• CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.

    V. DE MARS Chronique de la quinzaine — Histoire politique — 14 novembre 1842

     

    14 novembre 1842.

    La politique tourne dans un cercle dont elle ne pourra sortir avant l’ouverture des chambres. Il n’est, en réalité, que deux questions importantes, vivaces, et qui captivent quelque peu l’attention publique, l’union belge et le droit de visite. Toute autre discussion est aujourd’hui purement spéculative ; le pays n’y prend aucun intérêt.

    Pour le droit de visite, ce que nous avions prévu, ce qui était facile à prévoir, est arrivé. Le protocole a été fermé. La France demeure complètement étrangère au traité de 1841 ; c’est une convention qui est non-avenue pour nous. Néanmoins le ministère ne saurait se flatter de voir la question du droit de visite disparaître du programme de la session. Selon toute apparence, c’est au contraire sur cette question que vont se concentrer les efforts de l’opposition, de l’opposition proprement dite et de tous ses auxiliaires. Il faut le reconnaître, le terrain est bien choisi. C’est une de ces questions délicates et complexes dont peut tirer un grand parti l’orateur qui attaque et qui n’a aucun ménagement à garder. Il est facile de la présenter sous les jours les plus opposés, facile de la montrer sous des proportions gigantesques ; on peut essayer de tout remuer en la traitant, les intérêts, les sentimens, les susceptibilités du pays. Les défenseurs des traités de 1831 et 1833 n’auront pas la même liberté de discussion. Par la nature de la question et par leur situation politique, ils devront mettre beaucoup de réserve, beaucoup de mesure dans leurs paroles. Trop d’ardeur pour leur cause pourrait nuire au succès de la défense. La tâche est rude, lorsqu’il faut non-seulement repousser des argmens par des argumens, mais lutter avec des préoccupations d’esprit d’autant plus tenaces qu’elles sont honorables en soi et qu’elles se rattachent un sentiment élevé et digne de tous nos respects.  

    Il est difficile de prévoir le résultat de ces débats. Tout dépend de la question de savoir si le parti conservateur se ralliera sur ce terrain autour du ministère. C’est là ce que personne ne peut dire aujourd’hui. Toute conjecture serait hasardée. Nul ne sait les impressions, les dispositions d’esprit que les députés rapportent de leurs départemens.

    Si la question demeure une question d’opposition, si elle n’est qu’un moyen de lutte de la gauche contre le parti conservateur, le ministère a peu à s’en inquiéter, il faut le dire, et le parti conservateur aura le dessus. Ce que le cabinet peut craindre, c’est qu’une question de cette nature ne paraisse à plusieurs conservateurs un moyen honorable et certain pour arriver à une crise ministérielle ; que d’autres, comme M. Lefebvre dans la dernière session, ne se sentent animés dit désir d’enlever à la gauche l’honneur d’une proposition patriotique. Si, après une proposition probablement excessive de la gauche, un conservateur se présentait avec un de ces amendemens mitigés, qui mettent à l’aise bien des consciences, et dont les annales parlementaires offrent plus d’un exemple, la position du cabinet deviendrait à l’instant même difficile, peut-être même intenable.

    Peut-être aussi verrions-nous alors ce qu’on a déjà vu il y a peu d’années, lorsqu’il s’agissait de la conversion des rentes, une question qui, comme ou le dit de certains animaux, se tue elle-même en donnant la mort. La conversion des rentes a mis au néant un puissant ministère, pour venir ensuite expirer elle-même au pied de la tribune parlementaire.

    La pensée de l’union commerciale avec la Belgique a été abandonnée. Le ministère n’a plus que le regret d’avoir soulevé une question qui a irrité et alarmé un grand nombre de ses amis sans lui ramener un seul de ses adversaires. Ces alarmes seront-elles promptement oubliées ? Cette irritation sera-t-elle bientôt complètement apaisée ? Ne restera-t-il ni ressentiment ni défiance ? Les intérêts sont d’ordinaire rancuniers ; certains amours-propres ont peut-être été blessés autant que les intérêts, et leur rancune n’est pas moins profonde. Les plus indulgens accusent le ministère d’imprévoyance, de légèreté. Ils lui renvoient ce reproche que les hommes politiques ont coutume de faire à ceux qui ne partagent pas toutes leurs opinions : ce sont, dit-on, des esprits spéculatifs, des hommes de théorie.

    Certes nous ne dirons pas que l’affaire ait été conduite avec toute l’habile é qu’aurait exigée une négociation si délicate, et dont, pour ainsi dire, l’entrée dans le monde demandait à être préparée de longue main et avec les plus grands soins ; mais, dans notre impartialité, nous devons ajouter que l’avortement de la négociation est dû en partie, on l’affirme du moins, aux réflexions qu’ont fait naître chez le gouvernement beige les propositions que la France ; a été dans la nécessité de lui transmettre. On dit qu’il a reculé devant les concessions que le traité aurait imposées à la Belgique. Nous concevons cette répugnance ; seulement, ce que nous avons peine à concevoir, c’est la surprise qu’on paraît avoir éprouvée à mesure que le projet français se développait. On n’avait donc pas étudié, approfondi la question ! On en était resté à des idées  vagues, générales ! On s’était contenté de se dire : Un Zollverrein a été conclu en Allemagne ; donc une union commerciale est possible, facile, entre la Belgique et la France 1 car, si la question avait été étudiée, on aurait à l’instant même compris que la France ne pouvait associer la Belgique à ses marchés sans lui imposer les conditions devant lesquelles le gouvernement belge aurait, dit-on, reculé. Comment, en effet, imaginer que la France livrerait ses frontières, ses riches monopoles, sa législation fiscale, aux préposés, aux employés, aux autorités belges, et cela pour le plaisir de mettre en commun son industrie et ses trente-quatre millions de consommateurs avec l’industrie et les quatre millions de consommateurs qu’offre l’état voisin ?

    La surprise du gouvernement belge ne serait explicable qu’en supposant les demandes du gouvernement français exorbitantes, inutiles, purement vexatoires. Il faudrait, pour en juger, connaître ce que nous ne connaissons point, le texte du projet. A la vérité, quelques journaux en ont donné une sorte d’extrait ; mais les assertions dénuées de tout fondement qui l’accompagnaient ont fait douter de l’extrait lui-même, on a pu croire que tout était également imaginaire. Quoi qu’il en soit, il est plus que probable que le gouvernement s’expliquera un jour sur cette ébauche de négociation, et nous pourrons alors apprécier au juste la situation, les exigences et les refus des deux cabinets. Disons notre pensée tout entière : la Belgique aura sans doute reculé devant les- conditions proposées, mais probablement le ministère, tout préoccupé de son existence, a été charmé de la résistance des négociateurs belges ; au lieu de chercher à lever les obstacles, il se sera efforcé de les multiplier. Un ministère qui doute de lui-même et ne dispose pas d’une majorité compacte ne peut accomplir un acte aussi considérable qu’une union commerciale.

    En attendant, laissons les industriels privilégiés se livrer à une sorte d’émeute que ne nous taxerons pas de criminelle, niais qui est, n’en déplaise, quelque peu ridicule. Pauvre humanité ! que n’a-t-on pas dit des Bordelais lorsque, il y a peu d’années, ils s’élevaient, ils se coalisaient, ils déclamaient contre le système prohibitif, contre les envahissemens du nord de la France sur le midi ? Aujourd’hui on les imite et ondes dépasse. Soit. Il est nécessaire que des scandales arrivent, aujourd’hui au midi, demain au nord, aujourd’hui pour certains intérêts particuliers, demain pour d’autres intérêts tout aussi particuliers et plus égoïstes encore, pour des intérêts uniquement préoccupés de beaucoup gagner aux dépens du pays, de sa dignité et de sa grandeur. Ce sont là des enseignemens pour la France ; ils ne seront pas perdus. Le pays est trop intelligent, trop éveillé, pour se laisser long-temps induire en erreur. Après avoir toléré les saturnales des intérêts privés, il voudra assurer le triomphe, célébrer la fête de l’intérêt national.

    Il n’est pas moins vrai que le ministère s’est créé une difficulté de plus. Ses adversaires lui demanderont compte de ce qu’il n’a pas fait ; ses amis, de ce qu’il avait essayé de faire. Les uns demanderont un cabinet plus puissant, les autres un cabinet moins aventureux. M. Fulchiron voudra le condamner  à une sorte d’amende honorable ; pourra-t-il du moins imposer silence à l’opposition en lui prouvant, par des traités conclus, que, s’il a échoué dans la négociation belge, il a conclu avec d’autres pays des conventions utiles au commerce français ? Nous le désirons sincèrement, car, étrangers à tout esprit de parti et à toute question comme à toute querelle de personnes, nous n’avons qu’un désir, c’est que les intérêts de la France soient bien compris, et que ses affaires soient bien conduites, n’importe par qui. Malheureusement nous n’entrevoyons pas de négociation dont la prochaine conclusion soit le moins du monde probable. Pour l’Amérique du sud, les distances sont telles, que les négociateurs français, fussent-ils heureux dans leurs missions, ne peuvent rien transmettre au gouvernement pendant la session. En Europe, avec qui peut-il traiter utilement ? Avec l’Angleterre ? Ce serait aujourd’hui une négociation des plus délicates et des plus dangereuses pour le cabinet. Avec l’union allemande ? Tout ce qu’on a publié à cet égard n’a pas le moindre fondement. Il en est de même des bruits qu’on a répandus relativement à une négociation avec la Suisse. Ce sont des fables. Il faudrait, pour les prendre au sérieux, ne pas avoir la moindre connaissance de la Suisse, de sa situation présente, de son administration et de son système fédéral. Restent quelques états italiens et l’Espagne. Il y aurait sans doute là matière à traités, à des traités essentiellement utiles à toutes les parties contractantes ; mais nos rapports avec l’Espagne ne sont pas de nature à nous laisser espérer de pareils résultats, et quant aux états italiens, ils sont d’ordinaire si méticuleux et si lents dans toutes leurs négociations, qu’en toutes choses il est facile, avec eux, de commencer, mais presque impossible de finir.

    La guerre civile ensanglante de nouveau la Syrie. Les Syriens de Bechari viennent de repousser un corps turc qui pénétrait dans leurs montagnes. Ailleurs, la révolte est sur le point d’éclater. Les Druses arrêtent et pillent les caravanes que l’escorte albanaise ne suffit plus à protéger. Voilà le produit net du traité du 15 juillet, de l’alliance anglo-russe, de cette administration turque que lord Palmerston et lord Ponsonby étaient si impatiens de rétablir en Syrie. Qu’ils sont honorables pour l’Europe, pour notre civilisation, pour le christianisme, les succès obtenus par le canon de Beyrouth ! L’Europe, la diplomatie européenne doit rougir de l’état où elle a placé l’Orient, et le jour n’est pas loin où l’opinion publique lui en demandera un compte sévère. On ne se moque plus aujourd’hui de l’opinion publique, lorsque, long-temps patiente et incertaine, elle se montre à la fin résolue, énergique, générale. La bataille de Navarin, le royaume de Grèce, attestent sa puissance, et elle n’est pas à bout de ses œuvres à l’endroit de l’Orient. Quoi 1 le gouvernement turc ne vit que de la protection européenne ! abandonné à lui-même, il se trouve frappé d’impuissance, et l’Europe, divisée par ses rivalités, paralysée par les terreurs de la question d’Orient, se montre à Constantinople encore plus impuissante que le divan, et ne sait pas obtenir de la Porte un arrangement tolérable pour les chrétiens, que tout lui commande de protéger ! Et tandis que la civilisation européenne s’efforce, sous toutes les formes, de pénétrer et de se développer en Orient, ce sont les gouvernemens européens qui l’arrêtent ou qui la laissent étouffer sous la stupide administration des Ottomans !

    Non ; quelque mépris qu’on ait aujourd’hui pour toute grande pensée et pour toute idée généreuse, quelque soin qu’on mette à répudier l’héritage moral de nos pères et à se renfermer dans la sphère étroite des intérêts matériels, le publie d’abord, les gouvernemens ensuite, ne pourront pas long-temps fermer l’oreille aux plaintes des populations chrétiennes et aux représentations des hommes pieux qui ne cessent de plaider leur cause en Europe. Il est pourtant des hommes aujourd’hui pour qui le titre de chrétien n’est pas un vain mot, une qualification stérile. Loin de là : un zèle éclairé les anime ; ils sentent profondément tout ce que la foi chrétienne inspire ; ils acceptent, avec un dévouement et une vivacité que rien ne peut amortir, les devoirs qu’elle leur impose, les sacrifices qu’elle demande. Sous des noms et des formes diverses, négrophiles, philhellènes, missionnaires, ils ont tout bravé pour réussir, même le ridicule dont a voulu les frapper, dans ses superbes dédains, l’esprit de calcul. Ils obtiennent tous les jours de nouveaux succès, parce qu’ils sont dans le vrai, parce qu’en servant la cause de la religion ils servent la cause de l’humanité, de la liberté, du progrès, que le monde est avec eux, qu’il marche avec eux, et que dans leurs travaux domine cette pensée d’avenir que les intérêts présens, si âpres et si cupides qu’ils puissent être, n’ont jamais pu étouffer au cœur de l’homme. Ils prendront en main, soyons en sûrs, la cause des populations chrétiennes qui se débattent en Orient contre une tyrannie qui n’est plus qu’un anachronisme monstrueux, et cette cause sera gagnée ainsi que l’a été celle des Grecs. Ajoutons que l’esprit chrétien se trouvera puissamment secondé par les circonstances impérieuses qui pèseront de plus en plus eu Europe. L’Europe étouffe, et l’Orient, paisible et ouvert à notre civilisation, peut lui offrir un des plus riches marchés du monde. Sans doute c’est là en même temps la cause et l’explication des lenteurs, des perplexités, des tergiversations de la diplomatie. Si l’Orient n’était bon à rien, s’il ne pouvait être utile à personne, tous les cabinets rivaliseraient de zèle pour l’émancipation des peuplades chrétiennes. On voudrait alors, faute d’autres profits, avoir les honneurs de la philantropie et gagner les bénédictions des hommes religieux. Il n’en est pas ainsi. Chacun voit dans l’Orient, dans l’influence qu’on peut y exercer, dans les conquêtes qu’on pourrait y faire, des avantages considérables à recueillir pour sa propre puissance, pour son industrie et son commerce. Les moins entreprenans, les moins ambitieux, veulent du moins s’assurer que l’Orient ne deviendra pas la proie de leurs voisins, et que ce qu’on appelle l’équilibre européen ne se trouvera pas sérieusement altéré. Dès-lors on s’applique à reculer une difficulté qu’on ne sait pas résoudre. On attend avec anxiété le bénéfice des évènemens et du temps. Soit. Mais le monde, mais le commerce, mais l’industrie, ne sont pas, à beaucoup près, aussi contenus et aussi patiens. Ils suivent tête baissée le cours de leurs idées, la pente du siècle, en laissant à la politique  le soin de se tirer comme elle peut des embarras qu’ils lui donnent. Quoi qu’il en soit des subtiles combinaisons des cabinets, l’industrie et le commerce se réuniront au sentiment religieux et au génie des temps modernes pour imprimer aux affaires de l’Orient un mouvement rapide, une allure décidée.

    M. Olozaga est de retour à Madrid. Il paraît que dans son passage à Paris il n’a pu rien conclure avec le gouvernement français. Les choses resteront sur le pied actuel peut-être long-temps encore. Redisons-le : à un certain point de vue, ce résultat n’a rien de fâcheux. Les relations entre les deux pays se rétabliront plus solides et plus intimes lorsque l’Espagne aura vu par une longue épreuve que la France n’a aucune envie de s’immiscer dans les affaires de la Péninsule, qu’il lui convient parfaitement de rester simple spectatrice du drame fort embrouillé, vrai drame espagnol, qui se joue de l’autre côté des Pyrénées. En attendant, rien ne marche en Espagne, dans le monde politique du moins : tous les partis paraissent également frappés d’impuissance ; tous ont eu leur journée, leur triomphe, et nul n’a pu profiter de la victoire. C’est là le génie du pays. L’Espagne ne peut être comparée qu’a elle-même. Toutes les analogies sont trompeuses. Les Espagnols, eux aussi, se sont trompés en croyant pouvoir mesurer les phases de leur révolution sur celles de la révolution française. Ils ne songeaient pas à la profonde diversité des élémens constitutifs des deux pays. L’Espagne ressemble à la France comme Espartero à Napoléon, comme l’inaction à l’action, comme un cheval de course au hamac où l’on se balance aux heures brûlantes de la sieste. Le soleil de juillet avait dispersé les députés espagnols, la disette du trésor les rappelle. La régence va de nouveau se trouver en présence des agitations parlementaires avec un ministère fort peu parlementaire et quelques échecs qui n’en ont certes pas rehaussé la puissance morale. L’Europe sait, l’Espagne aussi, que le régent s’était adressé aux puissances du Nord, et que ses envoyés ont été rudement repoussés. On les a traités comme on traitait, il y a vingt ans, les envoyés de la révolution napolitaine. Les refus qu’on a essuyés ont dû blesser l’orgueil espagnol, et peut-être demandera-t-on compte au ministère d’Espartero de ses vaines démarches, de l’échec qu’il est allé chercher à Joannisherg. C’était en effet un singulier oubli de sa propre situation et de celle des puissances du Nord que cette tentative d’Espartero. Comment ne pas comprendre qu’en traitant avec lui, les puissances du Nord auraient reconnu, accepté ce qu’elles abhorrent le plus, un mouvement révolutionnaire, le mouvement de septembre, l’expulsion de la reine Christine, le quasi-avènement d’un soldat ? Sans doute il est des révolutions qu’elles ont reconnues. Les gouvernemens absolus, les gouvernemens qui se prétendent seuls légitimes, transigent, eux aussi, avec la nécessité ; leurs principes plient sous la force des choses. La Prusse traitait à Bâle avec la révolution française. C’est un exemple qui a été suivi mainte fois, hier encore. Qu’est-ce à dire ? Que toute révolution est acceptée ? Nullement. Ils acceptent les révolutions qu’ils ne peuvent pas braver sans danger. Que leur importe l’état intérieur de l’Espagne, la situation d’Espartero, lorsque la France s’abstient, et que l’Angleterre, ne songeant, en  définitive, qu’à ses relations commerciales, voit son influence paralysée par les rivalités locales de la Catalogne et de l’Andalousie ? Le gouvernement espagnol ne peut rien par lui-même sur les cabinets du Nord. Pour eux, la question espagnole n’est plus à Madrid. Les temps de Charles V, de Philippe II, même de Philippe V, sont passés sans retour. La question espagnole pour les puissances du Nord est à Londres et à Paris.

