• Cours des Miracles (Les)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1833)
     
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    Lieux de rassemblement de filous, pendards et malades simulés, les Cours des Miracles tiennent leur nom du fait que sitôt la frontière avec les rues de la ville franchies, les maux dont semblait affectée cette masse humaine disparaissaient comme par enchantement
     
     

    Il n’y a rien d’exagéré dans la description qu’en donne Sauval vers 1660 ; c’est la vérité tout entière et toute nue : « Cette Cour est située en une place d’une grandeur très considérable et en un très grand cul-de-sac puant, beaucoup irrégulier, et qui n’est pas pavé. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines et détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente tortue, raboteuse et inégale. J’y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n’a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d’une infinité de petits enfants légitimes, naturels, ou dérobés.

    Cour des Miracles sous Saint-Louis
    Cour des Miracles sous Saint-Louis

    « On m’a assuré qu’en cette cour habitaient plus de cinq cents familles entassées les unes sur les autres. Elle était autrefois encore plus grande ; et là, on se nourrissait de brigandage, on s’engraissait dans l’oisiveté, dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l’avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait le soir avec plaisir ce qu’avec bien de la peine et souvent avec bien des coups il avait gagné pendant le jour ; car on y appelait gagner ce qu’ailleurs on appelle dérober ; et c’était une des lois fondamentales de la Cour des Miracles, de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivait dans une grande licence ; personne n’y avait ni foi ni loi. On n’y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrements. »

    On comptait douze Cours de Miracles dans Paris au commencement du XVIIIesiècle, et on en trouvait une au moins dans chacune des grandes villes de France. Jusque là aussi nul œil profane n’avait pénétré dans ces retraites redoutées ; le mendiant était certain d’y échapper à toute surveillance ; là il était avec les siens, seulement avec les siens, et il s’y dépouillait sans crainte du masque imposteur qu’il avait porté toute la journée pour tromper les passants. Là, une fois entré, le boiteux marchait droit, le paralytique dansait, l’aveugle voyait, le sourd entendait, les vieillards même étaient rajeunis.

    C’est à ces subites et nombreuses métamorphoses de chaque jour que ces cours devaient leur nom. Qui n’eût, en effet, cru aux miracles, à la vue de tant de merveilleux changements ? Ces mêmes hommes, si accablés de souffrances et de maux, qu’on voit le soir regagner leur gîte à grand peine ; ces misérables, à qui les plaies, les fractures, les ulcères, les fièvres, les paralysies laissent à peine la force de se traîner le long des murailles en s’accrochant les uns aux autres, comme s’ils allaient succomber ; toutes ces ombres humaines qui se glissent au dehors silencieuses et tristes comme la mort, tous ces êtres qui semblent accablés par l’âge, par les maladies et par la faim, à peine ont touché le seuil de ce monde si nouveau, que, frappés soudain par la baguette d’un enchanteur, ils en reçoivent une vie nouvelle.

    La porte franchie, et tous les maux ont disparu avec leur appareil désolant ; la porte franchie, et les années même ne se font plus sentir : femmes, enfants, vieillards, jeunes hommes, semblent s’être rencontrés soudain dans un âge de force, de mouvement, de santé. Cette cohue qui se précipite a remplacé le silence par les cris, les larmes par les rires, la tristesse par la joie, le désespoir par l’espérance ; impatiente de jouir, elle craint de perdre un instant, et court avec une effroyable vitesse s’engloutir dans les nombreux détours de son repaire, et s’y livrer avec impunité à toutes les turpitudes du vice, à tous les excès de la débauche.

    Eh ! qui formait ce peuple à la foi si misérable et si favorisé, si pauvre et si riche, si puissant et si faible, si craintif et si redouté ; ce peuple qui se comptait par milliers, qui obéissait à un roi, qui avait ses lois, sa justice, sa moralité, et même ses exécutions sanglantes ? Ce peuple était si nombreux, qu’on avait été aussi forcé de le diviser en classes, qui toutes n’étaient pas également privilégiées. Ces classes, auxquelles nous laisserons les noms qu’elles portent dans la langue d’argot, étaient :

    Les Courtauds de Boutange, semi-mendiants qui n’avaient le droit de mendier et de filouter que pendant l’hiver.

    Les Capons, chargés de mendier dans les cabarets et dans les lieux publics et de rassemblement ; d’engager les passants au jeu en feignant de perdre leur argent contre quelques camarades à qui ils servaient de compères.

    Les Francs-mitoux, qui contrefaisaient les malades, et portaient l’art de se trouver mal dans les rues à un tel degré de perfection, qu’ils trompaient même les médecins qui se présentaient pour les secourir.

    Les Hubains. Ils étaient tous porteurs d’un certificat constatant qu’ils avaient été guéris de la rage par l’intercession de saint Hubert, dont la puissance à cet égard était si grande, que, du temps de Henri Etienne, un moine ne craignait pas d’affirmer que si le Saint-Esprit était mordu par un chien enragé, il serait forcé de faire le pèlerinage de Saint-Hubert-des-Ardennes pour être guéri de la rage.

    Les Mercandiers. C’étaient ces grands pendards qui allaient d’ordinaire par les rues deux à deux, vêtus d’un bon pourpoint et de mauvaises chausses, criant qu’ils étaient de bons marchands ruinés par les guerres, par le feu, ou par d’autres accidents.

    Les Malingreux. C’étaient encore des malades simulés ; ils se disaient hydropiques, ou se couvraient les bras, les jambes et le corps d’ulcères factices. Ils demandaient l’aumône dans les églises, afin, disaient-ils, de réunir la petite somme nécessaire pour entreprendre le pèlerinage qui devait les guérir.

    Les Millards. Ils étaient munis d’un grand bissac dans lequel ils mettaient les provisions qu’arrachaient leurs importunités. C’étaient les pourvoyeurs de la société.

    Les Marjauds. C’étaient d’autres gueux dont les femmes se décoraient du titre de marquises.

    Les Narquois ou Drilles. Ils se recrutaient parmi les soldats, et demandaient, l’épée au côté, une aumône, qu’il pouvait être dangereux de leur refuser.

    Les Orphelins. C’étaient de jeunes garçons presque nus, chargés de paraître gelés et de trembler de froid, même en été.

    Les Piètres. Ils contrefaisaient les estropiés, et marchaient toujours avec des béquilles.

    Les Polissons. Ils marchaient quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint, mais sans chemise, avec un chapeau sans fond et une bouteille sur le côté.

    Les Rifodés. Ceux-là étaient toujours accompagnés de femmes et d’enfants. Ils portaient un certificat qui attestait que le feu du ciel avait détruit leur maison, leur mobilier, qui, bien entendu, n’avaient jamais existé.

    Les Coquillards. C’étaient des pèlerins couverts de coquilles, qui demandaient l’aumône, afin, disaient-ils, de pouvoir continuer leur voyage.

    Les Callots étaient des espèces de pèlerins sédentaires, choisis parmi ceux qui avaient de belles chevelures, et qui passaient pour avoir été guéris de la teigne en se rendant à Flavigny, en Bourgogne, où sainte Reine opérait des prodiges.

    Les Cagous ou Archi-Suppôts. On donnait ce nom aux professeurs chargés d’enseigner l’argot, et d’instruire les novices dans l’art de couper les bourses, de faire le mouchoir, de créer des plaies factices, etc.

    Enfin, les Sabouleux. Ces mendiants se roulaient à terre comme s’ils étaient épileptiques, et jetaient de l’écume au moyen d’un morceau de savon qu’ils gardaient dans la bouche.

     

     

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  • Coulisses (Dans les) du Palais-Bourbon :
    séances de la Chambre des députés
    au début du XXe siècle
    (D’après « Minerva », paru en 1902)
     
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    Au début du XXe siècle, un ancien secrétaire-rédacteur de celle que l’on désigne alors sous le nom de Chambre des députés, consigne à son sujet quelques anecdotes et souvenirs, invitant ses lecteurs à pénétrer au sein du palais Bourbon et à vivre l’agitation caractérisant les séances
     
     

    Nous sommes place de la Concorde, traversons le pont. Nous voici en face du palais. Entrons. Et tout d’abord quelques mots sur l’immeuble. Le Palais-Bourbon n’a pas été édifié pour la destination qu’il remplit aujourd’hui. Il a été construit en 1722 par la duchesse de Bourbon ; il passa ensuite au prince de Condé, qui l’agrandit de 1766 à 1777. En 1790, le palais devint propriété de l’État par suite du décret qui prononça la confiscation des biens des émigrés. La Convention nationale l’affecta au Conseil des Cinq-Cents ; mais, comme il ne s’y trouvait pas de salle susceptible d’être consacrée à leurs séances, Gisors et Lecomte, architectes, furent chargés d’en construire une en face du pont de la Concorde et sur l’emplacement même de l’hôtel bâti par la duchesse de Bourbon.

    Sous le Directoire, la salle nouvelle fut inaugurée avec pompe. C’est dans cette salle que siègeront le Conseil des Cinq-Cents, le Corps législatif institué par la Constitution de l’an VIII, la Chambre des députés de 1814, celle de 1815 et celle de 1828. A cette époque, le gouvernement ordonna la création d’une salle nouvelle, et comme l’importance des travaux devait priver les députés de leur lieu de réunion pendant un certain temps, on fit en quarante jours une salle provisoire dans le jardin. Cette salle servit aux sessions de 1830 et de 1831. Elle fut démolie en 1832. C’est dans cette salle provisoire que Louis-Philippe fut proclamé roi des Français le 9 août 1830.

    Le palais Bourbon
    Le palais Bourbon

     

    La nouvelle salle fut livrée en 1832. Elle servit jusqu’en 1848. La révolution éclate et une Assemblée constituante de 900 membres est convoquée. Impossible de caser tout ce monde dans la salle du Parlement. Aussi le gouvernement fait-il édifier une nouvelle salle, encore provisoire, qui fut appelée salle de carton et qui subsista jusqu’au 1er décembre 1851. C’est dans cette salle que le prince Louis-Napoléon jura fidélité à la République. Le Corps législatif du second Empire reprit possession de la salle qui avait servi aux débats du Parlement de Louis-Philippe, et c’est dans cette salle faite pour 300 personnes que s’entassèrent 585 députés, salle qui abrite aujourd’hui l’Assemblée nationale.

    La séance
    Mais voici que deux heures sonnent ; la séance va commencer. Dans la salle des Pas-Perdus un commandement militaire retentit : « Portez armes, présentez armes », les clairons sonnent, les tambours battent aux champs, et le président, après avoir traversé la salle des fêtes, apparaît entre deux haies de soldats.

    Deux huissiers le précèdent, un capitaine et un lieutenant marchent à ses côtés. Les députés secrétaires et le secrétaire général suivent ; un huissier de cabinet, qui porte un volumineux dossier, le dossier de la séance, ferme la marche. Le public qui est compose de députés, de journalistes, de fonctionnaires de haut grade, de préfets à la recherche de tuyaux sur la durée probable du ministère et sur la composition du ministère futur, se découvre sur l’invitation d’un gardien du palais qui crie : « Chapeau bas, Messieurs, s’il vous plaît. »

    Un jour, un député conservateur, très connu et par son talent d’orateur et par ses boutades d’esprit et par sa haine de la République, refusa absolument de se découvrir devant le président Gambetta. Interpellé, il répondit : « Je ne salue que le Saint-Sacrement, les corbillards et mes amis ; M. Gambetta ne rentre dans aucune de ces catégories. »

    Le cortège, après avoir traversé le salon de la Paix, arrive à la porte de la salle des séances. Les officiers saluent du sabre le président, qui, d’un geste tantôt sévère, tantôt indifférent, tantôt gracieux, suivant la nature de l’homme, rend le salut et entre dans la salle. Il monte au fauteuil, s’assoit, donne un coup de sonnette et prononce la formule sacramentelle : « La séance est ouverte ».

