• Dolorosa Mater.........Léon DIERX....1838 - 1912

    Dolorosa Mater

    Recueil : "Les Lèvres closes"

    Dolorosa Mater.........Léon DIERX....

    À Octave Mirbeau.

    Quand le rêveur en proie aux chagrins qu’il ravive,
    Pour fuir l’homme et la vie, et lui-même à la fois,
    Rafraîchissant sa tempe au bruit des cours d’eau vive,
    S’en va par les prés verts, par les monts, par les bois ;

    Il refoule bien loin la pensée ulcérée,
    Cependant qu’un désir de suprême repos
    Profond comme le soir, lent comme la marée,
    L’assaille, et l’enveloppe, et l’étreint jusqu’aux os.

    Il aspire d’un trait l’air de la solitude ;
    Il se couche dans l’herbe ainsi qu’en un cercueil,
    Et lève ses regards chargés de lassitude
    Vers le ciel où s’éteint l’éclair de son orgueil.

    Il promène son rêve engourdi dans l’espace,
    Errant des pics aigus aux cimes des forêts,
    Suit l’oiseau, dont le vol paisible les dépasse,
    Et s’exhale en ce cri plein de ses longs regrets :

    - « O silence éternel ! ô force aveugle et sourde !
    Rocs noirs, prêtres géants de l’immobilité !
    Bois sombres dont s’allonge au loin la masse lourde,
    Geôliers qu’implore en vain la vieille humanité !

    « C’est un levain fatal qui fermente en nos veines !
    Le coeur trop ardemment dans la poitrine bat.
    Espoirs, doutes, amours, désirs, passions vaines,
    Tout meurtris de la lutte et lassés du combat !

    « tout ce qui fait, hélas ! La vie et son supplice,
    Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin !
    Que ta sérénité souveraine m’emplisse !
    Disperse-moi, nature insensible, en ton sein ! »

    - Il laisse alors couler sa dernière amertume,
    Les bras en croix dans l’herbe inventive à l’enfouir,
    Comme un vaincu qui perd tout son sang s’accoutume
    À l’oubli dont la mort commence à le couvrir.

    Telle qu’un essaim fou d’invisibles phalènes,
    Son âme en voltigeant s’éparpille dans l’air,
    Plane sur les coteaux, et descend dans les plaines,
    Plonge dans l’ombre et brille avec le rayon clair.

    Elle est rocher, forêt, torrent, fleur et nuage.
    Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement,
    Vibration confuse, inerte bloc sauvage ;
    Elle est fondue en toi, nature, entièrement.

    Mais partout elle voit la vie universelle
    Affluer, tressaillir sous la forme ; elle entend,
    Sous l’ombre ou sous la flamme auguste qui ruisselle,
    Le labeur continu du globe palpitant.

    Un principe énergique entre les foins circule ;
    Son corps nage au milieu d’une molle clarté.
    Dans la brume odorante et dans le crépuscule,
    Avec l’astre qui tombe il se croit emporté.

    La nuit fait resplendir des globes innombrables.
    Il sent rouler la terre, et vers l’obscur destin
    Il l’entend, par-dessus nos clameurs misérables,
    Elle-même pousser un hurlement sans fin,

    Qui s’élève, grandit, et monte, et tourbillonne,
    Fait de chants, de sanglots, et d’appels incertains,
    Et, dans l’abîme où l’oeil des vieux soleils rayonne,
    Se mêle aux grandes voix des univers lointains.

    Ces mondes suspendus à jamais dans le vide,
    Il les voit tournoyer, il les entend gémir ;
    Il entre en leur pensée, et sous sa chair livide
    Sent le mortel frisson de l’infini courir.

    Il se dresse, enivré d’un vertige effroyable
    Sous cette angoisse immense, et sous la vision
    De la vie infligée, ardente, impitoyable,
    À l’amas effaré des corps en fusion.

    - Fausse silencieuse ! ô nature ! ô vivante !
    Malheur à qui surprend ta détresse ! éperdu,
    Vers la ville il rapporte et garde l’épouvante
    Du soupir infernal en ton sein entendu !

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