• Danse de Saint-Guy : manifestation
    d’hystérie collective au Moyen Age ?
     
    (« Pays d’Alsace : bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie
    de Saverne et environs » paru en 1979 et « Revue d’Alsace : bulletin de
    la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace » paru en 2016)
     
     
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    Aux XIV et XVe siècles, les peuples d’Occident, en état de sous-alimentation chronique, vécurent dans une déficience biologique propice à la propagation des maladies épidémiques, le terrain émotionnel étant par ailleurs mûr pour de surprenantes épidémies de danses à une époque où l’Europe était le théâtre de guerres incessantes et de fléaux naturels : ainsi de la danse de Saint-Guy, touchant le plus souvent les jeunes et les classes pauvres, qui affecta en 1518 de manie dansante la population de Strasbourg.
     
     

    La dernière partie du Moyen-Age — XIVe et XVe siècles — a souvent été décrite comme une période de troubles et de déséquilibre. Des guerres continuelles réduisent les pays à la misère totale. Vient l’époque des grandes épidémies, en particulier celle de la peste qui sévit dans les années 1348-1349 et qui décima la population dans des proportions effroyables. Les campagnes furent livrées au brigandage et l’insécurité régna partout. La misère, cette mauvaise conseillère, fit naître une idée, une croyance populaire que les épidémies sont un châtiment de Dieu.

    Aux épidémies physiologiques suivirent les manifestations collectives qui ont également un caractère épidémique. Dans l’intention d’apaiser le courroux de Dieu, des processions de Flagellants parcoururent le pays, chantant des cantiques et se blessant avec des fouets à boules hérissées de pointes. Ils mortifièrent leurs chairs pour expier leurs péchés et ceux du monde entier.

    Épidémie de danse en 1012 à Kolbeck, dans le diocèse de Magdebourg. Gravure (colorisée) de Matthaüs Merian le Jeune (1593-1650) publiée dans Historische Chronica par Johann Ludwig Gottfried (1630)
    Épidémie de danse en 1012 à Kolbeck, dans le diocèse de Magdebourg.
    Gravure (colorisée) de Matthaüs Merian le Jeune (1593-1650) publiée
    dans Historische Chronica par Johann Ludwig Gottfried (1630)

     

    La manifestation la plus curieuse de la fin du Moyen Age fut la danse de Saint-Guy, manifestation d’hystérie collective, de danses épidémiques, de manies dansantes, désignée de différentes dénominations : danse de Saint-Guy, danse de Saint-Vit, danse enragée, dansomanie, chorée giratoire, folie extatique, convulsions démoniaques. Les autres affections qui présentent des manifestations choréiques sont : chorée de Sydenham, chorée de Huntington, ergotime, mal des ardents, pestes du feu, maladie de Saint-Antoine, tarentisme.

    De nos jours la chorée de Sydenham est appelée communément danse de Saint-Guy. Ce nom populaire a été donné à une série de maladies ayant comme caractéristique essentielle des troubles mentaux choréiformes. Désignant au début les affections choréiques du Moyen Age, les pathologistes l’appliquèrent indistinctement à toutes les affections dans le cours desquelles on trouvait des mouvements involontaires ou désordonnés, gestes qui rappelaient ceux des danseurs.

    L’illustre clinicien anglais Thomas Sydenham (1624-1689) isole l’entité morbide qui porte son nom et établit la thérapeutique de cette affection qui est admise rhumatismale. C’est une maladie de l’enfance, atteignant surtout la fillette de 6 à 15 ans, et qui se manifeste par des mouvements involontaires, arythmiques, brusques et irréguliers, des troubles mentaux, des altérations du cortex et des noyaux gris centraux.

    À la fin du XVIIIe siècle, Karl Friedeich Ketterling étudie la chorée mais semble trop expéditif quand il distingue chorée et ergotisme historique. Le strasbourgeois Charles Schutzenberger (1809-1881), dont certaines vues se rapprochent des conceptions de la médecine psychosomatique moderne, place cette névrose sous son double aspect : organique et fonctionnel.

    Les manifestations choréiques de l’intoxication ergotique
    L’histoire de l’intoxication ergotique débute en 430 av. J.-C. par la « peste d’Athènes ». Les Athéniens, surnommés grands mangeurs de farine, furent frappés d’une épidémie qui prit naissance en Éthiopie et en Égypte, les deux pays principaux fournisseurs de céréales de la Grèce. Ce mal est causé par la consommation de seigle contaminé par l’ergot de seigle ou d’autres céréales parasitées par ce champignon. Les malades présentaient des spasmes violents suivis de convulsions.

    Au Moyen Age cette affection prit le nom de « peste du feu », de « mal des ardents » ou de « feu de Saint-Antoine ». Les malheureux souffraient de sensations de brûlures intolérables, de fourmillements aux extrémités des membres qui devenaient grangrèneux ; ils furent pris de convulsions et de contractions des membres. L’ordre de Saint-Antoine, les Antonites, exerçait l’art d’amputer les membres malades.

    En 1951, il y eut à Pont-Saint-Esprit l’affaire du pain maudit. La cause de cette intoxication fut attribuée au début à l’ergotisme, mais la vraie cause a pu être détectée après de minutieuses recherches : en effet, des quantités excessives de sels de mercure se trouvaient dans certains sacs de farine. Quelque deux ou trois cent personnes ont mangé de ce pain maudit. Ces malades souffraient également de brûlures des membres, d’insomnie, d’hallucinations, de contractures, de convulsions épileptiformes. Une horde de 40 personnes errait dans la ville, semant l’épouvante...

    Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit
    Tout d’abord, qui est saint Vit ou saint Guy que l’on fête le 15 juin ? Sa vie est contée dans les Acta Sanctorum. Vit, enfant admirable, n’avait que 12 ans lorsqu’il souffrit le martyre en Sicile. Son père avait coutume de le battre parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer. Le préfet Valérien l’apprenant, convoque l’enfant et sur le refus de sacrifier, le fit frapper. Mais aussitôt les bras de ceux qui frappaient séchèrent. Et le préfet de crier : « Malheur à nous » ! Alors Vit lui dit : « Appelle tes dieux et qu’ils vous guérissent ! s’ils le peuvent ! » — Et le préfet : « prétends-tu que tu aurais ce pouvoir ? » — Et Vit : « Oui, j’ai le pouvoir, au nom du Seigneur ». Et aussitôt sur la prière de l’enfant, les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras. Sur quoi le préfet dit au père de Vit : « Emmène ton fils, de crainte qu’il ne lui arrive malheur ! »

    Le père l’enferma dans une chambre. Une merveilleuse odeur sortit de cette pièce et parvint jusqu’à lui : sur quoi en regardant par la porte il aperçut sept anges auprès de son fils. Il s’écria : « les dieux sont venus dans ma maison ! » et aussitôt il devint aveugle. Conduit au temple de Jupiter il promit, si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées. Puis comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de lui rendre la vue et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se rouvrirent.

    Malgré ce miracle, il songea à tuer son fils. Un ange apparut à Modeste, le professeur de l’enfant, et lui ordonna de faire monter celui-ci dans une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle venait leur apporter leur nourriture et nombreux furent les miracles qu’ils accomplirent dans les diverses régions où ils abordèrent. Or, le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir l’enfant, Vit.

    On se mit à le chercher, on le mena chez Dioclétien qui lui dit : « Enfant, aie pitié de moi, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant ? » — Et Vit : « Je n’ai pas ce pouvoir, mais mon maître l’a ! » Et il lui imposa les mains et aussitôt le démon s’enfuit. Pour toute gratitude, l’empereur voulait le forcer à sacrifier aux dieux. Vit, s’y ayant refusé, fut jeté en prison avec son maître Modeste et sa nourrice Crescence, qui l’avait toujours accompagné.

    Mais soudain leurs chaînes tombèrent et le cachot s’emplit d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger dans la poix bouillante : mais ils sortirent sans aucun mal. Puis un lion farouche fut lâché sur eux, mais la bête vaincue par la vertu de leur foi s’étendit à leurs pieds. Enfin, Dioclétien fit suspendre l’enfant à un chevalet. Mais aussitôt l’air se trouble, le tonnerre mugit, le temple des idoles s’écroule, écrasant nombre de païens. Et l’empereur épouvanté fuit en disant : « Malheur à nous qu’un enfant a vaincu ! » Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent au bord d’un fleuve en Lucanie et c’est là que, après avoir prié, ils rendirent l’âme au Seigneur.

    Que se passa-t-il ensuite ? Dans les récits des auteurs, que de contradictions, que d’obscurité ! Selon les uns, Vit aurait été inhumé avec honneurs en Apulie, puis plus tard exhumé et transporté à Rome. Du temps de Pépin le Bref, Fulrad, prieur de Saint-Denis, voulut se procurer pour son monastère, des reliques de saints. Accompagné de parents, il se rendit à Rome et réussit à ramener le corps du martyr qu’il garda jusqu’en 836. À cette époque, Charlemagne qui venait de conquérir la Saxe, se proposait de la convertir au catholicisme. Il fonda un couvent sur les bords de la Fulda et le prieur de Saint-Denis, Hilduwin, fit don a ce couvent des reliques de saint Vit qui furent solennellement transférées en Saxe. Ce voyage qui dura vingt jours fut marqué par de nombreux miracles.

    Trois danseuses épileptiques à Moelenbeek, près de Bruxelles en 1564. Gravure de Hendrik Hondius (1573-1650) réalisée en 1642 d'après le dessin de Pieter Bruegel l'Ancien
    Trois danseuses épileptiques à Moelenbeek, près de Bruxelles en 1564. Gravure de
    Hendrik Hondius (1573-1650) réalisée en 1642 d’après le dessin de Pieter Bruegel l’Ancien

     

    Un autre récit : d’après une lettre de l’archiprêtre de Lyon, écrite vers 849 à Thieubaud, évêque de Langres (Histoire du diocèse de Langres, par l’abbé de Mangin), deux moines auraient apporté à Dijon les reliques d’un saint qu’ils disaient avoir eu à Rome et ils les déposèrent à l’église Saint-Bénigne. Ceux qui vinrent honorer ces reliques entrèrent dans d’horribles convulsions. Cela arriva surtout aux filles et aux femmes qui s’en approchaient. Ces personnes se débattaient, tombaient à la renverse, paraissaient hors d’elles-mêmes et après les plus violents mouvements, elles se relevaient sans aucune trace de blessures.

