• Encore une fois sur le fleuve.........Jacques Prévert (1900 - 1977).

    Encore une fois sur le fleuve

    Encore une fois sur le fleuve..........

    Encore une fois sur le fleuve le remorqueur de l'aube a poussé son cri

    Et encore une fois

    le soleil se lève

    le soleil libre et vagabond

    qui aime à dormir au bord des rivières

    sur la pierre

    sous les ponts

    Et comme la nuit au doux visage de lune

    tente de s'esquiver

    furtivement

    le prodigieux clochard au réveil triomphant

    le grand soleil paillard bon enfant et souriant

    plonge sa grande main chaude dans le décolleté de la

    nuit et d'un coup lui arrache sa belle robe du soir
    Alors les réverbères



    les misérables astres des pauvres chiens errants

    s'éteignent brusquement

    Et c'est encore une fois le viol de la nuit

    les étoiles filantes tombant sur le trottoir

    s'éteignent à leur tour

    et dans les lambeaux du satin sanglant et noir

    surgit le petit jour

    le petit jour mort-né fébrile et blême

    et qui promène éperdument

    son petit corps de revenant

    empêtré dans son linceul gris

    dans le placenta de la nuit

    Alors arrive son grand'frère

    le
    Grand jour

    qui le balance à la
    Seine

    Quelle famille

    Et avec ça le père dénaturé

    le père soleil indifférent

    qui

    sans se soucier le moins du monde

    des avatars de ses enfants

    se mire complaisamment dans les glaces

    du métro aérien

    qui traverse le pont d'Austerlitz

    comme chaque matin

    emportant approximativement

    le même nombre de créatures humaines



    de la rive droite à la rive gauche

    et de la rive gauche à la rive droite

    de la
    Seine

    Il a tant de choses à faire le soleil

    et certaines de ces choses

    tout de même lui font beaucoup de peine

    par exemple

    réveiller la lionne du
    Jardin des
    Plantes

    quelle sale besogne

    et comme il est désespéré et beau

    et déchirant

    inoubliable

    le regard qu'elle a en découvrant

    comme chaque matin

    à son réveil

    les épouvantables barreaux de l'épouvantable bêtise humaine

    les barreaux de sa cage oubliés dans son sommeil

    Et le soleil traverse à nouveau la
    Seine

    sur un pont dont il ne sera pas question ici

    à cause d'une invraisemblable statue de sainte
    Geneviève

    veillant sur
    Paris

    Et le soleil se promène dans l'île
    Saint-Louis

    et il a beaucoup de belles et tendres choses

    à dire sur elle

    mais ce sont des choses secrètes entre l'ile et lui

    Et le voilà dans le
    Quatrième

    ça c'est un coin qu'il aime

    un quartier qu'il a à la bonne



    et comme il était triste le soleil

    quand l'étoile jaune de la cruelle connerie humaine

    jetait son ombre paraît-il inhumaine

    sur la plus belle rose de la rue des
    Rosiers

    Elle s'appelait
    Sarah

    ou
    Rachel

    et son père était casquettier

    ou fourreur

    et il aimait beaucoup les harengs salés

    Et tout ce qu'on sait d'elle

    c'est que le roi de
    Sicile l'aimait

    Quand il sifflait dans ses doigts

    la fenêtre s'ouvrait là où elle habitait

    mais jamais plus elle n'ouvrira la fenêtre

    la porte d'un wagon plombé

    une fois pour toutes s'est refermée sur elle

    Et le soleil vainement

    essaye d'oublier ces choses

    et il poursuit sa route

    à nouveau attiré par la
    Seine

    Mais il s'arrête un instant rue de
    Jouy

    pour briller un peu

    tout près de la rue
    François-Miron

    là où il y a une très sordide boutique

    de vêtements d'occasion

    et puis un coiffeur et un restaurant algérien

    et puis en face

    des ruines des plâtras des démolitions

    Et le coiffeur sur le pas de sa porte

    contemple avec stupeur



    ce paysage ébréché

