• Éliduc ......................... Marie de France 1160-1210

    Éliduc

     Éliduc ......................... Marie de France  1160-1210

    D'un très ancien lai breton, je vais vous dire l'histoire, en vous l'expliquant, comme je pense en savoir la vérité, selon mon avis.

    En
    Bretagne, il y avait un chevalier, preux et courtois, hardi et redoutable.
    Il s'appelait Éliduc, ce me semble.
    Il n'y avait pas d'homme aussi vaillant dans le

    pays.
    Il avait épousé une femme noble et intelligente, de haute naissance et de grande famille.
    Ils vécurent ensemble longtemps et s'aimèrent très loyalement.
    Mais il advint alors qu'à cause d'une guerre Éliduc alla louer ses services.
    Là, il aima une jeune fille, la fille d'un roi et d'une reine.
    La jeune fille s'appelait
    Guilladon, dans le royaume il n'y en avait pas de plus belle.
    Sa femme était appelée
    Guildelûec dans son pays. À cause de ces deux femmes, le lai s'intitule

    Guildeluec et
    Guilladon'.

    On l'avait d'abord intitulé Éliduc

    mais maintenant son titre a changé

    car c'est à cause des dames qu'est arrivée

    l'aventure d'où fut tiré le lai.

    Je vous raconterai ce qui advint ;

    je vous en dirai la vérité.

    Éliduc avait un seigneur, roi de
    Petite
    Bretagne, qui l'aimait et le chérissait beaucoup.
    Eliduc le servait loyalement.
    Quel que soit le pays où le roi voyageait, Éliduc devait garder la terre royale.
    Le roi le retenait à cause de sa vaillance et cela lui valait bien des avantages.
    Il pouvait chasser dans la forêt ; il n'y eut pas un forestier qui aurait osé l'en empêcher ou une seule fois en murmurer.
    A cause de l'envie qu'on lui portait,

    ainsi qu'il arrive souvent de la part d'autrui,

    il fut calomnié auprès de son seigneur ;

    il fut dénigré et diffamé

    au point que son seigneur le congédia de la cour

    sans jamais l'entendre.

    Éliduc n'en savait pas la raison.

    Bien souvent, il pria le roi

    d'accepter qu'il se justifiât

    et de ne pas croire les médisances ;

    il l'avait servi de tout son cœur.

    Le roi ne lui répondit pas.

    Puisqu'il ne voulait rien entendre,

    Éliduc se décida alors à partir.

    Dans sa maison, il s'en alla

    et fit venir tous ses amis.

    Il leur parla de la conduite du roi son seigneur

    et de la colère qu'il avait envers lui.

    Il l'avait servi du mieux possible ;

    il n'aurait jamais dû en subir d'ingratitude.

    Le paysan dit, par manière de proverbe '

    quand il gronde son valet,

    qu'un amour de seigneur n'est pas un fief.

    Il est sage et avisé

    celui qui reste loyal envers son seigneur

    et fidèle à son amitié envers ses bons voisins.

    Il ne voulait pas rester dans son pays

    mais il traversera, à ce qu'il dit, la mer.

    Au royaume de
    Logres, il s'en ira

    et s'y distraira un moment.

    Il laissera sa femme sur ses terres.

    Il recommandera à ses hommes

    ainsi qu'à tous ses amis

    de la garder loyalement.

    Il s'arrête à cette décision

    et s'équipe richement

    Ses amis étaient désolés

    de ce qu'il les quittait.

    Il emmena avec lui dix chevaliers

    et sa femme l'accompagna sur le départ.

    Elle montre une grande douleur

    en voyant partir son seigneur.

    Mais il lui donna l'assurance

    qu'il lui resterait toujours fidèle.

    Puis il la quitta.

    Il poursuivit sa route,

    droit devant lui.

    Il arriva au bord de la mer, il la traversa

    et accosta à
    Totness.

    Il y avait plusieurs rois dans cette région

    et entre eux régnaient la discorde et la guerre.

    Près d'Exeter ' dans ce pays

    habitait un homme très puissant.

    Il était très vieux

    et n'avait pas d'héritier mâle.

    Il avait une fille à marier.

    Comme il ne voulait pas la donner

    à l'un de ses pairs, ce dernier lui faisait la guerre

    et lui ravageait toute sa terre.

    Il avait assiégé le roi dans sa ville fortifiée

    et il n'y avait dans la ville d'homme assez hardi

    qui aurait osé tenter une sortie

    afin de lui livrer bataille ou de l'affronter en combat singulier.

    Éliduc en entendit parler.

    Il ne voulait pas aller plus avant.

    Du moment qu'il avait trouvé la guerre,

    il voulait rester dans cette contrée.

    Il aidera autant qu'il le pourra

    le roi qui était le plus épuisé,

    le plus en peine et le plus en difficulté

    et il restera à son service.

    Il lui envoya ses messagers

    et lui fit savoir dans sa lettre

    qu'il avait quitté son pays

    et était venu à son aide.

    Qu'en retour, il lui fasse connaître sa volonté

    et s'il ne veut le retenir

    qu'il lui donne une escorte pour traverser sa terre ;

    il chercherait du service plus loin.

    Quand le roi vit les messagers,

    il les apprécia fort.

    Il appela son grand écuyer

    et lui commanda promptement

    d'équiper une escorte

    et d'aller chercher le chevalier,

    de faire préparer son logis

    pour qu'Éiiduc et sa suite puissent y résider

    qu'il leur fasse livrer et remettre

    tout ce dont ils auront besoin pour un mois.

    On prépara l'escorte

    et on l'envoya à
    Eliduc

    qui fut reçu avec tous les honneurs

    et extrêmement bien accueilli par le roi.

    Il fut logé chez un bourgeois

    qui était très avisé et très courtois.

    Son hôte lui donna

    sa belle chambre ornée de tentures.

    Eliduc se fit bien servir.

    À ses repas, il faisait venir

    les chevaliers démunis

    qui étaient hébergés dans le bourg.

    Il défendit à tous ses hommes

    d'avoir la hardiesse

    de prendre marchandises ou deniers

    durant les quarante premiers jours.