    Manifestations de la danse de Saint-Guy
    Des épidémies de manies dansantes séviront en 1374, 1414 et en 1514. Il nous reste peu de descriptions sérieuses de cette affection, hormis celles de Brunfels, de Horst (Observationes med. singulare, 1526) qui nomme cette manie « rara et horrenda » et celles de Paracelse (Opera Omnis, édition de Genève, 1658).

    C’est Paracelse qui le premier cherche à débrouiller ce chaos et à dissiper cette croyance erronée que la danse de Saint-Guy est envoyée du ciel et peut être guérie par la puissance des saints. C’est un énorme progrès. Il combat avec énergie le mysticisme de l’époque et divise la danse de Saint-Guy en trois variétés : 1° la chorée imaginative, dans laquelle entre la simulation, même involontaire ; 2° la chorée lascive, probablement l’hystérie ; 3° la chorée naturelle, qui correspond à plusieurs névroses connues actuellement. Les deux premières se rapportent à l’époque des grandes manies.

    Le tarentisme est une « maladie » apparentée à la chorée, très connue aux XVe et XVIesiècles en Apulie (Italie) spécialement dans la région de Tarente, et provoquée par la piqûre d’une araignée assez inoffensive d’ailleurs, la tarentule. La croyance populaire voulut guérir cette piqûre par la musique. Au son de mélodies très rythmées, (mesures 12/8 et 6/8) accélérées, les malades dansaient la tarentella, danse frénétique qui ressembla étrangement aux manifestations choréiques du culte de Dionysos. Peut-on faire un rapprochement entre ces deux danses, sachant que l’Apulie faisait partie, dans les temps antiques, de la Grande Grèce ?

    Cette danse attirait aussi les simulateurs : la vue d’un malade en crise la déclenchait chez les spectateurs. Les femmes surtout profitaient de l’occasion pour s’adonner à toutes sortes de gestes bizarres, dansant inlassablement comme des possédées. On nommait ces manifestations « carnavaletti delle donne » (petit carnaval des femmes). S’ils se trouvaient parmi les danseurs des hystériques, des démonomanes, des épileptiques, il y avait peut-être plus d’une fois un cas vrai qui a été le noyau d’une formation de bandes.

    Les premières manifestations de ces convulsions sont plus anciennes qu’on ne le croit. Depuis l’Antiquité, on avait attribué les phénomènes convulsifs à des débordements passionnels exclusivement féminins. Dans le « Corpus hippocratam » ils figurent sous le nom de « suffocations hystériques ou fureurs utérines ». Plus tôt encore, à l’époque néolithique, les anciennes communautés primitives exécutaient des danses endiablées, hurlant des incantations, croyant chasser par ce moyen les esprits malveillants de la maladie.

    Rappelons aussi les danses extatiques du culte de Dionysos, celles des corybandes, les danses thérapeuthiques des tribus germaniques, le « Heiltanz », qui furent en rapport avec le culte du soleil. Le jour du solstice d’été, les malades teutons atteints de crampes, de convulsions, de tics de toutes sortes ont été amenés vers le soleil pour obtenir son action curative. D’autres ont sauté par-dessus le feu, ce qui semblait garantir une année de santé.

    Lors de la christianisation progressive de la Germanie, ces danses païennes furent interdites, mais les fêtes de Saint-Vit, le 15 juin et celle de Saint-Jean, le 24 juin, qui ont lieu aux environs du solstice d’été ont remplacé peu à peu la fête païenne. Les contours de survivance des danses prophylactiques ont été effacés par l’apparition des épidémies de danses du Moyen Age.

    Un des premiers incidents connus de l’épidémie dansante fut observée à Kolgigk (frontière hollandaise) où des paysans ont été saisis d’une irrépressible envie de danser, d’exécuter des torsions (Annales historiques de Brabant, année 1374). En 1027, des gens de Bernbourg (Rhénanie du Nord) se livraient à des convulsions et une centaine d’enfants de la même région parcouraient les routes en faisant d’horribles grimaces (Manuscrits de Grandidier).

    Cette maladie bizarre a frappé à nouveau sur une plus grande échelle en Hollande, en Angleterre, en Flandres, et a suivi le cours du Rhin en passant par Trèves, Aix-la Chapelle, jusqu’en Alsace pour continuer vers la Bavière et vers la Bohème. Des hommes et des femmes ont été vus à Aix-la-Chapelle, unis par une illusion commune et ils ont donné le spectacle suivant dans les rues et dans les églises : ils ont formé un cercle, main dans la main et comme ayant perdu tous leurs sens, sans regards pour les témoins, ils dansaient pendant plusieurs heures, jusqu’à, enfin, tomber par terre dans un état d’extase.

    Pendant deux ans, les bandes se succédaient, se recrutant le plus souvent parmi les jeunes et les classes pauvres. La simulation eut ensuite son tour : on vit apparaître des danseurs mendiants. Vinrent se joindre des épileptiques, des astatiques et certainement aussi des sujets atteints de la chorée de Huntington, des malades atteints de toutes sortes de mouvements nerveux. Ils arrivaient on ne savait d’où ; se livrant à des convulsions, poussant leur délire jusqu’à la folie, dansant d’une façon désordonnée, en poussant des cris, haletant et l’écume à la bouche. Il n’était pas peu fréquent pour une personne malade de communiquer cela à une partie de la foule qui, par curiosité ou d’autres raisons, s’était réunie autour d’elle.

    Pèlerinage des épileptiques de Moelenbeek, Pieter Bruegel le Jeune, 1592
    Pèlerinage des épileptiques de Moelenbeek, Pieter Bruegel le Jeune, 1592

     

    Les pays rhénans avaient des centres de pèlerinages choréographiques. À Kilbourg, le nombre des pèlerins fut si grand et les offrandes si abondantes que la petite chapelle devint rapidement plus grande et plus somptueuse. Les danseurs, raconte un chroniqueur anonyme de l’époque (Manuscrits de Grandidier), étaient des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition, attaquées tout à coup d’une espèce de frénésie :

     

    Le prestre en faisant son office,
    les Seigneurs séant en justice,
    le laboureur en son labeur,
    sur qui tomboit la douleur...
    et dansoient neuf ou dix jours,
    sans avoir repos ni séjour
    ou plus ou moins à l’adventure
    comme le mal est aux créatures.
    Ils dansoient en St Jean en chantres,
    l’un et l’autre ne pouvoit attendre,
    de la cité y eut des danseurs,
    que grands et petits bien quinze cent...

     

    À Metz il y eut près de 400 personnes frappées de ce mal (Histoire des antiquités de Metz, par dom Calmet) :

     

    L’an treize cent soixante quatorze,
    A Metz advint piteuse chose,
    qu’en la cité, ville et champs,
    les gens dansoient du bien St Jean.
    C’était une pitié admirable,
    à merveille très pitoyable,
    car tous les plus réconfortés,
    estoient fort épouvantés.
    Fût en dormant, fût en veillant
    Fût en pauvre, fût en vaillant,
    où que la fortune tomboit,
    tantôt danser les souvenoit.

     

    Dans les rues, si l’un d’eux commençait à danser, il était imité par les autres. Ils dansaient et trépignaient sur place, souvent tournés l’un contre l’autre jusqu’à ce que la fatigue les força à se jeter par terre où ils demeuraient immobiles. Des femmes et des jeunes filles de la haute société se mêlaient à la populace. On disait que ces possédés avaient une aversion pour « la couleur rouge et les souliers cornus » (Annales de Trèves, 1374). Par la suite, le port de ces chaussures fut interdit à Liège.

    Pour guérir les danseurs, on employa des aspersions d’eau bénite et les exorcismes de l’église, dans la pensée que c’était une maladie causée par le démon. On arriva à guérir quelques-uns avec un nœud fait d’une certaine façon. Cette folie dégénéra plus tard en libertinage. Des femmes perdant toute pudeur se prostituaient publiquement ; d’autres se laissaient corrompre ou tombaient dans d’autres excès.

    Les princes et les magistrats tentèrent d’arrêter cette fureur. On réclamait l’intercession de ce saint très populaire appelé saint Guy en France, Veit en Allemagne et Vitu en Bohème.

    Épidémie dansante de Strasbourg en 1518
    À Strasbourg, en 1518 on dénombra plus de mille personnes atteintes de la chorée (Chronique et fragments recueillis par Dacheux, par Jacques Wencker (1669-1743)). Des vieux et des jeunes dansaient nuit et jour. Des précautions publiques furent prises pour régulariser l’expression tumultueuse. Le magistrat ordonna de les localiser au poêle de la tribu des charpentiers.

    Comme on avait cru remarquer que la musique venait en aide aux danseurs, des joueurs d’instruments, spécialement de cornemuse avaient été commandés pour accompagner les bandes qui parcouraient la ville (Collecteanea et chronique de Duntzenheim, par Daniel Specklin (1536-1589)). Une tribune fut dressée sur la place du Marché-aux-Chevaux, le Rossmarkt (plus tard place Broglie). Au son des fifres et des tambours on força les malades à danser, pensant guérir le mal. Rien n’y fit, plusieurs en moururent (Annales de Sébastien Brant).

    Les parents et amis qui suivaient les malades durant leurs accès devaient les préserver des accidents. Dans le cas où la sollicitude faisait défaut, la ville avait commis des surveillants qui les accompagnaient pour les préserver de toute insulte et aussi pour maintenir une espèce d’ordre parmi eux.

    Des messes furent célébrées à la Cathédrale dans l’intention d’enrayer ce mal ; la ville de Strasbourg fit don d’un quintal de cire pour la fabrication de bougies. L’image de saint Vit, exécutée en cire, fut placée sur un autel de la cathédrale dédié à son nom. Certains médecins furent d’avis qu’il s’agissait d’une maladie provoquée par un sang impétueux (hitziges Geblüt). Dans plusieurs de ses séances, le magistrat évoque le problème des danseurs et donne finalement l’ordre de séparer ces pauvres gens en trois tas (in drye Hufen).

    Les serviteurs chargés de les surveiller ne devaient les quitter en aucun cas. L’aumônerie de Saint-Marc accueillit ces malheureux et les envoya par charretées en pèlerinage à la chapelle Saint-Vit près de Saverne, et à la grotte naturelle dans le grès des Vosges, située sur le versant nord de la trouée de Saverne, face au Haut-Barr et transformée en chapelle. L’économe de l’hôpital civil et celui de l’Oeuvre Notre-Dame avaient en effet mis des voitures et des chevaux à disposition des malades pour les conduire à Saverne.

