• Anne de Bretagne
    (née le 25 janvier 1477,
    morte le 9 janvier 1514)
    deux fois reine de France
    (Épouse Charles VIII le 6 décembre 1491, Louis XII le 7 janvier 1499)
     
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    Orpheline à 11 ans, Anne est à peine duchesse de Bretagne que déjà, elle doit s’imposer, en butte aux conseillers qui intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains, traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient de Charles VIII. Jeune et remarquablement belle, talentueuse et instruite, elle laissera aux chroniqueurs de son temps l’image d’une femme au caractère affirmé et maintiendra, autour d’elle et sur le trône de France, la gravité et la modestie nécessaires à un pouvoir ferme mais juste.
     

    Sur les bords de la Loire, dans ce joli château d’Amboise, d’où la vue s’étend sur les îles du fleuve et sur les coteaux chargés de vigne, Jeanne de France, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, vit s’écouler tristement les jours de son enfance, car elle était un objet de déplaisance pour son père.

    On dit même que lorsqu’elle accompagnait sa sœur aînée, on la tenait cachée derrière sa gouvernante, pour que le roi n’eût pas le désagrément de voir les épaules voûtées de sa fille et la pose désagréable que donnait à l’enfant une jambe plus courte que l’autre. La princesse cependant développait en grandissant des qualités aimables ; elle annonçait de l’esprit, le goût de l’étude, une bonté que ses malheurs rendirent plus touchante ; il paraît même que ses traits n’étaient pas tout à fait dépourvus d’agrément. Quand elle eut atteint l’âge de douze ans, son père la maria au duc d’Orléans, âgé de quatorze ans, Louis, fils de Marie de Clèves et de ce Charles prisonnier trente ans en Angleterre, fils de l’infortuné duc d’Orléans tué par Jean sans Peur.

    Anne de Bretagne recevant des mains d'Antoine Dufour un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres
    Anne de Bretagne recevant des mains d’Antoine Dufour
    un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres

    L’année de cette union, 1476, voyait naître Anne de Bretagne. Michel Baudier (Histoire du cardinal d’Amboise, 1634) et Jean Bouchet (Annales d’Aquitaine) ont prétendu qu’avant de contracter le mariage, le duc d’Orléans fit une protestation secrète contre l’alliance qui lui était imposée. Saint-Gelais, historien panégyrique de Louis XII, affirme que le mariage se conclut contre le gré de la duchesse douairière d’Orléans, qui n’osa résister à Louis XI, « vu l’homme que c’était. »

    Louis d’Orléans ne témoigna jamais d’amour à sa femme ; mais il lui rendait justice. Un jour cependant qu’il parlait ironiquement de la beauté de Jeanne en présence de Louis XI : « Mon gendre, lui dit le roi, vous oubliez que votre femme est sage et vertueuse, et de plus qu’elle est fille d’une mère dont la sagesse n’a jamais été soupçonnée. » C’était un reproche indirect adressé à Marie de Clèves, mère du duc, laquelle s’était mariée secrètement avec Ribaudages, son maître d’hôtel.

    Après la mort de Louis XI, sa fille aînée Anne de Beaujeu (Anne de France) ménagea d’abord extrêmement le duc d’Orléans, qui voyait avec peine le pouvoir entre les mains de la régente. Elle le fit nommer président du conseil ; mais elle ne tarda pas à voir que ce n’était pas assez pour lui. Louis d’Orléans voulait la régence et non une place au conseil ; il manifesta son mécontentement en mille manières, et affecta de manquer à ce qu’il devait à la sœur du roi. Un jour qu’il jouait à la paume, Anne de Beaujeu, appelée à juger un coup douteux, prononça contre lui : « Quiconque me condamne, dit le duc à demi-voix, si c’est un homme, en a menti ; si c’est une femme, est une... »

    Le conseil décréta qu’après une telle injure il fallait arrêter le duc : il avait déjà pris la fuite. Il se joignit au duc d’Alençon, au comte Dunois, entraîna dans son parti le comte d’Angoulême son cousin (père de François Ier), les seigneurs de Foix et d’Albret, et même le duc de Bourbon, frère du duc de Beaujeu et connétable de France. Mais Anne de Beaujeu envoie à Orléans des troupes qui intimident les bourgeois, et, quand le duc se montre à leurs portes, ils refusent de le recevoir, en alléguant l’obéissance qu’ils doivent au roi. Il ne restait de ressource au duc que la place de Beaugency. Madame de Beaujeu y conduisit le roi. En même temps elle envoyait le sire de Graville en Bourbonnais, et le maréchal de Gié contre les comtes d’Albret et de Foix au midi.

    Il fallut céder. Louis d’Orléans demanda à traiter : « Après ce qu’il a fait, dit Anne de Beaujeu, le seul parti qui lui reste à prendre est de recourir à la clémence du roi. » Le conseil confirma la sentence, et Louis dut se contenter de la parole royale, d’être traité à la cour comme par le passé. Mais quoi de durable entre des esprits mutuellement prévenus ? Le duc d’Orléans se lassa de nouveau d’obéir ; sous le prétexte d’une chasse, il passe à Blois, puis à Fontevrault, dont sa sœur était abbesse, et, de Fontevrault, il se rend en Bretagne, où le duc François l’accueille, et où Dunois vient le retrouver. C’est là que, pour la première fois, Louis vit Anne de Bretagne, fille du duc souverain de Bretagne François&nsp;II et de Marguerite de Foix, princesse de Navarre.

    Jolie châtelaine au château de son père, Anne de Bretagne, enfant de neuf ans, y recevait déjà les hommages d’un grand nombre de princes ; car elle était héritière d’un beau duché. Le premier de ces prétendants, Édouard, prince de Galles, auquel elle avait été fiancée dès l’âge de cinq ans, venait de mourir à onze ans, victime du comte de Gloucester, roi, par ce meurtre, sous le nom de Richard III.

    Quand le duc d’Orléans parut à la cour du duc François, il put remarquer la jolie enfant ; élevée avec une distinction conforme à son rang, sous les yeux de la dame de Laval et de Chateaubriand, Françoise de Dinan, Anne excellait à tous les travaux de son sexe, tandis que son intelligence s’élevait à de hautes études, et qu’elle apprenait, dit-on, le grec et le latin. Sa physionomie annonçait les qualités qui ont distingué sa jeunesse et son âge mûr, et qui brillaient déjà en elle avec la naïveté de l’enfance. Elle y mêlait déjà une certaine fierté qui ne se démentit jamais.

    On prétend que dès lors s’alluma dans le cœur de Louis la première étincelle de l’amour qui l’unit plus tard à l’héritière de la Bretagne. Il n’en pouvait être question alors ; la guerre continuait, et le duc fut fait prisonnier à Saint-Aubin par la Trémouille. Madame de Beaujeu le fit conduire à Bourges. Vainement Jeanne de France pressa-t-elle son frère et sa sœur de faire cesser cette prison ; vainement envoya-t-elle deux gentilshommes à la cour, l’amiral de Graville et Saint-Gelais de Montlieu : Anne de Beaujeu, devenue duchesse de Bourbon par la mort de son beau-frère, ne fit rien pour le duc. « La nouvelle duchesse et son mari nous dirent de très belles et bonnes paroles, écrit Saint-Gelais, mais ce fut tout ; car n’y eut nul effet. »

    Louis d’Orléans resta dans la grosse tour de Bourges, jusqu’en 1491. Jeanne de France allait sans cesse de la prison où elle consolait son mari, à la cour, où elle intercédait pour lui. « Ma sœur, écrivait-elle à la duchesse de Bourbon, je vous prie qu’ayez le fait de monsieur mon mari pour recommandé, et qu’en veuillez écrire à mon frère, nonobstant qu’il s’en acquitte bien ; dont recours sommes bien obligés à lui et à vous. » Elle sollicitait de vive voix d’une manière encore plus pressante. Le roi Charles VIII (fils de Louis XI) avait vingt-un ans, et se montrait d’une affabilité si aimable, « que jamais, dit Comines, il ne sut dire un mot qui fît peine à quelqu’un. » Il était ému de compassion en voyant la tendresse de Jeanne pour un mari qui ne la payait pas de retour : « Ma sœur, lui dit-il un jour, je vous rendrai ce cher mari ; oui, je le rendrai à votre sollicitation et à vos pleurs, mais j’ai peur que vous n’ayez à vous repentir de votre bonté. »

    Tandis que Jeanne de France demandait avec tant d’instance la liberté de son mari, et que, toujours désolée, soit qu’elle souffrît par lui ou à cause de lui, elle passait sa vie dans la douleur, Anne de Bretagne, de dix ans plus jeune, voyait les souverains à ses pieds. Ce n’était pas sans souci cependant qu’elle attendait la couronne ducale ; son père paraissait accueillir les prétentions d’Alain d’Albret. A l’âge de quarante ans accomplis, et père de nombreux enfants, Alain d’Albret osait aspirer à la main de l’aimable suzeraine, qui n’avait pas quinze ans. Le visage bourgeonné et la rudesse des manières du prétendant ajoutaient au dégoût que la jeune princesse devait éprouver pour lui ; mais la dame de Laval appuyait de tout son crédit le sire d’Albret, dont elle était la sœur : Anne tremblait de se voir contrainte à cette alliance lorsqu’un traité conclu entre Charles VIII et le duc François II, obligea ce dernier à ne marier sa fille que du consentement du roi.

    Trois semaines (7 ou 8 septembre 1488) après le traité qui soumettait son futur mariage au bon plaisir du roi de France, la mort de François II laissa Anne de Bretagne orpheline et duchesse. Voici comme en parle un poète du temps :

    Madame Anne était la successeresse,
    Et commença à penser nuit et jour
    A ses affaires comme vraie princesse.
    Tout le monde parlait de sa hautesse ;
    Nul ne pouvoit à droit l’apercevoir ;
    Et sa grande et très haute noblesse
    Est un abîme à concevoir.

    Ce qui était un abîme, si la Providence n’eût conduit les choses à bien pour la France et pour la Bretagne, c’était l’état de division et de guerre qui semblait devoir partager cette belle province, et menacer le bonheur de la suzeraine. A peine était-elle sur le trône, ses conseillers intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains (Maximilien), traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient surtout de Charles VIII. En même temps, le vicomte de Rohan se met sur les rangs, prétendant non seulement à la main de la duchesse, mais à la province même, à titre d’héritage ; comme il n’était pas le plus fort, il céda, moyennant la cession de quelques domaines – le comté de Montfort, érigé en baronnie de Fougères, et plusieurs autres domaines de moindre importance. Ses descendants se consolèrent des prétentions de leur maison, par cette devise : « Duc ne daigne, Roi, ne puis, Rohan suis. »

    Charles VIII
    Charles VIII

    Alain d’Albret renouvelait ses poursuites ; la gouvernante sollicitait la procuration de sa maîtresse pour obtenir la dispense de Rome (car il y avait parenté), mais comme Anne se refusait à la donner, on en fabriqua une. La duchesse protesta contre, rétracta les promesses sur lesquelles se fondait Alain. « Ces promesses m’ont été arrachées, dit-elle, à l’âge de douze ans, par l’obéissance et crainte que je devais à monseigneur mon père ; je les rétracte et les révoque autant que de besoin est. » Sur cette protestation, le maréchal de Rieux, tuteur d’Anne de Bretagne, se retire en jetant feu et flamme. Il protégeait le comte d’Albret, et les Français profitent de cette division pour tenter d’enlever la princesse, qui trouva un protecteur dans le comte de Dunois : cet ami du duc d’Orléans s’était retiré en Bretagne après la bataille de Saint-Aubin, et n’en était pas sorti depuis ; il se déclara le champion de la duchesse.

    Les Français menacent Redon, Alain occupe Nantes dont il ne veut donner l’entrée à la duchesse que si elle consent à l’épouser. Anne déclarait en pleurant qu’elle se ferait religieuse plutôt que de devenir la femme d’Alain d’Albret. La Providence vint à son secours. Les habitants de la ville de Rennes lui envoyèrent des députés pour la presser de venir parmi eux. Mais à Rennes nouvelles alarmes. Six mille Anglais envoyés par Henri VII, et deux mille Castillans, par le roi de Castille, viennent à son secours, disent-ils. Funeste secours ! La Bretagne est déchirée ; les Français occupent Redon, Fougères, Saint-Malo. Le comte d’Albret et le comte de Rieux retiennent Nantes ; les Anglais guerroient contre les Français, les Espagnols contre le sire d’Albret ; les paysans bretons se révoltent dans le pays de Quimper ; il faut porter la guerre dans leurs cantons, une guerre d’extermination comme la Jacquerie. Pour comble de maux, la jeune duchesse apprend que Henri VII favorise secrètement le sire d’Albret et qu’elle court le risque de se voir enlevée par les Anglais.

    On dit qu’au milieu de tant de troubles Anne recueillait par écrit les événements de cette période difficile de sa vie ; monument précieux s’il a existé, et dont il faut déplorer la perte, car la princesse était ferme et courageuse ; dans une jeunesse aussi tendre, elle démêlait avec assez d’habileté ce qu’il convenait de faire ; elle ne voulait dépendre ni du roi d’Angleterre, ni du roi de France, encore moins du sire d’Albret et de la dame de Laval. Par le conseil de ses amis, Dunois et Montauban, elle accepta la médiation d’un prince étranger en apparence aux questions qui divisaient la Bretagne ; c’était le roi des Romains, Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. Ce prince venait d’attaquer la Flandre ; il traita avec Charles VIII, et, quand il eut réglé ce qui le regardait pour son propre compte, on signa à Francfort, sous sa médiation, un traité par lequel il fut stipulé que le roi de France retirerait ses troupes de la Bretagne, que la duchesse renverrait les étrangers, Anglais et Castillans, et qu’on tiendrait à Tournai un congrès qui fixerait les droits de Charles VIII et ceux d’Anne de Bretagne. Alain, trop faible, se retira pour un temps. Le maréchal de Rieux se soumit, et les actes de la Bretagne disent « que la duchesse récompensa la soumission de son tuteur comme elle eût fait des services. » (Daru, Histoire de Bretagne)

    Mais elle n’était pas délivrée des sollicitations que ce seigneur continuait de faire en faveur d’Alain d’Albret. Or, les amis de la princesse lui firent comprendre qu’il fallait avant tout qu’elle cherchât un appui contre tant de persécutions : le roi des Romains leur parut réunir toutes les qualités qui pouvaient rassurer la Bretagne sur la conservation de ses privilèges ; la politique de l’Angleterre approuvait cette alliance, et, pour que la France n’y mît pas d’obstacle, on résolut de rendre l’union indissoluble avant qu’elle fût connue ; le mariage se fit par procuration. On lit dans l’Art de vérifier les datesqu’il se fit avec tant de mystère que les domestiques même de la princesse n’en eurent aucune connaissance, et que, jusqu’à ce jour, on n’a pu en découvrir la date précise. Les actes de Bretagne rendent compte cependant des détails de la cérémonie après laquelle l’ambassadeur du roi des Romains qui avait répondu à la place de l’époux, en grande solennité et en présence de témoins, mit, selon l’usage, sa jambe nue jusqu’au genou dans la couche nuptiale.

    Mais madame de Beaujeu entreprend de rompre une alliance aussi préjudiciable à la France. Charles VIII envoie une nouvelle armée en Bretagne : tandis que ses théologiens affirment que le mariage ne peut être regardé comme valable et n’implique qu’une promesse, ses ambassadeurs vont proposer sa main à la duchesse : la royauté de France était, disent-ils, incomparablement plus glorieuse que le vain titre de reine des Romains. Anne cependant paraissait résolue à rester l’épouse de Maximilien. Si ce fiancé préféré était venu à son secours, nul doute qu’il ne l’eût épousée ; mais Maximilien n’eut jamais d’argent et ne sut rien faire à temps. Deux mille écus lui avaient manqué pour un voyage en Bretagne, et quand Charles y entra maniant à la fois les armes et les négociations, le roi des Romains était en Hongrie occupé à résister à Mathias Corvin ; il recevait les plaisanteries qu’on lui faisait sur son mariage, se laissait enlever sa femme, renvoyer sa fille – Marguerite, âgée de deux ans, fiancée à Charles VIII et élevée par Anne de Beaujeu – et arracher la perspective du duché.

    Tout est singulier ici ; Charles VIII trouva auprès de la belle héritière un négociateur sur lequel il n’aurait guère cru pouvoir compter. Tandis que madame de Beaujeu cherchait les moyens d’assurer la main d’Anne de Bretagne au roi, elle avait défendu au commandant de la tour de Bourges d’ouvrir les portes de la prison du duc d’Orléans (et cette prison avait été sans ménagement). Or, Anne de Beaujeu étant pour quelque temps dans son duché de Bourbon, le roi au Plessis-les-Tours, la pieuse Jeanne pressant incessamment son frère, deux jeunes favoris de Charles lui rappellent qu’il est roi, qu’il est majeur, qu’il est temps pour lui de sortir de tutelle et qu’il lui est honteux de laisser si longuement en prison son beau-frère et son cousin, parce qu’il plaît à madame Anne de Beaujeu que cela soit ainsi.

    Un soir, au mois de mai, Charles VIII part comme pour une chasse, couche à Montrichard ; de là, montant en voiture avec sa sœur, il s’avance jusqu’à Bourges, envoie au commandant de la tour l’ordre de délivrer le prisonnier et l’attend aux portes de la ville : il le reçoit dans ses bras, lui fait partager sa chambre et son équipage. Louis, à son tour, proteste de sa reconnaissance et de sa fidélité, et, pour en donner au roi un témoignage immédiat, il s’engage à négocier le mariage avec Anne de Bretagne, et réussit si bien que la duchesse renvoie les soldats allemands, bretons, espagnols, anglais, et consent à une entrevue. Un pèlerinage à Notre-Dame près Rennes, servit de prétexte, « et le roi, sa dévotion faite, accompagné de cent hommes d’armes et de cinquante archers de sa garde, entra dedans Rennes, salua la duchesse, et parlementa longuement avec elle ; trois jours après se trouvèrent en une chapelle, où, en présence du duc d’Orléans, de la dame de Beaujeu, du prince d’Orange (oncle maternel d’Anne), du chancelier de Bretagne et d’autres, le roi fiança ladite duchesse. »

    Les délégués de Maximilien n’eurent aucune connaissance de cette cérémonie ; mais, quinze jours après, la duchesse, bien accompagnée, vint trouver le roi à Langeais en Touraine, et le mariage de Charles VIII et d’Anne de Bretagne y fut célébré solennellement le 6 décembre 1491. Elle n’avait voulu épouser qu’un roi. « Je suis mariée au roi des Romains, et s’il allait de vie à trépas, et que je fusse résolue de me remarier, si n’aurais-je d’autre mari que roi ou fils de roi », disait-elle. Le contrat portait que les époux se cédaient réciproquement leurs droits, et que la Bretagne resterait au survivant dans le cas où il n’y aurait pas d’enfants ; mais on y mit cette clause « que ladite dame ne convolera à d’autres noces, fors avec le roi futur, si faire se peut, ou un autre plus présomptif futur héritier de la couronne. »

    A l’entrée solennelle à Paris, la joie et l’affluence du peuple étaient telles, que de longtemps on n’en avait vu de si grandes. Sans les précautions les plus sévères, le cortège n’aurait pu percer la foule. La reine-duchesse, comme on l’appelait, était charmante. « Il la faisait bon voir, dit Saint-Gelais, car elle était belle, jeune, et pleine de si bonne grâce que l’on prenait plaisir à la regarder. » Au sacre, elle était assise sur une estrade, au milieu du chœur, coiffée en cheveux, et vêtue d’une robe de satin blanc.

    Femme de Charles VIII, en rivalité de pouvoir avec la duchesse de Bourbon, Anne ne prit pas un grand ascendant sur son époux. Cependant aucun nuage ne troubla leur union : Anne tenait sa cour avec beaucoup de dignité ; c’est elle qui introduisit les dames d’honneur auprès des reines ; jeune et remarquablement belle, elle sut maintenir autour d’elle la gravité et la modestie. Lire, travailler en commun, en commun vaquer à la prière, telles étaient les occupations des filles de la reine, sous les yeux de leur maîtresse. Pendant la guerre d’Italie, elle ne fut pas régente ; madame de Beaujeu prit encore les rênes de l’État ; mais, pour ne pas offenser la reine, on donna l’administration au duc de Bourbon et non à la duchesse : « Si voulait-elle toujours mettre « le nez où elle pouvoit, dit Brantôme en parlant d’Anne « de Beaujeu ; certes, c’étoit une maîtresse femme, un petit « pourtant brouillonne. »

    Louis XII
    Louis XII

    Anne de Bretagne eut quatre enfants de son union avec Charles VIII ; l’aîné mourut à trois ans ; la reine en fut inconsolable. La cour était alors à Lyon ; le roi donna des tournois pour distraire sa femme ; mais de pareils divertissements calment peu la douleur d’une mère. Le duc d’Orléans ayant dansé un ballet devant elle, Anne s’en montra fort mécontente : « Comment pouvez-vous danser, monsieur, « dit-elle, quand vous me voyez si affligée ? » Puis elle accueillit l’idée, suggérée peut-être par les ennemis du duc, que la mort d’un dauphin le réjouissait, parce qu’elle le rapprochait du trône, et elle lui montra tant de froideur qu’il quitta la cour pour aller à Blois.

    Charles VIII mourut subitement la même année, ou d’une apoplexie, ou d’un coup qu’il s’était donné en passant sous une porte basse, en allant assister au jeu de paume, dans une galerie de son palais d’Amboise. La France entière le pleura. Ses serviteurs se montrèrent inconsolables ; deux d’entre eux moururent de douleur. La reine, pendant plusieurs jours, ne prit ni nourriture ni repos : « J’ai perdu ma vie et mon bonheur ! » s’écriait-elle avec amertume. C’est la première de nos reines qui ait porté le deuil en noir – jusque là les reines avaient porté le deuil en blanc. Elle se retira en Bretagne. Par la mort de Charles VIII, Louis d’Orléans était roi (Louis XII).

    Cet article s’est ouvert par le nom de Jeanne de France, et à peine ce nom a-t-il été prononcé. La même année avait vu son mariage et la naissance d’Anne de Bretagne ; rarement Jeanne avait goûté quelque consolation dans son union : ses soins n’avaient pas réussi à le rendre plus agréable ; sa douleur, pendant la longue captivité du duc, ses démarches multipliées pour le délivrer, avaient pu exciter en lui quelque reconnaissance, mais non bannir le dégoût. Quand il monta sur le trône, et que Jeanne se vit reine, son cœur ne put s’ouvrir à l’espérance, car cette couronne ne lui rendait pas le cœur d’un époux, et Jeanne aurait donné tous les trônes de la terre pour un mot ami, pour un mouvement de tendresse de celui que, depuis vingt-quatre ans, elle avait aimé d’un amour sans partage. Toutefois, en recevant sans joie le titre de reine, elle était loin de prévoir à quelle humiliation nouvelle il allait la soumettre.

    Quelle douleur quand on vint lui dire que le roi demandait son consentement pour se séparer d’elle, et qu’il alléguait les motifs de parenté et la nullité d’un mariage auquel il avait été, disait-il, forcé ! Jeanne se sentit brisée ; elle chercha dans sa piété la force de supporter un coup si rude ; mais la délicatesse même de sa conscience s’opposait au mensonge qu’on exigeait d’elle : elle ne pouvait reconnaître la nullité d’un mariage sous les lois duquel elle avait vécu fidèlement pendant vingt-quatre ans, à la face de l’Église et du monde. « Je laisse le roi disposer de mon sort, dit-elle, mais je ne puis me reconnaître que sa fidèle et soumise compagne. »

    Louis XII se vit alors obligé d’ordonner l’instruction du procès le plus douloureux pour un cœur délicat comme celui de Jeanne. Les juges étaient au nombre de trois, préposés comme commissaires par le pape Alexandre VI : Philippe de Luxembourg, évêque du Mans ; Louis d’Amboise, évêque d’Albi, et Pierre, évêque de Ceuta, de la domination du roi de Portugal. Ce triste procès s’instruisait à Tours.

    La dignité de Jeanne augmenta l’estime qu’on avait pour elle. Elle récusa tous les motifs de Louis : la parenté : on avait eu la dispense ; la violence pour faire le mariage : elle n’en avait jamais eu connaissance, et ne pouvait supposer qu’il se fût passé tant d’années sans que son mari l’eût alléguée : « Je ne suis pas, dit-elle, sortie de si bas lieu qu’il fût besoin de violence pour me trouver un époux. » Pour le troisième point, elle dit avec beaucoup de simplicité : « Je sais que je ne suis si belle ni si bien faite que beaucoup d’autres ; mais je ne m’en crois pas moins propre à devenir mère. » Et sur la nullité qu’alléguait le roi, elle répondit constamment : « De ce je m’en rapporte à sa conscience, et à ce qu’il dira ; il le sait et il est mon seigneur. »

    L’humiliation la plus grande dut être pour Louis XII, qui se vit forcé au serment par la noble résistance de la reine. La nullité fut prononcée par les juges et reconnue par Alexandre VI. Jeanne se soumit. Seulement elle demanda à revoir encore une fois celui qu’elle avait uniquement aimé ; à sa vue elle laissa couler ses larmes, Louis XII ne put retenir les siennes. « Monseigneur, dit-elle, je n’ai pas fait ce que vous souhaitiez de moi, et je vous ai fait de la peine ; mais j’ai bien souffert aussi. » Retirée à Bourges, et maîtresse du duché dont elle porta désormais le titre, Jeanne de France n’eut plus d’autre ambition que celle de sauver son âme, et de croître devant son Dieu en perfections et en bonnes œuvres. Elle appela auprès d’elle cent filles nobles, qui prirent le voile et formèrent un ordre nouveau, sous le nom des religieuses de l’Annonciade. Elle y mourut à quarante ans, en odeur de sainteté, et a été cacnonisée en 1950. Brantôme en parle ainsi : « Jeanne de France, fille du roi Louis XI, fut bien spirituelle, mais si bonne qu’après sa mort on la tenait comme sainte, et sainte quasi faisant miracles. »

    Anne de Bretagne n’eut-elle aucun scrupule en prenant la place d’une reine vertueuse et répudiée ? Ses historiens ne nous font pas connaître ses sentiments à cet égard. Sans doute elle se crut suffisamment autorisée par la décision du procès dont l’issue avait paru si peu douteuse qu’on n’en avait pas attendu la fin pour presser les négociations. Anne disait familièrement à ses dames qu’elle « ne doutait pas tant de sa bonne fortune qu’elle n’espérât encore être reine de France régnante, comme elle l’avait été. » « Ses anciennes amours lui faisaient dire ce mot », rapporte Brantôme ; sa politique et son ambition le lui faisaient dire aussi. Elle épousa Louis XII, le 7 janvier 1499, neuf mois, jour pour jour, après la mort de Charles VIII. Nul reproche à la régularité de la conduite de la reine, à sa tendresse pour son mari, à ses soins pour ses enfants ; elle fit gloire d’une vertu sévère et d’une grande dévotion ; mais elle s’est montrée fière et vindicative, et voici une circonstance où elle poussa loin la vengeance.