    Trois jours plus tard, le bruit courut dans la cité que leurs ennemis étaient arrivés et s'étaient répandus dans toute la contrée.
    Ils vont bientôt assaillir la ville et arriver jusqu'aux portes.
    Eliduc a entendu les cris du peuple qui est tout épouvanté.
    Il s'est armé sans plus attendre et ses compagnons de même.

    Il y avait séjournant dans la ville quatorze chevaliers valides possédant une

    ture.
    Plusieurs étaient blessés et beaucoup étaient prisonniers.
    Ils virent
    Eliduc monter à cheval.
    Ils se rendirent chez eux pour s'équiper puis franchirent avec lui la porte sans attendre qu'on les exhorte. «
    Seigneur, disent-ils, nous vous suivrons et tout ce que vous ferez, nous le ferons ! »
    Il leur répondit : «
    Merci à vous !
    Y aurait-il parmi vous quelqu'un qui connaîtrait un passage ou un défilé où nous pourrions acculer nos ennemis ?
    Si nous les attendons ici, peut-être que nous les combattrons mais nous n'en retirerons aucun avantage,
    Quelqu'un aurait-il une autre idée ? »
    Ils lui disent : «
    Seigneur, par ma foi, près de ce bois dans ce champ de lin se trouve un étroit chemin qu'il leur faudra prendre pour s'en aller.
    Quand ils auront pris leur butin, ils repartiront par là.
    Très souvent, ils s'en retournent désarmés sur leurs palefrois ; celui qui n'aurait pas peur d'exposer sa vie dans cette aventure pourrait rapidement leur causer tort et dommage.
    »
    Eliduc leur dit : «
    Amis, je vous en garantis ma foi : celui qui ne va pas souvent

    en un lieu où il risque de perdre,

    ne gagnera jamais de guerre

    et n'aura jamais bonne réputation.

    Vous êtes tous des hommes du roi,

    vous lui devez fidélité.

    Venez avec moi partout où j'irai

    et faites tout ce que je ferai !

    Je vous promets loyalement

    que vous n'encourrez aucun risque

    pour autant que je puisse vous aider.

    Si nous pouvons retirer quelque profit,

    cela nous sera compté comme un grand mérite

    d'avoir causé du tort à nos ennemis. »

    Ils ont pris l'engagement de le suivre

    et l'ont amené jusqu'au bois.

    Ils se sont embusqués près du chemin

    jusqu'à ce que les autres soient revenus.

    Éliduc leur avait bien indiqué,

    montré et expliqué

    comment ils les chargeraient en les défiant.

    Quand leurs adversaires eurent pénétré dans le défilé,

    Éliduc les défia.

    Il, appela tous ses compagnons

    et les exhorta à combattre.

    Ils frappèrent avec force

    et ne les épargnèrent en rien.

    Les autres en étaient tout stupéfaits ;

    ils furent bientôt décimés et dispersés ;

    en peu de temps ils furent vaincus.

    Les hommes d'Éliduc firent prisonniers leur connétable

    et bien d'autres chevaliers

    qu'ils confièrent à leurs écuyers.

    Les hommes d'Éliduc étaient vingt-cinq

    et ils capturèrent trente prisonniers.

    Ils s'emparèrent prestement d'une partie de leurs

    bagages.
    Ils firent un prodigieux butin.
    Ils en revinrent tout heureux ; ils avaient fort bien réussi leur coup.
    Le roi se trouvait sur une tour ; il avait grand-peur pour ses hommes.
    Il se plaignait beaucoup d'Éliduc car dans son imagination il craignait que celui-ci n'eût abandonné ses chevaliers par trahison.
    Mais ils revinrent en rangs serrés, tout chargés et encombrés de leur butin.
    Ils étaient bien plus nombreux au retour qu'à l'aller.
    C'est pourquoi le roi ne les reconnut pas.
    Il fut en proie au doute et à la défiance.
    Il commanda que l'on ferme les portes et que les gens montent aux remparts pour leur lancer des flèches et des javelots.
    Mais ils n'en auront aucun besoin.
    Les autres avaient envoyé en avant un écuyer piquant des deux qui leur expliqua ce qui était arrivé et leur parla de la nouvelle recrue, comment il avait vaincu leurs
    ennemis et comment il s'était comporté.
    Jamais il n'a existé un tel chevalier!
    Il a capturé le connétable ainsi que vingt-neuf de ses hommes ; il en a blessé et tué beaucoup d'autres.
    Quand il entendit la nouvelle,

    le roi s'en réjouit fort.

    Il descendit de la tour

    et vint à la rencontre d'Éliduc.

    Il le remercia de son exploit ;

    Eliduc lui livra les prisonniers.

    Il partagea le butin entre ses compagnons ;

    pour son propre usage, il ne garda

    que trois chevaux qui lui furent attribués ;

    il avait distribué et partagé

    sa propre part

    aux prisonniers et aux autres combattants.

    Après ce fait que je vous ai raconté, le roi lui prodigua son amitié.
    Il le retint un mois à ses côtés ainsi que ceux qui l'avaient accompagné.
    Il reçut son serment et fit de lui le gardien de sa terre.

    Eliduc était courtois et avisé ; c'était un beau chevalier, preux et généreux.
    La fille du roi entendit prononcer son nom et raconter ses mérites.
    Elle envoie un de ses chambellans le chercher et prie
    Eliduc de venir chez elle pour se distraire, pour bavarder et se lier d'amitié.
    Elle s'étonnait beaucoup de ce qu'il ne venait pas à elle.
    Eliduc répondit qu'il irait et qu'il ferait volontiers sa connaissance.
    Il monta sur son destrier et emmena avec lui un chevalier.
    Il alla parler à la jeune fille.
    Au moment d'entrer dans la chambre, il envoya devant lui le chambellan

    et lui resta quelque peu en arrière, jusqu'à ce que celui-ci revînt.
    Avec des manières douces, un air simple, un très noble maintien, il parla en montrant beaucoup de grâce et remercia la demoiselle
    Guilladon qui était si belle d'avoir bien voulu le prier de venir lui parler.
    Elle le prit par la main, ils s'assirent sur un lit.
    Ils parlèrent de choses et d'autres.
    Elle a bien regardé son visage, son corps et sa mine et elle se dit qu'en lui rien n'est déplaisant.
    En son for intérieur, elle se met à l'estimer beaucoup.
    Amour lui envoie son messager qui la somme d'aimer Éliduc.
    Il la fait pâlir et soupirer mais elle ne veut pas lui en parler de peur qu'il ne la méprise.
    Il resta là un bon moment puis demanda son congé et s'en alla.
    Elle lui donna congé bien à contrecœur mais pourtant il la quitta et retourna chez lui.
    Il est tout morne et abattu ; il est troublé à cause de la belle, la fille de son seigneur le roi ; elle lui a parlé si doucement et il a entendu ses soupirs !
    Il se trouve bien malheureux d'avoir tant séjourné dans le pays

    sans l'avoir vue plus souvent.

