• L’histoire du Mont Saint-Michel

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    Le Mont Saint-Michel est universellement connu. Situé en Basse-Normandie, dans le sud-ouest du département de la Manche, il se compose d’un îlot rocheux sur lequel s’élève l’abbaye du Mont Saint-Michel. C’est le 3e site touristique de France (après la Tour Eiffel et le château de Versailles), et depuis 1979, il fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO.

     

    La première église fut consacrée le 16 octobre 709, à la demande de l’Archange Michel.

    Dès 966, une communauté de Bénédictins s’installe sur l’îlot rocheux.

    Au fil des siècles, une église abbatiale, des cryptes, des bâtiments romans, puis gothiques, furent érigés et agrandis.

    Des constructions militaires lui permirent de faire face à la Guerre de Cent Ans.
    Transformée en prison pendant la Révolution, puis l’Empire, de nombreux travaux de restauration furent nécessaires à partir du XIXe siècle.

    A partir de 1874, l’Abbaye est confiée aux services des Monuments Historiques.

    A côté de cette Abbaye, et dès le Moyen-Âge, un village à vocation commerciale va se développer.

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  • La folle vie de
    la duchesse de Bourbon

    Dix ans après la mort de Mme de Pompadour, l'hôtel échoue aux mains du banquier Nicolas Beaujon, qui agrandit le domaine et remanie la décoration intérieure. En 1787, la duchesse de Bourbon s'installe dans l'hôtel. Elle sera la dernière occupante des lieux sous l'Ancien Régime.

    L'illuminée de l'Elysée

    Louise Marie Bathilde d'Orléans
    Louise Marie Bathilde d'Orléans © Musée national du château de Versailles et des Trianons

    En 1787, Louise Marie Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, achète à Louis XVI, son cousin, l'hôtel d'Evreux. De naissance illustre, fille du duc d'Orléans, la duchesse est la sœur de Philippe Egalité, la tante de Louis-Philippe (rois des Français de 1830 à 1848) et la mère du duc d'Enghien, qui sera exécuté sur l'ordre de Napoléon en 1804. Abandonnée par son mari, le duc de Bourbon, très rapidement après leur mariage, elle se sépare officiellement de lui en 1778. Dès lors, elle n'est guère reçue à la Cour. A l'hôtel d'Evreux, rebaptisé Palais de l'Elysée en raison de sa proximité avec les Champs-Elysées, elle vit aux côté de sa fille adultérine, née d'une aventure avec un officier de marine. Connue pour son extravagance, elle s'adonne aux sciences occultes, à la chiromancie, à l'astrologie et est entourée, dans ses salons, par des personnages hauts en couleur : le magnétiseur Mesmer, Catherine Thiot qui aime émettre d'obscures oracles, Suzette Labrousse qui, voulant à tout prix s'enlaidir, s'applique de la chaux sur le visage et se gargarise à "l'eau de fiel de bœuf"...

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    Citoyenne Vérité

     

    Citoyenne Vérité

    Le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, en 1793, détenus à la prison du Fort Saint-Jean, avec Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, leur tante.

    A la Révolution, Bathilde d'Orléans se découvre un esprit républicain, se fait appeler "citoyenne Vérité" et offre ses biens au gouvernement, notamment l'Elysée. En avril 1793, son neveu Louis-Philippe d'Orléans part en Autriche : en représailles, la Convention fait emprisonner tous les Bourbons restés en France. La duchesse survit pendant un an et demi dans une cellule sinistre à la prison du Fort Saint-Jean à Marseille. Son frère, Philippe Egalité, est guillotiné. Elle réchappe miraculeuseument de la Terreur : libérée en 1795, elle retrouve en janvier 1797 sa résidence parisienne. En son absence, l'Elysée a connu de nombreuses fonctions : le bâtiment a accueilli l'Imprimerie nationale et la Commission de l'Envoi des Lois avant de devenir le dépôt national de meubles provenant des saisies d'emigrés ou de condamnés. A son retour, la duchesse n'a plus les moyens d'entretenir la demeure : pour subvenir à ses besoins, elle met en location le rez-de-chaussée de l'hôtel et permet à son locataire, un négociant flamand du nom d'Hovyn, d'organiser des bals populaires.

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    Le Palais des plaisirs

    Pendant le Directoire (1795-1799), l'Elysée se transforme en café-concert : au lendemain de la Terreur, les Parisiens sont avides d'amusements et d'insouciance. Partout dans Paris s'ouvrent des établissements où l'on vient s'étourdir et chercher une partenaire.

     

    Une Merveilleuse
    Une Merveilleuse ©Musée Carnavalet

    Les Hovyn, grands prêtres de l'amusement

    Les négociants belges, locataires de l'Elysée, installent au rez-de-chaussée de l'hôtel, un café-concert, qu'ils inaugurent en grande pompe : dans les jardins de l'Elysées, un ballon vient chercher un mouton qui redescend sur terre en parachute. Pendant deux ans, l'établissement connaît un grand succès. On y rencontre régulièrement les créoles Fortunée Hamelin et Joséphine Beauharnais qui brisent les cœurs de tous ceux qui les rencontrent. On trouve de tout dans ce palais des plaisirs : expositions concerts, lectures, bals mais aussi "chambres privées", où se retrouvent les amants d'une nuit.

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    Le Palais des plaisirs

    Les Incroyables et Merveilleuses

    Promenade d'Incroyables et de Merveilleuses
    Promenade d'Incroyables et de Merveilleuses

    Une fureur du divertissement s'empare de la société sous le Directoire. Les femmes portent des tuniques très légères, rappelant les déesses antiques : tulle, gaze, les tissus laissent tout voir. Mais les Merveilleuses ne se contentent pas de promener légères et court vêtues : elles portent des perruques extravagantes, n'hésitant pas à arborer des coiffures noires, bleues ou vertes.

    Accompagnées par les Incroyables, ces hommes qui arborent également des accoutrements excentriques (bicornes, habits verts à grands godets, cravates immenses, coiffures en "pattes de chiens"), elles dépensent sans compter pour se divertir dans les théâtres, tripots ou encore glaciers. A cette époque, cafés-concerts et bals publics pullulent. Tous se vantent de fréquenter les plus renommées des "Merveilleuses" : Mlle Lange, Mme Récamier, ou encore les créoles Joséphine de Beauharnais et Fortunée Hamelin. Barras, leur protecteur, donne des fêtes d'un luxe sans égal, où se presse une société disparate et aux mœurs libérées.

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    Joachim et Caroline Murat :
    le temps des transformations

    En 1799, le Premier Consul Napoléon Bonaparte met le holà à ces "années folles" avant l'heure. C'est la fin d'une époque insousciante pour le Palais de l'Elysée. En 1805, Murat, maréchal de France et beau-fère de Napoléon, achète l'hôtel et entame de grands travaux.

    Joachim Murat
    Joachim Murat, Portrait de François Gérard © Museo di San Martinot

    Joachim et Caroline Murat : à la recherche du prestige

    En 1805, Joachim Murat et son épouse Caroline, achètent le Palais de l'Elysée à la fille d'Hovyn, constrainte de vendre l'Elysée pour éponger ses dettes. Murat, enfant d'un aubergiste de Labastide -Fortunière (au nord de Cahors), a fait bien du chemin : cavalier émérite, héros de la Seconde Bataille d'Aboukir, il a été fait maréchal de France et a épousé la plus jeune sœur de l'empereur Napoléon, jeune femme tout aussi ambitieuse qui rêve d'une couronne pour son mari (il sera fait roi de Naples en 1808). Le grand soldat aime parader dans des tenues d'apparat, possède de nombreuses propriétés plus luxueuses les unes que les autres et des tableaux de maîtres (Raphaël, Véronèse, Vinci) qu'il n'a pas toujours acquis honnêtement. Rapidement, il choisit de faire de l'Elysée une demeure à son image et entame des travaux spectaculaires.

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    Les grands travaux du Maréchal

    La suite sur le Palais de l'Elysée

    L'actuel Salon Murat à l'Elysée

    Soucieux de redonner tout son lustre à l'ancien hôtel d'Evreux, Murat confie les travaux de restoration et de réaménagement aux architectes Barthélémy Vignon et Barthélémy Thibault. Le Grand Escalier, à la rampe faite de palmes d'or, le Vestibule d'Honneur, garni de portes vitrées, une grande salle de bal (l'actuel Salon Murat, où se tient aujourd'hui le Conseil des ministres), une Salle des Banquets : dans ce cadre entièrement refait, le couple donne des réceptions princières. Le premier étage du bâtiment est affecté au Prince Murat, comme les convenances le prescrivent, le second étage va aux enfants, tandis que Caroline occupe l'aile est : dans ses appartements, elle aménage notamment un boudoir somptueux, le "Salon d'argent". Boiseries précieuses, mobilier de Jacob-Desmalter, murs tendus d'argent : rien n'est trop beau pour satisfaire les désirs de la princesse.

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    Napoléon Ier :
    de la gloire à l'abdication

    Sous le règne de Napoléon, l'Elysée change plusieurs fois de mains : après le départ de Murat pour Naples, c'est Napoléon qui l'occupe. Puis à la défaite de l'Empereur, la demeure revient au Tsar Alexandre Ier de Russie, avant d'être occupée pendant les "Cents jours" par l'exilé de l'Ile d'Elbe.

    Le divorce
    Le divorce de Napoléon Ier et de Joséphine Tascher de la Pagerie. Gravure d’après Charles Abraham Chasselat © Bibliothèque nationale de France/Bridgeman Art Library

    "L'Elysée-Napoléon"

    L'amour passionné entre Joséphine de Beauharnais et le général Louis-Napoléon Bonaparte est resté dans la légende. Son caractère tumultueux également. Napoléon reproche surtout à l'Impératrice de ne pas lui donner un héritier. A l'Impératrice qui tente de le convaincre de son "incapacité à procréer", il répond par ses aventures, souvent "fructueuses" avec des demoiselles du Palais de l'Elysée. Il a notamment un fils, le comte Léon, avec Eléonore Denuelle, lectrice de sa sœur Caroline. Après le départ de Murat pour Naples, Napoléon s'installe à l'Elysée. Après son divorce avec Joséphine, il lui donne la demeure. Mais l'ancienne impératrice a compris que sa place n'était plus à Paris. Napoléon reprend vite possession des lieux, où il passe les dernières années de son règne.

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    De l'occupation à l'abdication

    La suite sur le Palais de l'Elysée

    En 1814, Napoléon est déchu, Paris est occupé : l'Elysée devient la demeure du grand adversaire militaire de l'Empereur, le tsar de Russie Alexandre Ier. Ce dernier ne souhaite pas arriver à Paris en conquérant, allant jusqu'à refuser de porter sa tenue de cérémonie en entrant dans la capitale. A l'Elysée, il reçoit Chateaubriand qui lui rappelle sa haine pour l'Empereur des Français, organise des dîners où il essaye de réconcilier noblesse de robe et noblesse d'Empire.

    En vérité, le tsar a beaucoup d'admiration pour l'Aigle, son adversaire de toujours, et a du mal à cacher son mépris pour les Bourbons. Ainsi, il va jusqu'à rendre visite à Joséphine à Malmaison, où elle s'est établie. A la Bathilde d'Orléans, qui, oubliant ses lettres d'amitiés envoyées à Napoléon, vient réclamer l'Elysée, Alexandre répond en lui offrant à la place... l'hôtel Matignon. En 1815, l'exilé de l'Ile d'Elbe retrouve le pouvoir et s'installe à l'Elysée pour les "Cent Jours". Au retour de la défaite de Waterloo (18 juin 1815), bien que soutenu par la population, l'Empereur est contraint d'abdiquer. Dans le boudoir d'argent de l'Elysée, il dicte à son frère, avant de se rendre aux Anglais : "Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Ma vie politique est terminée et je proclame mon fils, sous le nom de Napoléon II, Empereur des Français." L'Aiglon ne régnera que 15 jours, scellant la fin du Ier Empire.

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    Le dernier Bourbon 

    près l'abdication de Napoléon, les Bourbon retrouvent le trône : Louis XVIII récupère tous les biens de la Couronne et fait de l'Elysée la demeure de son neveu le duc de Berry, également héritier du trône.

    Marie-Caroline de Bourbon-Sicile
    Portrait de Marie-Caroline de Bourbon-Sicile par Thomas Lawrence © Musée National du château de Versailles

    Un couple insouciant

    En 1815, le duc de Berry et sa jeune épouse Marie-Caroline emménagent dans le Palais de l'Elysée. Il sont entourés d'une jeune société pleine de joie et d'insouciance. L'héritier du trône et la future reine de France sont bien loin de la du protocole de la Cour, auxTuileries. Il arrive au jeune couple de se promener sur les Champs-Elysées et de s'installer pour écouter de la musique. Mais n'ayant pas un sou sur eux, le jeune couple est souvent forcé de s'enfuir sous les injures des chaisiers qui n'ont pas reconnu les futurs monarques. Le duc et la duchesse de Berry sont également conscient de leur devoir et entendent bien donner un héritier à la Couronne. Mais Marie-Caroline accouche d'abord de deux enfants morts-nés. A la deuxième naissance, on accuse le médecin d'incompétence. Le duc dissipe vite les doutes en expliquant que cela est certainement dû à lui, et à une chose qu'il avait faite "qui n'était pas de saison, sur un canapé, en habit de cour, en revenant d'une réception." A la troisième tentative, la duchesse parvient enfin à accoucher d'une fille.

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    La mort tragique du
    duc de Berry

    Les derniers moments du duc de Berry
    Les derniers moments du duc de Berry par Alexandre Menjaud © Musée de l'Ermitage

    En 1820, la duchesse est enceinte pour la quatrième fois. Tous espèrent un héritier : la jeune femme abandonne toutes les festivités, sorties, réceptions... Le 13 février, le couple s'accorde une entorse dans le programme en choisissant de passer la soirée à l'Opéra. Mal leur en prend : ce soir-là, le duc de Berry est assassiné. La jeune femme bouleversée rentre le lendemain au Palais. Dans sa robe tachée du sang de son mari, elle semble complètement perdue : on craint pour sa vie et pour celle de l'enfant qu'elle porte. Mais elle se ressaisit bientôt, coupe une mèche de cheveux qui accompagnera le duc dans la tombe. Quelques jours plus tard, elle quitte le Palais de l'Elysée pour s'installer aux Tuileries : dans cette Cour, où règne une étiquette très stricte, elle ne s'entend guère avec la famille de son mari, et notamment avec la duchesse d'Angoulême. Elle accouche bientôt d'un fils, Henri d'Artois, futur comte de Chambord. L'enfant est surnommé "l'enfant du miracle".

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    Napoléon III :
    de la République à l'Empire

    Premier président de la République élu au suffrage universel, en 1848, Louis-Napoléon Bonaparte renoue bientôt avec la tradition familiale. Trois ans après les élections, le 2 décembre 1851, le prince-président tente un coup d'Etat et devient l'Empereur Napoléon III.

    Le prince-président

    Louis-Napoléon Bonaparte
    Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République

    Une fois élu président, Louis-Napoléon Bonaparte s'installe au Palais de l'Elysée. L'Assemblée n'a pas choisi les Tuileries comme résidence présidentielle, afin de ne pas donner des idées de grandeur et d'Empire au neveu de Napoléon Ier. Le président s'installe dans un hôtel particulier un peu délabré, qu'il réaménage bientôt à son goût et à la mode londonienne, où il a passé ses années d'exil. L'Elysée est agrandi, remeublé et on y organise bientôt de somptueuses réceptions, où il n'est pas rare de rencontrer Hugo, Lamartine, Musset ou encore Delacroix. Louis-Napoléon Bonaparte a été élu pour 4 ans : fin 1851, il redoute de perdre le pouvoir. Pour lui, une seule issue : le coup d'Etat. Le 1er décembre 1848, à la suite d'une réception organisée en l'honneur du préfet Haussman, il réunit son demi-frère, le duc de Morny, et les autres conjurés dans le salon d'argent. Dans la nuit, soit 47 ans jour pour jour après le sacre de Napoléon Ier et 46 ans après la bataille d'Austerlitz, un décret dissout l'Assemblée nationale et rétablit le suffrage universel qui a été aboli deux ans auparavant. Quelques soulèvements sont réprimés, mais dans l'ensemble le coup d'Etat se déroule dans le calme. En janvier 1852, une nouvelle constitution étend le mandat du président à 10 ans.

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    Le dernier Empereur

    La suite sur le Palais de l'Elysée

    En 1852, Louis-Napoléon Bonaparte devient Napoléon III : le premier président de la République française devient le dernier Empereur de la France. Célibataire, sans héritier légitime, il désire donner une Impératrice au pays. Mais les grandes Cours d'Europe sont frileuses : qui donnerait sa fille au neveu de l'ennemi d'hier ? Napoléon III finit par choisir, contrairement à l'habitude des mariages arrangés, une femme qu'il admire et courtise depuis quelques temps déjà, la belle Eugénie de Montijo qui lui a bien signifié qu'il lui faudrait "passer par la chapelle" pour entrer dans sa chambre. Un vrai mariage d'amour. C'est dans le palais de l'Elysée que la belle passa sa dernière nuit de jeune fille avant d'être sacrée Impératrice des Français.

    Un passage secret sous l'Elysée


    Sous le Second Empire, l'Elysée est entièrement restauré : on reconstruit les ailes latérales, on place des portraits des grands souverains européens (Pie IX, la Reine Victoria, François-Joseph) dans le salon de l'Est, on bâtit une nouvelle salle à manger dans le prolongement du Salon Murat... Mais l'Empereur ne s'arrête pas là : il fait bâtir un entrée triomphale devant le Palais (que les hôtes du Président de la République empruntent encore aujourd'hui) et surtout... un souterrain secret qui relie la sacristie de la chapelle du palais à l'un des hôtels bordant la rue (le n°18). Ce dernier est loué à Louise de Mercy-Argenteau, ravissante personne et maîtresse de Napoléon III. La vie monarchique de l'Elysée s'achève avec le départ précipité de Napoléon III en 1871. Les présidents de la République, qui l'occuperont bientôt, sauront à leur tour faire de l'Elysée plus qu'un simple lieu de pouvoir.

    Fin 

     

     

     

     

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  • Louis-Napoléon Bonaparte
     
    Portrait officiel de Louis-Napoléon Bonaparte en tant que président de la RépubliquePhoto © DR
     

    On a surtout retenu de Louis-Napoléon Bonaparte son règne sous le nom de Napoléon III. Mais il a également été président de la République de 1848 à 1851. Elu "prince-président" le 11 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte jure de "rester fidèle à la République démocratique". On le sait, il ne tiendra guère cette promesse puisque le Second Empire débutera exactement trois ans plus tard. Il ne tiendra pas davantage son serment de fidélité à Eugénie de Montijo, dont il était pourtant très amoureux.

     

    Un homme à femmes assagi par le mariage ?


    Louis-Napoléon Bonaparte était un amoureux des femmes. Au début de son règne, l'homme est célibataire mais cela ne l'empêche pas d'accumuler les conquêtes. Pendant son règne, il a même un secrétaire chargé de s'occuper de ses maîtresses, le comte Felix Bacciochi. En 1852, cependant, celui qui est empereur depuis seulement un an s'éprend d'une jeune femme, la belle Eugénie de Montijo. Cette dernière lui fait comprendre que pour trouver le chemin de son cœur et de sa chambre, il lui faudra "passer par la chapelle". Louis-Napoléon obtempère et épouse la belle en janvier 1853. Cependant, cela ne l'empêche pas de continuer à avoir des maîtresses. Parmi ses conquêtes, on compte notamment Miss Harriet Howard, qui finança sa campagne présidentielle en 1848, Armance Depuille, Pascalie Corbière, la nourrice de ses enfants naturels, Virginia Oldoini, Comtesse de Castiglione et célèbre courtisane italienne de l'époque...

    Le passage secret de l'Elysée

    Mais les maîtresses n'ont pas droit à l'entrée principale de l'Elysée. Le président, qui était loin d'être un modèle de fidélité, prenait ses précautions pour rencontrer ses maîtresses à l'insu du personnel du palais, et surtout l'une d'entre elle, la délicieuse Louise de Mercy-Argenteau. Pour voir tranquillement sa belle, il fait construire un souterrain reliant la sacristie de la chapelle du palais au 18 rue de l'Elysée, charmant hôtel à l'anglaise où habite sa maîtresse.

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    Félix Faure
     
    Portrait officiel de Félix FaurePhoto © DR
     

    Qu'a-t-on retenu de Félix Faure ? Pas grand chose... Aujourd'hui, restent à celui qui fut président de la République de 1895 à 1899 une belle avenue à Paris, une station de métro et surtout une savoureuse anecdote sur les circonstances de sa mort...

    "Il a voulu vivre César"

    Et pourtant, comme l'a dit Clemenceau, "Il a voulu vivre César" et aurait aimé marquer son temps. Mais c'est surtout par son amour du faste qu'il s'est fait remarquer. Tout le monde a oublié que le président s'était timidement prononcé comme anti-dreyfusard et que son gouvernement avait dû faire face à la déroute de Fachoda. Il faut avouer que dans l'ensemble, le président était loin de la politique : l'homme était surtout inquiet de son apparence et de sa mise, et était réduit à une fonction de représentation, dont il s'accomodait fort bien. Pour le "Président Soleil", ainsi qu'il était surnommé par certains de ses contemporains, rien n'était trop beau : redingote, haut de forme, habit à toute heure, mais aussi calèche à six chevaux, précédée et suivie de pelotons de cuirassiers. Quant à son épouse, Berthe Faure, elle n'était guère autorisée à suivre son mari dans ses somptueuses parades : Félix Faure l'obligeait à marcher vingt pas derrière lui lorsqu'elle l'accompagnait dans ses déplacements.

    "... et il est mort Pompée"

    Mais c'est surtout la mort heureuse de Félix Faure qui est restée dans les annales. Le 16 février 1899, les collaborateurs de Félix Faure entendent des cris venant du "salon bleu". Ils accourent et trouvent le président suffoquant, les mains crispées sur la chevelure en désordre d'une demi-mondaine, Marguerite Steinheil. Cette dernière, à demi dévêtue, appelle à l'aide : il faut la libérer et on est finalement obliger de lui couper les cheveux. La jeune femme se rhabille à une vitesse telle qu'elle oublie son corset à l'Elysée. L'anecdote est connue : "Le président a-t-il encore sa connaissance ?" demande le curé venu lui porter l'extrême-onction. "Non, monsieur l'abbé, elle est partie par une porte dérobée", lui répond-on. Le Président meurt quelques heures plus tard, d'une congestion cérébrale. L'affaire défraie la chronique et donne lieu à des plaisanteries plus plaisantes les unes que les autres, et alimente les textes des chansonniers. C'est de là, bien sûr, que Clemenceau tira sa fameuse répartie "Il a voulu vivre César et il est mort Pompée". La belle, quant à elle, gagna comme surnom celui de "pompe funèbre".

     

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    Emile Loubet
     
    Emile Loubet, président de la République de 1899 à 1906Photo © DR
     

    Fils d'un paysan de la Drôme, issu de la petite bourgeoisie, Emile Loubet commence sa carrière politique en 1870, date à laquelle il est élu maire de Montélimar. Suit un mandat de député, puis de sénateur. En 1896, il devient président du Sénat. Candidat des modérés, soutenu par Clemenceau et ses amis, il est élu Président de la République en 1899. Son septennat a été marqué par la crise Panama, l'Affaire Dreyfus mais aussi, on le sait moins, par la personnalité de sa femme...

    "Et ce grand garçon... ?"

    Emile Loubet s'est marié jeune et il n'a guère associé son épouse à sa vie publique d'homme politique. Cette dernière est une spécialiste des maladresses : mal habillée, peu diplomatique, elle scandalise régulièrement le chef du protocole. Ainsi, lorsqu'elle demande au roi d'Angleterre Edouard VII à propos de son fils, héritier de la couronne et futur George V : "Et ce grand garçon, qu'allez-vous en faire plus tard ?"...

    Dégoûté de la politique

    La fin du mandat d'Emile Loubet a été assez difficile, notamment en raison de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui est loin de faire l'unanimité. La France doit rompre ses relations avec le Saint-Siège, au grand dam du Président qui ne voit pas d'un bon œil la politique anticléricale d'Emile Combes, le président du Conseil. Loubet quitte l'Elysée en 1906, désabusé et meurtri par les critiques. "Je ne serai ni sénateur, ni député, ni même conseiller municipal. Rien, rien, absolument rien".

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    Gaston Doumergue
     
    Gaston Doumergue, premier président à s'être marié pendant son mandat Photo © DR
     

    Elu en juin 1924 président de la République (1924-1931), Gaston Doumergue est le premier célibataire à être nommé à cette fonction. Très populaire, celui que l'on a affectueusement surnommé "Gastounet" se fait surtout remarqué par les économies qu'il impose à la présidence, qui menait jusque-là un train de vie... princier.

    Le palais n'est plus ce qu'il était

    Gaston Doumergue a avant tout des fonctions de représentation : c'est Raymond Poincaré, président du Conseil de 1926 à 1929, qui a les responsabilités politiques. Mais dans les années 1920, l'heure n'est plus aux fastes d'antan : plus de postillons, piqueurs et valets d'écurie à chaque sortie présidentielle... Désormais, la présidence doit se contenter de cinq véhicules simples et d'une voiture d'apparat.

    Une union très privée

    Gaston Doumergue s'est aussi fait remarquer dans l'histoire de l'Elysée comme le premier (et pour l'instant, le seul...) président à s'être marié pendant son mandat. Il faut avouer qu'il était temps : en 1931, date à laquelle il choisit de se marier, il a tout de même 68 ans. Le 1er juin, exactement 12 jours avant la fin de son mandat, il épouse la veuve Jeanne Marie Josephine Gaussal dans le palais présidentiel : la maire du VIIIe arrondissement, M. Gaston Drucker, les unit en présence de deux commandants de la Légion d'Honneur. Mme Gaussal est riche, a une cinquantaine d'années, est brune, vient du Midi, où les jeunes mariés ont d'ailleurs décidé de passer leur lune de miel. Elle est également l'amour d'enfance du président. La presse ne parle guère de cet événement : à l'époque, on considère que la vie privée du président de la République ne concerne personne d'autre que lui-même. Ainsi, quand sortant de la cérémonie, le président et sa jeune épouse se retrouvent face au personnel de l'Elysée, les bras pleins de fleurs, ils sont extrêmement étonnés et demandent comment la nouvelle s'est propagée. "C'est l'Ambassade d'Angleterre qui nous a prévenus." Déjà à l'époque, les Anglais s'intéressaient de près à leurs célébrités... et même aux nôtres !

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    Elysée :
    des dessous "chic et choc"

    Vie privée des présidents : Napoléon III -Félix Faure- Emile Loubet -Gaston Doumergue

    L'Elysée est aujourd'hui le symbole de la République. Mais saviez-vous que ce bâtiment a eu plusieurs vies ? Mme de Pompadour, Napoléon, Murat... Découvrez l'Histoire de cet ancien hôtel particulier à travers les petites histoires de ses occupants.

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    La Palais de l'Elysée a été construit au début du XVIIIe siècle. Le bâtiment, qui s'appelait alors l'Hôtel d'Evreux, était la résidence
    d'Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Evreux et courtisan prêt à toutes les manœuvres pour s'assurer un train de vie luxueux.

                                           Une boutade du Régent                                              

     Vie privée des présidents : Napoléon III -Félix Faure- Emile Loubet -Gaston Doumergue

    En 1715, le comte d'Evreux demande au régent Philippe d'Orléans de lui attribuer la capitainerie des chasses de Monceaux. Le régent, qui aime se moquer de sa cour de courtisans désargentés, lui répond :"J'y consens Monsieur et vous en porterai le brevet dans votre hôtel." Le comte d'Evreux, qui n'a guère de demeure digne de ce nom, relève le défi : après avoir vendu l'un de ses fiefs, il acquiert un terrain d'une dizaine d'hectares au niveau de l'actuel faubourg Saint-Honoré. Il achète le terrain à l'architecte Armand-Claude Mollet, qui conçoit également le bâtiment. Deux ans plus tard, en 1720, l'hôtel d'Evreux est terminé : le Régent, comme il l'a promis apporte le brevet au comte d'Evreux, y rajoutant 140 toises (530 m²) de terrain pour le remercier d'avoir relevé le défi.

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    Prêt à tout

    Plan de l'hôtel d'Evreux par Pierre Convers
    © Timées-Editions

    Pour s'assurer le train de vie qu'il espère, le comte d'Evreux se mésallie en épousant la fille du financier Antoine Crozat. Celle-ci n'a que 12 ans (Evreux en a 32) mais lui apporte une dot de 15 000 livres.En 1720, le jour du bal inaugurant l'Hôtel d'Evreux, à l'issue des festivités, le comte congédie sa jeune épouse. La séparation est prononcée très rapidement. Dès lors, il peut tranquillement mener une vie de célibataire fortuné.

     

    Un édifice somptueux

    L'architecte Armand Claude-Mollet élève un bâtiment entre cour (côté rue) et jardin (Champs Elysées). L'hôtel constitue l'un des meilleurs exemples de l'architecture classique : un vestibule dans l'axe de la Cour d'Honneur, un Appartement de Parade avec en son milieu un Grand Salon ouvert sur le jardin, un corps central à trois degrés et deux ailes de part et d'autre en simple rez-de-chaussée. La vaste Cour d'Honneur est bordée de deux murs à arcades et s'ouvre sur un portail monumental à quatre colonnes ioniques. Les décors intérieurs de style "régence" sont l'œuvre de Michel Ange, d'après Hardouin Mansart et sont caractérisés par des boiseries somptueuses.

    ********************

    Mme de Pompadour,
    favorite du roi

    A la mort du comte d'Evreux en 1753, Jeanne-Antoinette Poisson, récemment faite Madame de Pompadour, rachète l'hôtel. L'ancienne favorite toute puissante de Louis XV s'y livre à de nombreux travaux de transformation.

    Des travaux aux frais du royaume

    Madame de Pompadour
    Madame de Pompadour

    Présentée à Louis XV en 1745, Jeanne-Antoinette Poisson devient rapidement sa maîtresse. Ayant obtenu le marquisat de Pompadour, elle mène un grand train de vie, aménageant de nombreuses résidences, parmi lesquelles l'Hôtel d'Evreux qu'elle acquiert en 1753. "Mon plaisir n'est pas de contempler l'or de mes coffres, mais de le répandre" : telle est sa devise. Les travaux sont en réalité réalisés aux frais du royaume : la favorite ne cesse de tourmenter le roi pour obtenir ce qu'elle désire. Lassurance, son architecte favori, est chargé de modifier la Chambre de Parade et le premier étage tandis que le jardin est agrémenté de portiques, charmilles, cascades et d'un labyrinthe et d'une grotte dorée.

    Une bergère au palais

    A cette période, la mode est au retour à la nature (influence des théories de Rousseau) et à un cadre champêtre. La marquise aime jouer les bergères dans son hôtel parisien : dans les jardins, paît un troupeau de moutons dont les cornes ont été dorées et qui portent un ruban autour du cou. Un jour, Madame de Pompadour a la fantaisie de les mener jusqu'à son boudoir. Les bêtes, effrayées de se retrouver aussi nombreuses dans cet espace inhabituel, saccagent les lieux.

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  • Grand Zimbabwe

    Une mystérieuse cité bantoue

    Les ruines monumentales de Grand Zimbabwe, révélatrices d’une civilisation élaborée au coeur de l'Afrique australe, ont fasciné et intrigué les Européens qui les ont découvertes.

    Doutant d'avoir affaire à une civilisation proprement africaine, ils ont longtemps cru qu'il s'agissait des ruines du royaume de la Reine de Saba ou des mines du roi Salomon, mentionnées par la Bible...