    et il jette un coup d'ceil désespéré

    vers la rue
    Geoffroy-l'Asnier

    qui apparaît maintenant dans le soleil

    intacte et neuve

    avec ses maisons des siècles passés

    parce que le soleil

    il y a de cela des siècles

    était au mieux avec
    Geoffroy-l'Asnier

    Tu es un ami lui disait-il

    et jamais je ne te laisserai tomber

    Et c'est pourquoi

    l'ombre heureuse et ensoleillée

    l'ombre de
    Geoffroy-l'Asnier

    qui aimait le soleil et que le soleil aimait

    s'en va chaque jour

    que ce soit l'hiver ou l'été

    par la rue du
    Grenier-sur-1'Eau

    et par la rue des
    Barres

    jusqu'à la
    Seine

    et là les ombres de ses tendres animaux

    broutent les doux chardons de l'au-delà

    et boivent l'eau paisible

    du souvenir heureux

    Cependant qu'au-dessus d'eux

    accoudé au parapet du pont
    Louis-Philippe

    le loqueteux absurde et magnifique

    qu'on appelle

    le
    Roi des
    Ponts

    crache dans l'eau pour faire des ronds



    Fasciné par la monotone splendeur

    de l'eau courante

    de l'eau vivante

    sans se soucier du qu'en-dira-t-on

    il ne cesse de cracher

    et

    jusqu'à ce que la salive lui manque

    offrant ainsi en hommage

    à sa vieille amie la
    Seine

    quelque chose de sa vie

    quelque chose de lui-même

    et il dit

    La
    Seine est ma sœur

    et comme je suis sorti un jour

    des entrailles de ma mère

    elle elle jaillit chaque jour

    et sans arrêt

    des entrailles de la terre

    et la terre c'est la mère de ma mère

    et la mort c'est la mère de la terre

    Et il s'arrête de cracher un instant

    et il pense que la
    Seine va se jeter dans la mer

    et il trouve ça beau

    et il est content

    et son cœur bat comme autrefois

    et il se retrouve comme autrefois

    tout jeune avec une chemise propre

    qu'il enlevait pour faire l'amour

    et il regarde la
    Seine



    et il pense à elle à la vie et à la mort et à l'amour et il crie



    et il pense à elle à la vie et à la mort et à l'amour et il crie

    Oh!
    Seine

    ne m'en veux pas

    si je me jette dans ton lit

    c'est pas des choses à faire

    puisque je suis ton frère

    mais pas d'histoires

    je t'aime alors tu m'emmènes

    Mais attention

    quand nous arriverons là-bas

    tous les deux

    là-bas à l'instant même

    qu'on ne connaît pas

    là où l'eau déjà n'est plus douce

    mais pas encore salée

    n'oublie pas le
    Roi des
    Ponts

    n'oublie pas ton vieil ami noyé

    n'oublie pas le pauvre enfant de l'amour

    avili et abîmé

    et dans les clameurs neuves de la mer

    garde un instant ta tendre et douce voix

    pour me dire que tu penses à moi

    Et il se jette à la flotte et les pompiers s'amènent



    enfin voilà pour lui

    comme on dit ai simplement dans les
    Mille et
    Une
    Nuits

    Et la
    Seine continue son chemin

    et passe sous le pont
    Saint-Michel

    d'où l'on peut voir de loin

    l'archange et le démon et le bassin

    avec qui passent devant eux

    une vieille faiseuse d'anges un boy-scout malheureux

    et un triste et gros vieux monsieur qui a fait une misérable fortune dans les beurres et dans les œufs
    Et celui-là s'avance d'un pas lent vers la
    Seine en regardant les tours de
    Notre-Dame
    Et cependant

    ni l'église ni le fleuve ne l'intéressent mais seulement la vieille boîte d'un bouquiniste
    Et il s'arrête figé et fasciné devant l'image d'une petite fille couverte de papier glacé

    Elle est en tablier noir et son tablier est relevé une religieuse aux yeux cernés la fouette

    Et la cornette de la sœur est aussi blanche que les dessous de la fillette
    Mais comme le bouquiniste regarde le vieux monsieur congestionné celui-ci gêné détourne les yeux et laissant là le pauvre livre obscène