    Du haut de son fauteuil, le président domine toute la salle. Il a, à sa droite et à sa gauche, six députés secrétaires, le directeur de la sténographie et le chef des secrétaires-rédacteurs. Sur son bureau, on aperçoit la sonnette, l’instrument du silence, un coupe-papier, le règlement et le dossier de la séance. Derrière lui se tient le secrétaire général de la présidence. C’est le dictionnaire, l’encyclopédie, la mémoire du président. C’est lui qui, tout instant de la discussion, quand une difficulté réglementaire se produit, doit indiquer au président l’article du règlement qui est applicable et le précédent qui, sous l’Empire, la Monarchie ou la Constituante, peut le plus aisément se rapprocher de l’incident qui vient de naître.

    Devant le président, la tribune de l’orateur ; au pied de la tribune, le banc des secrétaires-rédacteurs ; à droite et à gauche, les sténographes ; en face, les ministres. Schneider, sous l’Empire, présidait en frac, cravate blanche, le grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir ;Grévy, à l’Assemblée nationale, inaugura la redingote ; Buffet remit en honneur l’habit et la cravate blanche que ses successeurs conservèrent. Le bureau du président est en acajou massif. Gambetta, à l’époque ou il était à la présidence, avait tellement l’habitude de frapper avec son coupe-papier sur le bord du bureau que chaque mois il fallait le réparer. De guerre lasse, l’architecte du palais finit par faire établir une bande de cuivre tout autour du bureau.

    A la tribune
    La tribune de l’orateur est en marbre. C’est la tribune du Conseil des Cinq-Cents. Elle est ornée d’un bas-relief de Lemot (1798) représentant l’Histoire et la Renommée. Sous l’Empire, il y avait une tribune plus élevée et qui n’était pas très commode pour les orateurs de petite taille. Louis Blanc était obligé, lorsqu’il parlait, de monter sur un tabouret. Un jour, dans le feu de la discussion, il oublie ce tabouret, fait un faux mouvement, tombe et disparaît derrière la tribune. Thiers n’a jamais oublié cet incident ; aussi dès qu’il fut chef du Pouvoir exécutif s’empressa-t-il de faire reléguer au magasin cette malencontreuse tribune qu’il remplaça par celle des Cinq-Cents, beaucoup plus basse, beaucoup plus agréable pour lui.

    Il faut avoir appartenu à la Chambre à un titre quelconque pour comprendre l’émoi légitime que ce mot de « tribune » inspire au député qui va faire ses débuts. Et comment en serait-il autrement ? Que d’hommes sont arrivés au Parlement avec une réputation d’orateur de premier ordre et, en quelques minutes, ont vu crouler cette réputation acquise par de longues années de pratique dans un barreau de province ou dans une chaire de professeur d’éloquence française !

    Voyez le député qui doit prononcer son premier discours. Il semble que tout se réunisse pour rendre sa tâche plus difficile. Depuis des semaines, il travaille, lit, relit son discours, l’allonge ou le raccourcit, le corse ou l’atténue, se demandant avec inquiétude si l’effet qu’il produira répondra à son désir. Pendant des journées entières, il attend l’heure à laquelle il sera appelé à la tribune. Il est anxieux, fiévreux, n’entend rien de ce qui se dit autour de lui, ne pense qu’à son discours. Dans le palais, de quelque côté qu’il dirige ses yeux, il n’aperçoit que des images qui semblent avoir été placées là tout exprès pour lui rappeler comment parlaient ceux qui, avant lui, ont illustré la tribune française.

    Séance orageuse à la Chambre des députés
    Séance orageuse à la Chambre des députés

     

    Le député court à la bibliothèque pour y vérifier un texte, y chercher un argument décisif ; mais la porte d’entrée de la bibliothèque est gardée par deux statues Cicéron et Démosthène. Enfin l’heure de prendre la parole a sonné et le débutant, qui est peut-être le grand orateur de demain, entend appeler son nom. Il quitte sa place, passe à travers les bancs de ses collègues, tandis que les lorgnettes se fixent sur lui ; il traverse l’hémicycle et monte les sept marches qui conduisent à la tribune.

    Regardez bien cet orateur et vous apercevrez sur son visage la trace des angoisses qui l’émeuvent et le troublent. Une fois à la tribune, il jette les yeux autour de lui. Le spectacle n’est pas fait pour le rassurer. Devant lui, il aperçoit les ministres, puis la foule de ses collègues, puis la loge diplomatique. Plus haut, les journalistes, journalistes français et étrangers, qui sont sans pitié pour son émotion et qui, ce soir, critiqueront ses opinions, ses arguments, ses intentions, son geste, sa voix, son physique et qui exagéreront la faute la plus minime.

    Baisse-t-il les yeux, il aperçoit les secrétaires-rédacteurs qui, dans quelques minutes, pendant qu’il parlera, expédieront par la poste, le télégraphe et le téléphone aux quatre coins de la France, l’analyse réduite, mais exacte et impartiale, de son discours, et les sténographes qui relèveront fidèlement le moindre mot quand bien même ce mot serait malheureux.

    Et si l’orateur a su vaincre son émotion, s’il a du talent et que la proposition qu’il développe est excellente, il n’en est pas moins exposé à trouver des contradicteurs. Au Parlement, on ne satisfait jamais tout le monde, et il suffit d’affirmer une opinion pour que d’un banc quelconque parte une interruption prouvant que l’opinion contraire a des défenseurs. Les interruptions sont interdites, il est vrai ; mais cela n’empêche pas qu’elles se produisent sans cesse. Il y a des orateurs qui sous le coup d’une interruption désagréable rebondissent plus fortement et font de ces réponses qui rivent l’interrupteur à son banc. D’autres au contraire se troublent et perdent le fil de leur discours.

    C’est le moment de recourir au verre d’eau. Le verre d’eau est pour l’orateur ce qu’est la tabatière pour le vieux curé auquel une pénitente pose une question scabreuse. Il permet de cacher son trouble, de s’arrêter un instant et de réfléchir. Mais pourquoi donc appelle-t-on verre d’eau ce verre qui ne contient qu’exceptionnellement de l’eau ? Chaque orateur a ses préférences, son goût, ses manies. Celui-ci boit du sirop de gomme, celui-là de l’orgeat, cet autre de l’eau de Seltz, cet autre encore du madère. Monseigneur Freppel buvait de la bière, Clemenceau du Marsala, Pouyer-Quertier, lui, consommait une demi-bouteille de Bordeaux à la moindre intervention à la tribune.

    Un député qui prononça un jour un discours sur l’alcoolisme débuta en ces termes : « L’alcool même parfaitement rectifié est un poison et tous ceux qui en prennent diminuent, à chaque verre qu’ils consomment, le nombre de jours qu’il leur reste à vivre. » L’orateur avait à peine achevé cette phrase qu’il éprouva le besoin d’humecter ses lèvres. Voyant que le verre d’eau ne lui avait pas encore été apporté, il interpella le garçon chargé de ce service par ces mots que seuls les sténographes entendirent : « Un grog bien chaud avec beaucoup de cognac. »

    Thiers, lui, se faisait apporter à la tribune deux verres ; l’un contenait du café et l’autre de l’eau ; il buvait alternativement dans l’un et l’autre verre, mais, détail qu’on ignore, Thiers ne buvait que du café qui avait été fait spécialement pour lui, chez lui, et qui était apporté à la Chambre par son fidèle secrétaire. Thiers, probablement, craignait le mauvais café. Un garçon de bureau, toujours le même, est chargé du service du verre d’eau. Son laboratoire, dissimulé dans un coin de la salle, contient, en guise de tableau, une affiche sur laquelle, en face du nom des principaux orateurs, figure le genre de boisson qu’il faut servir.

    Mais revenons à l’orateur lui-même. Le voilà à la tribune. Il parle. Comment parle-t-il ? Les uns improvisent, les autres récitent, d’autres encore lisent. L’orateur qui lit n’est pas écouté. Dès qu’il suit son manuscrit, le bruit des conversations couvre sa voix et si quelque collègue l’interrompt, ce n’est que pour lui adresser ce conseil peu aimable : « Passez vos feuillets à la sténographie. » Du temps du président Dupin, un orateur qui s’appelait Abraham Dubois lisait un jour un interminable discours. La Chambre, à maintes reprises, avait manifesté sa fatigue et le président avait invité l’orateur à rentrer dans la question, ce qui est une manière polie de lui faire comprendre qu’il n’avait aucun succès.

    Mais abréger quand on lit ce n’est pas commode. Aussi l’orateur, sans tenir compte des invitations réitérées du président, continuait-il à tourner ses feuillets. Tout à coup il tire de sa serviette une nouvelle liasse de papiers et annonce qu’il va aborder la deuxièmepartie de sa tâche. Pour le coup, la Chambre n’y tient plus ; elle pousse de véritables vociférations. Le président, qui voit arriver l’orage, se penche alors vers l’orateur et d’une voix empreinte de tristesse lui dit : « Abraham, voici l’instant du sacrifice » et Abraham, vaincu, sacrifia... la suite de son discours qui parut néanmoins à l’Officiel accompagnée de marques d’approbation.

    Si la Chambre n’est pas aimable pour l’orateur qui lit, elle l’est encore moins pour celui qui commet un lapsus. S’agit-il de souligner un mot à double sens, une phrase malencontreuse, une erreur de chiffres, elle se montre impitoyable. Elle éclate de rire avec bonheur, sans se soucier de l’embarras du député cause de tout ce vacarme. En 1848, un député du nom de Corne, soutint une thèse qui fit quelque bruit. Le débat vient en séance, on discute et enfin on va voter. A ce moment un député demande la parole pour expliquer son vote. Il voulait simplement dire pour quels motifs il s’était rangé a l’opinion de son ami Corne. Il débute ainsi : « J’approuve le parti qu’a pris Corne. » Immédiatement un éclat de rire général retentit et jamais il ne put aller plus loin. Le lendemain, un journal, rendant compte de la séance, disait : « M. Corne, lui, a abordé la question de front. »

    Quel est l’orateur, même de talent, qui n’a pas à son actif une expression malencontreuse ? C’est Tirard, ministre des finances, qui s’écrie : « Allez-vous étayer une réforme sur la désorganisation du marché financier ? » C’est Fabérot qui dit à ses collègues : « Vous l’auriez votée (la journée de travail de huit heures) si la proposition venait de vous, messieurs du centre, qui naviguez comme des papillons dans les idées politiques. » Le général Farre ministre de la guerre, accusé de n’avoir pas su assurer, pendant l’expédition de Tunisie, une distribution régulière de pain à nos soldats, s’écrie : « La marche de chaque brigade était suivie d’un four. » Ou encore le ministre Pierre Legrand disant : « Les ouvrières en chemises ont toutes les sympathies du ministre. » Jules Simon d’affirmer : « Il est certain, Messieurs, que j’entends des bruits de derrière. » Un député ami de l’agriculture n’a-t-il pas dit un jour : « Messieurs, protéger le porc, c’est nous protéger nous-mêmes. »

    La Chambre rit, mais si l’interruption échappée est blessante pour quelqu’un, avec quelle vivacité et parfois avec quelle méchanceté le collègue atteint s’empresse-t-il de répondre ! Jolibois prononce un long discours. Gatineau lui répond. Il a à peine prononcé quelques paroles que Jolibois l’interrompt pour lui dire : « Vous devriez vous souvenir que si la parole est d’argent, le silence est d’or. » « C’est précisément ce que je me disais, répond Gatineau, tout à l’heure en vous écoutant. » Bourgoin, qui était un savant et qui était en même temps pharmacien, interrompt un de ses collègues. Julien Dumas, qui a la dent mauvaise et qui connaît ses auteurs classiques, dit à l’orateur : « Ne répondez pas, vous savez bien que M. Bourgoin n’a pas l’habitude de s’adresser à des visages. »

    Le règlement
    Ces interruptions sans doute sont contraires au règlement. Mais comment le président pourrait-il les empêcher ? Autrefois les séances étaient calmes ; aucun bruit, saut parfois un ronflement, ne venait interrompre l’orateur, et les fonctions du président étaient faciles. Aussi le duc de Morny, au Corps législatif, avait-il l’habitude pendant les séances de dessiner des bonshommes. Gambetta, lui aussi, parfois crayonnait ; mais, détail curieux, il ne crayonnait jamais que des drapeaux qu’il dessinait en cinq traits.