    Béatrice Roman-Amat
    Victime de préjugés

    Le 5 septembre 1871, l'explorateur allemand Karl Mauch découvre en plein coeur de l'Afrique australe une vaste enceinte en pierre et des murailles et tourelles en ruines.

    Étendues sur environ 7 km2, les ruines de la cité de Grand Zimbabwe se déploient entre les fleuves Zambèze et Limpopo, dans une zone de savanes, sur un haut plateau granitique, en Afrique australe.

    Elles comportent d'imposants remparts de granit et de nombreuses constructions en pierres taillées, assemblées sans mortier. Des statues de forme phallique ou représentant des oiseaux laissent deviner l'habileté des artistes de ce royaume médiéval d'Afrique australe. Ce site constitue un témoignage unique de la culture bantoue au Moyen-Âge.

    Les ruines de Grand Zimbabwe, DR

    Or et ivoire locaux, perles et soie orientales

    Karl Mauch, imprégné des préjugés européens de la fin du XIXe siècle, veut voir dans ces vestiges une cité évoquée dans la Bible comme étant celle de la reine de Saba (Ophir). Il faudra du temps aux chercheurs pour qu'ils admettent leur origine proprement africaine...

    C'est à la civilisation bantoue des Shona que l'on doit les ruines de Grand Zimbabwe. Zimbabwe signifierait «cour du roi» en shona.

    La ville connaît son apogée entre le XIe et le XVe siècle, peu après la migration despopulations bantoues vers le sud. Sa population pouvait atteindre 10.000 à 20.000 habitants. Elle commerce avec l'Extrême-Orient par l'intermédiaire des ports arabo-swahili de la côte orientale de l'Afrique. Les importants gisements d'or qui entourent la ville, mais également l'ivoire, fournissent des monnaies d'échange pour commercer avec les Arabes installés dans les ports de Kiloa ou Sofala.

    Les fouilles archéologiques ont mis à jour des perles en provenances d'Orient, des objets en cuivre et des bijoux en or. Elles donnent à penser que les souverains de Grand Zimbabwe étaient amateurs de perles de verre indiennes et de soieries chinoises.

    Le royaume de Grand Zimbabwe s'étend sur des territoires appartenant aujourd'hui à quatre États différents : le Zimbabwe, la Zambie, le Mozambique et le Malawi, et l'on peut penser qu'il incluait d'autres villes similaires.

    De Grand Zimbabwe à Monomotapa

    Quand les Portugais prennent pied sur la côte africaine de l'océan Indien, au XVIe siècle, Grand Zimbabwe est déjà entré en décadence, au bénéfice du royaume voisin du Monomotapa.

    Au milieu du XVe siècle, le Monomotapa en vient à s'étendre sur les États actuels du Zimbabwe et du sud du Mozambique. Grand Zimbabwe tombe peu à peu dans l'oubli. Le cœur politique et commercial de la région se déplace vers le sud et l'ouest.

    En peu de temps, les Portugais s'approprient l'exploitation des mines d'or et le commerce de la région, tout en tentant de christianiser les habitants. À la fin du XVIIe siècle, ils sont toutefois expulsés par le Changamire, souverain de régions du sud qui ont fait sécession contre le Monomotapa.

    Patrimoine menacé

    Suite à la redécouverte de Karl Mauch, les ruines de Grand Zimbabwe sont en partie saccagées, du fait de la recherche frénétique d'or par les Blancs, parfois sous couvert de fouilles archéologiques. Elles sont aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco.

    En 1980, lorsque la majorité noire de l'ancienne colonie britannique de Rhodésie du sud prend le pouvoir à Salibusry (aujourd'hui Harare), le pays abandonne son nom, formé à partir de celui du Britannique Cecil John Rhodes, pour prendre celui de Zimbabwe, en souvenir de Grand Zimbabwe.

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  • Nos ancêtres les gaulois

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    Nous vivons une époque où tout semble être remis en question et nos origines sont foulées du pied.

    Le moment n’est il pas venu de faire le point sur ce que nos ancêtres nous ont laissé en héritage ?

     

    Nomades et de culture orale, les Gaulois ont longtemps été méconnus ou méprisés. Pourtant, les récentes découvertes archéologiques et les sources antiques mettent en lumière une brillante civilisation, loin des archétypes barbares ou romanesques des vieux livres d’école.

    Nous leur devons entre autres :

    La cervoise et son tonneau

    Le savon lustrant

    .La moissonneuse des champs

    Le pantalon

    La cotte de maille

     © Lionel ROY ER - Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César

    Nomades et de culture orale, les Gaulois ont longtemps été méconnus ou méprisés. Pourtant, les récentes découvertes archéologiques et les sources antiques mettent en lumière une brillante civilisation, loin des archétypes barbares ou romanesques des vieux livres d'école. L'occasion de redécouvrir nos supposés ancêtres.

    Les Gaulois, descendants des Celtes

    ce sont les romains qui ont laissé le plus de traces des gaulois.

     

    © Erica Guilane-Nachez - Fotolia.com

    Ce sont les Romains qui ont laissé le plus de traces des Gaulois.

    Aucun témoignage écrit direct des Celtes et des Gaulois n'a été retrouvé. C'est sous la plume des Grecs puis des Romains que la "Gaule" fait son apparition. Ce sont eux en effet qui utilisent les premiers le terme "Gallia" pour désigner un territoire à conquérir, compris entre les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Pourtant, cette entité géographique ne recouvre alors aucune unité politique : ses habitants appartiennent à la grande communauté des Celtes, un peuple originaire d'Europe centrale, étendu sur tout le continent européen, des îles Britanniques au détroit du Bosphore. Sur ce territoire "gaulois" vivent par ailleurs plus de 60 communautés aux mœurs et chefs bien distincts, qui s'affrontent régulièrement.

    Il est donc utile de garder à l'esprit que l'essentiel des écrits sur les Gaulois qui nous sont parvenus ont été écrits par ceux qui les ont vaincu. Dans "La Guerre des Gaules" de Jules César, l'un des ouvrages jugés comme références pour retracer l'histoire des Gaulois, l'empereur romain décrit un territoire homogène sur lequel un peuple uni vit selon des règles unifiées. Une vision foncièrement inexacte, qui forgera pendant longtemps dans l'inconscient collectif une représentation faussée de la civilisation gauloise.

    Les Gaules

    Sur le territoire décrit, les Romains distinguent quatre régions :
    - La partie méditerranéenne, dite "la Province",
    - L'Aquitaine près des Pyrénées,
    - La "Gaule celtique" au centre,
    - La "Gaule Belgique" au nord-est.
    Mais les Gaulois, eux, n'ont pas la conception d'un pays qui leur est propre, doté de frontières et de capitales. Semi-nomades, leur notion de territoire est avant tout celle d'un espace vital : ils se déplacent en fonction de leurs besoins. Avec le temps, leurs migrations deviennent de moins en moins fréquentes, mais l'habitat reste dispersé, avec de rares villages (les premiers apparaissent au IIe siècle avant J.-C.) et quelques ébauches de fortifications, dit oppidum.

     

    La tribu gauloise

    Nos ancêtres les gaulois

    Jusqu'à la conquête romaine, les Gaulois repoussent toute forme d'autorité unique. L'entité de base est la tribu, un ensemble de familles issues d'une origine commune, souvent très ancienne, regroupant quelques dizaines ou des milliers d'individus. Ces tribus s'organisent à partir d'assemblées politiques dans lesquelles chaque individu intervient en fonction de son statut social. Les sociétés gauloises sont néanmoins complexes et hiérarchisées, notamment sur le principe de la "clientèle". Les règles sociales imposaient que certains individus de position sociale modeste se mettent sous les ordres et la protection de personnes d'influence. Celles-ci leur assuraient sécurité et aide matérielle en échanges de services. Ce lien social se transmettait généralement de générations en générations.La société gauloise est en réalité bien différente de celle imaginée et représentée dans les livres scolaires du XIXe et du début du XXe siècle. Loin d'être composée d'hommes barbares et de guerriers, la civilisation gauloise était brillante, au carrefour de différentes cultures.

    Les hommes libres

    - Les druides : ils président les affaires religieuses mais cumulent aussi les fonctions de savant, d'éducateur, d'homme de justice et de législateur. Cette charge est héréditaire mais nécessite de surcroît un long apprentissage.
    - Les guerriers ou l'aristocratie guerrière : l'accession au statut de guerrier est également héréditaire mais suppose surtout la capacité d'acquérir un équipement onéreux. "Une grande épée suspendue au côté droit, un bouclier allongé de grandes dimensions, de longues piques et une sorte de javelot qui va plus loin que la flèche" écrit Plutarque. Les travaux archéologiques ont permis de dresser un portrait un peu plus précis du guerrier gaulois. Loin d'être un bagarreur indiscipliné, il était en réalité un combattant redouté pour sa technique, qui impressionnait par le raffinement de son équipement.

    La guerre chez les Gaulois n'est pas anodine. Une dimension religieuse entoure vraisemblablement les combats entre tribus et peuples ennemis, ce qui confère au guerrier une dimension sacrée.
    - Les plébéiens : paysans ou artisans, ils n'appartiennent à aucune famille de renom et ont un pouvoir politique limité. Le fait de payer des impôts les autorise à participer aux assemblées populaires, mais sans réellement peser dans les décisions. Par le système de la "clientèle", ils peuvent également vendre leur suffrage en échange de biens convoités et acquérir la protection des Gaulois de position sociale plus importante.

    Les "esclaves" au temps des Gaulois 

    Une forme de vassalité règne déjà chez les Gaulois. Les esclaves, dont le statut se transmet de père en fils, n'ont aucun poids politique mais jouent un rôle économique déterminant, en travaillant dans les champs, à l'entretien des biens de leur maître. Il peut aussi s'agir de prisonniers de guerre, précieuse monnaie d'échange dans les combats.

     

    La maison gauloise

    le statut de la femme gauloise reste un mystère aujourd'hui. Le statut de la femme gauloise reste un mystère aujourd'hui. © Erica Guilane-Nachez - Fotolia.comLes notions de vie privée et d'indépendance sont importantes pour les Gaulois. Ils ne vivent d'ailleurs pas en clan, mais autour d'une cellule familiale assez réduite.Pourtant, la maison ne revêt pas le caractère sacré qu'elle a pour les Grecs ou les Romains.Elle permet uniquement de se reposer, de se protéger des intempéries, mais ce n'est pas un lieu de convivialité : les grands repas se prennent généralement à l'extérieur. De forme conique et recouverte de chaume, la maison se compose généralement d'une pièce unique et d'un mobilier limité aux banquettes de couchage et aux éléments de stockage.

    Les travaux archéologiques ont permis d'établir que les Gaulois n'habitaient pas du tout dans de petits villages perdus au milieu de la forêt. Ce sont autour de grandes fermes que s'installent les familles gauloises.

    La médecine des druides 

    Les Gaulois portent une grande attention à leur apparence et à la propreté du corps. On leur prête d'ailleurs l'invention du savon. A base de plantes, la médecine est d'abord pratiquée par des marginaux, des sorciers, puis par les druides. En tant que civilisation guerrière, les Gaulois ont également recours à la chirurgie à l'aide de scalpels, de lancettes et autres instruments.

    L'école au temps des Gaulois

    L'école est réservée aux classes privilégiées, qui bénéficient d'un enseignement de qualité. Comme dans la Grèce pré-socratique, les enfants écoutent les discussions de leurs aînés et y apprennent l'art oratoire, la rhétorique, mais aussi bien d'autres matières, car l'enseignement vise un savoir universel et se poursuit généralement jusqu'à l'âge de 20 ans.

    Le couple gaulois

    Bien que sous l'autorité morale de leur mari, les femmes jouissent d'une relative indépendance, en tout cas financière, puisque les biens du couple sont mutualisés. Elles participent en outre aux assemblées populaires, peuvent être choisies comme arbitre dans des conflits et se faire honorer, pour les plus riches, comme des hommes. En matière de sexualité, les Gaulois semblaient également tolérants. Aucune source ne laisse en effet supposer l'existence de délits sexuels. Rien ne prouve par exemple que l'adultère ait été puni et les relations amoureuses entre hommes était chose admise par la communauté, au moins entre guerriers, d'après des écrits d'auteurs classiques comme Athenaeus ou Diodore de Sicile.

    Des loisirs rassembleurs

    Le loisir individuel n'a pas de sens pour les Gaulois, mais leur vie est ponctuée de grands rassemblements populaires, foires, fêtes religieuses ou rencontres politiques. Ces réunions sont égayées de spectacles, du chant des bardes et d'affrontements en duel ou en joute verbale, afin de se voir attribuer la place d'honneur au banquet.
    - Les banquets : s'il est un poncif non usurpé sur les Gaulois, c'est bien leur goût des banquets accompagnant tous les grands moments de la vie sociale. Son organisation est très codifiée : la place que chacun y occupe respecte scrupuleusement la hiérarchie sociale. L'ivresse y est fréquente et parfois associée à l'usage de plantes hallucinogènes, aux vertus divinatoires et religieuses.
    - La chasse, très prisée, est réservée aux riches car elle exige un équipement onéreux, comme les chevaux, les chiens et les armes (principalement un javelot muni d'un fer). Initiatique, elle permet aussi de former les jeunes à l'art de la guerre.

     

    De quoi vivaient les Gaulois ?

     Les Gaulois, un peuple de pilleurs ?
    les gaulois, un peuple de pilleurs ?

    Les Gaulois ne conçoivent pas l'économie comme une administration collective des biens mais plutôt comme la gestion des ressources privées, fournies en grande partie par des butins de guerre.

    A la recherche de butins

    Les expéditions guerrières des Gaulois répondent à une nécessité économique plus qu'à une volonté expansionniste : leur production agricole et artisanale n'est pas toujours suffisante pour générer des surplus, échanger des produits et obtenir ce qui leur manque. C'est donc par la force qu'ils se procurent ces biens, des terres et des esclaves. A partir du Ve siècle av. J.-C., se développe aussi un système de mercenariat : certains Gaulois s'engagent comme soldat pour des peuples étrangers, en échange de denrées convoitées. Une agriculture développée

    Les Gaulois sont parvenus à développer l'une des plus riches agricultures du pourtour méditerranéen, notamment grâce à un climat favorable, à la mise au point d'engrais, d'outils et d'attelages permettant de labourer des terres lourdes. Pourtant, cette activité n'est pas valorisée au sein de la société gauloise. Les propriétaires n'exploitent d'ailleurs pas directement leurs terres, qu'ils préfèrent mettre en fermage. En revanche, ils accordent une grande importance à l'élevage, la taille et la beauté de leur troupeau étant un signe de richesse.

    L'omniprésence de l'artisanat

    La production artisanale occupe une place importante dans la société gauloise, notamment pour pallier une offre trop restreinte de produits importés. Les Gaulois excellent ainsi dans la production d'outils en fer et dans l'orfèvrerie, témoignant d'une excellente connaissance des minerais et du travail d'extraction. L'or est particulièrement prisé, au point que les Romains ont évoqué la Gaule comme le "pays où l'or foisonne". En réalité, l'extraction de l'or dans les mines d'or obéit à des pratiques extrêmement élaborées et nécessite des techniques innovantes, que les Gaulois utiliseront pendant des décennies. Le travail du bois est également développé, la tonnellerie notamment, mais cette large production n'a pas résisté au temps. Leurs poteries, surtout l'émail de couleur rouge, sont alors réputées dans tout le bassin méditerranéen.

    Du commerce avec les Romains 

    Les Gaulois ne sont pas aussi commerçants que les Romains et préfèrent jusqu'au IIIe siècle avant J.C. produire par eux-mêmes ou piller leurs voisins.Néanmoins, ils pratiquent une forme de commerce en prélevant des droits de passage sur les marchandises qui transitent sur leur territoire.Avant le IIIe siècle av. J.-C, les Gaulois commencent à troquer des produits, qui restent peu diversifiés : ils achètent du vin, mais aussi des chevaux, de la vaisselle ou des bijoux. En échange, ils revendent des esclaves, une partie des produit de leur élevage ou leurs services de mercenaire.

    Les pièces de monnaie gauloises n'apparaissent que tardivement, au IIIe siècle av. J.-C. Elles se généralisent dans le courant du IIe siècle avant J.C. Les monnaies d'or, de bronze et de cuivre sont différentes d'un peuple à l'autre, mais certaines sont alignées sur le denier des romains, pour que les pièces pèsent le même poids. Une preuve qu'à cette époque, les échanges commerciaux avec les Romains ne sont pas rares, notamment sur le pourtour méditerranéen. Les Gaulois achètent notamment du vin, énormément de vin, car ils n'en produisent pas eux-mêmes. Les Romains achètent eux aux Gaulois entre autres du sel, du métal et des esclaves. Ces liens commerciaux, de plus en plus denses au cours du temps, participent à la dépendance de certaines élites gauloises vis-à-vis du marché romain.

     

    Quelle langue parlaient les Gaulois ?

    l'art gaulois était avant tout un art de l'objet.

    L'art gaulois était avant tout un art de l'objet.© Erica Guilane-Nachez - Fotolia.com

    Les Gaulois communiquaient dans une langue celtique, présentant des différences de vocabulaire et de prononciation selon les régions, mais compréhensible par tous les habitants de la Gaule.Cette langue n'a pas été uniformisée par des lois, ni codifiée par écrit.Nous ne disposons donc pas aujourd'hui de textes rédigés par les Gaulois eux-mêmes, et seules les sources grecques ou romaines nous renseignent sur le "parler" gaulois.

    Existait-il une littérature au temps des Gaulois ?

    La littérature gauloise fut uniquement orale, transmise lors de joutes et cérémonies collectives par les druides et les bardes. Il existait donc en Gaule une véritable rhétorique et une littérature verbale qui s'apprenait dans les écoles. Ces récits riches en formules, images et poésie pouvaient avoir une valeur sacrée ou une fonction épique, en exaltant les exploits des guerriers.

    Peut-on parler d'un art gaulois ?

    Longtemps, l'art gaulois a été méconnu ou méprisé, car il ne répondait pas aux critères esthétiques gréco-romains. Les Gaulois ne cherchaient pas, en effet, à représenter la réalité, encore moins à la magnifier.L'art celtique est non figuratif : ses motifs abstraits, stylisés, symboliques sont faits de courbes et d'infinis entrelacements conçus comme un langage sacré rapprochant les hommes du divin.

    Les Gaulois exerçaient donc leur art sur des supports portatifs, que ce peuple de semi-nomades pouvait emporter partout avec lui : armement (casques, poignards), bijoux (gros colliers, bracelets, pendentifs, boucles de ceinture) ou objets de la vie quotidienne (rasoirs, miroirs...).
    Les sources grecques ou romaines notent aussi la grande place faite à la musique dans la société gauloise. Religieuse ou militaire, elle accompagnait tous les rassemblements populaires.

    Les Gaulois avaient-ils des pratiques scientifiques ?

    Les Gaulois ont démontré un intérêt notoire pour le calcul, la géométrie ou l'astrologie, mais les connaissances scientifiques étaient le domaine réservé des druides. Les rares traces d'écriture gauloise révèlent aussi une vraie passion pour les nombres, qui s'exerça d'abord dans la comptabilité(recensement des populations, gestion financière, etc.). Des calendriers d'une grande complexité étaient également établis grâce à une pratique poussée de l'astronomie, qui permettait également de déterminer les lieux propices au culte

     La cervoise et son tonneau

    Nos ancêtres les gaulois

    Dérivé du latin "cervisia", la cervoise est un vin d'orge gaulois, un ancêtre de la bière, partie intégrante de l'alimentation gauloise.Sa popularité s'explique en partie par des raisons sanitaires car elle pouvait présenter moins de risque que l'eau. Pour remplacer les amphores en terre et garantir la conservation et le transport du vin, les Gaulois auraient inventé les tonneaux en bois.

    Le savon lustrant

    Ce produit de nettoyage était fabriqué à partir de cendres et de suif. Mais s'ils l'ont inventé, les Gaulois sont avant tout connus pour avoir exploité les vertus hygiéniques du savon pour lustrer leur longue chevelure.

    La moissonneuse des champs

    Alors que les Romains se servaient d'une faucille, les Gaulois utilisaient la moissonneuse pour leurs travaux des champs. L'ancêtre des machines agricoles était en fait une grande caisse à roues dentelées. Elle était tractée dans les champs par un bœuf, les épis arrachés tombant dans la caisse.

    Le pantalon

    Les Gaulois furent les premiers à adopter cette tenue appelée "braies". La principale partie de ce costume, le pantalon, était large et flottant, à plis pour certaines tribus gauloises, étroit et collant chez d'autres. Il descendait en général jusqu'à la cheville, où il était attaché.

    La cotte de maille

    Les Gaulois maîtrisaient la technique compliquée d'extraction du fer. Avec le fer, ils fabriquaient des clous, fibules, couteaux, ciseaux, haches et casques.Ils auraient inventé la cotte de maille des cavaliers, probablement au IIIe siècle av. J.-C.

     

    Plus que la cueillette du gui

    robe blanche et coupe du gui... les druides étaient probablement très différentsRobe blanche et coupe du gui... Les druides étaient probablement très différents de l'image qu'on en a aujourd'hui.© Erica Guilane-Nachez - Fotolia.com

    L'image d'Epinal d'un druide, tout de blanc vêtu, coupant du gui à la serpe dans une forêt profonde a longtemps résumé la religion gauloise, pourtant plus complexe. Les découvertes archéologiques récentes ont en effet mis en lumière une religion riche en croyances et rites élaborés, structurant la vie des Gaulois.

    "Druides", "bardes" et "vates"

    Le personnel religieux gaulois n'est pas composé des seuls druides : les bardes, chargés de perpétuer la tradition orale, occupent une place tout aussi importante. Ces gardiens de la mémoire gauloise, considérés comme de véritables chantres sacrés, louent les exploits des hommes et des dieux, accompagnés d'un instrument proche de la lyre. Egalement oubliés, les "vates" sont les maîtres du sacrifice et de la divination, au cœur du culte gaulois.

    Sacrifice et divination

    Pour amadouer les dieux, on leur présente toutes sortes d'offrandes, animaux, bijoux, or, fruits, sans oublier les sacrifices humains, rares mais pratiqués. Les Gaulois s'adonnent aussi à la divination en lisant dans les songes, le vol des oiseaux mais surtout dans les nombres.

    Lieux de culte

    Ces cérémonies se déroulent dans des sanctuaires clos, sortes de temples généralement localisés sur des points élevés, éloignés des habitations mais facilement repérables. Aucune cérémonie dans les arbres donc, comme le veut la légende.

    Les fêtes religieuses

    Quatre grandes fêtes celtiques introduisent les saisons : l'Imbolc le 1er février, le Belteine le 1er mai , le Lugnasad le 1er août, le Samain le 1er novembre. Le visage des dieux Polythéistes, les Gaulois vénéraient des divinités protectrices variées mais ne les représentaient pas sous des traits humains. Il est donc difficile de les identifier, sauf en s'appuyant sur des récits romains biaisés par leurs propres croyances.Il semble en fait qu'aucun panthéon ne se soit imposé à l'ensemble des Gaulois, excepté quelques divinités comme le fameux Toutatis, ou Teutatès, dieux protecteur de la tribu. Par ailleurs, les dieux ne sont pas les mêmes selon les peuple.

    Croyances

    C'est finalement le système de croyances très élaboré des Gaulois qui les unit le mieux. Citons entre autres, la croyance en la fin du monde, en la vie éternelle et en la réincarnation des âmes (une croyance qui expliquait selon César le courage des Gaulois aux combats). L'univers est quant à lui conçu comme une sorte de construction pyramidale divisée en trois parties, abysses infernales, terre, et ciel, ce dernier apparaissant comme une voûte fragile et inquiétante sur laquelle s'appuie l'univers.

     

    LES GAULOIS : HISTOIRE ET VÉRITÉ SUR NOS "ANCÊTRES"Vercingétorix et la conquête des Gaules

    • vercingétorix déposant les armes devant césar : un mythe ? Vercingétorix déposant les armes devant César : un mythe ?
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    Vercingétorix : aristocrate et chef de guerre

    Vercingétorix est né aux environs de 82 av. J.C, à Gergovie. Son nom est en fait un titre militaire qui signifie "grand roi des guerriers". C'est un noble qui a suivi l'enseignement des druides : il est issu d'une des plus grandes et des plus puissantes familles de la tribu des Arvernes.Pour contrer l'invasion romaine, il parvient à organiser une grande coalition gauloise, dès 52 av. J.-C.
    Mais avant cette date, il est fort probable que Vercingétorix ait pu combattre aux côtés des légions romaines. En effet, depuis -120 avant J.C., le territoire arverne a signé un traité de neutralité avec Rome. Avant de combattre César, Vercingétorix aurait pu combattre pour lui, notamment pour repousser les Helvètes, et les Germains. Certains historiens estiment que Vercingétorix n'aurait pas pu devenir le grand général expérimenté et aussi célèbre dans le monde gaulois sans s'être fait un nom dans les légions romaines.

    La guerre des Gaules

    A partir du début du IIIe siècle av J.-C, les Romains étendent leur hégémonie sur le bassin occidental de la Méditerranée et commencent à conquérir la partie méridionale de la Gaule, dite transalpine. En -120, le sud de la Gaule, désormais appelée la "Province", est annexé.La conquête se poursuit peu à peu, en dépit de la résistance de certaines tribus gauloises. César envahit d'abord le nord de la Gaule puis le contours atlantique, dans le but d'assoir sa domination militaire mais aussi afin d'ouvrir de nouvelles routes commerciales.
    La plus grande insurrection est menée par Vercingétorix, qui réussit à battre les Romains à Gergovie, capitale des Arvernes, en -52. Pourquoi aurait-il décidé de combattre César ? Les historiens estiment que l'intervention de plus en plus fréquente de César dans la vie des peuples gaulois et l'ingérence des romains dans leurs décisions politiques auraient finalement convaincue Vercingétorix à prendre la tête de la rébellion.
    Le succès de Gergovie entraîne de nouvelles tribus gauloise au combat. Emmenées par Vercingétorix, chef des armées gauloises, elles pratiquent une politique de terre brûlée pour freiner les Romains et les empêcher de se ravitailler.

    La bataille finale d'Alésia

    C'est à Alésia que se joue l'ultime bataille de la guerre des Gaules. Jules César y fait construire une double fortification autour de la place-forte : une ligne de travaux défensifs et de larges fossés sont édifiés pour empêcher les assiégés de sortir. Malgré une armée de secours, Vercingétorix est contraint d'admettre sa défaite et rend les armes. Il est mené en captivité à Rome puis meurt à la prison du Tullianum, sans doute étranglé. En -51, la Gaule est donc entièrement soumise.La politique d'assimilation et d'acculturation qu'impose partout les Romains transforme petit à petit le territoire, faisant bientôt des Gaulois, des Gallo-romains. Ce sont surtout les nobles gaulois, qui disposent de poids politique à Rome et de nouveaux avantages commerciaux, qui implantent la culture romaine en Gaule.
     
     

     

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    Jeanne d'Arc était-elle une simple bergère ou la sœur du roi Charles VII ? Est-elle vraiment morte sur le bûcher ? Pas pour le journaliste Marcel Gay, auteur de "L'affaire Jeanne d'Arc".
     
    Photo © Cécile Genest, L'Internaute Magazine
     
    "Jeanne d'Arc, ce n'est rien d'autre qu'une opération de services secrets"

    Le journaliste Marcel Gay revient notamment sur une manipulation d'Etat supposée et fomentée par la couronne de France.

    *********

    Doit-on d'abord douter de l'existence même de Jeanne d'Arc ?

    Non, impossible, il existe trop de témoignages de l'époque, trop de documents incontestables et incontestés pour remettre en cause l'existence même de la Pucelle.

     

    "L'affaire" Jeanne d'Arc est-elle vraiment la plus grande "opération de diplomatie secrète" de tous les temps ?

    Cette "affaire" Jeanne d'Arc n'est rien d'autre qu'une opération de services secrets conçue par Yolande d'Anjou, la belle-mère du roi, et exécutée de main de maître par une gamine hors du commun, Jeanne. Je n'ai jamais cru aux voix et autres fadaises célestes. Je crois au contraire qu'il s'agit d'un stratagème pour sauver le royaume. Et pour bien comprendre, il faut se replonger dans ce XVe siècle marqué par la guerre de Cent ans.

     

    Doit-on aussi remettre en cause la virginité de la "pucelle" ?

    Impossible de remettre en cause la virginité de Jeanne, puisque celle-ci a été vérifiée à plusieurs reprises, notamment par Yolande à Poitiers, en mars 1429 et à Rouen en 1430 par Anne de Belfort. Ensuite, après le bûcher, elle s'est mariée avec le chevalier Robert des Armoises. Mais elle n'a pas eu d'enfant.

     

    Pouvez-vous préciser le rôle de Yolande d'Aragon, duchesse d'Anjou, dans l'opération Jeanne d'Arc ?

    Yolande d'Anjou, reine des Quatre Royaumes, est sans doute la personne la plus intelligente, la plus éclairée que l'on rencontre dans l'entourage du roi. C'est elle qui a élevé Charles, le futur roi, dans son château d'Angers, c'est elle qui a marié sa fille Marie avec celui qui n'était que le dauphin. Et c'est celle encore qui a eu l'intelligence du pouvoir grâce auquel Charles a pu régner et libérer le royaume de l'occupant anglais.

     

    Pouvez-vous dater le début de cette mise en scène diplomatique ?

    La mise en scène, comme vous dites, en fait " l'opération Bergère ", a été conçue dès 1420 et la signature de l'infâme traité de Troyes, comme disent les historiens. La problématique est la suivante : deux rois de droit divin, un Anglais et un Français, se disputent le même royaume. Ils ont les mêmes droits au regard de la généalogie. Qui peut dire le droit ? Dieu, et lui seul. C'est ici que Jeanne entre en scène. L'idée est géniale. Elle va dire le droit. Elle va être en liaison avec le Ciel, avec le Très Haut. Bien joué, Yolande. Et c'est deux ans plus tard que Jeanne prétend entendre des voix... C'est à partir de ce moment que des prophéties circulent dans le royaume qui annoncent l'arrivée d'une vierge qui viendra sauver le royaume, un peu comme le Christ a sauvé l'humanité...

     

    Sur quoi vous basez-vous pour oser prétendre qu'elle était la demie soeur de Charles VII ?

    Je ne peux pas croire que Jeanne était bergère, elle n'aurait pas eu le droit de monter sur de fougueux destriers, porter des éperons, avoir une épée, etc. Elle n'aurait pas parlé un bon français. Je crois qu'elle était princesse d'Orléans et, dans le livre, j'émets trois hypothèses, dont celle qui consiste à dire que Jeanne était la fille de Louis d'Orléans et de la reine Isabeau de Bavière. Je m'appuie sur le fait que la chronique du Religieux de Saint-Denis nous apprend que le 12e enfant de la reine est né le 10 novembre 1407, et qu'il est mort le jour même et enterré à Saint-Denis. Or, l'examen méticuleux de cette chronique montre que le papier qui relate cet événement n'a été fabriqué que 50 ans après. Donc il y a manifestement là une manipulation de documents. D'autant qu'aucun enfant n'a été enterré à Saint-Denis ce jour-là. L'histoire de France écrite par Villaret nous dit que cet enfant s'appelait Philippe, puis, dans les autres éditions, l'enfant s'appelle... Jeanne. J'ai fait faire des filigranes de ces documents : ils attestent qu'une main anonyme a voulu brouiller les pistes. Lisez le livre et regardez bien les documents que je produis. Tout est dedans.

     

    Jeanne d'Arc aurait-elle eu une histoire d'amour avec le Roi Charles VII ?

    Non, parce que c'était son demi-frère. Mais je crois que Pierre de Menthon ou Macy, l'un de ces deux chevaliers bourguignons, est tombé amoureux d'elle quand elle était à Rouen. Il voulait même l'épouser...

     

    Il est rapporté que Jeanne aurait été la maîtresse de Gilles de Rais. Que pensez-vous de ces propos?