    A peine se dit-il cela qu'il se repent.

    Il se souvient de sa femme

    et de lui avoir promis

    de lui garder toujours sa fidélité

    ainsi que sa loyauté.

    La jeune fille qui l'avait vu décide de faire de lui son ami ; jamais elle n'a autant estimé quelqu'un.
    Si elle le peut, elle se l'attachera.
    Toute la nuit, elle veilla ainsi ; elle ne se reposa ni ne dormit.
    Le lendemain matin, elle se leva et alla près d'une fenêtre.
    Elle appela son chambellan et lui découvrit ses sentiments : «
    Ma foi, dit-elle, tout va mal pour moi !
    Je suis tombée en fâcheuse posture.
    J'aime le nouveau recruté, le bon chevalier
    Eliduc.
    Jamais cette nuit je n'ai eu de repos ni n'ai fermé les yeux pour dormir.
    S'il veut m'aimer d'amour et se promettre à moi, j'agirai selon son bon plaisir.
    Il peut lui en advenir grand bien : il sera roi de cette terre.
    Il est si avisé et si courtois que s'il ne m'aime pas d'amour, il ne me reste plus qu'à mourir de douleur. »
    Quand elle eut dit ce qu'elle avait sur le cœur, le chambellan qu'elle avait fait venir lui donna un conseil sincère ; on ne doit pas le lui reprocher:

    «Dame, dit-il, puisque vous l'aimez, envoyez-lui quelqu'un et faites-lui porter votre

    message.
    Envoyez-lui une ceinture, un ruban ou un anneau, oui, envoyez-lui cela, il en sera heureux.
    S'il le reçoit de bonne grâce et se réjouit du message, vous pouvez être sûre qu'il vous aime !
    Il n'est sur cette terre d'empereur qui, si vous voulez l'aimer, n'en doive être très heureux. »
    Après avoir écouté son conseil, la jeune dame répondit: «
    Comment saurai-je par mon présent s'il est enclin à m'aimer?
    Je n'ai jamais vu de chevalier se faire prier, pour retenir volontiers le présent qu'on lui envoie, qu'il soit amoureux ou non.
    Je détesterais qu'il se moque de moi.
    Mais il est vrai qu'au seul visage, on peut connaître les sentiments de quelqu'un.
    Préparez-vous et allez-y !


    Je suis tout prêt.


    Vous lui apporterez un anneau d'or, vous lui donnerez ma ceinture

    et vous le saluerez mille fois de ma part. »

    Le chambellan partit.

    Elle reste dans un tel état

    que, pour un peu, elle le rappellerait,

    et pourtant elle le laisse aller.

    Elle commence à se lamenter :

    «Comme je suis malheureuse !
    Voici mon cœur

    troublé par un étranger !

    Je ne sais s'il est de haute naissance, il s'en ira bientôt et moi je resterai à me désoler.
    C'est une folie d'avoir dirigé mes pensées vers

    lui.
    Jamais jusque-là je ne lui ai parlé, sauf hier, et maintenant je le prie de m'aimer.
    Je crois qu'il va me blâmer.
    S'il est courtois, il m'en saura gré.
    Maintenant, le sort en est jeté.
    S'il n'a cure de mon amour, je serai la plus malheureuse des femmes.
    Je ne serai plus jamais heureuse de ma vie ! »

    Pendant qu'elle se lamentait, le chambellan se dépêcha.
    Il arriva chez
    Eliduc.
    En secret, il le salua de la part de la jeune fille, et lui offrit l'anneau ainsi que la ceinture.
    Le chevalier le remercia.
    Il mit l'anneau d'or à son doigt et la ceinture autour de sa taille.
    Le jeune messager ne lui en dit pas plus et
    Eliduc ne lui posa pas de questions ; il lui offrit toutefois une récompense.
    L'autre la refusa et partit.
    Il s'en retourna chez sa maîtresse et la trouva dans sa chambre.
    De la part d'Éliduc, il la salua et la remercia du présent.

    «
    Vite, dit-elle, ne me cache rien !

    Veut-il bien m'aimer d'amour?»

    Il lui répondit : « À mon avis,

    le chevalier n'est pas un joli cœur;

    je le tiens pour courtois et avisé

    car il sait bien cacher ses sentiments.

    Je l'ai salué de votre part

    et je lui ai offert vos présents.

    Il a mis votre ceinture

    et l'a bien serrée autour de sa taille,

    il a mis l'anneau à son doigt.

    Je n'ai rien dit de plus

    et lui non plus.


    Ne l'a-t-il pas reçu comme un gage d'amour?
    Sinon, mon espérance est trahie ! »

    L'autre lui répondit : «
    Par ma foi, je ne sais pas ! Écoutez pourtant ce que je vais vous dire.
    S'il ne vous voulait pas beaucoup de bien, il n'aurait rien accepté de vos présents.


    Tu veux plaisanter, dit-elle.
    Je sais bien qu'il ne me hait pas.
    Jamais je ne lui ai nui en quoi que ce soit, sauf que j'aime passionnément.

    Et si, néanmoins, il veut me haïr,

    c'est qu'il mérite la mort.

    Jamais ni par toi ni par quiconque

    je ne lui demanderai quoi que ce soit

    tant que je ne lui aurai pas parlé.

    Je veux moi-même lui montrer

    comment l'amour que j'ai pour lui me tourmente.

    Mais je ne sais pas s'il restera ici. »

    Le chambellan lui répondit :

    «Madame, le roi l'a pris à son service

    pour un an en lui faisant promettre par serment

    qu'il le servira loyalement.