    Là-bas, trois prêtres les prenaient en charge et les amenaient vers la chapelle de Saint-Vit. Il était recommandé aux malades de jeter un pfennig au pied de l’autel (Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques, année 1892). Messes, cierges et offrandes devaient provoquer l’intercession du saint. Certains d’entre eux qui croyaient fermement que le diable était en pleine possession de leur corps s’en retournaient le pied ferme et sains d’esprit.

    « Au printemps », note l’historien Grandidier, « un grand nombre de jeunes se rendaient à la chapelle Saint-Vit près de Saverne, mêlant les plaisirs de la danse aux exercices de piété. Ils dansaient sans cesse, prétendant éprouver des secousses dans les bras et dans les jambes, ce qui les faisaient gesticuler involontairement. » Les familles des malades demandaient une aide financière au magistrat. Le charron Anthon Elinger raconte que sa femme est atteinte de la chorée. Il rentrait chez lui quand il l’a aperçu, gesticulant au milieu de la chambre. Des joueurs de fifre passaient ; elle les a suivis.

    Cette manie dansante fut appelée à Strasbourg Species Morbi convulsivi et certains la rapprochaient du tarentisme. Peter Breughel le Vieux a fixé des scènes de danseurs de Saint-Guy conduits en pèlerinage à l’église Saint-Willibrod à Echternach. Les malades, entourés de gardiens, s’avancent au son des cornemuses.

    Les sources permettant de connaître les détails de l’événement strasbourgeois font apparaître quelques contradictions nous empêchant de connaître le nombre exact des malades — 50 d’après Jacques Wencker, 100 d’après Specklin — et de dresser une chronologie précise des faits.

    Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit. Lithographie extraite de l'Album comique de pathologie pittoresque. Recueil de vingt caricatures médicales (1823)
    Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit. Lithographie extraite de l’Album comique
    de pathologie pittoresque. Recueil de vingt caricatures médicales
     (1823)

     

    En 2008 parut au sujet de cette manie dansante un ouvrage anglais de John Waller intitulé A Time to Dance, a Time to Die, dont une traduction française fut donnée en 2016 sous le titre Les danseurs fous de Strasbourg. Une épidémie de transe collective en 1518. Si l’auteur y donne moult détails sur cet épisode marquant, il convient de préciser que les sources contemporaines de l’événement livrent beaucoup moins d’informations : ce sont les Annales de Brant, la chronique de Hieronymus Gebwiller et la réponse du Magistrat de Strasbourg à l’évêque, qui lui demandait des informations sur cette inhabituelle maladie. Tous trois évoquent, sans donner son nom, une femme qui s’est mise à danser, imitée par une cinquantaine de personnes.

    Aucun auteur contemporain n’évoque de décès liés à cette épidémie de manie dansante. D’après les médecins, il s’agissait d’une maladie naturelle due à une conjonction astrale (diß jars constellation) et à la chaleur de la saison. Les personnes atteintes furent surveillées et on les fit conduire, comme on l’a vu, à la chapelle Saint-Vit, c’est-à-dire au pèlerinage du Hohlenstein, au-dessus de Saverne.

    Par la suite, des écrits postérieurs aux faits déformèrent la réalité. Ainsi Paracelse fait-il remonter cette maladie à une Frau Troffea — un nom fort improbable — qui l’aurait simulée dès que son mari la contrariait, mais sans indiquer où ni quand elle aurait vécu (Œuvres médico-chimiques ou paradoxes). Non seulement John Waller n’hésite pas à placer Troffea à Strasbourg en 1518, mais il invente même qu’elle « était toute diminuée par des rations insuffisantes de pain et de viande » et « qu’elle agit en état de choc, sous l’effet d’un état de conscience altéré ». Un peu plus loin, l’auteur devine les pensées de Frau Troffea, qui, « fuyant les horreurs du présent, se retournèrent vers l’excitation du Carnaval ».

    Selon Waller, le chroniqueur Johannes Wencker eut accès aux souvenirs de dizaines de survivants. Est-ce crédible quand on sait que Wencker est né en 1590, 72 ans après les faits ? C’est d’après le même Wencker, et d’après D. Specklin (vers 1580), que l’auteur affirme que l’épidémie dansante a fait des morts, sans remarquer que les textes contemporains des faits ne disent rien de tel.

    L’auteur s’interroge également sur les causes possibles du phénomène. Il invoque tour à tour l’agitation croissante des pauvres à partir de 1490, la pollution de l’eau, les mœurs du clergé, les conditions météorologiques, des décennies de délaissement spirituel et même Geiler, qui exhortait ses ouailles à avoir soin de leur âme. À ce sujet, John Waller suggère qu’elles ont peut-être cru suivre son conseil en dansant, ce qui est faire peu de cas du fait qu’en 1518, Geiler est mort depuis huit ans.

    Ce n’est de loin pas le seul point sur lequel l’auteur reprend des clichés traditionnels. Il évoque par exemple « l’isolement [en fait tout relatif] et l’exécration dont souffraient les lépreux » et « le retour de vieilles calamités comme la lèpre, la variole et la peste » vers 1518 en Alsace, qu’il serait bien en peine de démontrer. Il décrit les danseurs avec des vêtements gris et rêches, des visages amaigris, des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, des dents noires — bref un physique qu’il croit reconnaître dans un dégorgeoir de moulin du XVIIIe siècle. Quant aux femmes maltraitées par leur mari, il leur restait, selon lui, la liberté de se faire enterrer loin de lui.

    L’épisode strasbourgeois de la manie dansante de 1518 donna donc lieu à certaines élucubrations consignées dans des ouvrages relevant davantage du roman historique que de l’ouvrage scientifique.

     

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  • Danse candiote (Midi)
    (article paru au XIXe siècle)
     
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    Dans plusieurs de nos départements du Midi, une danse, encore en usage les jours de fêtes publiques et surtout le mardi-gras, représente la danse candiote des Grecs, que grava Vulcain sur le fameux bouclier d’Achille, suivant la description de l’Iliade (1853, p. 17). On pourrait croire que c’est une imitation du fameux labyrinthe de Grèce et de l’heureuse délivrance de Thésée, vainqueur du Minotaure.

    Un voyageur qui en vit exécuter une nous communique le plan qu’il essaya de tracer des divers détours que firent les danseurs. C’est effectivement un véritable labyrinthe qui peut exercer la patience de notre lecteur, s’il veut suivre avec une pointe une des routes tracées, à partir de l’entrée, et chercher à parvenir au centre.

    Un jeune homme, précédé d’un fifre ou d’un tambour, mène la danse, en tenant de la main gauche le bout d’un mouchoir ou d’un ruban dont une jeune fille tient l’autre bout. Tous les autres se tiennent aussi par un ruban ou par un mouchoir.

    Le conducteur en tient un de la main droite, qu’il agite en tous sens, en lui faisant suivre les différents mouvements qu’il imprime à la chaîne. Plus la file est longue, plus il y a de plaisir à la voir suivre tous les tours et détours auxquels la soumet celui qui la dirige. Tantôt le conducteur court droit devant lui, tantôt, se tournant tout-à-coup et successivement à droite et à gauche, il fait faire à la chaîne des tours et des détours qui représentent et imitent parfaitement les contours d’un labyrinthe.

    Ensuite, et ceci est le plus frappant, tous les danseurs élevant leurs bras sans rompre la chaîne, le conducteur, qu’on peut appeler Thésée, passe et repasse, en silence, et comme avec une sorte de crainte, suivi de la personne qu’il tient par le mouchoir, et après bien des essais, sort enfin tout joyeux et en sautant d’entre les bras des deux derniers de la file, en agitant son mouchoir libre, comme le fil qui lui a servi de conducteur à travers ce dédale.

    La dernière figure imite parfaitement le peloton dont Thésée se servit pour sortir du labyrinthe : la personne qui forme le dernier anneau de la chaîne s’arrête et ne remue plus ; le chef de la file tourne autour avec le restant de la farandole, et chacun successivement s’arrête à mesure qu’il parvient à ce noyau.

    Bientôt, de cette manière, la chaîne ne forme plus qu’un gros peloton qui tourne quelque temps en rond et comme sur lui-même. Après cela, le conducteur tire vers lui en courant le premier qu’il tient par la main, celui-ci son voisin, et ainsi des autres ; on croit voir alors Thésée dévidant le peloton que lui a donné Ariane, à mesure qu’il s’enfonce dans les détours du labyrinthe ou qu’il parvient à en sortir.

     

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  • Cuisiniers français (Les) ou l’art de
    l’excellence en matière culinaire
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1912)
     
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    C’est à l’occasion de la fondation d’une Ligue des Gourmands par l’Union des cuisiniers français de Londres, que Le Petit Journal rend hommage à la cuisine française et à ses chefs, dont les talents ont traversé les époques et que les pays étrangers nous envient en s’attachant souvent leurs services
     
     

    Qui fera l’histoire de l’épopée culinaire française ?... s’interroge Ernest Laut, du Petit Journal ? Qui dira les progrès de cet art, dont les fervents, suivant l’expression d’un illustre philosophe contemporain, retirent des jouissances qu’on peut assimiler à de véritables jouissances esthétiques ? poursuit notre chroniqueur.

    « En France, disait Brantôme, on faict toujours bonne chère. » C’est que de son temps, et même bien avant lui, notre pays était renommé par tout l’Europe pour l’excellence de sa cuisine. Déjà, au Moyen Age, les « grands-queux » et les « maîtres-queux » de la cour de France comptaient parmi les personnages les plus éminents et les plus respectés de la maison du roi. Dès le XIVe siècle, la France lutte déjà contre l’Italie pour la première place dans l’art de la bonne cuisine.

    Mais c’est au XVIe siècle que la cuisine française s’élève vraiment à la hauteur d’un art : François Ier dispute tout à la fois à Charles-Quint et le sceptre du monde, et la gloire des tables fastueuses et le luxe des festins délicieux. Par malheur, les guerres de religion, les discordes intestines, les calamités arrêtent l’essor de l’art culinaire. La bonne politique ne fait pas seulement les bonnes finances ; elle est nécessaire aussi au développement de la bonne chère. L’art du cuisinier a besoin de la paix pour s’épanouir en toute liberté.

    On a beaucoup vanté la cuisine française au temps du grand roi. Sans doute, le siècle de Louis XIV est celui des grands classiques de la cuisine, aussi bien que de l’art de la littérature. « Vatel, a dit un émule de Brillat-Savarin, Vatel est au rôti ce que Molière est à la comédie, et Béchamel, inventeur de la sauce si douce au palais, et comme séraphique qui porte son nom, Béchamel est, en vérité le Racine de l’assaisonnement. » Mais c’est plus encore l’époque des gros morceaux que des fins morceaux. A l’exemple du roi qui tous les jours où il est à la diète, mange à son repas quatre ailes et deux cuisses de poulet, on ne montre généralement plus gourmand que gourmet.