    Gilles de Rais était le compagnon d'armes de Jeanne. Il fut maréchal de France à 25 ans. Je ne sais pas si les deux ont eu une relation amoureuse. Je ne tenais pas la chandelle. Mais je peux dire que Gilles avait une admiration sans borne pour Jeanne et que c'était réciproque. Voilà pourquoi, en 1436, après le bûcher, donc, Jeanne va combattre à ses côtés... Gilles a fait écrire un "mystère" sur Jeanne, une oeuvre de 20 500 vers où Jeanne est appelée "Noble Dame". L'original est au Vatican.

     

    Attestez-vous de la résurrection de Jeanne d'Arc ? Comment prouver qu'elle s'est remariée après le bûcher ?

    Il n'y a pas eu de résurrection puisque Jeanne n'est pas morte. Je crois qu'il faut regarder de près la scène du bûcher du mercredi 30 mai 1431 d'une part, et d'autre part regarder de près les documents après le bûcher. Donc, la scène du bûcher. La suppliciée qui monte sur le bûcher a le visage "embronché", nous dit le chroniqueur Perceval de Cagny. C'est-à-dire voilé, caché. Donc, on ne peut pas la reconnaître. Ensuite, il y a 800 hommes d'armes portant glaives et bâtons autour d'elle pour écarter la foule. Donc il ne s'agit pas d'une exécution publique. Enfin, il n'y a pas eu de PV de cette exécution. Autre chose : on trouve des traces de la survie de Jeanne. Elles sont nombreuses.

    "L'affaire Jeanne d'Arc" n' a pas été écrit par un historien mais par un journaliste. Marcel Gay s'explique sur sa méthode de travail, forcément différente de celle d'un spécialiste.

     

     
    Photo © Cécile Genest, L'Internaute Magazine
     
    "Je suis journaliste et non pas historien"

    Comment vous est venue l'idée de travailler sur Jeanne d'Arc ? En quoi l'histoire officielle ne vous convenait pas ?

    L'histoire officielle, je m'en étais accommodé. Car j'ignorais tout sur Jeanne avant de venir travailler en Lorraine, où Jeanne (vous avez remarqué, je ne l'appelle jamais d'Arc, question d'habitude) est un mythe vivant. Il y a Domrémy et Vaucouleurs. Mais il y a aussi en Lorraine Jaulny et Pulligny qui sont moins connus, où Jeanne a vécu...après le bûcher de 1431.

     

    Pourquoi le Moyen-Age fascine-t-il autant le grand public ? Pourquoi pas d'autres époques ?

    Le Moyen-Age fascine le public, comme il m'a fasciné car c'est un monde obscur, mais un monde extraordinaire où les valeurs de chevalerie sont loin d'être démodées. C'est aussi un monde en gestation d'où va sortir notre monde moderne. Bref, les chevaliers, les héros, les tournois, les oriflammes ont émerveillé notre enfance. Et comme nous sommes tous restés de grands enfants....

     

    Très bien votre ouvrage. Mais pourquoi un journaliste ne s'intéresse-t-il pas à des sujets plus actuels ?

    C'est du passé non ? Mon cher internaute, je suis journaliste et je m'intéresse aussi à des sujets d'actualité. Je crois aussi pour être complet, que Jeanne est un sujet d'une grande actualité. Car il s'agit d'une opération de manipulation. Croyez-vous qu'il n'y en a pas de nos jours? Ce livre est donc un livre de journaliste sur un sujet d'histoire qui me permet de décrypter minutieusement l'une des plus grandes manipulations de l'histoire. Ensuite, il suffit de faire des rapprochements avec d'autres affaires, comme les infirmières bulgares, la guerre en Irak, la libération d'Ingrid Betancourt, etc… Et l'on verra qu'il existe un parallèle. Mais pour cela il faut savoir...lire.

     

    Votre méthode de travail emprunte-t-elle plus à l'historien ou au journaliste? Quelle est la différence entre une enquête historique et une enquête contemporaine ?

    Bonne question. Je suis journaliste et non pas historien. Les journalistes sont plus libres d'esprit et leurs méthodes, leurs techniques d'investigation s'apparentent à celles des policiers. Pour parler de moi, j'ai fait cette enquête sur un sujet d'histoire, comme je fais toutes les autres enquêtes sur un sujet d'actu: en vérifiant et en recoupant les informations. Il existe énormément de documents sur Jeanne, ce que l'on appelle les sources. Il suffit de les lire. De bien les lire. Et le portrait véritable de Jeanne apparaît. Il ne ressemble en rien à celui de nos livres d'histoire.

     

    "Les journalistes sont plus libres d'esprit"

     

    Sur quels types de documents vous êtes-vous basés pour réaliser ce livre ?

    Sur les témoins directs de l'époque, les compagnons d'armes de Jeanne, les PV du procès de Rouen (5 mois), le procès en nullité de condamnation, 25 ans plus tard, les chroniques de l'époque. La documentation est exceptionnellement volumineuse. Et, j'ajoute, les comptes de la ville d'Orléans de 1436 à 1440, c'est-à-dire APRES le bûcher.

     

    Comment reconstituer les procès de Jeanne d'Arc ? Reste-t-il suffisamment de documents ?

    Jeanne a eu plusieurs procès. Le premier, à Toul est un procès matrimonial que lui fit un jeune homme de Domremy car il voulait l'épouser. Mais Jeanne ne voulait pas. Il lui a fait un procès devant l'Officialité. Elle l'a gagné. Puis il y a eu le " procès " de Poitiers, je mets des guillemets car il ne s'agit pas à proprement parler d'un procès classique, même si les interrogatoires de Jeanne ont donné lieu à des PV qui ont disparu. Il y a le procès de condamnation pour hérésie de Rouen qui dura 5 mois, le procès en nullité de condamnation de 1456 puis le procès en canonisation du 20ème siècle. Mais il est vrai que les pièces du procès de Rouen sont suspectes comme celle du procès en nullité.

     

    "L'affaire Jeanne d'Arc" a été modérément appréciée par la critique et les cercles de médiévistes. Mais pour Marcel Gay, il fallait un oeil neuf pour dépoussiérer la vie de Jeanne d'Arc.

    Marcel Gay
     
    Photo © Cécile Genest, L'Internaute Magazine
     
    "Les historiens sont furieux parce que je vais dans leur pré carré"

    Comment votre ouvrage est-il accueilli par la critique ?

    Les historiens sont furieux parce que je vais dans leur pré carré, ils se sont appropriés l'Histoire et ils n'aiment pas les intrus qui viennent leur faire la leçon. Mais je m'en f....

     

    On dit souvent de votre livre qu'il permet de "déranger le bon ordonnancement d'une doctrine historique". Jugez-vous le milieu des historiens conservateur ?

    A mon avis il y a deux types d'historiens: les historiens orthodoxes, classiques, académiques pour lesquels la vie de Jeanne d'Arc est immuable : c'est celle d'une bergère inculte. Et les autres, les hétérodoxes, les non-conformistes, pour qui Jeanne est une femme qui a accompli une mission au service du roi de France. Donc, pour résumer, les historiens qui s'expriment dans les livres d'histoire sont bien très conservateurs. Je dirais même aveuglés par le mythe de Jeanne d'Arc qui ne s'est jamais appelée d'Arc de son vivant, qui n'a jamais été bergère, qui n'a même pas été brûlée à Rouen.

     

    "J'en suis arrivé à la conclusion que les historiens ne savaient pas lire"

     

    Je vous trouve très sévère envers les historiens. Or, ces derniers font des années de recherche et se basent sur des archives, des documents officiels... Peut-on en dire autant de vous ? Sans indiscrétion, en combien de temps avez-vous écrit votre livre ?

    J'ai déjà partiellement répondu. Les sources, elles appartiennent à tout le monde. A moi aussi par conséquent. Je les ai lues, relues, j'ai fait traduire certains documents. Et j'en suis arrivé à la conclusion que les historiens ne savaient pas lire. Par exemple, à deux reprises, les 22 et 24 février 1430, Jeanne dit de façon formelle qu'elle n'a "jamais gardé les animaux et autres bêtes". Donc elle n'est pas bergère. Or, moi j'ai appris à l'école qu'elle était bergère, illettrée etc. Même chose pour son nom de famille. Première audience du procès de Rouen: " Mon nom est Jeanne, dans mon pays on m'appelait Jeannette. Et dans mon pays, les filles portent le nom de leur mère, c'est à dire ici de Vouthon ". Donc en aucune façon elle ne peut s'appeler d'Arc. Mais qu'est-ce qu'ils nous font ces historiens? Où sont-ils allés à l'école?

     

    Pensez-vous que votre travail va changer quelque chose dans les livres d'histoire scolaire, puisque Jeanne d'Arc est un peu ce qu'est Saint-Nicolas au Père Noël?

    Les comparaisons me semblent très bonnes en ce sens que Jeanne est une légende. J'espère simplement qu'après mon livre et après le film qui sera diffusé sur Arte en février prochain, les historiens réviseront leurs livres.

     

    Que dit l'Eglise de votre enquête ?

    Je n'ai pas eu l'honneur d'avoir le Pape Benoît XVI au téléphone. Mais j'imagine qu'il n'a rien appris puisque dans ses archives il a le Livre de Poitiers où Jeanne révèle tout sur sa véritable identité.

     

    Jeanne d'Arc est elle l'affaire des historiens ou des religieux ? N'y a-t-il pas en elle un mythe instrumentalisé par l'Eglise ?

    Jeanne appartient à tout le monde, y compris au journaliste que je suis. Bien sûr c'est un personnage historique hors du commun et c'est aussi une sainte de l'Eglise catholique. Mais elle n'est devenue sainte qu'en...1920. Bref, les historiens ont une vision de Jeanne, les religieux en ont une autre -à la fin du 19e et au début du 20e il fallait les faire coïncider-. Moi j'en ai une troisième plus proche de la réalité. Car derrière la guerrière, derrière la sainte, il y a une femme, toute simple. C'est elle qui m'a intéressé et qui a guidé mes recherches.

    Pour Marcel Gay, Jeanne d'Arc est toujours un mythe contemporain, au même titre que De Gaulle ou Napoléon. L'auteur de "L'affaire Jeanne d'Arc" livre aussi ses sentiments personnels sur celle qu'il a découvert sous un autre jour lors de ses recherches.

     

     
    Photo © Cécile Genest, L'Internaute Magazine
     
    "Jeanne nous fascine"

    Que pensez-vous du FN qui a pris Jeanne d'Arc comme référence ?

    Le FN n'est pas le seul à prendre Jeanne comme référence, sous prétexte qu'elle aurait " bouté " les Anglais hors du royaume (sous-entendu, les étrangers). Durant la dernière campagne des présidentielles, trois candidats ont fait des références directes à Jeanne: Jean-Marie Le Pen évidemment, mais aussi Ségolène Royal, qui a vécu dans les Vosges, non loin de Domremy, et même Nicolas Sarkozy. Il y en a eu pour tout le monde. Au siècle dernier, Jeanne était un emblème des partis de gauche et même d'extrême-gauche.

    Comment expliquez-vous que Jeanne d'Arc soit encore considérée de nos jours comme une figure mythique ? Que nous apporte-t-elle aujourd'hui ?

    En effet, Jeanne est une figure mythique. Elle nous fascine comme elle a fasciné ses contemporains. Parce qu'elle portait la parole de Dieu, indispensable pour trancher un différend entre deux rois de droit divin. Dieu a choisi le roi de France contre le roi d'Angleterre et pour le faire savoir aux intéressés, il s'est exprimé par le biais d'une Pucelle, d'une prophétesse car Jeanne était prophétesse : elle était annoncée par les prophéties, elle faisait des miracles... Puis, elle a été oubliée pendant plusieurs siècles. On l'a sortie des cartons, si je puis dire, après 1870 et la défaite de Sedan. Car la France était dans la même situation qu'au 15ème siècle: le pays était occupé par les Allemands (et non plus par les Anglais) et la guerre civile faisait rage entre cléricaux et anticléricaux (et non entre Armagnacs et Bourguignons). Il fallait un symbole, un mythe derrière lequel tout le monde allait se retrouver. Ce sera Jeanne, la bonne Lorraine puisque l'Alsace et la Lorraine venaient d'être annexées.

     

    "Le mythe de Jeanne a dépassé les frontières depuis longtemps"

    Le mythe de Jeanne d'Arc est-il si important à l'étranger ? Qu'en pensent par exemple les Anglais ?

    Le mythe de Jeanne a dépassé les frontières depuis longtemps. Je crois que Jeanne était non pas bergère, non pas d'Arc, non pas de Domrémy mais qu'elle était princesse d'Orléans, née à Paris en l'hôtel Berbète et excellente cavalière. A l'étranger tout le monde nous l'envie. Elle a fait des émules dans tous les pays du monde, y compris au Japon où elle incarne l'esprit Samouraï. En Amérique, les Boys qui sont en Irak viennent de recevoir 50.000 médailles à l'effigie de Jeanne parce qu'elle incarne le courage et l'abnégation. Quant aux Anglais, ils sont sûrs de ne pas l'avoir brûlée. Et ils ont raison. Le tribunal de Rouen était composé de juges français.

    Vous qui avez fait des recherches, comment décririez-vous Jeanne d'Arc ? Pour vous, qui est-elle, sa personnalité... ?

    Deux choses. 1°) Jeanne, je la trouve plus grande, plus belle, plus courageuse en, femme qui va combattre l'ennemi, comme pendant la dernière guerre, quand des femmes ont mis leur vie en péril pour défendre une cause qu'elle estiment juste. 2°) Je crois aussi que si Jeanne n'avait pas existé, le traité de Troyes de 1420 aurait été appliqué. Et les rois d'Angleterre qui étaient de souche française, de culture et de langue française se seraient installés à Paris. Il y avait alors 20 millions d'habitants au royaume de France et 4 millions seulement au royaume d'Angleterre. Donc, aujourd'hui, l'Angleterre serait une province française. Et le Français serait la langue véhiculaire dans le monde entier et non pas l'Anglais. Merci Jeanne Merci à vous pour oser bousculer les dogmes, véridiques ou pas.

    Vos réponses sonnent juste et cette façon de jeter un pavé dans la marre m'enchante…

    Merci. Je ne veux rien prouver dans cette affaire sinon demander aux historiens de faire leur boulot correctement. Et à tous mes concitoyens de regarder le monde avec des yeux critiques, car les manipulations sont quotidiennes. J'en sais quelque chose en tant que journaliste. En tout cas, merci à tous d'avoir pris le temps de me lire. Et pour en savoir plus..

    .achetez le livre.

     

     

     

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  • Louis XIV
     
    Portrait du roi Louis XIV, par Hyacinthe Moreau, en 1901 
     

    A la fin des guerres de religion, la France devient un pays majoritairement catholique. Comment s'organise le rapport entre l'Etat, l'Eglise et la société ?

    L' Etat catholique

    Dans la société d'Ancien Régime, la religion est le fondement du système social. La monarchie française étant dite de "droit divin", le roi tient son pouvoir de Dieu, ce qui lui confère un rôle de pasteur vis-à-vis de ses sujets. A ce titre, le roi de France peut, depuis le Concordat de Bologne signé en 1516, choisir lui-même les prélats supérieurs. La religion catholique étant celle de l'Etat et de la Couronne, tous les rois doivent jurer, le jour de leur sacre, de défendre l'Eglise catholique et s'engagent aussi à lutter contre les hérésies.

    La date du 18 octobre 1685 marque une rupture : 87 ans après la fin desguerres de religion, le roi Louis XIV signe, avec le chancelier Michel de Tellier, l'édit de Fontainebleau révoquant l'édit de Nantes en vigueur depuis 1598. Afin de redonner au royaume une unité religieuse, le traité interdit le protestantisme en France, provoquant l'exil de plusieurs milliers de protestants et surtout de violents troubles de Camisards dans les Cévennes. Légalement, les Français non catholiques n'existent plus, et sont alors considérés comme des "asociaux". Il faut attendre 1787 pour qu'un nouvel édit de tolérance rende leurs droits aux protestants.

     

    Les Français sont-ils "soumis" à la religion ?

    Le catholicisme a profondément imprégné la société d'Ancien Régime. Depuis plusieurs années, les historiens contestent l'opinion selon laquelle le XVIIIe siècle, celui des Lumières, aurait été celui d'une déchristianisation conséquente du pays. Or, jusqu'à la Révolution, et même tout au long du XIXe, l'Eglise accompagne l'existence des Français de leur naissance (baptême) jusqu'à leur mort (extrême onction). Le prêtre est ainsi l'un des rouages essentiels de la vie sociale : il distribue non seulement les sacrements, mais fait aussi office de conseil dans les affaires privées. Sur le terrain, au niveau des paroisses, l'Eglise est très présente. Elle tient les registres de baptême (l'Etat Civil), instruit les enfants et fournit l'assistance publique aux malades dans les hôpitaux. Pour la société française d'avant 1789, les fêtes religieuses, notamment celles des saint-patrons locaux, représentent aussi un moment fort de la vie communale et collective.

     

    Un mariage civil
     
    Mariage civil sous la Révolution Française, par Jean-Jacques Scherrer 
     

    Entre la fin du catholicisme d'Etat en 1789 et les lois laïques de 1882, Napoléon transforme en 1801 le clergé en un organisme quasi public.

    La religion "canalisée" par la Révolution

    L'un des principaux idéaux des révolutionnaires consiste à déchristianiser la France. Dès août 1789, l'article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme reconnaît à ce titre la liberté des cultes à toutes les religions. Quelques mois plus tard, l'Assemblée Constituante décide, sur proposition de Talleyrand, de nationaliser les biens du clergé : une première pierre avant l'adoption, en juillet 1790, de la Constitution Civile du clergé. Le Vatican refuse et une période de lutte intense s'ouvre alors entre la Convention et le Saint-Siège. Autre pomme de discorde : la volonté des révolutionnaires de réformer l'organisation très hiérarchisée de l'Eglise et de l'organiser selon une structure plus démocratique (élection des évêques et des curés notamment). 45 % du personnel ecclésiastique, les prêtres "réfractaires" (par opposition aux prêtres "assermentés"), va refuser cette nouvelle donne et subir des violences pendant presque 10 ans. Cette nationalisation de l'Eglise de France va ensuite de pair avec une déchristianisation plus morale de l'Etat et de la société. A ce titre, la dissociation du mariage religieux et du mariage civil est l'une des réformes les plus symboliques de l'évolution des rapports entre les deux sphères du pouvoir politique et spirituel.

    Le clergé, un service public ?

    L'arrivée au pouvoir de Napoléon stoppe la laïcisation brutale de l'Etat. En 1801, le Concordat signé avec le pape Pie VII retire au catholicisme le titre de religion d'Etat : elle est désormais celle de la "majorité des Français ". Toutefois, le volet le plus important de l'accord reste le nouveau statut donné aux ecclésiastiques, qui deviennent des fonctionnaires, payés par l'Etat. Napoléon s'accorde de plus le droit de nommer les évêques. Avec le Concordat les cultes sont organisés en service public : la confusion des pouvoirs dure tout au long du XIXe siècle.

     

    La IIIe République : l'école devient laïque

    En 1869, la rupture du Concordat, ou la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, figure pour la première fois dans un programme politique, celui de Léon Gambetta. La IIIe République fondée en 1871 va ainsi voir un fort courant modernisateur se développer et les premières lois laïques voir le jour. Revenant sur la loi Falloux de 1850, les lois Jules Ferry de 1882 excluent les religieux de l'enseignement, avant de rendre l'enseignement obligatoire et… totalement laïque. En pratique, l'instruction religieuse est supprimée de tous les programmes scolaires, son apprentissage devant se faire hors des locaux de l'école et en dehors des heures de classe. Elle est également remplacée par des cours de morale civique et républicaine.

     

    Aristide Briand
     
    Aristide Briand fut l'un des principaux "cerveaux" de la loi de 1905
     

    Le 6 décembre 1905, le Sénat entérine définitivement la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, qui ne va pas s'appliquer sans heurts.

    Une séparation nécessaire

    La loi de séparation des Eglises et de l'Etat est le fruit de 25 ans "d'incubation laïque". La politique du Bloc des Gauches, qui forme un gouvernement en 1901, satisfait au fort courant anticlérical qui souffle depuis la fin des années 1880. La loi du 1er juillet 1901 sur les associations stipule par exemple que la création de nouvelles congrégations est autorisée par une loi mais peut être dissoute par un décret. En 1902, l'arrivée d'Emile Combes en tant que président du Conseil, élu pour mener une "politique énergique de laïcité", aboutit à la fermeture d'établissements scolaires dont l'enseignement est donné par des congrégations non déclarées. Le ton se durcit alors entre l'Etat et certains évêques français qui protestent contre cette mesure. Dans le même temps, la France rompt ses relations diplomatiques avec le Vatican. Cause de la rupture : la visite d'Emile Loubet, président de la République, au roi Victor-Emmanuel II d'Italie, que le Saint-Siège ne reconnaît pas. Les crispations deviennent prégnantes, la séparation inéluctable.

     

    Des débats passionnés

    C'est à Aristide Briand qu'est confié le soin d'aménager la loi. La difficulté est de trouver un compromis qui exclut du débat la gauche hyper-laïque et la droite ultra-conservatrice. Le projet de loi associe en fait, des deux côtés de l'échiquier politique, les partisans d'une laïcité modérée qui puisse garantir la liberté de conscience et qui ne soit pas considérée comme une agression contre la religion (Jaurès, Briand). De plus, la séparation de l'Eglise catholique et de l'Etat a pour le gouvernement une conséquence stratégique : mis définitivement en dehors des affaires de l'Eglise, il ne peut plus interférer, par exemple, dans le processus de nomination des clercs.

     

    Une loi de compromis qui met le feu aux poudres

    La loi du 9 décembre 1905 contient ainsi des dispositions très libérales : respect de la liberté de conscience, libre exercice de l'organisation interne des religions, mise à disposition gratuite des différents lieux de culte… En contrepartie, l'Eglise n'est plus financée par l'Etat, ce qui signifie que la religion devient un service d'ordre privé. Dans ce nouvel ordre des choses, l'Etat souhaite réaliser un inventaire des biens de l'Eglise, qui s'ouvre en 1906. Sur le terrain, certains catholiques le ressentent comme une profanation et organisent plusieurs manifestations de défiance à côté des églises. L'hostilité se transforme en crise quand, le 27 février et le 6 mars, des gendarmes chargés de défendre les fonctionnaires chargés d'ouvrir les tabernacles et des manifestants trouvent la mort, entraînant la chute du cabinet Rouvier.

     

    La cathédrale de Strasbourg
     
    La cathédrale de Strasbourg© Gwenn Pinault
     

    La France est aujourd'hui un Etat laïque. Toute ? Non. En 2008, l'Alsace-Moselle dispose d'un statut d'exception, en raison duquel le personnel religieux est rémunéré par l'Etat.

    L'Alsace, toujours sous Concordat

    Lorsque la loi sur la Séparation des Eglises et de l'Etat est promulguée par le président de la République le 9 décembre 1905, l'Alsace et la Moselle appartiennent encore à l'Allemagne (depuis 1871). Quand elles deviennent françaises en 1918, elles conservent le statut concordataire, bien que le gouvernement Herriot tente de l'abolir en 1924. Les réactions sont si virulentes dans la région et les peurs d'attiser l'autonomisme si fortes que le successeur d'Herriot, Paul Painlevé, enterre le projet de réforme. Le régime concordataire sera supprimé une fois, en 1940, quand l'Alsace se trouve rattachée au Reich. Il sera rétabli en septembre 1944, alors même que la Constitution proclame de nouveau la laïcité de la République. Tout au long du XXe siècle, les volontés d'appliquer la loi de 1905 en Alsace et en Moselle se seront heurtées à l'attachement de la population locale au Concordat.

     

    Des prêtres payés par l'Etat

    De ce fait, en 2008, la région Alsace-Moselle n'a toujours pas appliqué le principe de laïcité : les communes sont ainsi contraintes de subventionner la construction et l'entretien des lieux de culte. Près de 1500 agents de culte, qu'ils soient catholiques, protestants, ou israélites sont aujourd'hui rémunérés par l'Etat (à hauteur de 36 millions d'euros en 2003), même s'ils ne disposent pas du statut de fonctionnaire. A l'école primaire publique, ces agents sont autorisés à donner des cours de religion à l'école primaire publique, en théorie une à deux heures par semaine. Cette instruction n'est plus obligatoire depuis 2001, mais les parents doivent cependant préciser la religion de leurs enfants à leur entrée à l'école.

     

    Christine Boutin
     
    Christine Boutin, ministre de la Ville, et membre d'un Conseil pontifical © L'Internaute Magazine
     

    De la nomination des évêques au titre de chanoine honoraire accordé au président de la République, les relations entre l'Eglise catholique et l'Etat, plus discrètes, restent importantes.

    L'Etat peut-il décider à la place de l'Eglise ?

    Bien que la Séparation entre les Eglises et l'Etat soit vieille de plus d'un siècle, les ponts ne sont pas tout à fait coupés. L'Etat garde par exemple un rôle décisionnaire dans la constitution de l'épiscopat français. En 2008, le Saint-Siège nomme lui-même les évêques, mais doit en informer au préalable le gouvernement. Un avantage exclusif, puique la France est aujourd'hui le seul pays au monde à bénéficier de ce "droit d'objection". Par ailleurs, du fait du statut concordataire de l'Alsace, le président de la République peut encore nommer les évêques de Strasbourg et de Metz. Il ne signe cependant le décret de nomination qu'après accord du Vatican.

     

    Quel dialogue entre les autorités religieuses et l'Etat ?

    Dans le but de rendre plus transparents les rapports entre l'Eglise catholique et l'Etat français, une instance de consultation a été créée le 12 février 2002. Diverses commissions composées d'assistants ministériels et de personnalités ecclésiastiques ont été créées. La plupart des échanges concernent plus particulièrement l'Education Nationale et la Justice, mais des questions d'ordre moral sont aussi abordées. Depuis 2002, le clergé français a donc officiellement "voix au chapitre". Ainsi, si une partie de la loi sur la bioéthique autorisant la recherche sur embryon et les cellules embryonnaires a été durement critiqué par l'épiscopat français, un rapport ministériel d'août 2004 hostile à la non-dépénalisation de l'euthanasie a par contre été vivement approuvé par l'Eglise. A l'été 2004, Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques de France, déclarait ainsi que l'Eglise "ne pouvait que dire son accord" avec la proposition de loi formulée.

     

    Nicolas Sarkozy, président " très chrétien" ?

    Enfin, même si le centenaire de la loi de Séparation entre les Eglises et l'Etat a été fêté en 2005, cela n'a pas empêché le président de la République d'avoir été ordonné chanoine honoraire de Saint-Jean de Latran en décembre 2007. Cette tradition, qui remonte au roi Henri IV, permet au chef de l'Etat de prétendre à une stalle (un siège en bois qui se trouve dans le chœur d'une église) dans la basilique. Cette distinction n'est pourtant pas l'apanage de Nicolas Sarkozy, car avant lui, seuls deux autres présidents, Georges Pompidou et François Mitterrand ne s'étaient pas rendus à Rome pour recevoir le titre. Ce "cumul des fonctions" est aujourd'hui partagé par d'autres personnalités moins éminentes de l'Etat. Christine Boutin, ministre de la Ville, occupe depuis 1995 à titre personnel le poste de consulteur du Conseil pontifical pour la famille au Vatican, un organisme chargé d'orienter les familles catholiques dans le domaine de l'éducation, qu'il s'agisse de l'avortement, de l'éducation sexuelle ou de la préparation au mariage.

     

     

     

     

     

     

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  • Mœurs électorales – Comment se fait une élection en 1898

     

    « Le suffrage universel a prononcé,… le suffrage universel, notre maître à tous… Par lui, le pays s’est fait entendre, a exprimé sa volonté… Il n’y a plus qu’à obéir. » Et à ce maître, comme à tous les despotes, la foule de ses courtisans chante des hymnes et casse des encensoirs sur le nez. Pendant longtemps, c’est à peine si le mode lyrique a suffi à célébrer sa gloire ou ses vertus ; maintenant, les augures parlent encore de « la dignité » et de « la sincérité » du suffrage universel, mais ils commencent eux-mêmes à en sourire. Pour sa « sincérité » et pour sa « dignité, » sans lyre et sans encensoir, nous voudrions dire de lui, lui dire à lui, la vérité. On ne manquera pas de crier que nous l’insultons : ceux qui l’insultent, ce sont ceux qui le trompent. Nous, nous n’avons pas à le flatter, et si nous eussions pu avoir à le maudire, — comme le proverbe permet de maudire ses juges, — les vingt-quatre heures en sont passées. Au lieu de la poésie du suffrage universel, nous voudrions donc en faire l’histoire ; du « corps électoral » décrire fidèlement l’anatomie ou la physiologie : ainsi fonctionne-t-il, se meut-il et vit-il ; tracer, enfin, de ce Prince à dix millions de têtes un portrait qui ne fût ni embelli, ni enlaidi, ni transfiguré, ni défiguré. S’il pouvait ici se voir tel qu’il est ! — Or, ce qu’il est, le voici, d’après des souvenirs tout frais, et selon les documens, rapports, débats parlementaires ; le voici reproduit trait pour trait, photographié sur le  Journal officiel. Ce ne sont point seulement ses « réprouvés » qui le peignent sous ce jour, ce sont ses « élus. »

     

    I

    Une élection est une comédie en trois actes, avec un prologue et un épilogue. Prologue : la Confection des listes. Acte Ier : Avant la période électorale ; préparation de la scène, introduction des personnages, et exposition de la pièce. — Acte II :Pendant la période électorale ; machinations, provocations, combats, monologues et dialogues, chœur formidable : c’est le nœud du drame, à la fin, revirement. — Acte III : le Scrutin ; c’est le dénouement : alternatives d’espoir et de désespoir, joie et douleur. — Épilogue (à la Chambre) : la Vérification des pouvoirs. Souvent il y a ballottage ; alors la comédie s’allonge, de trois actes passe à cinq, mais ne s’élève ni ne s’élargit, le quatrième et le cinquième acte n’étant que la répétition, dans une note plus violente, du deuxième et du troisième. A cette comédie ne manque aucun des types masculins du théâtre classique, sauf l’amoureux, et encore pas toujours ; mais toujours vous y pouvez applaudir ou siffler le financier, le père noble, le raisonneur, le matamore, la ganache et le traître.

    Une salle basse dans la Mairie d’un arrondissement de Paris, entre le 1er et le 10 janvier. Ameublement sommaire, des murs nus, point de rideaux aux fenêtres, des chaises de paille, et une table de bois noirci. Autour de cette table, trois hommes sont assis : la « commission administrative » délibère. L’homme grave du milieu, c’est le Maire ; il préside ; à sa droite, le conseiller municipal du quartier, membre de droit ; à sa gauche, un délégué de l’administration, nommé par le Préfet sur la proposition du maire. Ils ont devant eux un tas de dossiers que, de temps en temps, ils compulsent d’un doigt hâtif : inscriptions et radiations d’office. Cela s’appelle légalement dresser « la liste préparatoire ou rectificative. » Bien entendu, cette liste « préparatoire, » ce ne sont point ces consuls et ces édiles qui l’ont eux-mêmes préparée. Dans le courant d’octobre ou de novembre, l’employé spécialement chargé du service des élections a mobilisé ses fiches dans leurs boîtes ; il en a changé le classement ; elles étaient rangées par ordre alphabétique ; il les a mises par rues et par maisons ; puis il a mandé les « agens recenseurs, » — ce sont  ordinairement les propres garçons de bureau de la Mairie, — à qui, s’ils ne sont pas assez nombreux, on adjoint quelque collègue pris à l’Hôtel de ville. Ces « agens recenseurs, » on ne sait trop qui les a jadis investis ; on ne les choisit pas, on en hérite, ils sont là de fondation, et les chefs se les passent les uns aux autres, comme les coureurs antiques le flambeau de la vérité. Ils reçoivent les fiches en leurs mains redoutables et, armés ainsi, s’en vont de porte en porte, ou plutôt de loge en loge, car, dans l’accomplissement de leur mission, ils n’ont guère qu’un seul collaborateur : le concierge. Ils font l’appel : « Avez-vous encore un tel ? un tel ? un tel ? » Si le digne homme répond oui, un tel est maintenu ; s’il répond non : « Déménagé, » en donnant une adresse précise, mention en est aussitôt portée.