    Jeanne de France (de Valois)
    Jeanne de France (de Valois), fille de Louis XI

    En 1505, le roi ayant fait à Blois une grande maladie, la reine passait auprès de lui les jours et les nuits ; sa douleur cependant ne l’empêcha pas de songer à ses intérêts ; elle n’avait point de fils, et elle savait que si François d’Angoulême montait sur le trône, elle avait tout à redouter, non de lui, mais de Louise de Savoie ; elle pensa donc à assurer sa retraite en Bretagne, dans le cas où elle viendrait à perdre son mari, et elle chargea quatre bateaux de meubles précieux qu’elle envoya à Nantes. Le maréchal de Gié, gouverneur d’Angers, osa les faire arrêter. Si le roi fût mort, Gié conservait par là de grandes richesses à l’État ; mais Anne ne le lui pardonna jamais : elle le fit exiler de la cour, dès que Louis XII fut guéri. Le maréchal se croyait quitte par cette disgrâce ; il se consolait dans une charmante habitation, nommée le Verger, où il prit cette devise : « A la bonne heure m’a pris la pluie. »

    Mais Anne n’avait pas assez fait pour sa vengeance ; elle fit intenter au maréchal un procès qui dura deux ans. Le parlement de Toulouse, qui ne trouva d’autre charge contre l’accusé que d’avoir employé à son service particulier quinze hommes à la solde du roi, ne put motiver une condamnation à mort, et ne prononça que la confiscation des biens du maréchal. La reine, en apprenant que Gié n’était pas condamné à mort, s’écria : « Je suis bien aise qu’il vive, pour sentir plus longuement sa peine. » Ce mot circula dans toutes les bouches ; le maréchal était regardé comme une victime sacrifiée à la vengeance de la reine, et on joua sur le théâtre une farce dans laquelle il était dit « qu’un maréchal ayant voulu ferrer un âne (Anne), en avait reçu un coup de pied qui l’avait jeté de la cour dans le verger » (par allusion à la maison de campagne du maréchal).

    Rien ne triomphait en la reine de ce penchant à la vengeance. Parce qu’elle haïssait Louise de Savoie, mère de François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne, elle ne voulait pas consentir au mariage de Claude, sa fille aînée, avec ce jeune prince. Elle préférait l’alliance de Charles d’Autriche, qui fut depuis Charles-Quint. Cette union, d’abord imprudemment consentie, venait d’être rompue ; Anne la voulait maintenir. « Vous voulez donc, Madame, faire une alliance des chats avec les souris ! » lui dit le roi. Dans la guerre de Louis XII contre Jules II, les craintes de la reine sur la légitimité d’une entreprise contre le saint-siège, ne furent pas tellement apaisées par la décision des théologiens, qu’elle ne pressât le roi de cesser la guerre ; les courtisans s’étonnaient de la patience de Louis XII à supporter les représentations de la reine : « Quand une femme aime son honneur et son mari, leur répondait-il, il faut bien lui passer quelque chose. »

    Toutefois il lui disait : « Vous croyez-vous, Madame, plus savante que les universités, et vos confesseurs ne vous ont-ils pas appris que les femmes n’ont point de voix dans l’église ? » Mais la conscience d’Anne était troublée sur ce point. A l’assemblée des évêques qui se tint à Tours, elle fit protester par les députés du clergé de Bretagne ; elle-même, séparant sa cause de celle du roi, sollicita à Rome une absolution pour elle, et continua de se montrer opposée à la guerre : « Voulez-vous dominer et gouverner ? lui répétait le roi ; souvenez-vous de cet apologue : Autrefois les biches étaient armées de cornes comme les cerfs ; elles furent tentées de s’en prévaloir pour dominer. Le ciel les en punit en les privant de leurs armes. »

    Mais Louis n’était jamais sérieusement mécontent, et plaisantait sur l’humeur de sa femme, en l’appelant ma petite brette, ou ma bretonne. La vie qu’aimait à mener le bon roi était une vie de famille ; on montre au château de Blois le balcon sur lequel il venait le soir causer familièrement avec son ministre Georges d’Amboise ; il aimait la modestie et le bon ordre que la reine entretenait autour d’elle, le zèle qu’elle montrait pour le bien de l’État ; plus d’une fois elle s’associa aux entreprises de son mari ; souvent elle lui fournit de l’argent. Dans la guerre avec l’Angleterre, en 1512, elle arma, dans le port de Brest, une flotte dont le vaisseau principal portait, dit-on, cent canons et douze cents hommes. Ce vaisseau s’appelait la Cordelière. La reine avait ajouté une cordelière aux armes de Bretagne, par attachement pour l’ordre de Saint-François ; elle avait fait bâtir un couvent de Cordeliers à Lyon, et elle créa un ordre de chevalerie dont le collier était le cordon de Saint-Français. La vie d’Anne de Bretagne se recommande par le respect de cette reine pour les bonnes mœurs, et par le soin qu’elle eut de régler celles de sa cour.

    Ses talents, son instruction, l’étendue de son esprit lui font honneur ; elle y mettait peut-être un peu de vanité : on raconte que voulant passer pour savoir plusieurs langues, elle se faisait apprendre quelques mots de chacune, afin de pouvoir s’en servir avec les ambassadeurs. Un jour, un étranger osa faire une plaisanterie assez hors de sa place, au lieu du compliment d’usage. La reine ne s’en aperçut pas ; mais quand elle sut ce qui était arrivé, on eut bien de la peine à apaiser son mécontentement. On prétend qu’elle travaillait à réprimer cette humeur vindicative dont nous avons vu le maréchal de Gié victime. « Tancez-moi, et m’imposez des pénitences, disait-elle à ses confesseurs, tant qu’à la fin je sois corrigée. »

    Saint-Gelais nous rapporte naïvement ces paroles, que souvent, dit-il, Anne avait à la bouche et prononçait de cœur, s’affligeant grandement et se fâchant contre elle-même. On a blâmé la fermeté de son zèle pour les privilèges de la Bretagne ; ceci semblerait une matière à l’éloge plutôt qu’au blâme. Il aurait fallu qu’Anne de Bretagne devançât de plus d’un siècle les idées de son temps pour considérer le bien de sa province dans une réunion à la couronne ; l’esprit de féodalité était encore trop vivant dans le cœur de la noblesse. Elle était toujours la reine-duchesse, suzeraine de son duché ; elle aimait sa chère Bretagne, elle le témoignait en toute occasion ; des fenêtres du château de Blois, elle aimait à voir renouveler sa garde bretonne, sur le lieu dit depuis le perche aux Bretons. « Voilà, disait-elle avec une sorte de complaisance, voilà mes chers Bretons ! » et eux la voyant se découvraient, et saluaient avec amour une princesse qui gardait si bien le souvenir de son pays.

    Elle mourut à Blois, âgée de 39 ans, le 9 janvier 1514, après une maladie de sept jours seulement. Depuis la naissance de Renée de France, elle avait toujours été languissante. Des funérailles magnifiques attestèrent les regrets de Louis XII ; on porta le corps de la reine à Saint-Denis, et son cœur au couvent des Chartreux de Nantes. Elle avait eu quatre enfants de son mariage avec Charles VIII : Charles-Orland, l’aîné, nommé au baptême par saint François-de-Paule, auquel la reine donna une maison pour le couvent dit des Bons-Hommes – nom venant de ce que Louis XI qui, comme on sait, fit venir de la Calabre François de Paule pour l’exhorter à ses derniers moments, appelait ce saint religieux, bonhomme. Ce premier dauphin mourut à trois ans. Charles et François ne vécurent pas un mois ; Anne mourut enfant.

    De son mariage avec Louis XII, Anne eut aussi quatre enfants : deux princes morts jeunes ; Claude, épouse de Francois Ier, et Renée, mariée à Hercule d’Est, duc de Ferrare. Louis XII avait répudié Jeanne de France comme ne lui donnant pas d’héritier, et il n’en laissa pas d’Anne de Bretagne.

     

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  • Blanche de Castille
    (née le 4 mars 1188,
    morte le 27 novembre 1252)
    (Épouse Louis VIII le 23 mai 1200)
     
     
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    Fille d’Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, et d’Aliénor d’Angleterre, elle-même fille du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille est donc la petite-fille de celle qui fut, par son mariage avec Louis VII le Jeune, reine de France, puis reine d’Angleterre en épousant le Plantagenêt.

    L’idée de marier Blanche avec le futur Louis VIII (Philippe-Auguste régnait alors sur le royaume de France) vint d’Aliénor d’Aquitaine, qui voyait ainsi ses descendants occuper trois trônes : Angleterre, France, Castille. La négociation du mariage du fils de de Philippe-Auguste avec Blanche de Castille fut le dernier acte politique de la vie d’Aliénor, qui voulut elle-même se charger d’aller à la cour d’Alphonse le Noble, conclure cette union et ramener la jeune princesse.

    On cite quant au choix de Blanche une anecdote : Alphonse roi de Castille avait trois filles, dont l’aînée était mariée au roi Léon. Les deux plus jeunes, célèbres par leur mérite et par leur beauté, furent vantées devant Philippe-Auguste, qui envoya à Alphonse une brillante ambassade pour y demander la main d’une de ses filles. Les ambassadeurs voyant les deux princesses également belles, également bien douées, ne pouvaient se résoudre à faire un choix. Ils allaient s’en remettre au hasard, quand ils firent la remarque que la plus jeune nommée Blanche avait un nom plus doux à prononcer que celui de sa sœur, qui s’appelait Uracca, et ils se décidèrent en sa faveur.

    Qui aurait prévu, à l’heure du divorce de Louis le Jeune en 1152, qu’un jour la France devrait la mère de Saint-Louis aux soins d’Aliénor d’Aquitaine ! Lorsque la vieille reine traverse en plein hiver 1200 la France en tenant par la main Blanche de Castille, à la voir, appuyée sur cette jeune tige destinée dans les décrets de la Providence à pousser de si nobles rejetons, ne semble-t-il pas qu’elle vient militer son pardon, et qu’en donnant à la France cette reine excellente et cette mère accomplie, elle demande à la postérité d’oublier sa propre faute !

    Blanche de Castille
    Blanche de Castille

    Le 23 mai 1200, l’archevêque de Bordeaux reçut le consentement matrimonial de Louis, âgé de treize ans et fils aîné de Philippe-Auguste, et de Blanche, âgée de douze ans. La cérémonie du mariage eut lieu en Normandie, fief du roi d’Angleterre, car le royaume de France avait été placé sous interdit par le pape Innocent III depuis le début de l’année (Philippe-Auguste ne voulant pas répudier Agnès de Méranie pour reprendre son épouse légitime, Ingeburge de Danemark qu’il tenait emprisonnée depuis 1193). Les chroniques de Saint-Denis qualifient Blanche de « très sage, très belle, très bonne et très franche ».

    Les peuples de France virent encore une fois la reine Aliénor assise dans les lieux où elle avait régné ; elle y servait de mère à la jeune épouse, et elle y appelait son fils ce roi Dieudonné (Philippe-Auguste) accordé aux prières de Louis le Jeune. Ce n’était pas la première fois qu’Aliénor paraissait à la cour de Philippe-Auguste ; elle y était venue en 1199 pour lui prêter hommage comme duchesse d’Aquitaine ; elle n’y reparut point depuis les noces de Blanche.

    Philippe-Auguste s’attacha à cette jeune princesse dont l’agrément et la grâce animaient sa cour et égayaient son humeur. L’âge développa les qualités de Blanche ; Philippe put remarquer en elle un esprit si juste, que souvent il prit plaisir à la consulter. Quelquefois elle le fit revenir sur des décisions qui paraissaient irrévocables. En septembre 1216 les Anglais, las de Jean sans Terre, avaient offert la couronne au futur Louis VIII. Mais lorsque Jean sans Terre mourut le 18 octobre 1216, les Anglais reconnurent le fils de ce prince, Henri III, enfant âgé d’à peine dix ans ; et le futur souverain français, qu’ils avaient appelé et qui n’avait gardé que six semaines un trône dont l’esprit national l’aurait banni, lors même que la mort de Jean ne fût pas survenue, se trouva en difficulté lorsqu’il voulut résister.

    Manquant de secours, il en demanda à son père Philippe qui ne voulut point lui en donner. Blanche se présente à son beau-père, et le supplie en faveur de son mari : « Comment, Sire, vous laisseriez votre fils mourir en terre étrangère ? Il sera votre héritier, envoyez-lui ce dont il a besoin ou tout au moins les revenus de son apanage », à quoi le monarque répondit qu’il n’en ferait rien. Aussi Blanche rétorqua-t-elle : « Alors, je sais ce que je ferai ». Le roi l’interrogeant sur ses desseins, elle répondit : « Par la benoîte mère de Dieu, j’ai biaux enfans de Monseigneur, et si vous me voulez éconduire, je les mettrai en gage et je trouverai bien quelque haut seigneur qui me baillera hommes et argent sur eux ». Philippe céda.

    Sans avoir eu besoin de recourir à ce moyen, Blanche se rendit à Calais et, en compagnie du célèbre pirate Eustache le Moine, organisa une flotte de secours pour son époux, ce qui constitua sa première manifestation d’énergie et d’autorité. Cependant Eustache le Moine fut battu par la marine anglaise, et Louis dut revenir en France, abandonnant l’espoir de régner sur l’Angleterre.

    Mère de très bonne heure, Blanche remplit les devoirs de la maternité dans toute leur étendue. Le troisième de ses fils fut saint Louis. Comme elle venait de le mettre au monde (25 avril 1214), elle s’étonna de ne pas entendre les cloches. « Dame, lui dit-on, les gens d’église ont eu peur que le bruit des cloches ne vous fît mal ! » La jeune mère s’écria : « N’est-ce que cela ? Mettez-moi vitement hors d’ici, et que les cloches tintent pour inviter tout le peuple à se réjouir, et pour remercier Dieu de ce qu’il m’a envoyé un beau fils » Et elle se fit transporter dans une grange éloignée. Elle avait pris soin de faire baptiser immédiatement son fils. Le lieu où il avait été fait chrétien demeura cher à saint Louis, qui aimait à en reproduire le souvenir dans ses lettres à ses amis, en signant : Louis de Poissy.

    Blanche nourrissait elle-même ses enfants. Un jour qu’elle accompagnait son époux dans une partie de chasse, une dame du palais donna son propre lait au futur saint Louis, pensant se rendre agréable à la reine ; mais Blanche, à son retour, fit rendre à l’enfant tout le lait étranger qu’il avait sucé : « Je suis sa mère, dit-elle, et nulle autre femme ne doit le nourrir ». Elle apportait la plus grande vigilance aux progrès intellectuels de ses fils. Le soir, avant de faire retirer ses enfants, la bonne mère les prenait sur ses genoux, leur faisait les plus tendres caresses ; puis, les rendant attentifs par mille petites industries maternelles, elle leur racontait quelque trait de vertu et leur demandait ce qu’ils en pensaient. Quelquefois, mettant en parallèle deux personnages fameux, elle leur disait : « Auquel voudriez-vous ressembler ? »

    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris
    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris

    Louis le Lion avait trente-sept ans quand il monta sur le trône (1223). Le 6 août, l’archevêque de Reims, Guillaume de Joinville, présida le sacre du roi et son couronnement, ainsi que celui de son épouse. Presque aussitôt Louis prit les armes contre les Albigeois : Philippe-Auguste l’avait prévu et on lui avait entendu dire, dans ses derniers jours, ces paroles devenues prophétiques : « Les gens d’église entraîneront mon fils dans la croisade contre les Albigeois ; il y mourra, et le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant ». Louis VIII, cependant, ne prit aucun engagement en partant : « J’irai, dit-il, en la guerre, et je viendrai comme il me plaira ».

    Les documents royaux de l’époque citent peu la reine qui ne participa pas à l’expédition mais suivit, de Paris, les événements, et organisa prières et processions en vue de la victoire. Dans le même temps, les chroniques de l’ennemi la présentent comme la maîtresse du royaume. En fait Blanche soutint son époux, le réconfortant et le conseillant, sans détenir la réalité du pouvoir. C’est au cours de cette guerre que commencèrent les révoltes des seigneurs, qui devaient plus tard amener les troubles de la régence de Blanche. Thibaut IV, comte de Champagne, fut le premier à manifester ouvertement son indépendance.

    On a dit cependant qu’il aimait la reine Blanche ; il l’avait nommée sa dame et il portait ses couleurs. Chaque chevalier avait une dame de ses pensées, et il n’était point de noble châtelaine distinguée par la beauté ou par l’esprit, qui ne vît plusieurs chevaliers briguer l’honneur de porter ses couleurs. Thibaut avait vingt-six ans, la reine en avait près de quarante, mais le comte se plaisait en la science des trouvères, la renommée de ses poésies lui a laissé le surnom de Chansonnier, et c’est à Blanche qu’il adressait ses plus tendres complaintes :

    Hé Blanche ! claire et vermeille, Par vos sont mi grief soupir !
    Empereur ni roi n’ont nul pouvoir
    Envers amour : de ce m’ose bien vanter.
    Ils peuvent bien donner de leur avoir,
    Terres et fiefs, et fourbes pardonner ;
    Mais amour peut homme de mort garder,
    Et donner joie qui dure
    Pleine de bonne aventure.

    Tout en faisant ces jolis vers, Thibaut ne partageait pas moins les inquiétudes des grands vassaux sur l’accroissement de l’autorité royale depuis Philippe-Auguste. Engagé, dit-on, avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne et avec Hugues de Lusignan, il manifesta sa mauvaise volonté, en refusant de rester à l’armée au-delà de quarante jours de service féodal. « Beau cousin, lui dit le roi, vous voyez qu’il s’agit du service de l’église et que j’ai besoin de vous et de vos gens ; je ne puis vous bailler congé de partir ». Le comte répondit : « Beau sire roi, j’en suis fâché, mais mes gens sont las et repus, et je ne puis plus longuement rester ».

    La campagne ne réussit pas moins. Le roi prit Avignon ; Nîmes et Beaucaire lui remirent leurs clefs ; partout on se soumettait, et Louis VIII, après avoir confié le gouvernement de la province à Humbert de Beaujeu, jugea la guerre finie et voulut s’acheminer vers Paris. Blanche l’y avait devancé : elle l’avait suivi au commencement de cette campagne, faisant toujours dresser sa tente à côté de celle du roi. Les germes d’une maladie épidémique, qui avait déjà frappé un grand nombre de victimes au camp d’Avignon, se développèrent dans l’armée à l’entrée de l’Auvergne. Le 29 octobre, en traversant Montpensier, le roi se sentit atteint, et fut forcé de s’arrêter. Le 3 novembre il appela autour de son lit les seigneurs qui l’avaient accompagné.

    C’étaient son frère, Philippe dit de Hurepel (que Philippe-Auguste avait eu avec sa troisième épouse, Agnès de Méranie), comte de Boulogne, les archevêques de Bourges, de Senlis, de Noyon et de Chartres, Enguerrand, comte de Blois, Archambaud de Bourbon, le sire de Nesle. Il leur fit jurer qu’ils demeureraient fidèles à son fils ; qu’ils le feraient couronner sans délai et qu’ils lui prêteraient hommage ; par son testament, il laissa la tutelle à sa femme Blanche de Castille. Le roi mourant recueillit toutes ses forces et fit les plus pressantes instances pour s’assurer de l’obéissance des seigneurs à sa femme et à son fils.

    Siège d'Avignon en 1226
    Siège d’Avignon en 1226

    Il mourut le 8 novembre 1226 avec le courage et la foi d’un héros chrétien. La pureté de ses mœurs l’avait distingué ; la bonté de son cœur jointe à son amour pour la guerre lui mérita le surnom de Lion-Pacifique que ses contemporains lui donnèrent, en voyant dans sa mort la réalisation d’une prophétie de Merlin : « Le lion mourra dans Montpensier ». Une médaille frappée sous son règne représentait un lion paisible, avec cette exergue : Non furit, sed dominatur (Non pas furieux, mais dominateur).

    Blanche eut douze enfants avec Louis VIII : une fille, née en 1205, qui vécut quelques jours seulement ; Philippe, né le 9 septembre 1209 et mort en 1218 ; des jumeaux, Alphonse et Jean, le 26 janvier 1213, qui décèdent aussitôt ; Louis, né le 25 avril 1214, qui deviendra roi sous le nom de Louis IX ou Saint-Louis ; Robert, né en 1216 et tué à la bataille de Mansourah en 1250, qui fut comte d’Artois et épousa Mahaut de Brabant ; Jean, né en 1219 et mort en 1232, comte du Maine et d’Anjou ; Alphonse, né en 1220 et mort en 1271, comte de Poitiers et de Toulouse ; Philippe-Dagobert, né en 1222 et mort à l’âge de dix ans ; Isabelle, née en 1224 et morte en 1268, fondatrice du monastère de Longchamp et sœur préférée de saint Louis, qui fut honorée du titre de bienheureuse ; Étienne, né en 1225 vivant seulement quelques jours ; Charles, né en 1227 et mort en 1285, à l’égard duquel Blanche fit preuve de faiblesse, roi de Sicile, roi de Naples, roi de Jérusalem et comte de Provence.

    Blanche, après la pompe des obsèques qui eurent lieu le 15 novembre 1226, conduisit son fils à Reims pour y être sacré. Les seigneurs, qui avaient prêté serment au lit de mort de Louis VIII, invitèrent les pairs et le baronnage de France à la solennité du sacre. Le 29 novembre, le dimanche avant la saint André, était le jour fixé pour la solennité. C’était sagesse d’en avoir hâté le terme, car mille réclamations s’élevèrent sur cette lettre de convocation. Il fallait d’abord remettre en liberté les pairs et les barons retenus prisonniers depuis la bataille de Bouvines. On ne pouvait se passer de la présence de Ferrand, comte de Flandre, de Renaud, comte de Boulogne. Il fallait plus de temps pour s’assembler et appeler les seigneurs éloignés. Il fallait, pour chaque baron, une garantie que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ses biens, et privé de ses droits, que par jugement des pairs.

    Blanche était seule pour faire face à l’orage ; car sa régence n’était encore agréée d’aucun seigneur. Toutefois Philippe de Hurepel, seul fils survivant de Philippe-Auguste et frère du défunt Louis VIII, n’osait la revendiquer ouvertement à cause de l’irrégularité de sa naissance (bien que reconnu fils légitime de Philippe-Auguste par le pape en 1201, il était issu d’un mariage dissous par ce même pape en 1200) ; le comte de Champagne ne parut point ; le comte de Bretagne et le comte d’Angoulême étaient trop loin pour prendre un parti.

    La reine n’avait auprès d’elle d’autre conseil que celui du légat du pape le cardinal romain de Saint-Ange ; mais c’était un homme habile et tout dévoué à la reine ; il l’engagea à ne pas se préoccuper des obstacles, et Blanche partit. Elle fit armer son fils chevalier à Soissons, et elle arriva avec lui à Reims le 29 novembre. Quoique incomplète, l’assemblée des seigneurs se trouvait néanmoins nombreuse et imposante, et le sacre se fit avec solennité. On y voyait le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, Philippe de Hurepel, oncle du roi, Hugues IV, duc de Bourgogne (il était le seul pair présent et n’avait pas quatorze ans), les comtes de Dreux, de Blois, de Bar, trois frères de l’illustre maison de Coucy, et un nombre considérable d’évêques.

    Mort de Louis VIII en 1226
    Mort de Louis VIII en 1226

    La comtesse de Flandre y représentait son mari prisonnier, et la comtesse douairière de Champagne y était venue à la place de son fils ; car, dans le souvenir de sa résistance à Louis VIII, on avait cru prudent de refuser à ce seigneur l’entrée de Reims ; d’ailleurs un bruit odieux courait sur lui : on l’accusait d’avoir empoisonné le roi. Son absence donna lieu à un débat assez singulier. Sa mère qui le représentait voulait tenir l’épée devant le roi ; Jeanne de Flandre, présente pour son mari, élevait la même prétention, et on eut beaucoup de peine à faire consentir les deux nobles dames à laisser le comte de Boulogne tenir l’épée à leur place.