    Le banquet qui suit l’installation du nouveau lord-maire de Londres a eu lieu ces derniers jours aux grands applaudissemens de la Cité. Il était surtout remarquable par les convives qui s’y trouvaient réunis. On y voyait les chefs les plus illustres des partis qui divisent l’Angleterre : sir Robert Peel, lord John Russell, lord Stanley. Pour plus de singularité encore, le lord-maire, celui qui, exerçant l’hospitalité de la grande cité, devait adresser un compliment aux ministres de la reine, est un whig. Il s’en est tiré en homme d’esprit et de bonne compagnie. Ajoutons, pour rendre hommage à la vérité, que ces hommes d’état si distingués ont montré, par l’urbanité de leur langage et l’élévation de leurs sentimens, comment on pouvait, comment on devait concilier ses principes avec les formes que les rapports sociaux nous imposent, la fermeté politique avec les relations personnelles les plus chères et les plus honorables. Quant aux discours qui ont été prononcés, nous n’y avons rien trouvé de particulièrement remarquable. Sir Robert Peel a exprimé la pensée dominante du gouvernement anglais, lorsqu’il a dit que le but principal de ses efforts était d’assurer et d’étendre les relations commerciales de l’Angleterre. C’est là en effet pour l’Angleterre le to be or not to be.

    Mais si l’extension des rapports commerciaux est le but permanent et général de la politique anglaise, il est un but particulier et plus immédiat que le gouvernement britannique doit s’efforcer d’atteindre : il doit sans retard trouver les moyens d’améliorer le revenu public et de rétablir l’équilibre de la recette et de la dépense. On annonce aujourd’hui que le chancelier de l’échiquier aurait le projet de convertir le 3 et 1/2 pour 100 en 3 pour 100. Cette mesure, que le taux des fonds anglais paraît justifier et qui n’a rien d’illégitime en soi, n’est pas cependant sans quelque gravité lorsqu’elle vient s’ajouter à la mesure extraordinaire de l’income taxe. En Angleterre, les fonds publics sont possédés en grande partie par des rentiers, des capitalistes, des propriétaires, complètement étrangers au commerce et à toute spéculation, par les familles qui sont le nerf du parti conservateur, par ces tories dont les ministres sont les chefs et les organes officiels. C’est encore un sacrifice que le cabinet demanderait à son parti. Ne peut-il pas craindre de lasser enfin sa patience et de briser ainsi la majorité qui le soutient ? Cette crainte, qui au premier abord paraît fort naturelle, n’est cependant pas fondée. En supposant même que les tories sentissent leur patriotisme se refroidir par ces nouvelles exigences, comment pourraient-ils résister d une mesure dictée par une nécessité impérieuse ? Quel serait le résultat de leur résistance ? La chute du ministère, la perte du pouvoir. Peuvent- ils remplacer le cabinet Peel par un autre cabinet pris également dans leurs rangs, et  qui remplirait le trésor public sans leur imposer de sacrifices ? Nullement ce serait là un rêve, et il n’est pas un homme en Angleterre pour rêver de la sorte. Le ministère Peel, c’est là sa force, est, en réalité, le seul ministère aujourd’hui possible en Angleterre. Les whigs eux-mêmes n’ont pas d’intérêt à le renverser, car que feraient-ils du pouvoir, en supposant que la couronne se déterminât à le placer de nouveau dans leurs mains ? Où trouveraient-ils une majorité ? Comment suffiraient-ils aux besoins urgens du pays ? En politique, et surtout dans les états constitutionnels, le remède n’est jamais au pouvoir de ceux qui ont été les auteurs de la maladie. La main qui a blessé est impuissante à guérir. Le gouvernement du pays est impossible pour les whigs, et il n’est possible pour les tories qu’à une condition : c’est que leur administration sera tempérée par ces mesures énergiques et conciliatrices qui sont à la fois la force et l’honneur du ministère Peel.

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  • Une ambassade du pape Alexandre VI au roi Charles VIII – Le cardinal François Piccolomini

    Une Ambassade du pape Alexandre VI au roi Charles VIII - Le cardinal François Piccolomini

    I. — AU VATICAN

    Depuis le commencement de septembre 1494, les alarmes se succédaient sans interruption au Vatican, et la bonne humeur habituelle du Très Saint-Père Alexandre VI en était fort altérée.

    Dans les premiers jours du mois, c’avait été la nouvelle fâcheuse de l’entrée en Italie du Roi Très-Chrétien, marchant à la conquête du royaume de Naples ; et, tout de suite après, le Pape apprenait la victoire du duc d’Orléans à Rapallo, où les Suisses, disait-on, « avaient tout tué. » Et depuis, chaque jour, presque, apportait quelque sujet d’inquiétude au Pontife, troublant ses plaisirs et sa joie de vivre.

    Mais, plus que toutes les précédentes, la nouvelle que Rodrigue Borgia reçut le 18 septembre, dut le mettre dans une de ces terribles colères dont il était coutumier : le matin même, les gens de Fabrice Colonna s’étaient emparés du château d’Ostie, et avaient arboré sur les tours les étendards du Roi de France et de Julien de la Rovère [1], le cardinal rebelle de  Saint-Pierre-aux-Liens ; et cela était grave, car jusqu’alors, malgré les sinistres projets prêtés à Charles VIII de réunir un concile pour le déposer, le Pape avait pu paraître convaincu que la protection de Dieu ne lui manquerait pas, et, avec son éloquence persuasive, faire partager cette croyance aux Romains et même à ses cardinaux. Mais cette prise d’Ostie était une première atteinte à sa sécurité, la menace d’affamer Rome en coupant les arrivages par le Tibre ; ce n’était plus seulement sa tiare qui était en jeu, mais sa vie, à la merci d’une émeute produite par la famine ; et une grande crainte dut pénétrer son âme, en même temps qu’il donna cours à sa haine contre ce Julien, traître et vendu, cause de toutes ses inquiétudes, le maudissant avec d’autant plus de fureur qu’il se sentait impuissant à l’atteindre, sous la sauvegarde du Roi de France chez qui il s’était réfugié ; et il exhalait aussi sa colère contre les Colonna, et les Savelli, qui les avaient aidés à ce coup ; il donna ordre de rédiger immédiatement un bref à tous ces seigneurs pour les sommer de restituer immédiatement la citadelle, sous peine de voir leurs demeures détruites et leurs biens confisqués, puis il commanda à son chapelain Burckhardt de convoquer le Consistoire dès le lendemain matin, et de faire appeler le cardinal de Sienne qu’il voulait charger de se rendre immédiatement auprès du Roi de France pour protester contre cette injure d’Ostie, car il pensait bien que, pour une telle hardiesse, les Colonna avaient dû être inspirés par ceux de ses ennemis qui entouraient le Très-Chrétien.

    Le lendemain vendredi, 19 septembre 1494, le Consistoire se réunit à six heures du matin, et dura jusqu’à trois heures après midi : « Il fut secret ; je ne sais donc pas ce qui s’y passa [2], » écrivit ce soir-là Burckhardt en son journal.

    Malgré le silence de ce vieux chapelain bavard, fort contrarié, sans doute, de n’avoir pas pu, cette fois, écouter aux portes, il nous est facile de nous rendre compte de ce qui se passa dans cette longue séance, par les résultats que nous en connaissons : outre le bref aux Colonna, et l’organisation d’un corps de troupes, pour parer à la défense de Rome, on y décida l’envoi du cardinal de Sienne en ambassade extraordinaire au Roi de France. Si on en juge par le temps qu’il mit à la préparer, et par la  pompe dont il entoura le départ de son légat, Alexandre VI avait fondé de grandes espérances sur cette ambassade, et y attachait une haute importance. Elle a pour nous cet intérêt de bien représenter la conduite très hésitante du Pontife vis-à-vis du Roi de France pendant toute cette première partie de son expédition. Durant les deux mois qu’il met à traverser l’Italie, de Rome à Lucques, par Sienne et Florence, et à solliciter une entrevue du monarque français, le cardinal écrit [3]au Pape pour le tenir au courant des événemens qui viennent modifier du tout au tout la ligne de conduite convenue, et enfin lui décrire le désespoir qu’il ressent d’un échec définitif. Le récit de ses vicissitudes, fait par lui-même au jour le jour, nous résume l’évolution de l’Italie au cours de cette crise : nous la voyons descendre de l’arrogance à la bassesse, en ces quelques semaines de la marche triomphale de Charles VIII sur Rome ; et les changemens de front de l’envoyé du Pape reflètent les états d’âme successifs de tous les tyranneaux et des seigneuries républicaines de la Péninsule, mettant à nu leurs craintes, leurs espérances, leurs ambitions, leurs rivalités, leurs roueries ; et nous sommes forcés de reconnaître que tous ces Italiens, réputés si profonds, n’avaient en somme qu’une piètre politique au jour le jour.

    Tout d’abord, emporté par sa fureur contre le Roi, le Pape voulait l’excommunier.

    Mais, peu à peu, la colère fait place à la peur, l’artillerie de France, qui est l’épouvante des Italiens, lui paraît plus immédiatement redoutable que les foudres de l’Eglise, et voilà l’indécision qui pénètre son esprit ; il semble qu’il commence peut-être à sentir qu’il s’est trop nettement prononcé pour la maison d’Aragon contre les droits du Roi de France, et que le premier péril à conjurer est celui qui menace ses Etats et sa tiare.

    Et, dans ces nouvelles salles du Vatican qu’il vient de faire splendidement décorer pour sa résidence, sous les portraits de sa fille Lucrèce en sainte Catherine et de sa maîtresse Giulia Farnèse en sainte Barbe, le Pape confère longuement avec le cardinal de Sienne sur le langage à tenir au Roi.

    Une combinaison fixe un instant son esprit, c’est celle qu’a  récemment proposée le cardinal de Gurck [4] : détourner Charles VIII de Rome en le sacrant empereur de Byzance, sous la condition de mener immédiatement contre les Turcs cette croisade qu’il disait à l’origine être le but principal de son entreprise. A ce monarque chevaleresque et plein de foi, il serait facile de montrer le péril permanent de la chrétienté, l’urgence de chasser les infidèles de Grèce, et, dans cette guerre sainte, un but vraiment digne de sa bravoure et des traditions de ses ancêtres : on sait, dans l’entourage du Roi, d’influens seigneurs qu’on amènerait aisément à cette idée, et l’oncle lui-même du Roi, Philippe de Bresse, et le maréchal de Gié, et Mgr de Ligny, et tant d’autres, qu’on pourrait intéresser à ce plan ! Et quant à l’évêque de Saint-Malo[5], le conseiller écouté de Charles, il a trop laissé voir que le chapeau de cardinal est le vrai objet qu’il poursuit en poussant son maître à Rome ; une bonne promesse le ferait changer d’opinion.

    Déjà, pour cet objet, le terrain est tout préparé, — du moins à Rome ! — on a sous la main l’héritier des empereurs d’Orient, qui vit à la Cour même du Pape, entouré des honneurs souverains : c’est André Paléologue, despote de Serbie, dont le portrait s’étale sur la muraille, devant les yeux du Pontife. Et Gurck a obtenu de lui la renonciation de ses droits héréditaires sur Byzance et Trébizonde. Cette couronne impériale, autrement glorieuse pour le Très-Chrétien que celle de Naples, le Pape la lui reconnaît d’avance, et, oublieux dans ce cas de l’aventure d’Ostie, arrangera un accommodement avantageux pour le Roi de France avec Alphonse d’Aragon. Mais, à la réflexion, ce moyen, où s’est complu l’ingénieuse diplomatie de Gurck, doit sembler au Pape un peu naïf ; il n’ose s’y attacher. Et pourtant, le temps presse : le Roi, atteint de la petite vérole, a été retenu à Asti pendant quelques semaines ; et, peut-être, le Pape a-t-il espéré que cette maladie, malignement qualifiée à Rome mal francesemettrait fin à ses angoisses. Aujourd’hui, Charles est guéri, et le bruit court qu’il va se remettre en marche, plus passionné que jamais pour son « entreprise. »

    Pendant un long mois que le Pape et le cardinal mettent à étudier cette ambassade, aucun événement favorable ne permet  de prendre une décision nette, et le Pontife se résout à laisser à peu près à son légat la liberté de s’inspirer des circonstances qui pourront se produire d’ici à son entrevue avec le Roi. Usait qu’en lui confiant cette cause, c’est la sienne propre que défendra le cardinal, car personne, plus que lui, n’a intérêt à la politique aragonaise : François Piccolomini, cardinal archevêque de Sienne, neveu du pape Pie II, est allié à la maison de Naples, par son frère Antoine, duc d’Amalfi, qui a épousé une sœur d’Alphonse, le roi actuel ; et son autre frère, André, est à Sienne l’âme de la résistance à l’influence française.

    Malgré tout, le Pape veut se rattacher encore à l’espoir d’un soulèvement général de l’Italie contre le Très-Chrétien : à Florence, Piero de Médicis tiendra sa parole et s’opposera à la marche de l’ennemi ; le Pape sait bien que ce peuple de marchands, en relations commerciales avec la France, ne voudrait pas perdre ses lucratifs avantages en mécontentant le Roi ; et qu’à Florence, le plus dangereux adversaire est ce moine ferrarais dont les sermons entraînent toute la ville contre Piero, ce Fra Girolamo Savonarole qui ose élever la voix contre le Saint-Père lui-même et ses cardinaux.

    Mais le « Magnifique Piero » peut beaucoup pour le salut de l’Italie, et le cardinal, en passant à Florence, le réconfortera dans son attitude en lui montrant l’armée du duc de Calabre toute prête à le soutenir contre l’ennemi commun.

    Le cardinal ira d’abord à Sienne, et le Pape connaît sa grande influence sur cette République : à quelque parti, à quelque « mont » qu’ils soient inscrits, les turbulens citoyens de Sienne aiment tous leur archevêque, qui, depuis longtemps, dans tous les troubles, dans les émeutes les plus sanglantes, est allé lui-même calmer les passions, empêcher les meurtres politiques, et tâcher de pacifier cette remuante cité. Sienne ne s’est pas encore prononcée, un mot suffit, peut-être, pour la tourner contre le Roi de France, la décider à refuser à l’armée le passage et les vivres demandés instamment par les ambassadeurs français, — ce mot, le cardinal le prononcera, ne serait-ce qu’à voix basse.

    Et il y a encore le Bentivoglio, à Bologne, qui se réserve, attendant, lui aussi, les événemens ; celui-là, le cardinal ira le trouver, et le Pape lui enverra, en route, les instructions nécessaires à ce sujet… Il y a aussi la dame de Forli [6] Et le Pape, certainement pris à sa propre éloquence, se laisse aller à espérer en la résistance de tous ces princes italiens, intéressés à s’unir pour se défendre, et aussi, — peut-être, — en l’aide de Dieu, auquel, malgré tout, il croit fermement !

    Et pendant que Roderigue Borgia se rassérène, et, oubliant un instant la situation critique, poursuit son rêve de vie voluptueuse, le cardinal, convaincu lui-même, songe de son côté : par la parole magique du Pape, tous les obstacles semblent écartés ; François Piccolomini se voit prêchant au Roi de France la croisade, comme son oncle le Pape Pie II la prêcha à l’Europe ; et, s’il réussit dans sa mission, l’Italie, le Saint-Siège sont sauvés, grâce à lui ! et alors, tout au fond de sa pensée, il voit ce pape luxurieux, au cou puissant, au sang trop chaud, brusquement enlevé par sa vie de plaisir ; il se voit lui-même, la tiare en tête, sur ce trône pontifical déjà possédé par sa famille ! Homme pieux et croyant, peut-être n’ose-t-il pas se l’avouer à lui-même, mais il ne peut chasser cette idée, autour de laquelle tourne sa vie entière.