    Quelle différence avec le siècle suivant, siècle galant et de bon goût, siècle de toutes les élégances et de toutes les délicatesses ! C’est l’époque des sauces savantes et compliquées. On ne se contente plus de relever le goût des mets avec du poivre, de la cannelle et de la muscade : on y met des parfums ; on accommode des cervelles à l’eau de rose ; on pane les rôtis avec des poudres odoriférantes ; on glisse un grain de musc dans les tartes et les pâtés ; on arrose les rissoles, les œufs et les beignets avec des eaux de senteur.

    Enfin, par un raffinement singulier, on engraisse les volailles avec des dragées musquées, afin de rendre leur chair plus succulente, et, pour rendre quelque vigueur aux seigneurs fatigués par les excès d’une vie de plaisirs, on y mêle l’ambre gris qui passe alors pour un reconstituant de premier ordre.

    Les plus grands seigneurs, les plus nobles dames ne dédaignent pas de se passionner pour l’art culinaire. On s’arrache à prix d’or les cuisiniers fameux. On ne bâfre plus, on savoure. C’est à cette époque glorieuse entre toutes dans l’histoire de la cuisine qu’il faut appliquer cette sentence fameuse : « Les animaux se repaissent, l’homme mange ; l’homme d’esprit seul sait manger. » « Les friands et les gourmands, dit le maréchal de Richelieu, ne sont pas les fins gourmets, et rien n’est si funeste au talent d’un fin cuisinier, que la sotte recherche ou la goinfrerie de son maître ». Lui-même tient à avoir les meilleurs cuisiniers de Paris ; et jamais, même en campagne, il ne se sépare de Maret et de Ronquelère, les deux maîtres que le roi lui-même envie.

    Ce sont eux qui, pendant la campagne de Hanovre, accomplirent ce haut fait merveilleux de préparer, n’ayant à leur disposition qu’un bœuf, quelques légumes et quelques fruits secs, un repas somptueux auquel le maréchal invita une cinquantaine de princes et princesses allemands. Deux grands services, quatre hors-d’œuvre, un relevé de potage, six entrées, six entremets, vingt-deux plats des plus exquis et des plus savoureux, tout cela avec un bœuf, un bœuf unique !... Qui donc, sinon des cuisiniers français, eût jamais été capable d’accomplir pareil prodige ?...

    Jean-Anthelme Brillat-Savarin
    Jean-Anthelme Brillat-Savarin

    Les grandes traditions de la cuisine se perpétuèrent jusqu’à la fin du règne de Louis XVI. Puis vint la Révolution, qui prétendit ramener la France au brouet des Spartiates. Mais en matière culinaire, la République préféra se montrer athénienne. Or, à Athènes, si nous en croyons Ménandre, l’art du cuisinier était un art sacré. Il ne cessa pas de l’être en France, en dépit des efforts d’un jacobinisme pour lequel la bonne chère était crime d’Etat.

    Et par un contraste singulier, c’est justement cette époque qui produisit Brillat-Savarin, l’auteur de cette Physiologie du goût, chef-d’œuvre de notre littérature culinaire, gourmet fameux entre les plus fameux, qui fixa les lois de la table et rédigea des aphorismes qui devaient rester comme des règles éternelles. Le règne de Napoléon continua les traditions de la grande époque culinaire française. La cuisine fastueuse redevint un art officiel. A l’appel de l’empereur, les grands cuisiniers se levèrent, en même temps que les grands généraux.

    Ce fut le temps de Laguépière, ce cuisinier héroïque qui mourut gelé dans sa voiture pendant la retraite de Russie, de Laguépière qui fut le maître de Carême. Carême ! Quelle figure plus glorieuse dans l’histoire de la cuisine française que celle de ce cuisinier savant dont Grimod de la Reynière disait qu’ « il n’avait jamais rencontré cerveau plus encyclopédique ». Et ce fut encore le temps de Riquette, le cuisinier de Talleyrand, de Riquette que Napoléon avait cédé au tsar après l’entrevue de Tilsitt, et dont ce monarque disait quelques années après : « Nous devons une grande reconnaissance à la France représentée par Riquette. Il nous a appris ce que nous ne savions pas... il nous a appris à manger ».

    Combien de souverains d’Europe eussent pu, et pourraient encore tenir le même langage ! s’exclame Ernest Laut. La plupart des cuisines royales ou princières furent de tout temps et sont toujours dirigées par des cuisiniers français. Le tsar, qui est un gourmet et qui, dès son avènement, dépensa près de 2 millions pour l’aménagement des cuisines du Palais d’Hiver, le tsar qui donne 100 000 francs par an à son « chef », ne souffre d’autre cuisine que la cuisine française.

    Au début du XXe siècle, le roi d’Espagne enleva au Jockey-Club son cuisinier, M. Maréchal. Au même Jockey-Club, le défunt roi des Belges, Léopold II, dînant un soir, mangea d’un certain canard aux navets qu’il trouva délicieux. Il s’enquit discrètement de l’auteur de ce plat. C’était le second « chef ». Dès le lendemain, le maître cuisinier partait avec l’aide de camp du roi pour le château de Laeken. A la cour de Londres, c’est également un Français, Juste Ménager, qui fut naguère appelé par le roi Edouard VII pour régner sur les cuisines. Et les autres rois, les rois du fer, du cuivre, du pétrole, les milliardaires américains, ne sont-ils pas, eux aussi, tributaires de la cuisine française ?

    Notre chroniqueur, écrivant voici un siècle, déplore de savoir notre pays trop pauvre pour payer nos grands cuisiniers ce qu’ils valent, ce qui les incite à passer la frontière ou à franchir l’Océan. Mais la France reste la pépinière où se recrutent les maîtres de l’art culinaire, se console-t-il. Et d’ajouter qu’il en fut ainsi de tout temps, l’étranger ayant toujours tenu en grande estime la cuisine et les cuisiniers français.

    Pendant la Révolution, des nobles émigrés gagnèrent leur vie en Allemagne et en Angleterre en se faisant cuisiniers. Depuis le début du XIXe siècle, la plupart des grandes cuisines ont été dirigées uniquement par des Français. Eugène Lami, le célèbre aquarelliste dont le talent fut tout particulièrement apprécié par delà le détroit, racontait volontiers cette anecdote. Lors de son second voyage en Angleterre, se trouvant à dîner un soir chez un lord très riche, il s’émerveillait sur l’excellence des mets. « Rien d’étonnant, lui dit son amphitryon, mon cuisinier est français. »

    Or, comme on se levait de table pour passer au salon, le maître d’hôtel s’approcha du peintre.

    — J’ai répété au chef, lui dit-il, tous les éloges que monsieur a bien voulu faire de ses plats ; il demande à monsieur la permission de se présenter à lui.

    — Mais très volontiers, dit Lami ; je serai très heureux de féliciter ce brave homme.

    Quelques instants plus tard, quand il eut pris congé, il trouva dans le vestibule le cuisinier qui l’attendait vêtu du costume classique, le bonnet à la main. Lami s’approcha ; mais quelle ne fut pas sa surprise de voir, se détachant sur la veste blanche, le ruban rouge et la croix de la Légion d’honneur.

    Le « chef » était un ancien soldat fait prisonnier à Waterloo et transporté en Angleterre où il s’était fait cuisinier pour vivre. L’empereur l’avait jadis décoré sur le champ de bataille pour un acte d’héroïsme. Et cette croix qu’il n’avait plus portée depuis si longtemps, il s’était hâté d’aller l’épingler sur sa poitrine en apprenant qu’un compatriote illustre, un Français était là qui consentait à ce qu’il se présentât à lui.

    On ne sait pas assez combien tous ces cuisiniers français répandus sur l’univers rendent de services à notre pays, poursuit notre chroniqueur. Non seulement ils lui gardent son renom de premier pays du monde pour la finesse des plats, la délicatesse de la table, la perfection culinaire ; mais encore, ils lui donnent quelque chose de plus que cette petite gloire, qui n’est pourtant pas négligeable. Ils sont les auxiliaires les plus précieux de notre commerce d’alimentation ; et leur influence, au point de vue économique, s’exerce non moins généreusement au profit de leur pays.

    Tous les grands paquebots, tous les grands hôtels et tous les riches particuliers de l’étranger ont des cuisiniers français. Or, de tradition, ces cuisiniers se fournissent en France pour tous les produits alimentaires qui peuvent être transportés. Nombre d’entre eux ont, aux Halles, un correspondant qui est chargé de faire leurs achats et de les leur faire expédier, nous explique Ernest Laut, qui ajoute qu’on serait bien surpris si l’on voyait parfois pour quelles lointaines destinations partent des Halles, les colis adressés à des cuisiniers français des plus grands hôtels étrangers.

    Ces cuisiniers pourraient souvent trouver à meilleur compte, dans les pays où ils se trouvent, les produits qu’ils se font expédier ainsi. Mais il veulent que tout cela leur vienne de France, parce que tout ce qui vient de France est meilleur. C’est leur patriotisme à eux. On se rappelle que tous les cuisiniers du Titanic étaient français. Leur chef se nommait Rousseau. Il avait quelque notoriété dans le monde de la cuisine. C’était un maître en son art. Or, quand le Titanic fit escale à Cherbourg avant de se lancer vers l’abîme, on y embarqua de nombreux colis d’alimentation. C’étaient des commandes du pauvre Rousseau ; c’était sa façon, à lui, de saluer son pays au passage.

     

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  • Cuisine populaire de la Franche-Comté d’autrefois
    (D’après « Revue des traditions populaires », paru en 1910)
     
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    Comme bien d’autres, les anciens usages relatifs à l’alimentation, spécifiques à chaque ancienne province de France, tendent rapidement à disparaître. L’alimentation était jadis des plus primitives et des moins variées. La viande de boucherie, le pain blanc, le café, qui n’apparaissaient jadis sur les tables qu’une ou deux fois dans l’année, dans les grandes circonstances, sont aujourd’hui d’un usage très répandu.
     

    Dès le milieu du XIXe siècle, dans les localités qui ne sont pas encore desservies par les chemins de fer, les voitures de bouchers, d’épiciers, de marchands de fruits vont offrir à domicile tout ce qu’on peut retrouver dans le village. Il n’est pas rare de voir dans les communes de la montagne, où l’on ne connaissait d’autre boisson que l’eau claire, des habitants se réunir pour envoyer à frais communs un des leurs dans le Midi, avec mission de revenir avec une cargaison de raisin frais dont ils feront un premier et un second vin, sans compter l’eau-de-vie de marc si chère aux palais franc-comtois. En présence de ces commodités d’approvisionnements de toutes sortes, il est naturel que la cuisine de nos ménagères rustiques se soit notablement améliorée.