    Louis IX n’avait que douze ans et demi : tout le temps de la solennité on vit sur son visage l’impression du recueillement le plus profond, et le sire de Joinville nous apprend qu’au fond de son cœur il répétait ces paroles de David : « Mon Dieu ! J’ai élevé mon âme vers vous et c’est en vous que j’ai mis toute ma confiance ». Au sortir du temple, Blanche ayant embrassé tendrement son fils, se prépara à maintenir les droits du nouveau roi.

    Il fallait déjouer la ligue formidable qui se formait, car le comte de Champagne, doublement aigri et de la calomnie qui le flétrissait et de l’affront qu’il avait reçu au sacre, venait de se joindre à cette ligue : ceux qui y étaient déjà entrés étaient le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc ; Lusignan, comte de la Marche, et sa femme Isabelle (veuve de Jean sans Terre), comtesse d’Angoulême ; le vicomte de Thouars et Savary de Mauléon. Dans un si grand embarras, Blanche devait chercher à s’attacher par des bienfaits ceux qui avaient embrassé ses intérêts ; aussi récompensa-t-elle tous les vassaux qui avaient assisté au couronnement ; elle remit le comte Ferrand en liberté et se contenta d’une rançon beaucoup moindre que celle qu’avait refusée Louis VIII.

    Pour s’attacher Philippe de Hurepel, elle resserra la prison de Renaud, comte de Boulogne (c’est depuis la captivité de Renaud que le comté de Boulogne avait été donné à Philippe de Hurepel), qui aurait pu disputer son héritage au fils de Philippe-Auguste, et assura à ce même Philippe, son beau-frère, le château de Mortain et de Lillebonne. Tant que la ligue ne donna pas le signal de la guerre, Blanche se borna à donner des témoignages de bienveillance à ceux dont elle espérait se faire des amis ; mais quand elle apprit que Thibaut assemblait des armes et des vivres, elle fit un appel à tous les vassaux de la couronne, leur annonçant que chaque chevalier eût à amener des hommes d’armes à Tours, où le jeune roi se trouverait et les commanderait en personne.

    En même temps elle écrivit à tous les seigneurs confédérés pour qu’ils vinssent prêter hommage. Thibaut répondit le premier à cet appel ; le 20 février 1227, il vint à Tours où la reine et son fils étaient avec le légat et les comtes de Boulogne et de Dreux. Elle le reçut avec une bienveillance marquée, comme s’il avait toujours été le sujet le plus fidèle : le roi lui fit aussi un accueil très gracieux. C’est à la passion de Thibaut pour la reine qu’on a attribué ce prompt retour. Voici le gracieux récit du chroniqueur : « A donc, dit-il, le comte, regardant la reine qui tant étoit belle et sage, s’écria, tout ébahi de sa grande beauté : Par ma foi ! Madame, mon cœur et toute ma terre sont à votre commandement ; ce n’est rien qui vous fît plaisir que ne fisse volontiers ; et jamais, si Dieu plaît, contre vous ni les vôtres ne n’irai ».

    A une seconde sommation du roi, plusieurs autres seigneurs quittèrent la ligue ; le comte de Bar avait prêté l’hommage, d’autres s’étaient joints à la reine ; enfin, sans qu’on eût combattu, la ligue se trouva dissipée. Le 27 mars 1227, le comte de Bretagne et le comte de la Marche comparurent à Vendôme, et y signèrent un traité. Le duc promit à la reine sa fille Yolande pour un des frères du roi , et la reine eut la satisfaction d’amener son fils à Orléans après avoir triomphé de la mauvaise volonté des seigneurs et les avoir forcés à reconnaître sa régence.

    Mais elle avait un nouvel ennemi en Philippe de Hurepel qui, depuis l’hommage de Thibaut, ne cessait d’appeler à la vengeance ; il publiait que sa belle-sœur oubliait son mari avec le traître qui avait empoisonné Louis VIII, et que le devoir des seigneurs était d’enlever au plus tôt le jeune roi à une tutelle pernicieuse. Quand on lui objectait que le comte était absent lors de la maladie de Louis VIII, il répondait : « Si ce n’est par poison véritable, c’est par ses maléfices qu’il a fait périr son seigneur ». La calomnie croît rapidement. Il se trouva assez d’esprits mal disposés contre la régente pour accueillir celle-ci : elle servait d’ailleurs bien des ambitions. II se forma une conjuration dont le plan était bien ourdi : les conjurés enlèveraient le roi à Orléans, feraient la reine prisonnière, et disposeraient ensuite de la régence.

    Heureusement la reine est avertie ; elle quitte Orléans pour conduire son fils à Paris ; mais à Montlhéry, elle apprend que l’armée des confédérés est réunie à Corbeil et prête à fondre sur le peu de personnes qui formaient la suite du roi. Blanche s’enferme au château-fort de Montlhéry, et de là elle écrit aux bourgeois de Paris, en les conjurant de venir la délivrer, elle et son fils. La reine était aimée à Paris, les bourgeois s’arment, et viennent en foule chercher le jeune roi qu’ils ramènent en triomphe sans que les rebelles osent troubler son retour. Dans la suite de son règne, le bon roi se complaisait à rappeler ce témoignage de l’amour de ses sujets. « Et me conta le saint roi, dit Joinville, que il, ni sa mère qui étoient à Montlhéri, ne bougèrent jusques à tant que ceux de Paris les vinrent quérir avec armes ; et me conta que dès là, armes et sans armes, le conduisit jusques à Paris, et le défendit la bourgeoisie et garda de ses ennemis ».

    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de la reine Blanche, l'avertit du danger qu'elle court
    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de
    la reine Blanche, l’avertit du danger qu’elle court

    Cependant les confédérés s’étaient séparés en se prêtant mutuellement le serment de n’amener que deux chevaliers chacun, quand ils viendraient faire le service de leur fief auprès du roi. La reine ignorait ce pacte secret ; au printemps 1228, le roi (car tous les actes se faisaient en son nom, Blanche évitant d’y mettre le sien) convoque l’arrière-ban contre le duc de Bretagne qui se révoltait de nouveau, et Blanche s’avance avec son fils jusqu’aux frontières de la Bretagne ; mais quel est son effroi, lorsqu’au lieu de la pompe féodale que les seigneurs déployaient ordinairement dans leurs armements, elle voit chaque baron se présenter comme un pauvre gentilhomme, avec le moins de vassaux que le permettait la coutume. Thibaut la sauva ; il amenait trois cents chevaliers : ce fut assez pour rendre l’espérance aux barons qui accompagnaient la reine ; mais encore cette fois les armées se séparèrent sans avoir bataillé.

    Cependant la ligue ne cessait de travailler à détacher Thibaut de la cause de la reine, et le comte se laissa séduire par l’alliance que lui offrait le comte de Bretagne, en lui promettant sa fille Yolande (naguère presque promise à un frère de Louis) ; déjà Yolande, amenée par ses parents à Château-Thierry, y attendait le comte, lorsqu’une lettre de la reine rompit le mariage. « Sire comte de Champagne, dit-elle, le roi a entendu que vous avez convenanté au comte Pierre de Bretagne, que vous prendrez sa fille en mariage ; si cher que vous avez que tous tant vous avez au royaume de France, ne le faites pas. Si vous mande le roi que si ne voulez perdre quelconque que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites ; car vous savez que le comte a pis fait au roi que nul homme qui vive ».

    Thibaut ne savait point résister à une prière de Blanche ; il renonça à son alliance avec la Bretagne, et de nouveau les barons perdant, dit la chronique, l’espérance de « fouler la reine qui étrange femme étoit », renouvelèrent leurs calomnies. C’étaient de toutes parts des invectives contre Blanche et contre le comte de Champagne qu’on nommait l’empoisonneur du roi. Philippe de Hurepel s’étant déclaré derechef le vengeur de son frère, menaça les terres du comte de Champagne, tandis que le comte de Bretagne menaçait la ville de Bellême, dans le Perche, et faisait dire à Louis : « Je ne suis plus votre homme et je vous défie ».

    Au milieu de l’hiver de 1229, la reine, accompagnée du comte de Champagne, et toujours conduisant le jeune roi, vint assiéger Bellême, qui capitula au bout de quatre-vingt-dix-neuf jours. Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton rapporte que quelques jours plus tard, Blanche ayant amené Thibaut au Louvre, les habitués remarquèrent dans l’attitude de la reine un changement qui les étonna. On fit courir des plaisanteries grivoises dont tout le palais se régala. Les ennemis de la Couronne profitèrent de l’occasion pour salir Blanche de Castille. Des pamphlets coururent le pays. On traita la reine de débauchée et de sournoise. Des poètes allèrent jusqu’à la baptiser Dame Hersent, du nom de l’impudique et dévote femelle d’Ysengrin (le loup) dans le Roman de Renart. Puis un trouvère à la solde des barons, Hues de la Ferté, cousin d’Enguerrand de Coucy, composa des chansons pleines de fiel que tout Paris sut bientôt. Sans preuve, il accusait Thibaut de Champagne d’ingérence dans les affaires de l’État, et soupirait :

    La France est bien abâtardie.
    Entendez-vous, seigneurs barons,
    Quand une femme la tient en sa puissance
    Et une femme telle que vous savez. Lui et elle côte à côte,
    La conduisent de compagnie.
    Celui qui est depuis peu couronné
    N’a de roi que le nom...

    Le service qu’avaient rendu des barons fidèles en apparence, n’était pas fait de bon cœur ; nul ne voulait obéir à la régente : quand ils eurent accordé au roi les quarante jours qu’ils lui devaient, ils le quittèrent presque tous, et, n’osant guerroyer contre la régente et son fils, ils attaquèrent Thibaut, et entrèrent en Champagne par tous les points à la fois. Blanche n’abandonna pas son allié dans ce péril ; elle lui amena tous les chevaliers du domaine royal et les bourgeois des communes de France, réunies au nom du roi.

    L’arrivée de l’armée royale déconcertait les alliés, car ils ne voulaient pas faire ouvertement la guerre à leur suzerain ; Louis IX les ayant sommés de lever le siège de Troyes, de quitter la Champagne, et de se séparer, ils répondirent : « Plaise au sire roi, notre seigneur, être bien assuré que nous ne voulons nous attaquer à lui, car nous sommes ses hommes ; mais il connaît notre dessein, il doit l’approuver ; chacun sait que le comte Thibaut, par ses maléfices et sortilèges, a été cause de la mort de notre cher sire le roi Louis de glorieuse mémoire, et nous voulons punir le crime. Nous sommes si sûrs de la protection divine, que si le roi, notre seigneur, le veut, et que, sans combattre, il soit juge de la bataille, nous attaquerons ce félon Thibaut avec trois cents chevaliers de moins que les siens, et nous aurons la victoire ».

    Ce thème d’accusation était le prétexte de tous les barons ; c’était Blanche qu’ils voulaient flétrir en attaquant le comte. Louis IX répondit à leur députation : « Que, à ses gens, ne se combattroient jà, que son corps ne fût avec ». Les barons finirent par évacuer la province. Mais la guerre contre les vassaux n’était pas encore éteinte ; cette « reine qui étrange femme étoit », et qu’ils ne pouvaient fouler, veillait avec une prudente vigilance à empêcher l’effet de leurs menées. Le roi d’Angleterre devait unir ses armes à celles du duc de Bretagne ; heureusement Henri III d’Angleterre, âgé seulement de quelques années de plus que Louis IX, était faible, incapable, dominé par ses favoris.

    Blanche sut déjouer ses desseins. Elle porta la guerre en Bretagne avant que le roi d’Angleterre y pût venir ; au printemps de 1230, elle prit les deux châteaux d’Adon et de Chantoceaux ; elle ne chercha pas à retenir les seigneurs quand le temps de leur service féodal fut achevé, mais quand elle apprit que Henri III, débarqué à Saint-Malo, était reçu à la cour de Bretagne avec une grande somptuosité, elle convoqua de nouveau les seigneurs à Angers, pour les y engager à prendre la défense du roi. Le jeune monarque à leur tête s’empara d’Ancenis, et, de là, somma le comte de Bretagne de comparaître devant ses pairs ; sur son refus, les seigneurs assemblés pour le juger le déclarèrent privé de son fief de Bretagne. La sentence rendue maintenait le droit du roi, mais la guerre n’eut pas lieu. Henri se contenta d’attaquer Saintes (ce qu’il fit sans succès) et de prendre la petite ville de Mirebeau. Content de ce facile avantage, il se reposa à Nantes, où il passa l’hiver en fêtes.

    Encore cette année, les vassaux ne finirent leur temps de service que pour se jeter sur la Champagne et la ravager de manière à n’y plus laisser ni vignes, ni vergers. Thibaut, qui avait été obligé de chercher un refuge à Paris, finit par donner une sorte de satisfaction à ses ennemis en promettant de se croiser avec cent chevaliers pour la Terre-Sainte. C’était une expiation brillante qui satisfaisait à tout : Philippe de Hurepel, qui prétendait n’avoir à cœur que la vengeance de la mort du roi, son frère, promettait, à ce prix, de rester tranquille ; tous les seigneurs jurèrent de respecter désormais l’autorité du roi, et se contentèrent de la promesse de la reine et de son fils, qu’ils observeraient les droits et les privilèges du royaume, droits et privilèges qu’on ne spécifia même pas ; mais tous les troubles de la régence de Blanche furent apaisés par cette paix, jurée en septembre 1230.

    Le roi d’Angleterre quitta la France n’ayant ni la volonté, ni le pouvoir de porter le poids de la guerre. Pierre Mauclerc était le seul qui ne fût pas entré dans la pacification ; mais enfin le roi étant parvenu à l’âge de seize ans, la résistance ayant été jusque là onéreuse, Pierre consentit à négocier. Les plénipotentiaires de Henri III et de Louis IX réglèrent, à Saint-Aubin des Cormiers, la trêve qui consomma tous les travaux de Blanche. Cette trêve, conclue pour trois ans avec la clause de la renouveler, fut signée 4 juillet 1231. Philippe de Hurepel en fut nommé conservateur. La reine s’attacha ensuite à contenter par des dons les seigneurs qui l’avaient le mieux servie, et, tranquille à Paris, ou dans les divers domaines royaux, elle administra en paix le royaume.

    Cinq années de bonheur s’écoulèrent sous la fin paisible de sa régence ; car nous n’appellerons pas du nom de troubles une reprise d’armes à l’expiration de la trêve de Saint-Aubin, reprise qui fut suivie immédiatement d’un traité de paix définitif, signé à Paris, entre le comte de Bretagne et la reine, et qui mit fin à toutes les guerres que la régente avait eu à soutenir contre les vassaux de la couronne.

    Son administration éclairée et vigilante s’étendit à tout, autant que le pouvait la royauté faible encore du Moyen Age ; car trop souvent, dans ce temps de force brutale, où le sang coulait sur de frivoles prétextes, la répression du désordre devenait un autre mal. En 1229, à la fin du carnaval, quelques écoliers de l’Université prirent querelle avec un marchand de vin du faubourg Saint-Marcel. Les bourgeois ayant donné raison au marchand, des ouvriers de leur parti maltraitèrent les écoliers. L’Université se composait alors de quarante-deux mille étudiants de tout âge ; car les hommes faits venaient y suivre des cours, et il s’en trouvait depuis l’âge de quinze ans, jusqu’à l’âge de cinquante ans. La querelle avait eu lieu le lundi gras ; le lendemain les écoliers revinrent en force, faisant main-basse sur tous les cabarets, enfonçant les portes, brisant les tonneaux, et ne jugeant leur vengeance satisfaite que lorsqu’ils eurent frappé tous les bourgeois qu’ils rencontrèrent.

    Combat des écoliers
    Combat des écoliers

    Plainte fut portée à la reine par tout le faubourg Saint-Marcel. Les rois n’avaient point encore de milice réglée, ils attachaient à leur service des hommes de bonne volonté qui, sous le nom de routiers, obéissaient, pour un temps, à celui qui voulait les employer ; mais ces routiers étaient pour la plupart des hommes sans aveu, des vagabonds, qui ne cherchaient que le pillage ; c’est à eux que Blanche confia le soin de la punition : elle leur avait fait donner l’ordre de « châtier les écoliers de l’Université » : ils virent dans les champs une troupe de jeunes gens occupés à se divertir ; sans examen, sans délai, ils les attaquent, en blessent plusieurs, en tuent deux de grande naissance, l’un Flamand, l’autre Normand, et ne s’en vont qu’après avoir dépouillé tous les autres.

    Or, il se trouvait que ceux-ci, en congé pour les vacances du carnaval, n’avaient aucune connaissance de ce qui s’était passé au faubourg Saint-Marcel. L’Université était trop jalouse de ses privilèges, pour laisser passer sans réparation un outrage aussi grand : elle déclara qu’elle ne resterait pas dans un lieu où ses écoliers n’étaient pas en sûreté, et, se dispersant, les professeurs emmenèrent leurs écoliers à Angers, à Poitiers, et dans d’autres villes où ils recommencèrent leurs cours. Il fallut la médiation du pape Grégoire IX pour apaiser ce différend. Encore la reine se vit-elle obligée de faire les premières avances pour obtenir le retour de l’Université, qui ne consentit à rentrer à Paris qu’après avoir obtenu réparation des habitants du faubourg Saint-Marcel, où s’était passée la première querelle.

    Si l’on excepte cet incident, aucun événement ne vint troubler l’État. Les chroniqueurs ne nous parlent en détail que de l’inquiétude causée à la cour et parmi le peuple par la disparition du clou miraculeux, relique déposée à Saint-Denis, et dont la perte fut pleurée comme un malheur public ; quand, au bout de cinq jours, on eut retrouvé la sainte relique, le roi lui-même voulut la porter processionnellement, et la joie fut égale à la douleur.

    Saint Louis avait presque vingt ans ; aucune faute n’était échappée à ses jeunes années ; on citait les traits de sa charité, son aptitude à étudier tout ce qui est utile à un roi ; le temps était venu où il allait tenir les rênes du gouvernement. Pourtant des accusateurs calomnieux lui prêtaient des maîtresses, l’accusant « de s’abandonner avec elles aux plaisirs les plus criminels », écrit dom Bévy dans son Histoire des inaugurations des rois. Quelques personnes se prétendant bien renseignées fournirent amples détails, déclenchant un scandale, tout Paris ne parlant que des orgies du roi. On raconta que Blanche, non seulement approuvait ces désordres, mais encore en était l’instigatrice. Un religieux faisant de vives réprimandes à la reine à ce sujet, s’entendit répondre qu’elle aimerait mieux voir mourir son fils, malgré toute la tendresse qu’elle avait pour lui, que de le voir encourir la disgrâce de son Créateur par un seul péché mortel ; paroles répétées de siècle en siècle à la louange de Blanche de Castille.

    Blanche résolut de marier son fils, et envoya des religieux à la recherche de princesses nubiles qui devaient, écrit Guy Breton, remplir deux conditions : être vertueuses et n’être point trop jolies. Blanche, en effet, désirait que le jeune roi ne s’attachât pas excessivement à sa nouvelle épouse et qu’il ne tombât pas, à cause d’un minois trop gentil, dans les pièges de l’amour sensuel, c’est-à-dire dans le péché... La reine craignait en outre qu’une jolie femme ne prît sur le roi trop d’ascendant. Or elle voulait continuer à régner sur le cœur et l’esprit de son fils comme par le passé. Elle jeta les yeux sur Marguerite, l’aînée des quatre filles de Raymond Bérenger IV, comte de Provence. Son ambassadeur Flagens put lui dire ce que déjà la renommée racontait du mérite et de la modestie de la jeune princesse. Un poète provençal ayant composé, en l’honneur de celle-ci, des vers trop passionnés qu’il avait osé lire devant elle, elle s’était montrée sévère et avait demandé à son père l’exil du poète, qui avait été relégué à Hyères (il ne fut rappelé qu’après le mariage de Marguerite). Ce fait, raconté à la cour de France, n’y déplut pas.

    Blanche fit faire la demande en mariage par l’archevêque de Sens, Gautier, qui amena Marguerite en France et bénit l’union des époux dans la cathédrale de Sens, le 27 mai 1234. La jeune reine, âgée de treize ans et que Blanche trouvait trop ravissante, avait pris pour devise une guirlande entrelacée de lys et de marguerites, guirlande qui se retrouvait sur l’anneau nuptial, avec ces mots gravés sur la pierre en saphir : Hors Dieu et cest anel, n’ay point aultre amor ! La même devise était répétée sur l’agrafe du manteau royal. Ce mariage mit fin aux malheurs de Raymond, comte de Toulouse, car la reine-mère prit à tâche de le réconcilier à la fois avec Raymond Bérenger, qui lui faisait la guerre, et avec le pape Grégoire IX, qui consentit à rendre à Raymond VII le comtat Venaissin et le marquisat de Provence.

    Guy Breton rapporte les surprenantes premières nuits de noces des mariés. Conduite en grande pompe jusqu’à sa chambre, Marguerite de Provence se coucha et attendit son époux avec une impatience non dissimulée. Louis n’étant pas encore là deux heures plus tard, la jeune reine envoya une dame de sa suite s’enquérir de cette absence, qui lui apprit que le roi était à la chapelle, en prière. A l’aube, Louis n’étant pas venu, Marguerite s’endormit en pleurant. Le lendemain soir, nouvelle attente vaine. Le roi priait toujours. Le surlendemain, même chose.

    Enfin, le quatrième soir, Louis reçut de Blanche l’autorisation d’aller remplir ses devoirs d’époux : « Allez, dit-elle d’un ton aigre, et songez à votre descendance ! » Puis elle se plaça dans le couloir et attendit en faisant les cent pas. Quand les choses lui semblèrent terminées, elle entra dans la chambre nuptiale. « En voilà assez pour ce soir ! dit-elle. Maintenant, Louis, relevez-vous ! ». Et, sans un mot pour Marguerite, elle ordonna au roi d’aller finir la nuit tout seul dans une pièce voisine.

    Blanche vit Marguerite devenir peu à peu une femme éclatante de beauté, cultivée et fort gaie, dont Louis IX était très épris. Cette union fut une des plus heureuses et des plus illustres que célèbrent nos annales : Marguerite de Provence a été la femme respectée et chérie du saint roi ; elle a partagé ses périls ; elle a assisté à ses conseils ; elle s’est instruite à sa vertu et à sa piété ; son courage dans l’adversité a des droits à notre admiration.

    L’influence de Blanche de Castille se prolongeait au-delà de sa régence ; dans une occasion où le faible Thibaut se laissait encore entraîner à la révolte, il suffit d’un mot de la reine pour le faire rentrer dans le devoir : « Ah ! comte, lui dit-elle, il est mal à vous de guerroyer contre le roi ; il doit vous souvenir qu’il est venu lui-même pour vous défendre contre vos ennemis ». Le comte répondit : « Ah ! madame, je vous ai dit que ma terre et mon cœur sont à votre commandement, et ne puis faire autrement sinon comme vous voulez » Pierre Mauclerc même se vit forcé de rendre hommage à la reine-mère, et en signant une nouvelle trêve de cinq ans, il s’engagea « à une soumission entière envers le roi, son très cher seigneur, et envers madame Blanche, reine de France ».

    La cour de saint Louis, pour être plus sévère que celle de Philippe-Auguste, n’était pas moins splendide. Le mariage de Robert, comte d’Artois, frère du roi, avec Mathilde de Brabant, attira plus de deux cents chevaliers, avec un nombre proportionné d’écuyers et de servants d’armes. A ces fêtes royales, succéda la solennité religieuse qui eut lieu pour la réception de la sainte couronne d’épines qui était alors entre les mains de Baudouin, empereur de Constantinople, et que Louis avait obtenue. C’est un jeudi, 18 août 1239, que le roi, les pieds nus, vêtu d’une simple tunique, alla recevoir la sainte relique à une demi-lieue de Vincennes, au milieu d’un immense concours de peuple, et d’un grand nombre de prélats et de seigneurs qui marchaient la tête découverte et les pieds nus. Le roi et son frère Robert portèrent la précieuse relique, d’abord à Notre-Dame où priaient les reines et le clergé, et de Notre-Dame à la chapelle de Saint-Nicolas, qui depuis, rebâtie et enrichie de dons et d’ornements par les soins de Louis et de sa mère, prit le nom de Sainte-Chapelle.

    Douce sécurité ! Heureux règne que celui où les solennités religieuses semblaient être devenues les seules affaires de l’État. Une terreur subite menaça cependant tette paix : le neveu d’Octaï-Khan, Batou, venait de remettre en cendres Moscou et Kiev, de dévaster la Pologne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, et on avait vu ses cavaliers courir à travers les plaines de l’Allemagne et de la Hongrie. Dans son effroi, Frédéric II écrivit à tous les rois de l’Europe pour les engager à se réunir à lui, car le péril regardait la chrétienté entière. A la lecture de cette lettre, la reine se jeta dans les bras de Louis IX : « O mon fils ! s’écria-t-elle, voici l’heure où tous les chrétiens vont tomber sous te tranchant du fer !... ». Et le roi de répondre à Blanche en essuyant les larmes de sa mère : « Prends courage, ma mère ; ces Tartares, venus de l’enfer, nous les y renverrons, ou ils nous mettront tous en paradis ».

    Mais les conquêtes de Baton et d’Octaï s’arrêtèrent aux rives du Dnièpre, et cette même année 1241, saint Louis, de concert avec sa mère, put s’occuper de soins plus paisibles. Jeanne, comtesse de Toulouse, élevée depuis 1229 sous les yeux de la reine-mère, était fiancée à Alphonse ; la majorité de son frère venue, saint Louis se fit un bonheur de le mettre en possession des états qu’il lui réservait, et tint à cette occasion une magnifique cour plénière à Saumur (juin 1241). C’est après ces fêtes, que le refus que fit le comte de la Marche (Hugues de Lusignan), de prêter hommage au nouveau comte de Poitiers, amena la campagne dans laquelle saint Louis défit, à Taillebourg et à Saintes, le roi Henri III ; on sait aussi quelle fut la modération du roi après la victoire.