    Buvette de la Chambre des députés
    Buvette de la Chambre des députés

     

    Comme armes défensives le président n’a que le coupe-papier, la sonnette et le règlement. Quand il veut obtenir le silence, il est obligé d’augmenter le bruit. Après avoir vainement usé du coupe-papier et de la sonnette, il ouvre le règlement qui contient une série de pénalités dont quelques-unes entraînent à la fois une amende pécuniaire et l’exclusion temporaire. Le député contre lequel la Chambre a prononcé l’exclusion doit immédiatement quitter la salle des séances. S’il n’obéit pas, le président brûle ses dernières cartouches, c’est à-dire qu’il se couvre. Immédiatement la séance est suspendue ; tout ce qui se dit ne compte plus, les secrétaires-rédacteurs déposent leur plume, les sténographes rentrent leurs crayons, et l’histoire ignorera toujours — officiellement du moins — les paroles qui à partir de ce moment seront prononcées.

    Pour se couvrir, le président, naturellement, met son chapeau sur sa tête. Un jour, Saint-Marc Girardin, dont le chapeau aux larges bords était légendaire, présidait. La discussion s’envenime, on interrompt, on s’interpelle, on crie, on agite les pupitres. Bientôt le tumulte devient tel que les membres du bureau supplient le président de se couvrir. Saint-Marc Girardin n’avait pas son chapeau. Vite on dépêche un garçon à la présidence pour chercher le fameux couvre-chef. Mais en attendant les incidents se multiplient, et de tous côtés retentissent les cris : « Couvrez-vous, couvrez-vous ! »

    Le chapeau aux larges bords n’arrivait toujours pas. Un jeune secrétaire offre au vénérable président son chapeau à lui, un chapeau petit, mignon, élégant, à la dernière mode. Saint-Marc Girardin le prend, mais le repousse immédiatement. Son geste faisait facilement comprendre qu’il ne pouvait se décider à mettre sur sa tête un chapeau... si différent du sien. Mais la Chambre insiste, les cris redoublent, et le président, vaincu, prend le chapeau et rapproche de sa tête. Sa figure apparaît tellement transformée qu’un éclat de rire retentit, et la Chambre désarmée se remet au travail.

    Si !e député contre lequel l’exclusion a été prononcée refuse absolument d’obéir à la loi, le président, après avoir suspendu la séance, fait évacuer les tribunes publiques, puis donne l’ordre au colonel du palais d’enlever le député manu militari et de le conduire au petit local. Ce dernier se compose de deux chambres et d’un cabinet de toilette. Comme ce petit appartement a la prétention déjouer le rôle de prison, les verres des fenêtres sont dépolis et la porte d’entrée est fermée à clef. Une sentinelle veille à ce que personne n’enfreigne la consigne. Le salon est tendu de tapisseries d’Aubusson défraîchies. Plusieurs députés ont fait connaissance avec le petit local ; quelques-uns même, comme Baudry d’Asson, l’ont habité à diverses reprises ; mais l’internement n’a jamais duré plus de quelques heures, juste le temps nécessaire pour permettre au député puni de maudire ses juges et de reprendre son calme.

    A la buvette
    Bien des erreurs sont répandues dans le public au sujet de la buvette. Les électeurs s’imaginent que la buvette est un restaurant dans lequel les députés peuvent gratuitement déjeuner et dîner. Le service n’est nullement gratuit. Toutes les dépenses sont payées à l’aide d’une retenue effectuée sur l’indemnité des députés. Ensuite les consommations sont peu nombreuses. A la buvette, on trouve du bouillon, du chocolat, du thé, du lait, du vin, de l’orgeat et quelques liqueurs ; l’absinthe est prohibée.

    Les jours de longues discussions, alors qu’on reste en séance jusqu’à neuf et dix heures, les députés reçoivent du pain et un morceau de fromage ou de jambon. Et c’est tout. Du temps de l’Empire, quand la buvette fonctionnait aux frais de l’Etat, les choses se faisaient plus largement. C’est ainsi qu’on pourrait retrouver au bureau de la comptabilité la note payée à la maison Potel et Chabot pour fournitures faites à la buvette du Corps législatif dans la nuit du 15 au 16 mars t856.

    Cette nuit-là, le Corps législatif s’était mis en permanence pour attendre la nouvelle de la naissance du prince impérial. Les députés songeaient, et que peut-on bien faire dans une buvette quand on songe ? Vous le devinez, ils mangeaient. Ils mangèrent d’abord les provisions habituelles de la buvette, et quand celles-ci furent épuisées on fit appel à Potel et Chabot qui envoyèrent à la hâte : 11 kilos de galantine ; 9 kilos de jambon ; 10 pâtés de foie gras ; 8 langoustes ; 2 saucissons cuits ; 3 pâtés de perdreaux ; 5 langues de bœuf ; 2 pâtés de poisson ; 1 hure. Enfin la nouvelle officielle de la naissance du prince impérial arriva, portée par un officier d’ordonnance de l’Empereur, auquel, suivant la tradition, la questure remit 10000 francs pour sa peine.

    Si la buvette aujourd’hui est modestement approvisionnée. par contre elle est coquettement installée, et une statue, représentant une femme... gracieuse, permet aux yeux fatigués par l’étude de se reposer agréablement.

    Le vote
    Le moment de voter est arrivé, les huissiers font circuler les urnes. Les députés ont chacun une provisions de petits cartons portant leur nom. Ces cartons appelés bulletins sont les uns blancs et les autres bleus. Les blancs indiquent qu’on adopte le projet de loi, les bleus qu’on le repousse. Les urnes sont vidées dans des corbeilles sur le bureau de la Chambre, où les secrétaires en opèrent le dépouillement.

    Pour diminuer la longueur de ce dépouillement, on a proposé divers systèmes. Sadi Carnot avait inventé une urne à deux compartiments. Dans l’un on mettait les bulletins pour, et dans l’autre les bulletins contre. Ces bulletins étaient métalliques et de forme différente, de telle façon qu’il était matériellement impossible de se tromper et de mettre dans un compartiment des bulletins destinés à l’autre. L’urne, une fois pleine, était vidée sur un plateau de balance qui, par une aiguille, indiquait instantanément le total des votes. La balance aurait bien fait, comme on dit, dans le paysage, mais le bruit de ces bulletins métalliques pouvait, à certains moments, faire ressembler la salle au hall d’une banque.

    On avait proposé un troisième système d’urne dans laquelle les bulletins, toujours métalliques, se seraient empilés le long d’un tube gradué ressemblant à un thermomètre. Il aurait suffi de regarder un seul chiffre pour connaître, sans les compter, le nombre des bulletins. Ce dernier système a coûté 50000 francs et n’a été appliqué que pendant l’année qui a précédé le coup d’État du 2 décembre.

     

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  • Couards (Les) mettent Rouen
    sens dessus dessous
    (D’après « Coutumes, mythes et traditions des provinces de France » paru en 1846)
     
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    Le coup d’envoi de cette fête burlesque qui se déroulait à Rouen, était la présentation à la grand’chambre et à l’approche des jours gras, d’une requête en vers qui faisait aussitôt suspendre les travaux de la justice
     
     

    Cette requête était l’œuvre d’une confrérie nommée les Couards. La cour répondait avec la même joyeuseté et accordait une sorte d’autorisation de faire le diable. Alors la ville devenait la proie de ces Couards qui faisaient des mascarades des processions, appelaient à leur ban les maris jaloux et trompés, décochaient des satires à tort et à travers, et faisaient de toute la ville un véritable théâtre de Saturnales.

    Pendant tout le jour, les Couards allaient, recueillant des chroniques, et faisaient leur rapport à leur abbé, à leurs cardinaux et patriarches réunis en conclave. Il n’était pas un fait qui prêtât à rire qui ne devint leur propriété et ne fût inscrit sur leurs rôles ; puis venaient les séances et les jugements de l’aréopage. La cour s’assemblait en plein air, et dans le lieu où elle pouvait avoir l’auditoire le plus nombreux. Durant trois jours, ce tribunal était en marche, conduit par des fifres et des tambours. Les gens en place et toutes les classes de la société passaient sous la férule des Couards.

    Palais de justice de Rouen
    Palais de justice de Rouen

     

    L’abbé, porté sur un chariot, ainsi que les cardinaux et ses patriarches, donnait sa bénédiction à la foule, en même temps qu’il faisait pleuvoir sur elle une nuée de quatrains et d’autres pièces de vers qui portaient le rire chez tous ceux qui les ramassaient. Un banquet splendide réunissait ensuite l’abbé et toute la confrérie sous les halles, et pendant sa durée, un ermite lisait à haute voix la chronique de Pantagruel.

    Après le repas, on jouait des moralités et des mystères, et enfin les danses avaient leur tour. La docte assemblée décernait aussi un prix aux bourgeois de Rouen qui, au dire de la majorité, avait fait la plus sotte chose dans l’année. Ces facéties furent avec justice interdites par le cardinal de Richelieu.

     

     
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  • Corsaires : des pirates
    « de métier » ?
    (D’après « Revue de synthèse historique », paru en 1932)
     
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    Il semble bien qu’il n’ait jamais existé en France ni ailleurs une définition officielle de la Course maritime, au sens d’une définition juridique formulée ou officiellement adoptée par un gouvernement. A défaut, on s’attendrait à en trouver une dans le célèbre Commentaire de René Valin (1766) sur l’Ordonnance de la Marine de 1681 ; on est déçu de ne l’y pas trouver. Plus déçu encore, ouvrant le Glossaire nautique d’Auguste Jal (1848), d’y rencontrer une définition sans valeur, alors que les autres articles relatifs à la Course y sont aussi justes qu’intéressants.
     
