• Frisson.............Théophile GAUTIER..1811 -1872

    Frisson

    Recueil : "Premières poésies"

    Frisson.............Théophile GAUTIER

    Chauffons-nous, chauffons-nous bien.

    BÉRANGER.

    Je déteste le monde et je vis dans mon cœur.

    ULRIC GUTTINGUER.

    Un brouillard épais noie
    L’horizon où tournoie
    Un nuage blafard,
    Et le soleil s’efface,
    Pâle comme la face
    D’une vieille sans fard ;

    La haute cheminée,
    Sombre et chaperonnée
    D’un tourbillon fumeux,
    Comme un mât de navire,
    De sa pointe déchire
    Le bord du ciel brumeux ;

    Sur un ton monotone
    La bise hurle et tonne
    Dans le corridor noir :
    C’est l’hiver, c’est décembre,
    Il faut garder la chambre
    Du matin jusqu’au soir.

    Les fleurs de la gelée
    Sur la vitre étoilée
    Courent en rameaux blancs,
    Et mon chat qui grelotte
    Se ramasse en pelote
    Près des tisons croulants.

    Moi, tout transi, je souffle,
    À griller ma pantoufle,
    À rougir mes chenets,
    Mon feu qui se déploie
    Et sur la plaque ondoie
    En bleuâtres filets.

    Adieu les promenades
    Sous les fraîches arcades
    Des verdoyants tilleuls,
    A travers les prairies,
    Les bruyères fleuries
    Et les pâles glaïeuls ;

    Parmi les plaines blondes
    Où le vent roule en ondes
    Le seigle déjà mûr,
    Par les hautes futaies
    Au long des jeunes haies
    Et des ruisseaux d’azur !

    Adieu les églantines
    Et, moissons enfantines,
    Les bleuets dans les blés,
    Les vertes sauterelles
    Et les pissenlits frêles
    Sans cesse échevelés !

    Adieu dans l’herbe haute
    La grenouille qui saute,
    Et sous le frais buisson
    Le lézard qui regarde
    La cigale criarde
    Qui sonne sa chanson !

    Adieu les demoiselles
    Aux diaphanes ailes,
    Aux minces corsets d’or,
    Le papillon qui brille
    Et que la jeune fille
    Poursuit comme un trésor ;

    Le soir dans la nacelle
    Qui penche et qui chancelle
    Au moindre souffle d’air,
    Les courses d’une lieue
    Sur l’immensité bleue
    Du lac profond et clair ;

    Et puis les danses molles
    Et les caresses folles
    Sur les prés de velours,
    Lorsque la blanche lune
    Au sein de la nuit brune
    Jette ses demi-jours !

    De longtemps l’hirondelle
    Ne viendra, de son aile
    Effleurant mes carreaux,
    Battre la capucine
    Dont la pourpre dessine
    Un cadre à mes barreaux.

    — Pour horizon, la rue
    Où la foule se rue
    Avec ses mille cris ;
    Pour soleil, des lanternes
    Qui de leurs reflets ternes
    Baignent les pavés gris ;

    Pour musique, la bise
    Qui se plaint et se brise
    Dans les arbres mouillés,
    Les rauques girouettes
    Qui font des pirouettes
    Sur leurs axes rouillés.

    Comment sortir ? les roues
    S’enfoncent dans les boues
    Presque jusqu’à l’essieu.
    Du brouillard, de la pluie !
    L’âme souffre et s’ennuie :
    Quoi donc faire, mon Dieu ?

    Nous aimer, ma charmante !
    Jette là cette mante
    Qui me cache ton cou,
    Ta belle épaule blanche,
    Ton corsage, ta hanche,
    Ton sein dont je suis fou.

    Sur mes genoux prends place,
    Livre tes mains de glace
    À mes baisers de feu,
    Et laisse voir ta jambe
    À la braise qui flambe,
    Qui flambe rouge et bleu.

    Vois donc le gaz qui danse
    Et s’agite en cadence,
    Aux fantasques chansons
    Que fredonne la sève
    Dans la bûche qui crève
    Et retombe en tisons.

    Mon bijou, mon idole,
    Comme le temps s’envole
    Lorsque l’on est ainsi !
    La voix haute et profonde
    Qu’au loin jette le monde
    Ne parvient pas ici.

    Nos deux âmes jumelles,
    Ensemble ouvrant les ailes,
    Planent dans l’infini,
    Comme deux alouettes
    Ou comme deux fauvettes
    Oublieuses du nid.

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