    jette un coup d'oeil innocent détaché

    vers l'autre rive de la
    Seine

    vers le quai des
    Orfèvres dorés

    là où la justice qui habite un
    Palais

    gardé par de terrifiants poulets gris

    juge et condamne la misère

    qui ose sortir de ses taudis

    Dérisoire et déplaisante parodie

    où le mensonge assermenté

    intime à la misère l'ordre de dire la vérité

    toute la vérité rien que la vérité

    Et avec ça dit la misère

    faut-il vous l'envelopper

    Et voilà qu'elle jette dans la balance truquée

    la vérité de la misère

    toute nue ensanglantée

    C'est ma fille dit la misère

    c'est ma petite dernière

    c'est mon enfant trouvée

    Elle est morte pendant les fêtes de
    Noël

    après avoir longtemps erré

    au pied des marronniers glacés

    sur le quai



    à deux pas de
    Chez
    Vous

    Messieurs de la magistrature assise

    levez-vous

    et vous

    Messieurs de la magistrature debout

    approchez-vous



    Voyez cette enfant de quinze ans

    Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins

    ces pauvres cheveux roux

    ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains

    Voyez comme la douleur a ravagé ce visage enfantin

    Et vous
    Messieurs de la magistrature couchée et bien

    bordée réveillez-vous

    D ne s'agit pas d'une berceuse d'une romance

    Ne comptez pas sur moi pour chanter dans votre

    Cour
    D ne s'agit pas d'un feuilleton d'un mélodrame

    rien de sentimental aucune histoire d'amour
    D s'agit simplement de la terreur et de la stupeur qui se peint sur le visage de l'enfant et qui serre atrocement le cœur de l'enfant à l'instant où l'enfant comprend qu'elle va avoir un petit enfant et qu'elle ne peut le dire à personne pas même à sa mère qui ne l'aime plus depuis longtemps et surtout pas à son père puisque malencontreusement c'est le père qui très précisément est le père de cet enfant d'enfant

    Sur un matelas elle rêvait

    et autour d'elle ses frères et sœurs

    remuaient en dormant

    et la mère contre le mur



    ronflait désespérément
    Enfin toute la lyre comme on dit en poésie

    Le père qui travaille aux
    Halles et qui s'en retourne

    chez lui après avoir poussé son diable dans tous les courants

    d'air de la nuit et qui s'arrête un instant en poussant un soupir

    navré devant la porte d'un bordel fermé pour cause de
    Haute
    Moralité
    Et qui s'éloigne

    avec dans ses yeux bleus et délavés la titubante petite lueur de l'Appellation
    Contrôlée
    Et le voilà soudain ancien colonial si ça vous intéresse et réformé pour débilité mentale le voilà plongé d'un seul coup

    dans la bienfaisante chaleur animale et tropicale de la misérable promiscuité familiale
    Et le lampion rouge de l'inceste en un instant prend feu dans la tête du géniteur il s'avance à tâtons vers sa fille et sa fille prend peur...
    Vous imaginez hommes honnêtes ce qu'on appelle le
    Reste et pourquoi un soir deux amoureux enlacés sur un banc



    dans les jardins du
    Vert-Galant ont entendu un cri d'enfant si déchirant



    J'étais là quand la chose s'est passée

    à côté du
    Pont-Neuf

    non loin du monument qu'on appelle

    la
    Monnaie

    J'étais là quand elle s'est penchée

    et c'est moi qui l'ai poussée

    Il n'y avait rien d'autre à faire

    Je suis la
    Misère

    j'ai fait mon métier

    et la
    Seine a fait de même

    quand elle a refermé sur elle

    son bras fraternel

    Fraternel parfaitement

    Fraternité Égalité
    Liberté c'est parfait

    Oh bienveillante
    Misère

    si tu n'existais pas il faudrait t'inventer

    Et le
    Ministère public qui vient de se lever

    la main sur le cœur l'autre bras aux cieux le cornet

    acoustique à l'oreille et toutes les larmes de son corps aux yeux réclame avec une émotion non dissimulée l'Élargissement de la
    Misère

    c'est-à-dire en langage clair et vu le cas d'urgente

    urgence et de nécessaire nécessité sa mise en liberté provisoire pour une durée illimitée





    Et ainsi messieurs
    Justioe sera
    Fête attendu que...

    A ces mots l'enthousiasme est unanime

    et la tenue de soirée est de rigueur

    et le grand édifice judiciaire s'embrase d'un magnanime feu d'artifice

    et il y a beaucoup de monde aux drapeaux

    et les balcons volent dans le vent

    et le grand orchestre f rancophilharmonique des gardiens de la paix

    rivalise d'ardeur et de virtuosité avec le gros bourdon de
    Notre-Dame des
    Lavabos de la
    Buvette du
    Palais

    Et la
    Misère ahurie affamée abrutie résignée

    entourée de tous ses avocats d'office

    et de tous ses indicateurs de police

    est acquittée à l'unanimité plus une voix

    celle de la conscience tranquille et de l'opinion publique réunies

    Et solennellement triomphalement reconnue d'Utilité publique

    elle est immédiatement

    libéralement légalement et fraternellement

    rejetée sur le pavé

    avec de grands coups de pied dans le ventre

    et de bons coups de poing sur le nez

    Alors elle se relève péniblement

    excitant la douce hilarité de la foule



    qui la prend pour une vieille femme saoule

    et se dirige en titubant aveuglément

    vers le calme

    vers la paix

    vers le lieu d'asile

    vers la
    Seine

    vers les quais

    Tiens te voilà qu'es belle et qui m' plais

    Et la
    Misère tressaille dans sa vieille robe

    couverte d'ordures ménagères

    en entendant cette voix de porcelaine brisée

    et elle reconnaît
    Chariot le
    Téméraire

    dit la
    Fuite dit
    Perd son
    Temps

    un de ses plus vieux amis un de ses plus fidèles

    amants et elle se laisse tomber sur la pierre près de lui en sanglotant
    Si tu savais dit-elle
    Je sais