    Tout ce qui regarde cette expédition (1242), et les deux années qui suivirent, ne laisse paraître le nom de la reine Blanche que dans les actes où son fils s’autorise toujours de l’avis de sa dame et mère chérie, l’illustre reine des François. Ce sont toujours des actes d’équité, une médiation, un règlement utile. Ces éloges sont dus à Blanche de Castille ; mais il faut également rapporter ce que nous dit le bon sénéchal Joinville de son inquiète surveillance sur le couple royal.

    Les hostilités entre Blanche et Marguerite prirent une véritable ampleur cette même année, à la naissance d’une seconde fille, Isabelle. Jalouse du cœur de son fils, la reine-mère avait dès leur mariage mis un soin étrange à empêcher les époux d’être ensemble. C’est en se cachant de sa mère, que saint Louis pouvait voir sa femme ; quand la sévère Blanche les surprenait : « Que faites-vous ? disait-elle à son fils, vous employez mal le temps, sortez ! » et le roi, accoutumé à obéir aux moindres désirs de sa mère, n’alléguait ni sa puissance ni son autorité : il sortait ; mais, pour tromper cette surveillance importune, il avait accoutumé un petit chien à l’avertir quand la reine-mère arrivait, et dès qu’il entendait le chien japper, il se retirait.

    Le lieu qu’il préférait habiter était son hôtel de Pontoise, parce que là sa chambre était au-dessus de celle de Marguerite, et toutes deux éloignées de l’appartement de la reine-mère. Des officiers annonçaient, par un bruit de verges, l’arrivée de Blanche, et le roi avait ordinairement le temps de remonter dans son appartement avant d’être surpris ; mais un jour, écrit Joinville, la reine-mère entra subitement, et trouvant le roi assis auprès du lit, les deux mains de la reine dans les siennes, elle se montra fort courroucée, et ordonna à son fils de se retirer ; la jeune reine alors fondit en larmes : « Ah ! s’écria-t-elle, ne me laissera-t-on voir mon seigneur ni en la vie ni en la mort ? » et elle s’évanouit. Le roi rentra aussitôt, plein d’émotion ; car en entendant la voix de la reine et en la voyant retomber sur ses oreillers, il crut qu’elle allait mourir. Il la consola, et, dit l’historien, « on eut bien de la peine à la remettre en point ».

    Le sire de Joinville peint, avec la même naïveté, ces troubles entre Blanche et Marguerite, la déférence, la tendresse de Louis pour toutes deux, et les sentiments de droiture de la jeune reine qui, sans aimer sa belle-mère, rendait hommage à ses talents, et respectait l’amour que son fils lui portait. Louis, de son côté, avait pour Marguerite une tendresse véritable, et lui faisait rendre, en toute occasion, ce qu’on devait à son rang. Lorsqu’elle l’eut rendu père (par la naissance de Louis, son fils aîné, le 24 février 1244), il donna des fêtes et reçut avec de grands honneurs la comtesse Béatrice de Savoie, mère de Marguerite, venue de Provence pour assister aux couches de sa fille. Béatrice passa l’été tout entier à la cour de France, et se trouva si bien de l’accueil qu’elle y reçut, que les fêtes données par saint Louis à la comtesse devinrent pour Henri III d’Angleterre un motif d’émulation ; et quand il reçut sa belle-mère à son tour (car il avait épousé une sœur de Marguerite), il se crut obligé à lui rendre les mêmes honneurs ; mais il le fit sans mesure, et les dépenses qui en résultèrent déplurent aux Anglais.

    Le temps devait bientôt venir où Blanche de Castille allait entrer dans une seconde régence, temps de douloureuses épreuves pour son cœur maternel. La santé du roi avait beaucoup souffert depuis l’expédition du Poitou ; dans les premiers jours de l’Avent (1244), il fut atteint d’une maladie qui le mit aux portes du tombeau. Les deux reines, en prières autour de son lit, demandaient à Dieu sa guérison, et, dans toute la France, les églises se remplissaient d’une affluence éplorée qui demandait au Seigneur la vie d’un si bon roi, rapporte Guillaume de Nangis. On avait découvert toutes les châsses, et placé les corps des saints sur les autels, « pour ce que le peuple, qui n’a pas accoutumé à les voir hors de leurs caveaux, priât plus dévotement Notre-Seigneur pour le roi », écrit le chroniqueur.

    Tant de prières, cependant, n’avaient pas paru exaucées ; tout espoir semblait perdu : « Il fut, si, comme il le disoit, raconte Joinville, à tel méchef, que l’une des dames qui le gardoient lui vouloient traire [tirer] le drap sur le visage, et disoit qu’il étoit mort ; et une autre dame qui étoit à l’autre part du lit, ne le souffrit mie, aimais [mais] disoit qu’il avoit encore l’âme au corps. Comme il ouït le discors [discord, dispute] de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en lui, et lui envoya santé tantôt, car il ne pouvoit parler. Sitôt qu’il fut en état, il requit qu’on lui donnât la croix, et ainsi fit-on. Lors la reine, sa mère, ouïr que la parole lui étoit revenue, et elle en fit si grande joie comme plus elle put ». Le roi lui apprit alors que, tandis qu’on le tenait pour mort il avait conservé toute sa connaissance, et que dans le fond de son cœur, il avait promis à Dieu de se croiser si la santé lui était rendue.

    Mais la reine-mère se sentit presque défaillir à cette nouvelle, « et quand elle sut qu’il s’étoit croisé, continue Joinville, ainsi, comme lui-même le contoit, elle mena aussi grand deuil comme si elle le vit mort ». Elle embrassa les genoux de son fils, et le supplia avec larmes de renoncer à ce projet : « Dieu ne peut demander que tu quittes ton peuple ; c’est dans la faiblesse de ton mal que tu as fait ce vœu dont l’Église peut te relever ». Mais le roi persista dans son dessein. Les souffrances de ses frères opprimés en Orient, appelaient toute sa sollicitude vers leur délivrance. « J’ai promis au Seigneur, disait-il, et dès l’heure même je me suis senti guéri ; je ne puis manquer à mon Seigneur ».

    L’évêque de Paris s’approcha de son lit, il lui parla des besoins de son peuple, des difficultés de l’entreprise, et essaya de rassurer sa conscience en lui disant : « Cher sire, le vœu que vous avez fait, comment vous engageroit-il, puisque vous étiez comme mort et anéanti dans la maladie et la souffrance, lorsque, sans le savoir, vous le formâtes. - Je l’ai fait dans mon cœur sans prononciation de parole, mais de mon libre consentement », répondit le roi. Il fallut céder à une volonté si formelle ; mais la reine-mère n’eut plus un moment de bonheur.

    Avant son départ, Louis célébra en 1246 le mariage de son frère, Charles, comte d’Anjou, avec Béatrice de Provence, la quatrième fille de Raymond Bérenger IV. Béatrice, reconnue par le testament de son père (mort l’année précédente) seule héritière de la Provence, donnait cette riche contrée au frère de saint Louis. L’habileté de Blanche concourut encore à cette alliance : « Jà furent présents à son mariage la mère à la demoiselle et ses nobles oncles... Je ne saurois vous dire ni raconter l’honneur, la joie, ni la fête que l’on fit aux noces... Le jour de la Pentecôte en suivant, le roi tint grand cour de barons et de chevaliers et d’autres gens, au château de Melun sur Seine, fit son frère Charles chevalier, et lui donna le comté d’Anjou et du Maine ».

    Le temps s’écoulait, près de quatre ans s’étaient écoulés depuis le jour où Louis avait prononcé son vœu ; la reine-mère essaya encore de le détourner de sa résolution ; elle lui représentait la faiblesse de santé, elle le suppliait de ne point la laisser chargée de nouveau du soin de l’État. L’évêque de Paris la secondait : « Ce vœu que vous avez fait, répétait-il au roi, ne peut être valable ; votre esprit était absorbé par le mal quand vous l’avez formé. - Eh bien, dit un jour saint Louis d’une voix ferme, puisque vous croyez que je n’étais pas en moi-même quand j’ai prononcé ce vœu, voilà ma croix : je vous la rends. Mais à présent vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine jouissance de mes facultés ; rendez-moi donc cette croix, car celui qui sait toutes choses sait qu’aucun aliment n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que j’aie été de nouveau marqué de son signe ». On était à la fin de 1247.

    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248
    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248

    Le 12 juin 1248, premier vendredi après la Pentecôte, les préparatifs militaires achevés, les affaires du royaume réglées, tous les seigneurs ayant prêté serment de fidélité, « foi et loyauté au roi et à ses enfants, si aucune chose advenoit dans ce voyage », le roi, entouré de ses frères, alla à Saint-Denis prendre le bourdon, signe du pèlerin ; il emporta l’oriflamme sacrée, se recommanda, lui, son entreprise, et tous les siens, aux prières des religieux, et, dans un équipage solennel et pieux, le cœur plein d’une joie paisible, dans le sentiment qu’il accomplissait un grand devoir, mais accompagné des larmes de tous ceux qui restaient, Louis quitta Paris avec les deux reines.

    De grandes processions « le convoyèrent jusqu’au bourg Saint-Antoine. De celui jour en avant, dit Joinville, il ne voulut plus vêtir robe d’écarlate, ni de brunette, ni de vair : plutôt vêtait robe de camelin de noire couleur ou de pers [bleu foncé], et il n’eut plus éperons d’or, ni étriers, ni selle dorée, mais simples choses blanches voulut avoir et user dès lors pour sa chevauchure ». Le bon roi cheminait lentement, en la compagnie de sa mère dont la crainte de voir partir son fils en croisade n’avait d’égale que la joie d’un retour aux affaires. Après avoir traversé Corbeil, Saint-Benoît-sur-Loire et Pontigny, le pieux cortège arriva à Cluny, et c’est là qu’eut lieu la séparation. Blanche était tombée dans les bras de son fils, en versant un torrent de larmes ; elle se tenait pour assurée de ne pas le revoir. Il fallut se dire adieu ; et tandis que le roi continuait sa route vers le sud avec la reine Marguerite, Blanche retourna tristement à Paris, où l’attendait son fils Alphonse, qui devait rester quelques mois avec elle, pour consoler sa douleur et l’aider à porter le poids des affaires.

    Louis IX avait en effet remis à sa mère le gouvernement du royaume avec les pleins pouvoirs, mais avait emporté avec lui le sceau royal, interdisant ainsi toute décision importante. Les lettres patentes datées de Corbeil, au moment du départ du roi, donnaient à la reine plein pouvoir « de distribuer, instituer, déposer, de recevoir les hommages des prélats et des barons, de conférer les dignités et bénéfices, etc. » Ce pouvoir royal était tel, qu’au mois de mai 1249, on donna cours à une nouvelle monnaie qui, sous le nom de Reine d’or, représentait Blanche tenant une couronne.

    Blanche de Castille gouverna sans inquiétude, défendant les possessions poitevines et l’héritage toulousain. Lorsque le vaisseau portant la nouvelle de la prise de Damiette qui avait eu lieu le 6 juin 1249 arriva en France, ce fut une joie immense : le jour, des chants religieux dans les églises ; le soir, des illuminations dans toutes les rues ; la gaieté, la confiance, la persuasion que le roi protégé de Dieu relèverait la sainte cité, avaient changé l’aspect de toutes les villes qui, depuis le départ du roi, flottaient entre la crainte et l’espérance.

    Mais la nouvelle de la capture du roi de France (survenue le 7 avril 1250 à Mansourah) arriva à son tour. La douleur rendit Blanche injuste, car elle accusa le premier courrier d’imposture, et permit qu’il fût pendu ; mais bientôt la vérité se confirmant, la douleur de Blanche devint celle de toute la chrétienté. Alphonse, frère du roi, prit la croix pour aller au secours de Louis ; Blanche mit tout en œuvre pour procurer à son fils des secours d’hommes et d’argent. Un homme dont le nom n’est pas connu, mais qu’on dit Hongrois d’origine et qui se fit appeler Jacob, se dit inspiré, et apparut au peuple sous les dehors de la piété. Ses paroles éloquentes assemblèrent autour de lui les bergers et les laboureurs : « Dieu a été offensé du luxe des prélats, de l’orgueil des chevaliers, et il lui a plu choisir les plus humbles sur la terre pour confondre les plus forts ; c’est pourquoi la Vierge elle-même est apparue à son serviteur (c’était ce même Jacob), et lui a commandé d’appeler à lui les bergers qui délivreront le roi de la captivité, et les lieux saints de la domination sarrasine ».

    Cette imposture trouva créance ; on répétait, sur toute la terre de France, que le saint homme avait reçu de la Vierge une lettre qu’il tenait toujours enfermée dans sa main droite ; les bruits populaires enchérirent les uns sur les autres, et les Pastoureaux en foule se pressèrent autour de Jacob. Blanche crut pouvoir tirer parti de ce dévouement ; il ne lui semblait pas impossible que Dieu daignât sauver son fils par un miracle ; elle laissa agir le zèle des Pastoureaux, mais bientôt elle apprit que des bandes d’enfants qui s’étaient jointe à eux avaient péri de fatigue et de misère, et que les Pastoureaux commençaient leur mission par des désordres affreux.

    Ce n’étaient plus de simples bergers, c’étaient les ribauds et les vagabonds qui s’assemblaient pour cette nouvelle croisade, et leurs apôtres précisaient des doctrines incendiaires et hérétiques. A Orléans, l’un d’eux s’étant mis à prêcher, un étudiant l’apostropha en lui disant : « Tais-toi, menteur, hérétique et méchant, tu trompes ne peuple et tu as menti par la gorge ». Ce fut le signal d’un massacre : un ribaud frappa de sa hache le malheureux étudiant ; les Pastoureaux coururent aux prêtres et en massacrèrent vingt-cinq. Une excommunication lancée à la fois sur tous les Pastoureaux arrêta l’élan des populations ; leur chef fut tué à Paris au milieu d’une prédication et la reste se dissipa.

    Cependant, on avait appris promptement la délivrance du roi ; Blanche n’en était pas restée moins empressée de lui envoyer ce qu’elle put de secours à Césarée où il était. Elle vit avec douleur que, pendant ce temps, le pape Innocent IV, tout entier à son inimitié contre la maison de Souabe, faisait prêcher une croisade contre Conrad, successeur de Frédéric II ; c’est avec empressement qu’elle accueillit la demande des seigneurs français, qui la prièrent de confisquer les biens de ceux qui s’enrôleraient dans cette guerre ; elle rendit cette ordonnance pour ses domaines, et les principaux seigneurs en firent autant pour leurs fiefs ; pas un Français ne prit part à la guerre contre l’Allemagne, mais saint Louis n’en vit presque aucun accourir en Palestine. Parmi les bonnes gens de la campagne que les paroles de Jacob avaient séduits, il s’en serait trouvé que la simplicité de leur zèle aurait conduite auprès de leur roi ; mais il leur manquait une direction.

    La fermeté prudente et vigilante de Blanche, qui formait le trait le plus remarquable de son caractère, ne connaissait pas d’obstacle ; en 1252, la reine est avertie que les habitants de la commune de Châtenay, n’ayant pas acquitté leurs redevances envers le chapitre de Notre-Dame dont ils relevaient, ont tous été enfermés dans la prison du chapitre près le cloître Notre-Dame ; on lui dit que les cachots sont si étroits, la nourriture si malsaine, et la multitude de prisonniers si grande, que plusieurs ont péri faute d’air et d’aliments. La reine, émue à la pensée de leurs souffrances, envoie prier les religieux du Chapitre de relâcher les victimes sur sa parole royale ; mais le Chapitre répond « que personne n’avoit rien à voir sur ses sujets » ; et, comme pour combler l’injustice et l’insolence, il fait enlever les femmes et les enfants des prisonniers, il les entasse avec leurs pères et leurs époux dans ces cachots fétides, où la place et l’air manquaient déjà avant leur arrivée.

    Blanche de Castille délivre les serfs de Châtenay
    Blanche de Castille délivre
    les serfs de Châtenay

    A cette nouvelle la reine, entourée de ses gardes, accourt à la prison du Chapitre et ordonne de l’ouvrir ; et comme la crainte de l’excommunication rendait ses serviteurs incertains et timides, elle-même, de la canne d’ivoire qu’elle portait, donna le premier coup. Alors, au milieu des cris d’enthousiasme, c’est à qui disputera de zèle pour achever son œuvre. Les prisons sont ouvertes ; les prisonniers se précipitent aux genoux de la reine, et la supplient de les prendre sous sa protection, pour achever ce qu’elle avait commencé, car il fallait les soustraire à la vengeance du Chapitre. Blanche remplit tous leurs vœux, en contraignant le Chapitre à reconnaître moyennant une redevance l’affranchissement de toutes les terres de Châtenay.

    Blanche s’affligeait de l’absence de son fils ; le retour d’Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, de Charles, comte d’Anjou, ne pouvait la consoler ni de la mort de Robert d’Artois, tué à la Mansourah, ni de l’éloignement du roi ; elle tenait d’une main habile les rênes de l’État, qu’elle voulait remettre à saint Louis comme il le lui avait laissé, mais elle craignait de ne plus le revoir. Toujours ferme, elle sut refuser à Henri III le passage par la Normandie, que ce prince lui demandait pour aller réprimer les troubles de ses provinces de France ; ce refus de la régente préserva les peuples des désordres qui accompagnent la route des armées et qui, au Moyen Age surtout, étaient redoutables.

    Ce fut à peu près le dernier acte important de l’administration de Blanche de Castille. Elle fut surprise à Melun d’une fièvre violente, qui lui fit juger que sa dernière heure était venue : il fallut la transporter à Paris. Là elle reçut les derniers sacrements des mains de l’archevêque de Paris ; elle se fit coucher sur un lit de cendres, voulut, selon un usage pieux de ce temps, recevoir l’habit religieux que lui donna l’abbesse de Maubuisson, et, après avoir langui cinq ou six jours, elle mourut le 27 novembre 1252.

    Le sire de Joinville raconte ainsi la douleur du roi. « Si grand deuil mena, dit le sénéchal, que de deux jours on ne put oncques parler à lui. Après ce, m’envoya quérir par un valet de sa chambre, là où il étoit tout seul ; quand il me vit, il étendit ses bras et me dit : Ah ! sénéchal, j’ai perdu ma mère ! - Sire, je ne m’en émerveille pas, fis-je, que à mourir avoit-elle, mais je m’émerveille que vous, qui êtes un sage homme, avez mené si grand deuil ; car vous savez que le Sage dit que mésaise que l’homme ait au cœur ne lui doit parer au visage. Car celui qui le fait en fait joyeux ses ennemis et en fait tristes ses amis. Moult de beaux services en fit faire Outremer, et après envoya en France un sommier chargé de lettres de prières aux églises, pour ce qu’elles priassent pour elle. Madame Marie de Vertus, moult bonne dame, et moult sainte femme, me vint dire que la reine [Marguerite] menoit moult grand deuil, et me pria que j’allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins là je trouvai qu’elle pleuroit, et je lui dis que vrai dit celui qui dit que l’on ne doit femme croire à pleurer ; car c’étoit la femme que plus vous haïssiez, lui dis-je, et vous en menez tel deuil ! et elle me dit que ce n’étoit pas pour elle qu’elle pleuroit, mais pour le mésaise que le roi avoit, et pour sa fille (qui puis fut reine de Navarre), qui étoit demeurée seule en la garde des hommes ».

    Ce deuil, si profond et si vrai, ne fut point tel que saint Louis ne donnât l’exemple de la plus haute résignation. Son premier mouvement en apprenant son malheur avait été de se jeter à genoux, en s’écriant : « Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Vous savez que je n’ai jamais aimé aucune créature plus que cette mère qui étoit si aimable, et il me sembloit qu’elle en étoit digne ; je vous rends grâce, ô mon Dieu ! de me l’avoir conservée si longtemps, et je me soumets à votre volonté ! » Puis, se relevant et demeurant avec son aumônier, il voulut dire à haute voix, au milieu des larmes qui altéraient sa parole, l’office des morts pour le repos de l’âme de sa mère, « et, dit le religieux à qui on doit cette relation, il n’en omit pas un verset ». Après trois jours donnés à sa douleur, il fit faire les préparatifs du départ.

    Blanche fut inhumée à l’abbaye de Maubuisson, revêtue des vêtements royaux par dessus l’habit religieux, portée à visage découvert sur un trône d’or soutenu par les premiers seigneurs de la cour. Le tombeau, érigé au milieu du chœur, portait une inscription en huit vers latins. La reine avait fondé cette abbaye en 1241. Une charte de la même année atteste qu’elle a bâti ce monastère de filles de l’ordre de Cîteaux, afin d’y faire prier pour l’âme du roi Alphonse, son père, de la reine de Castille, Aliénor d’Angleterre, sa mère, et de Louis VIII, son époux.

    Quatre de ses enfants survécurent à Blanche : saint Louis ; Alphonse, comte de Poitiers, qui lui dut son mariage avec l’héritière de Toulouse, Jeanne, et qui mourut au retour de la dernière croisade, en 1271 ; Charles, duc d’Anjou, devenu, par sa femme Béatrice, comte de Provence ; Isabelle, qui fonda l’abbaye de Longchamp.

     

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  • Ingeburge de Danemark
    (née vers 1175, morte le 27 juillet 1236)
    (Épouse Philippe-Auguste le 14 août 1193)
     
     
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    A son retour de croisade, l’ennui du veuvage, les exhortations des évêques et l’inquiétude générale qu’avait causée en son absence la maladie qui avait failli enlever son fils, le futur Louis VIII, engagèrent Philippe-Auguste à choisir une seconde épouse. Tandis qu’il hésitait sur les divers rapports qu’on lui envoyait de toutes parts, l’évêque de Hambourg lui fit un portrait séduisant d’Ingeburge, princesse de Danemark, fille de Waldemar le Grand et de la reine Sophie de Russie ; l’ancienne inimitié des Danois et des Saxons était un motif de politique, car Philippe se fortifiait contre l’Angleterre par une alliance avec le Danemark.

    Depuis 1182, le trône danois était occupé par Kanut VI, frère d’Ingeburge, lequel répondit à l’évêque de Noyon et aux comtes de Nevers et de Montmorency, députés pour demander la main de la princesse : « Je confierai volontiers ma sœur à vos soins pour être conduite au roi, mais il faut que votre Seigneur s’engage à l’épouser, à ne jamais la renvoyer, et que, pour garants de sa promesse, il laisse en otage plusieurs barons et évêques ». En outre, il préféra s’acquitter d’une dot de dix mille marks d’argent, à l’aide que les ambassadeurs de Philippe promettaient au Danemark contre Henri VI d’Allemagne dit le Cruel, fils et successeur de Frédéric Barberousse. Les plénipotentiaires crurent pouvoir accéder aux conditions exigées par Kanut, et signèrent une charte ; c’est sur ces assurances qu’lngeburge, escortée de chevaliers danois, partit sous la protection des évêques et des nobles barons de France.

    Ingeburge de Danemark Plaque de bronze du tombeau, fondue à la Révolution
    Ingeburge de Danemark
    Plaque de bronze du tombeau,
    fondue à la Révolution

    Philippe était allé l’attendre à Amiens, dont les maisons furent aussitôt décorées de draps brodés et de guirlandes de fleurs. Ce 14 août 1193, dès qu’elle eut franchi la dernière frontière de France, le roi, monté sur son cheval de bataille, le casque-en tête et revêtu d’une cotte d’armes à mailles d’argent, courut avec empressement au-devant de sa fiancée ; il l’accueillit avec honneur et parut la trouver telle qu’on la lui avait annoncée, belle avec ses cheveux blonds, sa taille élevée et sa main d’une éclatante blancheur, car elle était la plus belle des sœurs du prince du Danemark, « embellie encore, dit un chroniqueur, par sa jeunesse, par la sainteté et l’innocence de ses mœurs ». A l’arrivée de la princesse dans la cité d’Amiens, on célébra le mariage à la cathédrale où tout le peuple suivit et où un prélat avait été mandé d’urgence.

    Après la bénédiction nuptiale, et pendant que toutes les cloches d’Amiens carillonnaient, le roi annonça que le couronnement de la nouvelle reine aurait lieu le lendemain. Le soir, tandis que le peuple amiénois célébrait joyeusement le mariage du souverain, Philippe-Auguste alla retrouver Ingeburge qui l’attendait dans un lit parfumé, et se montra empressé tant qu’il fallait, avant de se relever au bout d’un instant. La jeune fille le considéra sans comprendre. Le roi arpenta nerveusement la chambre avant de se remettre au lit, se mettant de nouveau debout quelques minutes plus tard, les mains agitées par un furieux tremblement. Trois fois encore, le roi remonta dans le lit. Trois fois il prit son épouse dans ses bras. Trois fois il se releva pour marcher en serrant les poings. Pris de tremblements, il s’allongea près d’Ingeburge, qui se réveilla le lendemain aussi pure que la veille.

    Au petit matin, on vint chercher les souverains pour les conduire à la cathédrale où devait avoir lieu le couronnement de la reine. Pendant la cérémonie, on vit le roi pâlir, s’éloigner de sa nouvelle épouse. Lorsque l’archevêque de Reims commença à accomplir les rites du sacre, une onction devant être faite sur la poitrine de la reine, le prélat dénoua la tunique et traça une croix avec le saint chrême sur la peau d’Ingeburge. A ce moment, un léger cri fit se retourner l’archevêque, qui s’immobilisa d’effroi en voyant le roi en proie à une véritable crise de nerfs. Tremblant, frissonnant, les yeux écarquillés, Philippe-Auguste agitait ses mains. Quelques ecclésiastiques s’approchèrent du souverain pour le cacher aux yeux de la foule, et le sacre de la reine se termina, le peuple se répandant dans la ville en fête.