     

    II. — LE VOYAGE DU CARDINAL (Octobre-Novembre 1494)

    « Ce jour-là (17 oct. 1494), — dit Burckhardt [7], — avant l’heure du consistoire, Sa Sainteté, au moment de sortir de sa chambre, me demanda s’il ne convenait pas de dire Elle-même quelques prières et d’accomplir quelque cérémonie à l’occasion du départ du révérendissime seigneur le cardinal de Sienne ?

    « Je répondis à notre Très Saint-Père qu’il n’y avait pas lieu ; mais, lorsque le consistoire eut pris fin, il se fit pourtant accompagner par tous les cardinaux, et envoya son courrier Guillaume Bosco, prévenir MM. les auditeurs du Tribunal de la Rote qu’ils pouvaient lever la séance en l’honneur du cardinal et de son ambassade.

    « Ainsi fut-il fait.

    « Donc, lorsque sa très haute révérence le cardinal de Sienne sortit du consistoire, il fut accompagné par tous ceux de nos seigneurs qui y avaient assisté… »  Et Burckhardt énumère, un par un, avec leurs titres pompeux, tous les cardinaux évêques, et les cardinaux prêtres, et les cardinaux diacres, et César lui-même, fils du Pape, alors cardinal de Valence, qui, à cheval, font au cardinal de Sienne une brillante escorte, et le conduisent jusqu’au-delà de la porte des jardins du Vatican, hors la ville, où ils lui donnent le baiser d’adieu.

    « Et le samedi 18 octobre, vers la treizième heure, il se mit en route pour aller remplir la grave mission que le Pape lui avait confiée.

    « A la grâce de Dieu [8]. »


    Précédé de son porte-bannière, avec la croix d’azur chargée des cinq croissans de l’une des Piccolomini, le cardinal marchait à grandes journées, suivi d’une petite cour de familiers, d’une escorte de secrétaires et de domestiques, et d’une centaine de chevaux et de mules portant les bagages. Pour faire son entrée dans les villes et les villages aux portes desquels l’attendaient le clergé et les délégations des seigneurs et des bourgeois, il montait sur sa haquenée à tous crins frisés ; partout il était somptueusement traité et hébergé par les habitans, comme c’était la coutume.

    En route, et pour se reposer, il s’étendait dans sa litière menée par deux mules blanches, toutes harnachées et fanfreluchées de cuir rouge et de franges pendantes, où des croissans d’argent se plaquaient aux poitrails et aux têtières.

    Il avait ainsi traversé les États de l’Eglise par Viterbo et Orvieto, et à Chiusi était entré dans cette belle Toscane aux horizons bleus, où tous les châteaux, perchés aux sommets des collines, lui étaient familiers : Sarteano, le berceau de sa famille, et Pienza, du nom de son oncle Pie II [9], où le seul palais des Piccolomini était aussi gros que toute la cité, où tout rappelait l’illustre Pontife.

    La nature elle-même et son air « lieto, » la vallée de la Chiana, argentée d’étangs, les cimes bleutées et les forêts sombres du Mont Amiata, entrevues à travers la brume transparente de l’automne toscan, doré et azuré, lui remettaient en mémoire les poétiques descriptions qu’en avait faites cet Enea  Silvio, humaniste élégant en même temps que pape zélé. Et sous ses rideaux entr’ouverts, pendant les longues heures de marche, il rêvait, bercé par le pas allongé des mules.

    Bibliophile au goût délicat, passionné comme l’était son oncle pour les beaux « codici, » le cardinal, parfois, feuilletait pour passer le temps un livre aux brillantes enluminures, se complaisant devant quelque couronnement de Vierge, quelque éclatante ascension d’un Christ éblouissant dont le corps émanait de longs rayons d’or ; le chatoiement des couleurs, les infinis détails ravissaient le cardinal, minutieuses dentelures de cyprès rigides et d’arbres grêles, aux feuilles séparément peintes par un moine patient ; et, dans les fonds des paysages diaprés de ces précieuses miniatures, des villes irréelles aux innombrables tours crénelées, Jérusalem aériennes, ressemblaient à ces chers villages toscans aperçus à travers la pourpre adoucie d’un soleil couchant. Là, c’était un Père Eternel, barbu, longuement vêtu d’une robe lilas, qui planait dans une immensité de bleu d’outremer, et les nuages s’entrouvraient à son geste, soutenus par des légions d’anges bien ordonnées, aux féminines figures cerclées de nimbes, en bas, devant un groupe de cardinaux agenouillés, un pape en contemplation, les yeux au ciel, le trirègne en tête, attirait invinciblement le regard du Piccolomini, et aussitôt son rêve prenait corps, sa pensée se concentrait sur cette tiare, permanent objet de ses aspirations, aboutissement secret de tous ses actes.

     

    III. — A SIENNE. — LES PICCOLOMINI. — TIZIO

    Posée comme un lourd diadème sur la tête des collines, avec ses hautes tours, si nombreuses et si sveltes qu’elle semblait « une forêt de roseaux, » Sienne apparaissait dans la limpidité du ciel toscan. Déjà André Piccolomini et ses fils Alexandre, Giovanni et Pierfrancesco et leur précepteur, Sigismond Tizio, avaient rejoint le cardinal, au-devant duquel s’avançaient sur la route les députations de la ville, le clergé tout entier en une imposante procession, et les délégués de la Seigneurie, suivis de pages aux costumes mi-partie noir et blanc, et ceux des confréries laïques, des académies, et des corporations, portant leurs bannières emblématiques, et une belle troupe de jeunes gens des premières familles de Sienne, précieusement habillés et  montés sur leurs plus beaux chevaux. Et lorsque le cardinal franchit la Porte Romaine, les cloches se mirent à sonner et toute la population, massée sur son passage pour recevoir sa bénédiction, l’accueillit aux cris de : « l’une ! l’une ! » qui était la devise des Piccolomini, par allusion aux croissans dont leur stemma était chargé.

    Dans son palais de San Vigilio, où le cardinal s’était rendu, eurent certainement lieu de graves conversations au sujet de cette ambassade et de la conduite à conseiller aux Siennois vis-à-vis du Roi de France ; les interlocuteurs obligés en devaient être André, frère du cardinal, et aussi le précepteur Tizio, qui, vivant depuis plus de dix ans dans la famille, y avait son libre parler, et était non moins attaché à la fortune de la maison que s’il en eût fait réellement partie.

    André, non moins ambitieux que son frère de voir la tiare pontificale orner encore une fois la famille, était un prudent personnage qui cherchait à maintenir à Sienne le crédit des Piccolomini par sa richesse, les constructions grandioses qu’il entreprenait, et ses idées conciliatrices ; mais, se tenant le plus possible en dehors des querelles des partis, il prenait à tâche de les modérer par ses conseils. Il fut peut-être, à cette époque, et dans cette cité, l’unique Siennois à ne pas faire de politique, et capable de refuser, — comme il fit, — les très hautes fonctions de capitaine du peuple, pour ne pas se compromettre par les inévitables exécutions auxquelles elles l’eussent contraint.

    Sigismond Tizio, doctor ac presbyter, et « mauvaise langue, » ainsi qu’il se qualifie lui-même, est surtout un bavard ; à l’affût des nouvelles du monde entier, il les traduit chaque jour dans un latin de cuistre, pour en composer une histoire de son temps, précieuse par ses caquetages sur toutes choses [10].

    Grâce à ce que nous savons du caractère des trois personnages, et aussi à ce « diaire » de Tizio, le thème de la conversation n’est pas difficile à reconstituer :

    Oh ! si le cardinal pouvait la mener à bien, cette délicate ambassade ! détourner de l’Italie ce fléau, ce conquérant barbare, sauver le Saint-Siège de cette affliction ! quel éclat nouveau sur le nom des Piccolomini ! quel chemin franchi vers le trône pontifical !  Ils n’osent s’avouer que cette tiare est pour eux tous le rêve caressé, mais ils résument ainsi le vœu ardent de la ville de Sienne tout entière ; car c’est non seulement un honneur pour une cité, mais un tel profit, que de produire un pape ! Et qui ne se souvient à Sienne que Pie II a appelé à Rome tous ses amis, tous les cliens de la famille, et tant de Siennois, de quelque parti qu’ils fussent ! ç’avait été une véritable émigration vers la Ville éternelle ! et que de charges, de places rétribuées, et de sinécures, de dignités ecclésiastiques, de fiefs, de titres et de fonctions honorifiques ! Les morts eux-mêmes y avaient trouvé leur part : Catherine et Bernardin, compatriotes du Pape, avaient été canonisés par lui ! Grâce à lui, Sienne avait deux saints de plus !

    Hélas ! à Sienne, en ce moment, la situation était difficile ! non que le cardinal pût douter du dévouement des Siennois ! mais la tranquillité même de la cité, si remuante d’ordinaire, était un indice grave : calme apparent ! dû à l’indécision craintive dans laquelle on se trouvait à l’approche de ce formidable événement. On souhaitait et on redoutait, à la fois, l’arrivée des Français. Les partis semblaient pacifiés, mais, en réalité, ils se recueillaient, espérant tous la ruine du premier qui se déciderait, — pour ou contre le Roi, — escomptant des troubles à la faveur desquels ils pourraient renverser le « mont des Neuf » alors au pouvoir, et se partager ensuite le gouvernement. Pandolfo Petrucci et son frère, chefs des « Neuf, » penchaient visiblement du côté du Très-Chrétien, dans l’espoir de s’appuyer sur son autorité pour devenir définitivement les maîtres de la République en écrasant leurs adversaires. Et, de ce nombre, par leur inscription au « mont du Peuple, » étaient les Piccolomini, dont l’influence devenait chaque jour plus suspecte aux Petrucci. Là était l’écueil, et il pouvait être en ce moment dangereux de s’élever contre le secret désir de tous les partis, et d’engager la République dans une voie qui risquait de la mener à sa perte.

    Quant au Roi de France lui-même, peu de chose ! le cardinal en viendrait facilement à bout ! — et Tizio en a long à raconter sur le compte de Charles VIII ! tous les jours, le précepteur va chez son ami, le droguiste, où se tient la réunion des nouvellistes, — car, à cette époque déjà, par toute l’Italie, les boutiques des spezialisont les rendez-vous des bavards désœuvrés et  des politiciens ; le Roi, raconte-t-on, est petit et mal fait, plus semblable à un monstre qu’à un homme, laid de visage avec de gros yeux blancs plus aptes à voir mal que bien, un long nez, crochu comme un bec, et les lèvres toujours ouvertes ; il en sort un langage grossier, embarrassé et nullement royal ; continuellement occupé à la chasse et aux joutes d’armes, il laisse à ses conseillers le soin des affaires ; mais on dit pourtant qu’il décide à sa volonté, et que tous obéissent.

    Le seigneur de Beaucaire [Etienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire] et l’évêque de Saint-Malo, Briçonnet, ce vieux veuf que l’ambition des dignités de l’Eglise a pris sur le tard, ont pourtant l’oreille et la confiance du Roi, ce sont eux surtout qu’il faut se concilier.

    Ah ! malheureuse époque, où l’on peut voir une armée de barbares troubler la précieuse civilisation de l’Italie, menacer même le royaume de l’Eglise ! Ah ! pourquoi Dieu vient-il de les rappeler tous, les héros italiens, et Ferdinand de Naples, et Frédéric d’Urbin, et Laurent le Magnifique, dont le génie politique et le courage n’eussent jamais permis cette insolence des ultramontains [11]

    Mais tous ces bavardages n’étaient pas pour faire douter le cardinal, ni André, ni même Tizio, du succès de la mission. Et d’abord, le Roi n’était pas encore arrivé au territoire de Florence, et il trouverait là une dure partie à jouer, manquant sans cesse d’argent pour solder ses troupes. Les Français allaient s’engager dans un pays difficile, la Lunigiane, montagnes stériles, et dans la plaine, des marécages marins, profonds, traversés seulement par une chaussée, tellement étroite, qu’une charrette en travers, une pièce d’artillerie et quelques soldats, suffiraient pour arrêter toute l’armée. Et les citadelles de Sarzane et de Pietra Santa, perchées sur la montagne, défendent les passages de la route. Quant à Piero, tout acquis au parti aragonais, on savait de source certaine qu’il venait d’appeler Paolo Orsini avec de la cavalerie et trois cents fantassins pour garnir ces forteresses ; et d’autre part, les vaisseaux de Naples tenaient la mer.

    Et puis, n’y avait-il pas encore toute l’armée du duc de Calabre pour prendre à gauche l’armée du Roi ? et les seigneurs de Bologne et des Romagnes attendant le premier succès du duc de  Calabre pour tomber, eux aussi, sur les Français. Ce serait alors le réveil de l’Italie, la déroute des Barbares !

    Certes, le Très-Chrétien, si on pouvait lui bien montrer ces choses, et la volonté arrêtée du Saint-Père de faire cause commune avec. Naples, réfléchirait et accepterait les propositions du cardinal !…

    Et tous trois se reprennent à espérer, escomptant en eux-mêmes le trésor de bénéfices qui jaillit de la tiare, inépuisable ! André voit pour son fils Giovanni le chapeau de cardinal, et de belles principautés pour les autres, et Tizio, malgré ses sinistres augures, se voit abbé, chanoine, peut-être évêque.

     

    IV. — A FLORENCE. — LA FUITE DE PIERO

    Le 29 octobre, comme le cardinal venait de quitter la Chartreuse d’Ema, et se mettait en route vers Florence qui n’était plus éloignée que de quelques milles, un seigneur le rejoignit : c’était don Aloysio, agent du roi Alfonse d’Aragon. Il apprit au Légat que Piero de Médicis avait subitement quitté la ville, le 26 octobre, et s’était rendu auprès du Roi de France. Il ne put guère ajouter d’autres détails, car on venait à peine d’être fixé sur le but suspect du voyage de Piero.

    L’annonce de ce coup de théâtre consterna le cardinal.

    Il gravissait les dernières hauteurs qui cachaient encore Florence : au sommet de la montée était le monastère de San Gaggio, et, tout d’un coup, l’horizon s’ouvrait démesurément, les lignes sinueuses de montagnes lointaines s’allongeaient en un immense cercle bleuâtre en avant duquel se détachait la double colline de Fiesole ; en bas de toutes ces pentes, dans la concavité de cet harmonieux amphithéâtre, Florence, blanche de l’éclat de ses marbres, rose des teintes rousses de sa coupole et de ses murs d’enceinte, dressait dans le ciel cendré de l’automne ses 284 tours et clochers ; et, par places, comme des écailles d’argent miroitantes, l’Arno brillait au milieu des prairies encore vertes ou disparaissait entre des masses de palais et de maisons.

    A San Gaggio, une multitude de peuple attendait le Légat pour lui faire honneur ; un des Médicis [12]était venu au-devant  de lui, et, pendant que le clergé et les confréries déroulaient leur procession, tous deux entrèrent dans le monastère. Après les saluts d’usage et les bénédictions dont le Pape l’avait chargé pour le Magnifique, les Médicis et la ville elle-même, le cardinal ne put s’empêcher de témoigner la stupéfaction que lui causait le revirement de Piero.

    Le Médicis tenta d’excuser son cousin : le péril qu’il courait était en ce moment si grand ! A Florence, non seulement ses richesses, mais sa vie, menacées à chaque instant ! partout des traîtres, même dans la famille ! Jean et Lorenzino n’avaient-ils pas déjà été solliciter contre leur cousin la protection du Très-Chrétien ? Piero n’avait plus, sur la ville, l’ombre d’autorité, et chaque jour, frère Gérôme travaillait à le rendre odieux. Le vrai maître de Florence, à l’heure actuelle, c’est ce moine fanatique. Depuis qu’il a « fermé la porte de l’arche de Noé, » tous sont ici frappés de terreur ou de folie, par crainte de n’y pas avoir trouvé place. Quand il prêche à Sainte-Marie de la Fleur, la cathédrale est trop petite, et le jour où il a crié, en chaire, qu’il allait bientôt déchaîner le déluge du ciel, tous les Florentins se sont mis à trembler comme des enfans. Ce frère a un pouvoir diabolique… il prêche contre l’Église elle-même ; peut-être est-ce l’Antéchrist ?

    Quant à Piero, aussi longtemps qu’il a pu compter sur le secours du duc de Calabre, il n’a pas perdu courage, et même, il n’a pas craint d’écrire une lettre très fière au Roi de France. Mais, que peut maintenant l’armée du duc, acculée à Faenza par les Français ? et le pays lui-même se prononce en leur faveur. Dans de telles conditions, menacé à l’intérieur, sans espoir de secours extérieur, que pouvait faire le Magnifique ? Dans le parti qu’il vient de prendre est peut-être le salut de Florence, en tout cas le dernier espoir de la sauver du massacre et du pillage ! car ce serait folie que de tenter de résister à une armée tellement supérieure, à une aussi formidable artillerie ! La preuve est faite !…


    Telles furent, vraisemblablement, les raisons que donna le Médicis à l’excuse de Piero ; raisons justes et qui se plaidaient d’elles-mêmes ; et aujourd’hui, en considérant les choses avec  l’impartialité qu’apporte le recul du temps, il semble bien que Piero, par ce mouvement spontané, — peut-être intéressé, — a sauvé la Toscane de la guerre et des massacres ; il a été le meilleur politique du moment, celui qui se plie aux circonstances qu’il sait ne pouvoir dominer : et l’on peut le relever de cette accusation de trahison, avec laquelle les peuples malheureux sont toujours prêts à rejeter leurs fautes sur leurs dirigeans.