    Et c’est de la sorte, sans plus d’affaires, sur la foi du concierge attestée par l’agent recenseur, qu’est confirmée, retirée ou transférée ailleurs, pour chacun de nous, sa souveraineté. C’est de la sorte que, les radiations et les inscriptions d’office étant faites, — on inscrit d’office, par exemple, les jeunes gens qui viennent d’accomplir leur vingt-et-unième année et sont par-là même promus à la dignité de citoyens, — est établie cette liste, préparatoire quant à celle qui suivra, ou rectificative quant à celle qui l’a précédée, que la commission administrative examine avec tant de soin. Du 16 janvier au 4 février, la loi veut que les listes soient à la disposition de tous les électeurs, qui peuvent faire toutes vérifications, produire toutes réclamations. Et, vers le 8 février, dans la même salle, autour de la même table, les mêmes visages se retrouvent ; mais ce n’est plus « la commission administrative, » deux nouveaux membres, élus par le Conseil, ont fait d’elle « la commission municipale, » et ce n’est plus « la liste préparatoire » qui lui est soumise, c’est « la liste définitive ; » pas si définitive, toutefois, qu’il n’y ait recours contre elle jusqu’au 31 mars ; après quoi, elle est inaccessible, et serait close no varietur, si la mort, d’une part, et les tribunaux, de l’autre, qui n’ont pas le respect superstitieux du Suffrage universel, suspendaient leurs coups et ne venaient pas encore déranger dans leurs boîtes les fiches où dort le peuple souverain.

    N’est-ce pas qu’il se dégage de ces opérations comme un parfum d’honnêteté ? Contre l’erreur et la fraude, il semble que toutes les précautions aient été observées. Les portes sont grandes ouvertes ; par les fenêtres sans rideaux, à travers les vitres bien  tenues, tombe autant de lumière qu’en verse le pâle soleil hivernal. Il ne saurait se « cuisiner » là une œuvre de ténèbres et de mensonge. La commission administrative veille, la commission municipale surveille : qui aurait des soupçons, à leur aspect les verrait s’évanouir :

    Tout respire en Esther l’innocence et la paix !

    Comment, alors, se peut-il faire que, sur 30 000 ou 40 000 circulaires, bulletins de vote, invitations, convocations, etc., il en revienne un gros paquet, qu’il n’est pas excessif d’évaluer à 1 700 ou 1800, soit un peu plus du seizième ? Faisons la part des fautes, et du copiste qui a relevé la liste électorale, et de celui qui a fait les bandes ou les enveloppes ; la part aussi de la mollesse, de l’indifférence des porteurs, et de la négligence ou de la mauvaise volonté des concierges ; le chiffre tout de même reste élevé, — puisque, d’un collège moyen de 9 000 à 10 000 électeurs, le seizième représente environ 500 voix, une majorité déjà ronde et que tous les élus sont loin d’atteindre.

    Si, maintenant, vous plongez au hasard dans ce papier de rebut et que vous y préleviez tout juste cent échantillons, vous trouverez, sur 100 électeurs inscrits que « l’assignation n’a pu toucher, » la proportion suivante : Déménagés hors de la circonscription : 48 ; — Inconnus : 44 ; — Décédés : 8. Et par suite vous aurez, sur vos 9 000 à 10 000 inscrits, 288 déménagés, 264 inconnus, et 48 morts. Je le veux bien, les déménagés sont partis depuis plus ou moins longtemps, les inconnus ne sont peut-être pas ignorés de tout le monde, les morts ont trépassé après la clôture définitive des listes, et à la Mairie, sur le registre qui fait preuve, les morts au moins sont rayés. Oui ! plusieurs sans doute, la plupart si l’on veut, ceux des derniers jours, mais il en échappe ; il y a des citoyens si attachés à l’accomplissement de leur devoir qu’ils vont jusqu’à survivre à eux-mêmes pour le remplir encore ! Il y en a de morts depuis un an, depuis deux ans ; on en a cité un, décédé depuis sept ans ; tous ne votent pas, l’un ou l’autre s’abstient parfois, — il est bien permis aux morts d’être malades ! — mais ils n’en continuent pas moins d’être inscrits, et s’ils revenaient, ou si on les faisait revenir, leur suffrage profiterait au candidat de leur choix autant que le suffrage de celui des vivans qui se croit le plus vivant. Je ne pense pas exagérer en disant que, dans tel arrondissement très populeux de Paris, qui compte à  peu près 15 000 électeurs, un pointage scrupuleux a révélé le décès de 330 inscrits. Et je n’en veux tirer, d’ailleurs, aucune autre conclusion que celle-ci : nos conseillers municipaux, qui siègent dans les commissions de révision des listes, ont tort de nier le miracle, car il n’est pas d’année où il ne s’en fasse sous leurs yeux. C’est là que nous éprouverons la solidité de leurs principes : s’ils sont vraiment les ennemis du surnaturel, ils sont prévenus ; à l’avenir, ils sauront empêcher la multiplication des bulletins de vote !

    En attendant, le juge de paix d’un autre arrondissement de la capitale s’est vu dans le cas d’ordonner la radiation de plus de 1 500 électeurs indûment inscrits ; encore s’est-il montré plein de modération, puisque la préfecture demandait, non pas 1 500 radiations, mais 2 500. Comment cela se peut-il faire ? Et ne voilà-t-il pas « la dignité » et « la sincérité » du suffrage universel assez compromises ? Voilà, du moins, qui prouve qu’on tel ou tel quartier, les deux commissions, administrative et municipale, pour les inscriptions, n’y regardent pas, et qu’elles feraient peut-être bien d’être moins coulantes. Un nid inépuisable d’électeurs dans les grandes villes, c’est l’hôtel meublé, et l’on pourrait nommer des rues où il y en a un toutes les trois maisons. Or le suffrage universel aurait, paraît-il (je dois mettre ici un double conditionnel, car, bien que le fait m’ait été affirmé de plusieurs côtés, je n’en ai point eu la connaissance directe), il aurait ses escadrons volans qui, selon les besoins et l’occasion, seraient tantôt à Montmartre et tantôt à Montrouge. Ils évolueraient autour de l’hôtel meublé, dont le patron, de par sa profession même, a toutes sortes de petites affaires avec la police ; ayant des affaires avec la police, il a des relations avec les personnages importans, et susceptibles de faire des candidats, qui ont ou sont censés avoir de l’influence sur la police ; ayant des obligations à ces personnages, comme une complaisance en mérite une autre, quand l’agent recenseur se présenterait, tournant et retournant ses cartons : « Vous avez un sieur X… ? — Parfaitement. — Il y a six mois ? — Et plus ! » Ainsi le tour serait joué, et l’escadron regagnerait ses chambrées, pour n’en revenir que le jour du scrutin. Ce serait un arrangement à prendre, moyennant quoi l’on pourrait se faire expédier un cent d’électeurs aussi facilement qu’un cent d’œufs.

    Est-ce vrai ? Est-ce possible ? Ce qui est évident, c’est qu’il  faudrait, lorsque le domicile est un hôtel meublé, un contrôle plus rigoureux ; et que la garantie est médiocre, d’un garçon de bureau qui passe, qui ne pose qu’une seule question, et à qui le premier venu répond ce qu’il veut. Mais, par un singulier renversement des choses, on est presque moins exigeant pour cette espèce de « suffrage universel debout » que pour le « suffrage universel assis. » J’en ai vu un très bel exemple. Un notable commerçant, électeur depuis vingt-huit ans dans la même section, allant retirer sa carte le matin du 8 mai, s’entendit déclarer tout net qu’il n’y en avait pas pour lui, et qu’il était rayé. Naturellement, il fut curieux d’en apprendre le motif : renvoyé de Caïphe à Pilate, on lui fit à la fin connaître que, s’il n’était plus inscrit sur la liste de son quartier, c’est qu’il était allé demeurer à l’autre bout de Paris. « Mais je n’ai pas bougé de la maison que j’habite depuis vingt-huit ans ! — Vous ne demeurez pas à présent rue… ? — Pas le moins du monde ! — Vous (n’y avez jamais habité ? — Jamais de la vie ! — Votre concierge l’a pourtant indiqué. — Il n’a pas pu le dire : il me connaît trop bien : je suis propriétaire de la maison. — Il se sera trompé de nom. — Cela ne se peut pas ; je n’ai pas de locataires. — Que voulez-vous ? Votre « bulletin de retranchement » a été envoyé à la mairie du… Vous devez être inscrit au… Allez-y voir. — Provisoirement, puis-je voter à ma section ? — Impossible ! la loi s’y oppose. — Mais si je prouve que j’ai été rayé à tort ? — Trop tard : le délai pour les réclamations est expiré. » Par acquit de conscience, l’électeur évincé se rendit à la mairie du… ; comme il s’y attendait, il n’était pas inscrit, et ne vota donc ni sur la rive droite, ni sur la rive gauche. A ses justes récriminations, l’administration n’a, depuis lors, répondu que : « C’est drôle ! » Le plus « drôle » est sans doute que ce soit l’administration qui le trouve drôle.

    Et la morale de cet incident, qui s’est du reste renouvelé, c’est que certaines gens figurent sur les listes électorales, qui n’y devraient pas être, et que d’autres, qui ont le droit absolu d’y être, peuvent cependant ne pas s’y trouver. Quelques morts s’y raccrochent désespérément à la vie ; quelques « déménagés » y gardent un pied-à-terre ; quelques inconnus s’y glissent à la faveur de leur obscurité ; il est même probable qu’en les épluchant d’un peu près, on y découvrirait quelques incapables et quelques indignes. Comment s’en étonner ? Il n’est pas un Français en France qui puisse entrer, pour graisser les roues, dans une compagnie de  chemins de fer, sans produire un extrait de son casier judiciaire, mais n’importe qui entre, comme en un moulin, dans « la souveraineté nationale, » ou il y entrerait tout de go, si, quand il semble qu’il y ait lieu de se méfier, l’employé ne demandait d’office au parquet la communication de ce casier qu’on ne lui propose point. Démarche qui n’est pas complètement vaine, puisque, sur cent personnes qui se font inscrire, il y en a une à qui quelque condamnation pour délit grave a fait perdre la qualité de citoyen. Leur radiation, à ceux-là mêmes, parfois ne va pas toute seule ; il arrive qu’ils regimbent, qu’ils disent : Ce n’est pas moi ! et que, suivant leur caractère, ils gémissent sur l’atrocité des temps, ou menacent d’intenter une action en dommages-intérêts pour diffamation. Il faut de la fermeté d’âme pour tenir tête aux assauts répétés que livrent à la boîte aux fiches, répertoire de la Souveraineté, d’aspirans législateurs ou conseillers municipaux qui, estimant que les amis dévoués sont rares, les ramassent où il en traîne… Dans tout cela, il n’y a pas de quoi faire éclater la foudre : ce serait oublier trop que la pauvre humanité, même proclamée souveraine, est fragile et faillible. Mais non plus il n’y a pas de quoi — et encore bien moins ! — prendre l’exactitude des listes électorales pour thème de la première strophe d’un hymne, parlementaire et populaire, à « la sincérité » du Suffrage universel ; strophe qu’accompagneraient, alors, en faux-bourdon, ces inconnus, ces absens, et ces ombres !

     

    II

    Cependant, voici que les élections sont annoncées, vaguement d’abord, pour la fin d’avril ou le commencement de mai ; on est à la fin de février ou au commencement de mars, et déjà l’on s’inquiète des candidats futurs. Il y en a de connus et de déclarés. L’un d’eux a posé des affiches huit ou dix mois à l’avance, comme avertissement au public : il s’est collé son étiquette ; il a pris ses positions. Il est allé se faire raser successivement chez tous les coiffeurs de la circonscription, de préférence les « jours de presse » et en sortant, il a tiré de la serviette bourrée qu’il avait sous le bras de petites brochures qu’il a distribuées : sa biographie, avec gravure, proclamation et explications ; toutes les raisons qu’il y a de « prendre son ours. » Il a monté infatigablement un nombre considérable d’étages, à l’heure des repas, où l’on est sûr que les  gens sont rentrés : il a forcé les portes qui ne faisaient que s’entrebâiller, il s’est imposé ; il s’est assis ; et les dernières giboulées ne sont pas tombées qu’il en est au-delà de quatre mille visites…

    Un autre s’y prend différemment ; tout à coup on a vu reparaître un journal : leProgrès ou l’Avenir ou l’Écho du…, dont c’est, en cinq ans, la quatrième série, ce qui veut dire que, dans l’intervalle, le titre seul existe. Le numéro 2 de cette quatrième série se fait attendre cinq ou six semaines après le numéro premier ; puis le numéro 3, un mois après le n° 2 ; le n° 4, quinze jours après le numéro 3 ; et ainsi le temps s’avance. Dans chacun de ces numéros, l’article de tête est du citoyen Z… ; l’article de fond est un dithyrambe en l’honneur du citoyen Z… ; la deuxième page est remplie par le compte rendu in extenso d’une conférence du citoyen Z… sur « l’émancipation de la femme ; » tous les filets ramènent plus ou moins ingénieusement le nom du citoyen Z… ; les nouvelles à la main rapportent ses traits d’esprit, et les faits divers ses actions d’éclat ou ses bonnes œuvres. Et comme la feuille se vendrait peu, on la répand à profusion, par poignées, une douzaine d’exemplaires à la fois, dans les cafés et chez les commerçans.

    De ces deux candidats levés avant l’aube, on ne sait pas du tout ce qu’est le premier, ni pourquoi il est candidat ; si sa candidature est sérieuse, j’entends s’il travaille pour son compte, ou bien s’il a été mis là, comme champignon, — c’est, en argot électoral, le terme consacré, — pour quelqu’un et contre quelqu’un, à l’effet d’enlever des voix à celui-ci au profit de celui-là ; et, dans ce cas, au profit de qui ? Quant au second, pas tant de mystère ; lui, il est candidat, parce qu’il l’a déjà été. Il l’a été à la Chambre et au Conseil municipal, dans ce quartier, puis dans un autre, avec ce programme, puis avec cet autre, mettant, selon les circonstances, soit de l’eau dans son vin, soit du vin dans son eau. Sa candidature est prévue sans qu’il ait bougé de chez lui ; elle est certaine, inévitable, et en quelque sorte astronomique comme la succession du jour et de la nuit. Mais ni ce candidat de fantaisie ou d’occasion, ni ce candidat perpétuel ne sont les vrais représentans des forces opposées, et ce n’est point entre eux que la bataille des partis se livrera.

    Elle se prépare plus silencieusement. Depuis de longs mois, le député en possession du siège est menacé politiquement ou physiquement, sa situation électorale ou sa santé elle-même est  ébranlée ; et depuis le jour où il a senti la première atteinte, il est épié, suivi, — comme le naufragé par un requin, — par un de ses adversaires ? peut-être, mais sûrement par un de ses amis. Pour combien en a-t-il encore ? Ira-t-il jusqu’aux élections ? S’il y va, sera-t-il en état de faire campagne ? Les conseils inquiets et émus pleuvent sur lui : qu’il prenne garde, qu’il se ménage ! la vie politique est si absorbante ! En même temps la nouvelle se répand de proche en proche, — qui la répand ? — qu’il est perdu, et l’on cherche, — qui le cherche ? — le successeur désigné.

    On l’a vite trouvé, car il a vite fait de se trouver et de se désigner lui-même. Oh ! discrètement et indirectement, et, comme dit la loi, par personnes interposées. Ce sont, ces personnes, le président ou le secrétaire d’un comité qui soutenait l’homme qu’il s’agit de remplacer. « Qui soutenait » : on parle déjà au passé. — Le président a des ambitions : il voudrait être officier d’Académie ; le secrétaire a des besoins : il accepterait volontiers un emploi, pourvu que ce fût de l’Etat ou de la Ville, sûr, de tout repos, et avec un traitement convenable. Quoi de plus légitime ! Ils auront, l’un son ruban, l’autre sa place, si, au cas qu’il faut malheureusement prévoir, notre excellent *** vient à disparaître ou à se retirer. Justement, le malheur veut que le moribond meure : on ne lui a pas fermé les yeux que son culte est fondé : notre excellent *** est devenu notre regretté, quand ce n’est pas (le style funéraire autorise l’hyperbole) notre inoubliable *** ! On lui prodigue couronnes et discours ; on lui consacre une plaque d’émail au coin d’une rue ; on ouvre une souscription pour lui ériger un buste : il est mort, il mérite bien les honneurs du marbre ou du bronze ! Il s’agit désormais de se substituer à lui, de s’identifier avec lui, et, si l’image ici n’était par trop macabre, « de se mettre dans sa peau : » pour cela, il faut recueillir et regrouper autour de soi ses créatures, servir tout de suite sa clientèle, en l’augmentant de la sienne propre. Dans le premier moment, il y aura peut-être, par-ci par-là, des espérances déçues, d’inconsolables fidélités, des pudeurs qui se réserveront. Mais on les vaincra ou l’on passera outre : et l’héritier présomptif, pour ceux qui le trouvent trop pâle, se teintera de rouge, et pour ceux qui le trouvent trop rouge, se laissera un peu pâlir : bientôt, le candidat du parti, le seul, l’unique, ce sera lui ; et pourquoi ne serait-ce pas lui ? N’est-il pas maire, adjoint ou conseiller municipal, et délégué cantonal par surcroît, ou administrateur du bureau de bienfaisance, membre honoraire ou actif de plusieurs sociétés de tir, escrime ou gymnastique, protecteur d’orphéons et de fanfares, distributeur de soupes populaires ? N’est-ce pas un bon garçon, pas fier, qui reçoit tout le monde et qui, sur les deniers publics, est incapable de refuser rien à personne ? — Et puis surtout, il aimait tant notre regretté, notre inoubliable *** ! Il l’aimait à ce point que, le voyant fatigué, il glissait tout doucement sa candidature sous la sienne, afin de le décharger d’un si lourd fardeau. Pas de divisions ; pas d’abstentions ; pour tous les hommes de liberté, de fraternité, de solidarité, de progrès social, il ne peut y avoir qu’un seul candidat, et c’est lui !

    Dans le camp adverse, on est perplexe : l’occasion n’est pas fameuse, la preuve, c’est que la dernière fois, on a été battu. Mais pas de beaucoup, et au mois d’août ou de septembre, lorsque « tous nos amis » étaient à la campagne ; en avril ou en mai, ils seront ici, et alors ! Chacun tire de son portefeuille un petit carré de papier couvert de chiffres et expose ses prévisions. La conclusion unanime est que l’on peut lutter et, du moment qu’on le peut, que l’on le doit. Seulement qui le peut avec le plus de chances ? Qui que ce soit, il faut qu’il réunisse les voix de tous les conservateurs ou de tous les modérés, anciens monarchistes et républicains : mais de les réunir, qui a le plus de chances, un ancien monarchiste ou un républicain ? Le mouvement continu qui depuis vingt ans emporte le pays vers la république, ou la stagnation qui l’empêche d’être emporté ailleurs, conseillent plutôt un républicain d’origine ; et la majorité s’arrête à cet avis, malgré les protestations de quelques hommes antiques, d’une vertu romaine, qui aiment mieux tout perdre que de rien concéder, jurent que c’est une faute, et presque un crime, de « mettre son drapeau dans sa poche, » raillent la conciliation qui, suivant eux, n’est qu’une duperie, affirment que, plutôt que de triompher par une alliance, il est plus honorable de se faire battre seul. — Ils ne comprennent pas que « le parti » n’ait point son candidat. Quant à eux personnellement, ils ne veulent pas de cette candidature : ils ont ceci ou cela qu’ils ne peuvent compromettre, des convenances qui s’y opposent, des obligations de famille ou de profession qui le leur défendent. Mais, précisément parce qu’ils n’en veulent pas, ce qu’ils en disent n’est que plus désintéressé. Et aussi parce qu’ils n’en veulent pas, ils ne veulent pas qu’un autre  en veuille. Il faut un candidat pourtant ; ce sera donc un républicain : faute de grives, on mange des merles. Mais encore quel républicain ? Le premier à qui l’on en parle refuse net ; le deuxième demande à réfléchir et se dérobe ; le troisième accepte. Du coup, les deux armées sont en présence et la lutte peut s’engager.

    Ce sont d’abord des escarmouches, de petites rencontres d’avant-postes, des fusillades de tirailleurs, des pointes et des reconnaissances. Le candidat en expectative n’a pas encore soufflé mot de sa candidature, qu’à sa porte, la sonnette ne cesse plus de tinter. Alors, commence un étrange défilé de tout ce monde interlope qui, dans une grande ville, s’agite autour d’une élection, de toute la gueuserie électorale. C’est le directeur-gérant de l’Abeille ou du Moniteur, feuille spécialement fondée pour soutenir telle opinion, et au besoin pour la combattre, qui vient interroger le candidat, s’enquérir de son programme, se mettre à sa disposition, s’entendre, etc. C’est un orateur attitré de réunions publiques, — on en cite un qui se donnait cette qualité sur ses cartes, — c’est un de ces orateurs qui vient vous annoncer pour le soir, salle Y…, une séance où il ne manquera pas de prendre la parole. « Vous êtes un honnête homme ; lui aussi ; il proposera et défendra votre candidature. » Il est déjà, du reste, fortement pris de vin, et d’une langue embarrassée bredouille des propos presque incohérens où reviennent, comme à intervalles fixes, ces mots : la Chambre parlementaire. Il ne sera pas facile à éconduire : il a l’air d’être vissé là. Ne lui proposez rien, et il ne tardera pas à se livrer, ou à s’offrir. Il sort de maladie, il est dans le besoin, il cherche vainement du travail. Mais ne lui en indiquez pas : il vous dira que le chantier est trop loin. Ce qu’il veut, c’est une pièce de quarante sous : il ne vous la demande pas en pur don, mais il n’a pas mangé ; avancez-lui seulement de quoi acheter du pain ; il vous le rendra, quand il aura touché du bureau de bienfaisance un secours qu’il attend. Vous êtes fixé, mais il vous plaît de faire l’expérience : vous lâchez la monnaie : peut-être croyez-vous ainsi vous débarrasser de l’importun. Que nenni ! bientôt il revient. La séance a eu lieu ; il a plaidé éloquemment pour vous et, grâce à lui, vous avez eu à peu près la moitié des voix. Encore un petit effort et vous aurez tout, mais pour cela il faut se réunir à nouveau entre amis, et il faut boire, et, pour payer à boire, il faut de l’argent qu’il n’a pas. Cette fois, afin de compléter l’expérience, vous refusez. L’homme alors passe de l’amabilité à la menace :  ses convictions se retournent instantanément, au lieu de vous appuyer, il vous attaquera donc. Laissez-le aller et laissez-le faire : sous le nom qu’il a donné, on ne le connaît pas à l’adresse qu’il a indiquée ; il n’habite pas la circonscription. C’est un professionnel de l’escroquerie à l’élection.

    Il y a d’autres types et de tous les genres. Il y a le policier électoral, qui s’installe dans le café d’en face, surveille les allées et venues, file le candidat quand il sort,interviewe les domestiques, se renseigne sur votre loyer, sur votre famille, sur vos relations, sur votre genre de vie et votre train de vie. — Il y a enfin (il faut le mettre à part ; car il a souvent une manière de bonne foi ou même d’honneur) l’agent électoral, l’entrepreneur patenté, qui soumissionne une élection comme un marché, et qui travaille à tous les prix : avec le comte de B… ou le marquis de L.., il « marchait sur le pied » de 100 000 ou 200 000 francs ; mais il entend raison, et il se contentera d’infiniment moins. Celui-ci, il n’est pas rare qu’il cumule, et en même temps qu’agent à gages, ou à honoraires, qu’il soit membre influent de quelque comité, dont il se sert, et que d’ailleurs il ne dessert pas. Peut-être ne sera-t-il point tout à fait inutile, à condition de le tenir en main, et il est, à son heure, capable d’intelligence et de dévouement. Sans faire rien de proprement indélicat, il fait ce que le candidat lui-même ne pourrait ni ne voudrait faire. Il tâte et sonde les marchands de vins, étudie leur clientèle ordinaire, dépiste et groupe les électeurs qui ont ou qui passent pour avoir de l’action sur les autres, prépare en un mot la mobilisation générale du suffrage. S’il connaît son métier, en quelques semaines il sait qu’ « un tel est avec nous, un tel contre nous, et qu’un tel ne s’occupe que de son commerce. » Il visite et retient les salles pour les réunions privées, avant que la période soit ouverte, celles où le candidat entre en contact avec les électeurs : il les combine, lundi salle A…, pour telle et telle rues, vendredi, salle G… pour telle et telle autres. Il est l’intermédiaire officieux, le trait d’union — ou de réunion — entre le candidat et ce personnage important, le marchand de vins, qui n’a sans doute pas tout le pouvoir qu’on lui prête, mais dont il serait imprudent et funeste de se faire un ennemi.

    Le vrai règne du débitant, c’est cette espèce d’Avent électoral, et derrière son comptoir, tout en vidant des bouteilles pour remplir des verres, il distribue aux concurrens des brevets qui leur  restent. Plus sensible qu’on ne croit à l’art oratoire, et trouvant dans un jour cent occasions d’imposer son avis, il fonde ou renverse une réputation. Ménagez-le ou il ne vous ménagera pas. Surtout ne le prenez pas de haut avec lui ; lorsqu’il vous « donne sa salle. » Consommiez-vous toute sa boutique, il estime que vous êtes son obligé et qu’il n’est pas le vôtre ; ne le quittez pas sans le remercier et sans saluer sa femme : si, par hasard, vous l’avez oublié, dès le lendemain excusez-vous. Ses cliens le consultent, et sa femme le mène. Vous retrouverez, pendant la période électorale, l’effet d’un compliment adroit, fait à propos.

     

    III

    Mais le décret est à l’Officiel, la période électorale est ouverte. Dès le matin, en exécution de la loi sur les candidatures multiples, les adversaires se sont précipités, de peur de perdre une minute, de se mettre en retard et de ne pas avoir les bons coins, les bonnes places sur les murailles. Les colleurs « sortent » aussitôt. Ils vont d’abord poser « les papillons ; » — ce sont les bandes quart ou demi-colombier qui portent seulement le nom du candidat, ses qualités, et l’étiquette politique sous laquelle il se présente. La profession de foi, de format colombier ou double colombier, ne sera collée qu’un peu plus tard. C’est la pièce de résistance dans cette littérature électorale. Chaque candidat a du reste sa tactique, et tandis que l’un se presse pour être sûr d’arriver le premier, l’autre attend pour se régler d’après ce qu’auront dit ses concurrens. Cette première affiche, la profession de foi, est un exposé de principes et garde une certaine tenue. Elle est à l’habitude de la plus plate banalité, bourrée de tous ces lieux communs usés, de toutes ces formules creuses et de toutes ces généralités vagues qui n’ont pas leurs pareils pour anémier, affaiblir et, à la longue, tuer l’esprit politique d’un peuple. Mais, du moins, elle est décente : on peut la lire, et même on le doit : on n’en reverra pas d’aussi convenable.

    A partir de ce moment, en effet, où la période électorale est ouverte, il n’est plus dit, en France, un mot loyal, courtois ou sérieux : la moitié du pays accuse, dénonce et injurie l’autre. Un vent de folie s’est levé qui enfièvre jusqu’aux gens de sens rassis. Les réunions publiques montent la discussion à un ton suraigu d’où elle ne redescend plus. Qui ne sait ce que sont ces réunions  publiques ? Dans un préau d’école mis gratuitement à la disposition du candidat, pourvu qu’il en ait, à l’avance, fait la demande à la mairie, cinq à six cents personnes sont entassées : quelques douzaines, aux premiers rangs, assises sur les bancs qui servent de coutume aux enfans, assises ou plutôt pliées, les jambes traînantes, car les bancs sont trop bas pour elles : la plupart debout. Tout le monde fume ; une atmosphère épaisse et acre. Dans le fond, quelques femmes, que ce spectacle passionne. Le pupitre du maître sert à la fois de bureau et de tribune. Au milieu trône le président, qu’on a tout à l’heure désigné non sans peine, tumulte et contestation. C’est un gaillard de haute taille, de grosse voix et de forte poigne ; il est armé d’un manche à balai ou d’une tringle de fer dont il assène sur la table de si formidables coups que le bois vole en éclats et retombe tout autour en une grêle fine. Deux assesseurs le flanquent à droite et à gauche, l’un placide, qui ne bouge pas et qui, les paupières lourdes, a l’air de sommeiller ; l’autre, sans cesse en mouvement, et qui surveille la salle.

    On a jeté dans un chapeau autant de bulletins qu’il y a de candidats présens ou non, et l’on tire au sort l’ordre dans lequel ils seront admis à s’expliquer. S’expliquer, c’est beaucoup dire. A l’appel de chaque nom, tempête d’applaudissemens et de huées, car les manifestations ici n’ont rien de spontané et chaque candidat a eu soin de « faire sa salle ; » et chacun a, rassemblés dans un coin ou disséminés aux quatre coins, ses hommes à lui, qui acclament ou vocifèrent, selon que c’est lui ou que ce n’est pas lui. Au besoin, on se donne le plaisir d’y ajouter ce qui peut s’appeler « un orphéon électoral, » — citoyens aux poumons solides et au vocabulaire plus abondant que choisi, dont le moindre défaut est sans doute de n’être pas électeurs dans l’arrondissement, et peut-être même de ne l’être nulle part, ceux-ci parce qu’ils sont encore trop jeunes, et ceux-là parce que la vie est pleine de vicissitudes. Qu’il y ait deux ou plusieurs candidats, l’un d’eux est le candidat clérical, — on est toujours le clérical comme le réactionnaire de quelqu’un, — et pour être baptisé « clérical » il suffit de n’être pas un mangeur de curés et de croire que la société civile peut être indépendante, et même que le pouvoir civil peut voir sauvegardée sa suprématie, sans que la religion soit taquinée, opprimée et persécutée. Tout à coup l’orphéon entonne : Esprit-Saint, descendez en nous ! C’est le candidat « clérical » qui va prendre la parole, si on le lui permet, mais l’on juge plus prudent de ne pas le lui permettre. Cependant il essaye, et il est arrêté par des cris forcenés : « A bas la calotte ! » En plaisantant, il a une chance de s’en tirer ; qu’il se fâche, et il est perdu. On ne passe l’indignation qu’aux militaires, mais pour eux c’est une autre chanson. On sonne et l’on bat aux champs, on commande : « Portez armes ! » On hurle : « Pas d’observations ! Quatre jours de salle de police ! » avec accompagnement de jurons assortis. — Citoyens, déclare soudain un brave homme d’électeur, honnête et convaincu, si vous ne voulez pas écouter le citoyen X… (on fait de ce qualificatif une consommation effroyable ! ), je vous garantis bien que le citoyen Z… ne se fera pas entendre. — Non ! non ! bravo ! Et dans le dessein louable de rétablir l’ordre, le désordre est augmenté d’autant, jusqu’à ce qu’une bande d’anarchistes, qui ont envahi le local, et qui méprisent également tout ces « votards, » comme ils disent, mettent tout le monde d’accord en chantant la Carmagnole : « Vive le son ! Vive le son du canon ! »

    Le manche à balai du président décrit des moulinets terribles, se lève, tourne, s’abat et pulvérise le bord de la tribune. Les plus excités se sautent mutuellement au collet : « A la porte ! » et de main en main, on les pousse vers la sortie. Il se produit alors comme une détente dont on profite pour poser des questions aux candidats qui, dans les vingt minutes qu’on leur avait avarement mesurées, et que les interruptions ont réduites à cinq, n’ont pu tout dire, et, en effet, n’ont dit rien ou pas grand’chose. A part ce qui peut y être introduit de local ou de personnel, — et il y en a toujours bonne mesure, — ces questions sont partout les mêmes ; on en pourrait faire un recueil dans le genre du Recueil des questions posées au baccalauréat : « Je voudrais savoir ce que le candidat pense de la séparation de l’Eglise et de l’État ? ou de la révision de la Constitution ? ou de la suppression du Sénat ? » — Puis d’autres, parmi lesquelles il n’en manque pas de saugrenues ou d’absurdes. Et le brouhaha redouble, tandis que, dans la confusion portée à son comble, le président s’égosille à lire un ordre du jour indéchiffrable où l’on affirme que des milliers de citoyens, après avoir entendu les citoyens X…, Y… et Z…, ont acclamé et se sont engagés à faire triompher la candidature de… ; » la candidature de celui qui avait amené le plus de partisans, ou qui a su les faire manœuvrer avec le plus de discipline ou d’audace. Sauf quelques variantes et quelques incidens, tantôt violens, tantôt comiques, il en va ainsi de toutes les réunions publiques ; et elles sont toutes les mêmes ; et l’on pose dans toutes les mêmes questions, parce que ce sont les mêmes personnes qui les suivent toutes. Que ce soit à un bout ou à l’autre de la circonscription, les mêmes têtes sont là ; il n’y en a guère de nouvelles ; il n’est entré dedans rien de nouveau, et les mêmes « orateurs » promènent de salle en salle les mêmes discours, comme les mêmes interrupteurs les mêmes stupidités ou les mêmes grossièretés. La réunion, publique est, à vrai dire, la représentation que le candidat est obligé, sans nul profit pour sa candidature, d’offrir au corps électoral, le jeu cruel et humiliant par lequel on lui fait expier la témérité grande qu’il a de vouloir s’occuper des affaires du pays ; elle n’est que cela. Dans la traduction moderne du cri romain : Panem et circenses, elle figure les circenses. S’il n’est pas homme à « livrer sa vie à ces huées » et à « monter sur ce tréteau banal » du Suffrage universel, que le candidat se retire vite ! Ce ne sont point ici plaisirs de délicats. D’y aller ne lui sert à rien, mais de n’y pas aller servirait à ses adversaires à répandre le bruit qu’il « a peur, » qu’il « fuit la lumière ; » car il paraît que c’est « fuir la lumière » que de ne pas goûter ces bagarres où l’on ne peut que gesticuler dans le noir et où, matériellement même, pour ramener un peu d’apaisement, il ne reste souvent que ce moyen héroïque : éteindre le gaz !