    Philippe avoua alors à l’archevêque sa soudaine et violente répulsion pour Ingeburge, affirmant que « moult elle lui déplaisoit », et qu’il ne pouvait supporter sa présence. « Cette femme est ensorcelée, disait-il, elle a fait de moi un impuissant. Il faut qu’elle retourne au Danemark ». Ce brusque changement surprit toute la cour ; Ingeburge délaissée devint le sujet de tous les entretiens. Elle est si belle, disait-on, qui peut en elle déplaire à notre sire ? Quelques-uns disaient que cette beauté froide, ce rude accent du nord qui déparait ses lèvres suffisaient pour motiver l’éloignement du roi ; mais le plus grand nombre attribua cette aversion si soudaine et si forte à l’œuvre de Satan : « Il est certain, dit Rigord, le moine de Saint-Denis, que dès ce moment le démon ouvra en notre sire ».

    De vieux chevaliers engagèrent le roi à vaincre cette répugnance et à prendre avec lui la femme qu’il venait d’épouser. Déjà le roi l’avait reléguée dans un couvent, à Saint-Maur-des-Fossés, où Ingeburge attendait avec anxiété ce qu’il allait advenir ; c’est là qu’elle reçut le roi comme son seigneur et son époux, venu la voir pour tenter une dernière fois d’en faire sa femme, sur le conseil de son oncle l’archevêque de Reims. Mais Philippe sentit croître auprès d’elle cette invincible répugnance, et fut encore une fois la proie de tremblements, son visage livide ruisselant de sueur.

    Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton écrit que lorsque Philippe quitta le couvent, il se laissa aller à un violent mouvement de colère en remontant à cheval, criant : « Rien à faire ! Rien à faire ! Cette femme est vraiment ensorcelée... ». Le lendemain, le nouvel échec du roi était connu de tout Paris, chacun y allant de ses commentaires.

    - Pour que le roi ne puisse point, disaient les uns, il faut que la reine ait quelque défaut caché. Peut-être bien une peau de lézard...

    - Ou des écailles de poisson sur le ventre, comme cela s’est déjà vu, disaient les autres

    - Ouais ! Ouais ! ricanaient les commères. A moins que notre gentil souverain n’ait eu quelques mauvaise surprise en voulant dépuceler la reine...

    - Et quoi donc par exemple ?

    - Par exemple ? Eh bien ! de voir que sa virginité était restée au Danemark...

    Cette dernière supposition, que l’on répéta bientôt, fut un jour émise sur la montagne Sainte-Geneviève où elle suscita la colère des étudiants danois. Des bagarres s’ensuivirent entre ceux qui croyaient à la virginité de la reine et ceux qui la disaient envolée depuis longtemps. L’hypothèse d’une déclaration de guerre du Danemark à la France n’était plus écartée.

    Le jour de son ultime tentative auprès de la reine qui se solda par un échec, Philippe réunit ses clercs, et, après leur avoir déclaré qu’il ne pouvait supporter la pensée d’avoir Ingeburge pour femme, il leur enjoignit de chercher des moyens de dissoudre le mariage. Les clercs, dans le plus grand embarras, ne savent que résoudre ; on cherche des motifs de parenté, et on trouve fort à propos que la reine Ingeburge était petite nièce d’Anne de Kiev, femme du roi de France Henri Ier et bisaïeule de l’actuel roi. Cette affinité ne pouvait motiver la séparation, car elle formait dix-huit degrés, mais les clercs ne trouvèrent pas dans leur conscience assez de courage pour résister à la volonté du roi ; tout lui paraissait supportable au prix de cette alliance.

    C’était le 5 novembre 1193. Le cardinal de Champagne consentit à présider l’assemblée réunie à Compiègne et à laquelle on appela la reine, mais sans lui donner de défenseur, et en la séparant de ses serviteurs ; en sorte que la malheureuse princesse assista à la discussion, sans savoir ce qu’on disait et ce qu’on allait faire ; à !a fin de la séance un interprète lui expliqua la sentence de répudiation. Alors elle fondit en larmes et s’écria : « Mala Francia [Mauvaise France !] » Puis elle se leva et dit avec énergie : « Roma ! Roma ! », pour faire comprendre qu’elle en appelait au pape. Le légat du pape, qui était présent et avait accepté de prononcer l’annulation en pensant qu’Ingeburge s’y soumettrait sans protester, craignit que le pape n’exigeât une enquête sérieuse.

    Après ce jugement inique et précipité, Philippe, conseillé par le légat, se hâta d’ordonner le départ de la reine ; mais Ingeburge se refusa positivement à retourner dans sa patrie, préférant l’abaissement où la retenait son époux, à la honte d’une démarche après laquelle elle sentait que nul retour ne serait possible. Le roi se montra cruel envers une femme qui n’avait d’autre tort que d’avoir eu le malheur de lui déplaire ; il la fit enfermer de tourelle en tourelle, sans veiller même à ce qu’elle eût un honnête entretien ; elle fut à la fin confinée à Cysoing, dans un château où elle ne voyait presque que le seul évêque de Tournai, Étienne, que son malheur toucha. « Mon père, lui faisait-elle dire par ses interprètes, mon père, ayez pitié de ma misère ; ma confiance est en Dieu seul, car mes amis et mes proches m’ont abandonnée, et si ce n’était monseigneur de Reims qui m’a fortifiée et consolée, et qui m’a nourrie libéralement depuis mon adversité, j’aurais souffert de la pauvreté autant que les plus malheureux de ceux qui y sont nés ».

    L’évêque écrivait en sa faveur au cardinal de Champagne : « Je dirais presque que la reine est mieux faite que Sara, plus sage que Rebecca, plus dévote qu’Anne, plus chaste que Suzanne ; ceux qui disputent de la beauté des femmes assurent que la reine n’est pas moins belle qu’Hélène ni moins noble que Polixène. Son occupation journalière est la prière, la lecture ou le travail des mains. Elle ignore ce que sont les jeux et les amusements : depuis le matin jusqu’à neuf heures, elle prie, agenouillée dans son oratoire ; elle répand devant le seigneur des larmes et des gémissements, moins pour elle que pour son époux. Oh ! si notre Assuérus connaissait le mérite de son Esther, il lui rendrait bientôt ses bonnes grâces, son amour, sa confiance et le trône qu’il lui ôte. Hélas ! cette reine, fille de rois, petite-fille de saints martyrs, est réduite par l’indigence où elle se trouve, à vendre ses meubles, ses habits même, pour pourvoir à sa nourriture. Je l’ai vue pleurer, et j’ai pleuré moi-même avec elle... »

    Du fond de sa cellule, Ingeburge continuait à aimer passionnément cet homme dont elle avait rêvé en venant l’épouser, et pensait à lui avec une infinie tendresse. « Je suis sa femme », pensait-elle avec un grand trouble. On saura en effet plus tard, de source ecclésiastique, que l’inocente jeune femme avait été abusée par les outrages insignifiants que lui avait fait subir Philippe-Auguste, et pensait réellement le mariage consommé.

    Étienne de Tournai ne se borna pas à écrire en faveur de la reine ; il alla à Rome pour supplier le pape Célestin III de prendre en main la cause d’lngeburge. Kanut avait envoyé aussi deux légats dès qu’il avait appris l’outrage fait à sa sœur. Mélior, prêtre-cardinal, et Cenci, son diacre, vinrent déclarer au roi que la cour de Rome devait décider de cette grande affaire, et que la sentence était irrégulière, démontrant clairement que les liens de parenté invoqués par le concile tenu à Compiègne étaient une grossière invention. « La sentence est valable, dit Philippe fort irrité, et vous n’avez rien à voir dans cette affaire ». Mais les deux prélats répliquèrent : « Tu te trompes ; il appartient à nous seuls, comme délégués du souverain pontife, de te délier du serment que tu as fait envers ton épouse Ingeburge ».

    Ils annoncèrent l’intention d’assembler un concile ; mais les menaces du roi empêchèrent l’exécution de ce dessein, car les clercs et les abbés, dit Rigord en sa chronique, « furent tous comme des chiens muets, et nul n’osa japper, tant ils craignaient pour leur peau ! » Cependant le souverain pontife, attendri par les lettres d’Ingeburge, cassa le 13 mars 1195 la sentence de divorce, et les prélats danois s’en retournaient au Danemark lorsque le roi de France, tenu au courant de leurs négociations, les fit arrêter à Dijon, dépouiller, et jeter en prison. La protestation de Kanut et le mécontentement de Célestin à la nouvelle de ce qui s’était passé, ne purent faire lancer l’excommunication par ce dernier, parce que Philippe n’avait pas rompu le dernier lien de l’obéissance, et que, s’il persistait à éloigner sa femme, du moins il n’avait pas recherché une autre épouse.

    Le roi brava enfin ouvertement les foudres de l’Église. Il fit chercher une femme par toute l’Europe ; mais ses premières tentatives ne furent pas heureuses : les trouvères faisaient des malheurs d’Ingeburge le sujet de leurs chants, ils en composaient des complaintes, et les nobles suzeraines pleuraient sur la princesse du Danemark, reléguée de château en château, quelquefois privée de la lumière du jour, quelquefois abandonnée aux soins de gardiens infidèles qui oubliaient de veiller à sa nourriture ; car il était arrivé, et cela était notoire, que la reine avait passé un jour sans manger.

    Aussi, malgré les lettres du roi de France et les prières de ses envoyés, les nobles dames craignaient ou d’être répudiées ou de se voir ignominieusement renvoyées ; Clémence en Thuringe, et Alix, fille d’un prince palatin, refusèrent. Philippe écrivit à une princesse de Flandre : « Je jure que je vous épouserai, à moins que vous ne soyez laide à faire peur », nous apprend Guillaume Le Breton dans ses Chroniques. Cette promesse ne parut pas suffisante pour faire agréer la demande. Mais à la fin, Agnès, fille de Berthold IV duc de Méranie, après avoir bien demandé si le roi de France était libre et si son divorce était valable, consentit à devenir sa femme.

    Le mariage, qui eut lieu en juin 1196, faisait le bonheur de Philippe, lorsque le successeur de Célestin III, Innocent III élu le 8 janvier 1198, déclara que le roi ne pouvait garder Agnès avant que la parenté d’Ingeburge ne fût mieux prouvée qu’elle ne l’avait été jusque-là, et qu’il fallait préalablement cesser tout rapport avec Agnès. Philippe dédaigna cette réprimande et ne répondit même pas. Innocent lui envoya un légat avec une seconde lettre. Philippe reçut le légat, lut la missive, et dit : « Agnès est mon épouse, personne ne pourra m’en séparer ». Le cardinal, Pierre de Sainte-Marie, avait le pouvoir et l’ordre de mettre le roi en interdit, mais il n’osa aller plus loin avant d’en avoir écrit au pape qui ordonna de jeter l’interdit sur le royaume de France le 15 janvier 1200, persuadé que la voix du peuple forcerait le roi à céder.

    Le pape Innocent III
    Le pape Innocent III

    En effet le peuple murmura fort, prit hautement parti contre le roi. En septembre, dans certains endroits, les cadavres, que l’on n’avait pas le droit d’enterrer, dégageaient une telle puanteur que des villages entiers étaient incommodés. Le roi savait quels graves ennuis devaient supporter ses sujets, mais ne voulait pas céder. Pourtant, il finit par s’incliner, et envoya des émissaires à Rome supplier le pape de lever l’interdit et de réunir, pour étudier la validité de son union avec Ingeburge, un concile auquel il s’engageait par avance à se soumettre. Le pape exigea avant toute chose le renvoi d’Agnès et le rappel d’Ingeburge. Philippe-Auguste dut céder. La rencontre pour le retour en grâce de la reine emprisonnée eut lieu à Rambouillet le 7 septembre 1200.

    Agnès vint à cette assemblée composée de tous les tenanciers de la Couronne de France ; mais sa tristesse, ses vêtements de deuil, les inquiétudes mortelles que décelait sa pâleur, ne purent entrer en balance avec le malheur de l’interdit ; aucun chevalier ne prit sa défense ; l’avis unanime du parlement fut que le roi renvoyât Agnès de Méranie, et reprit Ingeburge jusqu’à ce que le pape eût fait revoir la sentence. Alors Philippe, s’adressant à l’archevêque de Reims : « Il est donc vrai, lui dit-il, que cette sentence de divorce a été annulée par le Saint-Siège ? - Cela est vrai, monseigneur, répondit le prélat. - Eh bien ! sire archevêque, vous qui l’avez prononcée, vous ne saviez donc ce que vous faisiez ? » L’archevêque ne répondit pas un mot, et le roi sortit. Après avoir fait conduire Agnès au château de Poissy, il fit installer la reine répudiée dans le château de Saint-Léger-en-Yvelines, près de Paris. L’interdit fut aussitôt levé.

    Quelque temps plus tard, les deux époux virent arriver un légat chargé d’assembler un concile. Le cardinal Octavien, revêtu de cette mission, ayant convoqué le concile à Soissons, la reine Ingeburge y fut mandée ; on lui prépara un siège à côté de celui du roi, et le légat prenant la parole, demanda à Philippe s’il voulait promettre de reprendre sa femme Ingeburge et de renvoyer Agnès de son palais et de son royaume, jusqu’à ce que la sentence de parenté fût de nouveau examinée et résolue. Le roi promit, mais il ne pouvait retenir les pleurs que le dépit lui arrachait.

    Le concile avait fixé à six mois et deux semaines la réunion de l’assemblée qui devait enfin décider la question du divorce, question bien simplifiée par la mort d’Agnès le 20 juillet 1201. L’intérêt qui s’attache à un amour partagé ne peut pallier la dureté du roi à l’égard d’Ingeburge, répudiée, humiliée et maltraitée. Cette princesse fut reçue comme reine à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons, où sa conduite parut pleine de sagesse et de modestie. Le concile tint six séances dans l’espace de quinze jours.

    A la dernière, un jeune homme inconnu, remarquablement beau, s’étant levé du milieu de l’assemblée, parla en faveur d’Ingeburge avec une éloquence, une convenance, une douceur qui frappèrent tous les assistants, et qui parut faire impression sur le roi. Cependant rien encore n’annonçait la fin de la décision les examens se prolongeaient, les envoyés du roi de Danemark arrivaient, le royaume était en suspens : tout à coup le roi fait dire aux prélats et aux clercs qu’il consent à reprendre sa femme, et qu’ainsi leur réunion devient inutile. Les Pères assemblés, en recevant la missive royale, apprennent que Philippe vient d’aller enlever sa femme à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons ; qu’il l’a mise en croupe sur son cheval, et qu’il l’emmène à la demeure royale.

    Cette brusque obéissance qui dispersa le concile, ne fut point un gage de bonheur pour les deux époux. La répugnance du roi pour Ingeburge s’était accrue de toutes les amertumes et de tous les chagrins qu’il avait subis à cause d’elle ; Ingeburge lui inspirait une aversion qu’il disait insurmontable, et dont jamais il ne fit connaître la cause ; quand il s’en expliquait, il disait qu’il fallait qu’il y eût « sortilèges et maléfices ». Au bout de quelques semaines, il relégua de nouveau la reine loin de lui ; elle passa de longues années renvoyée de château en château, de monastère en monastère sans que les remontrances du pape, les conseils des évêques triomphassent de l’aversion de Philippe.

    Rendant Ingeburge responsable de la mort d’Agnès, Philippe donna des ordres pour que la prisonnière, désormais enfermée à Étampes dans la tour de Guinette, fût traitée avec la dernière sévérité. Il pensa qu’en lui rendant la vie intenable, il l’amènerait peut-être à demander elle-même la dissolution du mariage, et organisa une persécution de tous les instants qu’Ingeburge endura sans se plaindre. Un jour de 1203 pourtant, les souffrances étant trop vives, elle écrivit au pape cette lettre émouvante :

    « Je suis persécutée par mon seigneur et mari Philippe qui, non seulement ne me traite pas comme sa femme, mais me fait abreuver d’outrages et de calomnies. Dans cette prison il n’y a aucune consolation pour moi, mais de continuelles et intolérables souffrances. Personne n’a le droit de venir me voir, ni ne l’ose. Aucun religieux n’est admis à réconforter mon âme en m’apportant la parole divine. On empêche les gens de mon pays natal de m’apporter des lettres et de causer avec moi. La nourriture que l’on me donne est à peine suffisante ; on me prive même des soins médicaux les plus nécessaires à ma santé. Je ne peux pas me baigner. Si j’ai besoin d’une saignée, je n’ai personne pour y recourir. Et, à cause de cela, je crains que ma vue n’en souffre et que d’autres infirmités plus graves encores ne surviennent. Je n’ai pas non plus assez de vêtements et ceux que je mets ne sont pas dignes d’une reine. Enfin, ce qui rend ma misère plus insupportable, ce sont les femmes acariâtres que le roi m’a données comme société. Elles me parlent d’une façon railleuse et offensante. Je n’entends que des grossièretés ou des insultes.

    « Les lettres que Votre Sainteté m’a envoyées, je n’ai pu les recevoir. Découragée et incertaine de ce que je ferai dans l’état où je suis, dégoûtée de vivre, je tourne les yeux vers vous, Saint-Père. Je pense à mon âme, pas à mon corps. Je meurs chaque jour pour garder entièrement le droit au mariage. Si mon seigneur Philippe, célèbre roi des Français, trompé par les ruses du diable, voulait encore une fois plaider sa cause contre moi, je désirerais être conduite dans un endroit où je puisse m’expliquer librement et, remise en liberté, obtenir Votre Miséricorde Apostolique d’être relevée des déclarations qui auraient pu m’être arrachées par la contrainte ».

    Cette lettre émut le pape qui adressa de sérieuses remontrances à Philippe-Auguste, lequel fit adoucir la détention d’Ingeburge. Le souverain pensa alors à se remarier pour la quatrième fois, mais s’il avait bien une liaison avec une jeune personne que les chroniqueurs nomment « la demoiselle d’Arras » (qui lui donna un fils devenu archevêque de Noyon), Philippe voulait une femme légitime. Il caressait cet espoir sachant désormais le pape disposé à reprendre la procédure de dissolution de son mariage avec Ingeburge en tenant compte de l’accusation de sorcellerie portée contre elle.

    Mais les événements politiques bouleversèrent les desseins du roi de France et le portèrent à se rapprocher d’Ingeburge. En reprenant au roi d’Angleterre Jean sans Terre la Normandie, l’Anjou et le Poitou en 1204-1205, il suscita l’inquiétude chez ses voisins les comtes de Flandre, de Boulogne et l’empereur Othon IV de Brunswick, qui s’allièrent avec Jean pour mettre fin aux ambitions du souverain. Comprenant la menace, Philippe-Auguste fit fortifier Paris et les principales villes du domaine royal : Reims, Châlons-sur-Marne ou encore Péronne. Jugeant nécessaire une flotte pour tenir tête à l’Angleterre, il songea au Danemark, dont les navires étaient les plus beaux d’Occident.

    Cette réflexion ne fut certainement pas étrangère à sa décision de reprendre en 1208 Ingeburge à ses côtés, bien que, suivant la chronique, il le fit « pour en finir avec les remontrances de l’apostole de Rome ». La libération d’Ingeburge était en effet nécessaire pour espérer négocier une alliance avec la cour danoise. La nouvelle situation de la reine fut confortée quelques années plus tard, en 1212, lorsque las de l’attitude de Jean sans Terre, le pape Innocent III le déposa de son trône et appela les princes chrétiens à une croisade contre lui. Si Jean se soumit au pape l’année suivante, il se prépara à prendre en tenaille le royaume de France, en lançant une attaque depuis la Guyenne, seule partie de l’Aquitaine lui appartenant encore, tandis que ses alliés lanceraient une attaque au nord. L’appui du royaume de Danemark apparaissait désormais comme étant primordial.

    Ingeburge était une compagne reconnue lorsque le roi de France atteignit, par la victoire de Bouvines (27 juillet 1214) la plénitude de sa majesté. Elle survécut à Philippe-Auguste, dont elle ferma les yeux quand il mourut (1223), et qui lui réserva dans son testament des terres et des biens. Ingeburge se retira près de Corbeil, dans une île de l’Essonne, au prieuré de Saint-Jean-en-l’Ile qu’elle avait fondé. Devenue une reine douairière fort discrète, elle traversa le règne de Louis VIII et de Blanche de Castille, s’éteignant le 27 juillet 1236, dix ans après l’arrivée au trône de Saint-Louis.

    Ingeburge n’eut aucun enfant avec Philippe-Auguste.

     

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  • Clotilde
    (née en 475, morte en 545)
    (Épouse Clovis Ier (roi des Francs) en 493)
     
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    Clotilde était jeune et belle ; la pureté de sa foi l’avait mise en renom parmi les populations chrétiennes de la Gaule. Cependant sa vie s’écoulait dans les larmes ; car elle et sa sœur Chrona restaient seules de toute leur famille, et là où elles avaient vu régner leur père elles étaient prisonnières. Les exercices pieux étaient la seule consolation qui leur fût laissée : Chrona avait pris le voile des vierges consacrées à Dieu ; Clotilde se livrait au soin des pauvres, heureuse de n’être pas persécutée dans sa foi ; car elle était catholique, et Gondebaud, son oncle, était arien.

    Sainte Clotilde. Sculpture de Jean-Baptiste-Jules Klagmann (Jardin du Luwembourg, Paris)
    Sainte Clotilde. Sculpture de
    Jean-Baptiste-Jules Klagmann
    (Jardin du Luwembourg, Paris)

    A la mort de Gondeuch, troisième roi des Burgondes, les fils de ce roi s’étaient partagé son héritage. Chilpéric et Godomar avaient eu les cités de Vienne et de Valence, Godégisile régnait sur Genève, et Gondebaud sur Dijon ; mais Gondebaud voulait tout posséder. Peu de temps après le partage, tandis que Chilpéric et Godomar se livraient à la joie des festins qu’ils se donnaient mutuellement à Vienne, Gondebaud les surprit avec ses burgondes. Chilpéric fut saisi le premier, il eut la tête coupée ; sa femme fut noyée dans l’Isère ; ses enfants, massacrés. Godomar qui avait eu le temps de se réfugier dans la tour de Vienne s’y défendait en désespéré ; Gondebaud fit mettre le feu à la tour ; toute la famille de Godomar périt dans les flammes. Gondebaud ne laissa survivre à ce massacre de ses frères et de ses neveux que les deux filles de Chilpéric, que, selon la coutume des rois barbares, il fit élever sous ses yeux.

    Clotilde, nourrie dans le palais de son oncle, avait conservé dans toute sa vivacité le souvenir des scènes d’horreur dont son enfance avait été témoin. Son inimitié se fortifiait de la différence de religion et de la terreur qu’inspiraient aux catholiques les progrès de l’arianisme dans les Gaules. C’est dans de telles dispositions que vivait Clotilde, prisonnière, mais élevée comme la fille d’un roi, et libre à certains égards, car elle pouvait distribuer régulièrement des aumônes, et on ne la cachait point aux yeux des étrangers.

    Gondebaud ayant reçu une ambassade de Clovis, Clotilde fut remarquée des députés. Ils rendirent témoignage au roi franc de la beauté de la jeune Clotilde, de la sagesse et de l’intelligence qui paraissaient en elle, et lui apprirent qu’elle était de sang royal. Toutes ces choses s’alliaient merveilleusement aux idées du roi, qui s’annonçait comme le fondateur de la puissance des Francs, et qui voulait la faire dominer dans la Gaule sur la puissance des autres nations barbares. Clotilde était catholique, et, comme telle, elle devait être aimée des populations gauloises que Clovis venait de soumettre. Les évêques, dont le roi désirait se concilier les suffrages, ne pouvaient voir cette alliance qu’avec plaisir.

    Le moine moine Aimoin écrivait en l’an 1000 que le gaulois Aurélien, de race sénatoriale, chrétien de mœurs polies, fut chargé d’obtenir le double consentement de Clotilde et de Gondebaud. Il s’adressa d’abord à Clotilde. A l’heure où elle distribuait des aumônes à la porte intérieure du palais, elle remarqua un mendiant qui, s’étant approché d’elle, baisa le bas de sa robe, et la tira légèrement en lui disant à voix basse « Maîtresse, j’ai à vous parler. - Parle, dit Clotilde en s’inclinant. - Le roi Clovis désire vous épouser, et m’envoie ici pour demander votre consentement. En témoignage de la vérité de ma mission, voici l’anneau du roi. - Donne, répondit Clotilde ; dis à ton maître qu’il me fasse promptement demander à Gondebaud, et je serai sa femme. »

    La basterne vide, abandonnée par Clotilde
    La basterne vide, abandonnée par Clotilde

    En retour de l’anneau, Clotilde donna à l’ambassadeur une pièce de monnaie. Aurélien, sans perdre de temps, alla à Genève trouver Gondebaud, qui, surpris et mécontent, mais n’osant irriter Clovis par son refus, dit à Aurélien : « Ma nièce consentira-t-elle à ce que tu demandes ? - Elle est prévenue, et elle y consent ; si tu consens aussi, je la mènerai au roi. - Mène-la, répondit Gondebaud tout à fait désappointé. » Aurélien retourna vers Clotilde. Des chars furent chargés des trésors qui formaient la dot.

    Mais à peine Clotilde était-elle en route, qu’elle fut avertie que Gondebaud faisait courir à sa poursuite ; aussitôt elle quitte sa lourde basterne (char couvert qui était ordinairement tiré par des bœufs) et monte à cheval ; en peu de temps, elle a franchi les limites qui la mettent à l’abri des émissaires de son oncle. Aridius, qui avait conseillé au roi des burgondes de retirer malencontreusement son consentement après l’avoir donné, ne put saisir et rapporter au palais que les trésors de Clotilde, affirme Aimoin.