    Vous aurez donc tout loisir

    de lui révéler vos sentiments. »

    Quand elle entendit qu'il restait,

    elle s'en réjouit fort.

    Elle était très contente du délai ;

    Elle ne savait rien de la douleur où il était

    depuis qu'il l'avait vue.

    Il n'avait plus ni joie ni plaisir

    sinon quand il pensait à elle.

    Il était bien malheureux

    car, avant de quitter le pays,

    il avait promis à sa femme

    qu'il n'aimerait qu'elle.

    À présent, son cœur est totalement captif.

    Il voulait rester loyal

    mais il ne pouvait s'empêcher

    d'aimer la demoiselle
    Guilladon,

    qui était si belle,

    de désirer la voir et lui parler,

    lui donner des baisers et de l'étreindre.

    Jamais il ne lui demandera un amour

    qui lui fera encourir le déshonneur,

    tant pour la fidélité qu'il doit à sa dame

    que parce qu'il est au service du roi.

    Eliduc était en grande détresse.

    Il monta à cheval sans tarder ;

    il appelle à lui ses compagnons

    et leur dit qu'il va au château pour parler au roi.

    S'il le peut, il verra la jeune fille;

    en fait, c'est la raison pour laquelle il se met en

    route.
    Le roi se leva de table et entra dans les appartements de sa fille.

    Il se mit à jouer aux échecs '

    contre un chevalier d'outre-mer,

    qui, de l'autre côté de l'échiquier,

    devait enseigner le jeu à sa fille.

    Éliduc s'avança ;

    le roi lui fit très bon accueil

    et le fit asseoir à côté de lui.

    Puis il s'adresse à sa fille :

    «
    Damoiselle, vous devriez

    lier connaissance avec ce chevalier

    et le traiter avec honneur.

    Sur cinq cents, il n'y en a pas de meilleur. »

    Quand la jeune fille eut entendu

    ce que son père lui avait commandé,

    elle en fut fort heureuse.

    Elle se leva, appela Éliduc

    et ils s'assirent à l'écart de tout le monde.

    Tous deux étaient tombés amoureux.

    Elle n'osait pas lui adresser la parole

    et il craignait lui aussi de lui parler,

    excepté pour la remercier

    du cadeau qu'elle lui avait envoyé.

    Jamais il n'y eut de don qui lui fût si précieux.

    Elle répondit au chevalier

    qu'elle en était heureuse.

    Elle lui avait envoyé l'anneau

    et la ceinture

    parce qu'elle lui faisait don de sa personne.

    Elle l'aimait d'un tel amour

    qu'elle voulait faire de lui son époux

    et si elle ne peut l'avoir pour elle

    alors qu'il soit certain d'une chose :

    il n'y aura pas d'autre homme dans sa vie.

    Qu'il lui dise à son tour ses pensées !

    «
    Dame, dit-il, je vous sais gré au plus haut point

    de votre amour; j'en ai une grande joie.

    Puisque vous m'avez en telle estime,

    je dois en être très heureux.

    Quant à moi, je vais faire tout ce que je peux.

    Je reste un an avec le roi,

    je lui en ai fait la promesse ;

    je ne le quitterai en aucune manière

    tant qu'il n'aura pas terminé sa guerre

    puis je retournerai dans mon pays.

    Car je ne veux pas rester,

    si je peux obtenir mon congé de vous. »

    La jeune fille lui répondit :

    «Ami, grand merci à vous!

    Vous êtes si avisé et si courtois

    que vous aurez bien décidé auparavant

    ce que vous voudrez faire de moi.

    Je vous aime plus que tout et me fie en vous. »

    Ils s'étaient engagés l'un vers l'autre.

    Pour cette fois, ils ne se disent plus rien.

    Éliduc retourna chez lui.

    Il était heureux et avait très bien fait.

    Il pouvait parler souvent à son amie.

    L'amour est grand entre eux.

    Éliduc avait si bien mené la guerre

    qu'il finit par capturer

    celui qui combattait le roi

    et par libérer toute sa terre.

    On l'estima beaucoup pour son courage,

    pour son intelligence et sa générosité.

    Tout lui avait bien réussi.

    Durant son année de service, son premier seigneur avait envoyé hors du pays trois messagers pour aller le chercher :

    il avait subi de grands torts et dommages ;

    il était aux prises avec de grandes difficultés et

    dans une situation critique ; il était en train de perdre toutes ses places fortes et voyait ruiner toute sa terre.
    Il s'était bien souvent repenti de s'être séparé d'Éliduc.
    Il avait reçu de mauvais conseils à ce propos et c'est pour son malheur qu'il les avait suivis.
    Les traîtres qui avaient accusé
    Eliduc, qui lui avaient causé du tort et qui l'avaient

    calomnié, il les avait bannis du pays et envoyés en exil pour toujours.
    Dans sa grande détresse, il faisait donc appel à

    Eliduc, il l'exhortait et le conjurait^ au nom de la promesse qu'Éliduc lui fit le jour de son hommage, de venir à son aide car il en avait grand besoin.

    Eliduc écouta la nouvelle et se désola fort à cause de la jeune fille car il l'aimait passionnément et elle l'aimait le plus qu'il était possible.
    Mais il n'y avait entre eux ni folie, ni dévergondage, ni vilenie.
    Se courtiser, se parler, échanger de beaux présents, tels étaient tous les gages de l'amour mutuel qu'ils se vouaient.
    Elle n'avait qu'une seule attente et qu'un seul

    espoir : elle pensait l'avoir tout à elle

    et le retenir, si elle le pouvait.

    Elle ne savait pas qu'il était marié.

    «
    Hélas, se dit-il, j'ai mal agi !

    Je suis trop resté dans ce pays !

    C'est pour mon malheur que je suis venu ici !

    J'y ai aimé une jeune fille,

    Guilladon, la fille du roi,

    passionnément, et elle m'a aimé.

    Quand il me faudra partir,

    l'un de nous deux en mourra

    ou tous les deux peut-être ' !

    Pourtant, il faut que je parte.