    Cette conversation dura longtemps ; puis, tous deux remontèrent à cheval, au milieu de leurs brillantes escortes, et d’une de ces pompes comme les Florentins excellaient à en organiser. Ils descendirent la pente qui dévale vers la porte Romaine, pendant qu’à ce spectacle de fête s’ajoutait celui, plus imposant encore, de Florence étalée à leurs pieds, dans l’encadrement splendide de ses douces collines, offrant aux yeux ses monumens, sa Seigneurie et son Dôme, baignés de lumière d’or, dans des fonds d’azur semblables à ceux des enluminures auxquelles se plaisait tant la fantaisie artistique du neveu de Pie II. Mais cette terrible nouvelle l’avait tellement consterné qu’une douloureuse préoccupation se lisait sur sa figure, et que toute cette magnificence de la nature et du peuple en fête n’avait plus, à ce moment, le moindre charme pour lui [13].

    Le cardinal passe la nuit à écrire au Pape ses embarras, et à conférer avec l’agent royal de Naples.

    Le lendemain, il fut reçu pompeusement par les Prieurs dans le palais de la Seigneurie ; il avait à leur exposer les désirs de Sa Sainteté ; mais ce changement subit des événemens le force à changer lui-même la ligne de conduite si longuement combinée avec le Saint-Père [14]. Il eût voulu représenter aux Prieurs que la cause du roi Alfonse était de toute justice, que le Pape l’avait prise à cœur pour ce motif d’équité, et aussi parce qu’Alfonse était feudataire de la Sainte Eglise ; que jamais II n’abandonnerait la défense du roi de Naples, et qu’il aimerait mieux perdre l’État, — le cardinal le tenait du Pape lui-même [15], — et la tiare, et quitter l’Italie, vivre en exil, mourir même, que de céder sur ce point ; qu’au reste, quelque puissant que fût le  Roi de France, le Pape ne manquait pas non plus de forces à lui opposée, sans compter l’aide de Dieu, qui ne lui ferait point défaut.

    Ces belles raisons n’arrivaient point à convaincre la Seigneurie ; plusieurs de ces avisés Florentins avaient dans l’idée que, si le Pape continuait à tenir pour le roi de Naples, c’était pour garder par ses fils un pied en Espagne et l’autre dans le royaume [16], et quant à la bonne foi du Saint-Père, la plupart se demandaient s’il ne finirait pas par s’entendre avec le Roi de France, et si ce n’était pas la combinaison qu’il tramait en ce moment même avec Mgr Ascanio Sforza, venu brusquement à Rome.

    Quant à l’intérêt de la ville de Florence, qui avait de nombreuses banques et maisons de commerce en France, il était évidemment de se montrer agréable au Roi Très-Chrétien, et là-dessus, tous étaient d’accord.

    Mais ces raisons vraies, les Prieurs se gardèrent certainement de les exposer ; ils se contentèrent de déplorer avec le cardinal la trahison de Piero, qui, mettant ses intérêts propres avant ceux de la ville, les livrait au Roi. Et ils purent lire au Légat la lettre qu’ils venaient de recevoir, et dans laquelle le « Magnifique » prétextait qu’il agissait pour le salut de Florence : « J’espère, — écrivait-il, — en livrant ma personne à Sa Majesté Très-Chrétienne, apaiser la colère qu’Elle a contre notre cité. » — Mais tous prétendaient que Piero mentait en disant cela.

    Ils étaient eux-mêmes dans la plus grande incertitude de la conduite qu’ils allaient tenir, se rendant bien compte que Florence ne pouvait résister aux Français, maintenant qu’ils étaient sur le territoire, car Montpensier, guidé par les bandes de Malaspina, avait déjà enlevé le château de Fivizzano, passé au fil de l’épée ses garnisaires et massacré les 300 hommes envoyés pour défendre Sarzane. C’était bien une guerre « inouïe [17] ! » jamais on n’avait entendu, en Italie, parler de semblables tueries.

    Le cardinal comprit que, de ce côté, la partie était perdue et qu’en cette ville, tous, du plus grand au plus petit, bien que pour des motifs différens, en tenaient pour les Français [18].  Et ce qu’il put voir et entendre le 1er novembre à Florence acheva de l’accabler.

    Le mot de trahison, prononcé jusque-là à voix basse, courait maintenant la ville ; le bruit s’était répandu que Piero avait spontanément offert au Roi les forteresses de la Lunigiane [19]. On racontait que le nombre des soldats du Très-Chrétien était infini, qu’il y avait parmi eux des géans féroces (les Suisses) armés d’armes invincibles, et comme on savait qu’à Rapallo ces barbares avaient passé au fil de l’épée non seulement la garnison, mais tous les habitans, les femmes, les enfans, les malades de l’hôpital, Florence s’imagina qu’elle allait subir le même sort ; une terreur folle s’empara d’abord des riches qui s’enfuyaient dans leurs villas, cachant en hâte leurs trésors, et leurs femmes et leurs filles dans les monastères. Et pendant que les marchands se sauvaient, que les boutiques se fermaient au Marché Vieux et à Vacchereccia, les plus sinistres individus, sortis des ateliers de la laine et de la soie, circulaient par les rues et se groupaient sur la Place aux cris de « Popolo » et « Libertà, » et les politiciens se pressaient le long de la « ringhiera » du Palais, tout prêts à donner leur avis, malgré les lois formelles de la République. L’émeute grondait, Florence se trouvait dans une de ces angoissantes journées où, d’un moment à l’autre, le sang pouvait couler et la populace se porter aux pires excès. On jetait des pierres aux écussons des Médicis, et aucun des partisans de ceux-ci n’osait se montrer, de peur que le premier cri de « palle ! » [20]ne fût le signal d’un massacre. Il n’y avait plus, dans la ville, ni autorité, ni direction ; seule, la parole de frère Gérôme dominait dans cette tourmente ; Florence, affolée, se pressait au Dôme pour l’entendre ; mais il avait maintenant déchaîné le fléau, promis la vengeance divine contre les crimes de l’Italie et du Saint-Siège, et c’est à lui que les Florentins, et les Prieurs eux-mêmes, couraient demander conseil.

    Démonté par tous ces événemens, terrifié par ce qui se passe sous ses propres yeux à Florence, le cardinal de Sienne n’a plus qu’une idée : aller au plus vite trouver le Roi de France ; très abattu, il ne voit plus sa mission comme il l’avait précédemment  envisagée avec son frère André ; chaque jour causant un nouvel échec à la politique aragonaise, il ne se sent plus l’ambassadeur d’un maître presque divin, allant porter des paroles graves à un monarque qui lui a manqué de respect ; il comprend qu’il faut baisser le ton, et nous verrons, par une de ses prochaines lettres au Pape, celui qu’il va adopter.

    Mais, ce jour-là, il se décide à quitter Florence, où il craint des émeutes qui pourraient porter atteinte à sa dignité de légat de l’Eglise ; il se dépêche de gagner Lucques, où il se figure qu’il sera en sûreté, pour attendre la réponse à une demande d’audience qu’il vient d’adresser au Très-Chrétien, et qu’il fait porter en hâte, par un secrétaire, à Monseigneur de Saint-Malo, se recommandant, lui cardinal ambitieux de la tiare, à cet évêque ambitieux du chapeau.

     

    V. — LE ROI DE FRANCE A SARZANE. — LE VOULT DE LUCQUES

    Dès le 1er novembre, le Roi était à Sarzane. Il s’y était rendu aussitôt que cette forteresse avait été livrée par Piero, car, depuis Pontremoli, il marchait avec l’avant-garde de son armée ; et il était tout joyeux que ce nid d’aigle, aux belles murailles, fut ainsi tombé en son pouvoir sans coup férir, alors qu’il eût été si dur de l’enlever de force. Décidément, « Dieu montrait conduire l’entreprise [21]. »

    Encore mal remis de la grave maladie qu’il venait de faire, le Roi comptait se reposer pendant quelques jours, et, comme passe-temps, dans l’intervalle de ses conseils, il faisait venir les gens renommés pour leur bon esprit et leur religion, et se plaisait à leur faire raconter les pratiques de dévotion aux saints et aux reliques du pays, et aussi les prophéties locales, espérant toujours en trouver une qui s’appliquât à son « entreprise. » Parmi les images miraculeuses dont cette Italie était remplie, on lui en avait cité une qui excitait vivement sa curiosité ; il en avait déjà entendu parler en France où elle était connue sous le nom de « Saint Voult de Lucques : » c’était en réalité une statue du Sauveur.

    Un chanoine du chapitre de Sarzane, très expert en ces choses, avait été convoqué pour en instruire le Roi, et comme il n’était  pas aussi entendu au langage français qu’aux histoires pieuses, c’était Galeas de Sanseverino, le favori du moment, qui interprétait ses discours. Galeas avait conquis Charles par sa bonne grâce à monter et à dresser des chevaux et à jouter mieux que quiconque d’alors.

    On savait, — disait le chanoine d’une voix convaincue, — qu’aussitôt après le dernier soupir du Christ sur la Croix, un ange était apparu à Nicodème et lui avait ordonné de tailler dans le bois l’image du Sauveur avant sa mise au tombeau…

    Le Roi écoutait, les yeux fixes, la bouche entrouverte, comme un enfant à qui on raconte des merveilles. Et devant les gentilshommes qui entouraient le monarque et avaient interrompu leurs causeries et leurs jeux bruyans, intéressés eux-mêmes par le pieux récit, le chanoine continuait : il montrait Nicodème montant au Cédron, y coupant un arbre, et, en face de Jésus pendu à la Croix, sculptant dévotement son image, qui, par conséquent, était la plus fidèle qui existât ; elle représentait le Christ, non plus ignominieusement nu et ensanglanté, mais déjà entré dans la gloire céleste ; vêtu d’une splendide robe, il avait la tête couronnée d’un diadème étincelant, au lieu de la douloureuse couronne d’épines, et les bras étendus, tels que sur la Croix ; mais le bois du supplice disparaissait, car un nimbe lumineux rayonnait autour du corps divin, et aux extrémités de ces rayons s’épanouissaient des lys…

    Le Roi était charmé au plus haut point, et cette floraison de lys aux mains ouvertes du Christ le ravissait.

    Le chanoine termina en racontant comment, perdu pendant de longs siècles, le « Volto Santo » avait été retrouvé miraculeusement, et transporté avec une grande pompe à Lucques où, dans le « Duomo, » il était l’objet d’une particulière vénération.

    Que de miracles il avait fait, ce saint Voult ! que de guérisons accomplies ! Et il protégeait si efficacement la cité que, dans ces dernières années, le seigneur Dominique Bertini, comte du Saint-Empire et secrétaire du Saint-Siège apostolique, homme réputé dans toute l’Italie par sa piété, avait consacré sa fortune à élever, sous la voûte principale de la cathédrale, un petit temple dont la coupole faite d’écaillés émaillées reposait sur des colonnes d’or, appuyées elles-mêmes sur une « ringhiera » de marbre blanc et rouge : la frise en était décorée de fins ornemens et de bas-reliefs d’or, dont on avait confié l’exécution au plus renommé  sculpteur et ciseleur de l’époque, maître Matteo Civitale. Ce temple se fermait, de façon que la Sainte Image ne risquât pas d’être volée aux Lucquois, comme l’anneau d’or de la mère de Jésus, enlevé par les gens de Pérouse, au doigt même de la Vierge, dans la cathédrale de Sienne !…

    Le Roi n’écoutait plus que vaguement, car il songeait maintenant à aller à Lucques, voir cette précieuse effigie, aux rayons de laquelle fleurissaient les lys de France. Et il pensait aussi qu’il avait promis aux députés des Pisans de se rendre dans leur cité pour examiner leurs démêlés avec les Florentins, et faire justice, car il se considérait dès lors comme le grand justicier de l’Italie, et son devoir était d’y réformer les mauvaises choses et d’y faire naître le droit.

    Il demanda alors si l’on pouvait gagner Pise en passant par Lucques, et on lui répondit que ce n’était pas un long détour. Il voulut cependant s’en convaincre et dit à Guillaume Bougier, son secrétaire, de lui montrer cette carte d’Italie que son agent à Ferrare, Jacques Signot, avait dressée pour l’ « entreprise. » Les villes et les forteresses y étaient marquées par leurs maisons, tours et murailles, ainsi que les montagnes entre Gaule et Italie avec leurs principaux passages, et aussi les grands fleuves et la chaîne des Apennins. Tout cela figurait une longue et mince bande encadrée par deux mers, et dans un coin, Venise formait une île aussi grosse que la Corse ou la Sicile dans leurs eaux respectives.

    Le Roi y jeta un coup d’œil, ne put se rendre compte de l’itinéraire, car la confusion des noms et des choses rendait cela impossible ; mais, en lui-même, sa décision de se rendre à Lucques était bien arrêtée.

    Pendant que Charles se délassait ainsi des graves préoccupations de l’expédition, Mgr de Saint-Malo lui annonça qu’un messager avait remis des lettres du cardinal de Sienne, sollicitant une audience au nom du Pape dont il était le légat.

    Le Roi eut recours, — comme chaque fois qu’il était question des choses du Saint-Siège, — au cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, et le fit demander. Et tout de suite, celui-ci, sans respect pour la Majesté Royale, et comme s’il eût été en face d’un de ses égaux [22], se mit à s’emporter contre le Borgia, ce scélérat qui  souillait le trône apostolique, ce marran, ce juif ! Le Roi de France n’avait pas à traiter avec lui, car il serait dupé, s’il se laissait aller à l’entendre ; le Borgia n’avait jamais su que mentir et tromper tout le monde ; et il n’y avait, une fois à Rome, qu’à réunir un concile général pour déposer ce simoniaque et élire un autre Pape !…

    La figure glabre, osseuse, toute en creux et en saillies, du cardinal de la Rovère, devenait terrible, pendant qu’il parlait de son ennemi, et, sous les arcades proéminentes de ses sourcils, ses yeux semblaient foudroyer le Pontife absent.

    Quant au cardinal de Sienne, — continuait-il, — c’était un Aragonais ! le Pape l’avait sûrement envoyé à l’instigation du roi de Naples qui était son parent ! tous ces Piccolomini ! ces « Pientins » [23]étaient les pires ennemis du parti français, neveux adoptés par Pie II, celui-là même qui avait donné aux Aragonais l’investiture du royaume de Naples ; il ne fallait pas le recevoir, cet ambassadeur, car il avait certainement une mission secrète contre le Roi, et le Pape ne l’avait pas désigné sans arrière-pensée !…

    Influencé par l’énergique apostrophe de Julien de la Rovère, le Roi avait donné ordre de congédier le messager.

    Pendant ce temps, le cardinal Francesco Piccolomini, logé à Lucques au palais de l’archevêché, s’impatientait de n’avoir pas de réponse ; la réussite de sa mission lui semblait désormais bien incertaine ; il commençait à craindre un échec et se désespérait du discrédit que cela allait causer à son influence ; les rêves ambitieux s’envolaient de son esprit, et il écrivait au Pape les lettres suivantes :

     

    VI. — LETTRES DU CARDINAL

    Lucques, 5 novembre 1494 [24].

    Beatissime Pater post pedum oscula beatorum humilem commendationem

    « J’ai écrit à Votre Sainteté que j’avais adressé mon secrétaire au Roi Très-Chrétien, disant que j’attendais Son bon plaisir pour me rendre à l’endroit qu’il voudrait bien me fixer. Aujourd’hui, mon messager n’est pas encore de retour, et je me suis décidé à envoyer à Sarzane un chanoine de Lucques, tout dévoué à ma famille ; il y remettra au révérendissime évêque de Saint-Malo une lettre par laquelle je le prie de me faire savoir les intentions du Roi ; et de me dire où il convient que j’aille, car Sarzane est une citadelle, la place est resserrée entre des murailles, et tout occupée par d’énormes masses de soldats.

    « Des gens très dignes de foi m’ont affirmé qu’ils avaient entendu de leurs propres oreilles un des familiers du Très-Chrétien s’exprimer ainsi : « Le cardinal de Sienne a écrit au Roi pour demander audience, mais on sait qu’il a favorisé le parti de nos ennemis, aussi Sa Majesté ne le veut recevoir ni entendre ! Et il aurait tenu sur mon compte des mots encore plus durs…

    « La fortune en ce moment sourit aux Français, tout leur réussit, tout s’ouvre devant eux : Sarzane, Pietrasanta sont en leurs mains ; on dit que le Roi va bientôt partir pour Florence, et qu’il y veut changer le gouvernement.

