• Confitures (Les) : une denrée de luxe
    devenue populaire en quelques siècles
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1920)
     
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    La confiture, qui est aujourd’hui le dessert populaire par excellence, écrit en 1920 le chroniqueur Ernest Laut, était autrefois un mets de luxe, le sucre étant cher : on n’en mangeait pas une once par an, car on eût considéré comme pure folie d’employer cette denrée précieuse à la conservation des fruits qui n’avaient aucune valeur marchande.
     
     
     

    Si dans les pays de vignobles on mangeait du raisiné, si dans les villes on pouvait trouver, chez le confiseur et à des prix abordables, quelques confiseries au miel, les pâtes de fruits au sucre de canne étaient coûteuses. Rabelais, en son quatrième livre de Pantagruel, qui fut écrit vers 1550, parle des confitures.

    C’est apparemment le premier de nos grands auteurs qui leur fasse cet honneur. Pantagruel, visitant l’île des Papimanes, et devisant de bonne chère, déclare que l’abondance des « confitures » sur une bonne table lui apparaît comme le complément indispensable d’un repas « resjouy ».

    Et si l’hygiéniste averti qu’est Rabelais fait dire à son héros que les fruits cuits « en casserons, par quartiers, avec un peu de vin et de sucre, sont viande très salubre, tant ès malades comme ès sains ». Malheureusement, à l’époque où écrit Rabelais, cette « viande très salubre » n’est pas à la portée de toutes les bourses. Pantagruel est un grand seigneur bon vivant qui peut souffrir les plus coûteuses fantaisies ; mais les bourgeois, même aisés, ne mangent de fruits confits au sucre que dans les grandes occasions. Le saccharum ne se vend que chez l’apothicaire ; c’est assez dire qu’il se vend très cher. Ce n’est pas un aliment ; ce n’est pas même un condiment ; c’est un médicament.

    Cent ans après Rabelais, le sucre commença seulement à entrer dans l’alimentation ; mais il demeura très coûteux, attendu qu’il fallait le faire venir des Indes occidentales. Et la confiture ne devint un mets bourgeois et familial qu’au début du XIXe siècle, après que benjamin Delessert eut trouvé, avec l’encouragement de l’empereur, l’art d’extraire le sucre de la betterave.

    Cependant, si nos lointains aïeux n’avaient pas le sucre, ils savaient tirer parti du miel et le mélanger agréablement aux fruits. La Provence, notamment, avait gardé la recette des confitures au miel que les Romains lui avaient enseignée naguère. Elle appliqua cette recette à la confiserie des prunes de Damas que les seigneurs croisés rapportèrent dans le Midi au XIIIe siècle ; et ce fut, au dire des chroniqueurs, la plus délicieuse friandise qui se pût imaginer. Aix et Apt étaient alors, en ce pays, les deux villes les plus renommées pour leurs confitures.

    On sait qu’en ce temps-là, lorsque quelque dignitaire ou quelque prince entrait dans une ville, il était d’usage que le Magistrat vînt en corps l’accueillir aux portes et lui offrir les produits les plus renommés de la cité. Quand le roi allait à Reims, les échevins le recevaient en disant : « Sire, voici nos vins, nos pains d’épice au miel et nos poires de rousselet. » Quand il allait à Aix, les capitouls lui disaient : « Sire, nous vous offrons nos cœurs et nos confitures. »

    Les papes d’alors, qui étaient de fins gourmets, avaient à leur service toutes sortes d’écuyers de bouche spécialisés dans la fabrication des plats, des condiments et des friandises. Le moutardier du pape n’est point un personnage de légende, non plus que « l’écuyer en confitures ». En 1403, pendant le schisme d’Avignon, c’était un confiseur d’Apt, nommé Batarelly, qui remplissait à la cour papale ce rôle.

    A Paris, dès le XVe siècle, les confitures tenaient une place importante dans les menus de la table royale. Nos aïeux, gros mangeurs de venaison et de pâtés, mangeaient, par contre, fort peu de légumes. Il est vrai de dire qu’ils ne connaissaient guère que le chou. Pour combattre l’échauffement qui résultait fatalement d’une consommation excessive de viande, de volaille et de gibier, ils n’avaient que les fruits.

    Dans tous les repas d’apparat, on passait des marmelades et des confitures à la fin de chaque service. Ces confitures et ces marmelades, avec les pâtisseries diverses, composaient ce qu’on appelait le dormant, c’est-à-dire les plats qu’on mettait sur la table dès le début du repas et qui garnissaient le surtout. Ainsi, les convives avaient tout loisir de les contempler longuement et de s’en repaître la vue avant de les déguster.

    Paris avait même des confiseurs en renom qui tenaient boutique et chez lesquels on allait savourer gâteaux et confitures. Parmi les vieilles rues parisiennes dont le nom ne dit rien à notre souvenir, il en est une qui consacre la mémoire d’un de ces confituriers en renom : c’est la rue Tiquetonne. Au temps du roi Charles V, en cette rue voisine de l’Hôtel de Bourgogne, rendez-vous de tous les beaux seigneurs et de toutes les gentes damoiselles, maître Roger de Quiquetonne, pâtissier-confiseur, avait sa boutique.

    La compagnie la plus illustre et la plus galante y venait chaque jour déguster les produits de son art, lesquels, à ce que dit la chronique, étaient si parfaits, que le roi, voulant faire au pape et au connétable Duguesclin quelques présents savoureux, chargea maître de Quiquetonne de leur expédier un choix de ses meilleures confitures. La notoriété du confiturier devint telle, après qu’il eût reçu ce témoignage flatteur de la confiture royale, que la rue qu’il habitait prit son nom. Elle l’a gardée depuis lors, avec, toutefois, une légère altération qui transforma Quiquetonne en Tiquetonne.

    Si l’on en juge par les menus qui nous sont parvenus des festins du temps passé, l’art des confituriers d’alors ne devait pas manquer de ressources. Taillevent, maître-queux de Charles VI, ne servit-il pas un jour à son maître tout un repas composé uniquement de gelées et de pâtes de fruits ? Ce cuisinier fameux faisait même entrer les fruits dans les sauces. Parmi les dix-sept sauces qui constituaient le fonds de la cuisine royale et dont il nous a laissé la liste dans son Viandier, figure une sauce aux mûres.

    A Bar-le-Duc, à Apt, dans toutes les villes célèbres par la fabrication des confitures, on exploitait les recettes les plus variées. Cette dernière ville, au XVIIe siècle, était, suivant l’expression de Mme de Sévigné, « un vrai chaudron à confitures ». A Paris, les dames soucieuses d’avoir une bonne table, faisaient confectionner des confitures chez elles. Celles de Mme de Sablé étaient fort renommées. Louis XIV, que sa complexion et son alimentation prédisposaient aux inflammations d’intestin, consommait, de par l’ordre de la Faculté, force compotes, marmelades et pâtes de fruits. Toute la cour l’imitait. Les confitures n’eurent jamais plus de succès qu’en ce temps-là.

    Fabrique de confitures
    Fabrique de confitures

     

    Elles prospérèrent plus encore du jour où nos colonies commencèrent à produire la canne à sucre. Mais elles demeuraient toujours d’un prix assez élevé et n’apparaissaient guère que sur la table des riches. Elles ne devaient se démocratiser qu’avec l’emploi de la betterave dans la fabrication du sucre. A partir du XIXe siècle, la confiture devint le dessert familial par excellence, à tous les foyers, celui du pauvre comme du riche. Symbole de la tranquillité des parents et de la joie des enfants, la tartine de confitures est le bon goûter dont les petits ne se lassent jamais.

    Dans nos provinces, l’art des confitures est pratiqué partout : savez-vous que George Sand, en sa vieillesse, était plus fière de ses confitures que de ses romans ? A Nohant, elle manipulait magistralement la grande écumoire de cuivre ; et elle montrait, avec orgueil, soigneusement étiquetées et rangées sur des tablettes, toutes les confitures possibles et imaginables qu’elle avait faites de ses mains.