    Mon seigneur m'a convoqué par lettre

    et me conjure de venir au nom du serment que

    j'ai prêté.
    D'un autre côté, il convient que je me soucie de ma femme.
    Je ne peux plus rester ; c'est pourquoi je m'en irai par nécessité.
    Si j'épousais mon amie, cela serait contraire à la religion chrétienne.
    De tous côtés, cela va mal !
    Dieu, que la séparation est dure !
    Mais quelque reproche que l'on me fasse, je ferai toujours droit au souhait de mon amie.
    Je respecterai son désir et je suivrai son avis.
    Le roi son père jouit d'une paix solide et je ne pense pas que quelqu'un veuille lui faire

    la guerre.
    Pour le service de mon seigneur, je demanderai mon congé avant le jour qui marquait le terme de mon séjour dans le pays.

    J'irai parler à la jeune fille, je lui exposerai la situation ; elle me dira ce qu'elle souhaite et je lui obéirai de mon mieux. »

    Le chevalier n'a plus tardé ; il va trouver le roi pour prendre congé
    II lui raconte toute l'affaire; il lui lit et lui montre la lettre que lui a envoyée son seigneur qui l'appelle dans sa détresse.
    Le roi entendit le message et comprit qu'Éliduc ne resterait pas.
    Il en est très triste et affligé.
    Il lui a offert beaucoup de ses biens, le tiers de son héritage, et a mis son trésor à sa disposition.
    Si Éliduc reste, il fera tant pour lui que chaque jour Éliduc le louera. «
    Par
    Dieu, dit-il, pour cette fois, puisque mon seigneur est en détresse et qu'il m'appelle de si loin, je m'en irai lui porter secours.
    Je ne peux absolument pas rester.
    Si vous avez besoin de mes services, je reviendrai volontiers auprès de vous avec un grand renfort de chevaliers. »
    Le roi l'a remercié et lui a aimablement donné congé.
    Toutes les richesses de son palais, il les met à la disposition d'Éliduc : or, argent, chiens, chevaux, bons et beaux vêtements de soie. Éliduc se sert modérément
    et dit au roi d'un ton affable

    qu'il irait bien volontiers parler à sa fille, s'il le lui permettait.
    Le roi répondit : «
    Cela m'agrée tout à fait. »
    Il fait précéder
    Eliduc par un page qui va ouvrir les portes de l'appartement.
    Eliduc va parler à la jeune fille.
    Quand elle le voit, elle s'adresse à lui en le saluant mille fois.
    Il lui demande conseil sur son affaire et lui explique brièvement les raisons de son départ.
    Avant qu'il lui eût tout expliqué et qu'il eût demandé et pris son congé, elle s'évanouit de douleur et perdit toutes ses couleurs.
    Quand
    Eliduc la vit perdre connaissance, il se mit à se désoler.
    Il lui baisa plusieurs fois la bouche et pleura très tendrement.
    Il la prit et la retint dans ses bras jusqu'à ce qu'elle revînt à elle. «
    Par
    Dieu, fait-il, ma douce amie, permettez un peu que je vous dise !
    Vous êtes ma vie et ma mort, en vous je puise tout mon réconfort.
    Je vous demande conseil

    parce que nous avons prêté serment entre nous.
    C'est par nécessité que je retourne dans mon _ pays.
    J'ai pris congé de votre père mais je ferai ce que vous voudrez, quoi qu'il doive m'arriver! —
    Emmenez-moi avec vous, dit-elle, puisque vous ne voulez pas rester, sinon je me tuerai !

    Je ne connaîtrai jamais plus la joie ni le bonheur ! »

    Eliduc lui répond avec tendresse

    car il l'aimait d'un amour sincère :

    «
    Belle amie, je suis lié par serment

    à votre père, assurément,

    jusqu'au terme du délai fixé.

    Si je vous emmenais avec moi,

    je serais parjure.

    En toute loyauté, je vous jure et vous garantis

    que si vous voulez me donner mon congé,

    m'accorder un répit et me fixer un rendez-vous,

    si vous voulez que je revienne,

    rien au monde ne pourra m'empêcher de revenir

    pourvu que je sois en vie et en bonne santé !

    Ma vie est toute entre vos mains. »

    Elle l'entend parler de son grand amour,

    elle lui accorde un délai et lui fixe un jour

    pour qu'il vienne et l'emmène.

    Ils souffrirent beaucoup au moment de se séparer.

    Ils échangèrent leurs anneaux d'or

    et s'embrassèrent tendrement.

    Eliduc se rendit jusqu'à la mer; il eut bon vent, sa traversée fut rapide.
    Quand il fut de retour chez lui, son seigneur fut très heureux ainsi que tous ses amis et ses parents, et tous les gens du pays, mais, par-dessus tout, sa bonne épouse qui était
    belle, avisée et vertueuse.
    Toutefois, il était toujours pensif à cause de l'amour dont il était possédé.
    Jamais, quoi qu'il pût voir, il ne montra joie ni plaisir.
    Jamais il n'éprouvera de joie

    tant qu'il n'aura pas revu son amie.
    Il garde une attitude dissimulée et sa femme en est bien désolée ; elle ne savait pas ce qui se passait.
    Elle se lamentait en elle-même.
    Elle lui demandait souvent s'il avait entendu des gens dire qu'elle eût mal agi ou commis quelque faute durant son absence.
    Elle s'en justifiera volontiers devant ses gens quand il lui plaira. «Madame, dit-il, je ne vous accuse d'aucune faute ni d'aucun tort.
    Mais, dans le pays où je suis allé, il y a un roi auquel j'ai promis de revenir

    car il a grand besoin de moi.
    Si le roi mon seigneur obtenait la paix, je ne resterais pas huit jours de plus.
    Il me faudra souffrir une grande peine avant de pouvoir repartir.
    Aussi, jusqu'à mon départ,

    rien de ce que je pourrai voir ne pourra me causer de la joie car je ne veux pas manquer à ma promesse. »
    Alors la dame le laisse tranquille.
    Eliduc resta avec son seigneur ; il l'aida bien et lui fut très utile.
    C'est sur les conseils d'Éliduc que le roi agissait et protégeait toute sa terre.
    Mais quand approcha le terme que lui avait fixé la jeune fille,
    Eliduc s'efforça de conclure la paix.
    Il passa un accord avec tous ses ennemis.