    Si encore, revenu chez lui, le malheureux y trouvait un peu de repos ! Mais point. Des amis l’attendent éperdus : « Nous sommes couverts ! On ne voit plus une affiche ! » D’autres lui apportent un journal : « C’est dégoûtant ! Avez-vous vu cet article ? » Le comité tient à lui faire une communication urgente et grave. Un concurrent vient de placarder un appel signé d’une centaine de noms : tôt il faut répondre par un contre-appel et recueillir un nombre double de signatures. Le comité ! Si les semaines qui précèdent l’ouverture de la période électorale marquent le règne du marchand de vins, la période elle-même est le règne des comités. Il y en a de trois espèces au moins : il y a le comité remuant, encombrant, compromettant, tyrannique, qui « va de l’avant », dispose, ordonne, tranche, et fait aisément des sottises ; il y a le comité placide, qui observe, contemple, ne bouge pas, a de toutes manières l’encouragement discret et dont on ne sent autour de soi que la sympathie molle et atone ; il y a enfin  le comité fictif, qui n’existe pas, ou n’existe que de nom, pour l’en-tête des imprimés ; — et de tous, c’est peut-être le meilleur.

    Mais le temps marche, les esprits s’échauffent. Dans les permanences, c’est-à-dire dans les boutiques louées exprès où toute la journée, fumant et buvant, se tiennent deux ou trois délégués, et où ils affluent, affairés, les sergens et les caporaux de la grande armée électorale s’excitent, « se montent » les uns les autres, et peu à peu montent l’entourage immédiat du candidat et le candidat en personne à leur diapason. C’est un perpétuel ébranlement, une vibration perpétuelle ; c’est cette névrose particulière, médicalement constatée, la névrose des élections : pendant huit jours, la société est comme une vaste maison de fous. L’homme habituellement le plus calme, le plus courtois, le plus réservé, le plus maître de lui en arrive à dire et à faire des choses monstrueuses. Il n’oserait, quand il se sera repris, plus tard, relire ce qu’il dit et écrit alors sans sourciller. On l’attaque, il se défend, il attaque à son tour : et il va troubler la paix des familles et l’oubli des tombeaux, et tout y passe, les vivans et les morts, et l’on affirme ce que Ton ne sait pas, et l’on invente ou l’on arrange ce que l’on affirme, et ce qui est plus fort, on finit par y croire. On se traite réciproquement de menteurs, de traîtres, de voleurs, de faussaires, d’assassins, ou de fils ou de frères d’assassin, de faussaire, de voleur, etc. Les murs sont tapissés de démentis, de réponses à un démenti, de défis, de flétrissures : « Une infamie ! — Une calomnie I — Un guet-apens ! »

    Je copie textuellement ceci :

    ÉLECTEURS, ON VOUS TROMPE !

    Un candidat ACCUSE d’honnêtes gens d’avoir écrit en son nom au journal l’Autorité qui a fait un article élogieux en sa faveur.

    Ce A… ACCUSE donc de faux ses adversaires politiques.

    Sachez quelle est la lâcheté de ce A…, qui fait des promesses à tous les partis pour avoir des voix.

    Le républicain-patriote B…, employé de commerce, a été attaqué par ce A…, PAR DERRIERE ET SANS PROVOCATION, à l’aide d’un instrument tranchant, mais le coup a porté dans le chapeau, qui a été percé, et le républicain-patriote, ancien dragon du… e régiment, a cassé sa canne sur la tête repoussante de ce A…

    Signé : B…

    REPUBLICAIN-PATRIOTE, EMPLOYE DE COMMERCE.

    Vu : le candidat : B…  Et ce n’est encore que de la polémique courante. Mais, dès le lundi ou le mardi de la semaine décisive, on commence à se préoccuper des « manœuvres de la dernière heure. » On sait vaguement qu’il y en aura une, et l’on cherche laquelle. Les candidats installent des souricières à la porte des imprimeurs qui travaillent pour leurs adversaires, guettant « la sortie du papier. » Mais c’est l’enfance de l’art, de faire imprimer ce fameux « papier » ailleurs, où l’on ne le guette pas, et il serait vraiment par trop naïf de mettre ainsi sa signature au bas d’un placard que l’on ne veut pas signer. Car l’affiche de la dernière heure est, de son essence, anonyme ; ou elle ne porte que des marques collectives, inconsistantes, insaisissables : « Un groupe de patriotes, un groupe d’électeurs prévoyans, un groupe de vieux républicains, un groupe d’étudians, un groupe de cochers. » On l’épie donc pour l’attraper au vol et pouvoir y répondre à temps. Quelques amis, atteints d’une maladie assez commune en période électorale, rédigent, à grand renfort d’épithètes, une réplique foudroyante à ce factum qu’ils ne connaissent pas. Pour achever, viennent les deux nuits du vendredi et du samedi ; nuits tragiques, nuits redoutables, véritable veillée des armes. Les « permanences » sont pleines d’hommes couchés à terre, qui plient et disposent des « papillons » multicolores : d’autres s’assoupissent sur des chaises, un bicycliste circule aux environs : tout à coup il entre en coup de vent : les adversaires « collent ; » recouvrons, recouvrons ! Lorsque l’aube luit, c’est comme une délivrance, mêlée pourtant d’une certaine angoisse, ou comme une résignation à la fatalité désormais fixée et inflexible. Le sort en est jeté : il n’y a plus rien à faire, il n’y a plus qu’à attendre le soir.

     

    IV

    Toute la journée, au-dessus de la fente de cette caisse en bois blanc que la loi s’obstine à qualifier d’urne (et le fait est que « caisse électorale » ou « boîte électorale » manquerait un peu de noblesse), les présidens des sections de vote tiennent précieusement des bulletins, les élèvent, pour ainsi dire, aux regards, les suspendent au seuil du mystère, les balancent, enfin les laissent tomber ou les précipitent ; — on en a vu parfois qui, dans ce moment solennel, les transmuent ou les escamotent ! A chaque bulletin, ils proclament : M. Un Tel (nom et prénoms) a voté. Ces présidens sont  tout désignés à l’avance : pour la première section, c’est le maire ; pour les autres, des amis du maire ou du candidat cher au maire. De six ou sept sections, ils en tiennent au moins quatre ou cinq ; et que dire des suppléans qui viennent s’offrir à les remplacer vers midi, quand ils déjeunent ? C’est alors que par petits groupes, sous la conduite des comités, descend la Cour des miracles du suffrage universel. Quand six heures sont arrivées, quand quelques milliers de noms ont été appelés, quelques milliers d’émargemens faits, quelques milliers de bulletins jetés au fond de la boite, le peuple a un représentant : il ne s’agit plus que de savoir qui c’est. Au même instant, ou à peu près, sur cinq cent quatre-vingt-un points divers du territoire de la République française et de ses colonies, des gens partent en courant, sans se connaître se congratulent et se houspillent aussi, se serrent la main ou se montrent le poing : « X… est élu. Vive la République ! » Et quand, le mois suivant, la Chambre s’étant réunie pour la vérification des pouvoirs, se vide le grand panier électoral, voici, pêle-mêle, ce qui en tombe. Je cite l’Officiel, mais ne puis tout citer : il vaut la peine de s’y reporter, peu de lectures sont aussi édifiantes.

    Dans un arrondissement de Paris, un citoyen se plaint de ce que les listes électorales ne soient pas suffisamment révisées, et il espère (fol espoir ! ) que M. S…, le député élu sur ces listes frelatées, donnera sa démission [1]. Il est vrai que le bureau déclare cette protestation sans objet, en quoi l’expérience d’autres circonscriptions parisiennes permet d’affirmer qu’il fait montre de quelque optimisme. A Paris encore, en effet, « la pression officielle apparaîtrait notamment dans la constitution de la commission de révision des listes électorales. On en aurait soigneusement écarté tous les amis de l’honorable M. G… ; on y aurait fait entrer les amis les plus fidèles de M. M…, et, de ce chef, on aurait pu maintenir, sur les listes de l’arrondissement, un grand nombre de personnes qui n’y demeureraient pas et qui n’y figurent pas sur les rôles des contributions directes. » Le président d’un Comité républicain progressiste aurait adressé « à un certain nombre de personnes, qu’il savait pertinemment ne plus habiter l’arrondissement, » et qui se trouvaient, peut-être indûment, inscrites sur les listes électorales, une lettre ainsi conçue :  Monsieur et cher concitoyen,

    Bien que vous ayez changé d’adresse, vous êtes encore inscrit comme électeur dans le… arrondissement.

    Vous nous feriez le plus grand plaisir en venant, demain 22 mai, voter pour notre candidat, M. M…, à l’élection duquel tous les bons citoyens seront heureux de participer…

    Là-dessus, que répond le rapporteur ? « Je m’étonne que M. B… (l’orateur qui attaquait l’élection) paraisse ignorer que l’électeur qui a changé de domicile après la clôture des listes électorales, clôture qui a lieu le 31 mars, peut encore, pendant tout le cours de l’année, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il ait pu être inscrit à son nouveau domicile, voter là où il avait sa résidence dans son ancienne circonscription [2]. » Oui ; et grâce à cette clôture des listes au 31 mars, toujours à Paris, dans un autre arrondissement, quatorze citoyens auraient indûment voté [3].

    Dans un autre, une protestation légalisée donne les noms de cinq personnes qui, bien que n’ayant pas changé de domicile, se sont trouvées rayées des listes électorales. De plus, trois personnes, absolument inconnues, auraient voté au deuxième tour, et des cartes auraient été délivrées en double à deux électeurs. — « Les faits allégués peuvent être exacts, observe le rapport, mais ne visent qu’un petit nombre de cas [4]. »

    En Seine-et-Oise, trois faillis auraient pris part au vote, bien qu’ayant perdu la capacité électorale [5] ; dans la Seine-Inférieure, vingt-neuf condamnés non électeurs, absens et faillis, auraient usé d’un droit qu’ils n’avaient pas ou n’avaient plus ; mais, dix-neuf de ces condamnés étant régulièrement inscrits avant le 31 mars, leurs votes sont tenus pour valables [6].

    Dans une ville du Midi, au premier tour de scrutin, « un grand nombre de cartes auraient été délivrées en double exemplaire, et tandis qu’un citoyen recevait la carte originale, le duplicata était remisa un autre. » Pour le deuxième tour, on a fait confectionner de nouvelles cartes d’électeurs. « Le plus grand désordre, mais un désordre voulu, semble avoir présidé à la confection et à la  distribution de ces nouvelles cartes. » Le rapporteur s’en explique en ces termes : « Au premier tour de scrutin, on a trouvé quelques cartes faisant double emploi, qu’on a jugées suspectes. Au deuxième tour, la municipalité a fait de nouvelles cartes avec un timbre spécial pour éviter les falsifications [7]. » Dans un grand centre industriel de la Loire, le 7 mai au soir, veille du scrutin, 2 400 cartes électorales environ restaient en souffrance au bureau du commissaire central de police, par qui elles étaient ordinairement distribuées. M. A…, élu député, rappelle à ce propos « que, depuis les élections de 1893, 2 000 inscriptions nouvelles avaient été opérées par les maires successifs de R… sur les listes électorales. Beaucoup de ces inscriptions paraissent avoir été défectueuses, en ce sens que certaines ne portaient pas les adresses des inscrits ou portaient des adresses défectueuses ; de plus, il avait fallu, à plusieurs reprises, vérifier les listes pour effacer des noms de décédés, de disparus et de condamnés, ou pour rétablir ensuite certains de ces noms biffés par erreur. » Ainsi peut s’expliquer « l’impossibilité où s’est trouvée la police de découvrir beaucoup de titulaires de cartes qui, malgré les affiches multiples qui annonçaient le lieu et les heures de la distribution, avaient négligé devenir retirer les leurs en se faisant dament reconnaître. » Cependant, un certain nombre de cartes avaient été, par précaution, établies et délivrées en duplicata, et afin de parer à tout empêchement électoral, « la plupart des bureaux de vote n’ont même pas rempli la formalité légale d’exiger l’assistance de deux témoins de la part des électeurs venus sans cartes ; il a suffi que ceux-ci fussent reconnus par le président ou les assesseurs du bureau [8]. »

    En résumé, il est infiniment probable que pas mal de gens ont voté qui n’en avaient pas le droit, ou qui, comme les déménagés de Paris ou les condamnés de la Seine-Inférieure, l’avaient et ne devraient peut-être pas l’avoir. L’armée, elle aussi, adonné. Dans l’Aisne, « un nombre assez considérable de militaires » auraient voté. « Il a été impossible au bureau, d’établir exactement le nombre des soldats ayant voté le 8 ou le 22 mai. Quels étaient ceux en congé ? Quels étaient ceux en permission ? Rien, dans l’examen du dossier, n’a mis à même d’établir que les militaires aient voté plutôt pour l’un que pour l’autre des candidats, et qu’ils aient obtenu un congé ou une permission plutôt sur les recommandations de M. B… que sur  celles de M. E… [9]. » Sous ce rapport non plus, Paris n’a rien eu à envier à la province : « Les listes d’émargement feraient figurer comme ayant pris part au vote du 22 mai des personnes absentes ou accomplissant un service militaire actif. » D’ailleurs, ces militaires n’étaient peut-être pas tous soldats : « D’une pièce légalisée il résulterait qu’un électeur a voté aux lieu et place d’un homonyme actuellement en activité de service [10]. » Dans plusieurs circonscriptions de la capitale, on a été frappé de la quantité d’électeurs inscrits sous la rubrique militaires, qui se sont présentés au scrutin ; et il serait intéressant de savoir si, à cette date, il y avait un nombre correspondant de « militaires » en congé de trente jours.

    Dans ces cas extrêmes, on fait flèche de tout bois. Un électeur ne veut point se priver d’une partie de campagne, mais ne veut point davantage faillir à son devoir civique : il envoie son beau-frère, avec sa carte électorale et sous son nom, voter comme si c’était lui-même. Il a raison, puisque, le beau-frère étant arrêté, le tribunal l’acquitte, par ce motif que M. G…, « en présentant la carte de son beau-frère et son bulletin de vote, n’avait pas dit qu’il fût M. M… » Et voilà une jurisprudence ! Il n’est pas jusqu’aux fous liés qu’on n’appelle à la rescousse : leur voix est une voix, et qui vaut les autres. On a fait bravement voter deux pensionnaires de l’asile d’aliénés de L… quoique, « d’après les déclarations légalisées de la direction, l’un ait été interné jusqu’au 30 juin 1898, l’autre le soit encore, et leurs noms sont pourtant émargés. » Comment s’émerveiller, en ces conditions, que, dans cette circonscription, le bureau de la Chambre ait relevé au moins 52 émargemens faux [11] ? A Paris, dans une seule section de vote, six électeurs signalent une différence de 49 émargemens en moins : sur 1 369 votes exprimés, il n’y aurait eu que 1 320 émargemens. « Cela peut être exact, remarque le bureau [12], mais il n’y a aucune justification. Les listes d’émargement ne sont point au dossier. (Pourquoi ? ) Au reste, ces erreurs se conçoivent (Vraiment ! ) »En Tarn-et-Garonne, M. Camille Pelletan, arrivant pour une même commune à trois chiffres différens : 728 bulletins trouvés dans l’urne, 745 émargemens, 759 votes attribués aux divers candidats,  prend spirituellement — et gaiement la chose : « Vous entendrez M. L…, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que l’explication est celle-ci : les bulletins se remuent beaucoup dans les urnes ! Quand ils étaient dans l’urne électorale, ils sont entrés les uns dans les autres. Quand on les a mis à nu au dépouillement, ils sont sortis avec un tel empressement que cet empressement les a multipliés. Ils ont été unis pendant bien peu de temps, ces bulletins qui se sont mêlés pour se soustraire à celui qui les comptait ; mais le ciel a béni leur union, puisque, aussitôt après, leur population s’était augmentée de 14 bulletins. C’est là une fécondité que, dans les circonstances actuelles, nous pourrions souhaiter pour la France entière et pour l’arrondissement de C… [13]. »

    Cette multiplication des bulletins de vote est d’autant plus facilitée que tantôt les urnes voyagent, et tantôt, au contraire, elles sont séquestrées. « A H…-sur-M…, où le bureau de vote était situé au premier étage, l’urne aurait été descendue pour recueillir les suffrages de quatre électeurs impotens. » Mais il n’est pas dit, au demeurant, « que (cette pratique irrégulière ait eu lieu dans une intention frauduleuse ou dans l’intérêt d’un candidat déterminé, ni qu’elle ait donné lieu à des incidens suspects [14]. » En Corse, on atteint à l’épique. Dans la commune de R…, l’adjoint qui préside le vote a son casier judiciaire orné de quatre condamnations pour violences, voies de fait et fraudes électorales, — « la dernière de 1892, dix mois de prison ; » — il installe le bureau de vote dans sa chambre à coucher. Les électeurs non prévenus cherchent en vain l’urne introuvable : à force de ruse, ils la dénichent enfin. L’un d’eux monte à la chambre de l’adjoint pour voter : on le repousse, il crie ; le fils de l’adjoint sort d’une pièce voisine, et pressé de rétablir l’ordre, tire en l’air des coups de pistolet. Un autre électeur se hasarde. On lui prend son bulletin, on l’ouvre… Tiens ! tu votes pour L… de C.. ! quelle singulière idée de voter pour L… de C… ! » Au dépouillement, impossible d’approcher. Résultat : M. de C…, qui n’était pas le candidat de l’adjoint, n’a dans la commune que quatre suffrages, « alors que 28 électeurs affirment avoir voté pour lui. » Dans une autre commune, non loin de là, M. de C…, à la grande surprise du maire, ayant eu une majorité d’une trentaine de voix, « le digne fonctionnaire perdit la sienne du même coup et refusa de proclamer le vote. » Les électeurs attendaient. Le maire  se décide et dit : « Messieurs, je le regrette vivement, mais il m’est impossible de proclamer un pareil scrutin. » On insiste, il refuse et dit : « Mais non, messieurs, je ne puis pas ; en mon âme et conscience, cela m’est impossible ! j’ai promis la majorité à M. le préfet. » Des rumeurs s’élèvent, le maire propose une transaction : « Donnez-moi une voix de majorité, une seule voix et je proclame. » Les autres maintiennent leur droit ; le maire s’empare alors des listes d’émargement et prend la fuite : « on le poursuit, on le rejoint ; une bataille s’engage et les listes en pitoyable état restent entre les mains des partisans de M. de C… » Dans une troisième commune du même arrondissement, le maire refuse de remettre aux gendarmes les résultats du vote. « Il attend pour s’exécuter de connaître les résultats généraux du scrutin du 8 mai, afin de pouvoir, le cas échéant, modifier le vote de sa commune [15]. »

    Mais ces modifications et retouches ne se font pas seulement dans les mairies corses : certaines commissions de recensement pourraient, à ce qu’on prétend, en revendiquer leur part. Ici, pour les bulletins, portant des désignations inexactes, deux poids et deux mesures : « Quand le nom de M. S… était inscrit sur le bulletin, ce bulletin devenait nul ; quand c’était le nom de M. L… on le comptait à M. L… » Pour les bulletins marqués de signes extérieurs, « quand le bulletin porte le nom de M. L…, on l’attribue à M. L…, mais quand il porte le nom de M. S…, croyez-vous, par hasard, qu’on se contente de l’annuler ? On le porte parmi les bulletins n’entrant pas en compte pour le calcul de la majorité [16]. » La Chambre ne s’est pas déclarée convaincue, et elle a admis M. L… Mais voici autre chose. Dans un département de notre Midi français, voisin de la classique Toulouse, « une erreur d’addition donnait 31 voix de trop à M. B… Ces résultats, joints à ceux des communes rurales, donnaient au candidat F… 82 voix de majorité en tenant compte de l’erreur susmentionnée, ou 61 voix sans en tenir compte… Or, après deux heures d’atermoiement (pendant lesquelles l’entrée de la sous-préfecture a été interdite à M. F… et à ses amis), la sous-préfecture a communiqué des chiffres non concordans avec ceux officiellement et définitivement proclamés. Y a-t-il eu fraude ? A-t-on ajouté des voix à M. B… ? Deux faits  sembleraient le démontrer [17]. » Cette fois, la Chambre se fâche, et elle ordonne l’enquête. Ailleurs, un des candidats, M. S…, ayant obtenu 8 609 suffrages, la commission de recensement lui attribue par surcroît 10 bulletins que les bureaux des communes avaient considérés comme nuls, ce qui eût dû porter à 8 619 le nombre de ses voix ; mais pas du tout : quand elle a fait la somme, la même commission n’a plus accordé à M. S… que 8 419 suffrages, soit 200 de moins que son compte. Conséquence : M. S…, quoique élu au premier tour, a été obligé à un ballottage. « Il faut que la commission en paye les frais ! » s’écrie M. Marcel Habert. — Et M. Berteaux : « Un faux a été commis. » — Et M. Cunéo d’Ornano : « Cette addition est une soustraction ! » La Chambre proclame M. S… élu au premier tour de scrutin (avec 186 voix de plus que la majorité absolue) et annule les opérations du deuxième tour. « Maintenant, conclut un député, la parole est aux tribunaux [18] ! »

    Dans un arrondissement du Centre, M. V… l’aurait emporté de 3 voix sur M. L… Mais, sur 30 ou 32 bulletins de la commune de M…, bulletins imprimés au nom de M. V…, avait été posée une bande de papier gommé au nom de M. L… La bande recouvrait bien le nom, primitivement inscrit, de M. V…, mais laissait subsister des titres qui lui appartenaient et n’appartenaient pas à M. L… : c’est pourquoi le bureau de la commune n’avait compté ni à l’un ni à l’autre ces 32 bulletins. A la sous-préfecture, la bande gommée était intacte : lorsqu’ils ont été déposés à la questure de la Chambre, une partie de cette bande avait été « déchirée, grattée ou enlevée par un procédé quelconque. « Les membres du bureau électoral de M… interrogés successivement, n’ont pas hésité à déclarer que la plupart des bulletins litigieux, sinon tous, avaient été défigurés après coup… Ces déclarations unanimes ont été faites dans des conditions telles que la sous-commission tout entière a éprouvé la même impression. Il est certain qu’une fraude a eu lieu ; il est certain qu’on se trouve en présence d’un de ces actes criminels qui ne sauraient être trop énergiquement flétris… » La Chambre, adoptant les conclusions du rapport, proclame élu non pas M. V.., mais M. L…, et renvoie le dossier au garde des Sceaux « pour rechercher les auteurs de la fraude qui a été commise et les poursuivre conformément à la loi [19]. » A quoi bon prolonger cette énumération qui pourrait s’étendre presque indéfiniment, en allant de plus fort en plus fort, jusqu’aux élections fabuleuses du Sénégal et de l’Inde, — puisque enfin le Sénégal et l’Inde envoient des députés au Parlement français ? — Ce sont sempiternellement les mêmes choses, et elles ne sont pas belles, et elles ne donnent pas l’envie d’admirer le suffrage universel dans sa « sincérité ! » On ne prendrait point une plus haute idée de sa « dignité, » à parcourir le répertoire d’injures que les candidats s’entrejettent à la face, pour la plus grande joie des électeurs : exploiteur, pourriture bourgeoise, Père La Famine, Allemand, Prussien, panamiste, sont les plus aimables. Avec quelle rage on s’accuse mutuellement d’avoir corrompu le suffrage universel, et à tous les prix, depuis « une paire de souliers, » comme dans la Charente-Inférieure, depuis vingt sous par tête aux frais des bureaux de bienfaisance, comme dans un arrondissement de Paris, pour monter à des centaines de mille francs, comme dans l’Aude, ou même au million, comme en Seine-et-Marne !

    Notez qu’à l’exception de trois ou quatre, nous avons, à dessein, choisi des élections moyennes, dont on peut dire que ce qui s’y est fait s’est fait partout ; mais quelque part, en tel endroit, dans telle circonscription de Paris ou de province, il s’est fait bien pis. Et nous avons eu soin de ne pas distinguer entre les partis, de ne pas même chercher au profit de quel parti cela s’était fait, parce que tous les partis, indifféremment, ont agi de même : aucun n’a plus qu’un autre, aucun n’a moins qu’un autre manqué à « la sincérité » et à « la dignité » du suffrage universel. Si, à trois ou quatre exceptions près, la Chambre s’est montrée si indulgente dans l’appréciation de pratiques qu’elle ne pouvait pas approuver, la seule raison en est là : elle a senti qu’il n’y avait pas lieu, à moins qu’elles n’eussent comblé et débordé la mesure, de punir trop rigoureusement les défaillances particulières, lorsque la faute est avant tout à la moralité politique générale. Elle a instinctivement fait la part, jugeant la conduite des hommes, des imperfections de leur nature, et il ne s’est pas trouvé un de ses membres pour oser dire, dans le secret de son cœur : « Seigneur, je ne suis pas comme ce pharisien. » Ils étaient tous comme ce pharisien, c’est l’explication de leur bénignité.

    L’un de nos députés a eu un mot superbe : « Messieurs, je n’ai pas coutume de voter les invalidations. Je suis de ceux qui pensent que les procédés plus ou moins irréguliers employés pour  arriver au succès ne doivent pas, à moins qu’ils ne soient scandaleux, retenir trop longtemps notre attention, et que le suffrage universel, lorsqu’il s’est nettement prononcé, doit être respecté [20] (Très bien ! très bien ! à gauche.) » Un autre a dit : « Tant que l’on n’est traité que de misérable, crapule, vendu et autres appellations qui sont pour ainsi dire la monnaie courante de la période électorale dans les arrondissemens où la passion politique est vive, on peut dédaigner ces injures, les laisser de côté et poursuivre son chemin : « Les chiens aboient, la caravane passe. » Rendons-lui pourtant cette justice qu’il ajoutait : « Mais il y a des diffamations qui dépassent véritablement la note et la mesure de toutes les indulgences [21]. » Et rendons au premier cette justice que, dans une autre occasion, il concluait ainsi : « A l’unanimité, les membres du bureau ont reconnu que, si de pareilles mœurs politiques étaient tolérées plus longtemps, toute candidature deviendrait impossible pour les honnêtes gens soucieux de ne pas exposer leur honneur aux outrages et aux calomnies de leurs adversaires [22]. »

    A tous enfin rendons cette justice qu’ils veulent faire effort pour s’amender en amendant les conditions du milieu qui les crée, et si jamais peut-être on n’avait aussi clairement aperçu les petites misères du suffrage universel, jamais non plus on n’avait vu un pareil empressement à tâcher de les corriger. On dirait qu’à peine née, la Chambre rougit de ses origines, et ce sont propositions de loi sur propositions de loi. J’en ai compté quatorze, et il se peut que j’en aie oublié [23].  Il y en a qui émanent du centre, d’autres des droites, d’autres des gauches : aux deux extrémités de la Chambre, monarchistes et socialistes sont d’accord pour trouver qu’il y a à reprendre et à refaire dans notre législation électorale : de même que tous les partis ont également péché, tous également viennent à résipiscence. Voilà donc qui est bien, et l’on ne va pas manquer de faire, entre tant de choses, quelque chose, si le Parlement, dans ce pays, à l’heure où nous sommes, est capable de quoi que ce soit.

     

    V

    Seulement, pas de phrases ! Pas de ces mots de six pieds et demi qui ont l’air de s’échapper de la bouteille aux paroles gelées et qui sonnent si lamentablement le faux et le vide. Pas de ces généralités oratoires ou lyriques, dont un illustre écrivain anglais a pu dire que l’abus que nous en avons fait « a singulièrement affaibli l’esprit du peuple français. » Nous payons assez d’impôts pour qu’on ne nous paye pas uniquement de syllabes creuses. Pas de tirades à trémolos sur le suffrage universel, sa dignité, sa sincérité, sa toute-beauté, sa toute-puissance, etc. « Le Suffrage universel, notre maître à tous, » déclament-ils : — Possible, et l’encens fume agréablement ; mais c’est un maître qui a des maîtres. « Le peuple a parlé, la France a exprimé sa volonté. » La France n’a exprimé aucune volonté, et pour le peuple, s’il a parlé, il a dit ce qu’on lui a fait dire, ayant cru ce qu’on lui a fait croire. Et que ne lui a-t-on pas fait croire ? Comment n’être pas confondu de penser qu’en 1898, dans plusieurs arrondissemens français, et même dans quelques circonscriptions parisiennes, on a combattu et battu des candidats rien qu’en les accusant d’être des affameurs, qui avaient fait couler au milieu de l’Atlantique, pour amener la cherté du pain, des navires chargés de blé ? et si ce n’était eux, c’étaient leurs pères, grands pères ou beaux-pères, lesquels avaient pourtant cette justification, non point de n’être pas nés, comme l’agneau, mais d’être morts depuis longtemps ! Si pourtant on l’a dit au peuple, et si en effet le peuple l’a cru, n’est-il pas admirable de voir des députés établir sérieusement des distinctions, fondées sur autre chose que sur la couleur de la peau, entre des électeurs assez naïfs pour se laisser prendre à de telles sornettes et les Indous ou les Sénégalais ?