     

    Dans les autres dictionnaires, généraux ou spéciaux, dans les publications diverses, pas de définition satisfaisante. Pour essayer d’en établir une vraiment adéquate, le mieux, sans doute, est de se rappeler d’abord quel fut, en principe, le mécanisme de la Course durant la période (XVIIe-XIXe siècles) où elle était nationalement et internationalement réglementée. On arrive ainsi à la formule suivante, nécessairement assez longue, mais historiquement fondée et acceptable.

    COURSE MARITIME, dite aussi Guerre de Course. Ensemble d’opérations très réglementées, nationalement et internationalement, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, et qui avaient :

    1° pour moyens d’action très exceptionnels : des navires de guerre prêtés par un gouvernement à des armateurs privés ; pour moyens d’action ordinaires : des bâtiments de commerce appartenant à des particuliers et montés de marins du commerce (par exception et en partie, de marins prêtés par l’État) ;

     

    2° pour but, de la part de l’État : affaiblir le commerce maritime de l’ennemi et entraver ses relations par mer ; de la part des armateurs et actionnaires, comme des équipages : réaliser des gains aux dépens de ce commerce ;

    3° pour méthode : éviter corsaires et navires de guerre, capturer des bâtiments de commerce avec leurs cargaisons, le tout à vendre suivant les règles légales, en un port de la métropole ou de ses colonies.

    Quant à Corsaire, on connaît la définition de Jal, dans le Glossaire nautique : « Nom donné au marin qui fait la Course avec l’autorisation du gouvernement... Par métonymie, on a donné le nom de l’homme qui fait la course au navire sur lequel il la fait », un corsaire, pour : un bâtiment corsaire. Cette définition, très bonne du point de vue légal, suggère deux observations.

    L’une : qu’elle englobe parmi les corsaires réguliers ceux des États barbaresques, bien qu’en fait, historiquement, ils n’aient jamais été autre chose que des pirates : mais ils étaient « autorisés par le gouvernement » et même organisme permanent d’État. L’autre, qu’elle implique l’existence de marins qui faisaient la Course sans autorisation gouvernementale ; l’expression « faire la Course » ayant en soi la signification générale et imprécise de « courir les mers », mais impliquant, en ce cas, une action piratique. Et l’on voit que Jal, naturellement, refuse à ces marins-là le nom de Corsaires. Mais ils le prenaient, ce nom, repoussant la qualification de pirates ou, comme on disait aux Antilles surtout, de forbans. Au XVIIe siècle, ils s’intitulaient aussi, parfois, armateurs ; le mot était alors synonyme de Corsaire, homme ou navire.

    Ce fait que les pirates « de métier » — Barbaresques et autres — se désignaient eux-mêmes par le nom de Corsaires, contribua notablement à maintenir au nom un sens péjoratif. Sens qui, au XVIIe siècle, était bien des fois séculaire. C’est que, jusqu’alors, aucune puissance maritime européenne n’avait voulu avec persévérance, ou su, soit établir un vrai code à l’usage de la Course et des corsaires, soit réprimer les délits et les crimes presque journellement commis par des équipages de navires plus ou moins régulièrement armés en Course, ou par des capitaines ou patrons de bâtiments de commerce qui, de leur propre autorité, se déclaraient Corsaires.

    Et l’établissement de règles internationales reconnues, à cet égard, était encore inexistant ou à peu près. Après qu’au XVIIe siècle la Course eut été réglementée en détail et avec précision, on eut, quelque temps, des illusions sur l’efficacité de ces mesures légales ; bien que, comme l’écrit Jal, les règles, les usages, de cette guerre très spéciale, dussent fatalement rester « beaucoup moins chevaleresques (sic) que ceux de la guerre ordinaire entre vaisseaux de nations civilisées ».

    En fait, désormais, les actes criminels de haute gravité furent beaucoup moins fréquents, malgré la multiplicité des guerres maritimes : on n’en aurait plus toléré longtemps le retour. Par contre, les autres actes criminels, et les actes délictueux de toute nature, s’ils n’augmentèrent pas en nombre proportionnel, s’accrurent considérablement en nombre absolu, par suite de ces guerres rapprochées et longues ; les nations intéressées n’ayant jamais voulu s’entendre pour une répression simultanée, ni aucune d’elles donner l’exemple de châtier vigoureusement ses nationaux coupables.

    On était comme prisonnier d’un système de guerre qui, de par sa nature, ne pouvait être rendu « chevaleresque » (comme dit Jal), et qu’on ne désirait pas, au fond, voir tel. Ajoutons enfin qu’aux Antilles, durant les trois derniers quarts du XVIIe siècle, les nations colonisatrices (surtout la France et l’Angleterre), et plus encore leurs agents coloniaux, ont souvent employé de façons très médiocrement « régulières » et sous la dénomination de « Corsaires », leurs flibustiers, c’est-à-dire des pirates ; le reste du temps, ils en ont tout au moins encouragé les pirateries.

    Le Corsaire au pistolet
    Le Corsaire au pistolet. Œuvre d’Etienne Blandin.

     

    Quelle fut la répercussion de ces faits sur le sens du mot, c’est ce que montrera entre autres un texte de la Collection de décisions nouvelles du bon jurisconsulte que fut Denisart (1ère édition de 1754-56, tome I) : « Les corsaires, écrivait-il, sont des gens qui courent les mers pour voler et piller tout ce qu’ils peuvent prendre ». L’assimilation continuait donc entre les mots Pirate et Corsaire, en raison des innombrables actes piratiques commis sans cesse par l’immense majorité des corsaires « réguliers » de toutes les nations maritimes. Assimilation injuste, parce qu’elle généralisait à l’excès, sans égard aux exceptions, et que, juridiquement comme historiquement., elle constitue une pseudo-définition incomplète.

    Le jugement trop sommaire émis par Denisart et d’autres, en France et davantage encore à l’étranger, s’est perpétué jusqu’à maintenant. Chez nous (excepté dans certains ports où l’admiration pour les corsaires est article de foi), l’opinion du public se traduit volontiers par ces mots : « Les corsaires ? C’étaient des espèces de forbans ». Or, si l’on s’en tenait à la définition de Jal, définition basée uniquement sur une fiction légale, on laisserait dans l’esprit du lecteur non informé l’impression que les corsaires ont été respectueux des prescriptions légales, ce qui serait beaucoup plus éloigné de la vérité que ne l’est le sommaire jugement dont on a rapporté deux modes d’expression. La première phrase de Jal est donc du point de vue légal une bonne définition ; mais elle ne définit pas du tout ce que furent historiquement les corsaires.

    Ce n’est pas — il s’en faut — le seul cas où la définition d’une institution d’après les lois qui prétendaient la régir est loin d’exprimer sa vie dans l’histoire, et où l’impossibilité d’une définition historique tenant en peu de lignes oblige qui veut être renseigné à recourir à la lecture de tous les textes explicatifs.

    Valin, donnant le préambule du Règlement royal du 31 août 1710, « pour informer du pillage des prises », débute ainsi : « S. M. étant informée que — quelque soin qu’on ait pris par les Ordonnances anciennes et. nouvelles sur le fait de la marine ; quelques précautions que l’on ait apportées jusqu’à présent pour empêcher les pillages, déprédations d’effets, divertissements et autres malversations qui se commettent souvent dans les prises faites par les armateurs ; quelque sévères qu’aient été les peines prononcées par ces lois... — cependant tous ces règlements n’ayant pu arrêter une licence qui augmente tous les jours par l’impunité des coupables, par le peu d’attention des officiers des sièges de l’Amirauté à en procurer la punition, et par les difficultés qui empêchent souvent qu’on ait une preuve certaine et juridique de ces délits ; S. M., connaissant la nécessité d’en arrêter le cours... », etc. Texte de 1710 ; or, qui lit les passages de Valin indiqués ci-dessus, voit que cet auteur écrivant vers 1765 constatait exactement le même état de choses.

     

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  • Correspondance (Essais de)
    à bord des paquebots
    par pigeons voyageurs
    (D’après « La Joie de la maison », paru en 1903)
     
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    Dix ans avant l’accident de la Champagne qui, à la suite d’une avarie, resta en détresse en pleine mer sans qu’on eût de ses nouvelles, plusieurs essais fructueux de correspondance en mer avaient été menés avec des pigeons voyageurs par le capitaine Reynaud, de la Bretagne
     
     
     

    L’anxiété avait été grande lors de l’accident de la Champagne, et l’on s’était demandé s’il n’y aurait point un moyen pour que, en pareil cas, un navire pût faire connaître immédiatement la cause du retard qu’il subit, le danger qu’il court, la position où il se trouve. Au lendemain de l’événement, d’intéressants essais furent entrepris, à bord des paquebots en route, pour établir un service de correspondance avec la terre.

    Mais dix ans auparavant, une tentative d’organisation de cette correspondance avait été tentée à l’aide de pigeons voyageurs, et des expériences avaient eu lieu à Saint-Nazaire ; malheureusement, elles n’avaient point donné les résultats attendus. Toutefois, des personnes s’occupant activement de colombophilie firent remarquer que ces expériences ne leur paraissaient point concluantes, par suite du manque de méthode. Pourquoi, étant donnée l’importance qui s’attachait à la question, n’en ferait-on pas de nouvelles ? Des exemples qu’on citait permettaient de supposer que les pigeons voyageur, qui nous rendent déjà tant de services sur terre, étaient également capables de nous en rendre sur mer.

    Paquebot La Bretagne
    Paquebot La Bretagne

     

    Les essais furent donc repris. Le capitaine Reynaud en prit la direction. Comment les messagers ainsi rendus à la liberté en pleine mer allaient-ils se comporter ? Regagneraient-ils le continent ? Dans quelles conditions allait s’effectuer le voyage ? Autant de questions posées. Dans une étude qu’il publia, le capitaine Reynaud y répondait. Ce n’étaient plus de sommaires renseignements qui étaient donnés. Toutes les expériences étaient indiquées avec précision, et l’on en pouvait conclure que la poste aérienne en mer pouvait être assurée par les messagers ailé.

    « Au cours des expériences de 1898 et 1899, dit le capitaine Reynaud, des lâchers de pigeons ont été effectués à toutes les distances entre le Havre et une limite arbitraire fixée pour le moment à 1 000 kilomètres du point de départ. Dans les circonstances les plus défavorables et par le plus mauvais temps, les pertes n’ont jamais dépassé le chiffre de six pigeons sur dix lâchés. Par un beau temps, les rentrées se font avec la même régularité et une plus grande vitesse que sur terre. »

    Une centaine de pigeons seulement avaient été mis, la première fois, à la disposition du capitaine au bord de la Bretagne. A 50 kilomètres en mer, il y eut un premier lâcher de quatre pigeons qui, quelques heures plus tard, rentraient au colombier avec les dépêches dont on les avait chargés. Le lendemain, la Bretagne avait franchi 360 milles quand la vigie signala un voilier en perdition : le Bothnia.

    On envoya un canot au secours de l’équipage et on ramena les naufragés après un sauvetage plein de péripéties émouvantes. Sept pigeons furent lâchés à ce moment. Ils portaient tous une courte dépêche annonçant le sauvetage du Bothnia, faisant prévoir le retard de l’arrivée à New-York de la Bretagne, qui était restée une demi-journée sur le lieu du sinistre, et indiquant le point où était abandonnée l’épave du navire naufragé qui, laissée à la croisée des grandes routes d’Europe à New-York et de la Méditerranée en Angleterre, était un danger pour la navigation. Le lâcher des pigeons eut lieu vers midi, par un vent violent qui rejetait les pauvres oiseaux vers le sud.