    Puis il se préoccupa de son départ

    et des hommes qu'il emmènerait avec lui.

    Il emmena seulement avec lui deux de ses neveux

    qu'il aimait beaucoup, un de ses chambellans (ce dernier qui partageait son secret avait déjà été son messager) et ses écuyers.

    Il ne voulut personne d'autre. À ceux-là il fit promettre et jurer le secret sur toute son affaire.

    Il prit la mer sans plus tarder et sa traversée fut rapide.
    Eliduc arriva dans le pays où il était le plus désiré.
    Comme il était très avisé, il se logea loin des ports.
    Il ne voulait être ni vu, ni trouvé ni reconnu.
    Il fit équiper son chambellan et l'envoya auprès de son amie.
    Il lui fit savoir qu'il était revenu et qu'il avait bien respecté sa promesse.
    Le soir, quand il fera tout à fait nuit, qu'elle sorte de la ville.
    Le chambellan l'accompagnera et lui-même viendra à leur rencontre.
    Le chambellan avait changé de vêtements et partit tranquillement à pied.
    Il alla directement dans la ville où demeurait la fille du roi.
    Il s'est tant ingénié et a tant intrigué qu'il a pu pénétrer dans ses appartements.
    Il salua la jeune fille

    et lui annonça l'arrivée de son ami.

    Elle était toute morne et abattue,

    mais quand elle entendit la nouvelle,

    elle se mit à verser de tendres larmes de joie

    et embrassa plusieurs fois le messager.

    Il lui dit qu'à la nuit tombée

    elle devra le suivre.

    Ils restèrent ainsi toute la journée,

    à organiser leur voyage.

    Quand la nuit fut tombée,

    il sortit de la ville

    avec la jeune fille;

    ils étaient tous les deux seuls.

    Elle avait grand-peur d'être aperçue.

    Elle était vêtue d'un habit de soie,

    aux fines broderies d'or

    sur lequel était agrafé un court manteau.

    À une portée d'arc de la ville, se trouvait un bois bien clos.
    Au pied de la palissade l'attendait son ami qui était venu la chercher.
    Le chambellan la mena à cet endroit. Éliduc descendit de cheval et l'embrassa.
    Ils manifestèrent une grande joie en se retrouvant.
    Il la fit enfourcher sa monture, monta lui aussi et prit les rênes.
    Il partit vite avec elle.
    Ils arrivèrent au port de
    Totness où ils embarquèrent aussitôt.
    Il n'y avait personne d'autre sur ce bateau que

    ses hommes et son amie
    Guilladon.
    Ils eurent bon vent, bonne brise et un temps serein.

    Mais quand ils furent sur le point d'aborder,

    il y eut une tourmente en mer

    et un vent contraire se leva

    qui les repoussa loin du port.

    Il fendit et brisa leur mât

    et déchira leur voilure.

    Ils invoquent
    Dieu avec ferveur,

    saint
    Nicolas ' et saint
    Clément

    et
    Notre
    Dame
    Sainte
    Marie

    afin qu'elle implore pour eux l'aide de son fils

    pour qu'il les protège de la mort

    et leur permette d'arriver au port.

    Ils allaient dérivant le long de la côte

    tantôt en s'en approchant, tantôt en s'en éloignant.

    Ils étaient sur le point de faire naufrage.

    Alors un des matelots se mit à crier

    d'une voix forte : «
    Que faisons-nous ?

    Seigneur, vous avez ici avec vous

    celle qui cause notre perte.

    Nous n'atteindrons jamais terre!

    Vous avez pour épouse une femme loyale

    et vous en emmenez une autre avec vous

    au mépris de
    Dieu et de la religion,

    du droit et de la parole donnée.

    Laissez-nous la jeter à la mer

    et ainsi nous pourrons bientôt aborder ! »

    Eliduc entendit ces propos ;

    peu s'en faut qu'il ne s'enflamme de colère.

    «
    Fils de putain, dit-il, méchant,

    sale traître, tais-toi !

    Si je devais abandonner mon amie,

    je vous le ferais payer cher ! »

    Il la tenait entre ses bras

    et il la réconfortait comme il pouvait

    de son mal de mer

    et du fait qu'elle avait entendu

    que son ami avait pour épouse dans son pays

    une autre femme qu'elle.

    Elle tomba évanouie contre le visage d'Éliduc,

    toute pâle, livide.

    Elle resta évanouie,

    sans revenir à elle ni soupirer.

    Eliduc qui la tenait

    croyait vraiment qu'elle était morte.

    Il manifesta une très grande douleur; alors il se

    leva, se précipita sur le matelot.
    Il le frappa d'un coup d'aviron et l'abattit tout raide.

    En le prenant par un pied, il le jeta hors du bateau et les vagues emportèrent le corps.
    Après l'avoir jeté à la mer, il s'empara du gouvernail.
    Il tint et manœuvra si bien la barre du navire qu'il gagna le port et y aborda.
    Après avoir bien accosté, il fit abaisser la passerelle et jeter l'ancre.
    La jeune fille gisait toujours évanouie, elle paraissait avoir le visage de la mort.
    Eliduc manifestait une grande douleur.
    Il serait mort là, avec elle, s'il avait pu.
    Il demanda à chacun de ses compagnons un conseil sur l'endroit où il devait porter à présent la jeune fille car il ne se séparera pas d'elle tant qu'elle ne sera pas
    enterrée avec de grands honneurs et de belles funérailles dans la terre bénie d'un cimetière;

    elle était fille de roi, elle y avait droit.

    Les autres en demeurèrent tout interdits

    et ne lui conseillèrent rien.

    Éliduc se mit à réfléchir

    à l'endroit où il pourrait la porter.

    Sa demeure se trouvait près de la mer,

    il aurait pu s'y trouver pour l'heure du repas.

    Il y avait une foret alentour

    qui s'étendait sur trente lieues.

    Un saint ermite ' y habitait

    et y avait sa chapelle.

    Il vivait là depuis quarante ans.

    Éliduc lui avait maintes fois parlé.

    C'est à lui, se dit-il, qu'il portera la jeune fille.

    Il l'enterrera dans sa chapelle;

    il lui donnera une partie de son domaine

    pour y fonder une abbaye,

    il y mettra un couvent de moines,

    de nonnes ou de chanoines

    qui prieront tous les jours pour elle.