    « Et l’on se vante journellement aussi, dans le camp étranger, que le Roi viendra à Rome, et qu’il veut réformer l’état de l’Eglise ; et dans un grand conseil tenu à Sarzane, il a décidé formellement l’expédition de Naples…


    « Ici, dans tout ce pays de Lucques, ce sont les Français qui commandent et tout se fait à leur guise.

    « Et moi, — comme le bruit s’est déjà répandu que je n’ai pas la faveur du Roi, — je n’y puis rester désormais sans péril, d’autant plus que tout est occupé par l’armée royale, et que, même à prix d’argent, on ne saurait trouver à se loger ni à vivre ; depuis trois jours déjà, mes quatre-vingts chevaux et bêtes de somme manquent de fourrage et broutent des branchages ; encore n’en ont-ils pas tout leur saoul…

     

    Felicissime valeat Vcslra Sanctitas.
    Ejusdem V. S. humilis servitor,
    Card. SENENSIS. »


    Nous ne possédons malheureusement pas les réponses que fit le Pape à ces jérémiades ; mais le monologue a son intérêt, le cardinal le continue le lendemain. Lucques, 5 novembre 1494.

    «… Hier, vers l’heure des vêpres, un chambellan du Roi Très-Chrétien, M. de la Volta ( ? ), est venu m’apporter des lettres de son maître. Sa Majesté aurait, — paraît-il, — récemment écrit à Rome pour demander à Votre Sainteté de ne pas me maintenir comme ambassadeur auprès d’Elle, car Elle connaîtrait mes attaches et celles de ma famille avec le parti de ses adversaires, et saurait que je suis personnellement partisan du roi de Naples. Elle aurait, en outre, été informée que j’étais chargé de missions secrètes hostiles à sa cause ; je pouvais donc, — me fut-il dit, — vaquer à ma guise à ces dernières, mais Sa Majesté ne me recevrait pas ; et enfin, il Lui serait parvenu de Sienne avis que j’avais conseillé aux Siennois de ne pas accorder de vivres à sa flotte ! Tout cela, M. de la Volta me l’insinua avec la plus grande discrétion, se montrant excessivement réservé dans ses paroles.

    « Je lui répondis que, tout d’abord, je n’avais nulle connaissance des lettres écrites à Rome par Sa Majesté Très-Chrétienne ; quant au soupçon dans lequel Elle me tenait, je lui représentai que j’étais un simple cardinal et bien indigne d’un si haut titre, et que, dans les consistoires, missions, et toutes autres circonstances où il s’était agi des intérêts de l’Eglise, j’avais toujours parlé ouvertement, pour l’honneur et la bonne cause du Saint-Siège apostolique, et en m’en remettant humblement à l’avis de mes très révérends collègues du Sacré-Collège.

    « Quant à ma famille et aux miens, j’avais plus à m’en glorifier qu’à en rougir, et à rendre grâce à Dieu qu’il m’ait donné d’être neveu d’un Pontife tel que fut Pie II, et d’avoir les très chers neveux que j’ai dans le royaume de Naples.

    » J’affirmai n’avoir été chargé par Votre Sainteté d’aucune mission contraire à la cause française, mais uniquement de me rendre à Asti, où l’on disait qu’était Sa Majesté à l’époque de mon départ, pour La visiter, La saluer, La bénir, en votre nom. J’avais à Lui porter tous les sentimens d’affection dont L’entoure Votre Béatitude, et à Lui représenter avec quel absolu désintéressement Votre Sainteté voudrait détourner et apaiser tout ce tumulte guerrier en Italie, alors que les Turcs sont à nos portes ; à La supplier et à tâcher de La convaincre de remettre sa cause non aux armes, mais à l’équitable juridiction du Très Saint-Père,  disposé à tout examiner et juger avec bienveillance, en s’inspirant de l’Esprit de Dieu. Que le Roi Très-Chrétien veuille bien considérer en Sa haute sagesse la situation infortunée de l’Italie et tous les périls qui peuvent surgir de ces guerres, et l’avantage qu’en tireront les Infidèles !…

    « Quant aux avis émanés de Sienne, s’ils avaient quelque attache officielle, j’étais tout prêt à Lui donner l’explication de mes actes, mais j’affirmai que jamais Votre Sainteté ne m’avait chargé de me mêler de la question du ravitaillement à fournir aux flottes royales par les Siennois ; au cas où de pareilles insinuations eussent été faites par des particuliers, Sa Majesté devait savoir que les Siennois sont en permanence travaillés par des discordes civiles, et qu’il n’y a aucune sincérité à attendre de paroles ou de lettres dictées par la passion politique… »

    Après le départ de ce gentilhomme français, le cardinal tint conseil avec les prélats et familiers de sa suite ; on lui représenta que les mœurs indisciplinées de cette soldatesque étrangère faisaient craindre aux Lucquois quelque atteinte à sa dignité. Effrayé, il donna subitement l’ordre du départ.

    Adieu toutes les ambitieuses pensées !

    Mais pendant qu’on se prépare, arrive le chanoine qu’il avait adressé à Briçonnet pour solliciter son appui auprès du Roi ; il apporte une lettre de Monseigneur de Saint-Malo. Une lueur d’espoir traverse l’esprit du Piccolomini ; peut-être, sur l’instance de son conseiller, le Roi reviendra-t-il sur sa décision ; peut-être le recevra-t-il ?

    Le Légat donne contre-ordre au départ. Malgré ses craintes, il attendra encore. Il s’est repris à espérer ! mais il ne connaît pas l’entêtement du Très-Chrétien, de celui que ses compatriotes appelleront bientôt « Cabezzucco, » le Cabochard ! car, pendant qu’il se leurre ainsi, voici deux courtisans de Charles VIII qui arrivent au palais où loge le cardinal : l’un d’eux est encore M. de la Volta, et l’autre, un « chevalier tout doré [25]. » Ils lui répètent les mêmes paroles et les mêmes griefs du Roi contre sa personne, et l’exhortent à quitter Lucques, car Sa Majesté va y faire son entrée et lui accorde quatre heures pour s’en aller.

    Le cardinal veut encore discuter ; on lui montre l’ordre écrit  du Roi ; et alors, pour ne pas risquer une nouvelle et plus-grave insulte à sa qualité d’ambassadeur, en moins d’une heure il s’enfuit, plutôt qu’il ne s’en va.

    Toutes ces alternatives, toutes ces humiliations, il les écrit [26]fidèlement au Pape, en se lamentant, et il lui confie, avec son chagrin, son intention d’aller se retirer dans un monastère, pour y déplorer l’injure faite au Saint-Siège en sa personne.

     

    VII. — L’OBSERVANCE

    En face des hauteurs enfermées dans la ceinture des murailles de Sienne, la colline de la Capriola s’isole comme un désert de verdures ; à son sommet pointe un campanile, et, sous un bosquet de pins, au travers d’un rideau de cyprès, on apercevait l’église et les bâtimens de briques, — alors tout neufs, — de l’Observance. Mais un profond ravin, masqué par d’épaisses broussailles, creuse un abîme entre la ville et les pentes rapides que couronne le monastère, paraissant mettre une barrière entre le monde et cet asile de recueillement.

    C’est là que le cardinal cachait sa déconvenue. De Lucques, il y était arrivé après bien des angoisses, marchant jour et nuit sur des routes encombrées par les avant-gardes et les coureurs du Roi, tremblant à chaque instant de se voir insulté, lui, prince de l’Eglise, ou quelqu’un de sa suite, par cette soldatesque dont il avait une si grande frayeur. Là, au moins, sa personne serait entourée du respect habituel, il pourrait méditer sur les moyens de réparer cette atteinte au crédit de son nom, et attendre les événemens dont il apprendrait les premières nouvelles. L’état de son âme se révèle dans ces quelques lignes qu’il écrit, le 13 novembre, à Podocataro, son collègue au Sacré-Collège, par lequel il se fait tenir au courant de ce qui se passe au Vatican : « Me voici dans ma patrie, où je tâche de parer au salut de ma famille, car moi et tous les miens avons été signalés au Très-Chrétien comme Aragonais et pientins.

    « Espérons en Dieu ! qu’il nous fasse la grâce de nous arracher aux mains de nos ennemis ! »

    Il avait appelé auprès de lui son neveu Giovanni, pour lequel on ambitionnait déjà le chapeau de cardinal. Quant à son frère  André, il avait déjà quitté Sienne, et, avec sa prudence ordinaire, cherché une retraite plus sûre, pour lui et ses trésors. Au palais Piccolomini, à Sienne, pour recevoir les hôtes maudits que l’invasion allait déverser, il avait laissé le précepteur Tizio : celui-ci, qui n’était pas précisément très courageux, et avait plusieurs fois, dans les troubles civils, donné de hautes preuves de couardise, se trouvait, dans cette ville envahie, partagé entre sa curiosité de nouvelliste et sa peur naturelle des coups. Il est probable que souvent, pendant cette période agitée, il dut gravir avec sa mule le chemin rocailleux qui, traversant le torrent au milieu des cailloux et des buissons, montait à l’Observance. Il apportait au cardinal les nouvelles de la cité, le renseignant sur les menées tortueuses des partis, ou lui contait les passages des troupes françaises, car chaque jour, depuis le 9 novembre où l’avant-garde avait franchi la porte Camollia, Sienne voyait les sergens et les valets étrangers parcourir ses rues et marquer à la craie les logemens pour leurs maîtres, et ceux-ci s’installer dans les maisons aussi privément et familièrement qu’ils eussent fait chez eux.

    Tout ce qu’apprend le cardinal n’est pas fait pour lui donner espoir, car c’est de plus en plus la déroute de sa politique de famille : Florence, révoltée contre les Médicis, a chassé Piero et envoyé des ambassadeurs au Roi pour se mettre à sa discrétion, et Sienne, jusqu’alors hésitante, se déclare maintenant pour Charles VIII : les partis, — chose extraordinaire et qui se voit pour la première fois dans cette ville divisée, — tombent d’accord pour souscrire à toutes les demandes du Très-Chrétien, « puisque aussi bien on n’est plus maître de les refuser. »

    Puis, c’est l’entrée du bâtard de Bourbon, escorté de 3 500 cavaliers, des gendarmes, montés sur de puissans chevaux, des arbalétriers, des archers avec leurs arcs bandés et leurs trousses garnies, et des escouades de trompettes et de tambourins menant, par les rues étroites, entre les maisons rapprochées, un vacarme à ébranler les murailles.

    Le 20 novembre, le cardinal écrit au Pape que, la veille, 3 000 Français sont encore arrivés à Sienne : c’était Montpensier [27], le général en chef, dont l’infanterie défile pendant plusieurs jours par la grande rue de Sienne, se dirigeant sur les Etats de l’Eglise.  Puis on apprend la continuation de la marche triomphale du Roi, pompeusement reçu à Pise, et salué par Savonarole du titre de « grand exécuteur de la justice divine ! » puis, la nouvelle de l’entrée à Florence, et les fêtes splendides données par la Seigneurie. Et ici, à Sienne, le peuple, avide de fêtes et de jeux, désire maintenant cette représentation extraordinaire dans ses murs, et la prépare, un peu ému, cependant, par les bruits qu’on répand de pillages à Florence, et aussi par l’installation, sur le « Prato, » de trente bombardes de bronze, avec des approvisionnemens de boulets de fer, et un millier de cavaliers pour le service de ces engins !

    Et Tizio rapporte une nouvelle qui maintenant court la ville, égayant aussi bien les seigneurs français que les Siennois, par sa gaillardise, mais qui dut, par les conséquences qu’elle pouvait avoir, provoquer d’inquiètes réflexions chez le cardinal. L’armée de Montpensier avait marché si vite qu’elle était déjà entrée à Viterbe, ville du Pape. Le duc de Calabre, propre fils du roi de Naples, avait battu en retraite sans même essayer de défendre la place, close pourtant de bonnes murailles. Malgré ses appréhensions, le Pontife était loin de s’attendre à une si rapide débâcle, à tel point que la belle Giulia Farnèse, qui était « le cœur et les yeux du Saint-Père, » était allée avec une suite de dames, de demoiselles d’honneur, et une escorte d’une trentaine de personnes, assister à la noce d’une parente, dans la campagne de Montefiascone. Elle venait de quitter le château des Farnèse, Capodimonte, et retournait paisiblement à Viterbe, auprès de son frère, le cardinal [28]. Sur une des éminences qui dominaient la route, on aperçut tout à coup un gros de cavaliers ; on les prit pour des partisans de Mgr le duc de Calabre, venant saluer la favorite : c’étaient les coureurs de M. d’Alègre [29], gentilhomme de l’avant-garde de Montpensier, et qui, sans respect, s’emparèrent de tout ce brillant cortège. Et quand le baron d’Alègre apprit quelles étaient ces belles dames, il leur imposa une rançon de 3 000 livres et informa immédiatement le Roi, tandis que la Giulia écrivait au Pape, pour demander l’argent exigé.  Les choses en étaient là le 27 novembre, et toute l’Italie, en l’apprenant, en fut en émoi, bien aise au fond de ce scandale, et se gaussant du Saint-Père, que les tyranneaux de la péninsule considéraient comme leur tyran à tous.

    Le précepteur Tizio avait été, à Sienne, des premiers à l’apprendre, par les seigneurs français qu’il hébergeait au palais Piccolomini : l’un d’eux, le principal de ces hôtes de passage, était un haut officier, ami de Montpensier, et Tizio, à contrecœur, tâchait de le distraire, lui montrant, après souper, les beaux codici de lalibreria, lui en faisant admirer les scènes richement peintes et enluminées. Autour de la table, de grossiers gentilshommes bretons [30]l’interpellent : « Et dans lequel de ces livres voit-on le portrait de la p…. n du Saint-Père ? » Et les voilà racontant en termes crus la capture de la Giulia et riant à pleine gorge, au nez du pauvre prêtre scandalisé.

    Quand il apprit l’aventure de Madame Giulia, le cardinal, sachant que son maître ne pouvait vivre sans elle, put immédiatement préjuger quelle fureur allait s’emparer de lui. Il prévoyait aussi quel coup lui porterait bientôt l’arrivée désormais certaine du Roi à Rome, et les alternatives d’angoisse et de rage par lesquelles devait passer le Borgia. La complexion sanguine du Pape allait-elle résister à ces colères continues ? Le Roi le ferait-il déposer ? L’un ou l’autre de ces deux cas semblait probable ; et, dans l’un comme dans l’autre, le cardinal voyait se fermer devant lui les voies au trône pontifical.

    Les temps, décidément, étaient bien durs à la politique des Piccolomini !

     

    VIII. — L’ENTRÉE DU ROI DE FRANCE A SIENNE. — L’AUDIENCE

    Pendant que le cardinal passait de mélancoliques journées dans sa retraite de l’Observance, en face de lui, à Sienne, on vivait dans une agitation fébrile : tous les services gouvernementaux du « Comune » étaient suspendus, la « Balia » avait, dès le 6 novembre, donné congé à tous les offices, car il fallait que chacun pût vaquer à cette lourde servitude du logement et de la subsistance des hordes qui se renouvelaient chaque jour.  Les Petrucci et le parti des « Neuf, » depuis leur résolution prise de ne rien refuser au Roi, avaient déployé le plus grand zèle pour sa réception, et n’avaient rien épargné pour flatter sa vanité, craignant que la ville lui restât suspecte pour sa politique jusque-là douteuse et sa réputation de vieille ennemie de la maison d’Anjou.

    Et comment ne pas se montrer prévenans vis-à-vis de gens qui ont installé une si effroyable artillerie dans vos murs ?

    Par honneur on avait jeté bas les battans de la porte Camollia, et tout un pan de muraille, afin que le Roi ne pût conserver une arrière-pensée sur la soumission des habitans ; et, à l’entrée, on avait apposé cette inscription : Venite tandem, Rex Franciæ Christianissime, cui nostræ ultro patent januæ. (Entrez donc, ô Roi Très-Chrétien, nos portes tombent d’elles-mêmes devant vous.) Des arcs de triomphe avaient été dressés sur le parcours que le cortège devait suivre pour se rendre à la cathédrale : le premier portait deux statues, l’une de Charlemagne, l’autre de Charles VIII lui-même, faisant face au grand empereur.

    On était en hiver, mais le temps, très beau, favorisait la marche du Roi : il s’était arrêté toute la journée du dimanche 1er décembre à San Casciano, pour y entendre les offices, et en repartit le lendemain pour Sienne. Il arriva à la porte Camollia un peu avant la nuit. Il était précédé de hérauts, du grand prévôt et du grand écuyer qui tenait l’épée royale, et entouré de pages en livrées ornées de ses initiales entrelacées à celles de la Reine ; sous un dais superbe, chargé d’écussons aux armes de France et de Bretagne, il s’avançait majestueusement, monté sur un magnifique cheval noir ; il portait une armure resplendissante d’orfèvrerie, de perles et de pierreries, et, par-dessus, une jaquette de brocart d’or, et un manteau de velours bleu ; sur la tête, un grand chapeau blanc à plumes noires, surmonté de la couronne royale.

    Sur le « Prato de Camollia, » entre l’avant-porte et celle de l’enceinte, le capitaine du Peuple, la Balia, et toutes les magistratures attendaient le souverain, et les plus belles tentures avaient été déployées pour parer cette première halte. Partout on voyait la Louve siennoise, emblème de la Cité, et l’inscription rappelant que la vieille république était sous la protection de la Vierge : Sena Vetus Civitas Virginis !

    Et au-dessus de la porte, au milieu d’un groupe d’anges et  des saints protecteurs de la ville, se voyait en effet la Vierge elle-même. Une musique se fit entendre, et voici qu’Elle descendit de son trône, s’avança vers le Roi pour lui souhaiter la bienvenue, et, en des vers latins, — d’une pauvre poésie, du reste, — remit la cité à sa merci, en lui rappelant que Sienne avait été fondée par des GauloisSenons, et que, par ces ancêtres communs, Français et Siennois étaient frères [31].

    Entre les façades galamment décorées des maisons de Camollia et de la Cité, au fracas de ses tambours gros comme des tonneaux et que de vigoureux gaillards frappaient à deux mains, au son des fifres de la Seigneurie et des cloches sonnant à gloria, le Roi fut conduit à la cathédrale. Le peuple se pressait sur son passage, admirant que, sous son baldaquin monumental, il parût si à l’aise qu’on l’eût cru dans une salle de son palais. Mais à tous déplaisait sa figure, avec son nez démesuré, ses petits yeux et sa bouche entr’ouverte, et ceux qui le voyaient de plus près s’étonnaient de la forme de ses chaussures, très larges à l’extrémité et toutes plissées, et les mieux informés expliquaient que le Roi avait aux pieds un sixième doigt, greffé à côté du plus petit, et que, pour cette raison, il devait employer de pareilles pantoufles ; que, du reste, tous les Français, par flatterie, avaient adopté cette mode.

    Comme il faisait nuit, la place du Dôme était éclairée de torches et de feux qui flambaient dans les torchères, les lanternes et les boîtes appliquées aux façades des palais et de l’hôpital de la Scala. Au milieu du vacarme assourdissant des cloches, on eût cru à un immense incendie, et ce fut une admiration générale de voir rougeoyer sous toutes ces lueurs les belles bannières de soie blanche qui flottaient au vent, avec leurs fleurs de lys d’or sans nombre, les couronnes royales et les devisesMissus a Deo et Voluntas Dei ; mais, quand le Roi descendit de cheval, sa petitesse, et ses jambes grêles bardées de cuir causèrent une déception, car cette exiguïté ne paraissait pas compatible avec la majesté d’un si puissant monarque.  Et tout en criant : « Vive France ! » volontiers ces Siennois ridiculisaient le Roi, mais de loin, et à voix basse, car ces jurisconsultes, ces docteurs, ces commerçans, banquiers et boutiquiers tremblaient en sa présence, gagnés eux-mêmes au respect dont ils le voyaient entouré par tous ces princes qui formaient sa suite. On se les montrait avec curiosité : c’était Mgr Philippe de Bresse, oncle de Charles VIII, et le comte de Foix, roi de Navarre, et Mgr de Luxembourg de Ligny qui était son « camérier secret » et couchait dans sa chambre, et le maréchal de Gié ; parmi ses conseillers, plusieurs étaient connus déjà des Siennois qui les avaient vus passer à Sienne, dans les premiers mois de cette même année, se rendant à Rome en ambassade : c’étaient Beraud Stuart, seigneur d’Aubigny, et Mgr de Saint-Malo, que le Roi avait juré de faire nommer cardinal par le Saint-Père, en sa présence ; et le sénéchal de Beaucaire, Etienne de Vesc, Antoine de Guimel et Guillaume Bougier, ses secrétaires ; puis venaient les princes italiens, parmi lesquels les Napolitains bannis du royaume tenaient les premières places : toute la maison de San Severino, avec son chef le prince de Salerne, qui amenait à l’armée royale des troupes levées par lui, et Galéas, le favori du Roi, que les Siennois, par une louche intrigue des Petrucci, avaient failli avoir pour maître, et François San Severino, le cardinal-évêque de Maillezais ; et don Ferrand, fils du duc de Ferrare. Tout cela formait une imposante escorte, comme jamais les Siennois, si avides de fêtes, n’en avaient vue !

    Dans la cathédrale, le Roi avait voulu aussitôt offrir à la Vierge le baldaquin sous lequel il avait fait son entrée ; puis, il était passé dans le palais épiscopal qui était attenant ; on y avait préparé ses logemens et une splendide réception.

    Pendant les deux jours qu’il passa à Sienne, ce ne furent, pour Charles VIII, que fêtes et réceptions d’ambassadeurs.

    Au milieu de toutes ces cérémonies dont il se voyait exclu, le cardinal de Sienne isolé dans sa retraite de l’Observance, avait, avec une ténacité extraordinaire, poursuivi son plan d’être enfin reçu par le Roi, et de se relever, dans sa ville même, de cette disgrâce qui discréditait sa personne et sa famille.

    Or, pendant que Charles VIII était à Florence, le Pape, qui passait d’un jour à l’autre de l’espérance au pire découragement, s’était décidé, après avoir appris l’échec de son légat, à envoyer un autre ambassadeur qui fût persona grata au Roi de France,  et avait désigné Raymond Pérault, cardinal de Giirck. Dans les derniers jours de novembre, Gürck était passé par Sienne, et le Piccolomini, réfugié dans son monastère, n’avait pas osé venir à sa rencontre. Est-ce dépit de se voir remplacé, peur de se montrer en public en cet instant ? il envoie, pour rendre les honneurs dus à son collègue, son parent, Thomas, évêque de Pienza, mais lui-même s’abstient. Puis, subitement, il change de conduite, et vient s’excuser auprès de Gürck, et tout en le mettant au courant de sa mission manquée, et des recommandations reçues récemment du Pape, il le prie d’intervenir auprès de Charles VIII, pour que celui-ci lui accorde une audience privée, lorsqu’il passera à Sienne [32].

    Cette dernière négociation réussit enfin, et le cardinal put, un instant, se bercer de l’espoir que les apparences seraient sauvées ! Mais quel piètre accueil ! et quel résultat ! c’est ce que nous percevons de la lettre qu’il écrit au Pape, après l’audience, et sous les phrases pompeuses de laquelle il faut voir la simple courtoisie du Roi, qui ne peut refuser de recevoir le possesseur du palais dans lequel il a logé, et qui attend le moment de son départ pour lui permettre de le saluer, mais ne lui adresse même pas la parole.

    Sienne, 4 décembre 1494.

    … « le révérendissime évêque de Saint-Malo est venu me trouver, il était accompagné du magnifique seigneur de Boni (d’Aubigny). Ils m’annoncèrent que le Très-Chrétien voulait bien m’admettre à lui parler aujourd’hui, n’ayant pas eu le temps plus tôt. Sa Majesté était sur le point de partir, et, à l’issue de la messe, je fus reçu. Je La saluai au nom de Votre Sainteté et profitai de l’occasion pour Lui dire que l’on avait calomnié Votre Béatitude et moi-même auprès d’Elle. Devant un cercle de princes, groupés autour du Roi, j’exposai le but de ma mission, qui avait été exclusivement d’apporter les souhaits de Votre Sainteté pour la gloire, l’honneur et la santé de Sa Majesté. Je manifestai que le Très Saint-Père ne désirait que le bonheur du Roi, et le triomphe de notre Foi, surtout en ce triste moment où elle est insultée par les continuelles incursions et  déprédations des Infidèles. J’ai exhorté le Très-Chrétien à se montrer le défenseur de la religion, à l’exemple de ses aïeux.

    « Lorsque j’eus terminé, Il s’entretint quelques instans avec deux personnages qui se tenaient à ses côtés, et me fit répondre par l’un d’eux qu’on avait fortement prévenu Sa Majesté Royale contre ma personne, en Lui affirmant que j’avais toujours été l’adversaire de son entreprise, mais que, malgré tout, Il voulait bien admettre de bon cœur mes excuses.


    « Pendant cet entretien survint le révérendissime cardinal de San Severino, et le Roi, terminant mon audience, l’entraîna à l’écart pour l’écouter. Je me retirai donc… »


    Et c’est ainsi que finit cette ambassade, lamentable pour le cardinal de Sienne au point que, quand il rentrera à Rome, quelques mois plus tard, personne ne viendra à sa rencontre : cruel retour après un si brillant départ !

    Le dernier espoir des Piccolomini semble perdu ; accablé, le cardinal pense que c’en est fait, désormais, de son rêve grandiose, dans lequel le berçaient et son propre désir, et celui de sa famille, de sa ville, de son pays entier.

    Et pourtant, les événemens ont d’extraordinaires reviremens : lorsque mourra Rodrigue Borgia, telles seront les rivalités entre les deux cardinaux le plus en vue, La Rovère et Amboise, concentrant dans leurs personnalités respectives l’antagonisme de la France et de l’Italie, tel sera l’imbroglio des intrigues, que le conclave aura peur des conséquences, et le Piccolomini atteindra enfin cette tiare tant désirée : figure bien effacée alors, à côté de ces deux redoutables jouteurs, mais vainqueur justement pour cette raison qu’il n’inspirera de craintes à personne.


    CH. MAUMENE.


    1. Aller Julien de la Rovère, neveu de Sixte IV, cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, évêque d’Ostie, d’Albano, de Carpentras, archevêque d’Avignon, etc., etc., devint le pape Jules II.
    2. Aller Diario de Burckhardt (1483-1506).
    3. Aller Ces lettres proviennent de la collection Podocataro, bibliothèque Saint-Marc, à Venise.
    4. Aller Raymond Perault, évêque de Saintes et cardinal de Gurck, né en Saintonge.
    5. Aller Guillaume Briçonnet, évêque de Saint-Malo et de Nîmes, cardinal en 1495 du titre de Sainte-Pudentienne.
    6. Aller Catherine Sforza, veuve de Jérôme Riario, dame souveraine de Forli et d’Imola.
    7. Aller Diarium Johannis Burckhardi (1483-1506), édition Thuasne, Paris, 1884, 3 vol.
    8. Aller Diarium…, vol. II, p. 193, édition Thuasne.
    9. Aller Enea Silvio Piccolomini, pape sous le nom de Pie II (1453-1464).
    10. Aller Historiæ Senenses, 7 vol. in-fol. mss. Bibliothèques de Sienne et Chigiana à Rome.
    11. Aller Tizio, Historiæ Senenses, t. IV, f° 218 et 209-10.
    12. Aller Lettre du cardinal de Sienne au Pape (Florence, 29 octobre 1494).
      Ce Médicis est qualifié dans la lettre « Reverendissima Dominatio et Magnifici Pétrigermanus. » Il semble donc que ce soit Jules de Médicis [le futur Clément VII], alors âgé de 17 ans, fils posthume de Julien, oncle de Piero.
    13. Aller Lettre du cardinal, Florence, 29 octobre 94.
    14. Aller Même lettre.
    15. Aller Cette déclaration fut faite en propres termes par le Pape, devant les cardinaux réunis, au cardinal Ascanio Sforza, envoyé par le roi de France pour engager le Pape à rester neutre dans son différend avec le roi de Naples.
    16. Aller Un fils du Pape, Gioffré, avait épousé récemment Dona Sancia, fille d’Alphonse d’Aragon ; un autre, César, était cardinal de Valence en Espagne.
    17. Aller Guichardin.
    18. Aller … « A minimo usque ad maximum Gallos in ore habent. » (Lettre du cardinal.)
    19. Aller Ce fut le 30 octobre que Charles VIII reçut Piero de Médicis à son camp à San Stefano.
    20. Aller Cri de ralliement des Médicis, par allusion aux tourteaux (palle) qui chargeaient leurs armes.
    21. Aller Comines.
    22. Aller Tizio, Historiæ Senenses (t. VI, f° 229) raconte la façon dont le cardinal de la Rovere parle au Roi : « Julianum vidi regem fenestræ incumbentem ita audenter in faciem, quasi ad aurem, alloqui, ut non videretur ipsum regem multifacere. »
    23. Aller « Gens de Pienza » et « neveux de Pie. »
    24. Aller Cette lettre est la troisième en date, dans la collection Podocataro.
    25. Aller « Quemdam auratum militem. »
    26. Aller Lettre du 8 novembre, de Fucecchio (Toscane).
    27. Aller Gilbert de Montpensier, dit le comte Dauphin, capitaine général de l’armée de terre.
    28. Aller Alexandre Farnèse, nommé cardinal par la faveur de sa sœur, et surnommé pour cette raison « Cardinale della Gonella » (le cardinal du jupon), devint le pape Paul III.
    29. Aller Yves II d’Alègre devint, après la conquête de Charles VIII, gouverneur de la Basilicate.
    30. Aller Tizio dit « bretons, » mais ce sont probablement des Écossais, dont un grand nombre se trouvait dans les troupes à cheval, indépendamment de la garde royale qui en était composée.
    31. Aller

      Inclyte Francorum Rex, invictissime Regum
      Unica christicolæ spes et fiducia gentis !
      lngredere ! et felix subeas mea tecta secundis
      Auspiciis : nam te ipsa libens vultuque sereno
      Urbe mea accipio. Felicibus annuo cœptis
      Committoque tibi veteres mea mœnia Senas :
      Senas, Gallorura Senonum ex nomine dictas !

    32. Aller Lettre au Pape, 20 novembre 94.
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  • LA LEGENDE DU CERF-VOLANT

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    par Chen Jiang Hong.

     

    En Chine, au printemps, chaque année, le ciel au-dessus des toits s’emplit soudain de couleurs vives : c’est la fête du cerf-volant. Très tôt, ce dimanche matin, le jeune Dong-Dong et son grand père arrivent place de la Cité interdite, munis de leur cerfvolant à eux. Ils l’ont fabriqué de leurs mains, avec amour. Et ils l’ont baptisé Grand Dragon.

     

    Tout l’hiver, Dong-Dong n’a vécu que pour cette minute exaltante, où son cerf-volant s’envolerait enfin. A présent, sa fierté est immense. Tout le monde, autour de lui, s’extasie sur le Grand Dragon, qui évolue là-haut avec maestria, dans toute sa splendeur.

     

    Hélas ! Le fil ne résiste pas à la force du vent. Il casse et voilà le grand Cerf-Volant livré à lui-même, et qui s’en va en tournoyant dans les rafales, pour terminer sa course folle en se déchirant au toit du temple. Dong-Dong fond en larmes. « Quel malheur ! Nous avions mis si longtemps à fabriquer notre cerf-volant ! » Son grand-père le console : « Ne pleure pas, Dong-Dong, nous en ferons un autre et, cette fois, nous l’attacherons à un fil solide. »

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    Dong-Dong voudrait au moins récupérer l’épave du Grand Dragon. Son grand-père l’en dissuade : « Comme tu sais, la Cité interdite était un lieu réservé à l’empereur. Aujourd’hui on n’a toujours pas accés au temple. » L’enfant ravale ses pleurs. Le vieillard lui caresse le front : « Sais-tu au moins pourquoi nous voyons aujourd’hui tant de cerf-volants audessus de nos têtes ? C’est une belle histoire, je peux te la raconter. »

    Dong-Dong oublie son chagrin. Ses yeux s’allument : « Oh ! Oui, grand-père. S’il te plait ! »

     

    Hé bien voila  dit le grand-père. Il y a très longtemps, dans une ville ancienne, vivait une famille dont le père était peintre et dont le fils s’appelait Ming-Ming. Le petit Ming-Ming aimait regarder son père au travail. A l’occasion, il l’aidait à préparer son encre ou à calligraphier. Ainsi élevé dans l’habitude du trait de couleur, Ming-Ming devint lui-même, très tôt, un peintre fort habile.

     

    Dans la maison voisine, vivait un médecin dont la fille, nommée Ying-Ying, était une de ces délicieuse petites créatures qui semblent nées pour faire la joie de leurs parents. Ming-Ming et Yin- Ying avaient à peu près le même âge et ne se quittaient jamais. Ils jouaient ensemble, riaient ensemble et grandissaient ensemble, dans un climat de bonheur paisible.

    Les année passèrent, Ming-Ming devint un beau jeune homme mais aussi un artiste célèbre, qui gagnait des fortunes avec ses paysages et ses portraits, que lui achetaient les riches notables de la ville.

     

    De son coté, Ying-Ying embellissait de corps et d’âme. Elle secondait son père dans l’exercice de sa médecine, préparant et dosant des remèdes pour soulager les malades. Sa grâce et sa gentillesse lui attiraient l’admiration de tous et lui valaient aussi quantité de prétendants, qu’elle refusait l’un après l’autre, car aimait Ming-Ming d’un amour aussi exclusif que réciproque. Les deux jeunes gens, toujours inséparables, n’attendaient que l’occasion de s’unir. Finalement on fixa la date de leur mariage au printemps prochain.

    Sur ces entrefaites, l’Empereur, en promenade, vint à passer devant la maison du médecin. Apercevant la ravissante Ying-Ying, il ordonna à son premier serviteur : « Tu m’amèneras cette jeune fille au palais, je veux l’avoir au nombre de mes concubines. »
    A l’annonce du malheur qui la frappait, Ying-Ying crut mourir de désespoir. « Je n’irai pas au palais. Je m’enfuirai. Je ne te quitterai jamais », sanglotait-elle auprés de son bien-aimé, dont le coeur s’était brisé.