    Au commencement du XIXe siècle, les paysans franc-comtois vivaient fort chichement et des mets les plus grossiers. Leur pain d’orge ou d’avoine mélangé de lentilles et de vesces était détestable. Une omelette était un luxe qu’on se permettait rarement. On rapportait de la ville aux enfants, comme une friandise, un morceau de pain blanc. Les paysans, même aisés, vivaient aussi frugalement que les autres ; ils se seraient fait scrupule de se nourrir mieux que leurs parents.

    On mangeait beaucoup de bouillies de farine, de millet, de maïs (gaudes), de gruaux d’orge, beaucoup de courges, le tout délayé dans l’eau avec du sel et parfois un peu de lait ; beaucoup de légumes : haricots, fèves, pois, simplement avec un peu de graisse et du sel ; de la chicorée des champs, des jeunes pousses d’ortie (picon), des oignons, des raves, des choux-raves, surtout des pommes de terre et des choux. Ajoutons le brési et le porc salé, le lard fumé ou non, la létio ou létia (petit-lait) et le serret ou la cancoyottesuivant la région. Le fromage de Gruyère était rarement consommé parce qu’il était de bonne vente.

    Ceux qui avaient un peu d’aisance mangeaient de la viande de vache et de mouton et du lard, mais seulement le dimanche. Le vin n’apparaissait sur la table que des plus riches. Les journaliers et les simples cultivateurs n’en buvaient qu’au cabaret. Les femmes s’en abstenaient totalement.

    Voici comment, en général, s’ordonnaient les repas dans la journée. Le matin : les gaudes ou la soupe. A midi : une soupe aux légumes ou aux grus (gruaux) avec un plat maigre. Souvent on ne mangeait que la soupe et ensuite du pain et du fromage. Dans l’après-midi : pain, fromage ou lait caillé. Ce repas s’appelait : nounâvêprutâmarandâcrouboutâschtolâquatrela, selon les localités. Le soir on servait une soupe, le plus souvent aux pommes de terre, et pour toute pitance du pain avec un morceau de lard. Quand le lait manquait on le remplaçait, pour graisser la soupe, par de l’huile de navette.

    Pendant la fenaison ou la moisson, on prenait un repas de plus, à dix heures. Dans la moyenne montagne, du temps où la « mécanique » était encore inconnue ou à peu près, on se levait à minuit pour battre le blé dans la grange, éclairée par une lampe fumeuse. A quatre heures avait lieu le premier déjeuner ; il se composait généralement de pommes de terre cuites à l’eau et d’un morceau de galette. Cette galette rustique était confectionnée avec de la pâte sans levain. Comme elle était très mince, on la faisait cuire simplement sur la plaque de la cheminée, en la recouvrant d’une feuille de choux sur laquelle on étendait un lit de cendres chaudes. Dans tous les repas l’eau figurait comme unique boisson.

    Voici déjà un siècle, on ne se contentait déjà plus de menus aussi frugaux que ceux dont nous venons de donner la composition ; voici, à quelques variantes près, comment se nourrissent, en 1910, les travailleurs des champs : le matin, la ménagère sert une soupe ou du café au lait. Le café a remplacé à peu près totalement les gaudes, ou bouillie de maïs, dont l’usage était si répandu qu’il avait fait donner aux franc-comtois le surnom de « mangeurs de gaudes ».

    A midi, encore de la soupe, mais accompagnée d’un morceau de porc salé, d’une andouille ou d’un saucisson, avec légumes. Les salaisons figurent particulièrement sur un plat de choucroute de choux ou de choucroute de raves. A la fin du repas, il n’est pas rare de voir apparaître, dans les pays à fruits, une espèce d’entremets sous forme de prunes cuites avec du lard. Le soir, du lait avec des pommes de terre en robe de chambre et du serret ; une soupe claire à la fin avec un peu de pain.

    Voici d’autres menus également en usage au début du XXe siècle. En été, on se lève à 4 heures : café noir avec « goutte », eau-de-vie ou lait. A 8 heures, soupe et lard. A midi, lait avec pain et fromage, parfois salade. Le soir, soupe, légumes et lard. Pendant les moissons, le repas de midi consiste souvent en bouillie de farine de froment, lait et oignons verts hachés. Vers 4 heures, au goûter ou goûtillon : pain et fromage de tome (fromage nouveau peu salé), ou encore café noir, pain et beurre.

    Dans la haute montagne, on mange alors : le matin, une soupe aux pommes de terre ou du café au lait ; à midi, soupe, viande et légumes : choucroute et andouilles, choux, raves salées, poires cuites et lard. Les dimanche, mardi et jeudi, sont les jours où l’on sert le porc salé. Le soir, bol de lait et pommes de terre en robe de chambre. Dans les pays de fruitières (fromageries) au lieu de lait, on mange la létialétio, petit-lait et le serra ou serret.

    Les gaudes, spécialité franc-comtoise
    Les gaudes, spécialité franc-comtoise

     

    Pendant la fenaison et la moisson, les repas sont plus substantiels : viande et vin et, en plus, deux repas supplémentaires : à 10 heures du matin et à 4 heures du soir. Le bon pain a remplacé le pain noir et le bôlon.

    Les divers noms donnés aux repas sont : Tout au matin : la réveillotte (Mouthe). Le déjeuner : déjeunondéjunondéjundedzûnon (Mouthe). A 10 heures : dihêures(Mouthe) ; déhouresmimotnau, demi-matinée. On dit « faire les dix heures », « porter les dix heures aux champs ». A midi : dîner, grand déjunmarandamainedaienounâ(Besançon). A quatre heures : cépronvêprenonvêpratacourbottechetolâmi-vêpraumiaiprau (Les Fourgs) ; remarandaremarandonquatreûrânorainouene ; nonâ haorânonaienônâréprilamarandacroubouta. Le soir, après la veillée, c’est le recenion(recaenare, dîner à nouveau). Cette collation se compose généralement de saucisse et de fromage arrosé d’un verre de vin. A Montbéliard, « reciniouler » se dit d’un repas quelconque.

    Une envelle, à Montbéliard, est un goûter de femmes. Faire les quatre heures, c’est vêprenervêprionnervêprolâvêprioulâcourbottâremarandonnerroubeler. On dit « porter à nônes », pour porter les quatre heures aux champs. Pendant la vendange, à quatre heures, on fait la mouillotte. Ce repas consiste en un ou plusieurs verres de vin sucré dans lequel maîtres, ouvriers ou journaliers trempent leur pain. On sonne la cloche pour annoncer la « mouillotte ».

    Quand on tue un cochon, on ne saurait manquer d’inviter les parents et les amis. C’est le repas de boudin. Ces dîners pantagruéliques, où l’on reste à table toute la journée et souvent bien avant dans la soirée, ont été chantés par de nombreux poètes francs-comtois. Généralement, les convives se préparent à ces boustifailles en se privant, chez eux, du repas qui précède. Ce sont les filets de cochon (l’eppenau) qu’on distribue aux amis avec quelques morceaux de boudin. Pour le curé, on réservait jadis un jambon de derrière. Quand il en avait reçu de toutes les familles qui avaient tué un porc, il donnait un grand dîner qu’on appelait le « dîner des jambons ». Aujourd’hui, cette dîme de cochonnaille a notablement diminué avec la foi.

    Quand un gros travail est terminé, après les foins, les moissons ou les vendanges, on fait un repas de réjouissance qui s’appelle le tue-chien ou le tue-chat. Il y a le chat des foins, le chat des moissons, le chat des vendanges. Cette expression rappelle-t-elle une époque où le chien et le chat étaient considérés comme des comestibles de luxe ? Nous ne saurions le soutenir, au moins pour le chien. Quant au chat, c’est encore un aliment fort apprécié de l’habitant des campagnes.

    Au commencement du XIXe siècle, le pilé était d’un usage à peu près général : des marchands le vendaient dans les rues de Besançon en criant :

     

    Au plâ, au plâ
    Trôs sou, trôs ias (liards)
    Quat’sous main, in ia.

     

    On en mangeait dans toutes les familles, presque autant que de gaudes. On le faisait bouillir avec du lait et ce mets s’appelait blanc manger ou simplement pilé. Quand il était cuit à l’eau et au beurre, c’était le porâ. Écrasé dans un mortier à farine et délayé avec de l’eau et du lait, le millet constituait une bouillie comme les gaudes de maïs.

     

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  • Cuisine bourguignonne (Vieille)
    (D’après « La Revue de Bourgogne » paru en 1922)
     
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    En Bourgogne, pays par excellence de l’hospitalité cordiale et généreuse, la bonne chère est de règle. Dans sa capitale comme dans ses grands centres, on trouve, aussi bien que dans la capitale de la France, des artistes culinaires qui, comme leurs collègues parisiens, ont la maîtrise des méthodes et le talent inné des hautes conceptions gourmandes. Mais ce n’est pas de la grande cuisine classique que nous voulons parler ici : c’est de la cuisine locale, des vieux plats dont quelques-uns sont sans doute oubliés.

    Citons d’abord la potée, où se confondent choux, carottes, navets, pommes de terre, lard salé et cervelas, à la fois soupe et plat de résistance, la potée qui sera éternelle comme la Bourgogne où elle est née. D’autres provinces ont aussi la leur qui n’est pas sans mérite, et qui se spécialise, ici, par le farci, plus loin par le confit d’oie et partout par le saucisson de pays. Elles sont excellentes, ces garbures, mais les gourmands bourguignons affirment que la leur est meilleure, parce qu’elle est celle de leur petite patrie. Puis, voici la daube, la succulente daube qui, au temps où les ustensiles de fonte étaient inconnus, mijotait des heures et des heures devant la cheminée, dans son pot encerclé d’un haut rempart de cendres étoilé de braisillons renouvelés, avec quels soins ! par la vestale du lieu... La daube, c’était le plat des grasses lippées, des solennités familiales, baptêmes, mariages, fête du pays et, en ces occasions, les ménagères débordées recouraient parfois au four du boulanger.

    Aujourd’hui, elle est remplacée généralement par la pièce de bœuf piquée en bœuf à la mode, marinée et braisée au vin rouge, avec accompagnement de lardons, petits oignons et champignons. C’est ce qu’on appelle la Pièce de bœuf à la bourguignonne, très acceptable à la vérité quand elle est conduite avec les soins voulus, mais qui n’a point quand même cette succulence dernière de la vieille daube préparée selon les rites, avec addition calculée d’aromates, condiments et éléments gélatineux (pieds de veau et couennes fraîches) et mijotée, comme de nos jours fiévreux on n’a plus la patience de le faire. Le souvenir de ce qui est bon, de ce qui laisse aux sens une agréable impression gustative ne s’oublie pas : la daube doit retrouver sa faveur d’autrefois.

    De l’escargot, spécialité gourmande incontestée de toute la Bourgogne, il faut bien dire un mot, car, à la vérité, nous ne voulons et ne pouvons admettre comme tels, ces escargots de haies à coquilles multicolores que l’on nous offre effrontément sous cette appellation, qui est une injure faite à l’huître de Bourgogne. L’escargot, le vrai, le seul, c’est celui qui, aux approches de l’hiver se casemate derrière sa cloison calcaire et que les vignerons déterrent au pied des ceps. Il n’en est pas d’autre et l’escargot n’est vraiment « lui » qu’après sa mortification volontaire. On nous a conté qu’autrefois, par des déprédations scélérates d’exploiteurs sans scrupules, le cornard des vignes bourguignonnes faillit disparaître totalement, et que le Conseil général de la Côte-d’Or ne crut pas déroger à son mandat en intervenant pour sa protection, et en mettant le préfet en demeure d’interdire rigoureusement son ramassage pendant un temps déterminé. Quelle affaire ! L’escargot n’étant point compris parmi les êtres vivants que protègent les arrêtés préfectoraux.

    L’escargot n’est point un gibier, arguait le préfet ! Qu’il le soit, rétorquèrent les conseillers ; et c’est ainsi que par un baptême à la Gorenflot, le mollusque terrestre fut désormais, comme gibier, placé sous la sauvegarde de l’autorité départementale. Nous ne nous arrêterons pas à exposer le mode initial - car il y en a plusieurs - de préparation à la « mode bourguignonne » de ces morceaux friands, et viande exquise si fort appréciée des nobles Romains, comme écrivait Daigue en 1550. Nous devons tout au moins signaler cette étrange particularité, et cette croyance enracinée chez les vieilles ménagères - elle l’est peut-être encore chez les jeunes - que sans addition d’un sachet de cendres les escargots ne cuiraient pas. Comment en expliquer l’usage - car son utilité est absolument niable -, sinon pour une raison symbolique.

    Dans les temps très anciens, un plat d’escargots devait obligatoirement être servi dans tout repas funèbre et le sachet de cendres adjoint à leur cuisson figurait une sorte d’hommage rendu aux cendres des morts. Et comme certaines traditions ont la vie dure, celle du sachet de cendres s’est perpétuée à travers les siècles.

    La cuisinière. Peinture de Willem van Mieris
    La cuisinière. Peinture de Willem van Mieris

    Comme spécialité gourmande du pays de Crébillon, signalons en passant la Queue de bœuf à la vigneronne dont la recette fut cueillie par Escoffier dans les cuisines d’un hospitalier manoir des environs de Nuits-Saint-Georges. Et elle n’est pas du tout banale cette préparation de queue de bœuf qui, à une condimentation bien réglée ajoute une copieuse addition de grains de raisins, et un mijotage long et régulier fait de cette chair gélatineuse une substance fondante. C’est ce qu’on peut appeler un plat dans la note locale.

    Est-il un Bourguignon bourguignonnant qui ignore la Meurette ? S’il en est un, honte à son ignorance. La meurette, où sous les flammes bleues du cognac ou du vieux marc, et dans les ondes du vin rouge - et du fameux ! - s’associent les tronçons d’anguille, de chevenne et de tanche. Observons, cependant, que les vrais amateurs y exigent la truite comme dominante et que la meurette n’est pas complète si elle n’est accompagnée des croûtons en pain bis, grillés et frottés du condiment que Galien dénommait la « thériaque du laboureur » et du vigneron, l’ail pour l’appeler par son nom. Et le Poulet au sang ? Vit-on jamais un pêcheur ayant capturé dans l’Yonne un barbillon de huit livres, ne pas convier ses amis à venir célébrer sa prise sous les espèces et apparences du poulet des guinguettes de la banlieue Sénonaise ? Du poulet sacrifié, plumé, sauté en 35 minutes, montre en main, et suivi de quelques autres bagatelles réconfortantes.

    Et maintenant, parlons un peu de cette transcendance de la cuisine des campagnes aux jours de fêtes carillonnées ! De la Tourte aux boulettes, énorme circonférence cerclée d’un bourrelet, dont le couvercle de pâte bronzée dissimule les rotondités d’un hachis, comme on ne le fait que dans nos pays. Et ce plat des appétits robustes n’a pas, jusqu’ici, trouvé son chantre. Nul poète n’a cru devoir accorder sa lyre pour chanter la tourte aux boulettes alliacées, qui nous fit entrevoir - il y a longtemps - les merveilles de la gastrotechnie. Soyons juste pourtant. Dans un livre de cuisine où de notoires écrivains et artistes férus de cuisine avaient cru devoir consigner leurs conceptions culinaires, l’architecte Binet, Sénonais de naissance et père de la « parisienne » en robe azur qui surmontait la porte monumentale de l’Exposition de 1900, a tenté de décrire cette tourte bourguignonne placée sous le patronage du grand saint Germain. Et il l’a décrite en architecte, gastronome émérite, nous en convenons, mais piètre théoricien de l’art porté si haut par les Dubois, les Escoffier, les Casimir, les Cubat, les Giroix etc.

    Nous glissons sur une multitude de plats locaux dus au génie inventif des Rosalie, Aglaé et Brigitte bourguignonnes, pour terminer en mentionnant : la Gougère, descendante du vieux « Ramequin ». La gougère en couronne pointillée des cubes de gruyère, invariable dessert des déjeuners dominicaux bourgeois dont, au temps où nous étions jeune patronnet, nous avons promené tant et tant d’échantillons. Le Rigodon, obligatoire le jour où le four était chauffé pour la cuisson du pain dont il prenait la place. Il se faisait de deux façons : comme plat, avec addition de jambon eu de viande de porc bouillie et hachée ; comme entremets, sorte de pudding au plat, parfumé de cannelle, additionné de noix hachées appuyées de quelques noisettes et complété par une marmelade quelconque. Enfin, la Fouée, la Flamiche aux poireaux et le Tatas, toutes friandises également préparées le jour de la cuisson du pain. La louée était une circonférence - pas toujours bien régulière - en pâte à pain abaissée à l’aide d’une bouteille sur la large pelle à enfourner, relevée en bourrelet sur les bords et généreusement badigeonnée d’huile de noix, ou couverte de crème fraîche légèrement salée avec, par ci par là, quelques parcelles de beurre.

    La flamiche se faisait de même, à cette différence que l’abaisse était couverte d’une épaisse couche de poireaux étuvés au beurre, cuits dans une sorte de Béchamel avec abondante addition de petits lardons. Cela se cuisait sur l’âtre, toute la surface léchée par les flammes claires de sarments disposés en couronne. La famille entière était là, attendant la défournée, car fouée et flamiche doivent se manger brûlantes. Le tatas était une sorte de galette, toujours en pâte à pain légèrement enrichie de beurre, et doré au vin ; grand régal des autochtones. Il y aurait encore à parler de l’Andouille aux haricots, de la Ferchuse aux navets, des Fricassées, des Tartes des jours de fêtes, mais il faut nous borner.

     

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  • Croix d’absolution placée
    sur les morts au Moyen Age
    (D’après un article paru en 1860)
     
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    Il existe une coutume funèbre au sein de l’Église grecque, et qui est pratiquée dans l’empire de Russie : c’est un bandeau qui couronne le front du défunt et de la formule d’absolution que le pope lit sur le mort après le service des funérailles ; il la dépose ensuite dans la main du défunt, afin qu’il l’emporte avec lui dans la tombe. Un usage entièrement semblable existait il y a sept ou huit siècles dans toute l’Eglise latine, qui, très probablement, l’avait emprunté à celle de l’Orient. Nous avons rencontré plusieurs preuves écrites ou monumentales qui démontrent l’existence de cette coutume en France et en Angleterre pendant le onzième et le douzième siècle. Nous reproduisons ici quelques-unes de nos croix françaises.

    La première fois, dit M. l’abbé Cochet, que nous avons eu connaissance d’une coutume si extraordinaire et pourtant si répandue chez nos vieux normands, ce fut en 1842 dans le cimetière de Bouteilles, ancienne paroisse située entre Dieppe et Arques. Des ouvriers étaient alors occupés à tracer, à travers l’église démolie, le chemin de grande communication n°1 qui conduit de Dieppe à Neufchâtel.

    Croix d'absolution des onzième et douzième siècles, trouvées, en 1857, à Bouteilles, entre Dieppe et Arques
    Croix d’absolution des onzième et douzième siècles,
    trouvées, en 1857, à Bouteilles, entre Dieppe et Arques

    Leurs pioches rencontrèrent d’anciens tombeaux faits en dalles de moellon avec entaille pour la tête. Sur la poitrine des défunts qui remplissaient ces sarcophages, on recueillit quatre croix en plomb qui affectaient la forme d’une croix de Malte.

    Sur ces croix avaient été tracées, à l’aide d’un instrument aigu, des formules d’absolution encore parfaitement lisibles. Les caractères étaient ceux du onzième et du douzième siècle de notre ère. Les formules n’étaient autres que celles que l’on retrouve dans nos manuels et rituels de Rouen, aussi bien dans ceux d’autrefois que dans ceux d’aujourd’hui. Voici le texte d’une des absolutions de Bouteilles ; les autres s’en rapprochent entièrement, à quelques modifications près :

    Croix d’absolution des onzième et douzième siècles,
    trouvées, en 1857, à Bouteilles, entre Dieppe et Arques

    « Prions Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses disciples : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ; ayant bien voulu, malgré notre indignité, nous admettre au nombre de ses ministres, que lui-même, Emmeline, vous absolve, par notre ministère, de tous les péchés que vous avez commis par pensée, par parole, par action et par omission ; et qu’après vous avoir absoute de toutes vos fautes, il daigne vous introduire au royaume des cieux, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

    Cette découverte, aussi curieuse qu’inattendue m’inspira la pensée de rechercher dans l’église détruite et dans le cimetière sécularisé de Bouteilles des monuments analogues. J’y pratique quatre fouilles successives pendant les années 1855, 1856 et 1857. Dans ces quatre campagnes, je découvris onze croix nouvelles, ce qui porte à quinze le nombre total de celles qui sont sorties de cette petite localité. Quatre de ces croix ont été déposées à la Bibliothèque de Dieppe, une est à Caen, au Musée de la Société des antiquaires de Normandie, et les dix autres sont à Rouen, dans le Musée départemental des antiquités.

    Toutes ces croix sont en plomb et portent des caractères tracés a la pointe. Treize sur quinze nous offrent des formules d’absolution, accompagnées parfois d’oraison pour les morts. Une seule ne montre qu’une oraison, et une dernière enfin a donné avec l’absolution le Confiteor ou la confession qui la précède. La coupe des croix, la forme des prières et les caractères de l’écriture, reportent ces petits monuments au onzième ou au douzième siècle de l’ère chrétienne. Le type de la croix grecque appartient surtout à cette époque : on la retrouve partout, sur les monnaies, sur les vitraux, sur les manuscrits, sur les croix de consécration et sur les croix de cimetière. A Bouteilles même est une vieille croix de pierre, dite de la Moinerie, qui a la forme d’une croix de Malte et qui doit remonter au douzième siècle.

    Ces croix ont été recueillies sur le sein même des défunts, qui, avec leurs bras croisés, les pressaient sur leur poitrine. Dans leur foi simple et robuste, ces pauvres gens pressaient sur leur coeur cette dernière prière, comme leur suprême consolation dans cette vie et leur plus chère espérance en l’autre. Dans la pensée de nos pères, et même dans celle des Grecs d’aujourd’hui, cette croix était un passeport assuré pour aller de cette vie dans un monde meilleur. Nous croyons que si nous n’avons pas trouvé plus d’absolutions de ce genre à Bouteilles ou ailleurs, cela vient de ce qu’elles étaient écrites sur du bois, du papier ou du parchemin, comme cela se pratique tous les jours en Russie. La terre aura détruit ces substances.

    Un seul village de Normandie autre que celui de Bouteilles nous a donné une croix d’absolution analogue : c’est le hameau de Quiberville-sur-Mer, canton d’Offranville, où une croix de plomb a été recueillie en 1846. Mais nous ne doutons pas que l’on n’en trouve ailleurs si l’on fait des recherches sérieuses et bien dirigées. Dans le reste de la France, il n’en a jusqu’ici été révélé de semblables qu’à Angers et à Périgueux. À Saint-Front de Périgueux, l’absolution qui était très lisible portait la date de 1070, et à Saint-Aubin d’Angers on a lu la date de 1136 ; toutefois on ne parle pas d’absolution.

    La règle monastique donnée par le célèbre Lanfranc stipulait que chaque frère mourant devait avoir sur sa poitrine une formule d’absolution que chacun venait lire à son tour. Saint Jean Gualbert, le fondateur de Vallombreuse, mort en 1073, emporta avec lui une profession de foi écrite ; Maurice de Sully, évêque de Paris, décédé en 1201, avait sur sa poitrine un acte d’espérance en la résurrection.

    Citons deux faits populaires se rapportant aux onzième et douzième siècles, et montrant combien la pratique qui nous occupe était passée dans les moeurs de cette époque. Le premier fait est tiré des Miracles de saint Benoît, traité écrit au onzième siècle, par André Fleury, moine de Saint-Benoît sur Loire. On y voit qu’un homme du diocèse de Troyes, qui avait volé l’abbaye, fut rejeté de la terre par trois fois consécutives, jusqu’à ce que sa femme eût restitué ce qu’il avait pris et qu’elle eût placé une cédule d’absolution sur la poitrine du défunt.

    Enfin, il est encore dans l’histoire monastique un événement qui se rapporte à trois personnages dont le nom a traversé les siècles. Mabillon raconte dans ses Annales de l’ordre de Saint-Benoît qu’après la mort d’Abélard, arrivée en 1142, Héloïse écrivit à Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, pour obtenir de lui une formule d’absolution qu’elle pût déposer sur la tombe du célèbre théologien.

    L’absolution fut gracieusement accordée, et voici en quels termes elle était conçue, toujours d’après Mabillon : « Absolution de Pierre Abaëlard : Moi Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Abaëlard parmi les religieux de mon ordre, et qui ai accordé à Héloïse, abbesse du Paraclet, et à ses religieuses le corps du défunt qui leur a été remis secrètement, de l’autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, j’absous Abaëlard de tous ses péchés. » Un vieil auteur bénédictin dit que cette formule fut placée sur le corps d’Abélard.

     

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  • Coutumes matrimoniales du Moyen Age
    (D’après « La France au temps des croisades - Tome IV » paru en 1847)
     
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    Sous la loi féodale, on ne connaissait point la formule des sommations respectueuses et l’héritière d’un fief, dès qu’elle était nubile, recevait un mari des mains du seigneur dont elle relevait. Il fallait absolument que le fief fût desservi, et le fuseau n’y suffisait pas. D’ailleurs, le manoir héréditaire aurait pu courir de grands risques en raison de la jeunesse ou des indécisions de la demoiselle. Comme les amants de Pénélope, ses prétendants auraient pu manger sa dot avant qu’elle lui fût comptée, ou en faire une victime de la violence ou de la séduction.

    Jusqu’à l’âge de douze ans, l’héritière restait sous la tutelle du seigneur, ou de sa mère qui donnait caution au seigneur ; mais à cet âge, celui-ci lui cherchait un mari en ayant soin de ne le point déparaiger (mésallier). Suivant les assises de Jérusalem, le baron envoyait des députés à la femme qui lui devait service féodal, lesquels lui offraient trois barons à choisir, et fixaient un terme pour qu’elle fît connaître son choix. Si la mère disposait de sa fille sans le consentement du sire tuteur, la fiancée perdait ses meubles ; on ne lui laissait que deux robes dont une pour les jours de gala, quelques joyaux, un palefroi, une charrette, deux roussins, et un lit... Le même droit seigneurial s’étendait sur les veuves héritières de fiefs.

    Conformément à ces us et coutumes, Philippe-Auguste donna des pleges (gages) à Blanche de Navarre, comtesse de Champagne (1200), pour l’observation des conventions faites touchant la garde et l’éducation de sa fille jusqu’à l’âge de douze ans, promettant de ne la marier que par le conseil, et avec le consentement de sa mère, et les barons signataires de l’engagement. Dans une autre occasion le même prince annonça ses vues pour la jeune héritière du comté de Flandre, et se réserva un droit pécuniaire ou prélèvement de cinquante mille livres parisis si l’établissement projeté avait lieu, dont trente mille livres payables le jour des noces, et vingt mille un an après la consommation du mariage. Il voulut probablement s’indemniser de la perte de l’usufruit féodal.

    Saint Louis reconnut qu’il ne pouvait marier ses filles qu’avec le consentement de ses barons, et il les consulta pour donner l’une d’elles au roi de Navarre. Il ne permit pas l’union du comte de Champagne avec la princesse de Bretagne ni celle de la comtesse de Boulogne avec Montfort, comte de Leicester, ni celui de Jeanne, fille du comte de Ponthieu avec le roi d’Angleterre. Les barons, dont on voit que l’adhésion était requise et indispensable, relativement aux intérêts des grands fiefs, surveillaient d’un œil jaloux les prétendants à la main de l’héritière. La chronique de Reims fournit un exemple curieux de la force de cet usage en racontant de quelle manière la couronne de Jérusalem fut acquise à la famille des Lusignan.

    Mariage de Guy de Lusignan et Sybille de Jérusalem
    Mariage de Guy de Lusignan et Sybille de Jérusalem

    « Guy de Lusignan était beau et brave. La sœur du roi, Sibylle, comtesse de Jaffa, ayant remarqué sa beauté le souhaita pour mari. Mais elle n’osa avouer son désir au roi son frère, et leur union, d’abord secrète, fut à la fin connue du roi. Il voulut faire lapider Guy de Lusignan. Après beaucoup de menaces et de rigueurs, à la prière, et d’après le conseil des Templiers, il fit grâce à l’un et à l’autre. Il n’avait point de plus proche héritier que Sibylle ; à la fin il lui permit de prendre Guy pour mari... Le roi de Jérusalem étant mort, les Templiers, les hospitaliers, les comtes, les bannis, le clergé et le peuple, choisirent Sibylle pour reine, mais sous la condition qu’elle divorcerait. Tous rendaient justice à la bravoure de Guy ; seulement ils ne la trouvaient pas de noblesse assez illustre pour être l’époux de la fille des rois. La comtesse, se voyant obligée d’accepter secte condition, déclara qu’elle consentait au divorce, se réservant de prendre ensuite le mari qu’elle voudrait.

    « Lors il fut arrangé par le conseil des barons que la reine se rendrait devant l’église de Sainte-Croix de la ville d’Acre, et tiendrait la couronne royale eu sa main, que tous les barons seraient autour d’elle, que celui sur la tête duquel elle poserait la couronne serait roi. Au jour convenu tous les barons du royaume l’environnèrent et l’on priait à genoux que le choix de la reine tombât sur un prince qui pût défendre la couronne. La reine, étant au milieu d’eux, les regarda, et dit : - Sire patriarche, et vous tous seigneurs et barons, vous avez déclaré que celui au chef duquel je mettrais la couronne serait roi ? Ils répondirent que c’était la vérité. - Or, je veux donc que vous le juriez sur le corps précieux de Notre-Seigneur.

    « Le patriarche et tous les barons prêtèrent le serment qu’elle exigeait. Alors la reine se signa de la main droite, se recommanda à Dieu, s’en alla tout droit à sen seigneur Guion, et lui assit la couronne au chef en lui disant : - Sire, je ne vois ici auprès de moi, homme plus sage et plusloyal que vous, et qui mérite mieux d’être roi de Jérusalem. Je vous octroie donc la couronne, et le royaume, et moi, et mon amour ! » Cette page de la chronique de Reims semble être une des plus belles de l’histoire des femmes françaises, et on ne peut en lire les dernières paroles sans trouver que Sibylle était digne d’être fille de roi, et de donner un diadème à celui qu’elle aimait.

    La coutume de Montpellier, non moins sévère que celle de Jérusalem, défendait l’alliance des nobles avec les familles bourgeoises (D’Aigrefeuille, Histoire de Montpellier), parce que les roturières apportaient en dot des biens jusque-là sujets à redevance ; acquis par un époux gentilhomme ces biens auraient participé aux immunités et privilèges des terres seigneuriales. Le comte de Montfort, maître du Languedoc, alla plus loin ; pour favoriser les mariages des seigneurs françois, il défendit pour dix ans aux veuves magnates et héritières, à toutes femmes nobles ayant des munitions dans un château, d’épouser un homme du pays d’Oc sans sa permission. Des entraves analogues pesaient lourdement sur les communes, et dans leurs chartes d’émancipation, elles cherchaient toujours à en obtenir l’affranchissement. Les gens libres pouvaient seuls se marier sans permission, mais il restait bien peu d’aleux au XIIe siècle.

    Mariage de Charles IV le Bel et Marie de Luxembourg
    Mariage de Charles IV le Bel et Marie de Luxembourg

    D’autres difficultés s’élevaient au sujet des liens de parenté. Ici c’était l’Église qui se montrait sévère. La loi romaine, suivant sa manière de supputer, admettait le mariage entre parents au quatrième degré, c’est-à-dire entre cousins germains. Mais au Moyen Age la supputation ecclésiastique comptant par génération collatérale un degré seulement, la prohibition s’étendait réellement jusqu’au huitième degré lorsque la loi romaine n’indiquait que le quatrième. Il y avait en outre illégalité de mariage pour affinité spirituelle entre parrain et marraine, filleul et filleule. Saint Bernard parle d’un mariage suspendu jusqu’à après le voyage de Rome, parce que le rival du fiancé prétendit, au moment de la cérémonie, que la jeune fille lui avait déjà été promise. De là, force mariages cassés, force appels à l’autorité du Saint-Siège, qui était le dernier ressort de toute judicature. L’on peut même croire que le proverbe : « Tu peux l’aller dire à Rome », remonte pour le moins au XIIe siècle.

    La crainte des censures religieuses faisait chercher des femmes en de lointains pays, où l’on était sûr de ne rencontrer aucune parenté. La séparation de corps et de bien des époux, perpétuelle ou temporaire, pouvait avoir lieu pour des motifs graves prévus par les canons, mais le divorce réel, c’est-à-dire la dissolution du lien matrimonial qui avait existé, ne fut jamais admis par l’Église. Pour pouvoir contracter une nouvelle union, il fallait que la première fût reconnue être nulle, et comme telle déclarée non avenue. Il fut probablement question d’un jugement en nullité dans le divorce proposé à la reine Sibylle ; une mésalliance n’eut pas suffi pour le motiver. Quant à la bigamie les usages n’offrent aucune incertitude. Le bigame était placé sur l’échelle et fustigé ; le second mariage déclaré nul.

    La valeur de la dot accordée à l’épouse, comme celle du douaire fixé en cas de survivance, varie selon les temps, et la qualité des personnes. Les Etablissements de saint Louis montrent que la reine Blanche reçut en dot 24 000 larabotins ; Marguerite de Provence, 8 000 marcs d’argent ; ses petites-filles, 3 703 marcs. Guillaume, seigneur de Montpellier, donna 100 marcs à chacune de ses petites-filles. Une fois cette dot livrée, la demoiselle, n’eût-elle-reçu qu’un « chapel de fleurs », n’avait plus d’héritage à revendiquer. Lors du mariage du vicomte Ponce de Polignac et d’Alix de Trainel en 1223, le vicomte se soumet à la peine de l’excommunication dans le cas où il enfreindrait les engagements du contrat.

    Gilbert de Baux, vicomte de Marseille (XIIe siècle), légua ses immeubles comme douaire à sa femme, mais en cas de remariage elle ne pouvait réclamer que six mille sols royaux coronès, avec ses coffres, bagues, joyaux et meubles, le blé et le vin de la maison, sans prétendre aux armes, aux chevaux, aux terres. Le douaire d’Ingerburge, femme de Philippe-Auguste, fut de dix mille livres parisis ; Louis VIII en laissa trente mille à Blanche. Si les vassaux étaient obligés, ainsi que nous l’avons dit, à contribuer à la dot de leur jeune suzeraine, en revanche ils comptaient sur l’aide de leur seigneur en cas de détresse, et avec un seigneur tel que le comte Henri de Champagne (Henri le Large ou le Libéral), ils ne sollicitaient pas en vain. Un de ses vassaux (vers 1180) lui demandait une dot pour sa fille. Le comte l’accorda ; mais son trésorier lui fit voir que ses coffres étaient vides et qu’il ne restait rien à donner : « Tu mens par la gorge, dit Henri. J’ai encore à donner ; je te donne. Si vaudra le don , car tu m’appartiens. Sire chevalier, faites-lui payer rançon jusqu’à ce qu’il ait de quoi finer (fournir de l’argent) au mariage de votre fille ». Et ainsi fut fait, rapporte Capefigue dans son Histoire de Philippe-Auguste.

     

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  • Dictons du mois d'avril 

     

    	Dictons du mois d'avril

     

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  • Courses et rondes à Montagnac (Hérault)
    (D’après « Montagnac et ses environs », paru en 1843)
     
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    Il existait à Montagnac divers usages ; nous ne parlerons que des principaux. Le plus ancien de tous est celui qu’on appelle La Gerbe au Clocher. On pratiquait cet usage de la manière suivante. Le cultivateur qui avait le bonheur de recueillir la première gerbe de grains nouveaux en formait un trophée de gratitude envers la providence, et il croyait qu’a cet acte religieux était attaché un avenir de félicité pour le reste de l’année. Le clocher de la première église n’étant pas très élevé, c’est là que l’on attacha d’abord la première gerbe. Cet usage religieux s’éteignit en 1789 à Montagnac, mais se perpétua dans les montagnes voisines.

    Cette habitude donna naissance à un jeu appelé la Course de la gerbe. Le dernier jour de l’enlèvement de la récolte, le propriétaire d’un domaine choisissait une pièce de terre très longue, on plaçait sur une perche, au point le plus éloigné, un fagot de gerbes tel qu’une femme robuste avait de la peine à le porter ; les femmes, les filles et les enfants qui étaient seuls admis à la course, se rendaient à l’extrémité opposée du champ. Le propriétaire donnait le signal du départ en frappant trois coups dans sa main ; au dernier, tous les concurrents s’élançaient vers le but si désiré, employant la force ou la ruse pour écarter leurs compétiteurs, et le premier qui arrivait à la gerbe en devenait propriétaire en récompense de son agilité.

    C’était un spectacle vraiment curieux que celui de voir ces femmes courant en même temps et cherchant à renverser celles qui les approchaient de trop près pour leur arracher le prix de la victoire. Le prix obtenu, chacun se retirait avec calme, le vainqueur couvert d’applaudissements et les vaincus l’oreille basse.

    Un autre usage fort ancien est celui de nommer le chef de la jeunesse, Capdéjhoubéncaput juventutis. La fête locale était célébrée le jour de la St-André, c’est-à-dire le dernier jour de chaque année. Un mois avant, le jour de la Toussaint, dans l’après-midi, les jeunes gens allaient dans la maison du bourgeois le plus âgé de la ville et lui disaient : nous venons vous rendre les honneurs qui vous sont dus en vous priant de nommer vous-même le chef de la jeunesse. Alors ce respectable vieillard, escorté de la jeunesse se rendait au lieu de l’assemblée, sous l’ancien quai, près la porte Malirat. Il se plaçait sur le haut du parapet d’où il dominait le peuple ; de là il examinait attentivement les groupes des jeunes gens, fixait son choix et nommait sans appel le chef de la jeunesse et deux souteneurs qui lui étaient adjoints. Après une allocution toute paternelle, ce vieillard était reconduit chez lui avec les plus grandes démonstrations de respect. Cet usage de nommer un chef de la jeunesse est très ancien ; l’on trouve dans l’histoire que cette dignité était briguée même par les fils des empereurs romains.

    Un dernier usage qui s’est évanoui comme tous les autres avait lieu le jour de l’épiphanie ou fête des Rois. Dans la distribution du gâteau que l’on partageait alors comme aujourd’hui, on avait l’habitude de mettre de côté une portion réservée aux pauvres. Le curé allait les recueillir dans les maisons et il emportait ces portions de gâteaux dans lesquelles les chefs de maison avaient eu le soin de cacher, soit des pièces d’or, soit des pièces d’argent ou d’autres monnaies, suivant la fortune de chacun, et cette offrande, légère en apparence, était souvent très considérable et servait au soulagement des malheureux.

    Les danses publiques s’exécutaient sous l’ormeau de Sully ; Ce sont la Sauterelle, la Farandole, la Rodo et le Soufflet. La Sauterelle ne s’exécute qu’entre les jeunes gens du sexe masculin, elle a pris son nom d’un amusement des enfants appelé en patois Saoutarel et en français jeu du bâtonnet ; sorte de petit bâton aminci des deux bouts que l’on frappe avec un autre bâton et qui, à ce choc, s’élève vivement dans l’air. Dans la Romagne le même jeu est appelé Las Saltarellas.

    La Farandole est une sorte de course mesurée, exécutée par une longue file de personnes des deux sexes en se tenant par la main, au son du hautbois et du tambourin. Cette danse est entremêlée de la Ronde, ou Rodo, et a lieu sur les places et carrefours, et qui consiste à former un grand cercle de danseurs autour des joueurs d’instruments. Ces danses sont communes à tout le midi ; mais la suivante est particulière à notre ville et n’a lieu que le jour de la fête locale.

    Le dernier jour de cette fête, les instruments payés, les jeunes gens ayant à leur tête le Capdéjhoubén et les Souteneurs, armés chacun d’un vieux soufflet, dansent à queue leu leu et en cadense sur l’air expressif d’une chanson très ancienne. Dans ce moment chaque danseur se met en position de recevoir un clystère, après quoi ils frappent tous en mesure sur leur soufflet qu’ils lancent ensuite sur les toits. Cette danse dont on ignore l’origine est très amusante.

    Les danses à couvert avaient lieu jadis dans des salles appelées Salles au patard, parce que les danseurs payaient aux joueurs d’instruments un patard, monnaie du Pape qui avait cours dans le comtat Venaissin ; au moyen de cette faible rétribution on pouvait danser un menuet, un rigaudon, une bourrée, danse d’Auvergne, un passe-pied, danse bretonne trois temps plus vifs que le menuet ; danse dont Mme de Sévigné raffolait. On exécute en plein vent la danse des Treilles et celle du Chevalet, imitée des Centaures. On y a joint celle de la Chèvre.

    Dans toutes ces fêtes on promène le Poulain, énorme mannequin qui représente un cheval grossièrement fait, sur le dos duquel sont deux mannequins représentant un homme et une femme appelés Estiennet et Estiennetto.

     

     

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