    Que
    Dieu lui fasse miséricorde !

    Il fait amener ses chevaux

    et donne l'ordre à tous ses hommes de monter en

    selle.
    Mais il leur fait promettre qu'ils ne dévoileront pas son secret.
    Devant lui, sur son palefroi, il emporte avec lui son amie.

    En suivant le chemin le plus direct, ils finirent par pénétrer dans le bois.
    Ils arrivèrent à la chapelle où ils appelèrent et frappèrent.
    Ils ne trouvèrent personne pour leur répondre ni pour leur ouvrir la porte.

    Éliduc fait passer un de ses hommes par-dessus

    la clôture pour qu'il puisse leur ouvrir la porte.
    Cela faisait huit jours que le saint, le parfait ermite était mort.
    Eliduc trouve la tombe nouvellement creusée.
    Il en fut très peiné et s'en affligea.
    Ses hommes voulurent creuser une fosse où il pourrait déposer son amie mais il les fit reculer.
    Il leur a dit : «
    Pas de cela !
    Auparavant, je prendrai conseil auprès des sages du pays pour savoir comment je pourrai rehausser le prestige du lieu en y construisant une abbaye ou une église.
    Couchons-la devant l'autel ' et recommandons-la à
    Dieu ! » Éliduc fait apporter les vêtements de la jeune fille et aussitôt ils lui préparent un lit.
    Ils y étendent la jeune fille et la laissent pour morte.
    Mais quand vint le moment du départ, Éliduc crut mourir de douleur.
    Il lui baisa les yeux et le visage. «
    Ma belle, dit-il, à
    Dieu ne plaise que plus jamais je ne puisse porter les armes ni continuer à vivre en ce monde !
    Belle amie, c'est pour votre malheur que vous

    m'avez vu !
    Douce amie, c'est pour votre malheur que vous

    m'avez suivi !
    Belle amie, vous seriez déjà reine sans l'amour loyal et pur que vous m'avez porté.
    J'ai pour vous le cœur bien triste.

    Le jour de votre enterrement, j'entrerai dans les ordres.
    Chaque jour sur votre tombe, je viendrai adoucir ma peine. »
    Alors, il quitte la jeune fille et referme la porte de la chapelle.

    Il envoie chez lui son messager pour annoncer à sa femme qu'il arrivait

    mais qu'il était las et tourmenté.
    Quand elle apprit son arrivée, elle fut très heureuse ; elle se prépara à recevoir Éliduc.
    Elle accueillit aimablement son mari mais elle n'en retira que peu de joie car à aucun moment il ne lui montra un visage

    affable ni ne lui adressa des mots tendres.
    Nul n'osait lui parler.
    Il resta deux jours à la maison.
    Le matin, il écoutait la messe puis il partait tout seul.
    Il se rendait dans le bois, à la chapelle, là où gisait la demoiselle.
    Il la trouvait inanimée ;

    elle ne revenait pas à elle, elle ne respirait pas.
    Il était fort étonné de voir son teint à la fois éclatant et vermeil.
    Jamais elle ne perdit ses couleurs ; elle avait seulement pâli un peu.
    Eliduc pleurait douloureusement et priait pour le salut de son âme.
    Quand il avait terminé sa prière, il retournait chez lui.

    Un jour, au sortir de la messe,

    sa femme l'avait fait épier

    par un de ses valets à qui elle promit une belle récompense.

    Il devait le suivre de loin et voir

    de quel côté son mari se dirigeait.

    Elle lui donnerait des chevaux et des armes.

    Le valet lui obéit en tous points.

    Il entra dans la forêt et suivit
    Eliduc

    de manière à ne pas être aperçu de lui.

    Il regarda bien et vit

    comment
    Eliduc entra dans la chapelle

    et la douleur qu'il manifesta.

    Eliduc n'était pas encore sorti

    que le valet était revenu auprès de sa dame.

    Il lui raconta tout ce qu'il avait entendu :

    la douleur qu'il manifesta, les cris et les lamentations

    que son seigneur poussa dans l'ermitage.

    La dame en eut le cœur tout remué.

    Elle dit: «Bientôt nous irons,

    et nous fouillerons tout l'ermitage.

    Je crois que mon seigneur doit partir.

    Il doit aller à la cour pour parler au roi.

    L'ermite est mort il y a quelque temps.

    Je sais qu'Eliduc l'aimait beaucoup

    mais ce n'est pas pour lui qu'il se comporterait de la sorte

    et qu'il manifesterait une telle douleur. »

    Pour cette fois, elle en reste là.
    Le jour même, dans l'après-midi,

    Eliduc alla parler au roi.

    Sa femme prit son valet avec elle

    et celui-ci l'emmena à l'ermitage.

    Quand elle entra dans la chapelle,

    et vit le lit de la jeune fille

    qui ressemblait à une rose venant d'éclore,

    elle souleva la couverture

    et vit le corps si bien fait,

    les longs bras et les blanches mains,

    les doigts fins, allongés et pleins.

    Dès lors, elle connut la vérité,

    elle savait pourquoi son mari éprouvait une telle

    douleur.
    Elle appela le valet

    et lui montra la merveilleuse jeune fille. «Vois-tu, lui dit-elle, cette femme belle comme une pierre précieuse ?
    C'est l'amie de mon mari, celle pour qui il éprouve une telle douleur.
    Par ma foi, je ne m'en étonne plus puisqu'une si belle femme est morte !
    Autant par pitié pour elle que par amour pour lui, je ne serai plus jamais heureuse de ma vie. »
    Elle se mit à pleurer et à déplorer la perte de la jeune fille.
    Elle s'assit devant le lit en pleurant.
    Voici qu'une belette ' passe en courant, elle était sortie de dessous l'autel.
    Le valet l'avait frappée parce qu'elle était passée sur le corps de la jeune

    fille.
    Il la tua avec un bâton qu'il tenait à la main, puis la jeta au milieu de la nef.
    Il ne se passa qu'un moment jusqu'à ce que sa compagne accourût et vît l'endroit où elle gisait.
    Elle tourna autour de sa tête et la toucha plusieurs fois de la patte.