    Le récit de Grégoire de Tours est plus simple. Selon lui, Clovis envoyant souvent des députés en Bourgogne, ceux-ci virent Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa sagesse, et ayant appris qu’elle était du sang royal, ils dirent ces choses au roi Clovis. Celui-ci envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, craignant de le refuser, la remit entre les mains des députés, qui, recevant la jeune fille, se hâtèrent de la mener au roi. Clovis, transporté de joie à sa vue, en fit sa femme.

    Signalons que les torts de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la poésie épique. On ne saurait les accepter pour le seul motif qu’ils présentent quelque vraisemblance (voir avertissement). L’histoire, d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti formel à la tradition contestée. Il ressort en effet que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint Avitus de Vienne, qui écrivit une lettre à Gondebaud, l’exclut formellement.

    Le mariage se fit à Soissons en 493, et dès lors Clotilde ne cessa d’offrir ses prières à Dieu pour que son mari devînt chrétien. « Les dieux que vous adorez ne sont rien, répétait-elle souvent au roi ; car ils sont de pierre, de bois ou de métal ; les noms que vous leur avez donnés ne sont que des noms d’hommes et non de dieux ; ils possèdent plutôt la magie que la puissance divine, et ils sont souillés de vices à l’exemple de Jupiter même, qui avait épousé sa propre sœur, puisque Junon disait : Je suis la sœur et la femme de Jupiter. Le Dieu qu’on doit adorer est celui qui, par sa parole, a tiré du néant le ciel, la terre, la mer, et toutes les choses qui y sont contenues ; qui a fait briller le soleil, et qui a semé le ciel d’étoiles ; qui a rempli les eaux de poissons et les airs d’oiseaux ; à l’ordre duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins ; qui a donné enfin à l’homme, son image, toutes les créatures pour lui obéir et pour le servir. »

    Mais Clovis répondait : « C’est par l’ordre de nos dieux que toutes choses ont été créées et produites ; il est clair que votre Dieu ne peut rien ; bien plus, loin d’être Dieu, il est prouvé qu’il n’est pas même de la race des dieux. » Pour complaire à Clotilde, Clovis consentit cependant à laisser baptiser un fils qu’elle lui donna. La reine présenta elle-même au baptême son enfant premier-né ; pour que la majesté de la pompe religieuse touchât le roi, elle eut soin de faire orner l’église de voiles et de tapisseries ; mais dans la semaine même l’enfant tomba malade et mourut. « Si cet enfant avait été consacré au nom de mes dieux, dit Clovis, il serait vivant ; mais comme il a été baptisé au nom de votre Dieu, il n’a pu vivre. »

    La reine ne se troubla pas ; elle répondit : « Je rends grâces au puissant créateur de toutes choses, de ce qu’il a ne m’a pas jugée indigne de voir associer à son royaume l’enfant né de mon sein ; car je sais que les enfants que Dieu retire du monde pendant qu’ils sont encore dans les aubes [vêtus de blancs], sont nourris de sa vue. » La colère de Clovis se calma peu à peu, et peu à peu aussi l’influence de Clotilde s’accrut ; la supériorité de son intelligence, nourrie par les méditations et les instructions religieuses, l’avaient rendue assez maîtresse du cœur de son époux pour que les chrétiens qui l’entouraient espérassent voir triompher sa persévérance.

    Cet ascendant se manifesta à la naissance d’un second enfant ; car le roi céda aux nouvelles instances de la reine, et permit que celui-ci fût aussi baptisé. Mais l’enfant tomba encore malade après la cérémonie du baptême, et Clovis entra de nouveau en fureur. « Que peut-il lui arriver, sinon ce qui est arrivé à son frère, répétait-il, c’est-à-dire qu’il meure après avoir été baptisé au nom de votre Christ ? » Clodomir ne mourut pas ; le Seigneur accorda la santé de l’enfant aux prières de la mère.

    Vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac. Fragment d'une peinture de Paul-Joseph Blanc
    Vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac.
    Fragment d’une peinture
    de Paul-Joseph Blanc

    Cependant un peuple que Grégoire de Tours nomme les Allemands (ce nom est resté à toutes les nations de Germanie), peuple voisin des sources de l’Elbe et des Francs saliens, passa le Rhin au-dessous de Cologne et envahit la plaine. Clovis courut avec ses Francs à leur rencontre, et les arrêta à Zulpich (Tolbiac) près de Cologne. Là, dans un combat où l’avantage tournait en faveur de l’ennemi, le roi se souvint tout à coup du Dieu de Clotilde, et, debout, en présence de son armée, les mains élevées vers le ciel, il s’écria à haute voix : « Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du Dieu vivant, qui, dit-on, donnes du secours à qui espèrent en toi, si tu m’accordes la victoire, et que je fasse l’épreuve de cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit avoir relu tant de témoignages, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom, car j’ai invoqué mes dieux, et ils ont éloigné de moi leurs secours ; je t’invoque donc, et je désire croire en toi ; fais seulement que j’échappe à mes ennemis ».

    A peine Clovis achevait cette prière, il voit les Allemands courir comme des gens en déroute : leur roi venait d’être frappé d’un trait mortel. Clovis vole à leur poursuite ; les ennemis se retournent et se rendent au roi des Francs. « Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, disent-ils ; nous sommes à toi. » Clovis reçut la soumission des Allemands, et, revenant en paix dans son royaume, son premier soin fut de raconter à la reine comment il avait obtenu la victoire en invoquant le nom du Christ.

    Dans sa joie, Clotilde s’adressa à saint Remi, évêque de Reims, et le pria de parler fortement au roi, afin de faire pénétrer dans son cœur les paroles du saint Évangile. « Très-saint Père, dit Clovis, je t’écouterai volontiers ; mais il reste une chose, c’est que le peuple qui m’obéit ne veut pas quitter ses dieux ; j’irai à eux et je leur parlerai d’après tes paroles. » Lorsque le roi eut assemblé ses sujets, tous le saluèrent de leurs acclamations, et, avant même qu’il eût parlé, s’écrièrent d’une voix unanime : « Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels et nous sommes prêts à obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi ».

    Baptême de Clovis, le 25 dédembre 496 (ou 498, ou 499)
    Baptême de Clovis, le
    25 dédembre 496 (ou 498, ou 499)

    L’évêque alors hâte les instructions et prépare tout pour le baptême. Par son ordre on couvre de tapisseries le portique intérieur de l’église, on pare les fonts baptismaux ; on brûle des parfums ; les cierges brillent de clarté ; les rues sont décorées, on effeuille des fleurs sur le pavé, et des voiles de couleur sont jetés d’une maison à l’autre. L’affluence était prodigieuse. L’évêque, en habits pontificaux, marchant à côté du roi, l’appelait son fils, et le roi barbare disait à l’évêque : « Mon père, est-ce là le royaume où tu as promis de me conduire ? - Non, mon fils, ce n’est que le chemin. »

    La reine suivait la pompe pieuse ; le peuple venait après elle. Les sœurs du roi étaient présentes. Lorsque la cérémonie commença, et que le roi inclina la tête sur les fonts baptismaux : « Sicambre, lui dit Remi, abaisse humblement ton cou : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ! » Clovis baptisé reçut comme roi l’onction du saint chrême : trois mille hommes de son armée se firent baptiser ; les deux sœurs du roi se sentirent aussi touchées : Lantéchilde, qui était arienne, abjura ; Alboflède, encore païenne, se convertit ; saint Remi les baptisa toutes les deux le même jour. Quelque temps après, Alboflède étant morte, et le roi témoignant une grande douleur de sa perte, le saint évêque lui écrivit : « Seigneur, je m’afflige de votre tristesse ; mais votre sœur Alboflède est aujourd’hui plus digne d’envie que de pleurs. »

    Clotilde dut jouir de son ouvrage, car depuis lors Clovis protégea en toute occasion la religion chrétienne. Par ses victoires et par sa politique il affermit le pouvoir des Francs, ruina celui des Bourguignons et des Visigoths, et amena la destruction de l’arianisme. Sa religion était sincère, mais mal éclairée. Un jour, pendant une guerre contre Alaric, il avait défendu de ravager les terres dépendantes de l’église et du tombeau de saint Martin ; la formule de la défense portait l’ordre de ne rien prendre, « sinon de l’herbe et de l’eau ». Un soldat coupe la valeur d’une botte de foin dans un pré et la donne à ses chevaux : « Ceci est de l’herbe, dit-il. » Dès que Clovis est averti de cette infraction à ses ordres, il ordonne la mort du soldat en disant : « Si nous offensons saint Martin, qui nous défendra ?... » Une autre fois, comme saint Remi lisait la Passion, il s’écria : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! »

    Mais pour satisfaire son ambition, il ne recula jamais devant un meurtre ou une perfidie. C’est ainsi qu’il fit périr un à un tous les rois francs dont il convoitait les états. Sa politique savait merveilleusement se couvrir du prétexte de la religion. S’il veut conquérir le midi de la Gaule gouvernée par les Visigoths : « Je ne puis souffrir, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure part des Gaules. Marchons, avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, réduisons le pays en notre pouvoir. »

    Il est vrai que Clovis obéissait au vœu des Gaulois en étendant sa domination. « Beaucoup de gens dans toutes les Gaules, dit Grégoire de Tours, désiraient alors extrêmement être soumis à la domination des Francs. » La fin de cette lutte fut le succès de Clovis à la bataille de Vouillé, succès qui porta un coup terrible et décisif à l’autorité des Goths dans la Gaule ; ainsi, Clotiilde vit de toutes parts triompher la vraie religion qu’elle avait eu le bonheur de faire asseoir sur le trône de son époux.

    Quand Clovis mourut, la Bourgogne était affaiblie, toutes les villes chrétiennes des Gaules étaient soumises aux Francs ; la majeure partie du royaume des Visigoths était conquise ; des lois empruntées aux Burgondes (la fameuse loi gombette, attribuée à Gombaud, successeur de Gundicar), aux Saliens et aux Gaulois, établissaient les droits des Francs et ceux des Gaulois : ces lois prouvent que, malgré son respect pour la religion des vaincus, qu’il avait embrassée, Clovis mettait une grande différence dans la manière dont il entendait que fussent traités les deux peuples. Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et, là, s’établissant dans la basilique de saint Martin, « elle vécut, nous dit Grégoire de Tours, pleine de vertus et de bonté et visitant rarement Paris. »

    Gondebaud était mort ; Sigismond, son fils, lui avait succédé. Ce jeune prince avait renoncé à l’arianisme et édifié avec une soigneuse industrie le monastère de Saint-Maurice, dans la belle vallée de Sion, au pied du Saint-Bernard. Il était sincère dans sa piété, et cependant il se rendit coupable d’un crime, et d’un de ces crimes qu’une longue vie de douleur ne peut expier. La seconde femme de Sigismond n’avait jamais pu souffrir l’affection de son mari pour le fils d’une première épouse, qui était fille du grand Théodoric, roi des Goths. Un jour que la nouvelle reine paraissait en public parée des vêtements de la fille de Théodoric, Sigeric, les reconnaissant, s’écria : « Femme ! tu n’es pas digne de porter sur tes épaules ces habits que l’on sait avoir appartenu à la reine, ma mère, ta maîtresse. »

    Depuis lors la marâtre avait juré la perte du jeune homme. « Ce méchant, disait-elle à Sigismond, ce méchant aspire à posséder ton royaume, et, quand il t’aura tué, il compte l’étendre en Italie, pour régner à la fois sur celui de Théodoric, son aïeul, et sur celui-ci. Il sait bien que tant que tu vivras il ne peut accomplir ce dessein, et que si tu ne tombes il ne peut s’élever. »

    Sigismond, troublé par ces accusations réitérées, finit par y ajouter foi. Un jour, voyant son fils appesanti par les fumées du vin, il l’engage à dormir, et, pendant ce sommeil, il le fait étrangler sous ses yeux... Mais à peine le crime est-il commis que les sentiments paternels se réveillent dans le cœur de Sigismond ; comme il ne cessait de pleurer, un vieillard lui dit : « Pleure désormais sur toi, qui, par de perfides conseils, es devenu un détestable parricide ; car pour celui que tu as fait périr innocent, il n’a pas besoin qu’on le pleure. »

    Rien ne réussit au roi depuis ce malheur, rien ne put lui plaire ; la vie lui était devenue odieuse : il se souvint du monastère de Saint-Maurice, et espéra que Dieu lui serait favorable dans ce lieu qu’il s’était plu à dédier à la piété. Il s’y rendit, y passa de longs jours dans le jeûne et dans les larmes ; mais ces expiations ne calmèrent pas sa douleur. Il ordonna qu’on fondât dans cette église un chant perpétuel, avec des prières pour son fils et pour lui ; et il quitta Saint-Maurice sans avoir été consolé.

    Pierres tombales de Clovis et de sainte Clotilde
    Pierres tombales de Clovis
    et de sainte Clotilde

    Cependant le bruit de ce meurtre avait eu un grand retentissement dans les royaumes des Francs. Il réveilla les anciens ressentiments de Clotilde contre toute la maison de Bourgogne. Elle fit venir ses enfants, et, s’adressant surtout à Clodomir l’aîné, elle dit : « Vous voyez, mes fils, les crimes qui se multiplient dans la postérité de Gondebaud ; les fils marchent sur les errements du père. Que je n’aie pas à me repentir, mes très chers enfants, de vous avoir nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie, indignés de mon injure, et mettez vos soins à venger la mort de mon père et de ma mère. »

    Gondemar et Sigismond virent la Bourgogne envahie ; Gondemar vaincu prit la fuite ; Sigismond, qui cherchait à gagner par les montagnes de la Savoie la vallée de Sion et le monastère de Saint-Maurice, fut pris par Clodomir avec sa femme et ses enfants, et emmené à Orléans. Cependant l’éloignement des ennemis ayant opéré un effet salutaire en Bourgogne, Gondemar reprit courage, et reconquit le territoire que les Francs venaient de lui enlever. Clodomir se prépara de nouveau à marcher contre lui ; mais avant de partir il médita la mort des prisonniers qu’il avait entre les mains.

    Avitus, abbé de Saint-Mesmin, l’en détournait par de pieuses instances : « Si, dans la crainte de Dieu, tu te ranges à de meilleurs conseils, répétait le saint homme, et si tu ne souffres pas qu’on tue ces gens-là, Dieu sera avec toi, et là où tu vas tu seras victorieux ; mais si tu les fais périr, tu périras de même, livré entre les mains de tes ennemis, et il en sera fait de ta femme et de tes fils comme tu auras ordonné de la femme et des enfants de Sigismond. - Il est d’un insensé, répliqua le roi, de marcher contre un ennemi en en laissant un autre derrière soi. » Et il donna l’ordre de précipiter dans un puits non seulement Sigismond, mais encore la femme et les fils de ce malheureux roi. L’horreur de la mort de Sigismond fit absoudre ce malheureux prince de son crime. Les peuples plaignirent sa mémoire ; le puits où sa famille fut ensevelie avec lui près de Coulmiers, à la porte d’Orléans, porta longtemps le nom de Puits de Sigismond.

    Cependant la parole d’Avitus devait recevoir un accomplissement littéral. Clodomir, le fils chéri de Clotilde, courait à sa perte. Uni à Théodoric, roi des Goths, dont il rejoignit l’armée à Viserence, sur le territoire de la cité de Vienne, il attaqua Gondemar. D’abord la victoire se décida pour lui ; mais, tandis qu’il s’acharnait à la poursuite de son ennemi, la rapidité de sa course le sépara de ses Francs ; comme il cherchait à les rejoindre, il aperçut des guerriers qui lui criaient : « A nous ! viens par ici, nous sommes des tiens ! » Clodomir court : c’était un corps de Burgondes qui l’avaient trompé par un faux signal. Il est tué, sa tête est portée en triomphe. Ses guerriers vengent sa mort, mais la conquête de la Bourgogne est retardée.

    Clotaire épousa sans délai la veuve de Clodomir : elle se nommait Gontheuque (ou Gondioque, ou Godinque). Les jours tristes venaient de commencer pour Clotilde : elle avait toujours aimé d’un amour de préférence son fils Clodomir, et « les jours de deuil finis, nous dit Grégoire de Tours, elle prit et garda avec elle ses trois petits-fils qu’elle éleva à Paris dans les États et sous les yeux de leur oncle Childebert. »

    Elle ne voyait dans sa famille aucun sujet de consolation. D’une part ses fils se faisaient la guerre, de l’autre elle avait marié sa fille Clotilde à Amalaric, roi des Visigoths, qui ne cessa de persécuter sa femme à cause de sa fidélité au culte catholique. Quand la fille des Francs se rendait à l’église, elle était insultée publiquement par l’ordre du roi, recevait de la boue et des immondices ; à son retour au palais, si elle se plaignait, le roi la frappait de sa propre main. Dans une expédition que Childebert fit en Auvergne, Clotilde lui apprit ses malheurs en lui envoyant un mouchoir teint de son sang.

    Il rencontra près de Narbonne les armées d’Amalaric, les défit, força le roi des Goths à fuir jusqu’à Barcelone, et emmena sa sœur ; cette princesse se réjouissait de la pensée de revoir son pays natal, et de se consoler auprès de sa mère des maux qu’elle avait soufferts ; celte consolation ne lui fut pas accordée, elle mourut pendant la route. Childebert revenait de cette expédition ; sa sœur était morte entre ses bras ; il venait de déposer ses restes avec une grande solennité dans la basilique de Sainte-Geneviève, à côté de ceux de Clovis ; il avait vu les larmes de sa mère, et il méditait un crime.

    Toute l’affection que Clotilde avait eue pour Clodomir semblait se reporter sur les trois enfants de ce roi, Gontaire, Chlodoaire, Chlodoald. Childebert voyant les enfants grandir, craignait que la faveur de la reine ne leur donnât plus tard une part au royaume, et qu’ils ne vinssent à réclamer les droits de leur père, et il adressa ce message secret à Clotaire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume : viens promptement à Paris, et, tous deux réunis en conseil, nous déterminerons ce qu’il convient de faire d’eux, savoir : si on leur coupera les cheveux comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. »

    Fort réjoui de ces paroles, Clotaire ne perdit pas un moment pour venir rejoindre son frère à Paris, et les deux rois envoyèrent à Clotilde un messager porteur de ces paroles : « Reine, envoie-nous les enfants, afin que nous les élevions sur le trône. » Clotilde embrassa ses petits-fils, les para de riches habits, et, après les avoir fait boire et manger une dernière fois dans sa demeure, elle les remit à l’envoyé : « Allez, mes enfants, leur dit-elle, je croirai n’avoir pas perdu votre père, si je vous vois succéder à son royaume. »

    Meurtre des enfants de Clodomir
    Meurtre des enfants de Clodomir

    Le trajet était court d’une maison royale à l’autre ; quand les enfants sont arrivés au palais de Childebert, au lieu de les mener à leurs oncles, on les sépare de ceux qui les avaient amenés : on enferme les enfants d’un côté, les gouverneurs de l’autre, et pendant que les petits princes attendaient dans l’anxiété et que Clotilde se réjouissait, cette malheureuse mère vit tout à coup entrer chez elle Arcadius, une épée nue dans une main et des ciseaux dans l’autre. Se tenant debout devant Clotilde, il lui dit : « Tes fils, nos seigneurs, ô très glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté. Comment veux-tu qu’on traite tes enfants ? Ordonne qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils soient égorgés. - Ah ! s’écria Clotilde dans sa douleur, si on ne les élève sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus ! » A ce propos, peut-on raisonnablement croire que des princes dévorés d’ambition aient fait dépendre la vie de leurs neveux de la réponse d’une mère qui n’avait pas le droit de prononcer dans une circonstance aussi importante ?

    L’envoyé courut reporter cette réponse aux princes : « Vous pouvez, leur dit-il, achever ce que vous avez commencé ; la reine votre mère approuve votre projet. » Les deux oncles font ouvrir la prison ; Clotaire, prenant l’aîné des enfants par le bras, le jette à terre, et lui enfonce un couteau sous l’aisselle. Le second court à Childebert : « O mon père, mon très bon père ! secours-moi, lui crie-t-il ; ne me laisse pas tuer comme mon frère », et il tenait embrassés les genoux de son oncle. Childebert se sentit ému, des larmes coulèrent sur ses joues : « Je te prie, mon frère, dit-il, accorde-moi la vie de celui-ci. - Quoi s’écria Clotaire, c’est toi qui m’as poussé à cette affaire, et tu es si prompt à reprendre ta foi !... repousse l’enfant loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place ! »

    Le courage de Childebert n’alla pas plus loin ; il se dégagea de l’enfant, le poussa vers Clotaire, qui le reçut, et l’étreignant de ses rudes mains, le rendit immobile, dit Grégoire de Tours, et le tua comme son frère. Les deux frères cherchèrent le troisième fils de Clodomir : il avait disparu ; un fidèle serviteur l’avait enlevé par une fenêtre, et l’avait caché dans un monastère. Les rois firent mettre à mort les gouverneurs. « Ensuite, comme s’ils n’avaient rien fait, continue la chronique, ils montèrent à cheval et parcoururent les faubourgs. » Clotilde, tout en larmes, recueillit les deux petits corps, et les ayant embrassés, elle les fit poser sur un brancard et les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur, à l’église de Saint-Pierre, où le clergé les enterra à côté l’un de l’autre avec le même deuil et les mêmes cérémonies. L’un avait dix ans et l’autre sept. Les deux rois se partagèrent ensuite le royaume de Clodomir.

    Après un si grand malheur, Clotilde vécut plus que jamais dans la retraite ; elle déploya, dit Grégoire de Tours, « tant et de si grandes vertus, qu’elle se fit honorer de tous. » On la vit, assidue à l’aumône, traverser les nuits de ses veilles, et demeurer pure par sa fidélité à toutes les choses honnêtes ; elle ornait les temples, veillait avec largesse au soin des monastères et des églises : le peuple la révérait moins comme une reine que comme une servante de Dieu.

    Sainte Clotilde assidue à l'aumône
    Sainte Clotilde
    assidue à l’aumône

    Elle ne chercha point à punir sur ses fils le meurtre des enfants de Clodomir. Elle tenta plusieurs fois d’apaiser leurs querelles. On nous raconte que Théodebert, fils de Théodoric, s’étant uni contre Clotaire avec son oncle Childebert, la reine, pour obtenir leur réconciliation, passa toute une nuit prosternée en oraison sur le tombeau de saint Martin ; le lendemain un orage effroyable éclata sur le camp de Childebert. Les rois y virent un avertissement du ciel ; ils envoyèrent des messagers à Clotaire en lui faisant demander de vivre en paix et en union. La réconciliation faite, ils retournèrent chez eux, et personne, dit le pieux évêque de Tours, ne put douter que cette bienheureuse pacification ne fût due à l’intercession de la reine.

    Clotilde mourut à Tours, en 545, sous le pontificat de l’évêque Injuriosus. Ses fils la firent transporter à Paris, afin qu’elle pût y être inhumée à côté de Clovis dans la basilique de Saint-Pierre, où reposaient déjà les restes de sainte Geneviève. Les cantiques sacrés chantés par des chœurs nombreux et répétés par une grande affluence de peuple, de guerriers, de pauvres et de simples femmes, attestaient le respect que les contemporains de Clotilde portaient à son caractère et à ses vertus.

    Clotilde fut mère de cinq enfants dont Ingomer en 494, mort dans les aubes du baptême, et Clotilde (née en 500 et morte en 531) qui épousa en 517 Amalaric le roi des Visigoths. Les trois autres régnèrent après la mort de leur père : Clodomir (né en 495 et mort en 524) sur le royaume d’Orléans, Childebert (né vers 497 et mort en 558) sur le royaume de Paris sous le nom de Childebert Ier, Clotaire (né en 497 et mort en 561) sur le royaume de Soissons, puis sur les Francs, sous le nom de Clotaire Ier.

     

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  • Berthe de Hollande (née vers 1055, morte le 30 juillet 1094)
     
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    Roi à huit ans sous la tutelle de Baudouin, comte de Flandre, Philippe Ier épousa à dix-neuf ans une princesse assez belle, Berthe de Hollande, fille du comte de Hollande Florent Ier et de Gertrude de Saxe. C’était en 1072 ; le mariage répondait à des nécessités politiques. Cinq ans plus tôt, Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, avait conquis (...)
    Publié le SAMEDI 30 JUILLET 2016, par LA RÉDACTION
     
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    Le titre proprement dit de reine de France ne devrait pas, à la rigueur, remonter au-delà de sainte Clotilde femme de Clovis, puisque c'est sous le règne de ce prince que la Gaule fut identifiée au royaume des Francs, et que ce Clovis est le véritable fondateur de la monarchie française
     
     

    Avant lui, on le sait, les Francs élisaient leurs chefs en les plaçant sur un bouclier, après les avoir choisis parmi la plus illustre famille de la tribu. Ce n'était pas, certes, le pouvoir absolu que possédaient ces hommes à longue chevelure, ainsi proclamés librement, puisque Clovis lui-même n'était pas investi de la domination à ce point ; mais c'était le plus haut grade, la dignité par excellence, la souveraineté en principe, la royauté sans le nom de roi. Encore quelques historiens le leur confèrent-ils.

    Puisqu'il en est ainsi et que l'histoire nous a laissé, d'une façon un peu confuse peut-être, mais fort vraisemblable, les noms de certains de ces chefs appartenant aux Francs Saliens, pourquoi ne parlerions-nous pas de leurs compagnes ? En ce temps, la femme était fort peu considérée par l'homme et partout où ne régnait pas le christianisme, elle était réduite au rang d'esclave, courbée sur la terre qu'elle avait seule la mission de cultiver.

