• DISCOURS D’UNE VIEILLE MAQUERELLE............Mathurin Régnier (1573-1613).

    DISCOURS D’UNE VIEILLE MAQUERELLE

    Philon, en t’ayant irrité,
    Je m’en suis allé dépité,
    Voire aussi rempli de colère
    Qu’un voleur qu’on mène en galère,
    Dans un lieu de mauvais renom,
    Où jamais femme n’a dit non :
    Et là je ne vis que l’hôtesse ;
    Ce qui redoubla ma tristesse,
    Mon ami, car j’avais pour lors
    Beaucoup de graine dans le corps.
    Cette vieille, branlant la tête,
    Me dit : Excusez, c’est la fête
    Qui fait que l’on ne trouve rien ;
    Car tout le monde est gens de bien :
    Et si j’ai promis en mon âme
    Qu’à ce jour, pour n’entrer en blâme,
    Ce péché ne serait commis ;
    Mais vous êtes de nos amis
    Parmanenda je le vous jure :
    Il faut, pour ne vous faire injure,
    Après même avoir eu le soin
    De venir chez nous de si loin,
    Que ma chambrière j’envoie
    Jusques à l’Écu de Savoie :
    Là, mon ami, tout d’un plein saut,
    On trouvera ce qu’il vous faut.
    Que j’aime les hommes de plume !
    Quand je les vois mon cœur s’allume.
    Autrefois je parlais latin.
    Discourons un peu du destin :
    Peut-il forcer les prophéties ?
    Les pourceaux ont-ils deux vessies ?
    Dites-nous quel auteur écrit
    La naissance de l’Antéchrist.
    Ô le grand homme que Virgile !
    Il me souvient de l’évangile
    Que le prêtre a dit aujourd’hui.
    Mais vous prenez beaucoup d’ennui.
    Ma servante est un peu tardive ;
    Si faut-il vraiment qu’elle arrive
    Dans un bon quart d’heure d’ici :
    Elle me sert toujours ainsi.
    En attendant prenez un siège
    Vos escarpins n’ont point de liège !
    Votre collet fait un beau tour !
    À la guerre de Montcontour
    On ne portait point de rotonde.
    Vous ne voulez pas qu’on vous tonde ?
    Les choses longs sont de saison.
    Je fus autrefois de maison,
    Docte, bien parlante et habile,
    Autant que fille de la ville :
    Je me faisais bien décrotter ;
    Et nul ne m’entendait péter
    Que ce ne fût dedans ma chambre.
    J’avais toujours un collier d’ambre,
    Des gants neufs, des souliers noircis :
    J’eusse peu captiver Narcis.
    Mais hélas ! étant ainsi belle,
    Je ne fus pas longtemps pucelle.
    Un chevalier d’autorité
    Acheta ma virginité ;
    Et depuis, avec une drogue,
    Ma mère, qui faisait la rogue
    Quand on me parlait de cela,
    En trois jours me rempucela.
    J’étais faite à son badinage
    Après, pour servir au ménage,
    Un prélat me voulut avoir :
    Son argent me mit en devoir
    De le servir et de lui plaire :
    Toute peine requiert salaire.
    Puis après voyant en effet
    Mon pucelage tout refait,
    Ma mère, en son métier savante,
    Me mit une autre fois en vente ;
    Si bien qu’un jeune trésorier
    Fut le troisième aventurier
    Qui fit bouillir notre marmite.
    J’appris autrefois d’un ermite
    Tenu pour un savant parleur,
    Qu’on peut dérober un voleur
    Sans se charger la conscience.
    Dieu m’a donné cette science.
    Cet homme, aussi riche que laid,
    Me fit épouser son valet,
    Un bon sot qui se nommait Blaise.
    Je ne fus onc tant à mon aise,
    Qu’à l’heure que ce gros manant
    Allait les restes butinant,
    Non pas seulement de son maître,
    Mais du chevalier et du prêtre.
    De ce côté j’eus mille francs ;
    Et j’avais jà, depuis deux ans,
    Avec ma petite pratique,
    Gagné de quoi lever boutique
    De cabaret à Montléry,
    Où naquit mon pauvre mari.
    Hélas ! que c’était un bon homme !
    Il avait été jusqu’à Rome ;
    Il chantait comme un rossignol ;
    Il savait parler espagnol.
    Il ne recevait point d’escornes ;
    Car il ne portait pas les cornes
    Depuis qu’avecques lui je fus.
    Il avait les membres touffus :
    Le poil est un signe de force,
    Et ce signe a beaucoup d’amorce
    Parmi les femmes du métier.
    Il était bon arbalétier :
    Sa cuisse était de belle marge ;
    Il avait l’épaule bien large ;
    Il était ferme de rognons,
    Non comme ces petits mignons
    Qui font de la sainte Nitouche ;
    Aussitôt que leur doigt vous touche,
    Ils n’osent pousser qu’à demi :
    Celui-là poussait en ami,
    Et n’avait ni muscle ni veine
    Qui ne poussât sans prendre haleine ;
    Mais tant et tant il a poussé,
    Qu’en poussant il est trépassé.
    Soudain que son corps fut en terre,
    L’enfant Amour me fit la guerre ;
    De façon que, pour mon amant,
    Je pris un bateleur normand,
    Lequel me donna la vérole ;
    Puis lui prestai, sur sa parole,
    Avant que je connusse rien
    À son mal, presque tout mon bien.
    Maintenant nul de moi n’a cure :
    Je fléchis aux lois de nature ;
    Je suis aussi sèche qu’un os ;
    Je ferais peur aux huguenots
    En me voyant ainsi ridée
    Sans dents, et la gorge bridée,
    S’ils ne mettaient nos visions
    Au rang de leurs dérisions.
    Je suis vendeuse de chandelles :
    Il ne s’en voit point de fidèles
    En leur état, comme je suis ;
    Je connais bien ce que je puis.
    Je ne puis aimer la jeunesse
    Qui veut avoir trop de finesse ;
    Car les plus fines de la cour
    Ne me cachent point leur amour.
    Telle va souvent à l’église,
    De qui je connais la feintise ;
    Telle qui veut son fait nier
    Dit que c’est pour communier ;
    Mais la chose m’est indiquée :
    C’est pour être communiquée
    À ses amis par mon moyen,
    Comme Hélène fit au Troyen.
    Quand la vieille, sans nulle honte,
    M’eut achevé son petit conte,
    Un commissaire illec passa,
    Un sergent la porte poussa.
    Sans attendre la chambrière,
    Je sortis par l’huis de derrière,
    Et m’en allai chez le voisin,
    Moitié figue, moitié raisin,
    N’ayant ni tristesse ni joie
    De n’avoir point trouvé la proie.
     

     
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