    Non, le suffrage universel n’est pas la pure Intelligence, et le citoyen ne reçoit point, à vingt et un ans, les sept dons de l’Esprit. Le suffrage universel est simplement ce qu’il est, mais il est. On peut dire de lui, et avec toute raison, ce que les économistes aiment à dire de l’Etat : qu’il est un mal nécessaire. Nécessaire, il ne l’était sans doute ni de toute éternité ni par prédestination, mais il l’est devenu, en étant, et désormais, on ne saurait presque plus concevoir qu’il ne fût pas, parce qu’il est. Procédé de gouvernement, comme il y en a d’autres, il n’a rien en soi de supérieur aux autres, rien de plus sacré qu’un autre, mais il est.

    Le suffrage universel est un fait vieux de cinquante ans ; il faut nous en accommoder ; il faut nous l’accommoder. On ne supprime pas les chemins de fer parce que de temps en temps il se produit un déraillement ; et, tout de même, parce que de temps en temps le suffrage universel « déraille, » on ne saurait cependant songer à le supprimer. Aussi personne n’y songe-t-il. Mais c’est un devoir de songera rendre ces « déraillemens » le plus rares et le moins périlleux qu’on le peut, de régler le mieux qu’il se peut la machine. Pour cela, nous ne voulons pas médire des quatorze propositions de loi déposées sur le bureau de la Chambre et dont quelques-unes, espérons-le, finiront par revoir le jour ; elles sont nées d’intentions excellentes, et c’est déjà un signe et une promesse, qu’elles aient éclos. Assurément il serait bien (qui donc en douterait, après le tableau, nullement poussé au noir, que nous venons d’en faire ? ), il serait bien que les listes électorales fussent plus soigneusement dressées et plus sévèrement contrôlées, que la liberté des réunions publiques fût plus efficacement garantie, que l’affichage fût contenu dans de plus justes limites, que les bureaux de vote fussent plus équitablement formés, que les commissions de recensement fussent à la fois plus éclairées et plus impartiales. Mais ce sont là tout petits coups d’un tout petit marteau, pour redresser l’énorme bielle ou l’énorme  piston faussés. Il n’y a qu’un moyen de les redresser, c’est, carrément, de les remettre à la fonte.

    Il n’y a qu’un moyen de redresser, moralement et intellectuellement, le suffrage universel : c’est de le spécialiser, de le localiser, c’est de l’organiser. Tel qu’il est, le vice capital de ce suffrage est d’écarter, par le dégoût ou le sentiment de l’impuissance, tout ce qui a une valeur, de la fierté, le respect d’autrui et de soi-même ; et, comme conséquence, de nous livrer aux aventuriers. Une élection est aujourd’hui, dans bien des cas, une sorte de brigandage public, et il y a des comités qui enlèvent un siège, comme autrefois des bandes arrêtaient les diligences. Le métier de candidat est tombé si bas que, malgré la récompense ou la consolation des fidélités et des amitiés rencontrées, il reste au cœur une amertume indicible et comme une stupéfaction de l’avoir fait. Peu à peu, la politique ayant été abandonnée aux seuls politiciens, il s’interpose, entre ce qu’on nomme le monde politique et la nation honnête et saine, une muraille de mépris. Eh bien ! c’est cette muraille qu’il faut abattre ; il faut reprendre la politique aux politiciens ; il faut y réintéresser la nation ; il faut chasser du suffrage universel les aventuriers, en l’arrachant à l’accaparement des comités ; il faut rendre à chacun sa place. Alors ce ne sera peut-être pas encore le moment de décrocher la lyre et d’entonner des hymnes ; mais peut-être alors sera-t-il permis de commencer à parler de la « dignité » et de « la sincérité » du suffrage universel.

    Le suffrage universel aura une « sincérité » et « une dignité » lorsqu’il assurera, avec la « sincérité » de l’électeur, la « dignité » du candidat ou de l’élu. C’est pour hâter ce jour, et non pour le mortifier au spectacle de ses difformités et de ses infirmités, qu’il y avait sans doute intérêt à l’analyser, comme tout autre phénomène social, sans passion dénigrante, mais sans vénération superstitieuse. Il serait étrange, en vérité, que nous osions, au ciel et sur la terre, toucher à tout, même aux choses où nous ne pouvons rien, sauf à lui qui dépend de nous, qui est nous, que nous ferons ce que nous voudrons. Et il n’y aurait pas de quoi tant se vanter d’avoir détrôné tant de dieux ou brisé tant d’idoles, si c’était pour rester, dans une immobilité stupide, à plat ventre devant un fétiche !


    CHARLES BENOIST.

    1. Aller Chambre des députés, séance du 6 juin 1898.
    2. Aller Chambre des députés, séance du 4 juillet. Officiel, débats parlementaires p. 1920-1922.
    3. Aller Ibid., 6 juin.
    4. Aller Ibid., 27 juin, p. 1852.
    5. Aller Ibid., 7 juin.
    6. Aller Ibid., 11 juin.
    7. Aller Chambre des députés, 7 juillet, p. 1962-1963.
    8. Aller Ibid., 23 juin, p. 1847-1848.
    9. Aller Chambre des députés, 11 juin.
    10. Aller Ibid., 27 juin, p. 1852.
    11. Aller Ibid., 7 juillet, p. 1964.
    12. Aller Ibid., 6 juin.
    13. Aller Chambre des députés, 23 juin, p. 1830.
    14. Aller Ibid., 6 juin.
    15. Aller Chambre des députés, séance du 4 juillet, p. 1913.
    16. Aller Ibid., 23 juin, p. 1831.
    17. Aller Chambre des députés, séance du 7 juillet, p. 1964.
    18. Aller Ibid., 7 juin.
    19. Aller Ibid., 5 juillet, p. 1940.
    20. Aller .Chambre des députés, séance du 27 juin, p. 1863.
    21. Aller Ibid., 8 juillet, p. 1984.
    22. Aller Ibid., 7 juillet, p. 1968.
    23. Aller 28 juin. Dépôt, par MM. Gouzy, Klotz et Andrieu, d’une proposition ayant pour objet de prévenir les fraudés et les erreurs qui peuvent entacher les élections législatives. — 30 juin. Dépôt, par MM. Bernard, Cadenat et plusieurs de leurs collègues, d’une proposition tendant à assurer la sincérité des opérations électorales ; — par M. Sauvanet, d’une proposition tendant à modifier la composition des commissions de recensement ; — par M. Krauss, d’une proposition tendant à assurer la liberté des réunions électorales ; — par M. Carnaud, d’une proposition ayant pour objet la limitation et « l’égalisation » de l’affichage électoral. — 4 juillet. Dépôt, par M. Zévaès, et adoption par la Chambre, urgence déclarée, d’un projet de résolution tendant à a nomination d’une commission dite « du suffrage universel » chargée de réviser la législation électorale, et d’assurer la liberté et la sincérité du vote. — 7 juillet. Dépôt, par M. Antide Boyer, de deux propositions de loi ayant pour objet : la première, de, modifier la loi électorale ; la seconde, de modifier la loi organique du 30 novembre 1875 sur l’élection des députés ; — et par MM. de l’Estourbeillon, Massabuau et Daudé, d’une proposition tendant à la modification des articles 33 et 34 du décret réglementaire du 2 février 1852 sur l’élection des députés. — 8 juillet. Dépôt, par M. de Hamel et plusieurs de ses collègues, d’une proposition de loi ayant pour objet la codification et l’amélioration de la législation électorale ; — et par M. Defontaine, d’une proposition ayant pour objet d’assurer la liberté et le secret du vote, ainsi que la sincérité des opérations électorales. — 9 juillet. Dépôt, par M. Cunéo d’Ornano, d’une proposition de loi sur la répression de la candidature officielle ; — et, par M. Odilon-Barrot, d’une proposition ayant pour objet de réprimer les actes de corruption dans les opérations électorales. — Enfin, 13 juillet, jour de la clôture, dépôt, par M. Morlot, d’une proposition de loi tendant à modifier divers articles du décret organique du 2 février 1852 sur les élections.
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    La Poésie hongroise au XIXe siècle/01..........Saint-René Taillandier

    Sandor Petoefi.I
    I. Petoefi’s Gedichte, ans dem Ungarischen, von Fr. Szarvady and Moritz Hartmann. — II. Dichtungen von Peloefi, aus dem Unyarischen, in eigenen und fremden Ubersetzungen herausgegeben, von Karl Maria Kertbeny, Leipzig 1858, Berlin 1858.

    Un des plus terribles combats de la guerre de Hongrie est celui qui fut livré près de Segesvar, dans la Transylvanie, le 31 juillet 1849. Le dernier acte du drame venait de commencer ; pour cette fois, la cause hongroise était perdue. Depuis l’invasion russe au mois de décembre 1848, depuis que le tsar avait habilement semé la désunion entre les chefs polonais et les officiers magyars, Dembinski, jusque-là si souvent vainqueur des Autrichiens, s’épuisait en efforts inutiles. Le général Bem occupait encore la Transylvanie et y déployait jusqu’au prodige les ressources de son audace. Le simple récit de sa vie pendant ces semaines héroïques efface le merveilleux des légendes. Jamais on n’a lutté plus obstinément contre l’impossible. C’est alors qu’on le voit, son armée anéantie, organiser à la hâte quelques régimens et reparaître sur le champ de bataille au moment où l’ennemi le croyait en fuite. Tandis que les Austro-Russes s’avancent toujours du nord au sud, l’intrépide capitaine,  appuyé aux montagnes de la Transylvanie, a juré de garder jusqu’au bout cette forteresse naturelle, le seul théâtre où puisse se prolonger la guerre. Un jour, vers la fin de juillet, il apprend qu’un corps russe, arrivant par la Moldavie, menace de le prendre en flanc ; il se jette brusquement sur l’ennemi, le bat, le disperse ; puis, rappelé tout à coup par un danger plus grand, il trouve en face de lui deux divisions de l’armée du maréchal Paskiévitch, l’une de dix-huit mille hommes arrêtés par quatre mille Hongrois à Marosvàsàrhély, l’autre de vingt mille hommes sous le commandement du général Luders. Il n’y avait pas de temps à perdre pour empêcher la jonction de ces deux corps. Bem se porte vers Segesvar avec trois régimens dehonveds, quelques escadrons de hussards et douze pièces d’artillerie. C’était une de ces troupes improvisées qu’il faisait sortir de terre à force d’activité et d’enthousiasme. Il avait à lutter ici contre un ennemi bien supérieur en nombre, mais il avait pris une position qui, empêchant les Russes de se déployer, favorisait l’impétueux élan des Hongrois. La canonnade commença vers dix heures du matin ; on se battit jusqu’à sept heures du soir. Dès le début de l’action, le général russe Séniatin, aide-de-camp du tsar et chef de l’état-major, tomba frappé d’un coup mortel. Pendant longtemps, une poignée de Hongrois servis par une artillerie bien dirigée tint en échec les vingt mille Russes de Lüders. Des deux côtés, l’acharnement était extrême. Les Hongrois défendaient leur indépendance, et, affaiblis déjà par maintes pertes, ils se jetaient sur les étrangers avec la rage du désespoir. Les Russes étaient impatiens de mettre fin à une guerre faite sur un territoire hostile, où chaque paysan était un ennemi, où tout renseignement était un piège. Enfin le nombre l’emporta. Pressé de tous côtés par les Cosaques, le général Bem, après une lutte héroïque, fut percé de coups de lance et laissé pour mort dans un marais. Ce fut le signal de la déroute. Quelques-uns des officiers de son escorte cherchèrent un refuge dans les montagnes voisines ; mais à peine échappés à la cavalerie moscovite, un sort terrible les attendait. On sait l’histoire des compagnons de Charlemagne, écrasés dans les gorges des Pyrénées par le duc Lope et ses Vascons. Il y a sur les montagnes qui séparent la Transylvanie de la Valachie des peuplades plus sauvages encore que les Vascons du duc Lope. Du haut des Carpathes, les brigands firent rouler des quartiers de rochers sur les vaincus. Plus d’un brave qui eût mérité de tomber sur le champ de bataille périt obscurément au fond des ravins.

    Parmi les officiers hongrois qui s’engagèrent dans les défilés de la Transylvanie, il y avait un jeune homme de vingt-six ans, attaché à l’état-major du général Bem. On l’avait vu, pendant la bataille,  porter des ordres de différens côtés et prendre part à la lutte avec une intrépidité chevaleresque. À l’heure de la déroute, il se jeta dans les défilés des Carpathes avec quelques-uns de ses camarades, et depuis ce moment nul ne l’a vu reparaître. Était-il mort ? avait-il trouvé un asile loin de sa patrie vaincue ? Pouvait-on espérer qu’en des jours plus heureux il sortirait de sa retraite ? Le général Bem, percé de coups et jeté dans les marais de la Transylvanie, avait été sauvé comme par miracle ; ne devait-on pas compter aussi sur un miracle qui rendrait à la Hongrie un de ses plus dignes enfans ? Toutes ces questions ont agité longtemps les esprits. Aujourd’hui même bien des gens attendent encore l’aide-de-camp du général Bem ; on ne se résigne pas à croire qu’un tel homme soit perdu pour son pays, et il y a comme une légende mystérieuse qui se forme autour de son nom. Ce n’était pas en effet un soldat ordinaire : c’était une des gloires de la terre des Magyars, c’était un chantre aimé du peuple, le poète national Sandor Petoefi[1].

    Petoefi n’a point reparu, mais son image est toujours présente au souvenir des Hongrois. Si son corps sans sépulture a été la proie des bêtes fauves, des mains amies ont recueilli la meilleure part de lui-même. Ses chants, populaires en Hongrie, commencent à se répandre en Europe. Grâce à des traducteurs habiles, les inspirations du vaillant poète ont franchi les rives du Danube et de la Theiss. M. Adolphe Dux, M. Charles Beck, M. Maurice Hartmann, M. Franz Szarvady, M. Ferdinand Freiligrath, ont reproduit avec art soit des fragmens choisis, soit des recueils assez complets de son œuvre. Il faut citer surtout un écrivain hongrois, M. Kertbény, qui s’est donné la tâche d’initier l’Europe aux poétiques trésors de sa patrie. Disciple ou compagnon des hommes qui ont chanté le réveil de l’esprit national, M. Kertbény s’est fait le rapsode de la poésie hongroise. Tantôt établi au centre de l’Allemagne, tantôt errant de ville en ville, il va récitant les vers de ses maîtres. Son langage, disent les Allemands, n’est pas un modèle de correction, il lui échappe des fautes à faire frémir les moins délicats ; mais il y a chez lui un dévouement si candide à son œuvre, des efforts si persévérans, une confiance si généreuse, qu’il est impossible de ne pas en être touché. Bon gré, mal gré, il oblige l’Allemagne à l’entendre. Qu’importent les solécismes ? Il sent vivement la poésie, l’intrépide rapsode, et s’il réussit à faire passer ce sentiment dans la langue étrangère qu’il est contraint de parler, pourquoi le chicanerait-on sur des fautes de prosodie ? Certes, quand M. Maurice Hartmann et M. Ferdinand Freiligrath traduisent les strophes de Petoefi, on reconnaî  t des hommes qui manient en artistes la langue de Gœthe et d’Uhland ; ce n’est pas une raison pour dédaigner le chanteur hongrois. Comprimée quelque temps parla difficulté qu’il éprouve, la pensée jaillit parfois de ses lèvres avec un relief inattendu. L’étrangeté même de son style ne nuit pas à l’impression que produit sur nous la littérature magyare. En lisant ces traductions à la fois incorrectes et fidèles, en voyant l’obstination de ce vaillant interprète, qui ne triomphe pas toujours des difficultés, mais que les difficultés n’arrêtent pas, on comprend mieux la situation de la Hongrie, les obstacles qui l’entourent, les efforts qu’elle est obligée de faire pour être appréciée de l’Europe, et l’invincible ardeur qui la soutient. Quoi qu’on ait pu dire en Allemagne sur le style de M. Kertbény, ce sont ces traductions, en définitive, qui ont donné aux poètes hongrois du xixe siècle une sorte de droit de cité dans les lettres germaniques. Avant lui sans doute, bien des accens de la terre des Magyars avaient retenti à Munich ou à Dresde : avait-on une idée exacte du mouvement littéraire auquel se rapportaient ces strophes ? Nullement. Grâce à M. Kertbény, tout un groupe d’écrivains s’est levé aux yeux de l’Europe ; voici Michel Vörösmarty, Jean Arany, Jean Garay, bien d’autres encore, tous associés à la révolution morale qui a ranimé chez cette noble race les antiques traditions du sol. Or, entre tous ces poètes que M. Kertbény introduit, bon gré, mal gré, au sein de la littérature européenne, le plus brillant, le plus original, celui qui exprime avec le plus de verve le caractère du peuple hongrois, c’est l’aide-de-camp du général Bem, le soldat disparu dans les défilés de la Transylvanie après la bataille de Segesvar. Le jour où Sandor Petoefi est mort pour la cause nationale, il était célèbre seulement dans son pays ; aujourd’hui son nom a pris place dans cette weltliteratur inaugurée par Gœthe, et il y représente mieux que nul autre l’inspiration des fils d’Arpad.

    Y a-t-il donc une littérature hongroise ? Jusqu’ici l’histoire n’en parlait guère. Les critiques de nos jours qui ont essayé de faire le tableau de la littérature universelle, les Eichhorn, les Bouterweck, ne consacrent pas une seule page à la Hongrie. Russes, Finnois, Tartares, Ottomans, Perses, Arméniens, Chinois, Hindous, habitans de l’île de Java, tous les peuples du Nord et de l’Orient élèvent la voix tour à tour dans le congrès littéraire présidé par M. Eichhorn ; la Hongrie est muette. Gœthe, si attentif aux chants des Serbes et des Bohèmes, Gœthe, qui a écrit des pages si fines, si nettes, dans les journaux littéraires d’Iéna, sur les poésies populaires de l’Europe orientale, n’a pas su que le Danube des Magyars avait ses poètes comme le Danube des Slaves et des Roumains. Le premier historien qui les ait signalés à l’Europe (je mets à part les philologues qui,  au xviie et au xviiie siècle, soumettaient la langue hongroise à leurs doctes analyses et la comparaient avec les idiomes asiatiques), le premier qui ait signalé à l’Europe les destinées littéraires de la Hongrie, c’est M. Louis Wachler dans son Manuel de l’histoire de la Littérature. Encore M. Wachler se borne-t-il à des indications rapides et bien insuffisantes. Aujourd’hui, grâce aux efforts de M. Kertbény, cette histoire commence à se débrouiller. Nous savons du moins quelle était la situation des lettres hongroises quand Petoefi composa ses premiers vers, nous connaissons ses maîtres, ses émules, ses disciples, et nous pouvons marquer avec précision ce qui fait l’originalité de son talent.

    Les témoignages qui nous restent de la primitive poésie des Hongrois ne paraissent pas remonter au-delà du xvie siècle. Au milieu des guerres du moyen âge, quand les rois de la dynastie d’Arpad luttaient contre les Tartares, quand un petit-neveu de saint Louis, chef d’une dynastie nouvelle, anéantissait enfin ces sauvages, quand les Hunyades refoulaient si vaillamment les Turcs et les rejetaient vers le Bosphore, n’y avait-il pas des chants populaires pour consacrer le nom des héros ? Il est difficile de croire que chez un peuple si vif, si chevaleresque, si prompt à sentir et à exprimer ce qu’il sent, les défenseurs de l’Europe contre la barbarie asiatique n’aient pas été célébrés par de naïfs rapsodes. Malheureusement, s’il reste encore quelques traces de ces vieux poèmes, personne n’a songé à les recueillir. Au xviesiècle seulement, après le désastre de 1524, quand Louis II est vaincu à Mohacs et que la Hongrie subit le joug des Turcs, on voit paraître des poètes qui entretiennent par leurs chants l’ardeur du sentiment national. Telle est l’inspiration de Pierre Illosvai lorsqu’il écrit son poème de Toldi, si populaire au xvie siècle, et rajeuni de nos jours par M. Jean Arany. Ce Toldi, espèce de rustre héroïque qui, traité en criminel et forcé de vivre dans les bois, finit par délivrer son pays d’un ennemi implacable, est bien l’image du peuple hongrois pendant l’invasion ottomane. Les malheurs publics d’un côté, de l’autre la culture savante de la cour et des hautes classes, ne tardèrent pas à étouffer ce naïf essor d’une poésie nationale. Sous Mathias Corvin, au xve siècle, c’était à l’Italie de la renaissance que la Hongrie avait demandé des élémens de civilisation ; au xvie, ce fut l’esprit nouveau de l’Allemagne qui remplaça l’influence italienne. La réforme pénétra de bonne heure chez les Magyars, fonda parmi eux des imprimeries, y institua des écoles ; le catholicisme résista de son mieux, et bientôt la milice de saint Ignace parut sur le champ de bataille. Que pouvait devenir, au milieu de ces luttes, une littérature nationale si peu sûre de ses forces ? Si la langue des ancêtres se transmettait encore de génération en  génération, leur esprit semblait mort ; au xviie siècle, au xviiie, les classes lettrées imitent la France de Louis XIV, comme elles avaient imité l’Italie de la renaissance et l’Allemagne de Luther. Soumise d’ailleurs depuis trois cents ans à la maison de Habsbourg, la Hongrie n’était plus que l’ombre d’elle-même. Le moment n’était-il pas venu de faire disparaître l’idiome qui lui donnait encore une physionomie distincte au sein de l’Autriche ? Joseph II l’essaya au nom de ces chimériques progrès que son âme généreuse a presque toujours si maladroitement poursuivis ; il essaya d’effacer cette langue qui ne produisait plus rien, qui n’était plus qu’une relique du passé, un obstacle au mouvement, et ce fut précisément cette tentative de Joseph II qui, réveillant les traditions éteintes, rendit au peuple hongrois toute une littérature.

    Le premier représentant poétique de ce retour à l’idiome national fut un jeune officier, Alexandre Kisfaludy, né à Sümeg en 1772. Il appartenait à une des vieilles familles de son pays. Attaché au régiment hongrois qui faisait partie de la garde impériale, il se battit contre nous dans les premières guerres de la révolution, et fait prisonnier à Milan en 1796, il fut conduit en France. On lui assigna pour résidence la ville d’Avignon ; ce fut là, sous le ciel de Vaucluse, au milieu des souvenirs de Pétrarque, que le jeune officier de hussards sentit naître en lui la poésie. La langue du pays est plus douce quand on cesse de l’entendre. Cet idiome que le brillant gentilhomme dédaignait peut-être dans les salons de Vienne ou à la cour de l’empereur, il en devina la grâce magique sur la terre de l’exil. En 1797, Kisfaludy retournait en Hongrie, et trois ans après il renonçait à la carrière des armes pour se livrer tout entier à la culture des lettres. Son premier poème, les Chants d’amour d’Himfy, parut en 1801. Retiré dans un de ses domaines au bord du lac Balaton, le noble poète ne sortit de sa solitude que pour prendre part à la campagne de 1809 ; puis, sa dette payée, il rentra dans son manoir, toujours occupé de poèmes, de drames consacrés aux souvenirs nationaux, et s’éteignit en 1844, pleuré par la Hongrie tout entière. Alexandre Kisfaludy n’était pas un de ces génies souverains qui consacrent une littérature ; son inspiration était superficielle, sa langue mélodieuse manquait de vigueur et d’élan, mais il avait eu foi dans l’avenir de cet idiome que des talens plus hardis commençaient à manier en maîtres. L’exemple qu’il avait donné suffisait à sa gloire. Son nom d’ailleurs avait jeté un double éclat. À côté de lui, son digne frère, Charles Kisfaludy, plus jeune de dix-huit ans, officier aussi dans les hussards hongrois et mêlé aux guerres de l’Allemagne contre Napoléon, avait essayé de faire pour le théâtre national ce que faisait son aîné pour la poésie épique et lyrique.  Charles Kisfaludy mourut en 1830, âgé seulement de quarante ans ; pendant les douze dernières années de sa vie, il avait écrit quarante pièces de théâtre, drames et comédies, qui composent encore aujourd’hui le fond du répertoire sur la scène nationale de Pesth. C’est pour honorer ces deux hommes, et du vivant même de l’aîné, que fut fondée en 1836 la société Kisfaludy, espèce d’académie composée de vingt membres qui décerne des prix tous les ans aux meilleurs ouvrages de poésie, et qui a déjà suscité plus d’un talent illustre.

    Sous l’inspiration d’Alexandre Kisfaludy, et en même temps que son frère Charles, on avait vu se lever plusieurs poètes qui exprimèrent librement d’autres idées. Les deux Kisfaludy étaient surtout des esprits aristocratiques ; pour que cette poésie nouvelle devînt une poésie nationale, il fallait que le peuple et le tiers-état eussent aussi leurs représentans. Michel Csokonai, chanteur joyeux, aurait peut-être donné un poète au peuple de son pays, s’il n’était mort à la fleur de l’âge, victime des désordres de sa vie. Indécis entre la littérature surannée du xviiie siècle et les traditions populaires de la Hongrie, il a exprimé à la fois les sentimens les plus divers, faible et insipide quand il vise à une fausse élégance, original et neuf quand il s’inspire de la gaieté rustique. Plusieurs de ses chants sont restés dans la mémoire du peuple des campagnes, et des œuvres plus remarquables à tous les titres ne les ont pas effacés. Daniel Berzsényi, mort en 1836, Franz Kölcsey, mort en 1838, ont été, dans cette première génération de poètes, les représentans de la classe moyenne ; Berzsényi, célèbre par quelques belles pièces lyriques, surtout par son Ode à la Hongrie, rappelle, dit-on, les accens patriotiques du poète italien Filicaia, et Kolcsey, traducteur d’Homère, a laissé des hymnes et des ballades dont l’histoire littéraire doit tenir compte. L’un imitait l’Italie, l’autre s’inspirait de l’Allemagne : tous les deux appartenaient à la littérature académique bien plus qu’à la poésie vivante. Enfin parut un sérieux artiste, M. Michel Vörösmarty, qui, profitant de ce travail d’un demi-siècle, constitua décidément la poésie hongroise sous une forme à la fois savante et populaire. De l’avis de tous les critiques magyars, Michel Vörösmarty est le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir aux yeux de l’Europe. Ses épopées romantiques autant que ses odes et ses chants, ses longs récits comme ses strophes rapides attestent une inspiration originale servie par un art plein de ressources. On l’a comparé pour la puissance lyrique à M. Victor Hugo, et dans ses grandes compositions, disent ses admirateurs, il égale le Suédois Tegner. Faites la part d’une exagération bien naturelle chez des hommes qui voient naître leur poésie nationale et  qui sont impatiens de lui faire sa place en Europe, il n’en est pas moins certain que Michel Vörösmarty méritait bien le nom de poète. Lorsqu’il mourut à Pesth le 19 novembre 1855, ce fut un deuil national. Plusieurs milliers d’hommes suivirent le convoi funèbre. Tous les représentans de la science et des arts étaient réunis autour de son cercueil. L’auteur du Roi Sigismond, de Cserkalom, de la Vallée merveilleuse, semblait avoir couronné la littérature naissante de son pays ; aux grandes voix que notre siècle avait entendues en Angleterre, en Allemagne et en France, il fallait ajouter une voix de plus, disait-on, la voix du poète magyar, Michel Vörösmarty.

    Est-ce à dire que Michel Vörösmarty ait exprimé fidèlement tous les caractères de l’esprit hongrois ? Ses plus fervens admirateurs ne lui accordaient pas cet éloge. Malgré l’habileté de son art et les richesses de son langage, on lui reprochait de ne pas avoir su s’approprier la qualité principale des enfans de la Hongrie, la passion, l’élan subit, l’éclair de la joie ou de la colère étincelant tout à coup comme l’éclair du sabre dans le combat. Il lui manquait cette flamme légère qui allume les paroles ailées. Lui-même, sincère artiste, il avait le sentiment d’une poésie plus hongroise que la sienne. Un jour, en 1844, Vörösmarty voit entrer chez lui un jeune homme humble et fier à la fois, qui demande à lui dire des vers. En vain le sérieux maître, obsédé souvent par des visites de ce genre, essaie-t-il d’éloigner l’importun ou d’échapper du moins aux menaces d’une lecture faite par l’auteur en personne. Bon gré, mal gré, il fallut se soumettre. Il se soumit donc comme un patient résigné ; mais soudain quelle surprise ! Dès les premières strophes, son oreille se dresse, son œil brille, un sourire de joie éclaire son visage, et dès que le jeune homme, d’une voix vibrante, a fini sa lecture : « Mon ami, dit le généreux maître, vous êtes le premier poète de la Hongrie. » Ce poète salué et couronné si noblement par son prédécesseur, c’était Sandor Petoefi.

    Sandor Petoefi était né dans une pauvre famille d’artisans à Félégyhaza, dans la Petite-Koumanie, le 1er janvier 1823. Son père exerçait la profession de boucher. Ce brave homme, bien que réduit à la misère par des circonstances funestes, s’efforça cependant de donner une bonne éducation à son fils. Il était protestant, et les protestans de Hongrie forment une communauté chrétiennement libérale où l’instruction est assurée aux enfans du pauvre. Le jeune Petoefi commença ses études au gymnase évangélique d’Aszod, puis à Szentlörincz, et bientôt au lycée de Schemnitz. C’était, dès l’enfance, une nature plus vive que le salpêtre. Le régime de l’école ne convenait guère à cet esprit indisciplinable : un jour, l’écolier de Schemnitz, impatient de la règle et fou de liberté, saute par-dessus  les murailles du collège ; où ira-t-il ? Il a entendu parler de la ville de Pesth et de toutes les belles choses qu’on y admire ; c’est vers la capitale de la Hongrie que se dirigera le vagabond. On croit lire ici un chapitre de Wilhelm Meister : l’échappé du lycée de Schemnitz n’a que douze ans à peine, et déjà il est passionné comme le héros de Gœthe pour toutes les choses du théâtre. Dans ses rêves, il apercevait toujours une toile qui se levait, et derrière cette toile maints personnages brillamment costumés représentant de merveilleuses aventures. Une fois arrivé à Pesth, et sa dernière pièce de monnaie dépensée, le petit vagabond va offrir ses services au directeur du théâtre. N’avait-on pas des rôles d’enfant à lui confier ? Si on ne voulait pas l’engager à titre de comédien, il serait volontiers le valet du régisseur ou l’aide du machiniste ; il porterait les chaises et les tables sur la scène ; il se tiendrait dans la coulisse, prêt à exécuter tous les ordres, et, tout en faisant cette besogne, il apprendrait son métier de comédien. Sa demande est accueillie, et voilà le futur poète national au comble de ses vœux. Son bonheur ne dura pas longtemps ; averti de cette audacieuse escapade, le père faisait des recherches qui le mirent bientôt sur la trace du fugitif. Il arrive à Pesth avec son cheval et sa charrette, va droit au théâtre, prend l’enfant par l’oreille, et le ramène au village vertement corrigé.