    dit le raccommodeur de faïences
    Je sais

    dit le laveur de chiens
    Et ce que je ne sais pas je le devine et ce que je ne

    devine pas je l'invente

    Et ce que j'invente je l'oublie
    Alors fais comme moi ma jolie regarde couler la
    Seine et raconte pas ta vie



    Ou bien alors

    parle seulement des choses heureuses

    des choses merveilleuses rêvées et arrivées

    Enfin je veux dire des choses qui valent la peine

    mais pour la peine pas la peine d'en parler

    Tout en parlant il trempe dans la rivière

    un vieux mouchoir aux carreaux déchirés

    et il efface sur le visage de la
    Misère

    les pauvres traces de sang coagulé

    et elle oublie un instant sa détresse

    en écoutant sa voix éraillée et usée

    qui tendrement lui parle de sa jeunesse

    et de sa beauté

    Rappelle-toi je t'appelais
    Miraculeuse

    parce que tu habitais au sixième

    sur la
    Cour des
    Miracles

    près du
    Ut il y avait des jacinthes bleues

    et jamais je n'ai oublié

    une seule boucle de tes cheveux

    Rappelle-toi je t'appelais
    Frileuse

    quand tu avais froid

    et je t'appelais
    Fragile

    en me couchant sur toi

    Rappelle-toi la première nuit

    la première fois

    les nuages noirs de
    Billancourt

    rodaient au-dessus des usines

    et derrière eux



    les derniers feux du
    Point-du-jour

    jetaient sur le fleuve

    de pauvres lueurs tremblantes et rouges

    C'était l'hiver

    et tu tremblais comme ces pauvres lueurs

    mais dans le velours vert de tes yeux

    flambaient les dix-sept printemps de l'amour

    Et je n'osais pas encore te toucher

    simplement je regardais

    le souffle de ton joli corps

    qui dansait devant ta bouche

    Rappelle-toi

    comme nous avons marché doucement

    sur le pont de
    Grenelle

    sans rien dire

    Et n'oublie pas non plus l'île des
    Cygnes

    ma belle

    avec ses inquiétants clapotis

    ni la statue de la
    Liberté

    surgissant des brouillards du fleuve

    qui drapaient autour d'elle

    un triste voile de veuve

    Rappelle-toi les clameurs du
    Vel'dTDv*

    n'oublie pas la grande voix de la foule dispersée par

    le vent et le pont
    Alexandre avec ses femmes nues et leurs grands chevaux d'or immobiles cabrés et aveuglés par les phares du
    Salon de l'Automobile



    les feux tournants du
    Grand
    Palais

    Et de l'autre côté

    les
    Invalides gelés

    braquant leurs canons morts

    sur l'esplanade déserte

    Et comme nous sommes restés longtemps

    serrés l'un contre l'autre

    tout près du
    Pont de la
    Concorde

    Rappelle-toi

    nous écoutions ensemble

    résonner dans la nuit

    le doux souvenir des marteaux de l'été

    quand l'été matinal

    se hâte d'assembler les charpentes flottantes

    du décor oriental des
    Grands
    Bains
    Deligny

    Rappelle-toi

    nous évoquions ensemble

    le fou rire des filles

    franchissant la passerelle leur maillot à la main

    et les ogres obèses sortant des ministères

    à midi

    et qui tentent désespérément d'apercevoir

    entre les toiles flottantes verticalement tendues

    un peu de chair fraîche

    et nue

    Nue



    Et ma main a serré davantage ton bras

    Rappelle-toi

    Je me rappelle

    dit la
    Misère

    Deux heures sonnaient

    à la grande horloge de la gare d'Orsay

    et quand tu m'as entraînée vers la berge

    il n'y avait pas d'autre lumière

    que celle d'un bec de gaz abandonné

    devant le
    Palais de la
    Légion d'Honneur

    Mais le sang pâle et ruisselant

    du dernier quartier de la lune

    blessée par un trop rude hiver

    éclaboussait le paysage désert

    où se dressaient

    ensoleillées dans la clarté lunaire

    d'immenses pyramides de sable

    et de pierres

    Tu te rappelles

    Comme si c'était hier

    dit le vieux réfractaire

    et même que tu as dit en souriant

    Comme c'est beau

    on se croirait en
    Egypte maintenant

    Et c'est vrai

    que c'était beau ma belle

    beaucoup trop beau pour ne pas être vrai

    Et c'était vraiment l'Egypte



    et c'était aussi vraiment les eaux chaudes et calmes du
    Nil qui roulaient silencieusement entre les rives de la
    Seine