     

    Malgré sa tristesse, Ming-Ming cherchait une solution. « Fuir est impossible, nos maisons sont surveillées. Il faut que nous trouvions un autre moyen. » Finalement, un soir, Ming-Ming parut chez Ying-Ying avec un portrait qu’il avait fait d’elle, en pied, grandeur nature, d’une ressemblance à s’y méprendre, et qu’il avait découpé et collé avec soin.

    « Crois-tu que j’ai le coeur à plaisanter ? » lui reprocha la jeune fille en le voyant arriver le sourire aux lèvres.
    Ming-Ming répondit : « Je ne plaisante pas. Jamais je n’ai été plus sérieux. J’ai trouvé le moyen que tu ne partes pas pour la palais : je t’apporte celle qui va s’en aller à ta place. »

     

    Le triste jour arriva néanmoins où les gens de l’Empereur se présentèrent chez Yin-Ying pour l’emmener au palais. A peine leur palaquin s’était-il arrêté devant la porte de la jeune fille, Ming-Ming lança en l’air de toutes ses forces le portrait de sa bien-aimée, qui s’éleva comme un oiseau, à la stupeur générale.

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    « Regardez ! Ying-Ying s’envole ! Elle monte au ciel ! »
    Les officiers de l’Empereur n’en coyaient pas leurs yeux.
    « Rattrapez-la ! Rattrapez-la ! » criaient-ils à leurs hommes.

    Mais Ming-Ming manoeuvrait adroitement et le portrait gagnait de la hauteur. L’escorte s’en retourna bredouille, très impressionnée.

    Finalement les deux jeunes gens quittèrent le ville et s’enfuirent aussi loin qu’ils le purent vers le sud. Là, ils se marièrent, furent heureux et eurent un enfant, un fils qu’ils éduquèrent dans le respect de tout ce qui vole.

    Fort du succès de son stratagème, Ming-Ming se consacra désormais à la décoration des cerf-volants, art dont il transmit les finesses à de nombreux disciples, pour le plus grand charme des fêtes aériennes dont l’habitude s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

     

    C’est ainsi qu’aujourd’hui encore, la tradition chinoise veut que le ciel s’anime de cerf-volant dans toutes les grandes occasions : pour le plaisir de l’oeil, pour la joie de l’esprit et aussi pour le jeu d’adresse : s’en servir demande beaucoup de savoir faire. Et de nos jours, les cerf-volants sont partout, dans tous les cieux du monde…

    Pour finir, le grand-père dit à Dong-Dong : « Si tu fais bien attention, tu remarqueras qu’il y a toujours un cerf-volant, parmi les autres, qui représente un belle jeune fille. En voyant celui-là, pense à Ying-Ying et à son envol fabuleux. »

    Dong-Dong a beaucoup aimé l’histoire : « Merci, grand-père. Demain, à l’école, je la raconterai à tous mes amis. Mais maintenant rentrons. Il faut que nous fabriquions un nouveau cerf-volant. »

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  •  
    Le Souper de Beaucaire
    ou
    Dialogue entre un militaire de l'armée de Carteaux, un marseillais, un nîmois, et un fabricant de Montpellier, sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des marseillais

    Le Souper de Beaucaire .......Napoléon Bonaparte.1793

    "Le Souper de Beaucaire", par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ

     

    1793

    Je me trouvais à Beaucaire le dernier jour de la foire ; le hasard me fit avoir pour convives à souper, deux négociants marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier. Après plusieurs moments employés à nous reconnaître, l'on sut que je venais d'Avignon et que j'étais militaire. Les esprits de mes convives qui avaient été toute la semaine fixés sur le cours du négoce qui accroît les fortunes, l'étaient dans ce moment sur l'issue des événements présents, d'où en dépend la conservation ; ils cherchaient à connaître mon opinion, pour, en la comparant à la leur, pouvoir se rectifier et acquérir des probabilités sur l'avenir qui nous affectait différemment ; les Marseillais surtout paraissaient être moins pétulants : l'évacuation d'Avignon leur avait appris à douter de tout ; il ne leur restait qu'une grande sollicitude sur leur sort ; la confiance nous eut bientôt rendu babillards, et nous commençâmes un entretien à peu prés en ces termes.

    ____________LE NIMOIS

    L'armée de Carteaux est-elle forte ? L'on dit qu'elle a perdu bien du monde à l'attaque ; mais s'il est vrai qu'elle ait été repoussée, pourquoi les Marseillais ont-ils évacué Avignon ?

     

    LE MILITAIRE (1)

    L'armée était forte de quatre mille hommes lorsqu'elle a attaqué Avignon, elle est aujourd'hui à six mille hommes, elle sera avant quatre jours à dix mille hommes ; elle a perdu cinq hommes et quatre blessés ; elle n'a point été repoussée, puisqu'elle n'a point fait une seule attaque en forme : elle a voltigé autour de la place, a cherché à forcer les portes en y attachant des pétards, elle a tiré quelques coups de canon pour essayer la contenance de la garnison ; elle a dû ensuite se retirer dans son camp pour combiner son attaque pour la nuit suivante. Les Marseillais étaient trois mille six cents hommes ; ils avaient une artillerie plus nombreuse et de plus fort calibre, et cependant ils ont été contraints à repasser la Durance ; cela vous étonne beaucoup : mais c'est qu'il n'appartient qu'à des vieilles troupes de résister aux incertitudes d'un siège ; nous étions maîtres du Rhône, de Villeneuve et de la campagne, nous eussions intercepté toutes leurs communications. Ils ont dû évacuer la ville ; la cavalerie les a poursuivis dans leur retraite ; ils ont eu beaucoup de prisonniers et ont perdu deux pièces de canon.

     

    LE MARSEILLAIS

    Ce n'est pas là la relation que l'on nous a donnée ; je ne veux pas vous le contester, puisque vous étiez présent ; mais avouez que cela ne vous conduira à rien : notre armée est à Aix, trois bons généraux sont venus remplacer les premiers ; on lève à Marseille de nouveaux bataillons, nous avons un nouveau train d'artillerie, plusieurs pièces de vingt-quatre ; sous peu de jours nous serons dans le cas de reprendre Avignon, ou du moins nous resterons maîtres de la Durance.

     

    LE MILITAIRE

    Voila ce que l'on vous dit pour vous entraîner dans le précipice qui s'approfondit à chaque instant, et qui, peut être, engloutira la plus belle ville de France, celle qui a le plus mérité des patriotes ; mais l'on vous a dit que vous traverseriez la France, que vous donneriez le ton à la République, et vos premiers pas ont été des échecs ; l'on vous a dit qu'Avignon pouvait résister longtemps à vingt mille hommes, et une seule colonne de l'armée, sans artillerie de siège, dans vingt-quatre heures, en a été maîtresse ; l'on vous a dit que le Midi était levé, et vous vous êtes trouvés seuls ; l'on vous a dit que la cavalerie nîmoise allait écraser les Allobroges, et ceux-ci étaient déjà au Saint-Esprit et à Villeneuve ; l'on vous a dit que quatre-mille Lyonnais étaient en marche pour vous secourir, et les Lyonnais négociaient leur accommodement ; reconnaissez-donc que l'on vous trompe, concevez l'impéritie de vos meneurs, et méfiez-vous de leurs calculs ; le plus dangereux conseiller, c'est l'amour-propre : vous êtes naturellement vifs, l'on vous conduit à votre perte par le même moyen qui a ruiné tant de peuples, en exaltant votre vanité ; vous avez des richesses et une population considérables, l'on vous les exagère ; vous avez rendu des services éclatants à la liberté, l'on vous rappelle, sans faire attention que le génie de la République était avec vous alors, au lieu qu'il vous abandonne aujourd'hui ; votre armée, dites-vous, est à Aix avec un grand train d'artillerie et de bons généraux ; eh bien quoiqu'elle fasse, je vous assure qu'elle sera battue ; vous aviez trois-mille six-cent hommes, une bonne moitié s'est dispersée ; Marseille et quelques réfugiés du département peuvent vous offrir quatre mille hommes ; cela est beaucoup ; vous aurez donc cinq à six mille hommes, sans ensemble, sans unité, sans être aguerris ; vous avez de bons généraux, je ne les connais pas ; je ne puis donc leur contester leur habileté, mais ils seront absorbés par les détails, ne seront pas secondés par les subalternes, ils ne pourront rien faire qui soutienne la réputation qu'ils pourraient s'être acquise, car il leur faudrait deux mois pour organiser passablement leur armée, et dans quatre jours Carteaux sera au-delà de la Durance, et avec quels soldats ! avec l'excellente troupe légère des Allobroges, le vieux régiment de Bourgogne, un bon régiment de cavalerie, le brave bataillon de la Côte-d'Or, qui a vu cent fois la victoire le précéder dans les combats, et six ou sept autres corps, tous de vieilles milices, encouragés par leurs sucés aux frontières et sur votre armée, vous avez des pièces de vingt-quatre et de dix-huit et vous vous croyez inexpugnables, vous suivez l'opinion vulgaire, mais les gens du métier vous diront, et une fatale expérience va vous le démontrer, que de bonnes pièces de 4 et de 8 font autant d'effet pour la guerre de campagne, et sont préférables sous bien des points de vue aux gros calibres ; vous avez des canonniers de nouvelle levée, et vos adversaires ont des artilleurs des régiments de ligne qui sont, dans leur art, les maîtres de l'Europe. Que fera votre armée si elle se concentre à Aix ? Elle est perdue : c'est un axiome dans l'art militaire, que celui qui reste dans ses retranchements est battu : l'expérience et la théorie sont d'accord sur ce point, et les murailles d'Aix ne valent pas le plus mauvais retranchement de campagne, si l'on fait attention à leur étendue, aux maisons qui les environnent à la portée du pistolet. Soyez-donc bien sûrs que ce parti, qui vous semble le meilleur, est le plus mauvais ; comment pourrez-vous, d'ailleurs, approvisionner la ville en si peu de temps, de tout ce qu'elle aurait besoin ? Votre armée ira-t-elle à la rencontre des ennemis, mais elle est moins nombreuse, mais son artillerie est moins propre pour la campagne, elle serait rompue, dès lors défaite sans ressource, car la cavalerie l'empêchera de se rallier ; attendez-vous donc à avoir la guerre dans le territoire de Marseille : un parti assez nombreux y tient pour la République ; ce sera le moment de l'effort ; la jonction se fera ; et cette ville, le centre du commerce du Levant, l'entrepôt du midi de l'Europe, est perdue.

    Souvenez-vous de l'exemple récent de l'Isle (2), et des lois barbares de la guerre. Mais quel esprit de vertige s'est tout-à-coup emparé de votre peuple ?

    Quel aveuglement fatal le conduit à sa perte ? Comment peut-il prétendre résister à la République entière ? Quand il obligerait cette armée à se replier sur Avignon, peut-il douter que, sous peu de jours, de nouveaux combattants ne viennent remplacer les premiers ? La République qui donne la loi à l'Europe, la recevra-t-elle de Marseille ?

    Unis avec Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nîmes, Grenoble, le Jura ,l'Eure le Calvados, vous avez entrepris une révolution, vous aviez une probabilité de succès, vos instigateurs pouvaient être mal intentionnés, mais vous aviez une masse imposante de forces ; au contraire, aujourd'hui que Lyon, Nîmes, Montpellier, Bordeaux, le Jura, l'Eure, Grenoble, Caen ont reçu la Constitution, aujourd'hui qu'Avignon, Tarascon, Arles ont plié, avouez qu'il y a dans votre opiniâtreté de la folie ; c'est que vous êtes influencés par des personnes qui, n'ayant plus rien à ménager, vous entraînent dans leur ruine.

    Votre armée sera composée de tout ce qu'il y aura de plus aisé, des riches de votre ville, car les sans-culottes pourraient trop facilement tourner contre vous. Vous allez donc compromettre l'élite de votre jeunesse, accoutumée à tenir la balance commerciale de la Méditerranée, et à vous enrichir par leur économie et leur spéculation, contre de vieux soldats, cent fois teints du sang du furibond aristocrate ou du féroce Prussien.

    Laissez les pays pauvres se battre jusqu'à la dernière extrémité : l'habitant du Vivarais, des Cévennes, de la Corse, s'expose sans crainte à l'issue d'un combat : s'il gagne, il a rempli son but ; s'il perd, il se trouve comme auparavant dans le cas de faire la paix et dans la même position...

    Mais vous H... Perdez une bataille, et le fruit de mille ans de fatigues, de peines, d'économies, de bonheur, devient la proie du soldat.

    Voilà cependant les risques que l'on vous fait courir avec autant d'inconsidération.

     

    LE MARSEILLAIS

    Vous allez vite et vous m'effrayez ; je conviens avec vous que la circonstance est critique, peut-être vraiment ne songe-t-on pas assez à la position où nous nous trouvons ; mais avouez que nous avons encore des ressources immenses à vous opposer. Vous m'avez persuadé que nous ne pourrions pas résister à Aix, votre observation du défaut de subsistance pour un siège de longue durée est peut-être sans réplique ; mais pensez-vous que toute la Provence peut voir longtemps de sang froid le blocus d'Aix ? Elle se lèvera spontanément, et votre armée, cernée de tous côtés, se trouvera heureuse de repasser la Durance.

     

    LE MILITAIRE

    Que c'est mal connaître l'esprit des hommes et celui du moment ; partout il y a deux partis ; dés le moment que vous serez assiégés, le parti sectionnaire aura le dessous dans toutes les campagnes ; l'exemple de Tarascon, d'Orgon, d'Arles, doit vous en convaincre : vingt dragons ont suffi pour rétablir les anciens administrateurs et mettre les autres en déroute. Désormais, tout grand mouvement en votre faveur est impossible dans votre département ; il pouvait avoir lieu lorsque l'armée était au-delà de la Durance, et que vous étiez entiers : à Toulon, les esprits sont très divisés, et les sectionnaires n'ont pas la même supériorité qu'à Marseille ; il faut donc qu'ils restent dans leur ville pour contenir leurs adversaires.

    Quant au département des Basses-Alpes, vous savez que presque la totalité a accepté la constitution.

     

    LE MARSEILLAIS

    Nous attaquerons Carteaux dans nos montagnes où sa cavalerie ne lui sera d'aucuns secours.

     

    LE MILITAIRE

    Comme si une armée qui protège une ville était maîtresse du point d'attaque, d'ailleurs il est faux qu'il existe des montagnes assez difficiles auprès de Marseille, pour rendre nul l'effet de la cavalerie ; seulement vos oliviers sont assez rapides pour rendre plus embarrassant le service de l'artillerie et donner un grand avantage à vos ennemis, car c'est dans les pays coupés que, par la vivacité des mouvements, l'exactitude du service, et la justesse de l'élévation des distances, le bon artilleur a de la supériorité.

     

    LE MARSEILLAIS

    Vous nous croyez donc sans ressources : serait-il possible qu'il fût dans la destinée de cette ville, qui résista aux Romains, qui conserva une partie de ses lois sous les despotes qui les ont suivis, qu'elle devînt la proie de quelques brigands ? Quoi ! l'Allobroge chargé des dépouilles de l'Isle, ferait la loi dans Marseille ! Quoi Dubois de Crancé, Albitte, seraient sans contradicteurs ! Ces hommes altérés de sang, que les malheurs des circonstances ont placé au timon des affaires, seraient les maîtres absolus ? Quelle triste perspective vous m'offrez. Nos propriétés, sous différents prétextes, seraient envahies ; à chaque instant nous serions victimes d'une soldatesque que le pillage réunit sous les mêmes drapeaux. Nos meilleurs citoyens seraient emprisonnés et périraient par le crime. Le club relèverait sa tête monstrueuse pour exécuter ses projets infernaux ! Rien de pis que cette horrible idée ; mieux vaut-il s'exposer á vaincre que d'être victime sans alternative.

     

    LE MILITAIRE

    Voila ce que c'est que la guerre civile : l'on se déchire, l'on s'abhorre, l'on se tue sans se connaître... Les Allobroges... que croyez-vous que ce soit ? des Africains, des habitants de la Sibérie ? eh ! point du tout, ce sont vos compatriotes, des Provençaux, des Dauphinois, des Savoyards : on les croit barbares parce que leur nom est étranger. Si l'on appelait votre phalange, la phalange phocéenne, l'on pourrait accréditer sur son compte toute espèce de fable.

    Il est vrai que vous m'avez rappelé un fait, c'est celui de l'Isle, je ne le justifie pas, mais je l'explique.

    Les Islois ont tué le trompette qu'on leur avait envoyé ; ils ont résisté sans espérance de succès ; ils ont été pris d'assaut ; le soldat est entré au milieu du feu et des morts, il n'a plus été possible de le contenir : l'indignation a fait le reste. Ces soldats que vous appelez brigands, sont nos meilleures troupes, et nos bataillons les plus disciplinés, leur réputation est au-dessus de la calomnie.

