• Etrennes et nouvel an :
    origine et histoire
    (D’après « Lettre de Jacob Spon à Stoffel » paru en 1674
    et « Le Mercure » de juillet et décembre 1735)
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    En parlant des étrennes, on ne peut se dispenser de remonter, non pas aux Grecs, mais du moins aux Romains, inventeurs de cet usage. Le premier endroit de l’histoire romaine nous apprenant cette coutume est de Symmachus, auteur ancien, qui nous rapporte qu’elle fut introduite sous l’autorité du roi Tatius Sabinus — roi des Sabins et adversaire de Romulus —, qui reçut le premier la verbène(verveine) du bois sacré de la déesse Strénia, pour le bon augure de la nouvelle année.
     
     

    Soit que les Romains imaginassent quelque chose de divin dans la verbène, soit qu’ils faisaient allusion au nom de cette déesse Strénia, dans le bois de laquelle ils prenaient la verbène, avec le mot de strenuus, qui signifie vaillant et généreux : aussi le mot strena, qui signifie étrenne, se trouve quelquefois écrit strenua chez les Anciens, pour témoigner que c’était proprement aux personnes de valeur et de mérite qu’était destiné ce présent, et à ceux dont l’esprit tout divin promettait plus par la vigilance que par l’instinct d’un heureux augure.

    Tatius, roi des Sabins
    Tatius, roi des Sabins

    Après ce temps-là, l’on vint à faire des présents de figues, de dattes et de miel, comme pour souhaiter aux amis qu’il n’arrivât rien que d’agréable et de doux pendant le reste de l’année. Ensuite les Romains, quittant leur première simplicité, et changeant leurs dieux de bois en des dieux d’or et d’argent, commencèrent à être aussi plus magnifiques en leurs présents, et à s’en envoyer ce jour-là de différentes sortes, et plus considérables ; mais ils s’envoyaient particulièrement des monnaies et médailles d’argent, trouvant qu’ils avaient été bien simples, dans les siècles précédents, de croire que le miel fût plus doux que l’argent, comme Ovide le fait agréablement dire à Janus.

    Avec les présents, ils se souhaitaient mutuellement toute sorte de bonheur et de prospérité pour le reste de l’année, et se donnaient des témoignages réciproques d’amitié : et comme ils prenaient autant d’empire dans la religion que dans l’Etat, ils ne manquèrent pas d’établir des lois qui la concernaient, et firent de ce jour-là un jour de fête, qu’ils dédièrent et consacrèrent particulièrement au dieu Janus, qu’on représentait à deux visages, l’un devant et l’autre derrière, comme regardant l’année passée et la prochaine. On lui faisait ce jour des sacrifices, et le peuple allait en foule au mont Tarpée, où Janus avait quelqu’autel, tous habillés de robes neuves.

    Néanmoins, quoique ce fût une fête, et même une fête solennelle, puisqu’elle était encore dédiée à Junon, qui avait tous les premiers jours de mois sous sa protection, le peuple ne demeurait pas sans rien faire ; chacun commençait à travailler à quelque chose de sa profession, afin de n’être pas paresseux le reste de l’année.

    Enfin, l’usage des étrennes devint peu à peu si fréquent sous les empereurs, que tout le peuple allait souhaiter la bonne année à l’empereur, et chacun lui portait son présent d’argent, selon son pouvoir. Auguste en recevait en si grande quantité, qu’il avait accoutumé d’en acheter et dédier des idoles d’or et d’argent, comme étant généreux, et ne voulant pas appliquer à son profit particulier les libéralités de ses sujets.