    L’un d’eux tomba dans le golfe de Gascogne sur un steamer anglais, qui, dès le lendemain, fit câbler la dépêche en Amérique et à Paris. Le but poursuivi, qui était de faire connaître l’accident du Bothnia, était ainsi atteint. Un second pigeon fut recueilli par un cargo-boat qui vint croiser dans les parages où il espérait découvrir l’épave du Bothnia ; il réussit à la trouver, en effet, et la remorqua en Irlande. Deux autres reparurent à leur colombier deux ou trois jours après l’événement, blessés. Des trois autres on n’eut pas de nouvelles.

    Trois jours plus tard, la Bretagne voguait dans les parages de Terre-Neuve. Il parut intéressant au capitaine Reynaud de savoir ce que deviendrait un pigeon français lancé dans les eaux américaines, à plus de 4 000 kilomètres de son colombier. L’expérience se fit à six heures du matin. Il est à remarquer que les passagères de la Bretagne, qui avaient pris les pigeons en grande amitié, protestaient chaque fois qu’on voulait livrer à l’aventure un de leurs favoris, et souvent le capitaine avait dû renoncer à ses essais, par galanterie.

    Pigeon voyageur
    Pigeon voyageur

     

    Mais, ce jour-là, il fit constater que le temps était beau, bien que froid, et que le pigeon, lancé de grand matin, aurait une journée entière pour gagner la côte ou un navire. De plus, le capitaine demanda à une des passagères de donner elle-même la liberté au messager, ajoutant aimablement que « cela lui porterait évidemment bonheur ».

    Une dépêche écrite en cinq langues priait la personne qui capturerait le pigeon d’en aviser télégraphiquement la Compagnie transatlantique. Le message, enfermé dans un tube en plume d’oie, fut assujetti à la queue de l’oiseau. On était à 3&nbs;000 kilomètres du Havre, c’est-à-dire à la moitié du trajet. Le pigeon s’envola, non sans avoir été couvert de caresses.

    Dès l’arrivée à New-York, avant même d’avoir débarqué, les passagers apprenaient que leur courrier les avait devancés. Il avait été recueilli à Noronton, dans le Connecticut. Le message dont il était porteur était parvenu à son adresse. Il est probable que le pigeon, ayant volé pendant la journée du lâcher, avait cherché le soir un refuge sur un navire qui se rendait en Amérique ; le lendemain, il repartait dans la même direction que la veille et tombait le soir épuisé de fatigue à Noronton, à 80 milles de New-York.

    Huit jours après la Bretagne, pourvue de cinquante pigeons américains, recommençait à son retour les expériences faites au départ du Havre. Puis parvenu dans les eaux françaises, le paquebot lança la veille et le jour même de son arrivée, à des distances variant entre 600 et 100 kilomètres du Havre, une trentaine de pigeons français gardés à bord depuis trois semaines. Malgré ce long internement et le manque d’entraînement, les messagers regagnèrent en grand nombre le colombier, devançant le navire et annonçant son arrivée.

    Les essais inaugurés sur la Bretagne furent continués sur d’autres paquebots de la Compagnie transatlantique. Le capitaine Reynaud poursuivit ses recherches sur la faculté d’orientation des pigeons voyageurs, sur le problème du vol des oiseaux, sur le mystérieux instinct qui les conduit à travers l’espace et les ramène au gîte. Il mit ainsi en évidence le fait que même en mer, alors qu’il n’est plus guidé par rien, qu’aucun point de repère ne s’offre à sa vue, le pigeon voyageur sait parfaitement se diriger. Sa vitesse moyenne est alors de 95 kilomètres à l’heure. S’il ne peut gagner la côte avant la nuit, il cherche un abri sur un navire et y trouve toujours de quoi manger.

     

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  • Contre une réforme de l’orthographe
    dénaturant la langue française
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1889)
     
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    S’indignant en 1889 contre des réformes annoncées de l’orthographe, relatives notamment à la suppression d’accents qualifiés d’inutiles et de traits d’union, ou encore à la simplification du pluriel de certains mots, l’inspecteur général de l’Instruction publique Félix Hément y voit une atteinte à l’étymologie d’une langue française au renom pourtant justifié car « précise, nette, franche » et qui, « élaborée par une succession de grands écrivains pendant trois siècles consécutifs », mérite d’être aimée et respectée « comme une des manifestations de la patrie »
     
     
     

    Depuis quelque temps, écrit Félix Hément, la question de la réforme de l’orthographe, si souvent agitée, a été reprise par des hommes d’une compétence indiscutable, parmi lesquels nous citerons : Gaston Paris, de l’Institut, Darmesteter, professeur à la Sorbonne, si prématurément ravi à la science, Havet fils, professeur au Collège de France, Paul Passy.

    Les réformes demandées consistent dans la suppression des accents muets et inutiles, tels que celui de , adverbes, à, préposition ; celle du trait d’union ; celle de certaines lettres, l’o de faonpaonCraonne ; la substitution de f à ph. On demande également que le pluriel des noms terminés par ou, comme trouverrouclouchougenouhibou soit uniforme et par sajoutée au singulier, au lieu de s pour les uns, de x pour les autres.

    Certaines personnes expriment la crainte que la réforme projetée ne porte préjudice à l’étymologie et à l’histoire de la langue ; les promoteurs de la réforme leur répondent qu’il est facile de voir que dans la formation des mots français, l’étymologie est tantôt respectée, tantôt non. C’est ainsi que théâtre s’écrit par th et trône par t, bien qu’on ait écrit thrône autrefois ; fantaisiefantôme devraient s’écrire phantaisiephantôme, par ph, comme philosophe, si l’on veut rester d’accord avec l’étymologie ; aggravers’écrit par deux g et agrégé, par un seul g, or tous deux devraient s’écrire par deux g ; il en est de même pour apaiseraplaniraplatir, qu’on écrit par un p et appauvrir par deux pHonneur vient du mot honor qui qui s’écrit par un n, et tous les dérivés de honneur : honorable, honorifique, honoraires, honorer, s’écrivent par un n.

    Si certains noms en ou font leur pluriel en ous et d’autres en oux, cela vient, disent encore les réformateurs, de ce qu’à une certaine époque l’s et l’x étaient considérées comme une même lettre ; ce n’était donc pas alors une exception. On a dit que l’accent mis sur l’u de  distinguait ou adverbe de ou conjonction, mais c’est le sens qui fait la différence et non l’écriture. Si l’on écrit : où êtes-vous ? êtes-vous ici ou là ? il est clair que cela signifie à ne s’y pas tromper : en quel lieu (ou, adverbe) êtes-vous ? êtes-vous dans celui-ci ou bien (ou, conjonction), dans ce lieu-là. Le trait d’union a-t-il un sens étymologique ? On répond non. A-t-il une utilité ? Pas davantage. Le ph a pour origine une lettre grecque qui n’est pas autre chose qu’un f ; le th n’est pas autre qu’un t.

    Pour mieux nous rendre compte de ces modifications introduites dans la formation des mots et dans l’orthographe, il n’est pas inutile de rappeler les origines de notre langue. On sait que nos pères les Gaulois avaient leur langue propre, le celte, et que les diverses peuplades parlaient des dialectes peu différents. Avec la civilisation romaine s’introduisit tout naturellement l’usage de la langue latine. C’était d’abord la langue de la loi et de l’administration, elle devint bientôt celle de l’Église. Dans tous les actes importants de la vie, dans les traites, les contrats, le latin était la langue écrite. Le celte et le latin, constamment côte à cote, pour ainsi dire, devaient forcément se pénétrer. Il en résulta le mélange qu’on a appelé la langue gallo-romaine, dans laquelle le latin devait finir par l’emporter sur le celte, puisqu’il appartenait au peuple le plus civilisé. Le vocabulaire latin fournit de plus en plus à la langue usuelle, mais en même temps la prononciation et l’orthographe étaient altérées.

    Veut-on se rendre compte par des exemples de cette déformation, Faidherbe, de l’Institut, qui a fait une étude intéressante sur ce sujet, nous la fournit. De longum tempus, en supprimant les désinences, ils firent long temps puis longtemps ; de septem homines, ils tirèrent set om, de Jacobus dixit, ils déduisirent Jacob ou Jac dit, etc.

    Toute la Gaule parla bientôt ce latin déformé ou réduit devenu la langue romane. Puis les divers dialectes romans se réduisirent à deux, celui du nord et du midi, et enfin, à un seul, celui du nord, par suite de la prépondérance du nord sur le midi, quand le midi fut vaincu et terrassé par le nord. Les écrivains du Moyen Age, en s’appropriant des mots latins, les avaient généralement soumis aux lois de la prononciation et de la graphie vulgaires. Ils en faisaient des mots français et leur donnaient l’allure française. Au quatorzième siècle, l’influence savante ou plutôt le pédantisme inonda la langue de termes latins ou gréco-latins et fit grand étalage de connaissances étymologiques. Aussi, pendant les siècles suivants, les mots furent-ils encombrés de lettres inutiles, sous prétexte de fidélité à une étymologie qui n’était rien moins que douteuse.

    Au dix-septième siècle, la lutte existait encore entre la tradition française et les pédants, pendant que l’Académie française s’occupait de la rédaction de son dictionnaire. Sur la question de l’orthographe, l’illustre compagnie se partagea en deux camps, et il est à remarquer que les écrivains éminents prirent parti pour l’orthographe française, tandis que la majorité se prononça pour l’orthographe étymologique pour cette raison que cette dernière « distinguait les gens de lettres d’avec les ignorants ».

    On rétablit donc les lettres qui ne se prononcent pas ; au lieu de lon ten on écrivit longtemps ; de même sept au lieu de setom au lieu de homme – on a cependant conservé on qui a la même signification et la même origine – Jacques au lieu de jacditau lieu de di, etc. Faidherbe va plus loin dans son projet de réforme : « Il nous semble, dit-il, que tout en conservant précieusement notre langue littéraire, on devrait accepter et favoriser une orthographe simplifiée pour les masses. Les instituteurs primaires faisant faire beaucoup de dictées aux enfants qui ne sont pas appelés à continuer leurs études, devraient corriger ces dictées dans le but de rendre les mots intelligibles à l’oreille plutôt que conformes à la grammaire. Quel inconvénient y a-t-il à ce que les paysans, les ouvriers et en général les personnes qui n’ont pas le temps ni les moyens matériels ou intellectuels pour devenir instruits, écrivent au mépris de l’orthographe étymologique, exactement ce qu’ils entendent, suppriment les finales qui ne se prononcent pas...

    On peut répondre au savant linguiste, d’abord qu’il serait peut-être tout aussi difficile d’apprendre cette orthographe phonétique que l’orthographe courante, ensuite que tous les Français ne prononcent pas le français de la même manière, que le Normand, le Gascon, le Provençal, le Lorrain ont chacun une manière de prononcer qui les entraîneraient à écrire différemment les mêmes mots et dès lors il y aurait autant d’orthographes phonétiques que d’accents.

    On courrait risque de rétablir les dialectes, et des dialectes écrits, au préjudice de l’unité de la langue. Enfin, c’est toujours une mauvaise chose d’établir des lignes de démarcation. Les personnes qui n’ont pu, pour des motifs légitimes d’ailleurs, apprendre l’orthographe, ne se font pas faute de simplifier l’orthographe et d’écrire par exemple je vé à lécol, elles font même plus, elles soudent les mots entre eux et écrivent jevé alécol, ce qui est bien autrement, préjudiciable à la compréhension et à la clarté.