    La fabrication familiale n’empêche pas l’industrie confiturière d’être prospère. Il y avait en France, avant la Première Guerre mondiale, des fabriques qui travaillaient de trois à cinq tonnes de fruits par jour. La consommation des confitures dépassait même, à ce qu’il paraît, la production des fruits, car on trouvait parfois certaines confitures d’importation qui n’avaient de confitures que le nom.

    Ces marmelades étaient faites avec du fucus spinosus ou agar-agar, une sorte de colle qu’on extrait d’une algue fort commune dans les mers d’Extrême-Orient. Sucrée et colorée, cette gelose était traitée avec des essences constituées par des éthers formique, butyrique, acétique, benzoïque, oenanthique, amylvalérique, dilués dans un peu de glycérine, et qui lui donnaient vaguement le goût de prunes ou d’abricots, de groseilles ou de framboises, de pommes, de poires, de cerises ou de pêches.

     

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  • Commerce de cadavres :
    une nécessité d’autrefois pour
    pratiquer la dissection
    (D’après « Revue de Paris », paru en 1836)
     
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    Encadrée et facilitée au XIXe siècle, notamment par la mise en place d’amphithéâtres publics où exerçaient les professeurs d’anatomie, la dissection, offrant aux hommes de science l’opportunité de parfaire leur connaissance du corps humain et leur maîtrise de l’art chirurgical, fut autrefois d’un abord repoussant et difficile, les étudiants en médecine n’hésitant pas à aller détrousser les roues, échafauds et autres fourches patibulaires pour se fournir en cadavres frais
     
     
     

    Le plus grand anatomiste de la Renaissance, André Vésale (1514-1564), médecin brabançon, raconte non sans terreur toutes les peines qu’il se donna pour aller la nuit, au milieu du cimetière des Innocents, arracher son premier cadavre à la fosse fraîchement remuée, comment aussi il allait aux fourches patibulaires de Montfaucon, disputer aux corbeaux les pendus qui s’agitaient au-dessus de sa tête.

    Il fut le créateur de cette grande science de l’anatomie. Une légende, très vivace et cependant semble-t-il sans fondement, affirme qu’après avoir échappé à tous les dangers de la science nouvelle, André Vésale fut condamné à mort par l’inquisition de Philippe II d’Espagne, également prince souverain Pays-Bas, parce qu’un jour, comme il disséquait devant ses élèves, le cœur de l’homme disséqué avait, disait-on, bondi sous le scalpel de l’opérateur. Colportée par un auteur qui avait servi Charles-Quint, le père de Philippe II, cette calomnie montre toutefois combien à l’époque on regardait comme une souillure d’approcher un cadavre et considérait comme une impiété digne du dernier supplice la dissection d’une créature faite à l’image de Dieu.

    André Vésale. Portrait publié en 1543
    André Vésale. Portrait publié en 1543

     

    Si la ville de Paris abandonna bientôt au scalpel le corps de ses suppliciés, c’étaient de pauvres ressources, et à peine un malheureux sujet venait-il d’être pendu qu’une bataille de chirurgiens et de médecins se livrait autour de son cadavre pour savoir à qui ce dernier resterait.

    Plusieurs histoires funèbres sont racontées à ce propos. Le 1er février de l’an 1630, un arrêt défend aux étudiants d’enlever par force les cadavres des suppliciés, et ce, « considérant que, depuis longtemps, les étudiants en médecine et en chirurgie se livrent à des voies de fait et à des violences, et même à des meurtres, pour avoir les corps des suppliciés. » Nonobstant cet arrêt, en 1637 et 1641, c’était toujours l’épée et le pistolet à la main qu’ils allaient détrousser les roues, échafauds et fourches patibulaires de la place de Grève et autres lieux.

    Ce cadavre, ainsi enlevé, servait tout le temps que peut servir un lambeau en putréfaction ; on attendait, pour le remplacer, qu’un autre criminel eût été pendu ou roué vif. Ainsi se firent çà et là, et par hasard, toutes les études anatomiques jusqu’au XIXe siècle, qui parvint enfin à détruire le préjugé du cadavre, comme il en a détruit tant d’autres, mais pourtant avec beaucoup plus de peines et d’efforts.

    Une dissection pratiquée au milieu du XVIe siècle. Gravure extraite de De re anatomica par Realdo Columbus (1559)
    Une dissection pratiquée au milieu du XVIe siècle. Gravure extraite
    de De re anatomica par Realdo Columbus (1559)

     

    On arrêta donc tacitement dans les hôpitaux, que la science avait le droit de se servir de tous les cadavres de l’hôpital. On n’osa pas encore établir un amphithéâtre public ; chaque étudiant emportait chez lui son cadavre ou sa part de cadavre ; ce qui restait de ces cadavres était jeté à la voirie. En 1705, Pelletan était encore obligé de brûler ces tristes débris dans un poêle de fonte. Enfin, le grand anatomiste Pierre-Joseph Desault (1738-1795) établit le premier amphithéâtre près de la place Maubert. De cet amphithéâtre sont sortis Pelletan, Antoine Dubois (1756-1837), qui s’illustra dans le perfectionnement du forceps ; Claude-François Lallemand (1790-1854) pionnier dans l’étude des maladies cérébrales ; Alexis Boyer (1757-1833), qui très tôt fréquenta les salles d’anatomie et de dissection, et fut le chirurgien consultant des rois Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe ; et plus tard Bichat (1771-1802), rénovateur de l’anatomie pathologique.

    A l’exemple de Desault, chaque professeur d’anatomie eut bientôt son amphithéâtre particulier. L’amphithéâtre s’établissait dans les plus pauvres maisons et dans les plus obscures ; les cadavres venaient, non plus des hôpitaux, mais des cimetières ; on les pêchait dans la fosse commune : tantôt on traitait de gré à gré avec le fossoyeur, d’autres fois on avait recours à la ruse. Le savant et vénérable professeur Dubois, dans sa jeunesse quand il allait au cimetière, attirait autour de ces funèbres enceintes toutes les filles publiques du quartier, avec ordre d’ameuter toute la foule des passants par leurs joyeux propos ; et pendant que ces dames, à force de scandale, attiraient l’attention des voisins, lui, Dubois, dans la vaste fosse, choisissait ses cadavres ; il en remplissait un fiacre et se faisait reconduire à sa maison en compagnie de cinq ou six cadavres.

    De temps a autre une épaisse fumée s’élevait de ces amphithéâtres, portant avec elle une odeur nauséabonde : c’étaient les cadavres qu’on brûlait. En ces temps-là, dit Lallemand, on aurait pu tuer autant de personnes qu’on eût voulu, les disséquer et les brûler ensuite, sans que la police eût songé à en prendre le moindre souci. « C’est ce qui est arrivé peut-être plus d’une fois », ajoute-t-il.

    Une dissection pratiquée au début du XVIIe siècle. Gravure extraite de Anthropographia et osteologia par Jean Riolan (1626)
    Une dissection pratiquée au début du XVIIe siècle. Gravure extraite
    de Anthropographia et osteologia par Jean Riolan (1626)

     

    Ce ne fut guère qu’en 1803 que la police songea à mettre un peu d’ordre dans ces hécatombes scientifiques. Mais pourtant que de peines donna cette réforme ! En vain on établit des amphithéâtres publics dans les hôpitaux, les amphithéâtres particuliers résistèrent de toute leur force à l’action de la police. La dissection se cachait dans les murs les plus obscurs, dans les maisons qui tombaient en ruines ; les cadavres s’apportaient en plein jour et se déposaient à la porte, comme si c’eût été une provision de bois pour l’hiver. Du haut des fenêtres, on jetait dans la cour les plus horribles débris ; les murs étaient chargés de pus et de sang. Les valets de ces amphithéâtres, dit un rapport de police, ne respectaient pas plus les vivants que les morts. Les cadavres restaient quelquefois trois semaines sur les tables où on les plaçait.