    Dubois-Crancé et Albitte, constants amis du peuple, n'ont jamais dévié de la ligne droite... Ils sont scélérats aux yeux des mauvais. Mais Condorcet, Brissot, Barbaroux aussi étaient scélérats lorsqu'ils étaient purs ; l'apanage des bons sera d'être toujours mal famés chez le méchant. Il vous semble qu'ils ne gardent aucune mesure avec vous ; et au contraire ils vous traitent en enfants égarés... Pensez-vous que, s'ils eussent voulu, Marseille eût traité les marchandises qu'elle avait à Beaucaire ? Ils pouvaient les séquestrer jusqu'à l'issue de la guerre ! Ils ne l'ont pas voulu faire, et grâce à eux, vous pouvez retourner tranquillement chez vous.

    Vous appelez Carteaux un assassin : eh bien ! sachez que ce général se donne les plus grandes sollicitudes pour l'ordre et la discipline, témoin sa conduite au Saint- Esprit et à Avignon : l'on n'a pas pris une épingle. Il a fait emprisonner un sergent qui s'était permis d'arrêter un Marseillais de votre armée qui était resté dans une maison, parce qu'il avait violé l'asile du citoyen sans un ordre exprès. L'on a puni des Avignonnais qui s'étaient permis de désigner une maison comme aristocrate. L'on instruit le procès d'un soldat accusé de vol... Votre armée, au contraire, a tué assassiné plus de trente personnes, a violé l'asile des familles, a rempli les prisons de citoyens sous le prétexte vague qu'ils étaient des brigands. Ne vous effrayez point de l'armée, elle estime Marseille, parce qu'elle sait qu'aucune ville n'a tant fait de sacrifices à la chose publique ; vous avez dix huit mille hommes à la frontière, et vous ne vous êtes point ménagés dans toutes les circonstances. Secouez le joug du petit nombre d'aristocrates qui vous conduisent, reprenez des principes plus sains et vous n'aurez pas de plus vrais amis que le soldat.

     

    LE MARSEILLAIS

    Ah ! vos soldats ont bien dégénéré de l'armée de 1789 ; elle ne voulut pas, cette armée, prendre les armes contre la nation, les vôtres devraient imiter un si bel exemple et ne pas tourner leurs armes contre leurs concitoyens.

     

    LE MILITAIRE

    Avec ces principes, la Vendée aurait aujourd'hui planté le drapeau blanc sur les murs de la Bastille relevée, et le camp de Jalès dominerait à Marseille.

    LE MARSEILLAIS

    La Vendée veut un roi, veut une contre-révolution ; la guerre de la Vendée, du camp de Jalès est celle du fanatisme ; la nôtre au contraire, est celle des vrais républicains, amis des lois, de l'ordre, ennemis de l'anarchie et des scélérats. N'avons-nous pas le drapeau tricolore ? Et quel intérêt aurions-nous à vouloir l'esclavage ?

     

    LE MILITAIRE

    Je sais bien que le peuple de Marseille est bien loin de celui de la Vendée en fait de contre-révolution. Le peuple de la Vendée est robuste et sain, celui de Marseille est faible et malade, il a besoin de miel pour avaler la pilule ; pour y établir la nouvelle doctrine, l'on a besoin de le tromper ; mais depuis quatre ans de révolution, après tant de trames, de complots, de conspirations, toute la perversité humaine s'est développée sous différents aspects, les hommes ont perfectionné leur tact naturel ; cela est si vrai que, malgré la coalition départementale, malgré l'habileté des chefs, le grand nombre des ressorts de tous les ennemis de la révolution, - le peuple partout s'est réveillé au moment où on le croyait ensorcelé.

    Vous avez, dites-vous, le drapeau tricolore ?

    Paoli aussi l'arbora en Corse pour avoir le temps de tromper le peuple, d'écraser les vrais amis de la liberté, pour pouvoir entraîner ses compatriotes dans ses projets ambitieux et criminels ; il arbora le drapeau tricolore, et il fit tirer contre les bâtiments de la République, et il fit chasser nos troupes des forteresses, et il désarma celles qui y étaient ; il fit des rassemblements pour chasser celles qui étaient dans l'île et il pilla les magasins en vendant à bas prix tout ce qu'il y avait, afin d'avoir de l'argent pour soutenir sa révolte, et il ravagea et confisqua les biens des familles les plus aisées, parce qu'elles étaient attachées à l'unité de la République, et il se fit nommer généralissime et il déclara ennemis de la patrie, tous ceux qui resteraient dans nos armées : il avait fait précédemment échouer l'expédition de Sardaigne ; et cependant il avait l'impudeur de se dire l'ami de la France et bon républicain, et cependant il trompa la convention qui rapporta son décret de destitution ; il fit si bien enfin, que lorsqu'il a été démasqué, par ses propres lettres, trouvées à Calvi, il n'était plus temps, les flottes ennemies interceptaient toutes les communications.

    Ce n'est plus aux paroles qu'il faut s'en tenir, il faut analyser les actions ; et avouez qu'en appréciant les vôtres, il est facile de vous démontrer contre-révolutionnaires.

    Quel effet a produit dans la République le mouvement que vous avez fait ? Vous l'avez conduite près de sa ruine ; vous avez retardé les opérations de nos armées ; je ne sais si vous êtes payés par l'Espagnol et l'Autrichien ; mais certes, ils ne pouvaient pas désirer de plus fortes diversions ; Que feriez-vous de plus si vous l'étiez ? Vos succès sont l'objet des sollicitudes de tous les aristocrates reconnus ; vous avez placé à la tête de vos sections et de vos armées, des aristocrates avoués, un Latourette, ci-devant colonel, un Soumise, ci-devant lieutenant-colonel du génie, qui ont abandonné leurs corps, au moment de la guerre„ pour ne pas se battre pour la liberté des peuples.

    Vos bataillons sont pleins de pareilles gens et votre cause ne serait pas la leur, si elle était celle de la République.

     

    LE MARSEILLAIS

    Mais Brissot, Barbaroux, Condorcet, Buzot, Vergniaux, sont-ils aussi aristocrates ?

    Qui a fondé la République ? qui a renversé le tyran ? qui a enfin soutenu la partie à l'époque périlleuse de la dernière campagne ?

     

    LE MILITAIRE

    Je ne cherche pas si vraiment ces hommes qui avaient bien mérité du peuple dans tant d'occasions, ont conspiré contre lui: Ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient perdus, sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis.

    C'est donc pour eux vraiment que votre guerre était inutile ; s'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté leurs armes à l'aspect de la constitution, ils auraient sacrifié leurs intérêts au bien public ; mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter ; ils se sont aujourd'hui rendus coupables du plus grand de tous les crimes, ils ont par leur conduite justifié leur décret... Le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu'ils avaient rendus.

     

    LE FABRICANT DE MONTPELLIER

    Vous avez envisagé la question sous le point de vue le plus favorable à ces messieurs ; car il parait prouvé que les Brissotins étaient vraiment coupables ; mais coupables ou non, nous ne sommes plus 'dans des siècles où l'on se battait pour les personnes.

    L'Angleterre a versé des torrents de sang pour les familles de Lancastre et d'Yorck, la France pour les Lorrains et les Bourbons ; serions-nous encore à ces temps de barbarie ! ! !

     

    LE NIMOIS

    Aussi, avons-nous abandonné les Marseillais dès que nous nous sommes aperçus qu'ils voulaient la contre-révolution et qu'ils se battaient pour des querelles particulières. Le masque est tombé dès qu'ils ont refusé de publier la constitution, nous avons alors pardonné quelques irrégularités à la Montagne.

    Nous avons oublié Rabaud et ses jérémiades pour ne voir que la République naissante, environnée de la plus monstrueuse des coalitions, qui menace de l'étouffer à son berceau, pour ne voir que la joie des aristocrates et l'Europe à vaincre.

     

    LE MARSEILLAIS

    Vous nous avez lâchement abandonnés, après nous avoir excités par des députations éphémères.

     

    LE NIMOIS

    Nous étions de bonne foi, et vous aviez le renard sous les aisselles ; nous voulions la République, nous avons dû accepter une constitution républicaine.

    Vous étiez mécontents de la Montagne et de la journée du 31 mai, vous deviez donc encore accepter la constitution pour la renvoyer, et faire terminer sa mission.

     

    LE MARSEILLAIS

    Nous voulons aussi la République, mais nous voulons que notre constitution soit formée par des représentants libres dans leurs opérations ; nous voulons la liberté, mais nous voulons que ce soit des représentants que nous estimons qui nous la donnent ; nous ne voulons pas que notre constitution protège le pillage et l'anarchie. Notre première condition est : point de club, point d'assemblées primaires si fréquentes, respect aux propriétés.

     

    LE FABRICANT DE MONTPELLIER

    Il est palpable, pour qui veut réfléchir qu'une partie de Marseille veut la contre-révolution, l'on avoue vouloir la république, mais c'est un rideau que l'on rendrait tous les jours plus transparent ; l'on vous accoutumerait à voir la contre-révolution toute nue ; déjà le voile qui la couvrait n'était plus que de gaze, votre peuple était bon, mais avec le temps on aurait perverti la masse, sans le génie de la révolution qui veille sur elle.

    Nos troupes ont bien mérité de la patrie, pour avoir pris les armes contre vous avec tant d'énergie, elles n'ont pas dû imiter l'armée de 1789, puisque vous n'êtes pas la nation. Le centre d'unité est la convention, c'est le vrai souverain, surtout lorsque le peuple se trouve partagé.

    Vous avez renversé toutes les lois, toutes les convenances. De quel droit destituiez-vous votre département ? Était-ce à Marseille qu'on l'avait formé ? De quel droit le bataillon de votre ville par court-il les districts ? De quel droit vos gardes nationales prétendaient-elles entrer dans Avignon ? Le district de cette ville était le premier corps constitué, puisque le département était dissous. De quel droit prétendiez-vous entrer sur le territoire de la Drôme ? et pourquoi croyez-vous que ce département n'ait pas le droit de requérir la force publique pour le défendre ? Vous avez donc confondu tous les droits, vous avez établi l'anarchie, et puisque vous prétendez justifier vos opérations par le droit de la force, vous êtes donc des brigands, des anarchistes ?

    Vous avez établi un gouvernement populaire, Marseille seul l'a nommé ; il est contraire à toutes les lois, ce ne peut être qu'un tribunal de sang, puisque c'est le tribunal d'une faction ; vous avez soumis par la force, à ce tribunal, tout votre département. De quel droit ? Vous usurpez donc cette autorité que vous reprochez injustement à Paris ? Votre comité des sections a reconnu des affiliations. Voilà donc une coalition pareille à celle des clubs contre qui vous vous récriez ; votre comité a exercé des actes d'administration sur des communes du Var ; voilà donc la division territoriale méconnue.

    Vous avez, à Avignon, emprisonné sans mandat, sans décret, sans réquisition des corps administratifs ; vous avez violé l'asile des familles, méconnu la liberté individuelle ; vous avez de sang-froid, assassiné sur les places publiques ; vous avez renouvelé les scènes dont vous avez exagéré l'horreur, et qui ont affligé l'origine de la révolution, sans informations, sans procès, sans connaître les victimes, seulement sur la désignation de leurs ennemis ; vous les avez prises, arrachées à leurs enfants, traînées dans les rues, et les avez fait périr sous les coups de sabre ; l'on en compte jusqu'à trente que vous avez ainsi sacrifiées ; vous avez traîné la statue de la Liberté dans la boue ; vous l'avez exécutée publiquement ; elle a été l'objet des avanies de toute espèce d'une jeunesse effrénée ; vous l'avez lacérée à coups de sabre vous ne sauriez le nier ; il était midi, plus de deux cents personnes des vôtres assistaient à cette profanation criminelle ; le cortège a traversé plusieurs rues, est arrivé à la place de l'Horloge, etc., etc...

    J'arrête mes réflexions et mon indignation.

    Est-ce donc ainsi que vous voulez la République ? Vous avez retardé la marche de nos armées, en arrêtant les convois ; comment pouvoir se refuser à l'évidence de tant de faits, et vous épargner le titre des ennemis de la patrie ?

     

    LE MILITAIRE

    Il est de la dernière évidence que les Marseillais ont nui aux opérations de nos armées, et voulaient détruire la liberté ; mais ce n'est pas ce dont il s'agit ; la question est de savoir s'ils peuvent espérer et quel parti il leur reste à prendre ?

     

    LE MARSEILLAIS

    Nous avons moins de ressources que je ne pensais ; mais l'on est fort bien lorsqu'on est résolu à mourir, et nous le sommes plutôt que de reprendre le joug des hommes qui gouvernent l'État ; vous savez qu'un homme qui se noie s'accroche à toutes les branches, aussi, plutôt que de nous laisser égorger, nous... Oui, nous avons tous pris part à cette nouvelle révolution ; nous nous ferions sacrifier par la vengeance. Il y a deux mois que l'on avait conspiré pour égorger quatre mille de nos meilleurs citoyens ; jugez à quels excès on se porterait aujourd'hui... On se ressouvient toujours de ce monstre qui était cependant un des principaux du club ; il fit lanterner un citoyen, pilla sa maison, et viola sa femme, après lui avoir fait boire un verre de sang de son époux.

     

    LE MILITAIRE

    Quelle horreur ! mais ce fait est-il vrai ? Je m'en méfie, car vous savez que l'on ne croit plus au viol aujourd'hui...

     

    LE MARSEILLAIS

    Oui, plutôt que de nous soumettre à de pareilles gens, nous nous porterons à la dernière extrémité, nous nous donnerons aux ennemis, nous appellerons les Espagnols ; il n'y a point de peuple dont le caractère soit moins compatible avec le nôtre ; il n'y en a point de plus haïssable. Jugez donc par le sacrifice que nous ferons, de la méchanceté des hommes que nous craignons.

     

    LE MILITAIRE

    Vous donner aux Espagnols ! nous ne vous en donnerons pas le temps.

     

    LE MARSEILLAIS

    On les signale tous les jours devant nos ports.

     

    LE NIMOIS

    Pour voir lequel des fédérés de la Montagne tient pour la République, cette menace seule me suffit ; la Montagne a été un moment la plus faible, la commotion paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les ennemis ? Ne savez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ?

    Si donc vous espérez des secours de leur part, c'est que vos meneurs ont de bonnes raisons pour en être accueillis ; mais j'ai encore trop bonne opinion de votre peuple, pour croire que vous soyez les plus forts à Marseille, dans l'exécution d'un si lâche projet.

     

    LE MILITAIRE

    Pensez-vous que vous feriez un grand tort à la République et que votre menace soit bien effrayante ? Évaluons-la.

    Les Espagnols n'ont point de troupes de débarquement, leurs vaisseaux ne peuvent pas entrer dans votre port : Si vous appeliez les Espagnols, ça pourrait être utile á vos meneurs pour se sauver avec une partie de leur fortune ; mais l'indignation serait générale dans toute la République ; vous auriez soixante mille hommes sur les bras avant huit jours, les Espagnols emporteraient de Marseille ce qu'ils pourraient, et il en resterait encore assez pour enrichir les vainqueurs.

    Si les Espagnols avaient trente ou quarante mille hommes sur leur flotte, tout prêts à pouvoir débarquer, votre menace serait effrayante, mais aujourd'hui elle n'est que ridicule, elle ne ferait que hâter votre ruine.

     

    LE FABRICANT DE MONTPELLIER

    Si vous étiez capables d'une telle bassesse, il ne faudrait pas laisser pierre sur pierre dans votre superbe cité, il faudrait que d'ici à un mois le voyageur, passant sur vos ruines, vous crût détruits depuis cent ans.

     

    LE MILITAIRE

    Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution ; rétablissez vos autorités constituées ; acceptez la constitution ; rendez la liberté aux représentants ; qu'ils aillent à Paris intercéder pour vous ; vous avez été égarés, il n'est pas nouveau que le peuple le soit par un petit nombre de conspirateurs et d'intrigants ; de tout temps la facilité et l'ignorance de la multitude ont été la cause de la plupart des guerres civiles.

     

    LE MARSEILLAIS

    Eh ! monsieur, qui peut faire le bien à Marseille ? Seront-ce les réfugiés qui nous arrivent de tous les côtés du département ? Ils sont intéressés à agir en désespérés. Seront-ce ceux qui nous gouvernent ? Ne sont-ils pas dans le même cas ? Sera-ce le peuple ! Une partie ne connaît pas sa position, elle est aveuglée et fanatisée ; l'autre partie est désarmée, suspectée, humiliée ; je vois donc avec une profonde affliction, des malheurs sans remède.

     

    LE MILITAIRE

    Vous voilà enfin raisonnable; pourquoi une pareille révolution ne s'opérerait-elle pas sur un grand nombre de vos concitoyens qui sont trompés et de bonne foi ! Alors Albitte, qui ne peut que vouloir épargner le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile ; l'on sera d'accord ; et sans s'arrêter un seul moment, l'armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la Camargnole à l'Espagnol enorgueilli de quelques succès, et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté, ce sera seulement quelques feuillets qu'il faudra arracher à son histoire.

    ____________

    Cet heureux pronostic nous remit en humeur, le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de vin de Champagne, qui dissipèrent entièrement les soucis et les sollicitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez-vous au déjeuner du lendemain, où le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et moi bien des vérités intéressantes à lui apprendre.

     

    29 Juillet 1793.

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