    (...)

    Quelques personnes demandent si la réforme est bien nécessaire et si elle est possible. Il s’agit de savoir si les lettres encombrantes et sans valeur phonétique ne rendent pas difficiles l’apprentissage de l’orthographe et la connaissance de notre langue pour les étrangers. Cela est surtout fâcheux lorsque l’étymologie, sauvegardée dans certains mots, ne l’est pas pour d’autres de la même famille. Puis, n’oublions pas que notre langue vit et que par suite le travail de formation des mots n’est pas terminé. Le mot Auguste, pour ne citer qu’un cas, qui a désigné le mois que nous appelons août et que nous prononçons , a passé par une série de transformations de Augustus à August et août et qu’il finira inévitablement par devenir .

    La fortune de notre langue, son renom justifié, le choix qu’on en a fait comme langue diplomatique, tout cela tient d’une part à sa construction directe qui suit l’ordre de la pensée et lui donne cette incomparable clarté qui en fait la langue didactique par excellence, précise, nette, franche pour tout dire en un mot, et d’autre part, à ce qu’elle a été élaborée par une succession de grands écrivains pendant trois siècles consécutifs. Aucune langue vivante n’est dans ce cas. Nous devons l’aimer, la respecter comme une des manifestations de la patrie. Les réformes qu’on propose ne l’atteindront pas.

    Ces réformes seront faciles si l’Académie, gardienne des traditions, les accepte. Nous sommes à ses ordres et personne n’essaiera de toucher à l’orthographe avant qu’elle ait rendu son arrêt.

     

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  • Contes de Ma Mère l’Oie de Perrault 
    ou l’itinéraire d’un talentueux autodidacte
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1928)
     
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    Conteur, philosophe, avocat, architecte, académicien, Charles Perrault eut une existence bien remplie, écrivant de longs poèmes, polémiquant avec Boileau sur l’éternelle question des Anciens et des Modernes, conseillant Colbert, révolutionnant les mœurs de l’Académie, aidant son frère Claude dans l’édification de la merveilleuse colonnade du Louvre. Mais si son nom passa à la postérité, c’est grâce à huit petits contes naïfs destinés à amuser les petits enfants...
     
     
     

    Ces Contes de Ma Mère l’Oie, qui bercèrent et charmèrent nos jeunes ans, ces contes dans lesquels tant de générations, depuis plus de trois siècles — Perrault les publia en 1697 — ont appris à lire, ces contes, les petits Français d’aujourd’hui les connaissent-ils encore ?... Et si Perrault vit encore dans la mémoire populaire, c’est bien moins aux enfants qu’aux amis du folklore et des traditions qu’il le doit.

    Au surplus, notre conteur n’eut pas un seul instant l’idée que ces bluettes, qu’il écrivit en se jouant, le mèneraient à l’immortalité. Il avait maintes raisons d’espérer une gloire fondée sur de plus nobles travaux. Né à Paris le 12 janvier 1628, il fit de bonnes études au collège de Beauvais.

    Charles Perrault
    Charles Perrault

     

    Tout jeune, il se sentit piqué de la tarentule littéraire. Le burlesque, en ce temps-là, faisait fureur. Cyrano de Bergerac était l’auteur à la mode. On annonçait la publication prochaine d’un Enéide travesti, par Scarron, dont la première partie parut en effet en 1648. Charles Perrault, délibérément, se lança dans le burlesque et, s’étant mis en tête de distancer Scarron, il parodia le plus beau chant de l’Enéide.

    C’est dans cette traduction burlesque de Perrault que se trouvent ces vers qui enchantèrent Cyrano, et que Voltaire et Marmontel attribuèrent à tort à Scarron, les déclarant les meilleurs de son Virgile travesti :

     

    J’aperçus l’ombre d’un cocher
    Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
    Nettoyait l’ombre d’un carrosse.

     

    Mais, tout en se livrant à ces fantaisies poétiques, Perrault n’en poursuivait pas moins des études d’un ordre plus sévère. Il faisait son droit. Bientôt il fut reçu avocat. Cependant il ne plaida guère. « Ennuyé, suivant sa propre expression, de traîner une robe dans le palais », il quitta le barreau pour l’administration. Son frère aîné, receveur général des Finances de Paris, le prit comme commis. Cette place lui laissait des loisirs. Il en profita pour se livrer tout entier à son goût pour la poésie. Quelques pièces galantes le signalèrent à l’attention des amateurs. Un Dialogue de l’Amour et de l’Amitié eut l’heur de plaire au surintendant Fouquet, qui le fit transcrire sur vélin et adorner de magnifiques illustrations.

    Perrault n’était pas moins bon courtisan que bon poète. Deux odes, l’une sur la Paix des Pyrénées, l’autre sur le Mariage du Roi, éveillèrent l’intérêt de Colbert, qui s’attacha l’auteur et le nomma premier commis de la surintendance des bâtiments. Dans cette fonction, Perrault rendit de grands services aux artistes et s’assura de précieuses amitiés.

    Colbert ayant décidé de créer une petite académie chargée de fournir des devises latines pour les bâtiments royaux, il inscrivit d’abord le nom de Perrault. On voit que cette compagnie fut l’embryon d’où sortit plus tard l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Le grand ministre tenait en si haute estime son commis qu’il ne faisait rien sans le consulter.

    Sait-on, par exemple, que c’est à Perrault que les Parisiens d’alors durent de pouvoir aller se promener librement aux Tuileries ? Colbert, ayant fait replanter le jardin, voulait le fermer au public. « Cette résolution, dit Perrault, me parut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris ». Et le brave homme plaida la cause des Parisiens : il représenta au ministre que les femmes et les enfants qui venaient là respectaient les plantes et les fleurs, et que les égrotants n’avaient nul autre endroit pour respirer un air balsamique... Tant et si bien que Colbert changea d’avis, et que les portes des Tuileries demeurèrent ouvertes aux Parisiens.

    Elu membre de l’Académie française en 1671, Perrault ne tarda pas à suggérer quelques réformes importantes dans le règlement de l’illustre compagnie. Avant lui, les discours académiques n’avaient d’autres auditeurs que les académiciens eux-mêmes. La Compagnie ne recherchait par les suffrages de la foule. C’est après son admission que les séances devinrent publiques.

    « Le jour de ma réception, écrit Perrault dans ses Mémoires, je fis une harangue dont la Compagnie témoigna être satisfaite, et j’eus lieu de croire que ses louanges étaient sincères. Je leur dis alors que mon discours leur ayant fait plaisir, il aurait fait plaisir à toute la terre si elle avait pu m’entendre ; qu’il me semblait qu’il ne serait pas mal à propos que l’Académie ouvrît ses portes aux jours de réception. Ce que je dis parut raisonnable ».

    Frontispice de l'édition originale des Contes de Perrault
    Frontispice de l’édition originale des Contes de Perrault

     

    Et l’Académie adopta le vœu de Perrault. Désormais le public fut convié aux réceptions : le « beau monde » s’y pressa. L’Académie, peu connue jusqu’alors, devint célèbre, et, suivant le mot du bon Perrault, « fit le sujet des conversations ».

    C’est à cette époque que se place la grande querelle des Anciens et des Modernes, qui divisa longtemps Perrault et Boileau. Le premier, dans un poème intitulé Le siècle de Louis le Grand, s’était laissé aller, pour mieux exalter son temps, à traiter de façon fort irrespectueuse l’antiquité. Boileau protesta. Perrault s’obstina et écrivit un Parallèle des Anciens et des Modernes, dans lequel il témoignait pour les grands écrivains de la Grèce et de Rome, le même dédain que deux siècles plus tard les romantiques devaient manifester pour nos auteurs classiques.

    Eternel sujet de dispute que celui-là. Mais la querelle, cette fois, prit un tour singulièrement violent. Boileau morigéna de la belle façon le sacrilège qui osait insulter à la gloire des Anciens. Il ne fallut pas moins que l’entremise du grand Arnauld, de Racine et même de Bossuet pour clore le différend et amener les deux adversaires à se réconcilier.

    Il semble que cette épreuve ait épuisé la nature combative de notre homme. Il évita dès lors toute matière à discussion et se consacra à des travaux de tout repos : quelques éloges des hommes illustres de son siècle et la rédaction de ses Mémoires, lesquels, en dépit de quelques longueurs, sont infiniment précieux pour l’étude des mœurs du temps.

    On ne sait trop pour quelle raison, à cette époque, la faveur du roi l’abandonna. Le courtisan déçu fit place au philosophe. Dans une confortable maison du faubourg Saint-Jacques, que sa femme lui avait apportée en dot, Perrault se retira et se consacra à l’éducation de ses enfants. C’est pour eux qu’il écrivit ces délicieux Contes de Ma Mère l’Oie, qui devaient assurer à son nom l’immortalité.

    Oh !... il ne les inventa pas... Sainte-Beuve observe fort justement que les contes de Perrault « ne sont pas de ceux qui sentent l’œuvre individuelle ». Et il ajoute : « Perrault n’a été que le secrétaire. Mais il n’a pas été un secrétaire comme tout autre l’eût été. Dans sa rédaction juste et sobre, encore naïve et ingénue, il a atteint à la perfection du conte pour la race française... La vérité, avec lui, se continue même dans le merveilleux ». Il y a, en effet, dans les contes de Perrault, une ingénuité qui met au niveau le conteur et l’enfant qui l’écoute. Tous ces récits existaient avant Perrault : il les a recueillis et parés du merveilleux coloris de son style naïf et pur.

    Ses personnages sont habillés à la mode du jour. Quand les sœurs aînées de Cendrillon se présentent pour aller au bal, elles mettent leur habit de velours rouge et leur garniture de dentelle d’Angleterre ; elles envoient quérir la bonne coiffeuse pour dresser leur cornette à deux rangs et font acheter des mouches. Des deux frères qui délivrent la femme de Barbe-Bleue, l’un est dragon et l’autre mousquetaire. Quand l’ogresse de la Belle au Bois Dormant veut manger ses petits-fils, elle songe à les accommoder à la sauce Robert. Et la sauce Robert venait d’être tout récemment inventée.

    Que de détails du même genre ne pourrait-on pas citer où l’on verrait le rusé conteur s’inspirer habilement des faits d’actualité ! Où prit-il son bien ?... Mais partout, dans les contes bleus qui nous venaient des traditions les plus diverses et les plus lointaines.

    L’histoire de Peau d’Ane, par exemple, savez-vous qu’elle existe dans le Pantcha-Tantra, un recueil de contes de l’Inde ancienne ? Quand La Fontaine écrivit :

     

    Si Peau d’Ane m’était conté,
    J’y prendrais un plaisir extrême.

     

    ce n’était pas du conte de Perrault qu’il parlait, puisque le conte de Perrault n’était pas encore écrit.