    Ceci dura jusqu’en 1813 ; mais alors la patience publique, poussée à bout, fit entendre des réclamations énergiques. Aucune maison particulière ne voulut plus souffrir ce terrible voisinage. On dénonça de toutes parts ces maisons aux escaliers impraticables, ces cours sans puits, ces puits sans cordes, ces mansardes infectes où l’étudiant couchait à côté du cadavre, ces garçons d’amphithéâtre qui vendaient de la graisse humaine. En effet, une société en commandite s’était formée pour l’exploitation de cette graisse. Elle était employée, non fondue, à graisser les roues des charrettes. Des charlatans en faisaient des remèdes contre les douleurs. On en vendait une grande quantité aux fabricants de perles fausses. On en trouva deux mille livres chez un seul garçon de l’École de Médecine ; il y en avait un autre qui en avait rempli deux fontaines de grès. Il fallut une charrette à deux chevaux et six hommes de peine pour transporter toute cette masse de graisse humaine à la voirie de Montfaucon, où probablement elle fut mangée par les rats.

    En même temps la police faisait des recherches chez ceux qui avaient acheté de celte graisse humaine, et elle l’enlevait sans pitié. Les fabricants dépouillés réclamèrent, ou tout au moins demandèrent à l’autorité le moyen de distinguer la graisse d’homme de la graisse de chien, par exemple. On leur répondit que les graisses d’homme, de cheval et d’âne ne pouvaient être distinguées entre elles, parce qu’elles ont toutes une couleur jaune, une concrescibilité très faible, une très grande fétidité, et qu’elles se précipitent en globules. Ce qui était parfaitement raisonné.

    Amphithéâtre de dissection de l'enseignement libre à l'ancienne Ecole pratique, au XIXe siècle
    Amphithéâtre de dissection de l’enseignement libre à l’ancienne Ecole pratique, au XIXe siècle

     

    Aussi les cadavres furent-ils bientôt aussi rares qu’ils étaient communs auparavant. Les cimetières avaient disparu de l’enceinte de Paris. On allait chercher les cadavres à Bicêtre, au dépôt de mendicité de Saint-Denis, partout où l’on pouvait. Un jour, les garçons du chirurgien Jean-Nicolas Marjolin (1780-1850) — qui publia en 1815 un Manuel d’anatomie posant les bases des dissections du corps humain —revenaient de Bicêtre les hottes pleines de cadavres. Chemin faisant, ils s’arrêtèrent à la porte d’un cabaret, et ils déposèrent leur fardeau à la porte. Jugez de leur surprise, quand au sortir du cabaret ils ne trouvèrent plus leurs hottes si précieusement chargées ! Jugez aussi de l’étonnement des voleurs !

    Bientôt, on en arriva aux amphithéâtres réglés de la Pitié, de la Faculté de Médecine, de Bicêtre, de la Salpêtrière, de Saint-Louis, de Beaujon, de Saint-Antoine, de la Charité, des Enfants et de la Maternité. Au milieu du XIXe siècle, la Faculté de l’École de Médecine disséquait par an trente mille cadavres, la Pitié en consommait quatorze cents.

     

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  • Comment se réveillait-on
    avant l’invention du réveil ?
    (Source : Slate)
     
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    Comment faisaient les dormeurs à l’horloge biologique mal réglée pour commencer leur journée de travail en même temps que les poules ? Comment les esclaves et les servants se levaient-ils avant leurs maîtres, qu’ils avaient en charge de réveiller ? Comment les sonneurs de cloches s’éveillaient-ils à l’aurore pour passer le relais aux villageois ?
     
     
     

    Selon la légende, c’est Platon qui invente le tout premier réveil. 400 ans avant notre ère, le philosophe grec imagine une horloge hydraulique qui fait sonner des flûtes toutes les heures pour ne pas s’endormir lors de ses longues nuits de travail. L’embryon de réveil-matin décrit dans ses notes ne passe pourtant pas les portes de sa demeure. Personne d’autre que lui n’en profitera.

    Pour le commun des mortels, c’est le coq qui, jusqu’à très récemment dans nos campagnes, était seul garant du réveil journalier. L’animal-réveil est fêté partout autour du monde comme le symbole du passage de l’ombre à la lumière. Il est présent dès l’antiquité grecque, qui y va de sa petite légende : Alectryon faisait le guet devant la chambre des amants Aphrodite et Arès, qu’il devait prévenir de l’arrivée du dieu du soleil, Hélios, un ami du mari trompé. Forcément, Alectryon s’assoupit, Hélios découvre les deux amants et crie à l’adultère. Fou de rage, Arès punit son guetteur en le changeant en coq, condamné à annoncer l’arriver du jour tous les matins. Le premier réveil-matin est né !

     

    De tous temps, dans les campagnes, le lever s’est donc fait au chant du coq et des animaux qui vivent dans les maisons. Réveillés naturellement par la lumière du jour, les vaches et cochons bougent et crient dans leurs enclos, empêchant toute la maisonnée de faire la grasse matinée.

    Qui pour guetter le guetteur ?
    Dans les villes et les cités, c’est un guetteur qui se charge de réveiller la communauté. Il annonce les heures des prières au clairon, puis à la cloche à partir du Ve siècle. Jusqu’au Xe siècle environ, la vie sociale se cale en effet sur le temps religieux, l’heure ne régit en rien le travail. Mais petit à petit, le guetteur mélange temps laïc et sacré pour sonner les grands rendez-vous de la journée : réveil et prière du matin, ouverture des portes de la ville, jours de marché et extinction des feux le soir, pour éviter les incendies qui pouvaient ravager des villes entières. Tous les 4 kilomètres, des tours ou des petits clochers (détruits depuis) relaient le son des cloches. Dans un monde beaucoup plus silencieux qu’aujourd’hui, sans vrombissement de moteur, sonnerie de téléphones ni musique sur les oreilles, le son des cloches résonne assez fort pour réveiller tout le monde.

    Mais comment le guetteur réussissait-il à se lever à l’aube pour réveiller ses congénères ? C’est le grand problème de Frère Jacques qui n’arrive pas à se lever pour sonner les Matines, la première prière du matin... Depuis l’Antiquité, les hommes se relaient pour veiller sur la cité lors de tours de garde, tout simplement. Et lorsque l’horlogerie mécanique se répand dans les villes à partir de la fin du XIIIe siècle, les guetteurs sont les premiers à être équipés d’horloges à sonnerie. Ils peuvent enfin s’octroyer de vraies nuits de sommeil.

    Mais le réveil, objet de luxe, est encore loin d’être populaire. Seules les classes les plus hautes de la société peuvent y accéder. Au XVIIIe siècle, une technique moins onéreuse est inventée : la bougie graduée à clochette. Les graduations indiquent combien de temps met la bougie pour se consumer. On plante un clou à l’endroit où la bougie indique une, deux, trois heures, selon ses besoins. Quand la cire fond et atteint la graduation voulue, le clou tombe et tire sur une chaînette qui fait sonner une petite cloche. Ce réveil sera plus répandu mais encore loin d’être dans toutes les chambres à coucher, la bougie restant un produit assez onéreux.

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    Autre

    Comment se réveillait-on avant l'invention du réveil?

    Petite histoire des astuces utilisées pour tirer du lit les travailleurs avant la création de cet instrument de torture.

     

    Pas facile de se réveiller le matin? Vous détestez, haïssez, conspuez l'outrageux appareil qui hurle bien trop tôt pour vous tirer du sommeil tous les jours? D'accord, le réveil n'est pas l'objet le plus agréable du monde... mais comment donc faisait-on pour se lever avant son invention?

    Comment faisaient les dormeurs à l'horloge biologique mal réglée pour commencer leur journée de travail en même temps que les poules? Comment les esclaves et les servants se levaient-ils avant leurs maîtres, qu'ils avaient en charge de réveiller? Comment les sonneurs de cloches s'éveillaient-ils à l'aurore pour passer le relais aux villageois? Et comment arriver à l'heure à l'usine quand on était trop pauvre pour avoir son propre réveil?

