charles IV, est le dernier prince de la maison de Savoie qui ait possédé le territoire du département de l’Ain.

    En 1601, Henri IV, qui était maître du marquisat de Saluces, enclavé dans le Piémont, offrit au duc Charles de l’échanger contre la Bresse. La convention fut acceptée et ratifiée par le traité de paix conclu à Lyon la même année ; le Bugey et le Valromey furent compris dans l’échange ; il en fut de même du pays de Gex, à l’exception de quelques petits villages sur lesquels le canton de Genève fit valoir ses droits de souveraineté. Cette petite baronnie avait relevé autrefois des comtes de Genevois ; elle était alors possédée par les cadets de cette famille ; de leurs mains, elle était passée à la maison de Joinville, à laquelle les comtes de Savoie l’avaient enlevée en 1353, sous prétexte que les seigneurs refusaient de leur rendre hommage.

    Quant à la principauté de Dombes, ancien fief des puissants comtes de Beaujeu, devenue, depuis 1391, par legs du comte Édouard, domaine de la maison royale des ducs de Bourbon, son indépendance ne souffrit aucune atteinte de ces diverses transformations. Vers le temps où nous sommes arrivés, Henri IV empruntait l’hôtel de la monnaie de Dombes pour y faire frapper des pièces d’argent et de cuivre à son effigie.

    Ce petit État, survivant dans son originalité vivace à l’anéantissement de toute organisation féodale dans le royaume, se maintint avec l’intégrité de ses privilèges et l’observance de ses vieilles coutumes jusqu’au règne de Louis XIV. Mlle de Montpensier en était alors souveraine ; on lui persuada d’abandonner Dombes au duc du Maine, fils légitimé du roi, pour en obtenir l’autorisation de rendre publique son union avec le beau Lauzun ; Louis XIV accepta pour son fils la principauté et se contenta d’ouvrir à Lauzun les portes de la prison de Pignerol. En 1762, la Dombes fut irrévocablement réunie à la couronne en vertu d’un échange qu’en fit le comte d’Eu, second fils du duc du Maine, contre le duché de Gisors, en Normandie.

    Depuis l’annexion de la Bresse et du Bugey à la France, ces provinces ont suivi la fortune de la patrie commune sans que les grands événements contemporains y aient eu un retentissement exceptionnel. Signalons cependant, en 1814, la belle défense du défilé des Balmettes, situé entre Saint-Germain et Torcieu, par les habitants du canton de Saint-Piambert, d’Ambérieu et de Belley contre l’armée autrichienne, défense qui leur valut le nom bien mérité de héros des Balmettes.

    Les habitants du département de l’Ain sont au XIXe siècle, grands, robustes, bien proportionnés dans leur structure, d’une physionomie agréable, dont souvent la pâleur mate est un des indices des fièvres locales qui ravagent certains cantons ; ils sont économes, laborieux, d’un jugement sain, d’une raison froide ; ils ont du goût et des dispositions naturelles pour la musique ; quoique les bienfaits de l’instruction soient mieux appréciés chez eux que dans beaucoup d’autres contrées, ils sont encore fidèles à quelques vieilles traditions superstitieuses ; ils croient aux sorciers, placent dans le cercueil des morts quelque ustensile de ménage à leur usage et accompagnent de tapage charivarique l’époux veuf qui se remarie.

     

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