    La mère pleura beaucoup quand elle vit revenir son fils ; on dit cependant qu’elle éprouvait une fierté secrète au milieu de ses inquiétudes et de ses larmes. L’excellente femme, émerveillée de cette naïve ardeur chez un esprit si jeune, y voyait l’annonce d’une carrière qui peut-être ne serait pas sans honneur. Le père avait des idées toutes différentes ; il voulait que son fils fût un paysan comme lui, et il commençait à se défier de ces études qui avaient tourné la tête de l’enfant. Ces goûts littéraires, cette manie de faire des chansons, tout cet enthousiasme que la mère accueillait avec joie ne lui semblait autre chose qu’un prétexte à vagabondage. Pour punir l’écolier rebelle, il le retint près de lui pendant quelques années, puis enfin, ne pouvant réussir à lui imposer un genre de travaux qui répugnait à tous ses instincts, il se décida à le renvoyer au lycée. Petoefi avait un parent à OEdenburg ; c’est dans cette ville et sous la surveillance de ses parens qu’il doit achever ses études. Il part à la fin des vacances de 1839 pour se rendre à son poste. Chemin faisant, une idée subite lui traverse le cerveau ; l’amour de la liberté était bien autrement vif dans son cœur que le goût des études régulières. Ira-t-il s’enfermer dans un lycée, lui qui la veille encore montait les chevaux sauvages de ses steppes natales et parcourait dans tous les sens les grands espaces déserts qui s’étendent de la Theiss au Danube ? Il a seize ans bientôt, la vie active l’appelle, et il n’a pas besoin d’être emprisonné pour continuer ses études. Il  arrive à OEdenburg, et, au lieu de se diriger vers la demeure de ses parens qui le recommanderont à ses maîtres, il court à la caserne et s’engage dans un régiment de hussards. Il servit deux ans, deux ans de souffrances et d’ennuis de toute espèce ; son caractère turbulent lui suscita plus d’une méchante affaire, et sans les consolations de la poésie ces deux années lui eussent paru un siècle. Il chantait déjà toutes les impressions de son cœur ; maintes pièces, imprimées dans ses œuvres et devenues populaires, ont été composées par lui pendant ce premier apprentissage de la vie de soldat, et charbonnées d’une main impatiente sur les murailles des corps de garde.

    Petoefi n’avait que dix-huit ans lorsqu’il abandonna la carrière des armes. Plus tard, quand la Hongrie se battra pour son indépendance, il saura bien retrouver une épée ; en attendant ces grands jours, que ferait-il dans une garnison ? Exempté du service pour cause de santé, il va mener une existence inquiète, vagabonde, une vie de déceptions supportées joyeusement, qui ne sera pas inutile à l’éducation complète de son esprit. Le voici d’abord étudiant, puis bientôt comédien. Il réalise enfin le rêve de sa jeunesse et s’en va de ville en ville avec une bande d’artistes nomades, jouant les œuvres de Shakspeare traduites en hongrois ou les essais dramatiques de Charles Kisfaludy. D’après le témoignage de ses compagnons et de tous ceux qui l’ont entendu, c’était un acteur des plus médiocres. Pendant toute l’année 1842, il parcourut ainsi une grande partie de la Hongrie sans faire le moindre progrès dans cet art dont il était affolé. En même temps, il écrivait des vers et les publiait dans les recueils littéraires. Il commençait à vivre de sa plume ; des écrivains, journalistes ou romanciers, lui tendaient une main amie et l’attiraient à eux. Un littérateur assez distingué, M. Ignace Nagy, qui faisait paraître une collection de romans traduits de l’étranger, chargea Petoefi de lui traduire un roman anglais, Robin Hood, de M. James, et une nouvelle française, la Femme de quarante ans, de M. Charles de Bernard. Il avait employé à ces travaux les premiers mois de l’année 1843, quand il fut pris d’un irrésistible désir de remonter sur la scène. Il quitte ses amis de Pesth et va jouer sur le théâtre de Debreczin un rôle très secondaire du Marchand de Venise. On le siffle, que lui importe ? il est persuadé que sa vocation est là et il s’y obstine avec un entêtement passionné. En vain ses camarades du théâtre de Debreczin refusent-ils de l’enrôler avec eux ; tous ces avertissemens sont inutiles. Il rassemble quelques-uns de ses compagnons qui n’ont pas mieux réussi devant le public, et, protestant ainsi contre les spectateurs, il forme une petite troupe de comédiens ambulans qui ne lui disputeront pas les premiers rôles. Quelques mois après, il revenait à Debreczin malade, misérable et plus déguenillé que le dernier des bohémiens.  

    Des jours meilleurs allaient se lever pour lui. Tandis que les spectateurs sifflaient le comédien ridicule, les chansons du poète, sous un nom supposé, faisaient leur chemin d’un bout de la Hongrie à l’autre. Petoéfi comprit enfin sa destinée. Encouragé par la réputation naissante de ses vers, il n’hésite plus à s’en déclarer l’auteur, et, retournant à Pesth pour la quatrième fois, il s’y consacre désormais aux œuvres de la poésie. C’est à cette époque, au printemps de l’année 1844, qu’il fut accueilli par l’illustre écrivain Michel Vörösmarty comme un jeune maître devant lequel devaient s’incliner les anciens. Un autre écrivain, un noble vieillard dévoué aux lettres nationales et patron empressé de quiconque les honorait, M. Paul Széméré, fut aussi dès le premier jour parmi les protecteurs du poète. Le Cercle national, société politique et littéraire où se déployait sans bruit un libéral esprit de renaissance hongroise, lui vota, sur la proposition de Vörösmarty, de solennels encouragemens. Ce jeune homme de vingt et un ans, qui, la veille encore, s’ignorant lui-même, s’exposait à être sifflé sur de vulgaires tréteaux, passait tout à coup au rang de poète consacré, et c’était une société nationale qui se chargeait de publier ses vers.

    Ce premier recueil, intitulé simplement Poésies de Petoefi Sandor[2], parut à Ofen en 1844. Les pièces qu’il renferme se rapportent aux trois années précédentes. Toutes les émotions que le poète a ressenties pendant son existence vagabonde, ses cris de joie ou de douleur, ses juvéniles ardeurs entremêlées de défaillances mélancoliques, ses courses à travers le pays, ses longues rêveries dans les tavernes, les remarques bouffonnes ou attendries que lui inspire le spectacle du monde, voilà le sujet de ses chants. Certes il n’y a point là d’éclatantes occasions pour l’essor de la pensée lyrique ; Petoefi ne chante pas encore la patrie et la liberté. D’où vient donc que ce tableau de la vie d’un bohémien a si vivement saisi les imaginations ? D’où vient que ce coureur d’aventures, cet échappé de la caserne, ce comédien sifflé, est accepté par tous dès ses premières confidences et salué comme le chantre national ? Deux choses peuvent expliquer ce succès extraordinaire. Bohémien ou non, c’était bien la Hongrie que peignait Sandor Petoefi, et il le faisait dans une langue simple et mâle, familière et vibrante, qui jamais n’avait résonné ainsi aux oreilles des Hongrois. Rien de convenu, rien d’académique, comme chez les laborieux artistes qui l’avaient précédé. Servi par son instinct, le naïf chanteur avait retrouvé les accens perdus de la poésie primitive. Soit qu’il chantât ses amours, soit qu’il célébrât le vin de Hongrie avec ses compagnons attablés, toujours quelque chose de viril relevait chez lui la vulgarité du sujet.  Tantôt c’est un regard qui le trouble, tantôt c’est le démon de la taverne qui lui met le feu au cerveau ; jamais pourtant la mélancolie énervée, jamais non plus la fiévreuse débauche n’auront place dans ses vers. Bien qu’il sente avec une vivacité extrême, il se possède en homme. Ne le prenez pas au mot, quand il parle de son dégoût de la vie, de son désir de la mort ; ce cri subit que la passion lui arrache, un instant après il l’a déjà oublié. Dans une courte pièce intitulée le Premier Rôle, et qui rappelle les épigrammes de Gœthe, les quatrains d’Henri Heine, il disait à dix-neuf ans :

    « Je devins comédien, et je jouai mon premier rôle ; dès mon entrée en scène, j’avais à rire aux éclats.

    « J’ai essayé de rire cordialement sur la scène ; le destin, je le savais déjà, me réservait pour l’avenir assez d’occasions de pleurer. »

    Sunt lacrymae rerum, il le sait dès le premier jour ; mais il sait aussi que la vie a ses joies et ses devoirs, il sait que la patrie est belle et que la liberté est sainte. Qu’il chante donc avec fougue tantôt la gaieté insouciante, tantôt l’amertume de ses premières amours ; un jour viendra, et ce jour n’est pas loin, où il exprimera plus vivement encore des sentimens plus purs, le bonheur du foyer, l’ivresse de la lune de miel et les transports du père devant le berceau de son enfant. Rapprochées des recueils qui vont se succéder si vite, les pièces ardentes du premier livre acquièrent un intérêt singulier. Un jour il s’écrie dans sa gaieté folle : « Il pleut, il pleut, il pleut des baisers ! Et au milieu de cette pluie, quels éclairs ! Ce sont tes yeux, ma bien-aimée, qui étincellent dans l’ombre. Pluie, éclairs, ce n’est pas tout ; voici l’orage qui éclate, voici le tonnerre qui gronde… Adieu, il faut se sauver, ma colombe, j’entends la voix de ton père. » Une autre fois il apostrophe son cheval : « Allons, laisse-toi seller, encore une course, je dois être ce soir auprès de mon amoureuse. J’ai le pied à l’étrier, et déjà mon âme a pris les devans. Vois cet oiseau sur nos têtes, il passe, il a passé… Comme il est loin déjà ! Lui aussi, il va là-bas, au loin, retrouver sa compagne. Vite, au galop, dépasse-le, mon cheval ; il n’aime pas sa bien-aimée plus que je n’aime la mienne. » Malgré le galop de son cheval, je crains que Petoefi ne soit arrivé trop tard, car je lis dans le même recueil :

    « Dans le village, le long des rues, chants et violon m’accompagnent. D’une main j’agite ma bouteille pleine, et je danse comme un fou derrière le musicien.

    « Joue-moi un air triste, bohémien, afin que je puisse pleurer toutes mes larmes, mais quand nous serons là-bas sous cette petite fenêtre, aussitôt entonne une chanson joyeuse.

    « C’est là que demeure ma chère étoile, l’étoile qui brille de si loin à mes yeux ! Elle veut se tenir cachée pour moi, et c’est aux autres seulement qu’elle se montre.  

    « Bohémien, voici la fenêtre. Joue-moi ton air le plus gai. Qu’elle n’apprenne jamais, la perfide, combien je souffre à cause d’elle ! »

    Ces orages et ces douleurs des affections illégitimes remplissent une grande partie du recueil de 1844. Il était clair cependant que le poète ne s’y absorbait pas tout entier. À la rapidité de ses strophes, à l’accent énergique de son langage, on voyait que son âme pouvait rendre d’autres sons. Un noble esprit a flagellé récemment les chantres de la volupté, comme autrefois, en face du mouvement de la pléiade, Jacques de Thou et Régnier de La Planche condamnaient les poètes de Diane de Poitiers et dénonçaient leur influence corruptrice. On ne peut pas faire à Petoefi les reproches que M. Victor de Laprade adresse aux efféminés de notre temps :

    :  : Tu n’as rien entendu dans l’immense nature ; 
    :  : Dieu ne te disait rien dans ta propre torture, 
    :  : Et le tressaillement des peuples agités 
    :  : Ne secoua jamais tes lourdes voluptés !
    

    il n’y a rien de lourd, rien d’étouffant pour l’esprit, même dans les voluptés coupables qui inspirent trop souvent le poète hongrois. Son cœur veille, son esprit se défend. Au milieu des défaillances morales, il garde toujours un goût de la vie active qui éclate dans un cri, dans une image, dans un subit élan d’inspiration lyrique. Un tel homme, on le sent bien, peut choquer çà et là les esprits délicats ; jamais il n’exercera une influence énervante. Voyez-le aussi pendant les orgies de la taverne ; à l’heure même où sa raison succombe, il a encore des paroles viriles. «Quelle nuit ! s’écrie-t-il. Sur cette table autour de laquelle nous étions assis, ce fut une seconde bataille de Mohacs : le vin représentait les Turcs ; mes camarades et moi, nous étions les Hongrois. Morbleu ! nous nous sommes bien battus, surtout au moment où le roi, — c’est l’intelligence que je veux dire, — a été désarçonné par l’ennemi. Ah ! comme nous buvions à longs traits ! Veuille le destin nous réserver des jours aussi longs que nos longues rasades, et nous pourrons encore voir une époque de bonheur dans le triste pays des Magyars. » Ce souvenir de la patrie, ce ressentiment des publiques infortunes à travers les fumées du l’ivresse est un trait distinctif des premiers chants du poète. Quels que soient le sujet qui l’amuse et la débauche où il s’oublie, l’esprit hongrois est toujours là. Soyez sûrs que ces chansons de cabaret n’auraient pas enthousiasmé dès le premier jour toute la nation magyare, s’il n’avait été question ici que de l’amour ou du vin. Derrière l’étudiant amoureux et le comédien aviné, j’aperçois le Hongrois qui ne se connaît point encore lui-même. Ses compatriotes du moins le devinèrent au premier signe. Son esprit, sa verve, son ardeur belliqueuse, l’agilité de ce chanteur nomade, toujours prêt à  monter à cheval et à se lancer au galop, voilà ce qui avait frappé tout d’abord chez ce poète de taverne. Il pouvait déjà dire, en publiant son premier travail, ce qu’il dira plus tard, aux applaudissemens de son pays :

    « Mon Pégase n’est pas un cheval anglais, avec des jambes en échasses et une poitrine grêle ; ce n’est pas non plus une bête allemande, épaisse, énorme, à larges épaules, un lourdaud, une espèce d’ours, aux allures pesantes.

    « Mon Pégase est un poulain hongrois, un vaillant poulain, pur sang de Hongrie, et soigneusement étrillé, si bien que le soleil aime à faire jouer les reflets de ses rayons sur sa robe de soie lisse.

    « Il n’a pas grandi à l’écurie, il n’a pas été à l’école comme un cheval de qualité ; il est né en plein air, je l’ai pris sur le sable chauve et nu de la Petite-Koumanie.

    « Je ne l’ai pas chargé d’une selle, une natte d’osier me suffit pour me tenir à cheval ; dès que j’y suis, le voilà qui s’élance et qui vole. Il est parent de l’éclair, mon cheval aux lueurs fauves.

    « Il aime surtout à me conduire dans la Puszta [3]. Cette libre lande est son pays natal ; quand je le dirige de ce côté, il se cabre de joie, et frappe du pied la terre, et pousse des hennissemens.

    « Dans les villages, je m’arrête devant maintes maisons où sont assises des jeunes filles semblables à un essaim d’abeilles ; je demande à la plus belle de me donner une fleur, et je repars aussi rapide que le vent.

    « Aussi rapide que le vent, mon coursier m’emporte, et un seul mot me suffit pour qu’il m’entraîne au-delà du monde. L’écume flotte à sa bouche, tout son corps fume. Ce n’est pas signe de lassitude et de découragement, c’est le feu de son ardeur toujours prête.

    « Jamais encore mon Pégase ne s’est senti fatigué, et si cela lui arrive un jour, je n’en serai pas satisfait, car il est encore bien long, le chemin que j’ai à parcourir sur la terre ; elles sont bien loin là-bas, les bornes de mes désirs.

    « En avant, mon coursier, en avant, mon doux cheval ! Franchis rochers et ravins. Si un adversaire nous barre la route, passe-lui sur le corps, et toujours en avant !

    À partir de la publication de ce premier recueil, Petoefi déploie une verve intarissable. Pendant les années 1845 et 1846, poèmes et strophes s’échappent à l’envi de ses lèvres mélodieuses. Tantôt ce sont des récits, de longs récits ou comiques ou poétiques, de petites épopées qu’il emprunte soit aux mœurs de la Hongrie moderne, soit aux traditions légendaires. Tels sont : le Marteau du Village, Un Rêve magique, Salgo, la Malédiction de l’Amour, Szilay Pista, Maria Széchi, et surtout le Héros János, véritable chef-d’œuvre de grâce, de passion, rêve héroïque et tendre raconté avec un demi-  sourire. L’érudition de nos jours a retrouvé ces poèmes du moyen âge où le trouvère, pour exprimer les instincts aventureux de son temps et de son pays, jetait pêle-mêle maintes choses extraordinaires : expéditions fabuleuses, voyages rapides du nord au sud, de l’ouest à l’est, royaumes conquis d’un coup d’estoc et de taille, merveilleuses prouesses accomplies en courant. Le Héros János est une de ces chansons de gestes où éclatent naïvement, comme chez nos vieux trouvères, et toutefois avec un sentiment très moderne, les désirs secrets de l’inspiration hongroise.

    Un jeune paysan, le candide et amoureux János, garde les troupeaux de son maître sur le penchant de la montagne ; non loin de là, Iluska la blonde, à genoux au bord du ruisseau, lave de la toile dans l’eau courante. János et Iluska se sont rencontrés en ce lieu plus d’une fois, et le plaisir que trouve János à regarder les blonds cheveux d’Iluska, Iluska le ressent aussi à écouter la voix émue de János. Que devient le travail pendant ces causeries sans fin ? La fermière est impitoyable ; la jeune fille aura bientôt à rendre compte de l’ouvrage oublié et des instans perdus. C’est bien pis pour János : le loup a mangé ses moutons, et le voilà chassé par son maître. Dès que la nuit est tombée, János retourne au village : il va frapper doucement sous la fenêtre d’Iluska, il prend sa flûte et joue sa mélodie la plus triste, une mélodie si triste, si navrante que les astres de la nuit en ont pleuré. Toutes ces gouttes d’eau qui brillaient sur les buissons du chemin, ce n’était pas la rosée, dit le poète, c’étaient les larmes des étoiles. Iluska dormait ; aux accens plaintifs de la flûte bien connue, elle se lève et aperçoit par la fenêtre la pâle figure de son amant. « Qu’est-il arrivé, János ? Pourquoi es-tu si pâle ? » János lui conte son malheur, et il ajoute : « Iluska, il faut nous quitter ; je vais courir le monde. Ne te marie pas, ma chère Iluska, reste-moi fidèle, je reviendrai avec un trésor. — Hélas ! dit la jeune fille, puisqu’il le faut, séparons-nous. Que Dieu te conduise, ami, et pense à moi, qui t’attendrai toujours ! » Il part, les yeux pleins de larmes et plus désolé qu’on ne pourrait le dire ; il va, il va sans savoir où, il marche toute la nuit, et il trouve sa cape de laine bien pesante sur ses épaules. Il ne se doute pas, le pauvre János, que c’est son cœur, son cœur gonflé de tristesse, qui lui pèse si lourdement.

    « Quand le soleil se leva et renvoya la lune en son domaine, János aperçut laPtiszta tout autour de lui comme une mer. Du levant à l’occident s’étendait devant ses yeux la lande uniforme et sans fin.

    « Pas une plante, pas un arbre, pas un buisson ne s’offrait à la vue. Sur le gazon, à fleur de terre, étincelaient des gouttes de rosée. À gauche du soleil levant flamboyait un lac avec sa rouge écume, bordé de lentilles vertes comme des émeraudes.  

    « Au bord du lac, au milieu des lentilles, un héron était debout, cherchant sa nourriture et faisant son repas. Des oiseaux pêcheurs volaient au-dessus des eaux et rapidement en effleuraient la surface ; on les voyait, déployant leurs grandes ailés, tantôt s’élever dans les airs, tantôt s’abaisser vers les ondes.

    « János continua sa route sans se reposer, toujours suivi de son ombre noire et de sa sombre pensée. Le soleil eut beau verser ses splendeurs sur la Puszta, la nuit, la profonde nuit était toujours dans le cœur de Jànos. »

    Le peintre de la nature hongroise, celui qui consacrera bientôt tant de pages originales aux steppes de son pays, aux landes de la Theiss et du Danube, se révèle déjà dans ce tableau. Le domaine de Petoefi, c’est la Puszta, l’immense et poétique solitude qu’il a parcourue si souvent emporté au galop de son cheval ; mais ici ce n’est pas la terre de Hongrie, c’est l’imagination hongroise que veut peindre l’auteur du Héros János. Toute cette naïve histoire de village, la fuite du jeune paysan, sa course désolée à travers les landes solitaires, ce n’est que l’introduction du poème. Après l’églogue, voici le récit épique ; après les scènes pastorales, les aventures de guerre et de chevalerie magyare. János rencontre des soldats, et s’enrôle dans leur régiment. Un Magyar sait toujours monter à cheval ; le jeune pâtre est bientôt au premier rang parmi les hussards de Mathias Corvin. Qu’il a bonne mine avec son pantalon rouge, sa veste flottante et son sabre qui brille au soleil ! L’armée des Magyars, où notre héros s’est engagé, est en marche pour une expédition importante ; elle va porter secours au roi des Français, menacé par les Turcs. Long et difficile est le voyage : il faut traverser la Tartarie, le pays des Sarrasins, l’Italie, la Pologne et l’empire des Indes ; après l’empire des Indes, on ne sera pas loin de la France. Excellentes inventions où se peignent bien les rêves du peuple hongrois, les souvenirs confus qui se mêlent à ses idées guerrières, et l’étrange géographie qu’il se formel « Qu’est-ce que le monde, dit M. Kertbény, qu’est-ce que le vaste monde pour le paysan de nos landes ? À la limite de la Puszta, l’inconnu commence pour lui ; le peu qu’il en sait, il le tient de quelque vieil invalide arrivé d’Italie ou d’Autriche, ou bien d’un colporteur juif, et il mêle à ces renseignemens maintes traditions historiques sur les Turcs et les Tartares, telles qu’on les raconte encore le soir dans les cabarets du village. » Le poète s’est mis à la place de ses paysans, il a peint le monde tel qu’il apparaît à ces imaginations naïves, et voilà pourquoi il conduit les Magyars jusqu’en France à travers la Tartarie et le pays des Sarrasins. Ne retrouve-t-on pas ici un souvenir du xve siècle ? Les soldats de Jean Hunyade et de Mathias Corvin ont protégé l’Europe contre l’invasion ottomane ; or, pour les Hongrois du vieux temps comme pour les paysans de la Puszta, l’Europe c’est la France, la  France qui a donné à la Hongrie sa glorieuse dynastie des ducs d’Anjou, — et de là cette tradition de la France sauvée du pillage des Turcs par le secours des Magyars.

    Il ne serait pas difficile à un commentateur de découvrir dans la seconde partie du Héros János un fantastique symbole des destinées de la Hongrie. Les Magyars, dans le récit du poète, ont la gloire de délivrer la France ou l’Europe. Au moment où ils arrivent, les Turcs pillaient à plaisir cette magnifique proie ; les églises étaient saccagées, les villes dévastées, toutes les moissons emportées dans les granges des vainqueurs ; le roi, chassé de son palais, errait misérablement au milieu des ruines, tandis que les barbares avaient emmené sa fille. « Ma fille, ma fille chérie ! disait le malheureux roi à ses libérateurs ; celui qui me la rendra, je la lui donnerai pour femme. — Ce sera moi, disait tout bas chacun des cavaliers magyars, je veux la retrouver ou périr. » János seul était insensible à cette promesse ; il ne cessait de voir dans ses rêves les toits de son village et les blonds cheveux d’Iluska. C’est lui pourtant qui tue le pacha des Turcs, c’est lui qui délivre la fille du roi. Il ne tiendrait qu’à János de régner sur la France ; mais János n’hésite pas : Iluska lui a promis de l’attendre, il repart comblé de richesses et s’embarque pour son pays. Le héros n’est pas au terme de ses aventures ; une tempête affreuse s’élève, le navire est brisé, et le trésor tombe à la mer. Qu’importe à János, pourvu qu’il revoie Iluska ? Hélas ! hélas ! quand il arrive, la pauvre Iluska est morte. « Ah ! s’écrie le héros en sanglotant, pourquoi ne suis-je pas tombé sous le sabre des Turcs ? pourquoi n’ai-je pas été englouti par les flots ? » C’est ici que la secrète intention du poète se dégage des fantaisies qui l’enveloppent. Le trésor que les Hongrois avaient conquis lorsqu’ils se battaient au xve siècle pour le salut de la chrétienté, c’était leur existence distincte au sein de la société européenne ; la Hongrie des Hunyades était aussi glorieuse que forte, et l’Autriche avait tremblé devant elle. Ce trésor qui lui assurait l’avenir, un jour de tempête l’emporta. Soumise par les Turcs en 1526, elle ne fera plus que changer de maîtres. Que lui reste-t-il désormais, sinon le domaine des rêves, ou plutôt celui du long espoir et des vastes pensées ? C’est aussi de cette façon que Petoefi comprend la destinée de son héros ; pour se rendre digne de celle qu’il aime, pour lui conquérir un trésor, le jeune Magyar avait parcouru le monde à chevalet le sabre à la main ; pour qu’il puisse la retrouver après sa mort, le poète lui ouvre je ne sais quel domaine idéal où l’attendent des merveilles inouïes. Nous ne visitons plus les Tartares ou les Indiens ; voici les poétiques apparitions de la Puszta, géans, fées, bienfaisans génies toujours prêts à se mettre au service des Magyars. J’aperçois les flots étincelans de la mer d’Operenczer, dont le rôle est si grand dans les fabuleuses traditions de la Hongrie, lumineux océan situé aux confins de l’univers et qui conduit dans l’infini. János, sur les épaules d’un géant, traverse les ondes sacrées et parvient au royaume de l’Amour, où il retrouve Iluska. Puisse la Hongrie retrouver aussi un jour le trésor qu’elle a perdu !

    Ainsi, des scènes rustiques du village jusqu’aux splendeurs à demi orientales d’un monde surnaturel, le Héros János embrasse toutes les légendes et tous les souvenirs de l’imagination populaire. Avec cela, nulle prétention savante ; ces symboles que j’indiquais tout à l’heure, le poète se garde bien d’y insister ; il veut que sa fantaisie épique soit accessible à tous ; si les uns en devinent la pensée secrète, il suffît que les autres ressentent une gaieté virile au récit de ces merveilleuses aventures. Avant tout, c’est le poème du paysan et du cavalier magyar écrit avec un mélange d’enthousiasme et de joyeuse allégresse. On dit que l’œuvre de Petoefi est chantée du Danube aux Carpathes par des rapsodes sans nombre, et vraiment je n’ai pas de peine à le croire ; le véritable héros est la Hongrie elle-même : János en représente tour à tour les différentes classes confondues dans la radieuse unité de la poésie. Et quelle poésie ! un style franc, une imagination alerte, un récit enthousiaste et joyeux, qui court, bride abattue, comme le hussard dans les plaines natales.

    À l’époque où Petoefi composait le Héros János, il avait eu occasion de rencontrer deux ou trois fois à Pesth une jeune fille noble dont la grâce l’avait charmé ; elle mourut subitement, quelques jours après, à peine âgée de quinze ans, et le poète, qui connaissait sa famille, ayant vu l’enfant sur son lit de mort, sentit soudain à l’émotion de son cœur qu’il était amoureux d’elle. Était-ce par une sorte de prétention bizarre qu’il se mit à célébrer cet amour ? Était-ce un thème de poésie qu’il cherchait ? Tous ceux qui l’ont connu sont unanimes pour attester la franchise et l’impétuosité de ses sentimens. Les touchantes pièces intitulées Feuilles de cyprès, qu’il a consacrées à cette passion idéale, expriment une douleur aussi chaste que violente. Son âme, en effet, commençait à se dégager des instincts désordonnés de la jeunesse. À ses amours d’étudiant vagabond succédaient des affections plus pures. Cette blanche Etelka, si subitement adorée au sein de la mort, lui a inspiré quelquefois des accens dignes de Pétrarque. C’est ici le premier symptôme d’une transformation morale qui va se dessiner de plus en plus chez Petoefi, et qui donne un intérêt singulier à cette existence trop tôt interrompue. L’amour, dans cette nature fougueuse, s’unira désormais aux plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur de l’homme, à l’enthousiasme de l’art, au culte de la patrie et de la liberté.- Quelques mois plus tard, après qu’il a fini de chanter Etelka,  le voilà encore amoureux, non plus d’une morte, mais d’une jeune femme aux yeux bleus. « Si j’aime de nouveau, s’écrie-t-il, ce n’est pas que j’oublie la vierge morte. Il y a encore de la neige sur les cimes lorsque la fleur printanière s’épanouit au pied de la montagne. » Et pourquoi craindrait-il de nommer Etelka auprès de celle qu’il chantait naguère si pieusement ? Il aime aujourd’hui une Béatrice qui épurera son cœur et donnera des ailes à ses meilleures pensées. « Il n’a jamais aimé, dit-il, celui qui croit que l’amour est un esclavage, une lâche captivité. L’amour donne des ailes, l’amour donne la force et l’élan ; sur ces ailes de l’amour, je m’envole d’un seul trait bien au-delà du monde, dans le jardin des anges… » Ce n’est pas lui cependant qui oublierait la terre et les devoirs que l’homme y doit remplir. La mélancolie germanique n’est point son fait. Voyez quelle saine et vaillante humeur au milieu des transports de la passion !

    « À bas, à bas de ma tête, ô souci, lourd casque, casque noir, qui m’étreint et me blesse ! Viens ; gaieté, léger et brillant shako, où flotte le panache faisant maints signes joyeux !

    « Loin de moi, souci, lance pesante rivée au cœur de ton maître ! Viens, gaieté, gracieux bouquet de fleurs qui brille si bien sur ma poitrine !

    « Loin de moi, souci, chevalet de l’enfer où le cœur se débat dans les souffrances du martyre ! Viens, gaieté, coussin de plumes de cygne où le cœur rêve si doucement au ciel !

    « Viens, gaieté, joyeuse amie, viens, célébrons ensemble un jour de fête, un jour d’allégresse, tel que jamais encore nous n’en avons célébré de pareil.

    « Viens, gaieté ; étends en riant les rayons de l’arc-en-ciel sur la tente azurée de l’espace. Fais retentir la musique de l’esprit : mon âme et mon cœur vont danser.

    « Et si tu demandes, gaieté, ma mie, pourquoi une telle fête aujourd’hui, c’est qu’aujourd’hui je vais apprendre si ma bien-aimée m’aime, ou ne m’aime pas.

    « Si nous revenons de chez ma bien-aimée sans rapporter son amour, je te renverrai de chez moi, gaieté, ma mie, et jamais plus je ne te reverrai.

    « J’ai toujours, je l’avoue, redouté le moment qui s’apprête ici pour moi ; mais à présent que nous y sommes, la flamme éteinte de mon courage se ravive et s’élance.

    « Honte au soldat qui marche lâchement à la bataille, le cœur serré d’angoisses ! En avant donc ! au combat ! et courons-y joyeux, dispos ; il s’agit de vie et de mort ! »

    Le recueil intitulé Perles d’amour, auquel j’emprunte ces strophes, appartient, comme les Feuilles de cyprès, comme le Héros János, à l’année 1845. À la même période se rattachent quelques-unes des inspirations les plus originales de Petoefi, ses tableaux si  poétiques et si vrais des grandes steppes hongroises. Il y a entre le Danube et la Theiss des landes à perte de vue, un vaste désert sans mouvemens de terrain. Point de forêts, pas un bouquet d’arbres pour rompre l’uniformité de ces lignes immobiles. Çà et là seulement des marais, des étangs, et au bord des eaux stagnantes quelques plantes aquatiques, des roseaux ou des lentilles. La principale végétation de ces plaines, c’est un gazon ras, à fleur de sol, assez touffu en maints endroits, qui nourrit d’immenses troupeaux de bêtes à laine et des escadrons de chevaux sauvages. De loin en loin s’élève une pauvre masure où le voyageur peut trouver un gîte. Ces hôtelleries de la steppe, appelées csardas, sont fréquentées surtout par les bergers et les gardiens de chevaux ; mais que de libres espaces où l’on ne rencontre nulle trace de l’homme pendant des journées entières ! Le héron debout au bord des étangs, la cigogne volant au-dessus des marais et plongeant son long cou dans les eaux pour y chercher les reptiles, semblent les seuls habitans de ces étranges solitudes. Tel est l’aspect de la Puszta hongroise. Un paysagiste classique en détournerait ses regards avec dédain : une âme poétique y découvrira des trésors, et c’est là précisément que se déploie l’originalité de Petoefî. L’auteur duHéros János est le poète de la Puszta, comme Lermontof est le poète du Caucase. La Petite-Koumanie, sa province natale, renferme une partie de ce désert. Dès l’enfance, le fils du pauvre boucher de Félégihaza aimait à s’aventurer dans la lande ; plus tard, monté sur son cheval, il la parcourait en tous sens. Je ne sais si jamais la poésie des solitudes profondes et des horizons sans limites a été sentie d’une façon plus vive et plus sincèrement exprimée. Petoefi, on en est sûr d’avance, ne cherche pas dans la silencieuse étendue de la Puszta ce que cherchait Obermann dans les gorges alpestres. Ce n’est pas la rêverie qui l’appelle ; ces horizons infinis, cette immensité silencieuse, sont pour lui le domaine de la liberté. Il ne demande pas au désert l’oubli de la vie et des hommes, mais le goût de l’indépendance et l’apprentissage de l’action. La liberté du mouvement, prélude d’une liberté plus haute, où la trouverait-il aussi complète que dans ces steppes chéries ? La montagne, à chaque pas, vous oppose des obstacles. Si elle vous accoutume à la lutte, elle vous accable par instans du sentiment de votre impuissance. Le rocher qui borne ma vue, le ravin qui arrête mon élan, autant de signes qui me rappellent ces misères de la condition humaine auxquelles je suis impatient d’échapper ; ce sont les images de la tyrannie. Ici au contraire je m’élance au galop de mon cheval, je vais à droite, à gauche, je reviens sur mes pas, je repars en avant, je vais toujours, toujours, aussi libre que le vent du ciel. Et cette solitude qui m’apprend  la liberté, avec quelle grâce elle me donne ses leçons ! Dans cette uniformité apparente des prairies sans culture, quels spectacles variés ! que de voix mélodieuses au milieu de ce silence ! Les marais, les étangs, les jeux de la lumière sur l’herbe courte, les lignes lointaines de la lande se confondant avec le bleu du ciel, l’hôtellerie délabrée, les hennissemens des cavales sauvages, une caravane de bohémiens qui défile, un mendiant qui s’en va de csardas en csardas, puis la solitude qui reparaît, l’herbe touffue qui m’invite au repos, le grave héron debout sur une patte, la cigogne familière, l’oiseau pêcheur rasant les eaux du bout de son aile, le murmure de milliers d’insectes sous les gazons épais, voilà ce que j’aperçois, voilà ce que j’entends au sein de mes steppes natales, et tous ces bruits, tous ces tableaux, perdus pour le voyageur indifférent, composent une harmonie qui m’enchante.