    Selon la légende, c'est Platon qui invente le tout premier réveil. 400 ans avant notre ère, le philosophe grec imagine une horloge hydraulique qui fait sonner des flûtes toutes les heures pour ne pas s'endormir lors de ses longues nuits de travail. L'embryon de réveil-matin décrit dans ses notes ne passe pourtant pas les portes de sa demeure. Personne d'autre que lui n'en profitera.

     

    Pour le commun des mortels, c'est le coq qui, jusqu'à très récemment dans nos campagnes, était seul garant du réveil journalier. L'animal-réveil est fêté partout autour du monde comme le symbole du passage de l'ombre à la lumière. Il est présent dès l'antiquité grecque, qui y va de sa petite légende: Alectryon faisait le guet devant la chambre des amants Aphrodite et Arès, qu'il devait prévenir de l'arrivée du dieu du soleil, Hélios, un ami du mari trompé. Forcément, Alectryon s'assoupit, Hélios découvre les deux amants et crie à l'adultère. Fou de rage, Arès punit son guetteur en le changeant en coq, condamné à annoncer l'arriver du jour tous les matins. Le premier réveil-matin est né!

    De tous temps, dans les campagnes, le lever s'est donc fait au chant du coq et des animaux qui vivent dans les maisons. Réveillés naturellement par la lumière du jour, les vaches et cochons bougent et crient dans leurs enclos, empêchant toute la maisonnée de faire la grasse matinée.

    Qui pour guetter le guetteur?

    Dans les villes et les cités, c'est un guetteur qui se charge de réveiller la communauté. Il annonce les heures des prières au clairon, puis à la cloche à partir du Ve siècle. Jusqu'au Xe siècle environ, la vie sociale se cale en effet sur le temps religieux, l'heure ne régit en rien le travail. Mais petit à petit, le guetteur mélange temps laïc et sacré pour sonner les grands rendez-vous de la journée: réveil et prière du matin, ouverture des portes de la ville, jours de marché et extinction des feux le soir, pour éviter les incendies qui pouvaient ravager des villes entières. Tous les 4 kilomètres, des tours ou des petits clochers (détruits depuis) relaient le son des cloches. Dans un monde beaucoup plus silencieux qu'aujourd'hui, sans vrombissement de moteur, sonnerie de téléphones ni musique sur les oreilles, le son des cloches résonne assez fort pour réveiller tout le monde.

    Une bougie graduée (via Wikimédia Commons).

    Mais comment le guetteur réussissait-il à se lever à l'aube pour réveiller ses congénères? C'est le grand problème de Frère Jacques qui n'arrive pas à se lever pour sonner les Matines, la première prière du matin... Depuis l'Antiquité, les hommes se relaient pour veiller sur la cité lors de tours de garde, tout simplement. Et lorsque l'horlogerie mécanique se répand dans les villes à partir de la fin du XIIIe siècle, les guetteurs sont les premiers à être équipés d'horloges à sonnerie. Ils peuvent enfin s'octroyer de vraies nuits de sommeil.

    Mais le réveil, objet de luxe, est encore loin d'être populaire. Seules les classes les plus hautes de la société peuvent y accéder. Au XVIIIe siècle, une technique moins onéreuse est inventée: la bougie graduée à clochette. Les graduations indiquent combien de temps met la bougie pour se consumer.

    On plante un clou à l'endroit où la bougie indique une, deux, trois heures, selon ses besoins. Quand la cire fond et atteint la graduation voulue, le clou tombe et tire sur une chaînette qui fait sonner une petite cloche. Ce réveil sera plus répandu mais encore loin d'être dans toutes les chambres à coucher, la bougie restant un produit assez onéreux.

    Réveil en douceur

    Une knocker-upper à Londres en 1931 (Recuerdos de Pandora via Flickr CC License by).

    Ce n'est qu'après 1880 que le réveil personnel se propage réellement grâce à la fabrication en masse des «réveils de cuisine», une horloge surplombée de deux cloches et munie d'une poignée pour le déplacer de la cuisine en journée à la table de chevet la nuit. Les classes les plus basses de la population n'y ont toujours pas accès.

    Dans les années 1920, en Irlande et au Royaume-Uni, les habitants des villes sortent des bras de Morphée grâce aux toc-toc des knocker-upper,des veilleurs payés pour les réveiller sur commande. Certains toquent aux fenêtres à l'aide d'une canne, d'autres tirent à la sarbacane. Les ouvriers logés en cité se lèvent, eux, au chant doux et mélodieux d'une tonitruante alarme collective jusque dans les années 1940.

    A partir des années 1950, l'idée n'est plus de se réveiller à tout prix mais de se réveiller en douceur. Les premiers réveil-cafetière ou réveil-gramophone font leur apparition. Depuis, tout est bon pour atténuer les souffrances du dormeur: réveil en lumière avec la radio, invention du bouton snooze (qui n'est pas une si bonne idée), réveil olfactif qui diffuse une bonne odeur de croissants et même, pour les plus gourmands, réveil qui grille du bacon!

    Merci à Dominique Fléchon, expert auprès de la fondation de la Haute horlogerie de Genève et auteur de La Conquête du temps, l'histoire de l'horlogerie des origines à nos jours (ed. Flammarion), pour ses explications historiques.

     

     
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  • Commencement de l’année
    au Moyen Age
    (D’après « La Mosaïque », paru en 1875)
     
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    Les Bénédictins ont compté, pour l’Occident seul, six dates différentes qui servaient autrefois de point de départ à l’année nouvelle. Ce sont, si l’on suit, non l’ordre historique, mais celui du calendrier actuel : le 1er janvier, le 1er mars, le 21 mars, l’Annonciation (25 mars), le jour de Pâques et la Noël (25 décembre).
     
     
     

    Les deux systèmes les plus anciens sont ceux de la Noël et de l’Annonciation. On peut dire de la Noël, en particulier, que c’est le comput ecclésiastique et romain par excellence. L’usage en était si général au Moyen Age, qu’on ne doit pas craindre de se tromper en prenant, faute d’autres renseignements, le 25 décembre comme premier jour de l’année, pour fixer les dates d’une chronique étrangère à la France.

    Ce calcul spécial n’a cependant point laissé d’être aussi suivi dans nos provinces. On rencontre dès le IXe siècle, dès l’époque où Charlemagne et Pépin ont des relations avec la cour de Rome, des actes émanés de la chancellerie royale datés d’après le style de la Noël. En Dauphiné, l’habitude de commencer l’année au 25 décembre persista, même après la réunion de cette province à la couronne en 1343.

     

    Une ordonnance du roi d’Aragon introduisit le même usage dans le Roussillon en 1350. Le comté de Foix aux XIIe et XIIIe siècles, la Flandre jusqu’en 1575, la Provence, l’Alsace et la Lorraine, mais non d’une façon constante, faisaient partir chaque année de la Noël. En Angleterre ce fut là le style habituel pendant tout le Moyen Age ; il prévalut également en Normandie jusqu’en 1204, tant que cette province appartint aux Anglais, et on le retrouve en Allemagne, en Hongrie, dans les royaumes fondés à Jérusalem, à Saint-Jean d’Acre, à Beyrouth, dans l’île de Chypre.

    Le système de l’Annonciation (25 mars), qui s’établit à une époque aussi reculée que celui de la Noël, fut pendant quelque temps sacrifié à ce dernier en Italie et dans d’autres pays. Puis certaines chancelleries italiennes revinrent à la date du 25 mars, mais sans tomber d’accord. Les unes remontèrent à l’Annonciation antérieure à la Noël de l’année où elles réformaient leur calendrier ; d’autres partirent de l’Annonciation postérieure.

    De là deux calculs : le calcul pisan et le calcul florentin. Tous les deux reposent sur ce principe que l’Annonciation est le premier jour de l’année ; mais il y a un an de différence entre les deux systèmes. Le style florentin, qui a été plus généralement usité au Moyen Age, ouvrirait l’année courante au 25 mars ; les mois de janvier, de février, et les vingt-quatre jours de mars appartiendraient à l’année précédente.