    Certaines femmes étaient
    destinées à grandir
    dans la vie guerrière

    Mais elle était aussi, dit un historien autorisé, destinée à grandir dans la vie guerrière, car elle avait alors la force plus que la grâce ; sa taille colossale lui permettait, vierge encore, de manier le javelot. Elle devait donc devenir la compagne des dangers de l'homme, unie à son destin, dans la vie, dans la mort. « Elle ne s'éloigne pas, ajoute-t il, du champ de bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des combats, la walkirie charmante et terrible, qui cueille, comme une fleur, l'âme du guerrier expirant qu'elle va chercher jusque sur la plaine funèbre ».

    Ces femmes sont avec l'or, l'objet des guerres, le but des courses héroïques ; on craint souvent de leur désobéir, témoin cet épisode de la guerre des Huns, pendant laquelle certain marhgraf du nom de Rüdiger se voit obligé de combattre les Burgondes qu'il aime, pour complaire à l'épouse d'Attila, Chriemhild, qui le lui ordonne. C'est avec les larmes aux yeux que l'intrépide guerrier s'avance vers son ami Hagen, dont on le force à faire un ennemi. Il lui prête son bouclier et voudrait lui en faire présent ; mais il en est empêché par cette même femme et s'écrie alors :

     

    Je te donnerais volontiers mon bouclier.
    Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
    N'importe ! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
    Ah ! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgondes.

     

    Elles méritent donc de prendre place près de leurs époux, ces personnalités qui auraient pu devenir si envahissantes que l'on trouvait bon, dès cette époque, de promulguer une loi pour les éloigner du trône. Cette loi, que l'on appela la loi salique du nom des Francs Saliens eux-mêmes, est le plus généralement attribuée à Pharamond qui, selon l'abbé Trithème, serait fils de Marcomir V, un des princes les plus renommés de cette peuplade salienne qui, dès la fin du IVe siècle, avait pénétré dans l'île des Bataves (aujourd'hui la Hollande), entre les embouchures du Rhin et de la Meuse. Pharamond est dit le premier de nos rois, son histoire est peu connue puisqu'un écrivain a pu la résumer en un distique assez facile.

     

    En l'an quatre cent vingt, Pharamond, premier roi,
    Est connu seulement par la salique loi.

     

    Quoi qu'il en soit, sa femme doit être appelée la première de nos reines. Elle passe pour être fille du roi des Cimbres et aurait porté le nom d'Argote.

    NOTE : Sous les Mérovingiens et les Carolingiens, les fils du roi défunt se partagent son royaume. À partir de la dynastie capétienne, cette règle change, un seul héritier de la couronne étant désigné. La liste des épouses de souverains rassemblées ici comporte des reines ayant régné sur :

    • une ou plusieurs division(s) de la France d'alors (vert clair) :
      • Austrasie ; Neustrie ; Bourgogne (ces 3 régions sont issues du partage du royaume en 561)
      • Aquitaine ; Lotharingie ; Empire d'Occident
    • la totalité du royaume de France (vert foncé)

     

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  • Mutilation de l’Histoire de France :
    détruire le passé pour
    glorifier le monde nouveau
    (D’après « Histoire partiale, Histoire vraie » (Tome 1), paru en 1911)
     
    *********
    Voici un siècle, dans son oeuvre en 4 volumes intitulée Histoire partiale, histoire vraie, l’historien Jean Guiraud, spécialiste de l’histoire de l’Église et professeur d’histoire et de géographie de l’Antiquité et du Moyen Âge à l’université de Besançon, dénonce les erreurs et mensonges historiques que renferment les manuels scolaires : l’Histoire la plus généralement admise enseigne selon lui ce qui est faux, et induit un désamour de notre passé doublé d’une haine de l’Ancien Régime, afin de mieux glorifier une République « donnant au monde la paix et la liberté ». Aperçu des méthodes visant à mutiler le Moyen Age et la féodalité...
     

    Pour Jean Guiraud, la plupart des faiseurs de manuels d’histoire pèchent par une instruction superficielle qui leur a dispensé « quelques clartés de tout » sans leur permettre de rien approfondir et étudier par eux-mêmes, leur donnant à la fois un simple vernis de culture et une foi imperturbable en leur modeste bagage scientifique, fait uniquement d’emprunts et de connaissances livresques.

    De là une facilité toute particulière à se lancer dans des inductions dont ils ne soupçonnent pas la témérité ou la fausseté, une tendance fâcheuse aux généralisations les plus aventureuses, fruit naturel d’esprits simplistes et niaisement sûrs d’eux-mêmes. Compilateurs sans originalité, ils manquent d’un sens critique qu’on n’a pas cultivé au contact des textes ; et ainsi, leur documentation est faite sans discernement, selon le hasard, ou, ce qui est encore plus grave, d’après les passions politiques et religieuses du jour.

    Sous leur plume se pressent les affirmations les plus fantastiques et les assertions les plus naïves, d’un pessimisme farouche, quand l’époque décrite a le malheur de leur déplaire, d’un optimisme rêveur et béat, lorsqu’elle a la bonne fortune de leur agréer. D’un côté, aucun trait pour corriger d’une teinte claire la noirceur du tableau ; de l’autre, aucune ombre pour souligner la splendeur de l’ensemble ; ici le noir est sans mélange ; là on nage en plein azur !

    Le Moyen Age représenté comme une époque de misère et de désespoir
    Notre historien prend l’exemple du célèbre manuel d’histoire de l’époque édité par la librairie Delaplane, signé J. Guiot — professeur d’école normale, directrice de l’école annexe à l’école normale d’Aix — et F. Mane — professeur de septième au lycée de Marseille. Voyez quelle sombre description elle nous trace du Moyen Age, nous dit Guiraud :

    Page 81, du Cours supérieur, elle noue parle d’une « Marseillaise du désespoir entonnée par cent mille affamés ». Quelle était cette Marseillaise, où a-t-elle été chantée, quels étaient ces cent mille affamés ? M. Mane ne nous le dit pas, pour une raison bien simple, c’est que cette Marseillaise n’a existé que dans son imagination de Marseillais et que ces cent mille affamés sont aussi réels que la sardine monumentale qui, toujours à Marseille, bouchait jadis l’entrée du Vieux Port !

    Page 35, du Cours moyen, Guiot et Mane nous décrivent la féodalité, « cette époque excessivement malheureuse..., cet affreux régime » où le seigneur est un guerrier brutal, cruel, ignorant (p. 36), foulant les moissons dorées (p. 37). Plus loin : « Le Moyen Age est l’époque des épouvantables famines ; alors sur les chemins les forts saisissent les faibles, les déchirent et les mangent ! Quelques-uns présentent un fruit à un enfant, ils l’attirent à l’écart pour le dévorer ! »

    Représentation du fléau de la famine au Moyen Age
    Représentation du fléau de la famine au Moyen Age

    Page 34, du Cours élémentaire, on lit : « Le seigneur est constamment en guerre, ses plaisirs sont cruels..., le Moyen Age est l’époque des affreuses famines : le paysan mange l’herbe des prairies, les forts saisissent les faibles, les déchirent et les dévorent..., bien peu d’enfants reçoivent l’instruction..., plaignons les écoliers ; ils sont constamment battus de verges (p. 35)... Que font ces enfants à l’école ? Tous pleurent ! » Et le résumé affirme gravement qu’ « au Moyen Age le sort du paysan est affreux : il vit dans l’épouvante et travaille gratuitement pour le seigneur..., dans les rares écoles les enfants sont constamment fouettés.

    Enfin le Cours préparatoire écrit (p. 30) : « Qu’il est triste le village d’il y a mille ans ! C’est la misère noire..., le paysan pleure et se désole à la vue du château qui lui rappelle qu’il est serf... Ses enfants ne lui appartiennent pas ; ils peuvent être vendus, le fils est séparé de son père, et la fille de sa mère. »

    A quel homme tant soit peu instruit, ou simplement à quel homme de bon sens fera-t-on admettre que les choses se passaient ainsi, « il y a mille ans » ? Dans quel pays, si déshérité qu’on le suppose, tous les enfants, sans exception, pleurent-ils dans les écoles, parce qu’ils sont sans cesse battus de verges ? Concevez-vous une école où le maître passe tout son temps — sans en distraire une minute — à fouetter les enfants et où tous les enfants sont uniquement occupés à pleurer ? Mais quand donc le maître enseignait-il ? Quand donc les enfants faisaient-ils leurs devoirs et récitaient-ils leurs leçons ? C’est ce que nous racontent Guiot et Mane : « tous les enfants pleurent..., parce qu’ils sont constamment battus de verges ! » Ce n’est pas de l’histoire de France, c’est plutôt une histoire de loup-garou destinée à effrayer les petits enfants !

    A quel homme raisonnable fera-t-on croire que dans ce pays, que la poésie populaire du Moyen Age a appelé la « douce France », TOUS les paysans pleuraient devant le château du seigneur, comme leurs enfants sous le fouet du maître (que de larmes !), qu’ils ne se nourrissaient QUE D’HERBE et qu’ils étaient dépouillés de leurs fils vendus comme esclaves ? A qui fera-t-on croire que la France du Moyen Age était un pays de cannibales où les forts, au lieu de manger la viande des moutons ou des bœufs, absorbaient la chair des faibles, où, dès qu’un enfant sortait sur la route, on lui présentait une pomme pour l’attirer à l’écart, et le manger ! C’est là une histoire d’ogres et non une histoire de France !

    Remarquez d’ailleurs que les documents protestent contre les traits d’un pareil tableau. Nous avons des inventaires de granges, de fermes, de maisons de paysans au Moyen Age. Le dénombrement de leurs provisions nous prouve qu’ils vivaient non d’herbe — à moins que ce ne fût, comme de nos jours, de la salade ! — mais de viande de mouton et de porc — plus rarement de bœuf — de veau quand on était malade, de salaisons, de poissons frais ou salés, et de légumes.

    Nous avons plusieurs lois des empereurs chrétiens du IVe siècle interdisant formellement de séparer un esclave de sa femme et de ses enfants. Quant à la famille du serf, un tout petit raisonnement aurait prouvé à Guiot et Mane qu’elle ne pouvait pas être dispersée par le seigneur, puisqu’elle était attachée à la glèbe, et que, par conséquent, s’il ne lui était pas permis de quitter la terre où elle vivait, on n’avait pas non plus le droit de l’en détacher, et d’en vendre isolément les membres.

    Enfin, M. Luchaire, professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut, déclare avec raison dans la grande Histoire de France de Lavisse, qu’à la fin du XIIe siècle, c’est-à-dire en pleine féodalité, il n’y avait que peu de serfs et qu’en tout cas, ils ne devaient pas tout leur travail au seigneur. « On constate qu’au début du XIIIe siècle, les affranchissements individuels ou collectifs ont diminué beaucoup le nombre des serfs. Les terres, qui ont la malheureuse propriété de rendre serfs ceux qui les habitent, ont été graduellement absorbées par les terres libres. L’hérédité même du servage est atteinte.

    Des provinces entières, la Touraine, la Normandie, la Bretagne, le Roussillon, plusieurs régions du Midi semblent ne plus connaître le servage, ou être en très grande partie libérées. Dans les pays où il subsiste, par exemple le domaine royal et la Champagne, même quand les propriétaires ne se relâchent pas facilement de leurs droits, la condition servile est devenue moins intolérable. La taille arbitraire n’existe plus en beaucoup d’endroits ; le formariage, la main-morte sont souvent supprimés. Nombre de paysans ne sont plus soumis qu’à la capitation, impôt de trois ou quatre deniers. » Ainsi, au Moyen Age, la plupart des paysans étaient libres, les serfs étaient l’exception.

    Le château féodal
    Le château féodal

    Au XIVe siècle, le mouvement vers la liberté s’accentua dans des proportions considérables ; en 1315, Louis X affranchissait tous les serfs du domaine royal et de la Champagne qui avait résisté jusque-là au mouvement d’émancipation. Quant aux paysans libres, c’est-à-dire à la presque totalité de la population rurale, « les concessions de privilèges et d’exemptions leur sont vraiment prodiguées (au XIIe siècle) par les seigneurs du temps de Louis VII et de Philippe-Auguste. C’est l’époque de la grande diffusion de la charte de Lorris. A l’exemple de Louis VII et de son fils, les seigneurs de Courtenay et de Sancerre et les comtes de Champagne la distribuent assez libéralement aux villages de leurs fiefs. Même quand cette charte n’est pas octroyée intégralement et d’une manière explicite, son influence se fait sentir, surtout par l’abaissement du taux des amendes judiciaires, dans la plupart des contrats qui intervenaient alors, de plus en plus nombreux, entre les seigneurs et leurs paysans.

    « En 1182, l’archevêque de Reims, Guillaume de Champagne, concéda à la petite localité de Beaumont-en-Argonne une charte qui allait servir de modèle à la plupart des chartes d’affranchissement accordées aux localités rurales des comtés de Luxembourg, de Cheny, de Bar, de Réthel, et du duché de Lorraine. En Champagne, elle fit concurrence à la charte de Soissons et à la loi de Verviers. Elle ne donnait pas seulement aux villageois des franchises étendues, elle leur concédait une apparence d’autonomie, des représentants librement élus, les échevins, un maire et le libre usage des bois et des eaux... D’autres constitutions, moins répandues que celles de Lorris et de Beaumont, transformaient peu à peu l’état civil et économique des campagnes... Le village ne formait pas une personne morale, mais il était représenté par un maire. » (Histoire de France, Lavisse)

    Des paysans signant des contrats librement débattus avec leurs seigneurs, recevant d’eux pour leurs villages des constitutions et des chartes où leurs droits étaient nettement précisés, élisant leurs maires et s’administrant eux-mêmes, comme les habitants de nos communes, vivaient-ils sans cesse dans l’épouvante, comme l’écrivent Guiot et Mane ? Le seigneur avait-il tout pouvoir sur eux, et en particulier celui de leur saccager leurs moissons dorées ? Les documents disent précisément tout le contraire. Mais alors Guiot et Mane sont-ils des faussaires ? Certes non. Ce sont tout simplement des esprits insuffisamment renseignés qui ont généralisé des cas particuliers, en les grossissant démesurément par ignorance, excès d’imagination et passion.

    Ils ont trouvé, dans quelques histoires, des citations de Raoul Glaber ou de tel autre chroniqueur du Moyen Age, signalant, à une date donnée et dans tel pays, une famine ou même simplement un renchérissement des vivres, quelques actes criminels suggérés par la misère ; ailleurs, ils ont vu un seigneur abusant de son pouvoir et imposant à ses paysans des vexations arbitraires ou des impôts écrasants. Ils ont accepté ces faits sans les contrôler — car, en bons « primaires », ils manquent de critique — ils n’ont pas vu, par exemple, avec M. Gebhart — professeur de la Sorbonne et membre de l’Académie française — que Raoul Glaber avait une imagination débordante poussant tous les faits au drame, et que par conséquent, il faut se défier de ses affirmations.

    Bien plus, ces faits admis, ils ne se sont pas demandé s’ils étaient signalés précisément parce qu’ils étaient exceptionnels ; ils n’ont pas vu qu’ils avaient produit, sur l’esprit du chroniqueur qui les rapporte, une impression d’autant plus profonde qu’ils étaient rares et monstrueux. Et par une induction prématurée et dès lors antiscientifique, ils ont fait de l’exception la règle. Raoul Glaber cite comme un événement particulièrement abominable et inouï qu’un jour par misère un brigand a tué un homme et l’a mangé ; Guiot et Mane écrivent que, pendant tout le Moyen Age, tous les forts mangeaient les faibles et que les enfants qui acceptaient d’un passant un fruit étaient attirés à l’écart, dépecés et mangés sans poivre ni sel ! Voilà la généralisation hâtive dans toute sa fausseté. Et voilà l’histoire qu’au nom de l’Etat, on enseigne de force aux enfants pour les délivrer de tout préjugé et libérer leur esprit !

    Méconnaissance du rôle de la féodalité dans l’évolution des sociétés
    La féodalité est parée de tous les défauts. Elle est tyrannique ; elle exploite par la violence le travail du peuple : « Le pauvre paysan, dit Calvet dans son Cours préparatoire, travaille toujours ; s’il refuse, on le met en prison, on le bat, on lui coupe le nez et les oreilles, on lui arrache les dents, on lui crève les yeux... Les rois protégeaient les pauvres gens à peu près de même que les bergers gardent les brebis du loup, pour pouvoir traire leur lait et vendre leur laine ».

    Pour Léon Brossolette, ancien inspecteur de l’enseignement primaire à Paris, tous les barons féodaux sont « brutaux et farouches », affirme-t-il dans son Cours moyen. Il nous parle de serfs qui « se lassèrent d’être sans cesse pillés, battus, emprisonnés, pendus » ; il nous montre les marchands, tapis de peur dans leur ville et leurs sombres boutiques. Quant au paysan, disent Louis-Eugène Rogie et Paul Despiques, il vivait dans une cabane « dont les murs étaient faits de lattes entremêlées de torchis... le toit de chaume, le parquet de terre battue, le plus souvent sans fenêtre ». Aucun de ces auteurs ne se pose même cette question : « Comment un régime que l’on nous dit aussi affreux a-t-il duré plusieurs siècles ? »

    Une ville au Moyen Age
    Une ville au Moyen Age

    Encore moins nous exposent-ils la raison que nous en a donnée Taine : si dans toute l’Europe du Moyen Age la féodalité est restée puissante et a été acceptée pendant plusieurs siècles, c’est parce qu’elle répondait à une nécessité sociale, que cette organisation convenait le mieux à ces temps-là et que, pendant l’anarchie que les invasions et la dissolution de l’empire carolingien avaient déchaînée, les paysans et les habitants des villes avaient été heureux de trouver dans les seigneurs de puissants protecteurs, derrière les murs de leurs châteaux un asile, dans leur épée une sauvegarde pour la sécurité de leurs récoltes, de leur industrie et de leur commerce.

    Méconnaissance du rôle historique de la royauté
    La royauté est la négation de la République ; les auteurs de manuels s’efforceront en conséquence de démontrer qu’elle a eu tous les vices, exercé toutes les tyrannies, qu’elle s’est opposée à l’instruction, faisant de l’ignorance la complice de son despotisme, explique Jean Guiraud. Dans un de ses exercices, M. Calvet demande à ses élèves de prouver qu’un « roi absolu à qui rien ne résiste est incapable de bien gouverner » (Cours élémentaire, p. 117), comme si des souverains absolus tels que Pierre le Grand en Russie, Frédéric II en Prusse, Henri IV en France n’avaient pas bien gouverné leurs Etats. Pour Brossolette, « Louis XI ne fut ni plus fourbe ni plus méchant que les princes ses contemporains » (Cours moyen, p. 143) ; ce qui revient à dire qu’au XVe siècle TOUS les princes sans exception étaient fourbes et méchants, même quand ils s’appelaient le « bon roi » René.

    Pour nous faire connaître le « peuple sous Louis XIV », le même auteur, qui nous indique à peine d’un mot les efforts souvent couronnés de succès que fit Colbert pour diminuer les impôts par la réforme de la taille, trouve plus scientifique de résumer tout le règne en quatre faits mis en images : la révolte des Boulonnais contre les receveurs de l’impôt, une sédition à Rennes, une scène purement fantaisiste de famine, et l’histoire de M. de Charnacé abattant d’un coup de fusil un couvreur qui travaillait sur un toit.

    En admettant que tous ces faits soient exacts et que la royauté ait commis ou approuvé toutes sortes de crimes, écrit Guiraud, il est une vérité qui a son importance et que passent sous silence tous les manuels, sauf celui de Calvet, c’est qu’elle a fait la France. N’est-ce pas elle qui a réuni patiemment au domaine royal toutes les provinces qui s’étaient enfermées si longtemps en elles-mêmes ? Par un travail persévérant de plusieurs siècles, elle a reformé en une seule nation la poussière d’Etats qui était sortie du chaos des invasions, et donné à la race française, avec l’unité, la prépondérance politique et économique dans l’Europe du Moyen Age, sous saint Louis, dans l’Europe du XVIIe siècle, avec Louis XIV. Un pareil rôle ne méritait-il pas d’être rappelé ? Mais en le signalant, on aurait montré aussi la part qu’ont prise à la formation et à la gloire de la patrie des tyrans qui n’étaient ni révolutionnaires ni laïques ; on a préféré passer ces grands faits et mutiler l’histoire.

     Publié / Mis à jour le DIMANCHE 14 JUIN 2015, par LA RÉDACTION

     
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  • Surmenage intellectuel (Le) :
    vice de l’éducation moderne ?
    (D’après « La Revue des journaux et des livres », paru en 1887)
     
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    C’est un véritable cri d’alarme qui vient d’être poussé à l’Académie des sciences, écrit E. Lepelletier en 1887, observant que le surmenage intellectuel de l’enfance et de la jeunesse est une plaie dont les ravages, pour être moins visibles et moins rapides que ceux du choléra ou de la variole, sont cependant redoutables et progressifs
     

    Il y a une épidémie de savoir qui sévit sur nos écoles et sur nos lycées. Les constatations médicales ont révélé que les études trop assidues et prolongées auxquelles se livrent, dans la plupart des établissements scolaires, les jeunes gens des deux sexes, amènent des déviations de la colonne vertébrale, des affections des reins, des myopies excessives, des tuberculoses, du rachitisme, des gibbosités, des scrofules et mille autres funestes inventions pathologiques.

    Est-il besoin d’être grand clerc pour reconnaître le mal ? Oh ! que non, il n’est pas nécessaire, pour comprendre le vice de l’éducation moderne, d’avoir fait ses études. Inutile de hanter les cliniques et de se rendre dans un musée Dupuytren quelconque. Il suffit d’aller se promener au Bois, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, un jour que les collégiens, Saint-Cyriens et Polytechniciens sont lâchés.

    Pour les collégiens, il peut bien y avoir doute. On hésite sur l’âge, on suppute une tardiveté de croissance et, devant ces pauvres petits bonshommes rabougris, le jugement se trouve suspendu et l’on ajourne à plus tard la condamnation du régime scolaire abâtardisseur auquel ces victimes de l’âpreté moderne et de la lutte pour la vie sont soumises.

    En ce qui concerne les élèves des écoles savantes, c’est autre chose. On a sous les yeux des spécimens actuels, des adultes, des tout à fait formés, ou plutôt déformés. Ah ! le spectacle attristant que celui de tous ces maigres jeunes hommes, aux poitrines étroites, aux yeux caves, aux bustes déhanchés, presque tous délicats de poitrine, attrapant, comme à la volée, rhumes, grippes, coryza et esquinancies.

    La plupart ont à peine la taille réglementaire. Les plus grands ont l’air de plantes étiolées poussées trop vite. Les Saint-Cyriens sont les plus robustes d’aspect, cela tient à ce qu’on les a moins durement arrosés de logarithmes et qu’on a un peu plus entr’ouvert pour eux les X et les Y, barreaux de la cage scientifique où la jeunesse polytechnicienne et centrale est claustrée.

    Et ce n’est pas seulement à la promenade, c’est au régiment même, que vous reconnaissez du premier coup d’œil les funestes effets de ce surmenage anti-humain. Quand vous apercevrez dans les rangs d’un régiment d’artillerie, défilant superbement, au trot attelé, quelque silhouette martiale d’officier solide et bien portant, vous n’avez pas besoin de consulter les contrôles de l’armée ; celui-là sort du rang et a échappé à la meurtrière incubation de l’école.

    Ces effets de surmenage, dangereux et absurdes pour les hommes, sont criminels pour les femmes. Si vous déformez le moule, comment voulez-vous obtenir des exemplaires humains à peu près passables ? Ah ! la triste génération de Mayeux et de Quasimodos qu’on nous prépare là !

    Les pauvres jeunes filles aiguillonnées par ce diplôme à conquérir, ce fameux diplôme qui pour elles sera bientôt l’écu diabolique changé en feuille sèche, se couchent sur les livres et s’inclinent sur les pupitres, et dans cette déviation lente et obstinée arrivent à détourner et à tarir le fleuve de vie qu’elles portent en elles.

    Ainsi, dans chaque race, la bourgeoisie et la portion la plus éclairée, la plus intelligente, la plus laborieuse des classes ouvrières, vont en s’étiolant et en s’affaiblissant. Les temps ne sont plus des écoliers paresseux et des écolières frivoles. Chaque petit homme et chaque petite femme est un ouvrier matinal. On ne fait plus l’école buissonnière.

    Dès la prime jeunesse on commence le combat pour l’existence, et, dans le lycée comme dans la classe primaire, les jeunes athlètes du savoir se disposent, avec une tenace ardeur, à la lutte. Le jour où il s’agira de disputer la victoire et de recueillir les palmes, ce seront des vainqueurs fourbus, traînant la jambe et crachant leurs poumons, qui se présenteront au poteau.

    Le mal est terrible et le remède semble encore bien éloigné. On apprend trop de choses aujourd’hui. A quoi bon fourrer tant de matières dans des cerveaux auxquels, plus tard, la société demandera si peu ? On est effrayé de la somme de connaissances inutiles qu’on exige pour un candidat à la place mal rétribuée de gratte-papier dans un ministère quelconque.

    Les examens de l’Ecole polytechnique ont-ils besoin d’embrasser tout le cycle des sciences mathématiques ? Tout cela, pour arriver à commander, à peu près aussi bien qu’un ancien sergent, une batterie ou à faire construire un épaulement avec un talent égal à celui d’un bon compagnon terrassier.