    Le dieu Janus
    Le dieu Janus

    Tibère, son successeur, qui était d’une humeur plus sombre et n’aimait pas les grandes compagnies, s’absentait exprès les premiers jours de l’année, pour éviter l’incommodité des visites du peuple, qui serait accouru en foule pour lui souhaiter la bonne année. Ces cérémonies occupaient même si fort le peuple, les six ou sept premiers jours de l’année, qu’il fut obligé de faire un édit par lequel il défendait les étrennes, passé le premier jour. Caligula, qui posséda l’empire immédiatement après Tibère, fit savoir au peuple, par un édit, qu’il recevrait les étrennes le jour des calendes de janvier, qui avaient été refusées par son prédécesseur ; et pour cet effet il se tint tout le jour dans le vestibule de son palais, où il recevait à pleines mains tout l’argent et les présents qui lui étaient offerts par le peuple.

    Claude, qui lui succéda, abolit ce que son prédécesseur avait voulu rétablir, et défendit, par arrêt, qu’on n’eût point à lui venir présenter des étrennes, comme on avait fait sous Auguste et Caligula. Depuis ce temps, cette coutume demeura encore parmi le peuple. Les Romains pensaient qu’il y avait quelque chose de divin dans les commencements.

    Plus tard, le concile d’Auxerre, tenu en 587, défendit de faire, le premier jour de l’an, des sacrifices de génisses ou de biches et d’aller faire des vœux devant les arbres consacrés aux faux dieux. Les étrennes, jointes à des sacrifices, étaient véritablement diaboliques.

    Lorsqu’en France l’année débutait encore à Pâques, continuait-on de donner des étrennes le premier jour de janvier ? Il semble que oui. Dans les lettres du roi Jean, en date de juillet 1362 et contenant des statuts pour la confrérie des drapiers, il est dit « que ladite confrérie doit seoir le premier dimanche après les estraines, si celle de Notre-Dame n’y eschoit. » Le dimanche dont il est question ici est le premier dimanche de janvier, si l’on s’appuie sur le témoignage de Du Cange qui, dans son Glossaire, prouve, par différents passages, que lorsque l’année ne commençait qu’à Pâques, on ne laissait pas de regarder le premier jour de janvier comme le premier jour de l’année.

    Jour des étrennes. 1er janvier 1564
    Jour des étrennes. 1er janvier 1564

    L’ancienne chronique de Louis, duc de Bourbon, comte de Clermont, grand-chambrier de France conforte ce témoignage. On y lit au chapitre second : « De Clermont partit ledit duc Loys, s’en vint à son duché de Bourbonnois à Souvigny, où il arriva deux jours avant Noël, l’an de grâce 1363 ; et là vindrent par devers luis ses chevaliers et écuyers, et le quart jour des fêtes, dit aux chevaliers, le duc en riant : Je ne vous veux point mercier des biens que vous m’avez faicts, car si maintenant je vous en merciois, vous vous en voudriez aller, et ce me seroit une des grandes déplaisances que je pusse avoir... ; et je vous prie à tous que vous veuillez estre en compagnie le jour de l’an en ma

     ville de Molins, et là je vous veux étrenner de mon cœur et de ma bonne volonté que je veux avoir avec vous. »

    Et au troisième chapitre : « L’an qui courait 1363, comme dit est, advint que la veille du jour de l’an fut le duc Loys en sa ville de Molins, et sa chevalerie après lui... ; et le jour de l’an, bien matin, se leva le gentil duc pour recueillir ses chevaliers et nobles hommes pour aller à l’église de Notre-Dame de Molins ; et avant que le duc partist de sa chambre, les vint étrenner d’une belle ordre qu’il avait faicte, qui s’appeloit l’écu d’or. » Au chapitre cinq on lit enfin : « Si les commanda le duc à Dieu, et eux pris congé de lui se partirent... Les gens partis de cour, vint le jour des Rois, où le duc de Bourbon fit grande feste et lye-chère. »

    Rappelons que si sous les Mérovingiens, l’année commençait le 1er mars dans plusieurs de nos provinces, elle débuta à Noël sous Charlemagne, dans tous les territoires soumis à sa juridiction. Sous les Capétiens, le jour de l’an coïncidait avec la fête de Pâques, usage presque général au Moyen Age. En certains lieux, l’année changeait le 25 mars, fête de l’Annonciation. Le concile de Reims, tenu en 1235, mentionne cette date comme « l’usage de France ». C’est le roi Charles IX qui rendit obligatoire, en 1564, la date du 1er janvier comme origine de l’année.