    D’après le style Pisan, l’année 2014 aurait cours depuis le 25 mars 2013, et, par conséquent, serait en avance de neuf mois et sept jours sur notre système actuel. Le calcul florentin de l’Annonciation a été adopté en France dans le Quercy, le Rouergue et le Bas-Limousin. La Sicile s’y est conformée jusqu’au XVIe siècle, et Florence jusqu’au 20 novembre 1749, époque à laquelle le duc François décréta que l’année 1750 partirait du 1er janvier suivant.

    La chancellerie des papes et celle des rois de France ont plus d’une fois daté leurs actes d’après le calcul pisan, qui a été de règle jusqu’en 1745 dans la province de Sienne, à Arezzo, à Cortone et à Pistoïe.

    L’usage de commencer l’année au 1er mars, très suivi en France, même sous les deux premières dynasties, doit servir de base à qui veut déterminer la chronologie des chroniques de Grégoire de Tours et de Frédégaire. Venise même y est restée longtemps fidèle ; il faut donc, pour avoir la date précise d’un ancien document vénitien rédigé dans les mois de janvier et de février, augmenter d’une unité le millésime de l’année.

    Le 21 mars a été aussi, mais plus rarement, pris pour point de départ dans les calendriers du Moyen Age.

     

    Quant à la coutume d’ouvrir l’année à Pâques, coutume constante sous dynastie capétienne, on en trouve des exemples, à l’état d’exception, dès le VIe siècle. Elle était spécialement connue sous le nom de Coutume de France, Mos Gallicanus. Les provinces où le style de Pâques fut en vigueur sont la Champagne dès le Xe siècle, la Bourgogne de 1365 à 1480, le Bourbonnais, le Languedoc au XIIIe siècle, et la Picardie. A Amiens, au XIIesiècle, et 
    à Péronne, au XVe, l’année commençait le jour de Pâques, après le cierge bénit.

    Le comté de Poitou, avant de passer sous la domination anglaise, suivait la coutume de France. Les Anglais y introduisirent, en 1152, le style de la Noël, qui resta, concurremment avec celui de Pâques, jusqu’au moment de la réunion de cette province à la couronne. La Normandie, la Guyenne et la Gascogne ouvrirent l’année à Pâques, dès que les rois de France rentrèrent en leur possession.

    Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle, après l’édit de Charles IX (janvier 1563, vieux style) et la déclaration de Roussillon du 4 août, qu’il devint obligatoire en France de commencer l’année le 1er janvier ; cet usage fut consacré par le parlement en 1567.

     

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  • Comédiens et clergé : une discorde
    née d’une ancestrale méprise
    (D’après « Le Mercure du XIXe siècle », paru en 1825)
     
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    Jusqu’au XVIIIe siècle, et particulièrement en France, une coutume consistait à excommunier les acteurs de théâtre, les comédiens se voyant contraints de renoncer aux planches avant de se marier. S’appuyant sur des textes canoniques, cette habitude était cependant absurde, s’appliquant à des artistes qui, jouant dans un premier temps moralités et mystères, n’avaient pas le moindre lien avec les bateleurs gallo-romains contre lesquels ces foudres avaient commencé d’être lancées au IVe siècle de l’ère chrétienne.
     
     
     

    Transportons-nous à quelques siècles de notre époque. Un comédien meurt ; le curé de la paroisse qu’il habitait refuse de recevoir dans son église la dépouille mortelle de cette brebis égarée ; le peuple s’ameute ; la gendarmerie s’avance ; on prend des pierres d’une part ; on tire le sabre de l’autre… mais le sabre a toujours raison dans un étal bien policé, de sorte qu’en définitive le char funèbre, repoussé de la maison du seigneur se dirige, au travers des murmures et des jurements, vers le cimetière, pour rendre à la terre un peu de cette poussière anathématisée. Le soir il n’est bruit que du fait dans les salons ; le lendemain plusieurs, journaux contiennent des articles malins et ironiques que le curé se garde bien de lire ; sur ces entrefaites, l’eau court, le temps vole, les événements marchent... un autre soleil et l’on n’en parlera plus !

    Un pareil scandale, légion jusqu’au XVIIIe siècle, offre alors à la multitude un motif d’accusations haineuses contre les ministres du culte : il perpétue d’opiniâtres préventions et place l’autorité dans une situation difficile : car enfin, que répondra le magistrat au pasteur qui lui dit en substance : Un comédien est excommunié ; or, ma conscience me défend d’admettre aux prières publiques de l’église le corps d’un excommunié. On a bientôt fait de crier au fanatisme, de se moquer du curé et de sa conscience ; mais ce n’est pas là le moyen de s’éclairer, et la discussion reste précisément au même point.

    Représentation d'un mystère au Moyen Age
    Représentation d’un mystère au Moyen Age

     

    Il ne sera pas inutile de considérer l’existence des comédiens aux trois âges de l’art dramatique : sous les dynasties mérovingienne et carolingienne, on voit les bateleurs ou histrions qui avaient succédé à ces acteurs du cirque, flétris chez les Romains, mériter, par leurs jeux obscènes et leurs farces grossières, les censures de l’Église et les châtiments du bras séculier. Les conciles d’Elvire, d’Arles, les placent en dehors de la communion chrétienne, et Charlemagne les poursuit de ses ordonnances. Bientôt ils tombent dans un discrédit total, et il n’en est plus fait mention sous les premiers Capétiens.

    C’est sur cette législation protectrice des bonnes mœurs à une époque reculée et dirigée de concert par l’État et par l’Église contre des excès répréhensibles, que se fondaient les membres du clergé, au XIXe siècle encore, pour refuser la sépulture chrétienne aux comédiens morts sans avoir abjuré. Beaucoup très certainement ignoraient que telle était la base des principes qui leur avaient été transmis et qui réglaient leur conduite : c’est réellement parce que Charlemagne avait proscrit quelques bateleurs du VIIIe siècle, qu’au XIXe leur était refusée la miséricorde divine.

    Et toutefois il y a là une grave erreur ; car si l’on suit avec attention l’histoire dramatique des siècles postérieurs, il devient évident que c’est par une fâcheuse méprise qu’on a cru voir le berceau de nos comédiens modernes parmi ces troupes d’histrions anathématisés dès le premiers âges de l’ère chrétienne ; qu’on ne peut, sans mauvaise foi, les regarder comme les successeurs de ces derniers, et qu’il serait tout au plus permis de considérer comme tels ces acteurs en plein air, dont les parades précèdent dignement la représentation en cire de la Chaste Suzanne ou du Jugement de Salomon.

    Comédiens ambulants
    Comédiens ambulants

    En effet, les véritables auteurs de nos jeux scéniques sont ces pèlerins qui, revenant de la Palestine, chantaient aux peuples émerveillés les événements anciens ou récents dont cette terre sacrée avait-été le théâtre. C’est à eux qu’il faut remonter pour en retrouver l’origine réelle. Isolés dans les premiers temps, ces pèlerins reconnurent qu’ils pouvaient avoir beaucoup plus de succès en réunissant leurs efforts et en se distribuant les divers personnages qui figuraient dans leurs complaintes : de-là, les Confrères de la Passion, institués par lettres-patentes, en 1402, pour représenter à Paris des comédies pieuses.

    Ces comédies, appelées dans la suite moralités et mystères, furent tellement goûtées qu’on en joua bientôt dans tout le royaume. L’Église favorisait ce genre de spectacle, qu’elle regardait comme susceptible d’édifier les fidèles ; les membres du clergé y assistaient ; quelques-uns même y prenaient part.

    Mais comme notre nation ayant toujours aimé le mot pour rire, on ne tarda pas à trouver que les mystères étaient un peu graves ; et les confrères, pour varier le spectacle, s’adjoignirent insensiblement quelques bons fils de famille ou enfants sans souci, comme il y en a dans tous les siècles, qui se chargèrent d’égayer ceux dont les saints tableaux avaient rembruni l’imagination ; de sorte qu’au XVIe siècle s’introduisit presque généralement l’usage de représenter les histoires du Vieil et du Nouveau Testament avec la farce au bout, pour récréer les assistants.