    De même, rappelez-vous la scène du Malade Imaginaire, dans laquelle Argan interroge la petite Louison sur la conduite de sa grande sœur Angélique. « Dites-moi tout ce que vous savez », fait-il d’un ton sévère. Et la fillette lui répond avec une malicieuse candeur : « Je vous dirai, si vous voulez, le conte de Peau d’Ane, qu’on m’a appris depuis peu. »

    Le Petit Poucet
    Le Petit Poucet

     

    Or, quand Molière écrivait ce dialogue, Perrault n’avait pas encore commencé son livre. Louison, pourtant, connaissait déjà le conte de Peau d’Ane : elle le connaissait sans doute par le récit de sa gouvernante. Au surplus, vingt ans plus tard, Perrault, dans sa préface, nous dira que, tous les jours, grands-mères et gouvernantes en amusaient les enfants.

    Il en est de tous les autres contes comme celui de Peau d’Ane. Ils se retrouvent, avec plus ou moins de variantes, dans les traditions de tous les peuples. On a découvert naguère un certain Pentamerone, recueil de contes écrits dans la première moitié du XVIIe siècle, en patois napolitain, pour l’amusement des petits enfants de la Campanie.

    On y lut, non sans surprise, la Belle au Bois Dormant, le Chat BottéCendrillon... « Voilà, s’écria-t-on, le nid d’où Perrault a tiré de si jolis oiseaux ! » Eh bien non ! Il est peu probable que Perrault ait connu ce Pentamerone. Il n’avait pas besoin de cela pour que ces contes fussent venus jusqu’à lui. A l’époque où il les écrivit, ces récits de bonne vieille, ces Contes de Ma Mère l’Oie — car on les appelait ainsi et ce n’est pas Perrault qui inventa ce titre — attiraient l’attention de la haute société. C’était un jeu de salon.

    On n’imagine pas l’attrait que la littérature féerique eut alors sur les esprits. On se passait de main en main les contes de Perrault ; on les lisait dans les salons. Les personnages les plus graves y prenaient goût. Fénelon, pour instruire le petit-fils d’un roi, ne dédaignait pas d’appeler les fées à son aide.

    « O l’heureux temps que celui de ces fables ! » disait plus tard Voltaire, qui préférait les jolies histoires naïves de Riquet à la Houppe, du Petit Poucet, de la Belle au Bois Dormant ou du Petit Chaperon Rouge, aux prétentieuses élucubrations des conteurs moralistes de son époque.

     

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  • Conte (Le) : genre très français
    auquel la presse donne
    un nouveau souffle au XIXe siècle
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1897)
     
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    Genre très français, le conte, qui ne cessa de plaire à nos aïeux, connut, au cours des âges, de nombreuses variations, chaque époque y ayant marqué son empreinte. Miroir où se reflètent les mœurs des générations successives, il est d’abord mystique ou grossièrement facétieux, avant de subir l’influence de la Renaissance italienne, se teintant d’élégance et de préciosité, puis qu’une transformation de la presse quotidienne ne lui insuffle un nouveau style sous la plume d’écrivains notoires, parfois ironistes, tendres, réalistes, voluptueux ou encore paysagistes...
     
     

    Au XVIIIe siècle, le conte est libertin avec Crébillon, philosophique avec Montesquieu, frondeur avec Voltaire, sensible et moral avec Marmontel. Au moment de la Révolution et durant les années qui suivent, il disparaît presque complètement ; il cadre mal avec l’abondance et l’exubérance romantiques. Les poètes le dédaignent et les romanciers ont besoin de plus vastes espaces pour s’épancher. Alexandre Dumas, Balzac, George Sand sont de robustes amplificateurs. Leur œuvre se déroule, ainsi qu’un fleuve aux puissantes ondes. Alfred de Musset, il est vrai, broche de courtes nouvelles qui sont bien accueillies.

    Alphonse Daudet
    Alphonse Daudet

    Mais ce n’est guère qu’avec Mérimée que le conte reprend son droit de cité en littérature. On peut dire que cet écrivain dut le meilleur de sa renommée à Colomba, à Mattéo Falcone et à une demi-douzaine de courts récits. On oublia ses travaux de longue haleine. Il resta pour tout le monde l’auteur de l’Enlèvement de la redoute. A la fin de l’Empire et pendant les dix premières années de la République, nouvelle éclipse. Alphonse Daudet publie les Lettres de mon Moulin et les Contes du Lundi qui le rendent populaire, mais cette tentative ne suscite pas d’imitateurs.

    Nous arrivons aux environs de 1880. Et, soudain, un événement se produit : une transformation de la presse quotidienne. Jusqu’alors les journaux n’avaient inséré, à côté des articles politiques, que des chroniques, des échos de théâtre, des variétés et des nouvelles à la main. Une feuille légère, le Gil Blas, imagina d’imprimer des historiettes gaillardes, visiblement inspirées de l’Heptaméron et du Cymbalum mundi et accommodées à la sauce moderne par un certain Pédro Garcias, qui n’était autre qu’Adolphe Jaime, le fécond vaudevilliste. Le succès de la tentative fut prodigieux. Le public se jeta sur cette proie que l’on offrait à sa gourmandise. Le Gil Blas prospéra. Et la plupart des gazettes imitèrent son exemple. Elles offrirent des contes à leur clientèle.

    Et l’on assista à un curieux spectacle. Quantité de littérateurs, qui jusqu’alors n’avaient pour débouchés que le livre ou les revues, se jetèrent dans cette voie qui leur était inopinément ouverte. Ils vivaient médiocrement ; ils touchèrent des émoluments de princes. Théodore de Banville, qui rimait ses odes funambulesques en son modeste logis de la rue de l’Eperon, composa des histoires parisiennes qu’il vendit au poids de l’or. Et, de même, MM. Catulle Mendès, Armand Silvestre, Anatole France, François Coppée. Il n’y eut que Victor Hugo et Leconte de Lisle — que leur grandeur ou leur orgueil attachait au rivage — qui résistèrent à la tentation.

    A côté du Gil Blas, l’Écho de Paris, le Journal se fondèrent. Le conte devint un objet de plus en plus productif. Chaque génération nouvelle lança dans la circulation une légion de conteurs. Il n’est pas alors, semble-t-il, sur le pavé de Paris, un romancier qui n’ait débuté par un recueil de contes ou qui ne cherche, en entrant dans la carrière, à glisser un conte dans une feuille boulevardière. Il y eut ainsi environ deux cents conteurs en circulation, chiffre comprenant les maîtres et les disciples étant parvenus à une certaine notoriété. Ils se pouvaient diviser en sept groupes dont suit la nomenclature.

    Les gaulois
    Ceux qui se recommandent des antiques traditions et se proclament les petits-fils de Rabelais. Le plus célèbre est Armand Silvestre qui, après avoir ciselé des sonnets marmoréens, s’est avisé de narrer les aventures de l’amiral Lekelpudubec et du colonel Trottemouillard. Mais on ne tue pas le vieil homme. Armand Silvestre a gardé son lyrisme ; il lui a seulement attribué une autre destination ; il suspend aux sujets scatologiques des périodes harmonieuses et cadencées, il accroche des étoiles à l’intérieur des tables de nuit et célèbre les appas des gothons qu’il met en scène, comme il chanterait la grâce des Muses.

    Et ce mélange de bouffonnerie et de lyrisme ne laisse pas que d’être piquant — quoique, à la longue, un peu monotone. Et Armand Silvestre ne se lasse pas. Sa fécondité est miraculeuse. Chaque semaine, il trouve, au fond de son sac, trois ou quatre facéties de même farine, et il se repose en écrivant des études sur la peinture moderne et des drames en vers pour Sarah Bernhardt.

    Les « gaulois » comprennent une autre famille dont le chef incontesté est (après Eugène Chavette et Jules Moinaux) Georges Courteline. Celui-ci n’est pas parnassien et ne cherche point à rythmer sa prose. Il a la verve énorme, copieuse, joyeusement dilatée des grands farceurs d’autrefois. Il est classique par la franchise du tour et par l’arrière-goût d’amertume que laissent après elle ses facéties... Au-dessous de Courteline il convient de placer Richard O’Monroy, dont la jovialité a le mérite d’être plaisante et dénuée de prétentions.

    Contes pantagruéliques et galants d'Armand Silvestre
    Contes pantagruéliques et galants
    d’Armand Silvestre

    Les tendres
    Dérivent d’Alphonse Daudet, dont le talent inimitable est si souvent imité. L’émotion et le charme, la précision du détail, la largeur de l’ensemble, le don du mouvement et de la couleur, un sens caricatural très aiguisé et, dominant tout cela, une sensibilité infiniment délicate et compréhensive. Daudet déploie ces qualités dans le conte, qu’il a porté à son point de perfection... Et, comme lui, François Coppée s’y est affirmé. Daudet est un enfant du Midi, Coppée un fils de Lutèce. Il y a dans Alphonse Daudet un soupçon de galéjade, un parfum de belle humeur provençale, un rayon de soleil, un on ne sait quoi qui rappelle son pays ; le faubourg parisien palpite en François Coppée, qui est gamin à la façon de Gavroche et chauvin, et cocardier, et accessible à tous les sentiments généreux. L’un et l’autre sont compatissants aux humbles et regardent d’un oeil ému les souffrances humaines, surtout les souffrances des petits, de ceux qui se laissent broyer par la vie sans se défendre...

    Paul Arène, dont les récits provençaux fleurent la bouillabaisse et la marjolaine, se rattache à Alphonse Daudet et, plus directement encore, à Mistral... Paul Margueritte est un François Coppée plus aigu, plus amer, plus triste (nous parlons ici de ses contes, non de ses romans)... Charles Foley excelle à peindre les intimités bourgeoises ; il possède quelques-unes des plus rares qualités de Coppée et de Daudet. Ce serait un Dickens, s’il avait un peu plus de naïveté et d’abandon.

    Les ironistes
    L’ironie, chez Mérimée, est sèche, hautaine et contenue. Elle imprègne ses pages et ne s’y étale pas. L’auteur de Tamango méprise l’humanité avec politesse. Sa raillerie est si discrète qu’elle échappe au vulgaire. Elle n’en est que plus savoureuse quand, une fois, on l’a pénétrée. Avec Anatole France, avec Jules Lemaître, l’ironie s’avive et change d’accent ; elle est, tout à la fois, plus douce et plus implacable. Mérimée n’aimait pas beaucoup les hommes ; il les jugeait avec plus de curiosité que de sympathie ; Anatole France et Jules Lemaître leur sont indulgents, mais, en cette compassion, que de dédain ! Dédain n’est pas le mot qui exprime proprement l’état d’âme de nos délicieux confrères. Le dédain suppose un sentiment d’exaltation personnelle contraire à l’humilité chrétienne.

    Anatole France et Jules Lemaître ne haïssent point la vie ; ils ne la prennent pas au sérieux, voilà tout ; ils la considèrent comme une comédie bouffonne. Et ils parlent d’elle avec un complet détachement. Ce qui ne les empêche pas, dans le privé, d’être nerveux, capricieux, mobiles ainsi que les hommes du commun — ce dont ils se rendent compte et sont les premiers à rire quand ils en raisonnent de sang-froid. Ils sont acteurs dans le drame, et sujets, comme tels, aux infirmités humaines, mais conscients d’eux-mêmes et bons analystes et observateurs... Nous retrouvons cette ironie chez un certain nombre de jeunes auteurs, mais moins onctueuse. Chez Fernand Vandérem et Abel Hermant, elle est coupante et grinçante, elle incline vers la « rosserie » ; chez Maurice Donnay et Willy, elle se nuance de fumisterie montmartroise ; chez Gyp, elle se déchaîne en mouvements passionnés ; chez Henri Lavedan, elle se mouille parfois d’une larme.