    A la fin du XIXe siècle, avec l’apparition du Père Noël dans la publicité des grands magasins, la coutume d’offrir des cadeaux le 1er janvier disparut, le jour des étrennes se confondant dès lors avec celui de Noël : on offrit les cadeaux le 25 décembre.

     

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  • Etrennes (Le temps des) et tentative
    de suppression par l’Assemblée
    nationale constituante en 1789
    (D’après « Le Petit Parisien » du 31 décembre 1911)
     
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    Le 31 décembre 1911, le chroniqueur Jean Frollo du Petit Parisiens’attarde sur la coutume bien enracinée des étrennes marquant le début de l’année, tradition indifférente aux variations de la date fixée pour ce commencement, et renaissant après que la Révolution a tenté de l’éradiquer
     
     

    A l’heure où nous sommes, il y a de l’impatience dans bien des cœurs, écrit Jean Frollo. Nous voici à la veille du 1er janvier, et, par conséquent, des étrennes. On fait le compte de ce que l’on va offrir, mais on voudrait bien savoir aussi ce qu’on va recevoir.

    Le commencement de l’année a toujours été une occasion de plaisirs, de réjouissances et de cadeaux réciproques. Il semble que les soucis, les maux, les chagrins prennent fin avec l’an qui se termine. Tout se pare des couleurs de l’espérance. Un vieux proverbe français le dit très heureusement, dans sa jolie concision :

     

    An de nouveau,
    Tout nous est beau

     

     

    Il en était ainsi pour les anciens. Les Romains célébraient de cent manières différentes ce premier jour de la nouvelle année, consacré à Janus, de qui les deux visages regardaient à la fois le passé et l’avenir. On offrait au dieu des dattes, des figues, des gâteaux, du miel ; les artistes et les artisans ébauchaient la matière de leurs ouvrages, dans la conviction que ce travail leur serait favorable ; on échangeait des compliments, des vœux, des présents, etc.

    On sait que le début de l’année a souvent varié. Mais, quelle que fût sa date, les souverains et les seigneurs du Moyen Age échangeaient en cette circonstance des présents somptueux. On voit figurer, pour cet objet, trente livres tournois dans la comptabilité du duc de Berry. Plus tard, chacun voulut donner les siens, et, la vanité s’en mêlant, on dépensa énormément pour éblouir ses amis, lesquels, à leur tour, se piquaient d’honneur.

    Il y eut parfois des étrennes singulières. Par exemple, Ménage rapporte qu’en 1675 Mme de Tianges donna en étrennes, au duc du Maine, une chambre toute dorée, grande comme une table. Au-dessus de la porte il y avait, en grosses lettres : Chambre du Sublime. Au dedans, un lit et un balustre, avec un grand fauteuil, dans lequel était assis le duc du Maine, fait en cire, et fort ressemblant. Auprès de lui se tenait M. de La Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner. A côté du fauteuil on voyait aussi Marcillac et Bossuet. A l’autre bout de l’alcôve, Mme de Tianges et Mme de Lafayette lisaient des vers ensemble. Au dehors, Boileau, armé d’une fourche, empêchait sept ou huit méchants poètes d’approcher. Racine était près de Boileau, et, un peu plus loin, La Fontaine, auquel il faisait signe d’avancer. Toutes ces figures étaient de cire.

