• CRÈVE-CŒUR...........Jehan Rictus (1867-1933)...

    CRÈVE-CŒUR

      

    Eun’ fois j’ai cru que j’ me mariais
    Par un matin d’amour et d’ Mai :
     
    Il l’tait Menuit quand j’ rêvais ça,
    Il l’tait Menuit, et j’ pionçais d’bout
    Pour m’ gourer d’ la lance et d’ la boue
    Dans l’encognur’ d’eun’ port’ cochère.
     
    (Hein quell’ santé !) — Voui j’ me mariais
    Par un matin d’amour et d’ Mai
    N’avec eun’ jeuness’ qui m’aimait,
    Qu’était pour moi tout seul ! ma chère !
     
    Et ça s’ brassait à la campagne,
    Loin des fortifs et loin d’ici,
    Dans la salade et dans l’ persil,
    Chez un bistrot qui f’sait ses magnes.
     
    Gn’y avait eun’ tablée qu’était grande
    Et su’ la nappe en damassé,
    Du pain ! du vin ! des fleurs ! d’ la viande !
    Bref, un gueul’ton à tout casser,
     
    Et autour, des parents ! d’ la soce !
    Des grouins d’ muffs ou d’ bons copains
    Baba d’ me voir tourné rupin,
    Contents tout d’ même d’êt’ à ma noce :
     
    Ma colombe, selon l’usage,
    Se les roulait dans la blancheur,
    Et ses quinz’ berg’s et sa fraîcheur
    F’saient rich’ment bien dans l’ paysage.
     
    Je r’vois ses airs de tourterelle,
    Ses joues pus bell’s que d’ la Montreuil
    Et ses magnèr’s de m’ fair’ de l’œil
    Comme eun’ personne naturelle,
     
    Ses mirett’s bleues comme un beau jour,
    Sa p’tit’ gueule en cœur framboisé
    Et ses nichons gonflés d’amour,
    Qu’étaient pas près d’êt’ épuisés,
     
    Et moi qu’ j’ai l’air d’un vieux corbeau,
    V’là qu’ j’étais comme un d’ la noblesse,
    Fringué à neuf, pétant d’ jeunesse...
    Ça peut pas s’ dir’ comm’ j’étais beau !
     
    Je r’vois l’ décor... la tab’ servie
    Ma femm’ ! la verdure et l’ ciel bleu,
    Un rêv’ comm’ ça, vrai, nom de Dieu !
    Ça d’vrait ben durer tout’ la vie.
     
    (Car j’étais tell’ment convaincu
    Que c’ que j’ raconte était vécu
    Que j’ me rapp’lais pus, l’ diab’ m’emporte,
    Que je l’ vivais sous eun’ grand porte ;
     
    Et j’ me rapp’lais pas davantage,
    Au cours de c’te fête azurée,
    D’avoir avant mon « mariage »
    Toujours moisi dans la purée.)
     
    (Les vieux carcans qui jamais s’ plaint
    Doiv’nt comm’ ça n’avoir des rêv’ries
    Ousqu’y caval’nt dans des prairies
    Comme au temps qu’y z’étaient poulains.)
     
    V’nait l’ soir, lampions, festin nouveau,
    Pis soûlé d’un bonheur immense
    Chacun y allait d’ sa romance,
    On gueulait comm’ des p’tits z’oiseaux !
     
    Enfin s’am’nait l’heur’ la pus tendre
    Après l’enlèv’ment en carriole,
    La minute ousque l’ pus mariolle
    Doit pas toujours savoir s’y prendre !
     
    Dans eun’ carrée sourde et fleurie,
    Dans l’ silence et la tapiss’rie,
    Près d’un beau plumard à dentelles
    Engageant à la... bagatelle,
     
    J’ prenais « ma femme ! » et j’ la serrais
    Pour l’ Enfin Seuls obligatoire
    Comm’ dans l’ chromo excitatoire
    Où deux poireaux se guign’nt de près...
     
    Près ! ah ! si près d’ ma p’tit’ borgeoise
    Que j’ crois que j’ flaire encor l’odeur
    De giroflée ou de framboise
    Qu’étaient les bouffées d’ sa pudeur.
     
    J’y jasais : « Bonsoir ma Pensée, 
    Mon lilas tremblant, mon lilas !
    Ma petite Moman rosée, 
    Te voilà, enfin ! Te voilà !
     
    « Quand j’étais seul, quand j’étais nu,
    Crevant, crevé, sans feu ni lieu,
    Loufoque, à cran, tafeur, pouilleux,
    Où étais-tu ? Que faisais-tu ?
     
    « Ah ! que d’ chagrins, que d’ jours mauvais
    Sans carl’, sans bécots, sans asile,
    Que d’ goujats cruels, d’imbéciles,
    Si tu savais, si tu savais...
     
    « Mais à présent tout ça est loin...
    Voici mon Cœur qui chante et pleure,
    Viens-t’en vite au dodo, ma Fleur !... »
    (Vrai c’est pas trop tôt qu’ j’aye un coin.)
     
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
     
    « Ohé l’ poivrot là, l’ sans probloque ?
    Vous feriez pas mieux d’ cravailler
    Au lieur d’êt’ là à roupiller ?
    Foutez-moi l’ camp ou... gar’ le bloc ! »
     
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
     
    Non tout’ ma vie j’ me rappell’rai
    La gueul’ de cochon malhonnête
    Qui s’ permettait d’ m’interpeller
    Pass’ que j’y bouchais sa sonnette.
     
    Alors, comm’ j’ le r’luquais d’ travers
    Il a sorti trois revolvers,
    Deux canifs et son trousseau d’ clefs !
    Et y s’a foutu à gueuler :
     
    « Au s’cours, à moi ! à l’aid’ ! Moman !
    On m’ ratiboise ! on m’ saigne, on m’ viole...
    Gn’y a pas d’ pet qu’y vienn’nt les z’agents,
    Pus souvent qu’on verrait leur fiole ! »
     
    Et moi qu’ j’allais p’têt’ arr’sauter
    Et créer un beau fait-divers...
    Mal réveillé d’ mon Song’ d’Été
    J’ me suis ensauvé dans l’Hiver.
     

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