    J’essaie de résumer en prose les sentimens que Petoefi a exprimés dans maintes pièces avec une verve originale. Il a visité la Puszta par toutes les saisons de l’année, à toutes les heures du jour ; aucun de ses aspects ne lui échappe. Il la peint dans sa beauté à la fois réelle et idéale. Les plaines de la Hongrie offrent souvent de merveilleux phénomènes de mirage, et les paysans de la steppe, croyant y voir l’œuvre d’une puissance magique, la personnifient sous le nom de Délibab, espèce de fée Morgane qui accomplit ses incantations entre la terre et le ciel ; la sauvage physionomie de la Puszta, bien que reproduite hardiment dans les tableaux de Petoefi, y apparaît aussi transfigurée par une magicienne toute-puissante. CetteDélibab prestigieuse, c’est l’enthousiasme du poète pour la liberté. Soit qu’il chante les longues plaines de la Petite-Koumanie, soit qu’il peigne la Puszta ensevelie sous les neiges de l’hiver et encore belle comme au printemps, soit que, rencontrant dans la steppe une pauvre csarda tombée en ruines, il raconte poétiquement son histoire, toujours c’est le sentiment des libres solitudes qui est l’âme de son inspiration. « O Carpathes ! monts sauvages, que sont pour moi vos romantiques horreurs et vos forêts de sapins ? Je vous admire, je ne vous aime pas. Ni les cimes ni les vallées ne parlent à mon imagination. Là-bas, dans la steppe immense, dans les plaines semblables à la surface unie de la mer, c’est là que je me sens à l’aise ; mon âme se déploie alors comme l’aigle qui s’est enfui de sa cage. »

    Animé par la poésie de la steppe, il retournera parmi les hommes avec un trésor de saines pensées et de paroles vaillantes. Tantôt il s’assied dans la csarda, autour du foyer d’hiver, au milieu des pâtres, des gardiens de chevaux, des mendians, et il entend conter maintes aventures qu’il popularisera dans ses vers. Tantôt il retourne au village, il y va trouver un vieil hôte qui le connaît depuis longtemps,  qui l’a toujours bien reçu chaque fois qu’il revenait, digne homme cruellement éprouvé par le sort ; il s’efforce de le consoler, de lui faire entrevoir des jours meilleurs. « Oui, oui, répond le vieillard, cela ira mieux un jour, déjà mes pieds sont au bord de la tombe. » — « Alors, dit le poète, je me jette à son cou, et je pleure sans pouvoir m’arrêter, car ce bon vieillard, c’est mon père. Puisse Dieu le bénir de ses deux mains ! » Une autre fois, au sortir de la Puszta, il arrive aux bords de la Theiss, et il est heureux de célébrer ses rians villages, ses champs bien cultivés, comme il célébrait tout à l’heure la sauvage beauté des landes. Ou bien encore, l’âme fortifiée par la solitude, il entonnera d’une voix plus vibrante un hymne à la liberté. Il faudrait citer vingt pièces à la fois pour montrer les inspirations diverses, et toutes également saines et viriles, que le poète allait demander au génie de la steppe. En voici une du moins qui résume assez bien toutes les autres. Sentiment de la nature, amour de la liberté, souvenirs d’enfance, enthousiasme de la jeunesse, sympathie humaine et libérale, tout cela est groupé avec art dans des strophes consacrées à l’oiseau familier de la Puszta.

    LA CIGOGNE

    « Il y a bien des oiseaux ! L’un plaît à celui-ci, l’autre plaît à celui-là ; l’un se fait aimer pour son chant, l’autre pour son splendide plumage si richement bariolé ; l’oiseau que j’ai choisi ne sait pas chanter, et il va simplement, comme moi, vêtu moitié de blanc, moitié de noir.

    « Entre tous les oiseaux, mon favori, c’est la cigogne, la cigogne, fille de mon pays, habitante fidèle de mes belles plaines natales. Oh ! si je l’aime aussi cordialement, c’est peut-être parce qu’elle a été élevée avec moi. Lorsque je pleurais dans mon berceau, elle passait en volant au-dessus de ma tête.

    « Avec elle s’est écoulée mon enfance. Déjà, de bonne heure, elle m’inspirait de sérieuses pensées. Le soir, pendant que mes camarades couraient après les vaches qui rentraient à l’étable, assis dans la cour, je regardais les nids de cigogne sur les toits ; en silence, et d’un œil curieux, j’épiais les petits des cigognes essayant leurs jeunes ailes.

    « Alors je pensais à bien des choses. Combien de fois, je m’en souviens encore, cette idée fermentait dans ma tête : « Pourquoi donc l’homme n’a-t-il pas été créé avec des ailes ? » Les pieds de l’homme peuvent le conduire au loin, mais non dans les hauteurs ; et que m’importait d’aller au loin ? c’est dans les profondeurs du ciel que m’emportait mon désir.

    « Les profondeurs du ciel ! c’était là le but de mes rêves. Oh ! que je portais envie au soleil ! il me semblait le voir déployer sur la terre un vêtement splendide tressé de rayons ; mais j’étais bien triste le soir quand je le voyais se couvrir de teintes sanglantes et lutter avec la mort. Je me disais : Est-ce donc là le sort de quiconque veut répandre la lumière ?

    « L’automne est la saison chère aux enfans, car l’automne est semblable à une mère qui porte à son fils bien-aimé une corbeille pleine de fruits.  Mais moi, je détestais l’automne ; quand il me donnait ses fruits à manger, je lui disais : Garde tes présens, je sais que tu vas m’enlever mes cigognes.

    « Le cœur bien gros, je regardais les cigognes du village se rassembler en troupes pour leurs migrations lointaines, comme je regarde aujourd’hui ma jeunesse déjà prête à s’enfuir ; mes yeux se mouillaient de larmes quand elles prenaient leur vol. Et les nids vides sur les toits des maisons, quelle image désolée ! Je me sentais assailli de pressentimens ; c’était mon avenir que j’apercevais devant moi.

    « A la fin de l’hiver, quand la terre se dépouillait de sa blanche fourrure de neige et prenait son vert dolman parsemé de fleurs, mon âme se parait aussi de vêtemens neufs, de vêtemens de fête ; j’avais retrouvé la joie, et, tout petit que j’étais, je me traînais jusqu’au bout de la prairie du voisin pour aller au-devant des cigognes.

    « Puis, quand l’étincelle devint une flamme, lorsque l’enfant fut devenu un jeune homme, le sol brûlait mes pieds, je montai à cheval, et bride abattue, sur l’étalon rapide, je me lançai à travers la Puszta. Le vent, pour m’atteindre, avait besoin de redoubler d’efforts.

    « Je l’aime, la Puszta! c’est là seulement qu’habite la liberté ; là mes yeux peuvent errer de tous côtés sans obstacles ; point de rochers noirs qui nous menacent, point de ces regards troubles que nous jette, l’onde agitée des fontaines, point de ces bruits de cascades qui ressemblent à un cliquetis de chaînes !

    « Et que personne ne dise que la Puszta n’est pas belle ! Merveilleuse est sa beauté ; mais, comme une jeune fille pudique, elle la cache sous son voile, et si elle le soulève, ce voile, c’est seulement pour les visages connus, en présence des amis fidèles ; alors soudain une fée leur apparaît, une fée aux regards de flamme !

    « Oh ! je l’aime, la Puszta! Sur mon hardi coursier, j’aime à errer dans ses libres espaces, et là où l’on ne trouve plus la terre de l’homme poursuivant son gain, à l’endroit le plus solitaire de la lande, je descends de cheval, je me repose sur le gazon et j’écoute les murmures de l’air… Tout à coup, au bord du marais, j’aperçois mon amie ; ma cigogne est là !

    « Elle m’a donc suivi jusqu’ici ! Tous deux nous avons exploré la Puszta dans tous les sens, elle plongeant dans les eaux des marais, moi suivant du regard les jeux de la lumière dans les buissons sauvages. C’est ainsi que j’ai passé avec elle mon enfance et ma jeunesse, et c’est pour cela que je l’aime, bien qu’elle ne sache pas chanter, bien que ses ailes n’étincellent point de vives couleurs.

    « Maintenant encore j’aime la cigogne, et cette amitié fidèle et douce est le seul bien qui me soit resté du beau temps de mes rêves. Maintenant encore, chaque année, j’attends avec impatience le retour des cigognes dans le village hospitalier, et quand elles nous quittent en automne, je leur souhaite un heureux voyage, comme je le ferais à mon plus vieil ami. »

    Vers la fin de l’année 1846, une transformation profonde s’accomplit dans l’âme du poète ; il avait rencontré la jeune fille qui devait être la compagne de sa vie. Les vers que Julie Szendrey a inspirés à l’auteur de tant de chansons amoureuses sont assurément  les plus purs et les plus passionnés qu’il ait écrits. Pendant toute une année, le père de Julie, craignant le caractère fougueux du jeune écrivain, ferma obstinément l’oreille à sa demande ; soutenu cependant par une fidélité qui répondait à la sienne, Petoefi triompha des obstacles, et au mois de septembre 1847 il emmenait chez lui sa jeune femme. Il passa la lune de miel à Kolto, chez un de ses admirateurs, devenu son ami intime, le jeune comte Alexandre Téléki. Mais pourquoi parler de lune de miel ? Pendant les dix-huit mois que Petoefi a passés avec sa femme, tous les jours ont eu pour lui les mêmes ravissemens. Il a intitulé un de ses recueils Journées de Bonheur conjugal, et quelques-unes des pièces qui le composent portent la date glorieuse de sa mort. La première émotion qu’il exprime, c’est la béatitude du repos, de la sérénité, et avec elle une foi virile en soi-même. Tantôt il chante ce bonheur avec une gaieté candide, tantôt il emprunte pour la peindre les images d’une poésie éthérée. « Me voici roi, dit-il, depuis que je suis marié. Assis sur mon trône, je donne audience à mes sujets, je rends la justice et punis les coupables. Approchez tous. Qui es-tu, la belle fille ? Ah ! c’est toi que j’ai si souvent poursuivie naguère, et qui m’échappais toujours ! Tu t’appelles la joie. Je te tiens maintenant, tu ne m’échapperas plus. Je te prends à mon service comme jardinière ; chaque jour, avec tes doigts de fée, tu me cueilleras de belles fleurs odorantes. Et toi ? tu es le souci du foyer ; je n’ai pas le temps d’écouter tes radotages, et je saurai bien te fermer la bouche, si tu n’as que de prosaïques histoires à raconter. Et toi là-bas, sombre compagnon ? Va, je te reconnais bien ; que de fois, ô noir chagrin, nous nous sommes battus ensemble ! Tu m’as fait de cruelles blessures, hélas ! j’en frémis encore. Je t’ai vaincu cependant, et la clémence sied au vainqueur. Reçois le pardon de tes méfaits. Mais quel est ce bruit dans la cour ? quel est ce cheval qui piaffe ? Est-ce le coursier du poète qui s’indigne de rester inactif ? Patience, patience, mon cheval ; bientôt nous nous envolerons de nouveau dans les nuées. Attends un peu ; laisse-moi jouir encore de ma dignité de roi. » Un autre jour, il chante l’immortalité de l’âme ; il n’y songeait guère autrefois dans sa vie turbulente, et quand il lui arrivait d’y songer, son esprit ne voyait là que des chimères. Ce que la philosophie n’a pu enseigner à son intelligence, une révélation tendre et forte vient de l’imprimer au fond de son cœur.

    Ce progrès moral si rapidement développé est un des traits caractéristiques de l’inspiration de Petoefi. Songez que le poète n’a que vingt-quatre ans, et qu’il était hier encore le chantre des joies turbulentes ; aujourd’hui, sous le regard de l’épouse, auprès du berceau du nouveau-né, sa verve s’épure sans s’affaiblir. Le calme a multiplié ses forces. Ses passions, non pas éteintes, mais transformé  es, s’attachent à ce qu’il y a de plus noble ici-bas. Les grandes questions qui agitent son pays, les réformes de la diète hongroise en 1847, les patriotiques espérances de 1848, toutes les émotions de la renaissance nationale se mêlent à ses joies intérieures. La pièce intitulée Ma Femme et mon Épée exprime vivement cette intime alliance du foyer domestique et de la patrie. Pendant que l’épouse repose dans les bras de l’époux, l’épée du poète, accrochée à la muraille, semble jeter des regards de colère sur ce tableau si tendre : « Eh ! mon vieux camarade, lui crie le vaillant poète, serais-tu jaloux de ma femme ? vraiment tu ne la connais guère. Le jour où la patrie aura besoin de mon bras, ce sera elle qui de ses mains attachera ta lame à ma ceinture, ce sera elle qui m’enverra au combat de la liberté. » Julie Szendrey méritait bien que le poète lui rendît ce témoignage : dès le premier jour où Petoefi fut aimé d’elle, l’amour et l’enthousiasme de la patrie se confondirent dans les élans de son cœur. Son chant de fiançailles fut un chant de guerre :

    « Je rêve de jours sanglans qui feront crouler le monde, et qui de ces débris du vieux monde nous construiront un monde nouveau.

    « Ah ! si la trompette guerrière retentissait tout à coup ! Si je voyais se déployer l’étendard des batailles, l’étendard des futures victoires, appelé par tous les vœux de mon cœur !

    « En selle, sur mon coursier rapide, je m’élancerais dans la mêlée, je chevaucherais au milieu des héros, impatient de consacrer mes armes.

    « Alors, si l’épée de l’ennemi me perce la poitrine, il y a quelqu’un au monde qui saura fermer ma blessure, il y a quelqu’un qui guérira mes plaies avec le baume de ses baisers.

    « Si je tombe vivant aux mains de l’ennemi, quelqu’un saura pénétrer dans mon cachot ; deux beaux yeux, étoiles radieuses, viendront éclairer mes ténèbres.

    « Et si c’est la mort qui m’attend, si je dois périr sur l’échafaud ou sur le champ de bataille, un ange, une femme, le cœur gonflé de sanglots, lavera le sang de mon cadavre avec ses larmes. »

    Foyer, patrie, amour et liberté, tout cela est intimement uni, vous le voyez, dans les inspirations du poète. Je regrette que M. Kertbény, dans sa traduction d’ailleurs si scrupuleuse, n’ait pas groupé tous ces chants selon l’ordre où ils se sont produits. On aimerait à suivre l’histoire de cette âme ; l’intérêt poétique, rehaussé par l’intérêt moral, y gagnerait une valeur nouvelle. Si tous les chants de Petoefi pendant l’année 1847, si toutes les pièces échappées de son cœur à la veille et à la suite de son mariage étaient réunies ensemble, on verrait quelles gerbes dorées ont été cueillies par le moissonneur en cette chaude saison d’août. C’est à cette date qu’il nous apparaît dans la force de la maturité. Si jeune qu’il soit  encore, l’influence du foyer, les émotions de la patrie, ont donné à son talent cette saveur généreuse qui est le résultat des années dans une existence bien conduite. Toutes ses paroles nous révèlent un mélange inaccoutumé de force et de grâce. C’est une grâce non cherchée, c’est une force qui se possède. Quand la patrie est malheureuse, la famille le console, et il trace de suaves tableaux d’intérieur qui consoleront aussi le peuple des Magyars. Telle est la pièce intitulée le Monde de l’Hiver. Nous sommes au mois de janvier 1848 ; l’hiver est triste dans les longues plaines de la Hongrie, la terre est nue, misérable, pareille aux bohémiens de la Puszta. Heureuse alors la maison où l’on se réunit en famille ! heureuse la plus humble des cabanes où le père et la mère, entre l’aïeul et les enfans, accueillent les amis, les voisins, et forment comme une tribu patriarcale, une tribu confiante et joyeuse au milieu de la désolation du monde ! Cette cabane le poète nous y conduit. Oh ! la bonne salle hospitalière ! le gai foyer qui flambe ! Et quels braves gens ! Comme ils résument bien, jeunes et vieux, l’image naïve de l’humanité ! Si ce sont là des lieux-communs, le poète en fait une œuvre originale par la vérité des détails et l’accent qu’il y met. Le tableau emprunte d’ailleurs un sens particulier aux strophes patriotiques que Petoefi écrivait à cette date. On comprend aisément la secrète pensée qui l’anime. «Amis, semble-t-il dire, conservez-vous sains et joyeux ; l’hiver ne durera pas toujours, tenez-vous prêts pour le réveil de la nature. Petites tribus dispersées, vous formerez un jour une nation ! »

    Les joies de la famille, si cordialement ressenties, n’ont pas fait oublier à Petoefi les devoirs du patriotisme ; le patriotisme ne lui fera pas oublier la poésie. Seulement il la veut sincère, virile, digne enfin des grands intérêts qui s’agitent et des luttes qui se préparent. Depuis la renaissance de la littérature nationale, les chanteurs s’étaient levés par centaines, et Dieu sait combien de fadaises menaçaient d’énerver ce jeune idiome à peine délivré de ses entraves. Petoefi, avec sa franchise populaire, avait toujours détesté

    Les rêveurs, les pleurards à nacelles, Les amans de la nuit, des lacs, des cascatelles.

    La fausse poésie lui devint plus odieuse que jamais au moment où tant de mâles espérances faisaient battre les cœurs. Ce qui affadit le goût littéraire peut amollir aussi les consciences. Petoefi comprit qu’il faisait œuvre d’artiste et de citoyen en châtiant le troupeau des rimeurs nocturnes. La satire est violente et comique à la fois. Poète de l’action et chantre du soleil, c’est la lune cette fois qu’il fait parler :

    L’ELEGIE DE LA LUNE 

    « Pourquoi suis-je la lune ? Qu’ai-je donc fait, Dieu tout-puissant, pour être plus misérable que la plus vile des créatures ? J’aimerais mieux être le dernier des valets dans la fourmilière terrestre que la reine des nuits au haut des deux ; j’aimerais mieux, pauvre mendiante, ramper là-bas sous mes haillons que de trôner ici dans mes vêtemens d’argent ; oui, je préférerais là-bas l’odeur enfumée des tavernes aux parfums qui s’exhalent ici du calice des étoiles. N’ai-je pas droit à la pitié, juge éternel ? Tous les chiens et tous les poètes ne font qu’aboyer après moi. Les lourdauds qui s’étalent dans des pièces de vers, ceux dont le cœur ne bat pas et qui n’ont que des oreilles, s’imaginent que je suis attentive à leurs jérémiades, et que je me désole avec eux par une sympathie volontaire. Je suis pâle, il est vrai, mais ce n’est, pas la douleur qui pâlit mon visage ; je suis pâle de colère quand je vois tous ces ténébreux pleurards, dans les nuits étoilées, venir m’adresser la parole, comme si nous avions jadis gardé les pourceaux ensemble. Quelquefois, je l’avoue, il en vient un qui n’appartient pas à la canaille littéraire, c’est un vrai poète, une vive étincelle jaillie du front de Dieu, et quand son chant retentit, je sens s’épanouir mon cœur et se dilater ma lumière ; mais pour un chanteur de cette espèce, et en attendant qu’il arrive, il y en a des milliers qui me rendent la vie dure. De ces drôles-là, il en pousse derrière chaque buisson. Jamais d’année stérile pour une récolte de ce genre, jamais de morte saison pour ces oiseaux criards. Toutes les nuits, il faut que je me prépare à endurer mon supplice ; quelles angoisses 1 atout instant peut commencer ce concert de crécelles qui viennent me déchirer les oreilles. Tenez, en voici un ! voyez son attitude mélancolique, voyez-le agiter ses bras de singe, comme s’il voulait les jeter loin de lui. Pourquoi cette gesticulation ? Uniquement parce qu’il n’a rien à embrasser. Il pousse de gros soupirs comme un bohémien qui reçoit la bastonnade. Ses veines se gonflent ; son visage devient sombre, toujours plus sombre ; il crie, il a le délire ; il me supplie d’aller dans la chambre de sa bien-aimée et de lui raconter ce qu’elle fait. — Eh bien ! je vais y aller. — Ta bien-aimée, mon ami, exhale une forte odeur de lard ; la voilà qui s’approche du four ; elle porte à sa bouche des pommes de terre cuites sous la cendre ; elle se brûle solidement les lèvres. Ah1 la vilaine grimace qu’elle fait en pleurant ! En vérité, sa figure est bien digne de la tienne… Maintenant que j’ai résolu tous tes doutes, va-t’en d’ici, imbécile, et que le diable t’emporte ! »

    Ces poésies, et bien d’autres encore, couraient de bouche en bouche à travers les contrées hongroises. La prédiction de Michel Vörösmarty se confirmait de jour en jour ; Petoefi était décidément le poète le plus populaire de son pays. Aimé des paysans et des lettrés, aussi célèbre dans les campagnes que dans les académies, maître de la jeunesse par ses chansons d’amour et de plus en plus sympathique aux hommes par les accens profonds de ses derniers vers, il avait travaillé au succès de la guerre nationale avant que cette guerre  fût commencée. Au moment où la révolution éclata, une carrière nouvelle s’ouvrit à son ardeur. Pendant que les politiques délibéraient dans les assemblées, pendant que les généraux organisaient des troupes, Petoefi avait sa tâche à remplir ; il chantait la guerre de l’indépendance, et ses strophes inspirées, comme une marseillaise magyare, enfantaient des soldats à l’héroïque Bem. Pourquoi faut-il que M. Kertbény n’ait pas osé traduire ces chants, les derniers et les plus beaux, assure-t-on, qui soient sortis de cette âme enthousiaste ? De telles œuvres appartiennent à l’histoire. Si l’Autriche les proscrit, les autres contrées de l’Allemagne ont bien le droit de les entendre, et puisque c’est par l’intermédiaire de l’Allemagne que M. Kertbény s’adresse à l’Europe entière, nous lui demandons de compléter son œuvre.

    Au mois d’octobre 1848, Petoefi alla prendre sa place parmi les compagnons qui avaient répondu à son appel. Élu capitaine dans le vingt-septième bataillon de honveds, il prit part à tous les combats qui furent livrés dans les provinces du Bas-Danube. Au mois de janvier 1849, le général Bem, qui commandait l’armée de Transylvanie, l’appela auprès de lui en qualité d’aide-de-camp. Bem, un de ses admirateurs, l’aimait comme son enfant, et, bon juge en fait de bravoure, il le décora de sa main sur le champ de bataille. C’est dans l’intervalle des combats que l’aide-de-camp du général Bem composait des strophes bien touchantes sur son vieux père et son fils nouveau-né. Tandis que Jellachich vaincu s’enfuyait dans la direction de Vienne, on avait remarqué aux premiers rangs de l’armée hongroise un vieillard qui, tenant d’une main ferme le drapeau de l’indépendance, entraînait ses jeunes compagnons à la poursuite de l’ennemi. « Quel est ce vieux porte-drapeau ? — C’est mon père, dit Petoefi. Hier il était malade, souffrant, accablé par l’âge et les chagrins ; à peine pouvait-il se traîner de son lit à sa table et de sa table à son lit ; dès que ces mots la patrie est en danger! ont retenti à ses oreilles, il a retrouvé sa vigueur d’autrefois, et, jetant là ses béquilles, il a pris en main le drapeau du régiment. » Quand le poète, versant des larmes, dépeint ainsi son vieux père rajeuni par le patriotisme, il nous fait bien comprendre le caractère de cette guerre vraiment nationale et l’enthousiasme qui, des premiers rangs de la société jusqu’aux plus humbles, enflammait tout un peuple. Et quelle reconnaissance, quelle vénération pour le courageux vieillard ! « Jusqu’ici, ô mon père, tu disais que j’étais ton orgueil ; c’est toi désormais qui es ma gloire et ma couronne de chêne. Si je te revois après cette campagne, je baiserai avec un tremblement de respect et d’amour ces mains qui ont porté en avant de nos bataillons l’étendard sacré de la patrie ! » Quelques mois après, sa femme lui donnait un fils, et il le saluait de ses cris de joie au milieu des é motions publiques. Voilà certes des inspirations puisées aux sources les plus fécondes. La poésie récompensait bien le travail intérieur de sa vie, je veux dire le progrès moral et le viril développement de ses facultés, quand elle lui permettait de couronner ainsi son œuvre, et de mêler si ardemment, si profondément, les purs transports des joies de la famille à l’enthousiasme du citoyen. Cet enfant né au milieu des combats, il le consacrait d’avance à la Hongrie, et les vers qu’il lui adresse, répétés aujourd’hui par des milliers de voix, entretiennent dans la génération qui se lève une espérance immortelle.

    Une autre pièce, bien touchante aussi, et l’une des dernières qu’il ait écrites, c’est le souvenir qu’il donne à ses frères d’armes tombés sur le champ de bataille, quand il envoie ce poétique appel au printemps de 1849 :

    « Jeune printemps, fils du vieil hiver, fils radieux, riche d’espérances, où donc es-tu ? Pourquoi tarder ainsi à remonter sur ton trône ?

    « Viens ! viens ! Tes amis te cherchent dans le monde dépouillé. Viens déployer sous le ciel bleu la tente verte des arbres.

    « Viens guérir l’aurore, la fille sereine de la création ; viens la guérir, elle est malade. Vois comme elle est assise, toute pâle, au bord de l’horizon.

    « Elle bénira de nouveau les prairies quand tu auras béni le ciel bleu ; guérie par toi, elle versera de pures larmes de joie, fraîche rosée pour la terre.

    « Amène-moi aussi tes alouettes, mes douces maîtresses de poésie ; ce sont elles qui m’ont appris de beaux chants de liberté, lorsque j’étais encore enfant.

    « Et n’oublie pas les fleurs, oh ! n’aie garde de les oublier, apportes-en le plus que tu pourras, remplis-en tes deux mains ;

    « Car le champ de la mort s’est agrandi dans ces derniers temps ; les saintes victimes de la liberté sont étendues de toutes parts, moissonnées dans la bataille.

    « Puisque dans leur tombe humide les morts sont couchés sans linceul, comme un linceul sur les morts jette tes fleurs à mains pleines. »

    Il n’y a point trace de découragement dans cette pensée des morts. On sait que le poète et le soldat ont confiance dans ce printemps qu’ils appellent. Hélas ! c’était le dernier mois de mai qu’il devait saluer de ses chants ; mais pourquoi eût-il perdu courage ? S’il avait survécu à cette guerre, il aurait envié le sort des victimes pour lesquelles il demandait une pluie de fleurs. Un de ses vœux les plus ardens était de mourir l’épée à la main pour la cause de la Hongrie. Il s’écriait déjà en 1846 : « Une seule pensée me tourmente, la pensée que je puis mourir dans mon lit, sur des coussins, languissant comme la fleur dont le ver a mordu la racine ! Épargne-moi une telle mort, ô mon Dieu ! Si ce peuple, fatigué du joug, s’élance un jour au  combat, c’est avec lui que je veux mourir. Fais que le sang de mon cœur coule sur le champ de bataille, que mon corps soit foulé aux pieds des chevaux, et que je reste là jusqu’à l’heure où triomphera la justice ! Alors seulement puisse-t-on rassembler mes os, afin que j’aie ma place en ce jour solennel où le cortège de la patrie en deuil, au milieu des mélodies funéraires, au milieu des étendards repliés et couverts d’un crêpe noir, ira déposer dans une même tombe tous les héros morts pour la liberté ! » Dieu n’a exaucé que la moitié de cette prière : Petoefi est mort dans la guerre nationale ; mais le jour n’est pas encore venu où la Hongrie, maîtresse de son indépendance, pourra rendre les suprêmes honneurs aux héroïques victimes d’une cause sainte.

    Ce jour viendra-t-il ? La Hongrie l’espère, et il faudrait une singulière confiance dans l’organisation politique de la vieille Europe pour taxer de folie l’opiniâtreté de son désir. Des peuples moins énergiques voient se réaliser en ce moment même des espérances qui semblaient moins fondées que les siennes. En attendant les chances de l’avenir, la Hongrie fait bien d’accroître pacifiquement ses titres nationaux. Le premier de ces titres assurément, c’est la rénovation intellectuelle qui depuis une cinquantaine d’années a suscité chez elle une littérature vivante, et le plus complet représentant de cette littérature est le poète Sandor Petoefi. L’impétueux jeune homme dont nous avons raconté la vie et la mort a été le chantre de l’amour, de la patrie et de la liberté : une place lui est due parmi les maîtres de l’inspiration lyrique auxixe siècle, car les sentimens qu’il a glorifiés appartiennent à toutes les nations ; mais c’est en Hongrie surtout que son rôle est efficace et son souvenir immortel. Il a inscrit son nom pour toujours dans l’histoire d’une période généreuse. Ses œuvres sont le couronnement d’une renaissance littéraire à laquelle les meilleurs esprits de son pays avaient concouru, les uns par leurs propres ouvrages, les autres par leurs sympathies et leurs encouragemens. À côté de lui, et comme au souffle de sa parole, d’autres écrivains se sont levés ; avant de leur assigner des rangs, et je l’essaierai bientôt, je puis dire qu’il y a désormais une littérature hongroise, c’est-à-dire un titre sérieux à l’appui des réclamations d’une noble race. Petoefi n’est pas une apparition isolée. Que la Hongrie poursuive son développement moral, qu’elle grandisse librement dans le domaine des lettres, qu’elle prenne enfin, partout où elle le peut, pleine possession de ses forces, et qu’elle accoutume l’Europe à voir chez elle une vie originale ; il faudra bien tôt ou tard que le fait soit reconnu comme un droit. Les peuples sont les artisans de leurs destinées, et les nationalités se défendent par l’esprit plus sûrement que par le glaive.

    1. Aller Sandor, Alexandre.
    2. Aller Les Hongrois ont coutume de placer le nom de baptême après le nom de famille.
    3. Aller C’est le nom que les Hongrois donnent aux landes immenses de leur pays, a ce vaste désert plein de marais qui s’étend entre la Theiss et le Danube.
     
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