    Les réalistes
    Tout de suite, le nom de Maupassant vient sous la plume. Il fut grand, parce qu’il fut instinctif ; la plupart des sujets qu’il a traités fussent devenus, entre les mains d’un autre, ignoblement orduriers. Il les a élargis, anoblis par l’admirable sincérité de son talent. Guy de Maupassant fut violemment sensuel, et sa sensualité le sauva de la médiocre grivoiserie. Il convient d’établir une distinction entre ces deux termes. La grivoiserie, comme l’a fait remarquer un critique très subtil, consiste à faire de l’esprit sur les choses de l’amour ; c’est un badinage de vieillard libidineux ; elle implique, au fond, quelque chose de défendu, et, par suite, l’idée d’une règle, et c’est même de là que lui vient son ragoût...

    La sensualité ignore cette règle ou l’oublie ; elle s’abandonne et se grise. Elle n’est pas toujours gaie, elle tourne même volontiers à la mélancolie. Elle peut être répugnante si elle se renferme dans la sensation initiale ; c’est alors le delectatio morosa des théologiens. Mais elle ne se comporte pas toujours ainsi chez l’artiste ; au contraire, par un mouvement naturel et invincible, elle devient poésie. Elle fait vibrer tout l’être, met en branle l’imagination, s’épanouit en rêves panthéistes. Elle anime l’œuvre de Maupassant et lui communique une sorte de beauté forte et un peu malsaine. Ses contes suggèrent une poignante impression de réalité. Tout y est exact, le cadre et les personnages, le coloris et le mouvement ; l’écrivain ne se refuse à décrire aucune laideur, mais on sent percer en lui une grande pitié pour les misères humaines et c’est ce qui le sauve de l’abjection. Le souffle qui frissonne dans ses livres est le même qui passe dans ceux de Tolstoï...

    Catulle Mendès
    Catulle Mendès

    Guy de Maupassant a été suivi. Octave Mirbeau, Jean Reibrach, Descaves sont des narrateurs et des moralistes très vigoureux, mais n’exagèrent-ils pas la brutalité ? N’y a-t-il pas en eux un parti pris de pessimisme ? On dirait qu’ils éprouvent comme une joie mauvaise à faire saigner nos plaies, à en étaler la corruption. C’est le dilettantisme de l’horreur.

    Les voluptueux
    Catulle Mendès, en cette note, est incomparable. Tout ce qu’il écrit s’enveloppe d’une sorte de langueur caressante. Cela est subtil comme un parfum, cela se glisse, s’insinue dans l’âme et l’amollit. Il y a, dans les contes amoureux de Mendès, de l’eau tiède, des grains de senteur, du lait d’amande, des cosmétiques, des drogues aphrodisiaques. Le tout est d’une saveur extraordinairement perverse. Et quand on lit avec soin ces petits morceaux, on ne juge pas qu’ils soient plus décolletés que bien d’autres qui n’éveillent pas la même impression. Elle provient beaucoup moins du fond que de la forme, de l’arrangement des mots, du frôlement des syllabes, de l’adresse avec laquelle l’auteur indique ce qu’il veut faire entendre sans le dire expressément.

    Et Catulle Mendès n’est pas le seul à officier dans le temple d’Aphrodite. René Maizeroy, cher aux Parisiennes, l’assiste de tout son zèle, et Jean Lorrain mêle aux peintures modernes un ressouvenir des amours antiques et la vision des légendes moyenâgeuses. Dans ses contes il évoque, avec un charme infini, la silhouette des chevaliers et des princesses lointaines.

    Les paysagistes
    Les bois, les sources, les fleurs cueillies au bord des ruisseaux, les toits de chaume qui fument, les petites villes endormies, avec leurs rues qui montent, les chats qui ronronnent sur le pas des portes et, dans les maisons, le tic tac de l’horloge, et, s’exhalant des armoires, l’odeur des pommes mûres et du linge frais... C’est toujours le même tableau et il est toujours exquis et l’on ne se lasse pas de le contempler. Et André Theuriet demeure le conteur préféré des jeunes filles et des jeunes femmes, de qui l’imagination n’est pas encore dévergondée... Pouvillon est moins apprêté qu’André Theuriet, ses paysans sont plus rudes et plus près de la nature, et plus rigoureusement vrais. Et de même, Georges Beaume a entrepris de peindre, dans ses livres, un coin de France, un morceau de Gascogne. Et l’image qu’il en trace est très agréable, quoique enjolivée de trop de détails...

    Les psychologues
    On pourrait réunir, sous cette étiquette, Paul Bourget, Paul Hervieu, Marcel Prévost, les frères Rosny. Mais ils ne pratiquent le conte que par occasion ; ils préfèrent se consacrer au roman ou au théâtre...

    Tel est à peu près le répertoire de nos conteurs. Le groupement où je les ai rangés est assurément artificiel. Il est bien certain, par exemple, que Theuriet n’est pas exclusivement un paysagiste, et que, par certains côtés, Alphonse Daudet est un ironiste, tandis que Jules Lemaître est quelquefois attendri. Mentionnons encore quelques spécialistes : Lermina, qui met le spiritisme en action, et Michel Corday qui s’intéresse particulièrement à l’armée française.

     

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  • Confrérie des Pénitents blancs
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
     
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    Au mois de mars 1585, Henri III institua une confrérie dite des Pénitents blancs ; le costume de ces pénitents était de blanche toile de Hollande en forme d’aube, leur couvrant la tête et leur voilant entièrement le visage comme un masque ; deux ouvertures étaient pratiquées à l’endroit des yeux. On les appela aussi blancs-battus, parce qu’ils se frappaient par humilité avec des disciplines. Les plus notables personnages du parlement, de la chambre des comptes et de la haute bourgeoisie furent invités à s’enrôler sous cette bannière dont le roi s’était déclaré chef, et dans laquelle il fit entrer le duc de Guise et le duc de Mayenne.

    La confrérie fut mise sous l’invocation de la sainte Vierge, et sa chapelle fut établie dans l’église des Grands-Augustins. La première procession solennelle eut lieu le vendredi 28 mars, jour de l’Annonciation. Au milieu d’une foule immense, accourue pour assister à ce spectacle, on vit tous les confrères sortir dans la rue et défiler lentement deux à deux aux sons d’une musique harmonieuse. Le duc de Mayenne, maître des cérémonies, ouvrait la marche ; puis venait le cardinal de Guise, portant la croix ; après eux, frère Edmond Auger, suivant L’Etoile, « bateleur de son premier métier, dont il avoit encore tous les traits et farces », conduisait le reste du cortège avec un nommé Dupeira, chassé de Lyon, sa ville natale, pour crime atroces, disent les mémoires du temps.

    La procession des Pénitents blancs D'après une gravure satirique de 1583
    La procession des Pénitents blancs. D’après une gravure satirique de 1583

     

    Le roi marchait avec eux, mêlé dans la foule, sans distinction d’habit ni de rang ; à la suite, des chantres vêtus de semblables habits et séparés en trois compagnies distinctes chantaient les litanies en faux-bourdon. Une pluie abondante tomba toute la journée sans que pour cela la procession fût interrompue ; les confrères continuèrent leur marche, et sur leur passage purent entendre le menu peuple rire et tourner en moquerie leur position fâcheuse. Quelqu’un même improvisa ce quatrain, qui courut aussitôt partout :

     

    Après avoir pillé la France
    Et tout son peuple dépouillé,
    N’est-ce pas belle pénitence
    De se couvrir d’un sac mouillé !

     

    Les pénitents n’eurent pas seulement à essuyer la pluie et à souffrir les risées de la foule : il leur fallut encore endurer les âpres remontrances du moine Poncet, qui, prêchant le carême à Notre-Dame, accusa Henri et ses compagnons d’avoir mangé de la viande au retour de la procession quoique ce fût un vendredi.

    « Ah ! malheureux hypocrites ! s’écriait-il, vous vous moquez donc de Dieu sous le masque, et portez pour contenance un fouet à votre ceinture ? Ce n’est pas là, de par Dieu, où il le faudroit porter, c’est sur votre dos et sur vos épaules, et vous en étriller très bien ; il n’y a pas un de vous qui ne l’ait bien gagné » (Journal de l’Etoile).

    Le roi n’en fit que rire, et l’appelant vieux fou, le renvoya à Melun, en son abbaye de Saint-Père. Avant son départ le duc d’Epernon le voulut voir, et lui ayant dit, par raillerie, qu’il ne convenait pas à un prédicateur de se montrer plaisant en chaire, ainsi qu’il faisait : « Monsieur, répondit Poncet sans s’étonner autrement, je veux bien que vous sachiez que je ne prêche que la parole de Dieu, et ne vient point de gens à mon sermon pour rire, s’ils ne sont méchants ou athéistes ; et aussi n’en ai-je jamais tant fait rire en ma vie que vous en avez fait pleurer » Le duc ne sut rien trouver à répliquer : Poncet retourna à Melun, dans son couvent de Saint-Père, d’où le roi, quelques mois après, le fit revenir ; il lui rendit sa cure, à Paris, sous la condition de ne plus prêcher séditieusement.

    Les pages eux-mêmes se moqueront ouvertement de la procession, et firent à leur manière une cérémonie grotesque, se promenant dans une salle basse du Louvre avec des mouchoirs qui leur voilaient la face, à l’imitation des confrères de l’Annonciation ; ils chantaient des chansons joyeuses de lansquenets en guise de psaumes : le roi en fit fouetter plus de cent. Le jeudi-saint, 7 avril de la même année, il fit de nuit une nouvelle procession aux flambeaux : lui et les pénitents visitèrent ainsi un grand nombre d’églises, couverts de leurs longues robes : quelques uns même d’entre eux faisaient des stations dans les rues pour se fustiger publiquement. Les railleries et les brocards ne leur manquèrent pas encore cette fois, et L’Etoile, dans son Journal de Henri III, dit qu’on en fit des pasquils ou pasquinades ; des vers satiriques furent trouvés inscrits avec du charbon dans la chapelle de la confrérie, à l’église des Augustins ; et des plaisants parodièrent ainsi la suscription des actes publics et des ordonnances royales.

    « Henri, par la grâce de sa mère, inerte roy de France et de Pologne, imaginaire concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain-l’Auxerrois, basteleur des églises de Paris, gendre de Colas, gauderonneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, mercier du Palais, visiteur des étuves, gardien des quatre mendiants, père conscrit des blancs-battus et protecteur des capucins, etc. »

    A tout cela le roi ne faisait nulle réponse ; il continuait son genre de vie, menant de front ses folies et ses dévotions ; et semblait par avance mettre en pratique la fameuse maxime de Mazarin : Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient !, car il venait de lever une somme de 200 000 livres sur les habitants de Paris, malgré les remontrances du gouverneur de la ville et de plusieurs seigneurs de la cour les plus considérés. Là-dessus, nouvelles pasquinades ; les satires parurent de tous côtés ; en voici une qui donnera une idée des autres :

     

    Le roy pour avoir de l’argent
    A fait le pauvre et l’indigent
    Et l’hypocrite.
    Le grand pardon il a gagné ;
    Au pain, à l’eau, il à jeûné
    Comme un ermite ;
    Mais paris qui le connoist bien
    Ne voudra plus lui prester rien
    A sa requeste ;
    Car il a déjà tant presté
    Qu’il a de lui dire arresté :
    Allez en queste !

     

     

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