    Par malheur on prit goût à la farce, et d’accessoire elle devint bientôt le principal : comme elle offrait une fidèle et naïve image des désordres du temps, elle ne pouvait être très pure et devait quelquefois causer du scandale : c’est ce qui détermina, en 1546, les révérends Pères de la Trinité à expulser de leur maison les confrères de la Passion, qui y avaient eu jusque-là leur théâtre. Ceux-ci, établis d’abord à l’hôtel de Flandre, puis à l’hôtel de Bourgogne, obtinrent en 1548 un arrêt du parlement qui les confirmait dans tous leurs privilèges, sous la condition de ne jouer que des sujets profanes, licites et honnêtes.

    « C’est ici, dit le baron d’Hénin de Cuvillers dans son ouvrage intitulé Des comédiens et du Clergé, le troisième âge de l’existence des comédiens en France et l’origine certaine des comédiens de nos jours : car il est bien avéré que les confrères étaient de vrais comédiens, montant sur le théâtre et débitant des scènes. Le parlement dans sa sagesse leur fit défense de représenter des mystères ; mais il les autorisa à jouer des sujets profanes, et l’arrêt du parlement est confirmé par des lettres-patentes du roi (1559). Par conséquent, la comédie fut donc instituéeapprouvée et consentie par les autorités suprêmes du royaume. »

    Comédiens et clergé : une discorde née d’une ancestrale méprise

    Il n’y a plus qu’un mot à dire maintenant, car les comédiens, qui se succédèrent depuis cette époque jusqu’au grand homme à qui le curé de Saint-Eustache refusa la sépulture chrétienne, Molière, tinrent tous directement leurs droits des Confrères privilégiés, et furent obligés de faire une réserve sur leurs bénéfices pour payer l’autorisation qui leur était accordée. Vers le milieu du XVIIe siècle même, des comédiens de province, qui fondèrent la théâtre du Marais où furent représentées les pièces de Jodelle, de Garnier et enfin de Corneille, se virent tenus à payer par chaque représentation un écu tournois aux Confrères de la Passion. C’était l’Hôpital-Général qui profitait alors de cette redevance.

    Les ordonnances, les diplômes et les lettres-patentes des rois, les arrêts des parlements, les règlements de police formaient une réunion d’actes publics qui constituaient et consacraient, de la manière la plus authentique, la profession de comédien en France. Cette législation faisait de ceux qui l’exercent de véritables citoyens, supportant les mêmes charges et remplissant les mêmes devoirs que les autres. Bien plus, il avait été fait en leur faveur une exception qui prouvait le degré de considération dont on voulait les honorer : les commerçants perdaient le privilège de noblesse et les comédiens le conservaient. Une ordonnance de Louis XIII, du 16 avril 1641, et un arrêt du parlement rendu en 1668, à la requête de Josias de Soulas, écuyer et comédien à l’hôtel de Bourgogne, en font foi.

    Dans on ouvrage consacré à ce sujet, le baron d’Hénin montre que, dans les principes de l’Église gallicane, l’excommunication, fût-elle réelle, n’étant pas consacrée par la loi civile et personnellement dénoncée, un ecclésiastique se rendait coupable d’un véritable délit lorsqu’il refusait les prières publiques à un comédien.

    Tabarin (1584-1626), bateleur et comédien du Théâtre de la foire. Gravure d'Auguste Joliet
    Tabarin (1584-1626), bateleur et comédien du Théâtre de la foire. Gravure d’Auguste Joliet

     

    Mais il semble qu’au XVIIe siècle on était loin d’avoir sur cette profession, en général, les idées qui régnèrent plus tard. En effet, on refuse d’admettre le corps de l’illustre auteur du Tartufe ; mais en même temps on inhume , dans nos églises mêmes, Turlupin, Gautier-Gargouille, Gros-Guillaume, et plusieurs autres : en 1689, à l’époque où les comédiens français vinrent s’établir dans la rue des Fossés-Saint-Germain, nous voyons les capucins, cordeliers et Augustins de ce quartier leur adresser d’humbles suppliques pour avoir part au prélèvement qu’ils faisaient sur leur recette en faveur des indigents. Celle des cordeliers se termine ainsi : « L’honneur qu’ils (les bons pères) ont d’être vos voisins, leur fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leurs prières, qu’ils redoubleront envers le Seigneur pour la prospérité de votre chère compagnie. »

    Enfin, observons qu’en 1669, c’était l’abbé Perrin qui remplissait les fonctions de directeur de l’Opéra : ainsi, un abbé réglait alors les roulades et les pirouettes de ces dames ! La chose dura trois ans ; il céda son privilège à Lully en 1672. On ne voit pas qu’il ait été le moins du monde inquiété par le corps auquel il appartenait.

     

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  • Coiffures provençales
    (article paru au XIXe siècle)
     
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    Les femmes de Beaucaire, de Tarascon et d’Arles se distinguent par le mouchoir de mousseline ou de soie, bariolé de vert et de jaune, dont elles entourent leur tête. Elles aiment beaucoup les bijoux : leurs bras sont entourés de bracelets composés de fils d’or plus ou moins gros et auxquels pend un ornement appelé maltaise, parce que c’est une espèce de médaillon en forme de croix de Malte, et une énorme croix de même forme leur couvre presque toute la poitrine. Les plus riches portent des croix à sept diamants.

    Autrefois les femmes portaient le drolet : c’était une petite robe très courte partagée en quatre bandes qui descendaient jusqu’au mollet ; et elles se coiffaient d’un petit chapeau noir, bordé en rubans de soie ou en velours.

    Coiffure des femmes de Beaucaire
    Coiffure des femmes de Beaucaire

    Ce costume gracieux a été abandonné ; il régnait sur toutes les rives du Rhône, depuis Arles jusqu’à Avignon.

    Ces observations, notées par Millin dans le voyage qu’il fit dans le midi de la France, sont celles qu’on pourrait faire encore aujourd’hui. Le savant voyageur déplorait que la plupart des femmes jouissant de quelque aisance eussent renoncé dès lors, dans ce pays comme presque partout, au costume national qui leur seyait si bien.

     

    De nos jours, elles sont de plus en plus infidèles aux vieilles moeurs et aux vieilles coutumes ; toutefois, celles qui habitent la Provence et le comtat de Venaissin , si elles ont quitté le petit chapeau dont parle Millin, ont conservé du moins la coiffure, plus simple et plus gracieuse, d’origine sans doute beaucoup plus ancienne.

    Les coiffures, quoique un peu différentes, se ressemblent en ce qu’elles consistent de part et d’autre en une coiffe rappelant par sa forme ce qu’on est convenu d’appeler le bonnet phrygien, autour de laquelle s’enroule un mouchoir ou un large ruban de velours ou de soie qui la fixe. Cette disposition rappelle la mitra antique et en peut être un reste. Ce n’est pas seulement l’Orient qui conserve presque sans changement, comme on l’a dit justement, des vestiges des temps anciens. Pour qui sait les discerner, l’Occident aussi, et notre propre pays, en garde encore des traces aussi peu effacées.

     

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  • Coiffures du XVIIIe siècle
    (d’après un article paru en 1837)
     
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    Quand on voit avec quelle simplicité les femmes se coiffent aujourd’hui, on a peine à comprendre comment, sur la fin du dernier siècle, elles avaient été amenées à donner à leur coiffure des formes si extraordinaires et si démesurées. L’art d’un perruquier ordinaire ne leur suffisait plus, et il fallait y joindre celui du serrurier pour ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu’elles portaient sur la tête.