    Le caractère éliminatoire de l’enseignement nécessite ce surmenage. Les candidats affluent sans cesse plus nombreux ; alors, pour les refouler, on construit des digues sans cesse plus fortes qui s’appellent des programmes. Là est le mal, là est le danger. Hélas ! il semble sans guérison possible.

    Tout au moins, si l’on n’ose élaguer dans ces programmes trop touffus, pour les écoles supérieures comme pour les écoles primaires, conviendrait-il d’établir des repos, des récréations plus considérables, mieux aménagées. La gymnastique, la natation, l’escrime, la boxe, la course devraient être obligatoires partout, et donner à des candidats un nombre de points indispensable pour être reçus.

    La belle avance quand on nous aura donné une France composée de savants mâles et femelles, et que cette armée scientifique ne sera bonne qu’à composer un musée orthopédique. Le surmenage intellectuel de la jeunesse, c’est l’épuisement de la race à brève échéance. Il fallait autrefois combattre l’ignorance, à présent il est peut-être sage de modérer le savoir. L’homme meurt également de famine et d’indigestion.

     

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  • Langue française : son origine
    et son évolution depuis
    le temps des Gaulois
    (D’après « Revue encyclopédique », paru en 1899)
     
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    Le problème de l’origine de notre langue a reçu depuis le XVIe siècle les solutions les plus diverses ; on a tour à tour rattaché le français au grec, au celtique, au germanique, à l’hébreu, à d’autres langues encore. Il semble en réalité que le français dérive du latin importé en Gaule après la conquête de César, et qu’il commence de s’en affranchir après que la chute de l’empire romain et les invasions barbares aient isolé notre territoire des autres contrées européennes.

    Quelles sont les caractéristiques de ce latin et la façon dont il avait donné naissance au français ? On reconnut dès l’abord que la langue importée en Gaule par les colons, les marchands ou les fonctionnaires ne pouvait pas être identique au latin des auteurs classiques ; les Latins ne devaient pas plus parler la langue de Cicéron ou de Sénèque que nous ne parlons le français de Voltaire ou de Chateaubriand. On distingua donc du latin littéraire, en partie fixé par la tradition, un latin vulgaire, langue parlée, beaucoup plus libre dans son développement, sans être d’ailleurs, comme on l’a dit trop souvent, la langue du bas peuple, l’argot des soldats ou le patois des colons italiens.

     

    Quelles sont les caractéristiques de ce latin et la façon dont il avait donné naissance au français ? On reconnut dès l’abord que la langue importée en Gaule par les colons, les marchands ou les fonctionnaires ne pouvait pas être identique au latin des auteurs classiques ; les Latins ne devaient pas plus parler la langue de Cicéron ou de Sénèque que nous ne parlons le français de Voltaire ou de Chateaubriand. On distingua donc du latin littéraire, en partie fixé par la tradition, un latin vulgaire, langue parlée, beaucoup plus libre dans son développement, sans être d’ailleurs, comme on l’a dit trop souvent, la langue du bas peuple, l’argot des soldats ou le patois des colons italiens.

    Les grandes invasions barbares aux IVe et Ve siècles
    Les grandes invasions barbares aux IVe et Ve siècles

    Les origines
    On s’est essayé à faire revivre ce latin vulgaire. Les inscriptions, les textes de lois, les ouvrages techniques, peu sérieux en général de la pureté de la langue, les auteurs comiques et les conteurs, qui ont tenté de reproduire la langue parlée autour d’eux, les grammairiens enfin qui relèvent pour les corriger les habitudes de langage de leurs contemporains ont fourni de précieuses indications ; mais ces documents trop peu nombreux ne suffiraient pas à nous permettre une reconstitution même très incomplète du latin vulgaire, ni la comparaison des langues romanes. Les conclusions que l’on en peut tirer sur l’état de la langue qui leur a donné naissance ne viennent pas suppléer à la pauvreté des autres témoignages.

    Importé en Gaule, ce latin se transforma par d’insensibles modifications jusqu’à devenir la langue que nous parlons. Il n’y eut pas de déformation brusque et immédiate dans la bouche des Gaulois, le français ne naquit pas tout d’un coup du latin et la conception ancienne d’une langue mère et d’une langue fille a cédé la place à la notion plus exacte d’un même langage se perpétuant de siècle en siècle, tout en se modifiant sans cesse, et dont nous ne pouvons que par une abstraction distinguer et nommer de noms différents les périodes successives. Il est fort douteux même que l’idiome celtique des Gaulois ait eu sur l’évolution du latin en Gaule une influence décisive.

    Dans le français les « celtisants » contemporains ne trouvent plus à revendiquer pour le celtique, avec un assez grand nombre de noms de lieux, que quelques suffixes, une ou deux constructions syntaxiques et peut-être autant de tendances phonétiques. Cela ne suffisait pas à distinguer bien vite le latin parlé en Gaule du latin parlé en Italie ou en Espagne, et d’ailleurs les communications entre les provinces semblent avoir été longtemps actives pour maintenir dans toutes les parties de l’empire romain une sorte de langue commune, identique, au moins pour les traits les plus importants.

    Au Ve siècle, après les invasions barbares et la ruine de l’empire d’Occident, les communications sont interrompues, les provinces s’isolent ; c’est alors que les langues romanes commencent à se développer indépendamment les unes des autres, et c’est là qu’il faut placer la limite, arbitraire, mais nécessaire, entre le latin et le français. Les débuts de notre langue, du Ve au IXe siècle, sont des plus obscurs. Les changements importants survenus pendant cette période paraissent avoir été assez rapides ; non qu’il y ait eu, comme on l’a dit, un bouleversement de la langue à cette époque : le langage étant fait pour être compris d’un grand nombre d’individus et de générations différentes, on conçoit qu’il soit soumis à des changements successifs, non qu’il s’y produise des bouleversements ; mais l’isolement des provinces, l’ignorance, le manque de tradition, l’apport par les envahisseurs de mots et de tours germaniques, ont pu hâter l’évolution du latin. Malheureusement, les documents linguistiques sont rares pour cette période, où les clercs, seuls écrivains, cherchent à imiter le latin classique et évitent de leur mieux d’écrire en ce latin très modifié, qui se parle autour d’eux, qu’ils parlent eux-mêmes et qu’ils appellent « la langue rustique. » II est vrai que leur latin factice est étrangement barbare et n’arrive pas toujours à nous masquer la langue vulgaire.

    Fabrication d'un manuscrit au Moyen Age
    Fabrication d’un manuscrit au Moyen Age

    Le Moyen Age
    Au IXe siècle apparaissent les premiers textes français et avec eux nos connaissances se précisent. Nous voyons le français, c’est-à-dire le dialecte de l’Ile-de-France prendre peu à peu le pas sur les autres dialectes du nord de la Gaule, leur disputer le terrain, les pénétrer eux-mêmes profondément jusqu’au moment où, enrichi et assoupli par l’usage, il devient au XIIe et au XIIIesiècle cette belle langue du Moyen Age, jadis traitée de jargon, encore trop souvent considérée comme une langue incomplète et informe, et que la science contemporaine a réhabilitée.

    Mais, dès le XIVe siècle, la ruine de la langue du Moyen Age est commencée et au XVIe siècle elle sera complète. Cette transformation accomplie au XIVe et au XVe siècle, est apparue à quelques-uns comme une véritable révolution. Ici encore des changements vastes et profonds ont pu s’effectuer avec rapidité, mais ils étaient préparés dès longtemps et ne s’imposèrent que peu à peu. C’est ainsi qu’un des traits distinctifs de la langue du Moyen Age, la déclinaison à deux cas (sujet : li murs, complément : le mur) disparaît d’abord sur des points isolés et dès le XIIIesiècle pour ne s’effacer complètement qu’à la fin du XIVe.

    C’est ainsi encore que l’introduction en français de mots pris au latin des livres, très considérable à cette époque, avait commencé bien avant le XIVe siècle, et remonte dans ses origines aux premiers temps de la langue. Bien avant la Renaissance classique s’était constituée une langue littéraire, dont le développement ne reflétera plus exactement le développement spontané de la langue parlée, avec une syntaxe et un vocabulaire spéciaux et très latinisés, avec une orthographe traditionnelle et à prétentions scientifiques que les siècles suivants nous ont transmise à peine amendée.

    La Période moderne
    L’histoire de la langue depuis le XVIe siècle est restée le domaine des historiens de la littérature. Elle se limite donc à la langue littéraire, et non pas même au développement de cette langue, mais aux caractères particuliers qu’elle revêt chez un auteur ou dans un groupe d’écrivains. Enfin, elle dépasse rarement ce qu’il y a de moins profond dans une langue, mais qui est aussi le plus immédiatement utile à l’intelligence d’une œuvre : le vocabulaire ; ce que nous connaissons le mieux de la langue française depuis le XVIesiècle, c’est le lexique, ou plutôt l’usage lexical de quelques auteurs.

    Méthode et exercices de langue française
    Méthode et exercices de langue française

    Ces travaux lexicographiques sont surtout intéressants pour le XVIe siècle, époque où le vocabulaire français a été fortement modifié : l’étude des littératures anciennes, la nécessité d’exprimer les idées que l’on puisait aux sources classiques, accrut le nombre des mots savants empruntés au latin, pendant que l’extension des relations commerciales, artistiques et politiques avec l’Espagne et l’Italie faisait adopter une foule de mots étrangers ; les violentes protestations de Henri Estienne contre le « français italianisé » n’arrêtèrent pas plus ce mouvement que la satire par Rabelais de la « verbacination labiale de l’escholier limosin » ne diminua les emprunts au latin des livres.

    Cette langue très riche, mais un peu trouble, qu’avait élaborée le XVIe siècle, subit au siècle suivant deux tentatives de réforme et de réglementation. Le lexique s’épure, les règles grammaticales s’établissent, la bonne prononciation s’impose, et surtout, par élimination et régularisation, se constitue la langue classique, pure, noble, simple et un peu sèche, où l’on reconnaît d’ordinaire la plus belle forme de la langue française. Mais ce n’est là qu’une régularisation savante d’une langue déjà artificielle, et nous voilà bien loin du développement libre de la langue parlée. Depuis le XVIe siècle la langue littéraire et la langue parlée ne furent pas sans s’influencer l’une l’autre. Souvent même on distingue à peine, dans l’évolution de la langue, ce qui est spontané et ce qui est dû à l’influence des grammairiens. Cette influence réciproque ne fait que grandir au XVIIIe siècle.

    Le développement de la culture littéraire, la lecture et l’imitation des œuvres du XVIIesiècle devenues classiques, le progrès du français dans l’enseignement tendent à rapprocher la langue parlée de la langue littéraire. En même temps, la langue écrite devait, pour répondre aux besoins sociaux et aux préoccupations nouvelles, subir, au moins pour le vocabulaire, de profonds changements. La pureté un peu factice du XVIIesiècle disparut comme s’était détruite l’harmonie naturelle du Moyen Age. La langue cesse d’être un moyen d’expression artistique, elle devient pour les savants et les philosophes un moyen d’action ; les termes techniques et les mots étrangers la pénètrent ; la phrase se fait plus vive, moins oratoire, la langue écrite se rapproche de la langue parlée et entre les deux la presse périodique va entretenir de perpétuelles relations.

    Le XIXe siècle achève ce travail de fusion. La réaction romantique brise les cadres étroits du lexique classique et « met un bonnet rouge au vieux dictionnaire ». Dans la deuxième moitié du siècle, c’est la syntaxe classique qui se désorganise, tandis que la presse, de plus en plus répandue et d’influence plus considérable, tend sans cesse à vulgariser la langue littéraire et à retenir dans son évolution la langue parlée.

     

     

     
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  • François II
    (né le 19 janvier 1544,
    mort le 5 décembre 1560)
    (Roi de France : règne 1559-1560)
     
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    ils de Henri II et de Catherine de Médicis, il naquit à Fontainebleau le 19 janvier 1544, sous le règne de François Ier, son aïeul. Il épousa en 1558 Marie Stuart, reine d’Écosse et nièce des Guise, dont le crédit était déjà puissant et l’ambition redoutable. Ce mariage, projeté depuis dix ans, fut célébré avec magnificence ; les ambassadeurs d’Ecosse, au nom des états, déférèrent la couronne à l’époux de leur reine, qui prit le titre de Roi-Dauphin.

    François II (1559-1560)
    François II (1559-1560)

    François II monta sur le trône le 10 juillet 1559. II était alors dans sa seizième année, et par conséquent, il avait atteint l’âge fixé pour la majorité des rois de France ; mais une santé chancelante, un caractère timide, un esprit lent et peu cultivé, le rendaient peu propre à gouverner le royaume, menacé d’un prochain ébranlement. Le trésor était obéré ; le calvinisme, vainement combattu par les rigueurs du dernier règne, étendait de jour en jour ses conquêtes et comptait parmi la noblesse d’illustres prosélytes.

    Aux sectateurs de la nouvelle doctrine, naturellement opposés à la cour, se joignaient des personnages d’un grand nom qui avaient occupé des charges les plus importantes sous François Ier et sous Henri II, et qui supportaient impatiemment la domination des Guise. Les deux aînés de cette famille avaient en main toute la puissance : François duc de Guise régnait sur l’armée, et le cardinal de Lorraine disposait des finances et des affaires de l’Église.

    Les princes du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et son frère le prince de Condé, ne voyaient pas sans une profonde jalousie un trône qu’ils regardaient comme leur héritage occupé par d’ambitieux étrangers, sous le nom d’un roi sans force et sans expérience. Catherine de Médicis ne cherchait qu’a entretenir les divisions. La jeune reine, maîtresse du cœur de son époux, était elle-même gouvernée par les Guise ses oncles, et le roi semblait voué à une tutelle éternelle.

    Il fut sacré à Reims par le cardinal de Lorraine (21 septembre 1559) : cette solennité fut une nouvelle occasion de triomphe pour les Guise ; ils déterminèrent le roi à céder au duc de Lorraine, leur neveu, la souveraineté du duché de Bar. On murmurait ; on voyait avec scandale le cardinal de Lorraine accumuler les bénéfices et jouir avec faste d’une fortune immense, qu’on supposait être le fruit de ses malversations.

    Des écrits anonymes dans lesquels on accusait les Guise d’usurper la puissance royale entretenaient le mécontentement public et irritaient la cour : ces écrits étaient attribués aux protestants, et les persécutions religieuses redoublaient d’activité. Il fut établi dans chaque parlement une chambre ardente, ainsi nommée parce qu’elle condamnait au feu les hérétiques.

    Cependant la santé du roi se raffermissait ; il fut délivré d’une fièvre lente qui depuis longtemps le réduisait à un état de langueur. On s’attendait à le voir bientôt saisir les rênes de l’État et s’affranchir de l’ascendant des Guise ; mais cet effort, qui eût exigé toute l’énergie d’une volonté puissante, ne pouvait être tenté par l’indolent François II. Une passion unique consumait le peu de chaleur qu’avait son âme : c’était son amour pour Marie Stuart, la plus belle et la plus aimable princesse de l’Europe. Les exercices de la chasse, quelques voyages dans les maisons royales, occupaient les instants qu’il ne passait point auprès de la jeune reine.

    Tout concourait à l’éloigner des affaires et à consolider entre les mains des Guise une autorité qui rappelait trop le règne des maires du palais. On vit le cardinal de Lorraine en abuser avec une insolence brutale. La cour était à Fontainebleau : un grand nombre de gentilshommes et de gens de guerre y venaient de toutes les provinces solliciter des grâces et des récompenses. Pour se délivrer de leur importunité, le cardinal de Lorraine fit dresser une potence aux environs du château et publier à son de trompe un édit du roi par lequel il était enjoint à tous ceux qui se trouvaient à Fontainebleau pour présenter des demandes d’en sortir dans les vingt-quatre heures sous peine d’être pendus.

    Une insulte aussi atroce révolta la nation et fut la principale cause de la conjuration d’Amboise. L’histoire laisse douter quels furent les auteurs de cette levée d’armes, prélude des guerres civiles qui ensanglantèrent la France sous les derniers Valois. Une trame dont les fils aboutissaient à presque tous les points du royaume et correspondaient avec l’Angleterre, la Suisse et l’Allemagne, fut ourdie avec le plus grand mystère. La cour recevait des avis alarmants, mais vagues et incertains.

    On savait que des assemblées secrètes se tenaient à Vendôme chez le roi de Navarre, et à la Ferté-sous-Jouarre chez le prince de Condé ; mais on était loin de soupçonner l’imminence du péril. La conspiration était près d’éclater lorsqu’elle fut découverte. Un avocat protestant, nommé Avenelle, se fit introduire auprès du cardinal de Lorraine, et l’avertit d’un complot formé pour surprendre la cour qui se trouvait à Blois, ville ouverte et mal gardée.

    On voulait surtout s’emparer des Guise ; six cents conjurés étaient en marche ; une partie des provinces devaient prendre les armes le même jour. Quel était le chef de cette entreprise ? Un gentilhomme périgourdin nommé Bari de la Renaudie, qui lui-même avait confié à Avenelle le secret de la conspiration : mais le nom des principaux conjurés, leurs forces, leur nombre, leurs moyens d’exécution, étaient encore autant de mystères. Le cardinal, épouvanté de cette confidence, s’efforçait de ne pas y croire : François II lui demandait conseil et ne voyait dans ses yeux que trouble et qu’irrésolution. Les deux reines étaient tremblantes.

    Le seul duc de Guise montrait du calme et de l’intrépidité sa prévoyance, son activité, au défaut de renseignements positifs, lui suggèrent de salutaires mesures. Il conseille ou plutôt il ordonne au roi et aux deux reines de quitter Blois et de se rendre au château d’Amboise, où il sera plus facile de se défendre : il arme tout ce qu’il peut réunir de soldats, de gentilshommes. de domestiques, et se repose du reste sur sa valeur.

    La cour attendait l’événement sans savoir de quel côté venait l’orage. On se perdait en conjectures. Les soupçons se portaient principalement sur les Châtillon, qui professaient ouvertement le calvinisme, sur le roi de Navarre et plus encore sur le prince de Condé, dont on connaissait le mécontentement et l’humeur turbulente. L’amiral de Coligny fut mandé : il déclara, en présence de la reine mère et du chancelier Olivier, que la tyrannie des princes lorrains et les violences exercées contre les protestants avaient seules armé les sujets du roi ; qu’il fallait éloigner les Guise et adoucir la rigueur des lois contre les religionnaires.

    Le roi fut ébranlé. « Qu’ai-je donc fait à mon peuple, dit-il aux Guise, pour qu’il attente à mes jours ! Je veux entendre ses doléances et y faire droit. J’entends dire partout qu’on n’en veut qu’à vous : ne saurai-je donc pas qui de vous ou de moi est l’objet de la haine publique ? » Le chancelier Olivier proposa des moyens de douceur ; la reine mère se rangea de son avis.

    Le roi publia en faveur des calvinistes un édit d’amnistie, dont furent exceptés les prédicants et les auteurs de la conjuration. Cependant la Renaudie marchait sur Amboise et devait l’attaquer le 16 mars 1560. Un des conjurés, Lignières, trahit ses compagnons et livra leur plan à la cour. Alors le duc de Guise fut certain de la victoire : il envoya des ordres dans toutes les provinces pour arrêter les insurrections partielles. La Renaudie périt dans le combat, de la main de son parent, le baron de Pardaillan. Un autre chef, Castelnau, qui occupait le château de Noisai, fut forcé de capituler. Les prisonniers périrent dans les supplices : les uns étaient précipités dans la Loire, les autres pendus aux murs mêmes du château.

    Le plaisir de se venger poussa les Guise jusqu’à l’oubli de toute bienséance : ils firent exécuter les chefs sous les fenêtres du roi ; les reines et les dames de leur cour assistèrent à cet affreux spectacle. Enfin on cessa de faire des prisonniers, et au mépris d’une amnistie on égorgeait ou l’on pendait aux arbres tout ce qu’on pouvait saisir de rebelles armés ou de fuyards.

    Condé manquait encore à la vengeance des Guise. Ce prince avait reçu l’ordre de se rendre au château d’Amboise ; chargé du commandement d’un corps de troupes royales, il s’était vu forcé de combattre des hommes armés pour sa cause. Les Guise le signalaient au roi comme le chef des rebelles, comme un ambitieux qui en voulait à sa couronne et à sa vie ; cette prévention l’emportait sur le bon naturel de François II et excitait en lui une haine violente contre son parent.

    Mais il n’existe contre le prince de Condé d’autres indices que des dépositions vagues, arrachées par les tortures à quelques-uns des conjurés. Il demanda au roi à se justifier publiquement en présence de la reine mère, des princes de Lorraine, des ambassadeurs et des princes étrangers. La faction des Guise le vit avec joie se soumettre à une épreuve dont elle ne croyait pas qu’il pût sortir victorieux ; mais il évita l’écueil d’une justification difficile.

    Il s’avança au milieu de l’assemblée et dit d’une voix fière : « Quiconque ose m’accuser d’avoir conspiré contre le roi, si ce n’est le roi lui-même, ou l’un des princes ses frères, en a faussement et malheureusement menti. Qu’il se présente, et mettant à part ma qualité de prince du sang, je suis prêt à le combattre. » L’assemblée, étonnée de cette apologie chevaleresque, regardait le duc de Guise, à qui s’adressait le défi. Il se leva et pria le prince de l’accepter pour second s’il avait un combat à soutenir.

    Aucune voix ne s’éleva dans l’assemblée, qui ne savait que penser d’une telle générosité ou d’une telle politique. « Sire, dit Condé après un moment de silence, puisqu’il n’existe contre moi ni accusateurs, ni preuves, ni indices, je vous supplie de me tenir pour un sujet fidèle. » Le roi restait interdit : le cardinal de Lorraine lui fit un signe ; il rompit l’assemblée. Peu de temps après, Condé fut mis en liberté. Le roi parut persuadé de son innocence.

    L’édit de Romorantin suivit de près la victoire remportée sur les protestants. La connaissance du crime de l’hérésie fut par cet édit retirée aux parlements, et attribuée exclusivement aux évêques. Au mois d’août de la même année le roi, d’après le conseil de sa mère, convoqua une assemblée de notables, pour prendre leurs avis sur les moyens de prévenir les troubles dont la religion était la cause ou le prétexte.

    Cette assemblée dura quatre jours. Coligny parla en faveur des protestants et demanda hautement l’expulsion des Guise. Il fut décidé que les états généraux seraient convoqués et se tiendraient à Orléans. Les Bourbons ne s’étaient pas trouvés à l’assemblée de Fontainebleau. Le prince de Condé s’était retiré auprès de son frère, dans le Béarn. De son asile il soulevait les provinces par le moyen de ses agents. Le roi mit sur pied des troupes nombreuses et augmenta sa garde, à laquelle il joignit des Italiens. Il fit son entrée dans Orléans avec un appareil formidable, qui prouvait avec quel soin les Guise entretenaient ses alarmes.

    Les Bourbons reçurent l’ordre de se rendre aux états d’Orléans : on les assura qu’il n’y avait aucun danger pour leur liberté ni pour leur vie ; ils obéirent sur la foi de la promesse royale, et ils furent arrêtés. Une commission nommée pour juger le prince de Condé le condamna à mort ; Eléonore de Roye, épouse de ce prince, était venue se jeter aux genoux du roi pour implorer la grâce de son seigneur mari : « Non, répondit François II, je ne ferai jamais grâce à un parent qui a voulu m’ôter la couronne et la vie. »

    L’historien de Thou rapporte, mais avec l’expression du doute, que le duc de Guise, dans le temps où il poursuivait le prince de Condé, voulut faire assassiner Antoine de Bourbon par le roi de France lui-même ; que François II, près d’exécuter ce crime, en eut horreur et ne put s’y résoudre, et que le duc de Guise, indigné de cette faiblesse, s’écria : « O le roi lâche et poltron ! » Ce fait, que de Thou a puisé dans un écrit publié sous le nom de Jeanne d’Albret, reine de Navarre, ne porte aucun caractère d’authenticité.

    Les Guise attendaient avec impatience le supplice du prince de Condé. L’exécution devait avoir lieu le 26 novembre : le roi, pour n’en pas être témoin, était sorti de la ville, lorsqu’il fut tout à coup saisi d’un mal violent causé par un abcès qui s’était formé derrière l’oreille. Les médecins désespérèrent de sa vie. Il expira le 5 décembre 1560, âgé de dix-sept ans, dix mois et un jour, après un règne de dix-sept mois et vingt jours. Il n’eut point d’enfants de la reine, et il laissa le trône à l’aîné de ses frères.

    Sa mort sauva le prince de Condé. Elle fut attribuée au poison par des bruits populaires, si communs dans les temps de trouble ; mais la mauvaise santé de ce monarque dispense d’ajouter foi à de telles accusations. Lorsqu’il eut fermé les yeux, l’agitation fut si grande à la cour, que ni sa mère, ni ses oncles, ni aucun prince de sa famille, ne songèrent à lui rendre les derniers devoirs, et le corps du roi de France fut porté à Saint-Denis, accompagné seulement de deux gentilshommes, qui avaient été ses gouverneurs, et de l’évêque de Senlis, qui était aveugle.

    On trouva sur le cercueil du roi cette inscription : Tannegui du Châtel, où es-tu. Tannegui du Châtel avait été un des plus fidèles serviteurs de Charles VII. Il vivait loin de la cour lorsqu’il apprit la mort du roi ; à cette nouvelle, il sortit de son exil pour rendre à son maître les honneurs funèbres et lui faire à ses frais des obsèques magnifiques. Citer un tel nom, c’était faire une satire sanglante de la conduite des Guise. François II fut en quelque sorte étranger à son règne ; l’histoire ne peut ni lui reprocher les malheurs produits par les dissensions des grands, ni le louer pour quelques sages édits, ouvrage des chanceliers Olivier et l’Hôpital.

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