    Comme elle ne pouvait pas la faire bouger,

    elle donna l'impression de manifester une grande

    douleur.
    Elle sortit de la chapelle et s'en alla dans le bois cueillir des herbes.
    De ses dents, elle cueillit une fleur toute vermeille.
    Bien vite, elle s'en retourne.
    Elle place la fleur dans la bouche de sa compagne tuée par le valet et de telle manière qu'elle ressuscita sur-le-champ.
    La dame la vit et cria au valet : «
    Retiens-la !
    Frappe-la, mon ami, il ne faut pas qu'elle nous

    échappe ! »
    Il la frappa et l'atteignit de sorte que la fleurette lui échappa.
    La dame se leva et prit la fleur.
    Elle revint rapidement sur ses pas et mit la fleur dans la bouche de la jeune fille qui était si belle.
    Il se passa un peu de temps puis la jeune fille revint à elle et soupira.
    Ensuite, elle parla et ouvrit les yeux. «Dieu, dit-elle, comme j'ai dormi!»
    Quand la dame l'entendit parler, elle se mit à remercier
    Dieu.
    Elle demanda à la jeune fille qui elle était et celle-ci lui répondit :

    «Madame, je suis native du royaume de
    Logres, fille d'un roi de ce pays.
    J'ai beaucoup aimé un chevalier,
    Eliduc, le noble capitaine.

    Il m'a emmenée avec lui.

    Il a commis un péché en me trompant,

    car il avait déjà une épouse légitime et il me le

    cacha.
    Jamais non plus il ne me le laissa deviner.
    Quand j'ai entendu parler de sa femme, je me suis évanouie de douleur.
    Il m'a alors abandonnée lâchement et m'a laissée en terre étrangère.
    Il m'a trahie et je ne sais pourquoi.
    Bien folle est celle qui croit un homme ! —
    Ma belle, lui répond la dame, personne au monde ne pourrait procurer de la joie à
    Eliduc.
    On peut vous le dire.
    Il pense que vous êtes morte et il se tourmente étonnamment.
    Il vient vous voir tous les jours et je crois bien qu'il vous a trouvée évanouie.
    Je suis sa véritable épouse et je suis bien triste à cause de lui. À cause de sa douleur, j'ai voulu savoir où il se rendait.
    Je l'ai suivi et je vous ai trouvée.
    Je suis bien heureuse que vous soyez vivante.
    Je vous emmènerai avec moi et vous rendrai à votre ami.
    Je renonce totalement à lui et je vais prendre le voile. »
    La dame l'a ainsi réconfortée jusqu'au moment où elles sont parties ensemble.

    Elle demande à son valet de s'équiper et d'aller chercher son mari.
    Celui-ci chevaucha jusqu'à ce qu'il le trouve.

    Il le salua poliment

    et lui raconta toute l'aventure.

    Eliduc se mit en selle

    sans attendre de compagnon.

    Il arriva chez lui à la nuit tombée.

    Quand il trouva son amie vivante,

    il remercia tendrement sa femme.

    Eliduc est très heureux.

    Jamais il ne fut si joyeux.

    Il embrasse souvent la jeune fille

    et elle fait de même.

    Tous deux montrent une grande joie.

    En voyant leur attitude,

    la dame s'adressa à son mari.

    Elle lui demanda avec insistance

    la permission de se séparer de lui.

    Elle voulait se faire nonne et servir
    Dieu.

    Qu'il lui donne une partie de sa terre

    où elle puisse fonder une abbaye !

    Qu'il prenne celle qu'il aime tant

    car il n'est ni bien ni convenable

    de conserver deux épouses.

    La religion ne peut l'admettre.

    Eliduc lui accorda tout cela

    et lui donna de bonne grâce son congé.

    Il agira selon sa volonté

    et lui donnera une partie de sa terre.

    Près du château, dans les bois,

    près de la chapelle de l'ermitage,

    elle a fait édifier son monastère

    et construire ses bâtiments.

    Elle y emploie une grande terre et beaucoup

    d'argent.
    Elle disposera de tout le nécessaire.

    Quand tout fut prêt,

    la dame prit le voile

    en compagnie de trente nonnes.

    Puis elle établit les règles de sa vie et de son

    ordre.

    Eliduc a épousé son amie.
    La fête fut célébrée

    en grande pompe et avec un beau service religieux le jour où il l'épousa.
    Ils vécurent longtemps ensemble ; l'amour entre eux était parfait.
    Ils firent de grandes aumônes et offrirent beaucoup

    de leurs biens jusqu'au jour où ils se consacrèrent à
    Dieu.
    Près du château mais de l'autre côté, en y vouant tous ses soins et son attention,
    Eliduc fonda une communauté religieuse.
    Il y consacra la plus grande partie de sa terre, tout son or et tout son argent.
    Il y établit ses hommes et d'autres personnes de très grande piété

    pour y maintenir la règle et diriger sa maison.
    Quand tout fut prêt, il ne tarda plus.
    Avec eux il entra en religion ' pour servir
    Dieu tout-puissant.
    Auprès de sa première femme, il envoya la seconde qu'il aimait tant.
    La dame la reçut comme sa sœur et lui témoigna de grands honneurs.
    Elle l'exhorta à servir
    Dieu et lui enseigna la règle de son ordre.
    Elles priaient
    Dieu pour leur ami afin qu'il lui accorde miséricorde.

    Éliduc, de son côté, priait pour elles.

    Il leur envoyait ses messagers

    pour prendre de leurs nouvelles

    et savoir comment elles allaient,

    comment chacune reprenait courage.

    Chacun s'efforça

    d'aimer sincèrement
    Dieu

    et ils eurent une très belle fin

    par la grâce de
    Dieu, qui est seul à connaître

    l'avenir.

    De l'aventure de ces trois personnages, les anciens chevaliers bretons firent un lai pour perpétuer leur souvenir et sauver cette histoire de l'oubli.

    ******************

    Marie de France est une poétesse de la « Renaissance du XIIᵉ siècle », la première femme de lettres en Occident à écrire en langue vulgaire. Elle appartient à la seconde génération des auteurs qui ont inventé l'amour courtois.
    « Bisclavret .......................... Marie de France 1160-1210 Équitan ................ Marie de France 1160-1210 »
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