    Et le sang ardent de l'amour coulait dans nos veines

    Rappelle-toi

    Tu étais couchée sur un sac de ciment

    dans un coin à l'abri du vent

    et quand j'ai posé ma main glacée

    sur la douce chaleur de ton cœur

    ton jeune sein soudain s'est dressé

    comme une éclatante fleur

    au milieu des jardins secrets

    de ton jeune corps couché

    caché

    Et n'oublie pas la belle étoile ma belle

    celle que tu sais

    N'oublie pas l'astre de ceux qui s'aiment

    l'astre de l'instant même de l'éternité

    l'étourdissante étoile du plaisir partagé

    Qui pourrait jamais l'oublier

    Et la
    Misère

    souriante et presque consolée



    regarde la lumière qui baigne la
    Cité

    Près d'elle

    un vieux chien mouillé tressaille

    en entendant le cri d'un remorqueur

    saluant encore une fois

    la fin d'un nouveau jour

    Et là-haut

    dans le doux fracas de la vie coutumière

    la
    Samar et la
    Belle
    Jardinière

    descendent en grinçant des dents

    leurs lourds rideaux de fer

    Sur le quai de la
    Mégisserie

    les petits patrons des oiselleries

    parquent déjà dans leur arrière-boutique

    les perruches les rats blancs les poissons exotique

    mais avant de rentrer dans l'ombre horrible

    un pauvre singe bleu

    jette un dernier et douloureux regard

    sur le
    Pont des
    Arts

    où se promène

    un grand lion rouge furieux

    Ce grand lion rouge

    c'est le
    Soleil

    qui traîne encore un peu avant de s'en aller

    Tout à l'heure

    les flics de la
    Nuit

    à grands coups de pèlerine

    vont venir le chasser

    Et c'est pour cela qu'il fait la gueule

    et qu'il n'est pas content



    et qu'il secoue en rugissant

    sa grande crinière crépusculaire

    sur les passants

    Et les passants se fâchent tout rouge

    et clignent des yeux

    Alors le grand lion rouge se marre

    et il se fout d'eux

    et il caresse en s'en allant

    de sa grande patte rousse

    nonchalamment

    les reins et les fesses d'une femme

    qui s'arrête brusquement

    songeant à son amant

    et regarde la
    Seine en frissonnant.

    Encore une fois sur le fleuve.........Jacques Prévert (1900 - 1977).

    Biographie / chronologie

    Jacques ne veut rien savoir de tout ce qui s’appelle PRISON, il n’aime guère les prêtres et serviteurs d’ Église, car cela représente, à ses yeux, le pouvoir autoritaire, la passéisme le plus absolu et le conformisme le plus borné. La violence de l’anticléricalisme prévertien sera souvent rejetée avec dégoût et escamotée au profit de son intérêt pour les enfants, les fleurs ou les petits oiseaux.

     

     

    « L'impossible - .........Jules Laforgue (1860 - 1887).Les clefs de la ville ...........Jacques Prévert (1900 - 1977) »
    Google Bookmarks

  • Commentaires

    2
    Samedi 23 Mai à 13:33

    Merci Cochonfucius pour ces deux belles poèsie

    Bon week-end

    Ld

    1
    Samedi 23 Mai à 12:42

    Saint Hydronyme
    -----------------

    Le nom de Saint Laurent devint le nom d’un fleuve
    Sur lequel nous voyons des bateliers ramer :
    La baleine en soufflant peut le faire écumer,
    Mais les braves marins jamais ne s’en émeuvent.

    Un sonnet sur ce thème, écrit par Sainte-Beuve,
    Dit qu’il aime ce fleuve et que l’on doit l’aimer ;
    Et je vois en effet des regards s’allumer
    Auprès de ce cours d’eau, ça m’en donne une preuve.

    C’est la grâce de Dieu qui fait danser les flots,
    Dont seront enivrés les braves matelots ;
    Par autant de douceur est leur soif assouvie.

    Le grand fleuve comprend la vie et le trépas,
    Même s’il ne vit pas, même s’il ne meurt pas,
    Mais il peut tout connaître au gré de ses envies.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :