• Écorçage du chêne au rythme
    du Chant des Péleurs dans les Ardennes
    (D’après « Revue de folklore français », paru en 1930)
     
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    Fort importante dans les Ardennes, l’industrie du tannage des peaux tenait son essor à l’abondance de l’écorce du chêne, laquelle contient le principe particulier ayant la propriété de pénétrer dans la peau pour s’y unir de façon à la rendre souple, solide et surtout imputrescible. La récolte des écorces ou « pèlerie », qui avait lieu en mai-juin et à laquelle prenaient part hommes, femmes, « guerchons » et « bachelles », demandait force habileté et précédait des réjouissances rythmées par le chant des « péleurs »
     

    La récolte des écorces formait une branche de l’industrie du tannage et avait pris un très grand développement surtout dans les vallées de Meuse et de Semoy et dans la région boisée, bordant la Belgique, explique en 1930 le Dr L. Héthimann, du Comité du Folklore Champenois dans la Revue de folklore français. C’est au printemps, quand la sève monte, que se faisait l’écorçage dans les coupes en âge d’être exploitées.

    Le dommage causé aux arbres par cette opération est, en effet, très grand car il faut les abattre, d’où l’obligation de n’écorcer que les coupes d’âge suffisant. De là aussi cette règle absolue l’acheteur de l’écorce devait acheter l’arbre ou trouver acheteur. Les écorces étaient-elles vendues et le bois ne trouvait-il pas preneur ? L’adjudication des écorces était annulée et réciproquement le tas d’écorces devait trouver preneur en même temps que les arbres d’où on les avait tirées. Ainsi étaient conciliés les deux intérêts en présence.

     

    Les procédés nouveaux pour le tannage chimique ont fait disparaître l’écorçage. Mais jadis il en allait tout autrement. Dans le Courrier du jeudi 20 janvier 1842, paraissait sous forme d’une lettre signée : « Ton ami A. M. » une description charmante de l’écorçage à Hautes-Rivières, à cette époque :

    « Les travaux qui fixent le plus l’attention de l’étranger sur la Semoy sont, sans contredit, ceux de la pèlerie c’est-à-dire ceux de l’écorçage du chêne. Le village des Hautes-Rivières, à raison de sa nombreuse population et de ses coupes étendues, y dépêché une abondance considérable de personnes. Les jeunes filles y sont en majorité, et ce n’est pas chose peu curieuse que de les voir perchées au haut de longs engins, qu’elles appellent chevâ, pour dépouiller jusqu’aux plus minces rameaux.

    « Le chevâ ou chevau était un bouleau de deux mètres de haut, fendu et monté en échelle, avec des barreaux de fortune, plus ou moins bien ajustés et maintenus. Pour de plus grandes hauteurs on ajoutait un autre chevâ et l’ensemble, sans doute à cause de la forme arquée qu’il prenait, s’appelait dromadaire. Elles rient, elles chantent même, les bienheureuses ! sans songer à leur position aérienne, tout en maniant leur oche (os).

    « L’oche est un tibia de bœuf desséché au bout duquel est fiché un petit tranchant et bien adroites sont celles des péleuses qui gagnent leur vingt sous par journées sans se greffer vingt fois les doigts ! Ce petit tranchant, qui sert à faire des incisions longitudinales d’abord, puis croisées par des sections transversales espacées d’environ deux mètres, dans l’écorce des arbres, en fait aussi parfois dans la chair des mains c’est là ce que le dictionnaire local appelle greffer. »

    Depuis longtemps cet instrument, que l’on nommait « oche de la péleuse », en Semoy, « oche du plumeux ou du plucheux » sur la Meuse, a disparu, remplacé par un instrument en bois avec garniture de fer, nous explique le Dr L. Hétimann du Comité du Folklore Champenois, qui précise qu’avec un tel outil, les jeunes étourdies devaient se greffer les doigts bien fréquemment. Mais, dit « A.M. », cela ne l’empêchait pas de chanter et de rire. Une note du feuilleton nous donne à ce sujet un savoureux détail :

    « Il faut entendre les rondes qui accompagnent le travail des péleuses. Il en est une surtout qui ne manque jamais d’être entonnée quand finit la journée : c’est une chansonnette, quelque peu grivoise, dont le sujet est l’aventure au bois d’une fille trompée. Regnault, le preux chevalier, le héros obligé de presque tous les contes de l’Ardenne, se trouve être le trompeur. L’auteur des paroles, sans être tout à fait incivilisé, ne doit pas avoir lu Boileau, mais en revanche, le compositeur devait connaître Méhul, car l’air, qui est un motif fort simple, est remarquable par le point d’orgue dont le mot « Regnault » est accentué à la fin de chaque couplet point d’orgue que les péleuses rendent avec une énergie qui fait vibrer tous les échos voisins ».

    Si Hétimann avoue ne pas avoir retrouvé l’air et les paroles, il confie avoir noté l’air des deux premiers vers d’une ronde tirée du « Romancero de Champagne », à qui semble bien s’appliquer la notation du point d’orgue cité. Il s’agit de la chanson de Renaud (et non Regnault) dont voici le premier couplet :

     

    Oh ! Renaud, réveille, réveille,
    Oh ! Renaud, réveille-toi !
    Mon père m’avait planté un bois,
    Oh ! Renaud, réveille-toi !
    Dedans ce bois il y avait des noix,
    Renaud !

     

    La même année 1930, Geneviève

    Devignes consacre également un article au chant des Péleurs lors de l’écorçage du chêne en Ardenne. Elle nous explique que les travaux de « pèlerie », dits aussi « pelaison » notamment au bois maintenant célèbre de la Gruerie où l’écorçage des chênes avait lieu en mai-juin., constituaient une sorte de Moisson des Bois à laquelle prenaient part hommes, femmes, « guerchons » et « bachelles ». Des réjouissances s’ensuivaient, comme ailleurs pour la moisson ou pour la vendange. Régulièrement on y entendait de ces vieilles ballades qui avaient traversé les siècles sans avoir jamais été écrites.

    Le Chant des Péleurs était une de ces bizarres survivances. Dans ce chant on retrouvait encore, comme dans la complainte de la « Fin de Regnaud », comme dans la ronde rémoise d’Ogier, véritable chanson de geste en miniature, mais cette fois sans trop savoir à quel propos, le nom de l’incomparable neveu de Thierry l’Ardennois (et non « le Danois » comme trop d’historiens ont tendance à l’écrire), le beau chevalier du Moyen Age, Renaud ou Hegnaud, ou Reynauld, si fin de taille et si large d’épaules, dont le souvenir hante l’Ardenne entière.

    Il se peut qu’un sens symbolique se cache sous l’obscurité étrange des paroles, mais le motif musical fort simple et très large avait en lui quelque chose d’assez nostalgiquepour opérer sur les Ardennais enlevés à leur forêt le même charme que produisait le célèbre « Ranz-des-vaches » sur les Suisses (l’effet triste de cette musique sur les montagnards helvétiens à la solde de la France était en effet si prodigieux qu’on fut obligé d’en interdire l’exécution dans les régiments) ou encore, le « Chant des bateliers » de la Volga sur les Russes.

    On l’entonnait, le jour finissant (au « petit soir ») et rien ne frappait autrefois les étrangers traversant nos parages comme le haut cri dont le mot Regnaud était accentué vers la fin des couplets, car les « péleuses » surtout rendaient ce nom avec une énergie farouche qui faisait vibrer tous les échos voisins. Geneviève Devignes rapporte avoir transcrit les paroles de la chanson avec quelques détails dans une lettre toute jaunie, écrite sous Napoléon III, par l’inspecteur Nozot ; ajoutant que lui-même tenait ce chant d’un vieil instituteur qui n’avait pu lui en dire l’origine, car, lorsqu’il demandait aux péleurs si la chanson était vieille, ils répondaient invariablement : « eje crois bien. Nos grand’pères la savaient ».

    Pour Prosper Tarbé (1809-1871), spécialiste de l’histoire du pays champenois, ce chant montagnard semble être l’altération d’une ancienne ballade amoureuse que l’on retrouve dans le recueil des chants historiques de Lincy.

     

    Quand vient en Mai que l’on dit a longs jors
    Que Francs de France repairent de Roi cort (Pepin le Bref)

     

    car c’est par cette page que nous savons que le cavalier était blond recercelé (c’est-à-dire frisé), de visage clair, et que nulle terre au monde n’avait vu si beau bacheler ; par elle nous le suivons montant les degrés d’une haute tour, où, assise sur un lit peint de fleurs, l’attend la fille d’un empereur : la belle Erembor. Le morceau populaire d’âge en âge est devenu grivois. Notons que dans le pays de Charleville existait aussi une ronde enfantine qui ressemblait à la chanson des Péleurs, mais au lieu de Renaud le refrain disait : « Hi Ah Thomas réveille-toi ». L’air d’ailleurs en diffère totalement, il fut recueilli à la fin du XIXe siècle par Albert Meyrac.

    Notons aussi, toujours au sujet du Chant des Péleurs, que l’on vénère dans les Ardennes, sur les bords du Rhin et surtout dans les environs de Cologne un saint Renaud que les traditions légendaires désignent comme l’aîné des Fils Aymon, princes des Ardennes. Dans le Roman d’Ogier l’Ardenois on lit ces vers (tome II, p. 403) au sujet d’un cheval.

     

    Ainc en si bon ne monta li franc hom
    Fors seul Baiart, ki fu au fil, Aymon
    Renaud
     le preus, ki ot cuer de baron.

    Egalement, dans la chronique de Ph. Mouske (vers 815) :

    Duis ot li rois en moult de lius
    Guerre, u il fu moult ententius
    Et dans Rainnaus, li fius Aimon
    Dont encor moult lestore aimon
    Il et si frere sour Bairst
    Le guerreiierent tempre et tart...

     

    « On remarquera, dit à ce propos Tarbé dans son Romancero, que Mouske proclame que l’histoire de ces quatre preux est déjà populaire de son temps, c’était donc une tradition acceptée, et non une création des trouvères ». Mais ceci nous entraîne trop loin. Pour revenir au Chant des Péleurs, Geneviève Devignes rapporte avoir connu personnellement, dans l’Ardenne champenoise, aux environs de Sainte-Menehould, et ceci avant guerre, des bûcherons qui lui en ont encore donné des bribes.

    Voici le chant traditionnel des péleurs d’Ardenne :

     

    O Regnaud réveille, réveille,
    O Regnaud, réveille-toi.
    Mon père m’avait planté un bois,
    O Regnaud réveille-toi.
    Dedans ce bois y avait des noix,
    O Regnaud réveille, réveille,
    O Regnaud réveille-toi.

    Dedans ce bois y avait des noix,
    O Regnaud, réveille-toi.
    J’en cueillis deux, j’en mangea trois,
    etc.

    J’en cueillis deux, j’en mangea trois,
    O Regnaud réveille-toi.
    J’en fus malade au lit neuf mois,
    Regnaud
    etc.

    J’en fus malade au lit neuf mois,
    O Regnaud réveille-toi.
    Tous mes parents venaient m’y voir,
    Regnaud
    etc.

    Tous mes parents venaient m’y voir,
    O Regnaud réveille-toi.
    Seul, mon amant n’y venait pas,
    Regnaud
    etc.

    Seul mon amant n’y venait pas,
    O Regnaud réveille-toi.
    Je lui ai fait dire par trois fois,
    Regnaud
    etc.

    Je lui ai fait dire par trois fois,
    O Regnaud réveille-toi.
    La troisième il y vena,
    Regnaud
    etc.

    — Bonjour ma mie, comment qu’ça va ?
    O Regnaud réveille-toi.
    — Ça me va bien quand je vous vois,
    Regnaud
    etc.

    Avez-vous chaud, avez-vous froid ?
    O Regnaud réveille-toi.
    Je n’ai pas chaud, car j’ai bien froid,
    Regnaud
    etc.

    De votre bouche embrassez-moi,
    O Regnaud réveille-toi.
    De votre manteau couvrez-moi,
    Regnaud
    etc.

    Etendez-vous le long de moi,
    O Regnaud réveille-toi.
    Mettez la main sur l’estomac,
    Regnaud
    etc.

    Mettez la main sur l’estomac,
    O Regnaud réveille-toi.
    Descendez-la un peu plus bas,
    Regnaud
    etc.

    Vous y trouv’rez l’père Nicolas,
    O Regnaud réveille-toi.
    Il a d’la barbe comme un vrai chat,
    Regnaud
    etc.

    Il a d’la barbe comme un vrai chat,
    O Regnaud réveille-toi.
    N’voit point clair attrape les rats,
    Regnaud
    etc.

     

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  • Duels avant la Révolution de 1789
    (d’après un article paru en 1843)
     
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    L’usage des duels proprement dits s’est introduit chez nous vers le règne de Charles VIII ; mais au XVIe siècle et au XVIIe, la fureur de ces combats singuliers, qui, la plupart du temps, n’étaient que d’infâmes guets-apens, fut portée au plus haut degré. « Mettez trois François aux déserts de Lybie, dit Montaigne, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s’esgratigner. »

    On peut voir d’après les Mémoires contemporains de Brantôme, de d’Aubigné, de l’Estoile, de Tallemant des Réaux, qu’il n’y a peut-être pas un nom illustre parmi les gentilshommes de la cour de France, depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, qui ne soit terni par une ou plusieurs histoires de duels dégénérant en assassinats. « En mars 1607, dit l’Estoile, M. de Loménie supputa combien il avoit péri de gentilshommes françois par les duels, depuis l’avènement de Henri II en 1589, et il s’en étoit trouvé quatre mille de compte fait ; ce qui, pour un espace de dix-huit ans, donne au-delà de deux cent vingt par an ».

    On songea alors à réprimer sérieusement cette sanglante monomanie qui décimait la noblesse et enlevait à l’Etat ses plus intrépides défenseurs. Henri IV et Louis XIII rendirent plusieurs ordonnances qui furent illusoires, jusqu’au moment où Richelieu sut s’en faire une arme terrible contre l’aristocratie, et en cela il fut secondé par l’opinion publique.

    Dans les premières années de Louis XIII, un aventurier breton, nommé Jean Chenel, sieur de La Chappronnaye, et descendant du célèbre Beaumanoir, prétendit avoir fait la rencontre en Sicile d’un ermite qui lui prédit que la France périrait si l’on n’y abolissait pas le duel. Dès lors le gentilhomme s’occupa ardemment des moyens d’empêcher la prédiction de s’accomplir. Il crut enfin avoir trouvé un remède efficace dans l’établissement d’un ordre de chevalerie dont tous les membres, bons gentilshommes, braves et adroits aux armes, feraient voeu de ne jamais accepter de cartel et de poursuivre sans pitié les duellistes connus.

    Les statuts de ce nouvel ordre furent imprimés à Nantes en 1614, et, dans un autre ouvrage très rare intitulé Les Révélations de l’ermite sur l’état de la France (1617), La Chappronnaye raconte qu’il se rendit à Paris pour supplier Louis XIII de se déclarer le chef de son ordre, et qu’il en reçut verbalement, avec le titre de chevalier de la Madeleine, l’autorisation de porter la marque distinctive de l’ordre, dont le fondateur paraît avoir été le seul membre. La décoration consistait en une croix d’or émaillée de rouge, représentant d’un côté l’effigie de saint Louis, et de l’autre celle de sainte Madeleine.

    Un trait caractéristique termine ce livre, et montre que le réformateur lui-même ne cherchait qu’une occasion de commettre le délit qu’il voulait faire cesser. « J’offre, dit-il au roi, le combat contre celui qui voudra tenir le parti du duel (seul à seul, les armes à la main, en la place qu’il vous plaira nous ordonner), afin de maintenir que le duel est une action indigne d’un homme de bien et d’honneur, d’un fidèle François et d’un homme de courage ».

    Louis XIV se montra au moins aussi rigoureux contre les duellistes que Richelieu, mais il concourut plus d’une fois lui-même à la violation de ses propres ordonnances. Les duels recommencèrent de plus belle sous le régent qui ne fit rien pour les réprimer, et sous Louis XV et son successeur. La Révolution produisit une nouvelle sorte de duels, les duels politiques.

     

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  • Du lointain cacao au chocolat adulé
    (D’après « Rolet : revue indépendante », paru en 1940)
     
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    Si le conquistador espagnol Hernán Cortés (1485-1547) est le premier qui importa en Europe en 1528 le cacao après sa conquête du Mexique, Christophe Colomb en avait déjà reçu des Aztèques en 1502. Longtemps tenu secret par l’Espagne, le chocolat ne fera son apparition en France qu’au siècle suivant, et devra convaincre le corps médical.
     
     

    La fève de cacao se distingue au sein du règne végétal par le fait que sa cosse rugueuse, de couleur jaune ou rouge-brun, côtelée ainsi qu’un melon, ne vient pas à l’extrémité des branches mais pousse sur toute la longueur du tronc et à la naissance des grosses branches. Lorsqu’elles sont fraîchement cueillies, ces cosses sont remplies d’une gelée rose, acidulée, au goût délicieux, renfermant un trésor de vingt-cinq fèves environ, un peu plus grosses que des amandes et qui constituent, à proprement parler, le cacao. L’arbre lui-même, qui atteint approximativement la taille de nos cerisiers, se singularise par sa racine pivotante et son feuillage d’un vert vif, contrastant agréablement avec le rose tendre des feuilles naissantes.

    La découverte du cacao
    Dans un vieil ouvrage espagnol intitulé Histoire générale des nouages et conquêtes des Castillans dans les îles et terre ferme des Indes occidentales, l’auteur Antonio de Herrera écrit : « En 1502, Christophe Colomb se dirigeait vers la côte du Honduras, quand, par le travers des Guanahos, un groupe d’îlots, il aperçut une barque montée par une dizaine d’Indiens. L’adelante (celui qui occupait le premier vaisseau), Barthélemy Colomb, se rendit maître de cette barque qui était chargée de marchandises diverses : couvertures, tapis de coton, hamacs, haches de pierre, etc., et d’un amas de fruits que les sauvages appelaient caca huault et dont ils faisaient grand cas. Aussi bien, dit Herrera, s’en servaient-ils pour composer un breuvage qui leur tenait lieu de nourriture et de boisson. »

    Représentation d'Hernán Cortés recevant une boisson au chocolat
    Représentation d’Hernán Cortés recevant une boisson au chocolat

     

    Une légende mexicaine raconte que Quatzalcault, le jardinier prophète, rapporta de l’éden où vécurent les premiers « fils du soleil », des semences de cacaoyer, l’arbre par excellence, objet de vénération pour les peuples auxquels il fournissait un aliment divin. Linné, dans sa classification des plantes, semble avoir été au courant de cette légende, quand il donna au cacaoyer le nom de « Theobroma », aliment des dieux.

    Chez les Mayas et les Aztèques, la plantation des cacaoyers était toujours accompagnée de cérémonies religieuses, L’arbre et son fruit figuraient comme motifs d’ornementation sur de nombreux temples de l’ancien Mexique et l’on peut encore en voir de curieuses reproductions sur les peintures murales du « Temple de l’agriculture » Tootihuacan.

    La façon dont les Aztèques et de nombreux peuples de l’Amérique précolombienne consommaient le cacao, différait complètement de la nôtre. Après avoir fait griller les fèves pour les débarrasser plus aisément de la pellicule qui les recouvre, les Indiens broyaient ces fèves entre deux pierres ou dans des mortiers en bois. Le cacao se trouvait ainsi réduit en une pâte à laquelle les indigènes incorporaient de la farine de maïs (Mexique) ou de la farine de manioc (Colombie, Venezuela, Guyane). Le tout était coloré en rouge avec du « roucou » et assaisonné de force piment. Ce mélange constituait une des bases de l’alimentation populaire.

    Les Mayas sont les premiers à cultiver le cacao
    Les Mayas sont les premiers à cultiver le cacao

     

    Rien d’étonnant, lorsque l’on connaît ces détails, que les fèves de cacao aient servi, chez ces peuples, de monnaie d’échange. L’unité monétaire était le « countle », valant quatre cents fèves. Les multiples portaient les noms bizarres de « xiquipil », représentant deux cents « countles », soit huit mille amandes et le « carga » équivalant à vingt-quatre mille amandes. La ville de Tabaso payait au roi Aztèque Montezuma un tribut annuel de deux mille « xiquipils ».

    De l’usage du cacao
    Les Espagnols, après la conquête du Nouveau Monde, gardèrent longtemps secrète la découverte du cacao. L’exportation en fut interdite sous les peines les plus sévères. C’est seulement vers le milieu du XVIe siècle que les conquistadors l’introduisent en Espagne. A cette époque, le cacao que les Espagnols râpaient et faisaient émulsionner dans de l’eau ou du lait bouillants, en y ajoutant du sucre, de la vanille, de la cannelle, voire de l’ambre et du musc, connut, sous le nom de « chocolatl » ou « chocolate », une certaine vogue. Toutefois, il resta l’apanage des grands, en raison de son prix élevé.

    Introduit en 1606 à Florence, par Francesco Carletti, le chocolat fit son apparition en France sous le règne de Louis XIII. Mais il fut d’abord considéré comme une « drogue ». Le premier qui en prit (1631) fut, au dire de Bonaventure d’Argonne, le frère aîné du cardinal de Richelieu, Alphonse du Plessis, archevêque de Lyon. Le prélat souffrait, paraît-il, de « vapeurs de la rate » et son médecin Moreau lui prescrivit du chocolat.

    La chocolatière. Peinture de Jean-Étienne Liotard (1702-1789)
    La chocolatière. Peinture de Jean-Étienne Liotard (1702-1789)

     

    Il fallut une douzaine d’années au chocolat pour passer du domaine médical à celui de l’alimentation. En 1642, le cardinal Mazarin fit venir d’Italie d’habiles cuisiniers pour le préparer. Dix-sept ans plus tard, sanctionnant en quelque sorte son usage, des lettres patentes de mai 1659 concédaient au sieur David Chaliou le privilège « de la fabrication et de la vente du chocolat en pains, tablettes, pastilles, liqueurs, etc. dans toute l’étendue du royaume ».

    La « Faculté discute »
    Le chocolat, comme le café, eut dans le monde médical ses adeptes et ses détracteurs. Hecquet l’assimilait aux « meilleurs consommés » et Audry en faisait un « remède souverain contre la phtisie et toutes sortes de maux ». D’autres médecins, au contraire, traitaient le chocolat de « poison froid » et l’accusaient de provoquer « l’obstruction des viscères ».

    Finalement, le chocolat remporta, en 1661, une éclatante victoire publique. Au cours de la soutenance d’une thèse par Michel Dupont, ces Messieurs de la rue de la Bûcherie approuvèrent les conclusions de l’impétrant, à savoir que « le chocolat est propre à séparer les esprits dissipés et convenable à conserver la santé et à prolonger la vie des vieillards ».

    Mais l’obstacle principal à la diffusion de cette boisson était, en réalité, son prix élevé. Le Journal de Dangeau nous apprend à ce sujet, qu’en novembre 1693, Louis XIV fit supprimer, par mesure d’économie, le chocolat qui était servi au cours des réceptions. De fait, aussitôt que la France put recevoir du cacao de ses colonies d’Amérique, le prix du chocolat baissa et sa consommation « monta en flèche ». Les grands comme les humbles purent en prendre et l’on sait que le Régent Philippe d’Orléans déjeunait régulièrement avec du chocolat.

    Fèves de cacao séchées
    Fèves de cacao séchées

     

    « A vrai dire — raconte un chroniqueur de l’époque — il n’avait pas de « petit lever », afin de ne pas exposer aux regards avides des courtisans, le spectacle de quelque fille de l’Opéra échevelée. Sortant de la chambre, le Régent allait prendre son chocolat dans une grande pièce où l’on allait le saluer. » Cela s’appelait : « Etre admis au chocolat ».

    Après de telles références, il semble difficile d’ajouter à la célébrité du breuvage et des friandises de toutes sortes que l’on prépare avec le cacao. Il est toutefois possible de dire, sans excès, que le chocolat est au corps ce que le café est à l’esprit. Par ses albumines spéciales, ses matières grasses, le beurre de cacao et le sucre qu’on lui ajoute, le chocolat fait figure d’aliment complet. Le cacao, on le voit, a vraiment des titres à la place qu’il occupe dans notre alimentation.

    Naguère, il avait pour origine les plantations antillaises, guyanaises et de la Réunion. Mais ces « doyennes » de notre ancien empire colonial délaissèrent peu à peu la culture du cacaoyer pour celle de la canne à sucre, le cacao que notre pays consomma par la suite nous arrivant de Madagascar, du Cameroun, du Togo et surtout de la Côte d’Ivoire où la culture cacaoyère connut un essor considérable.

     

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  • Distribution du courrier : de Louis XI
    au projet de « torpille postale »
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1928)
     
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    Recevrons-nous, un jour prochain, nos lettres par la « torpille postale » ? s’interroge en 1928 un chroniqueur du Petit Journal, qui ajoute que cette torpille vous a un petit air belliqueux qu’on n’attendait guère d’une initiative des P.T.T., administration pacifique... Ce nouveau mode de distribution du courrier est alors l’occasion de revenir sur plusieurs siècles de lente évolution, et d’évoquer le temps, révolu, où le destinataire payait pour recevoir une lettre, où le coût du transport était directement lié à la distance parcourue, et où l’acheminement des envois en pays étranger exigeait jusqu’à quelques semaines...
     
     

    Rassurons-nous, écrit notre chroniqueur : la torpille postale ne sera torpille que dans sa forme : ses effets, loin d’être dangereux, seront bienfaisants, puisqu’ils nous permettront de recevoir nos lettres avec une rapidité inconnue jusqu’à présent. Nous apprenons ainsi que l’idée de cette « torpille postale » est de MM. Louis Hirschauer, ingénieur en chef de l’Aéronautique, et Augustin Talon, inventeur du chemin de fer du Midi.

    Elle procède, semble-t-il, de l’idée du « chemin de fer volant », qu’il fut question de construire trois années plus tôt entre Paris et Saint-Denis, et qui consistait en une sorte de wagon-locomotive à hélice, guidé par un rail électrique aérien, que devaient supporter des pylônes placés de distance en distance. De même, la « torpille postale » sera constituée par un projectile fusiforme guidé par des rails que supporteront des pylônes hauts de 40 à 50 mètres et distants l’un de l’autre de 400 à 500 mètres. Cet obus voyageur, qui contiendra les lettres, les journaux, les paquets postaux, filera à la vitesse régulière de 360 kilomètres à l’heure. En deux

    heures et demie, une lettre ira de Paris à Marseille.

    Il y a cent ans, écrit notre journaliste, évoquant ainsi le début du XIXe siècle, le même trajet ne demandait guère moins de huit jours, et le destinataire, en recevant la lettre, devait donner la somme de 1 fr. 20, qui représentait alors à peu près le prix d’une journée d’ouvrier.

    Nul n’ignore que c’est à Louis XI qu’appartient la gloire d’avoir jeté, dans le milieu du XVesiècle, rappelle-t-il, les premières bases de l’institution postale. Il est vrai que le roi ne concevait cette institution que pour le service royal et ne se souciait guère de celui des particuliers ; mais ces derniers ne devaient pas tarder à apprécier pour eux-mêmes l’utilité des postes et à tirer parti de leur établissement. L’ordonnance de Louis XI est datée de Luxies (aujourd’hui Lucheux), près de Doullens. Le beffroi où le roi signa cet édit, le 19 juin 1464, est encore debout. Louis XI y ordonne « l’établissement de certains coureurs et porteurs de depesches en tous lieux de son royaume pour la commodité de ses affaires et diligence de son service ».

    Pour cet objet, il veut que soient réunis « en toutes les villes, bourgs, bourgades et lieux que besoin sera, un nombre de chevaux courant de traitte en traitte, par le moyen desquels ses commandements puissent être promptement exécutés, et qu’il puisse avoir nouvelles de ses voisins quand il voudra... » L’institution des relais de poste une fois établie, il ne fallut pas longtemps à la nation française pour en sentir toute l’utilité. Bientôt, chacun voulut en profiter pour ses voyages ; et les particuliers furent admis à le faire, en acquittant une taxe prévue dans les ordonnances royales.

    Quant au transport des lettres, on prit d’abord l’habitude de joindre aux plis appartenant au gouvernement ceux qu’on voulait faire parvenir dans les mêmes lieux. Mais c’est seulement deux cents ans plus tard, sous le ministère de Richelieu, que ce service fut régularisé par M. d’Alméras, directeur général des postes du royaume. Un tarif des lettres fut fixé par un arrêt du Conseil d’Etat ; mais le produit ne servait qu’à indemniser les porteurs et les commis. L’Etat n’avait pas encore soupçonné le profit qu’il pouvait tirer des postes. C’est Louvois qui, le premier, songea à faire profiter le Trésor, en affermant l’exploitation de ce service. En 1672, la première année où fut établi ce monopole, les Postes rapportaient à l’État 1 200 000 livres. En 1695, le bail fui porté à 2 820 000 livres. Successivement, il fut augmenté pendant toute la durée du XVIIIe siècle. A la veille de la Révolution, les Postes fournissaient annuellement 12 millions au Trésor.

     

    Pourtant, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les départs de Paris pour les diverses régions de France ne se faisaient qu’une fois par semaine. Ils devinrent peu à peu bi-hebdomadaires, puis tri-hebdomadaires, mais ce n’est qu’en 1828 que le service fut rendu quotidien pour toutes les villes où se trouvait un bureau. Les campagnes, jusqu’alors, étaient absolument négligées. Les villages éloignés des cités de quelque importance demeuraient à peu près privés de communications avec le reste du pays. L’administration se chargeait uniquement du transport des lettres jusqu’aux bureaux des villes. Le paysan qui attendait un pli en était réduit à venir le chercher lui-même à la ville. Certaines communes avaient des exprès ou des messagers à leur service dont la mission était d’aller une ou deux lois par semaine à la ville chercher la correspondance de leurs habitants. En résumé, l’administration ne servait directement qu’environ six millions de citoyens formant la population des villes et ne se préoccupait en aucune façon des vingt-sept millions d’habitants des campagnes.

    La loi du 3 juin 1829 remédia à cet état de choses en étendant jusque dans les campagnes les service de l’administration des Postes. On créa un service de cinq mille « piétons » ou facteurs ruraux, qui furent chargés de parcourir de deux jours l’un au moins, les trente-cinq mille communes ne possédant pas de bureau de poste. Pour le transport des lettres et des paquets postaux, l’administration employait alors des voitures légères traînées par quatre chevaux, et dans lesquelles étaient ménagées trois places pour les voyageurs. Ces voitures partaient de Paris, centre du mouvement des postes, roulaient à fond de train sur les treize grandes routes de « première section », c’est-à-dire celles de Besançon, Bordeaux, Brest, Caen, Calais, Clermont, Lille, Lyon, Mézières, Nantes, Rouen, Strasbourg et Toulouse, et sur les neuf routes de « deuxième section » qui communiquaient de Bordeaux à Bayonne et à Toulouse, de Lyon à Marseille, d’une part, et à Strasbourg de l’autre ; de Toulouse à Avignon et à Bayonne, de Chalons à Nancy, de Moulins à Lyon, et de Troyes à Mulhouse.

    Elles faisaient en moyenne du douze à l’heure — 348 kilomètres de moins que ne fera la « torpille postale ». Et l’on estimait alors que c’était une belle allure. Le temps moyen que mettait une malle-poste pour parcourir la distance d’une poste, ou deux lieues, était de 46 minutes. La route sur laquelle le service des relais se faisait avec la plus grande activité était celle de Bordeaux. Le courrier ne mettait que 48 heures à la parcourir dans toute son étendue, qui était de 77 postes, ou 145 lieues, et donnait un temps moyen de 37 minutes par poste. Celui de Lille venait après. Il fournissait sa course (30 postes ou 60 lieues) en 21 heures... les rapides de la Compagnie du Nord la faisant au début du XXe en trois heures ; la torpille postale n’y mettra pas même trois quarts d’heure, affirmait-on alors.

    Les communications avec l’étranger étaient encore, au début du XIXe siècle, fort irrégulières. On n’avait de rapports faciles qu’avec les pays limitrophes : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie. En 1830, le transport des dépêches de France en Angleterre et d’Angleterre en France n’était pas encore journalier. Il ne le devint que trois ans plus tard ; et, dans le traité signé à cette occasion entre les deux pays, il fut soigneusement stipulé que même en cas de guerre, les paquebots de poste pourraient continuer leur navigation sans obstacle de part et d’autre. Dans la Méditerranée, ce ne fut qu’en 1837 qu’un service à peu près régulier fut établi entre Marseille, le sud de l’Italie et les pays du Levant. Les correspondances mettaient quatorze à quinze jours pour parvenir à Alexandrie et à Constantinople.

    Quant aux relations entre la France et l’Amérique, elles étaient alors des plus précaires. Aucun service régulier. En 1839, les correspondances françaises pour les Etats-Unis étaient encore tributaires de l’Angleterre, qui venait d’établir une ligne de paquebots à vapeur de Bristol à New-York. Ces ancêtres des transatlantiques faisaient le voyage en douze jours. Et l’on se plaignait beaucoup, en ce temps-là, de l’administration des postes : non point à cause de la lenteur qu’elle mettait à acheminer les correspondances — les moyens de transport en usage ne lui permettaient pas de faire mieux — mais parce que le port des lettres était frappé de taxes excessives.

    Jusqu’au moment où apparut la taxe unique par le moyen du timbre, le coût du transport des lettres était proportionnel à la distance. A l’époque où l’Etat prit le monopole des postes, c’est-à-dire vers 1675, une lettre coûtait, de Paris à Bordeaux, cinq sols ; de Paris en Angleterre, dix sols — il y avait deux bateaux par semaine — ; de Paris à Liège, seize sols. C’était cher, mais il faut tenir compte de la difficulté des communications et de l’état des chemins en ce temps-là. Le 8 décembre 1703, une nouvelle ordonnance royale fixa le tarif suivant : pour un trajet inférieur à 20 lieues : 3 sous ; de 20 à 49 lieues : 4 sous ; de 40 à 60 lieues : 5 sous : de 60 à 80 lieues : 6 sous : de 80 à 100 lieues : 7 sous ; de 100 à 120 lieues : 8 sous ; de 120 à 150 lieues : 9 sous ; de 150 à 200 lieues : 10 sous.

    En 1759, dans la déclaration royale du 8 juillet, on voit tenir compte, pour la première fois, du poids de la lettre. Ce poids est fixé à 2 gros — prés de 8 grammes — avec le tarif suivant : pour moins de 20 lieues : 4 sous ; de 20 à 40 lieues : 6 sous ; de 40 à 60 lieues : 7 sous ; de 60 à 80 lieues : 8 sous ; de 80 à 100 lieues : 9 sous ; de 100 à 120 lieues : 10 sous ; de 120 à 150 lieues : 12 sous ; pour 150 lieues et au delà : 14 sous.

    Le décret du 22 avril 1791, en stipulant que le poids de la lettre pouvait atteindre un quart d’once, fixa à 4 sous le transport d’une lettre dans le même département. Peu de temps après, le 27 nivôse an III (7 janvier 1795), ce prix fut porté à 5 sous. D’autres décrets modifièrent encore les taxes, mais ce ne fut pas pour les réduire au contraire.

     

    Dans le premier tiers du XIXe siècle, on se plaignait plus fort que jamais en France, de l’énormité des taxes dont était frappé le port des lettres. Ces taxes étaient toujours, comme deux siècles auparavant, calculées suivant la distance. Elles étaient énormes pour les lettres qui allaient d’un bout de la France à l’autre. Au tarif de 1828, il fallait payer vingt-quatre sous pour expédier une lettre de Marseille à Paris. Heureusement, un grand progrès devait s’accomplir bientôt par l’emploi du timbre-poste. Un Anglais, sir Rowland Hill, l’inventa en 1835. Mais l’Angleterre ne mit l’invention en pratique que cinq ans plus tard. La Suisse suivit l’exemple en 1843 ; puis le Brésil et les Etats-Unis en 1847.

    La France n’entra dans l’union postale, en même temps que la Belgique et la Bavière, qu’en 1849. A partir du 1er janvier 1849, le port des lettres fut fixé uniformément à 0,20 franc. Un an plus tard, le gouvernement élevait Ie tarif à 0,25. En 1853, on revenait à 0,20, pour remonter de nouveau à 0,25 en 1871. Plus tard, on se décida pour 0,15. Enfin, en 1906, les lettres ne coûtèrent plus que 0,10 franc. A cette époque, le port des lettres à 0,10, les Anglais l’avaient depuis trois quarts de siècle.

    Nous n’en aurons joui que pendant 10 ans. Au mois de janvier 1917, le prix du timbre fut remonté à 0,15 ; augmenté de nouveau en avril 1920 et fixé à 0,25, tarif qui n’avait pas été appliqué depuis les jours de misère et de deuil de 1871 ; puis successivement porté depuis depuis 1925 à 0,30 franc, puis à 0,40 pour aboutir finalement au tarif, considéré en 1928 comme excessif de 0,50 franc. Et notre chroniqueur d’espérer qu’il en restera là... ajoutant que c’est déjà trop d’en être revenu à des taxes qui faisaient justement, cent ans plus tôt, l’indignation de nos aïeux.

     

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  • Discipline dans les collèges d’autrefois
    et châtiments corporels
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1913)
     
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    Les collégiens d’autrefois étaient, de tous les travailleurs de ce temps, les seuls qui ne fussent jamais assurés de jouir du repos hebdomadaire, la retenue du dimanche leur étant parfois infligée au titre de sévère punition. Une leçon mal sue, un devoir mal fait, une distraction à l’étude, et le mauvais élève se voyait consigné mais également fouetté. Il n’est pas jusqu’aux jeunes rois qui aient eu à subir ce moyen réputé infaillible à exciter le zèle au travail...
     
     

    Chacun sait que le premier collège parisien fut créé au XIIIe siècle par Robert de Sorbon, chapelain de Saint-Louis, dans des bâtiments que le roi lui avait donnés pour cet usage, et qui se trouvaient situés en face du palais des Thermes, dans une rue qui portait un assez vilain nom : elle s’appelait rue Coupe-Gueule. C’est sur cet emplacement même que s’élève aujourd’hui la Sorbonne.

    Robert de Sorbon avait fondé ce collège pour préserver les étudiants, déjà nombreux au Quartier Latin, des mauvaises fréquentations qu’ils y contractaient, et pour les arracher à l’exploitation dont ils étaient victimes de la part des gens qui les logeaient. Bientôt l’exemple donné par le chapelain porta ses fruits. D’autres collèges furent fondés par des évêques, par des prêtres.

     

    Chacun de ces collèges abritait généralement des étudiants de même origine. Les étudiants du pays de Caux habitaient un collège fondé, en 1268, dans une maison de l’actuelle rue de la Harpe par Guillaume de Saône, trésorier de l’église de Rouen ; ceux des diocèses de Coutances, Evreux et Bayeux étaient réunis dans un asile créé par Raoul d’Harcourt, archidiacre des églises de Rouen et de Coutances. L’établissement deviendra le lycée Saint-Louis. Sur l’emplacement de la bibliothèque Sainte-Geneviève s’élevait le collège de Montaigu, fondé également par un prélat normand.

    Bientôt, les écoliers de chaque région de France eurent leur collège : et il en fut de même pour les étudiants venus de l’étranger. Le collège d’Upsala réservé aux Suédois fut fondé en 1315 ; celui des Ecossais, habité uniquement par les jeunes gens de cette nation, ouvrit ses portes en 1323.

    Une discipline des plus sévères régnait dans toutes ces maisons, t les écoliers y menaient une vie des plus rudes. Alfred Franklin, le savant bibliothécaire de la Bibliothèque Mazarine, qui a étudié la vie d’autrefois dans les écoles et collèges, nous en donne une idée, en résumant la règle du collège de Montaigu, un des plus terribles pour l’austérité de sa discipline.

    « Les jeunes écoliers, dit-il, ne devaient jamais boire de vin ; un demi-hareng ou un œuf constituaient le menu invariable de leur repas. Les grands étaient mieux traités ; en raison de leur âge et du long travail exigé d’eux, la règle leur accordait : le tiers d’une pinte de vin, la trentième partie d’une livre de beurre, un plat composé de légumes communs cuits sans viande, un hareng ou deux œufs, et pour dessert un petit morceau de fromage. Le personnel entier, sans exception, faisait toujours maigre et observait tous les jeûnes prescrits par l’Eglise ».

    Vous plaît-il de savoir quelle était généralement dans ces collèges, la distribution de la journée ? Voici. A 4 heures du matin, lever. Un élève de philosophie, chargé des fonctions d’éveilleur, parcourait les chambres, et, en hiver, y allumait les chandelles. De 5 à 6 heures, leçon. De 6 à 7 heures, premier repas composé d’un petit pain. De 7 à 8 heures, récréation. De 8 à 10 heures, leçons. De 10 à 11 heures, discussion et argumentation. A 11 heures, dîner accompagné d’une lecture de la Bible ou de la Vie des Saints. Le chapelain disait le Benedicite et les Grâces, auxquels il ajoutait une exhortation pieuse. Le principal prenait ensuite la parole, adressait les éloges ou les blâmes aux élèves, annonçait les punitions, les corrections méritées la veille.

    De midi à 2 heures, révisoin des leçons, travaux divers. De 2 à 3 heures, récréation. De 3 à 5 heures, leçon. De 5 à 6 heures, discussion et argumentation. A 6 heures, souper. A 6 heures 12, examen du travail de la journée. A 7 heures 1/2, complies. A 8 heures en hiver, à 9 heures en été, coucher.

    C’étaient là, comme vous voyez, des journées bien remplies. Les élèves n’avaient jamais un jour entier de repos. Deux fois par semaine, le mardi et le jeudi, on les menait en promenade l’après-midi. Généralement, c’était au Pré-aux-Clercs qu’ils allaient se divertir à toutes sortes de jeux. Quant aux jours de fêtes, ils se passaient en exercices de dévotion. Les vacances, qui ne s’appelaient par alors les vacances, mais les Vendanges, avaient lieu au mois de septembre. C’est la seule époque où les jeunes gens pouvaient retourner dans leurs familles. Ils demeuraient au collège tout le reste de l’année.

    Ce régime en vigueur aux premiers âges de l’Université, ne s’adoucit pas dans les siècles qui suivirent. Au milieu du XVIe siècle, un jeune gentilhomme, Henri de Mesmes, est élève du collège de Toulouse. « Nous étions, écrit-il, debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, llions à cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures jusqu’à dix heures sonnées, sans nulle intermission ; puis venions dîner.

    « Après dîner, nous lisions, par forme de jeu, Sophocles ou Aristophanus ou Euripides, et quelquefois Demosthènes, Cicero, Virgilius, Horatius. A une heure aux estudes ; à cinq, au logis, à répéter et voir dans nos livres les lieux [les passages] allégués, jusqu’après six. Puis, nous soupions et lisions en grec ou en latin ». Avouez que ce jeune étudiant ne perdait guère son temps. Mais aussi, comme il était savant ! A douze ans, il récitait Homère par cœur d’un bout à l’autre et faisait très facilement les vers latins et les vers grecs.

    Ces procédés d’éducation devaient épuiser rapidement les enfants faibles, mais ils faisaient de véritables savants de ceux qui étaient assez forts pour en supporter la fatigue. La plupart s’y pliaient, d’ailleurs, avec enthousiasme. Jamais la fièvre de savoir ne suscita plus d’ardeurs que chez les écoliers du temps de la Renaissance. Quant à ceux qui s’y montraient réfractaires et qui témoignaient d’un esprit d’indiscipline, les maîtres avaient un moyen infaillible pour exciter leur zèle et pour les rendre sages et attentifs à leurs leçons.

    Ce moyen, c’était le fouet. Le fouet fut l’élément indispensable de la discipline dans l’éducation du temps passé. On trouve le témoignage de son importance jusque dans les sculptures symboliques des églises. Il y a, à la cathédrale de Chartres, dans les voussures d’une porte, une figure de la Grammaire, représentée par une femme qui tient, dans sa main droite, une verge et dans sa gauche un livre. Deux écoliers sont accroupis à ses pieds : l’un étudie, l’autre tend la main pour recevoir une correction.

     

    Le confesseur de la reine Marguerite, dans son récit du Quinzième Miracle de Saint-Louis, écrit : « Les enfanz sont batus aux escoles quand ils ne sçavent leurs leçons. » Et il ajoute que « le roi lui-même avait tous jours son mestre qui li enseignoit letres, et le batoit aucunes fois pour li enseigner cause de decepline. » Cette règle de discipline n’épargnait pas plus les fils et filles de princes que les enfants des roturiers.

    Marguerite de Valois assure dans ses Mémoires que si elle a bien appris le latin en son enfance, c’est que ses précepteurs ne lui ont jamais épargné le fouet. On sait ce qu’en pensait Henri IV. Il déclarait avoir été fort fouetté dans son enfance et s’en être bien trouvé. Et il voulait que son fils fût fouetté de même.

    « Je me plains de vous, écrivait-il le 14 novembre 1607 à Mme de Montglat, gouvernante du Dauphin, je me plains de vous de ce que vous ne m’avés pas mandé que vous aviés fouetté mon fils ; car je veulx et vous commande de le fouetter toutes les fois qu’il fera l’opiniastre ou quelque chose de mal, saichant bien par moy-mesme qu’il n’y a rien au monde qui luy face plus de profict que cela, ce que je recognois par expérience m’avoir profité ; car, estant de son aae, j’ay esté fort fouetté. C’est pourquoy je veulx que vous le faciés et que vous luy faciés entendre »

    Conformément au vœu paternel, le futur Louis XIII fut maintes et maintes fois fouetté. Lisez le Journal tenu par Héroard, son médecin, et vous verrez qu’en son enfance il fut fouetté presque aussi souvent que purgé ou saigné. Il était déjà monté sur le trône qu’on le fouettait encore. Le 15 mai 1610, il est proclamé roi ; le 17 octobre, il est sacré à Reims. Cela ne l’empêche pas d’être encore fouetté le 10 mars 611, pour s’être opiniâtré contre M. de Souvré, son gouverneur.

    Louis XIV fut fouetté ; le régent fut fouetté. Sa mère, la princesse Palatine, écrivait en 1710 : « Quand mon fils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l’ai fouetté si fort qu’il s’en souvient encore. »

    Alors qu’on fouettait ainsi délibérément les princes, les princes et jusqu’aux jeunes têtes couronnées, comment eût-on épargné le fouet aux enfants des écoles et aux jeunes gens des collèges ? A la vérité, on ne le leur épargnait guère. Il y avait même, dans le personnel des collèges, un fonctionnaire spécial chargé d’appliquer le fouet aux élèves. A la fin du XVIIIe siècle, un certain Chevallier émargeait sur la liste du personnel du collège Mazarin pour la somme de 150 livres, avec le titre de « frotteur de la Bibliothèque et Correcteur. »

    Il paraît même que les correcteurs n’y allaient pas toujours de main morte, car, dès le XVIe siècle, des protestations s’élèvent contre les brutalités dont les enfants sont parfois victimes dans les collèges. Rabelais s’en fait l’écho au livre premier de Gargantua. Ponocrates parlant à Grandgousier de ce collège de Montaigu où sévissait la discipline la plus rude de tous les collèges de la capitale, lui dit : « Si j’estois roy de Paris, je mettrois le feu dedans et ferois brusler et principal et regens qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux esre exercée. »

    Montaigne élève la même protestation : « Vous n’y oyez, dit-il en parlant des collèges, que cris, et d’enfans suppliciez et de maistres enivrez en leur colère, les guidant d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ». Le roi donnait une bourse au collège de Navarre ; mais croyez-vous que cette bourse était attribuée à un écolier ? Pas du tout : on l’employait « en achapt de verges pour la discipline scolastique. »

    Ces traditions, qui remontaient au début de l’Université, se conservèrent intactes jusqu’à la Révolution. Mercier s’en indigne dans sont Tableau de Paris qui vit le jour en 1782. « On tourmente l’aimable enfance, écrit-il, on lui inflige des châtiments journaliers. La faiblesse de cet âge ne devrait-elle pas intéresser en sa faveur ? Pénétrons dans l’intérieur de ces écoles. On y voit couler des pleurs sur des joues enfantines ; on y entend des sanglots et des gémissements ; on y voit des pédagogues dont l’aspect seul inspire l’effroi, armés de fouets et de férules, traitant avec inhumanité le premier âge de la vie ».

    Cependant, les humanistes, les maîtres de la pédagogie, n’osent pas encore réprouver complètement le châtiment du fouet. Le bon Rollin, dans son Traité des Etudes, reconnaît qu’il a « quelque chose d’indécent, de bas et de servile », et qu’appliqué hors de saison ou sans mesure, il fait plus de mal que de bien ; mais il s’empresse d’ajouter que sa pensée n’est point qu’il faille y renoncer.

    « Je n’ai garde, dit-il, de condamner en général le châtiment des verges. Je conclu que cette punition peut être employée, mais qu’elle ne doit l’être que rarement et pour des fautes importantes. Il en est de ces châtiments comme des remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes. Ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible ».

    Quant à tous les autres genres de pensums, quant aux retenues, aux consignes, au séquestre, aux privations de sorties, bien des années devaient passer encore avant qu’on songeât à en diminuer les excès.

     

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  • Dîner de noce au XVe siècle
    (D’après « Musée universel », paru en 1873)
     
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    En l’an de grâce 1429, par une de ces journées où manants, petits bourgeois et grands seigneurs ont le cœur joyeux, il y avait dans la capitale du fameux duché de Bourgogne une grande affluence de belle noblesse et de manants. Ils accouraient des environs pour jouir des fêtes, danses, joutes, momeries et esbattements de toutes espèces qui devaient avoir lieu en l’honneur du mariage du bon escuyer de Bourgogne, Jehan de Salins, à la bastarde du duc de Bavière, une très belle demoiselle de l’hostel de la duchesse de Bourgogne.
     
     

    Dijon, consumé par un incendie au XIIe siècle, est presque neuf à l’époque dont nous parlons et le papi flottement des toilettes des dames et demoiselles accompagnées de seigneuries de moult belle compagnie de noblesse, font un effet charmant"dans les rues de cette bonne ville.

    L’affluence est encore plus grande aux alentours du palais des ducs de Bourgogne et le va-et-vient des varlets semble dire que quelque chose de grandiose se prépare. Plus loin, dans les fossés du château, les valets de la vénerie dressent des sangliers à se tenir debout et à sonner de la trompette pour les faire figurer sur des planches, dans un entremets du banquet (La France au quinzième siècle).

    Nous allons, en suivant ces marmitons chargés de fleurs et de feuillage, pénétrer dans les cuisines de Philippe le Bon, le très haut et très puissant seigneur. Le roi des ribauds (officier-portier de l’hôtel) est aujourd’hui en grand costume.

    Voici d’abord l’escuyer de cuisine, dans sa chaire, entre le buffet et la cheminée ; il est de service depuis le matin : sa principale fonction est de voir et connaître tout ce qu’on fait. Ce maître-queux est porteur d’une louche pour l’essai des bouillons.

    De tous côtés, valets et pages, qui sont cependant en grand nombre, semblent tous fort occupés. D’un côté, le rôtisseur et son aide surveillent la cuisson des rôts que les marmitons (happellopins) font tourner ; d’un autre, le potagier et son aide, un couvercle à la main, hument les vapeurs qui s’échappent des casseroles. Plus loin, les enfants de cuisine : les uns plumant le gibier, les autres nettoyant les poissons ou faisant quelques menus services. A gauche deux saucissiers ; à droite, plusieurs pages aux casaques grises ornées de feuilles de chênes attendent l’heure du royal festin.

    Repas de noce (extrait de Histoire de Renaud de Montauban, vers 1470)
    Repas de noce (extrait de Histoire de Renaud de Montauban, vers 1470)

     

    L’architecture de cette salle est imposante : des fûts de huit colonnes sans chapiteaux jaillissent des nervures qui viennent converger à la clef de voûte et sur lesquelles un vaste dôme s’appuie. Un ventilateur est ouvert au centre. Six cheminées gigantesques sont dans les entrecolonnements, et à droite de la porte d’entrée se trouvent les ouvertures qui donnent jour à cette vaste salle. Mais nous avons assez respiré les parfums des clous de girofle et du poivre long ! Voilà qu’on donne du cor pour annoncer le repas, sortons au plus vite (cela s’appelait corner l’eau).

    Déjà les dames s’appellent pour se tenir la main en allant vers les pages qui donnent à laver ; hâtons-nous donc de visiter la salle où le festin doit avoir lieu : c’est la grande salle basse orientale du palais des ducs. L’attention est attirée d’abord par la devise donnée à Dijon par le bon duc Philippe le Hardi : MOULT ME TARDE ! inscrite sur tous les lambris des appartements intérieurs.

    Les escuyers, hommes d’armes de la garde, sont aux portes de la salle des banquets, où des tables immenses sont couvertes de nappes en dentelles de Flandres, souvenir des conquêtes du duc Philippe le Hardi. Le sommelier a doublé la nappe devant le prince, et les tranchoirs d’argent sont déjà déposés sur la table, où la nappe est plissée comme rivière ondoyante qu’un petit vent frais fait doucement soulever, et autour de laquelle bientôt la belle et noble cour viendra s’asseoir. On était assis sur des banques ou bancs, d’où est venu le mot banquet.

    Nous allons donc nous retirer, car l’heure du repas est venue. Les gentilfames, parlant avec affectation la langue de Froissard, vont y prendre place aux côtés des seigneurs et chevaliers vêtus de leurs plus beaux habits. Ce qui les excuse, c’est qu’ils ne tenaient pas plus à leur vie qu’à leurs vêtements ; avec les costumes les plus riches ils allaient aux festins comme ils marchaient à l’ennemi.

    A cette heure donc il y avait haute et grande cérémonie en cette salle du palais. L’assiette était variée, mais nous ne parlerons pas des mets, viandes, qui étaient à ce festin, car vous devez bien penser que tout était en abondance et bien servi.

    Le bon duc fut si gracieux et « tant courtois à toutes dames que nul plus courtois prince ni chevalier ne fut jamais trouvé ». La fête se termina par des joustes en harnois de jouste, en selle de guerre et à la foule sans toile. Les princes joustoyèrent en « pareures de laisne, de bougran, et de taille, garnis et ajolivés d’or clinquant ou de peinture », et le prix de la fête échut au seigneur de Waurin et à un jeune escuyer du pays de Hainaut, de l’hôtel du duc de Bourgogne, mignon de M. Jehan, héritier de Clèves, nommé Jacquet de Lalain.

     

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  • Dîner autrefois : de l’art
    singulier de passer les plats
    (D’après « Musée universel », paru en 1874)
     
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    Il fut un temps où, dans les dîners en ville, la mode de faire circuler les plats à la ronde et d’offrir à chaque convive tout ce qui paraît sur la table, usage qui semble indiqué par la plus simple politesse, n’était pas de mise
     
     
     

    Même au commencement du XIXe siècle, il y avait plusieurs catégories d’invités assis à la même table ; c’était un reste des anciennes coutumes féodales, alors que les repas étaient pris en commun par tous les habitants d’une même maison, et que le chef ou seigneur était servi à part. Au XVIIIe siècle, le noble qui dînait chez un fermier général, le prince qui s’asseyait à la table d’un simple gentilhomme, avait son service particulier et des plats qui lui étaient spécialement destinés. Une semblable coutume serait aujourd’hui excessivement choquante.

    Sous le Premier Empire, quelques-uns de ces usages s’étaient encore conservés. L’amphitryon était le vrai roi de la table ; on posait les plats devant lui, et c’est lui qui les distribuait à sa guise, en envoyant à qui il voulait, s’en réservant quelques-uns pour lui et ses intimes. Le comte d’Estourmel raconte une singulière scène dont il fut témoin à un dîner auquel il assistait chez l’archi-chancelier Cambacérès.

    Napoléon s’était déchargé sur son ancien collègue au consulat du soin de traiter le monde officiel et de donner des dîners, charge dont celui-ci s’acquittait avec une compétence et un zèle incontestés. La table de l’archi-chancelier était renommée dans toute l’Europe, et les grands fonctionnaires de l’empire venaient s’y asseoir chacun à leur tour.

    Peinture réalisée d'après Le Goût, gravure d'Abraham Bosse (XVIIe siècle)
    Peinture réalisée d’après Le Goût, gravure d’Abraham Bosse (XVIIe siècle)

     

    Un jour qu’il y avait un grand dîner officiel, un des convives, avisant des terrines de pâté de foie gras placées à l’autre bout de la table devant l’amphitryon, tendit son assiette au domestique et le pria de lui en donner. Celui-ci alla faire la demande à Cambacérès.

    — Pour qui ? fit le prince archi-chancelier, en braquant son lorgnon sur le convive que le domestique lui montrait du doigt.

    — Un procureur impérial ? continua-t-il en haussant légèrement les épaules ; portez-lui une côtelette.

    De semblables coutumes ne choquaient point alors, tant il est vrai que les mœurs sont surtout une affaire de convention. Si l’esprit d’égalité qui a pris racine parmi nous s’oppose à des distinctions si tranchées entre les convives, en revanche les nuances subsistent toujours, et il n’est pas rare de voir des maîtres de maison imiter avec plus ou moins d’adresse ce préfet qui, recevant à sa table le prince de Neufchâtel et son état-major, employa pour leur servir du bœuf les formules suivantes :

    — Monseigneur, aurai-je l’honneur d’offrir du bœuf à Votre Excellence ?

    — Général, vous offrirai-je du bœuf ?

    — Colonel, voulez-vous du bœuf ?

    — Capitaine, vous voulez du bœuf ?

    Et aux autres officiers, en leur montrant le plat :

    — Bœuf, bœuf, bœuf.

    L’usage de faire servir par les domestiques et de faire circuler à la ronde en commençant par les dames, coupe court à ces questions délicates dans lesquelles nombre de maîtres de maison se montrent maladroits ou impolis. Ces dîners en partie double rendent possibles des aventures dans le genre de la suivante arrivée au commencement du XIXesiècle.

    Un célèbre gourmand, qui passait sa vie à flairer les bons dîners et à s’y faire inviter, fut prié un jour d’assister à un repas qui devait avoir lieu à la fin de la semaine, et accepta. Mais voilà que le lendemain arrive une autre invitation pour un dîner bien meilleur, et dans lequel devait figurer un turbot monstre, dont toute la ville s’entretenait déjà.

    Grand désespoir de notre parasite. Il ne peut refuser l’invitation qu’il a acceptée, sous peine de se voir fermer la porte d’une maison où il va souvent. D’autre part, c’est un meurtre que de ne pas manger de ce turbot merveilleux, qui eût mis en émoi tout le sénat de Rome. Si au moins les deux repas étaient seulement à une heure de distance, la capacité de son estomac lui permettrait de faire honneur à tous les deux. Décidément s’il y a un Dieu pour les ivrognes, il n’y en a pas pour les gourmands.

    Faisant de nécessité vertu, notre homme se rend à ce dîner inopportun avec la figure d’un condamné qu’on mène au supplice. Pendant tout le repas, il songe à ce magnifique poisson qu’on mange sans lui. N’y pouvant plus tenir, il appelle son domestique et lui ordonne d’aller lui en chercher une part, la maison où avait lieu l’autre dîner n’étant pas éloignée. Le domestique vole, et revient apportant une assiette largement garnie, qu’il place devant son maître.

    Celui-ci se met à le dévorer ; mais quelque précaution qu’il prit pour cacher son assiette, ses voisins s’en aperçurent, et trouvant bonne mine à ce poisson, veulent aussi y goûter.

    — Tiens, du turbot ? fit l’un d’eux. Où donc avez-vous pris cela ?

    — Mais ce n’est pas du turbot, fait notre homme, essayant de cacher sa provision sous la table.

    — Oh ! que si, fait le voisin ; je m’y connais.

    Et il en demande au domestique. Celui-ci répond qu’il n’y en a point. L’autre insistant, le bruit en va jusqu’aux oreilles de l’amphitryon, qui, en entendant le mot de turbot, s’excuse auprès de ses hôtes de n’avoir pu en trouver au marché. On lui dénonce alors le gourmand, qui fut obligé de conter son subterfuge, et la cause qui lui avait donné naissance.

    Quoique le nombre des parasites soit toujours très grand, le métier de dîner en ville n’est plus un art et une profession, comme il l’était au XVIIIe siècle. Un des plus célèbres dîneurs en ville de ce temps-là, c’était Fontenelle, qu’on se disputait pour le charme de son esprit et de sa conversation. Le jour où il fut enterré, un de ses amis voyant passer son cercueil, s’écria : « Voilà la première fois que Fontenelle ne dînera pas en ville. »

     

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  • Dimanche des Rameaux
    (D’après « Bibliothèque sacrée ou Dictionnaire universel historique,
    dogmatique, canonique, géographique et chronologique
    des sciences ecclésiastiques » (tome 19), paru en 1824)
     
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    C’est le dimanche qui précède celui de Pâques, et le dernier du Carême

    On l’appelle ainsi à cause de la cérémonie

     

    On l’appelle ainsi à cause de la cérémonie que les fidèles pratiquent d’y porter des palmes ou des rameaux bénis en procession, pour honorer l’entrée triomphante que Jésus-Christ fit dans la ville de Jérusalem huit jours avant Pâques, et dans laquelle le peuple alla au-devant de lui, des palmes à la main, comme le rapportent les évangélistes. Ce dimanche commémore également la Passion du Christ et sa mort sur la croix.

    La cérémonie des rameaux a passé très vraisemblablement de la Palestine au reste de l’Orient, et de l’Orient à l’Occident. Elle était en usage en Orient dès le commencement du Ve siècle au plus tard, mais il n’y a point de preuve bien évidente qu’elle ait été établie dans les églises d’Occident avant le VIe siècle.

    Entrée de Jésus dans Jérusalem
    Entrée de Jésus dans Jérusalem (fresque de Giotto)

     

    Saint Aldhelm, qui mourut en 709, témoigne qu’elle se célébrait de son temps en Angleterre, et qu’on était fondé pour ce sujet sur l’autorité légitime des anciens. Autrefois on portait à la procession des Rameaux le livre des saints Évangiles pour représenter Jésus-Christ. En quelques endroits, et surtout en Normandie, on y portait même le Saint-Sacrement.

    Le dimanche des Rameaux avait encore divers autres noms. On l’appelait dimanche des palmes, dimanche des baies, ou dimanche baïphore, ou porte-rameaux, jour d’Osanna, Pâque fleurie, à cause des fleurs dont on faisait des bouquets, ou que l’on portait sur de hautes tiges à la procession ; dimanche de l’indulgence, parce qu’on y faisait la réconciliation solennelle des pénitents publics ; Pâque des compétents ou postulants, c’est-à-dire, des catéchumènes qu’on rassemblait ce jour-là pour les admettre au baptême qui devait se donner le samedi-saint ; lave-tête, capiti-lavium, parce qu’en ce jour on faisait la cérémonie de laver la tête à ceux qui devaient être baptisés.

     

     

     
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  • Dictons, proverbes, expressions
    populaires de Vendée autour du tchu,
    dix-septième lettre de l’alphabet
    (D’après « La Vendée historique » paru en 1910)
     
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    Entre tous les traditionnismes, le traditionnisme vendéen, essentiellement gaulois, expose à l’inconvénient de parler crûment, notamment au chapitre des dictons, proverbes et locutions populaires, chapitre dans lequel nos bons aïeux, qui aimaient à appeler un chat « un chat », semblent s’être complu à lâcher la bride à leur verve franchement rabelaisienne
     
     

    A preuve la foule de dictons que leur a suggérés un mot difficile à risquer en français et que nous pourrions nous contenter de désigner pudiquement en renvoyant le lecteur... à la dix-septième lettre de l’alphabet si nous n’avions la ressource de notre patois, lequel est désormais si vieux, hélas ! et tellement tombé en désuétude, qu’il paraît pouvoir bénéficier, avec le latin, du privilège de braver l’honnêteté !... Donc, en patois vendéen, la dix-septième lettre de l’alphabet se traduit par tchu ; et c’est sous le couvert de cette traduction que nous pouvons librement remplir notre mission d’enquêteur traditionniste en risquant, autour du gros mot français ainsi voilé, le déballage de toute une série de dictons, proverbes et locutions populaires accommodés à la sauce « de chez nous ! ».

    Cela dit, passons bravement à l’inventaire du ballot.

    1° Les rapports de voisinage entre « la dix-septième lettre de l’alphabet » et la chemise devaient tout naturellement fournir à la verve vendéenne l’occasion de quelques bonnes grosses et grasses plaisanteries bien vite tournées en dictons populaires... Cela n’a point manqué. De deux personnes liées par une étroite amitié on a coutume de dire, dans le langage ordinaire, qu’elles sont amies comme cochons, ou encore, pour parler d’une façon un peu plus relevée, qu’elles sont comme les deux doigts de la main : les campagnards de chez nous disent tout crûment de ces imitateurs d’Oreste et de Pylade qu’ils sont comme tchu et chemise. A la formule n’avoir que ses beaux yeux, employée couramment en parlant d’une jeune fille sans dot, le traditionnisme vendéen substitue la variante n’avoir que son tchu et sa chemise. L’expression se fourrer le doigt dans l’œil se traduit par prendre son tchu pour sa chemise.

    2° De quelqu’un qui l’emporte sur un concurrent, soit au jeu, soit dans les batailles de la vie, on dit qu’il a damé le pion à son adversaire : le paysan vendéen, lui, dit plus énergiquement du vainqueur qu’il a brûlé le tchu au vaincu.

    3° En voulant courir trop vite on ne réussit pas toujours à remporter le prix de la course ; on s’expose parfois à ramasser une pelle ou à s’en aller les quatre fers en l’air : en patois vendéen, l’image de cette culbute s’exprime par tomber dau tchu ou virer tchu pr’ dessus tête.

    4° En langage académique, la menace d’une correction se traduit d’ordinaire par laver la tête ou tirer les oreilles, formules que le patois vendéen traduit par enl’ver l’ tchu, rel’ver l’ tchu, secouer l’ tchu.

    5° D’un cheval qui fait des farces, et qui regimbe dans les brancards, un cocher bien élevé se contentera de dire qu’il rue : chez nous, dans le langage populaire, le verbe ruer est couramment remplacé par l’expression plus énergique lever l’ tchu.

    6° D’un homme de mauvaise humeur on dit partout qu’il s’est levé du pied gauche : en Vendée, nous avons comme variante s’être levé l’ tchu l’ premier.


    Portrait d’homme dit « Le Vendéen »,
    par Théodore Géricault

    7° Si, à la suite d’une scène conjugale, la femme tient jusqu’au lendemain rancune à son mari, on dit qu’elle se couche en boule, ce qu’on traduit, en patois vendéen, par l’obligation pour l’infortuné conjoint de coucher à l’auberge dau tchu tourné.

    8° Si quelqu’un vous importune, ou si une affaire vous fatigue ou vous cause de l’ennui, vous avez coutume de dire que vous en avez plein le dos : le campagnard vendéen, lui, dira qu’il en a pien l’ tchu !En pareil cas, d’ailleurs, la formule n’est pas toujours la même et on entend souvent proférer les deux suivantes : j’ l’ai dans l’ tchu !... ça m’ prend au tchu !

    9° Pour blaguer le prodigue qui s’est ruiné en dépensant au-delà de ses revenus, ou le sot orgueilleux qui a voulu paraître plus qu’il n’était en réalité, ou encore le prétentieux impuissant qui n’a pas craint d’entreprendre une tâche au-dessus de ses forces, on a recours, d’ordinaire, à une variante quelconque du ne sutor ultra crepidam du vieil Horace : en Vendée, on dit tout bonnement de l’imprudent qu’il a échoué pour avoir voulu peter pus haut que l’ tchu !

    10° De quelqu’un qui éprouve une forte déception, et qui se retire tout penaud après s’être mis dans un mauvais cas, on dit qu’il s’en revient gros-Jean comme devant...Traduction vendéenne : s’en aller in pouce au tchu, l’autre à l’oreille !

    11° De quelqu’un qui protège un ami, l’aide et le fait arriver, on a coutume de dire qu’il donne un coup d’épaule : beaucoup plus juste sans doute, bien plus expressive, sinon plus académique, est la locution vendéenne pousser au tchu !
    Il serait facile de prolonger encore cette promenade autour de la dix-septième lettre de l’alphabet ; mais, outre qu’il faut savoir se borner, peut-être y aurait-il quelque imprudence à entraîner trop loin les promeneurs, dont quelques-uns peuvent avoir le pied délicat, à travers ces sentiers épineux où la gauloiserie vendéenne semble avoir pris plaisir à semer - à toute volée - les plus piquantes graines de son vieux sac traditionniste... Notons seulement, dans un douzième et dernier paragraphe, la fameuse locution si populaire parmi les joueurs du Bocage et dont on ne manque jamais de faire gorges chaudes, à la fin d’une partie de boules ou de cartes, aux dépens de l’infortuné qui a perdu sans prendre un point. On dit alors du perdant qu’il est allé biser l’ tchu d’ la vieille ! La vieille en question est toujours une célébrité locale ; d’ordinaire on n’hésite point à la désigner nommément et, tout aussitôt, au milieu des rires de l’assistance, c’est un concert de plaisanteries où chacun tient à placer son mot.

    On aurait grand tort de se voiler la face et de crier au scandale, à propos de cette locution avec laquelle se sont familiarisées, depuis longtemps, les plus susceptibles d’entre les oreilles vendéennes. Elle y est tellement acclimatée, qu’elle a cours dans toutes les réunions où l’on se sent les coudées franches, même dans les réunions ecclésiastiques ! Tout au plus l’adoucit-on dans ces dernières, où l’on se contente généralement de dire au joueur malheureux qu’on l’a fait aller à la vieille !

     

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