• CROIRE, MAIS PAS EN NOUS........Victor Hugo (1802-1885)

    CROIRE, MAIS PAS EN NOUS

    Parce qu’on a porté du pain, du linge blanc,
    À quelque humble logis sous les combles tremblant
    Comme le nid parmi les feuilles inquiètes ;
    Parce qu’on a jeté ses restes et ses miettes
    Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,
    Au pauvre qui contient l’éternel tout-puissant ;
    Parce qu’on a laissé Dieu manger sous sa table,
    On se croit vertueux, on se croit charitable !
    On dit : « Je suis parfait ! louez-moi ; me voilà ! »
    Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,
    De ce qu’il pleut, du mal dont on le dit la cause,
    Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.
    Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,
    Laisse un peu d’or rouler de son palais sur ceux
    Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,
    Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle
    De ce qu’il a de trop à qui n’a pas assez,
    Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,
    S’admire et ferme l’œil sur sa propre misère,
    S’il a le superflu, n’a pas le nécessaire :
    La justice ; et le loup rit dans l’ombre en marchant
    De voir qu’il se croit bon pour n’être pas méchant.
    Nous bons ! nous fraternels ! ô fange et pourriture !
    Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature !
    Que sommes-nous, cœurs froids où l’égoïsme bout,
    Auprès de la bonté suprême éparse en tout ?
    Toutes nos actions ne valent pas la rose.
    Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,
    Nous nous vantons, hélas ! vains souffles qui fuyons !
    Dieu donne l’aube au ciel sans compter les rayons,
    Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes ;
    Nous sommes le néant ; nos vertus tiendraient toutes
    Dans le creux de la pierre où vient boire l’oiseau.
    L’homme est l’orgueil du cèdre emplissant le roseau.
    Le meilleur n’est pas bon vraiment, tant l’homme est frêle,
    Et tant notre fumée à nos vertus se mêle !
    Le bienfait par nos mains pompeusement jeté
    S’évapore aussitôt dans notre vanité ;
    Même en le prodiguant aux pauvres d’un air tendre,
    Nous avons tant d’orgueil que notre or devient cendre ;
    Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
    L’Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,
    Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
    Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.
    Ah ! rapides passants ! ne comptons pas sur nous,
    Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux ;
    Tâchons d’être sagesse, humilité, lumière ;
    Ne faisons point un pas qui n’aille à la prière ;
    Car nos perfections rayonneront bien peu
    Après la mort, devant l’étoile et le ciel bleu.
    Dieu seul peut nous sauver. C’est un rêve de croire
    Que nos lueurs d’en bas sont là-haut de la gloire ;
    Si lumineux qu’il ait paru dans notre horreur,
    Si doux qu’il ait été pour nos cœurs pleins d’erreur,
    Quoi qu’il ait fait, celui que sur la terre on nomme
    Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l’homme,
    C’est-à-dire la nuit en présence du jour ;
    Son amour semble haine auprès du grand amour ;
    Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,
    Disent en voyant Dieu : Nous sommes les ténèbres !
    Dieu, c’est le seul azur dont le monde ait besoin.
    L’abîme en en parlant prend l’atome à témoin.
    Dieu seul est grand ! c’est là le psaume du brin d’herbe ;
    Dieu seul est vrai ! c’est là l’hymne du flot superbe ;
    Dieu seul est bon ! c’est là le murmure des vents ;
    Ah ! ne vous faites pas d’illusions, vivants !
    Et d’où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes
    Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,
    Et qui vous éblouit, à l’heure du réveil,
    De ce prodigieux sourire, le soleil !
     

    Marine-Terrace, décembre 1854.
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