    La caricature s’était emparée de cette mode ridicule, et en avait fait justice. Celle que nous donnons fut accompagnée de bien d’autres. On représenta les femmes ainsi coiffées, suivies de maçons et de charpentiers pour agrandir les portes par où elles devaient passer. On eut l’idée aussi de cacher de la contrebande sous ces gigantesques chignons, et de les faire ouvrir par les commis aux barrières, qui en tiraient des provisions suffisantes pour garnir un marché. Cependant il ne faut pas trop reprocher aux femmes cet attirail incommode qu’elles entassaient sur leur front ;

    Une caricature de la fin du XVIIIe siècle
    Une caricature de la fin du XVIIIe siècle

    les hommes leur avaient donné l’exemple, et, avant qu’elles n’inventassent au dix-huitième siècle toutes ces modes exagérées, l’autre sexe en avait fait autant au dix-septième siècle.

    Sous Louis XIII, les hommes portaient des calottes ; l’idée vint d’y joindre des cheveux postiches pour déguiser l’absence des cheveux naturels ; puis on parvint à faire tenir les cheveux postiches sans calotte, et alors la perruque fut trouvée. Cette invention fut déclarée admirable ; et Louis XIV était encore bien jeune lorsqu’en 1656 il créa trente-huit charges de barbiers perruquiers qui avaient le privilège exclusif de l’exploiter. Elle prospéra rapidement.

     

    En 1673, Louis XIV institua deux cents nouvelles charges. Jusqu’alors, les rois de France et les gentilshommes s’étaient distingués par la barbe et par la moustache. Louis XIV ne garda plus qu’un léger filet au-dessous de la lèvre inférieure ; mais il remplaça l’ornement qui manquait au bas de la figure par celui qu’il ajouta sur le haut, et la perruque devint le signe de la noblesse.

    Les perruquiers ne cessaient pas d’imaginer de nouvelles modes pour se rendre plus importants, et de s’éloigner toujours plus de la simplicité de la nature. Après avoir inventé la perruque, ils inventèrent la poudre. Louis XIV ne pouvait souffrir cette dernière création ; peut-être voyait-il, dans ces frimas artificiels qu’on voulait jeter sur sa tête, l’image de la vieillesse qui lui était odieuse, et dont il se défendit jusqu’au bout. Ce ne fut qu’à la fin de sa vie qu’il consentit à ce qu’on le poudrât un peu, de manière à ne le blanchir que légèrement. Mais Louis XV porta dès l’enfance cette poudre, symbole de vétusté, que son aïeul avait toujours repoussée. Les femmes conservèrent longtemps plus de simplicité dans leurs coiffures. Sous Louis XIV, elles n’avaient ni perruque ni poudre : sous Louis XV, elles se poudrèrent ; mais elles gardèrent leurs cheveux très bas par devant, de manière que leur front dominât et restât découvert.

    Ce n’est guère qu’à partir de l’avènement de Louis XVI que les coiffures des femmes prirent ces accroissements bizarres dont nous parlions en commençant ; et une fois que cette mode fut prise, elle ne connut plus de bornes ; elle changea avec une rapidité merveilleuse, non pas pour se corriger, mais au contraire, pour prendre des développements toujours plus singuliers et plus extravagants.

    La nomenclature de toutes ces coiffures est par elle-même fort curieuse. Les noms qu’on leur donnait venaient quelquefois de leur forme, comme ceux-ci : le hérisson à quatre boucles, le parterre galant, le pouf à la chancelière, le pouf à droite, le pouf à gauche, le bonnet à fusée, le casque à la Minerve ou à la dragonne, la Phrygienne, la Dauniène, la coiffure au Coliséeà la laitièreà la baigneuseà la marmotteà la dormeuseà la paresseuseà la paysanneaux clochettesaux aigrettesau fichu, la corbeille, le croissant, la Circassienne, l’Orientale, le bandeau d’amour, le chapeau en berceau d’amour orné de fleurs.

    Quelquefois aussi ces noms étaient empruntés à des événements, comme le chapeau à l’anglaiseà l’américaineà la Voltaireà la victoire ; quelquefois encore, aux succès de théâtre, comme la Gabrielle de Vergy, la Cléopâtre, l’Eurydice, le bonnet à la Raucour. On ne se bornait pas à faire des pyramides de cheveux, comme dans la caricature que nous donnons ; on jetait encore par-dessus tous ces crochets, ces poufs, ces chignons et ces tapis, des rubans en quantité, des fleurs, des fichus, des chapeaux, des bonnets, qui étaient construits en même temps que la chevelure, et qui avaient l’air d’un véritable étalage de marchandises de toute espèce. La Révolution, qui déracina les tours de la Bastille, fit crouler aussi celles qu’on avait amoncelées sur la tête des femmes.

     

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  • Cochon (Jeu du) à Paris
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
     
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    En 1425, pendant qu’une partie de la France était tombée momentanément au pouvoir des Anglais, après de longues et terribles guerres, on vit à Paris les habitudes, les coutumes et les jeux de la nation victorieuse prendre un instant faveur dans le peuple
     
     

    Entre autres jeux, on donna aux Parisiens le spectacle d’un amusement empreint d’une cruauté bizarre. Le dernier dimanche d’août 1425, dans l’hôtel d’Armagnac, situé rue Saint-Honoré, et sur une partie de l’emplacement des bâtiments du Palais-Royal, on avait fait dresser un champ-clos, où l’on enferma quatre aveugles armés de gros bâtons, et couverts d’une armure.

    Avec eux se trouvait également enfermé un cochon destiné à celui des quatre combattants qui viendrait à bout de le tuer. L’historien contemporain qui nous a conservé ces détails, et qui était un riche et considérable bourgeois de Paris, assistait sans doute à cette fête qu’il appelle une bataille étrange, et qui réjouit fort les assistants.

     

    A un signal donné, les quatre aveugles, agitant en l’air leurs masses ou bâtons noueux, s’avancèrent au hasard pour frapper l’animal, dont la mort seule devait finir le combat. Aux grognements répétés de la victime, chaque fois qu’ils s’approchaient du côté où ils avaient entendu sa voix, chacun d’eux, accourant à la fois et frappant au hasard, portait de rudes coups, recevait tour à tour et faisait des blessures d’autant plus terribles qu’il était impossible de les parer.

    Si l’on en croit le bourgeois, auteur du Journal de Paris, sous Charles VI, ce jeu ne fit pas fortune. Cette lutte d’aveugles, où ni la force ni l’adresse ne pouvaient trouver leur place, et qui semblait moins un combat qu’un massacre, révolta bien plus qu’elle n’amusa. Quant aux aveugles, « ils se donnèrent, dit l’auteur, de si grands coups de bâtons que dépit leur en fut ; car quand le mieulx cuidoient (croyaient) frapper le pourcel, ils frappoient l’un sur l’autre ; s’ils eussent été armés pour vrai, ils se fussent tués l’un l’autre... »

     

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  • Cierge pascal (Bénédiction du) et
    inscription du millésime de l’année
    (D’après « Bulletin de la Société archéologique, historique
    et scientifique de Soissons » paru en 1885)
     
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    Sous une rubrique spéciale placée au jour du Samedi saint dans le Rituel de Nivelon(évêque de Soissons), « Rituale seu Mandatum insignis ecclesiæ Suessionensis tempore episcopi Nivelonis exaratum » (1856), nous lisons deux prescriptions particulières dont l’explication ne paraît pas dénuée d’intérêt : « Thesaurarius de Cereo provideat ; Custodes autem paeparent illum in medio presbyterii ante sacrosanctum altare », et « Cantor de Anno Incarnationis Dominicae provideat et de illis qui die ista debent in opus tanti mysterii convocari ; kiosque faciat scribi in tabula », ce qui signifie « Que le trésorier pourvoie à la fourniture du cierge et que les gardiens de l’église le disposent au milieu du chœur en face de l’Autel majeur » et « Que le chanoine grand-chantre pourvoie d’autre part à ce qui concerne l’année de l’Incarnation ; qu’il convoque ceux qui doivent prendre part à la solennité, et qu’il inscrive leurs nom sur la tablette ».

    La première : Thesaurarius de Cereo provideat, s’explique très facilement. Dans les églises paroissiales, la dépense nécessitée par l’achat du Cierge pascal était anciennement couverte par les aumônes des fidèles, et des quêteurs choisis par les marguilliers ou fabriciens allaient à domicile les solliciter et les recueillir ; mais la Cathédrale Saint-Gervais de Soissons n’étant point paroissiale, bien que cependant elle renfermât une petite cure, dite cure des fonts, ayant pour paroissiens les serviteurs de l’église et les domestiques do l’Hôtel-Dieu, c’est au Chapitre lui-même qu’incombait la dite dépense, comme le rappelle le Rituel ; et il ne faut pas croire qu’elle fût sans importance.

    Le Cierge pascal devait être de cire pure, et d’un poids considérable puisque les auteurs le désignent ordinairement sous le nom de colonne, colonna ; de plus, il était couvert de dessins et de peintures dont la richesse était mise en harmonie avec sa destination symbolique. Le piédestal lui-même qui le supportait, était un véritable monument artistique, d’architecture très variée et très délicate, dont les motifs étaient rehaussés par une grande profusion de métaux précieux finement travaillés.

    Cierge pascal
    Cierge pascal

    Quel est le sens de la prescription Cantor de Anno Incarnationis Dominicae provideat, et quel est le soin particulier qu’elle entendait mettre à la charge du chanoine grand-chantre, l’un des dignitaires de l’église cathédrale ? Pour le comprendre, il faut nous rappeler d’abord que l’année n’a point toujours commencé à la même date dans les diverses provinces de France, et que c’est seulement un édit de Charles IX, l’édit de Roussillon, de l’année 1563, qui ordonna que le 1er janvier fût pris désormais pour le premier jour de l’année dans tous les actes publics, sur toute l’étendue du royaume.

     

    Les Gaulois, pour parler de nos premiers ancêtres, réglaient leurs années, non sur le cours du soleil, mais sur celui de la lune, et ils les commençaient à la sixième nuit de la nouvelle lune qui suivait le solstice d’hiver. C’est au cours de cette nuit, appelée nuit-mère, que le chef du collège des Druides, armé d’une faucille d’or, détachait du tronc de l’arbre sur lequel on avait réussi à le trouver, le gui de chêne dont les rameaux étaient recueillis par les autres prêtres sur une large saie blanche, au milieu des transports de tout le peuple qu’on avait convoqué à cette solennité par le cri mille fois répété : Au gui l’an neuf ! A la suite de la conquête, les Romains apportèrent leurs usages dans notre pays, et l’année Julienne dont le commencement était fixé au 1er janvier, devint, avec le temps, l’année des Gallo-Romains.

    Mais, quand au VIe siècle, les savants travaux de l’érudit chrétien Denys le Petit (né vers 470 - mort vers 550) eurent introduit la coutume de dater les années à partir de l’Incarnation de Jésus-Christ, l’on vit en même temps des usages différents se former chez les divers peuples des Gaules quant au commencement de l’année elle-même. Les uns continuèrent de le fixer au 1er janvier ; les autres, au contraire, le fixèrent soit à Noël, le 25 décembre, soit à l’Annonciation, le 25 mars, soit encore à la fête de Pâques ; et chez ces derniers, le commencement de l’année devint mobile comme la fête qui en était le premier jour, et les années, en se suivant, n’avaient point toutes la même longueur.

    Il est bon de remarquer que dans les provinces qui prirent Pâques pour le commencement de leur année, le point initial fut l’instant qui suivait la bénédiction du cierge pascal ; de telle sorte que, quand au Xe siècle cette cérémonie qu’on avait faite antérieurement dans la nuit de Pâques, fut avancée au matin du samedi, le commencement de l’année fut lui-même avancé d’autant. C’est ainsi que l’Art de vérifier les dates cite deux chartes du roi Jean, toutes deux datées de Villeneuve, près Avignon, et données à un jour de distance ; la première est du vendredi saint, 31 mars de l’année 1362, et la seconde du samedi saint de Pâques, après la bénédiction du cierge, 1er avril de l’année 1363.

    Bénédiction du cierge pascal
    Bénédiction du cierge pascal

    Mais à quelle date l’année commençait-elle à Soissons au XIIIe siècle ? A ne consulter que le texte de notre rituel : Cantor provideat de Anna Incarnationis Dominicæ, il semble que nous devrions dire qu’elle commençait à Pâques, ou bien la veille, après la bénédiction du cierge, et qu’il appartenait au chanoine grand-chantre de faire connaître le changement d’année. Il n’en est rien

     

    cependant. Une charte de l’évêque Joslein de Vierzy, de l’année 1135, nous apprend positivement qu’à Soissons l’année commençait à Noël. Cette charte, en effet, porte la suscription suivante : « Actum est kalendis martii anno domini MCXXXV a proxime praeterito natali inchoante et proximo pascha declarando ». (Fait aux calendes de mars de l’année 1135 laquelle a commencé à Noël dernier et sera publiée à Pâques prochain). Mais, d’après cette même charte, l’année qui avait commencé à Noël, devait être annoncée et proclamée en la fête de Pâques. Or, comment se faisait cette annonce et quel était le mode de cette proclamation ? Le texte du rituel que nous examinons n’y aurait-il point trait ?

    Disons-le de suite : le millésime de l’année était gravé dans la cire du cierge pascal et c’est au chanoine grand chantre qu’il appartenait d’en faire faire l’inscription. Au rapport de Bède, écrivain du VIIIe siècle, l’annonce de la nouvelle année se faisait à Rome, non seulement en la fête de Pâques, mais aussi en celle de Noël. « Nos Frères, dit ce religieux, sont allés à Rome en l’année 701, et ils ont lu, gravée sur les cierges de l’autel de l’Eglise Sainte-Marie (majeure ?), l’inscription suivante : A passione Domini Nostri Jesus-Christi anni sunt DCLXVIII [Depuis la Passion de Jésus-Christ, 668e année] » et c’est, ajoute t-il, parce que chez les Romains, l’année commençait à Noël qu’on la publiait en cette fête, et sa publication était ensuite renouvelée en la solennité de Pâques.

    Il ne paraît pas qu’en France, même dans les provinces où l’année commençait à Noël, on ait suivi l’usage de Rome, et c’est seulement au samedi saint que l’on gravait sur la cire du cierge pascal le millésime de l’année qui était alors en cours. Le cierge pascal étant l’emblème du Christ ressuscité, ne peut-on pas dire que le Sauveur annonçait ainsi lui-même le nombre des années écoulées depuis son incarnation ? La publication du millésime de l’année était donc faite à Soissons au XIIIe siècle en la fête de Pâques ou plutôt dès le samedi saint et c’est à cette publication que fait allusion le texte du rituel Cantor de anno Incarnationis dominicæ provideat, que l’on peut ainsi traduire : Le chanoine grand-chantre aura à assurer la publication du millésime de l’année, selon l’ère chrétienne.

    Avec le temps, l’usage s’était introduit en plusieurs églises de joindre au millésime de l’année d’autres indications intéressant le calendrier ecclésiastique, ainsi que les noms des principaux dignitaires de l’Église et c’est de cet usage qu’en certains chapitres, la première dignité a tiré son nom de primicier, primus in cera. Mais lorsque l’inscription à faire sur le cierge pascal eût pris ces développements, on la fit, non plus sur le cierge même, mais sur une tablette de cire appendue au cierge. « On doit fixer au cierge pascal, dit Du Cange en son Glossaire, d’après les coutumes de Cluny, un titre dit tablette paschale sur laquelle le chanoine grand chantre fait graver l’année de l’incarnation, l’indiction, etc. ».

    Les lignes qui terminent le texte du Rituel de Nivelon que nous avons cité, nous apprennent qu’à Soissons, comme du reste en d’autres églises cathédrales ou abbatiale, on faisait usage de la tablette paschale et que l’on y gravait aussi les noms des dignitaires du chapitre, s’il faut du moins en croire les derniers mots de notre citation.

     

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