    Dans quelques pays, les cadeaux du jour de l’an se confondent avec ceux de Noël. Au début du XXe siècle encore, à Rome, les principales boutiques de confiserie et de marchands de jouets, étaient décorées de guirlandes, au milieu desquelles, entourée de mille objets, se voyait une vieille femme à vêtements noirs, au visage barbouillé de suie, et tenant une lettre à la main. C’était la befana, le fantôme descendu par la cheminée pour apporter des bonbons aux enfants sages et des verges pour les méchants. La lettre qu’elle portait était supposée avoir été adressée au petit Jésus par un bambin demandant son présent de Noël. Dans beaucoup de maisons, la befana était assise sous le manteau de la cheminée.

    Le bouleversement qui clôtura le dix-huitième siècle fit disparaître les étrennes pour un temps. On conçoit que lorsque le calendrier grégorien eut été supprimé par la Convention, qui ne plaisantait pas, nul ne se serait avisé de commémorer le 1er janvier. Cette fantaisie aurait pu avoir son épilogue sur la guillotine. Auparavant, les étrennes – mais des étrennes d’un genre particulier – avaient été prohibées par l’Assemblée nationale constituante, et le fait est intéressant à rappeler.

    Dans sa séance du 27 novembre 1789, cette Assemblée s’occupa de la question des étrennes. Le rapporteur du comité des finances, Le Brun, expliqua que ce comité cherchait à réprimer les désordres et les scandales qui marquaient le retour du 1er janvier, dans les administrations, lorsqu’il avait appris que Necker venait de défendre les dons d’étrennes dans les divers services de son ministère. En conséquence, il demandait à l’Assemblée d’étendre cette défense à toutes les organisations publiques.

    La proposition rencontra l’accueil le plus favorable, et, à, une grande majorité, le décret suivant fut adopté :

    « L’Assemblée nationale, considérant que toute fonction publique est un devoir ; que tous les agents de l’administration étant salariés par la nation, doivent à la chose publique leurs travaux et leurs soins ; que ministres nécessaires, ils ne peuvent accorder ni faveur, ni préférence, et par conséquent n’ont nul droit à une reconnaissance particulière ; considérant encore qu’il importe à la régénération des mœurs, autant qu’à l’économie des finances et des administrations particulières des provinces, villes ou villages, etc., d’anéantir le commerce de vénalité et de corruption qui se fait sous le nom d’étrennes, vins de ville, gratifications, etc.,

     

    « A décrété et décrète qu’à partir du 1er janvier prochain, il ne sera permis à aucun agent de l’administration et à aucun de ceux qui, en chef ou en sous-ordre, exercent quelques fonctions publiques, de rien recevoir comme étrennes, gratifications, etc., sous quelque dénomination, que ce soit, des compagnies, administrations, provinces, communautés, villes, etc., sous peine de concussion.

    Aucune dépense pareille ne sera allouée dans les comptes desdites compagnies, administrations, villes, corps et communautés. »

    Lorsque Bonaparte eut aboli le calendrier révolutionnaire, le 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805), le jour de l’an rentra dans tous ses droits, et l’on vit reparaître les étrennes. Pendant le premier Empire, les porcelaines étaient encore au nombre des cadeaux principaux, mais l’on offrait aussi d’autres objets, parmi lesquels des écrans à double surprise, représentant, à travers des transparents adroitement ménagés, une scène de la Vestale, le fameux opéra de Spontini, dont la vogue était alors immense. On donnait également des meubles de Thomire, des bijoux de Sensier, les corbeilles de La Boullec, les étoffes de Lyon de chez Ybert, des flacons d’Eau de Ninon, etc.

    Chacun s’ingéniait pour plaire, et y réussissait le plus souvent. Cet art heureux s’est perpétué jusqu’à nous. On en aura la preuve demain, et je ne puis mieux achever cet article sur les étrennes qu’en souhaitant à tous mes lecteurs d’en recevoir beaucoup et de charmantes.

     

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  • Escarpolette (Méfiez-vous de la corde d’)
    (D’après « Le Bulletin polymathique du Muséum d’instruction
    publique de Bordeaux ou Journal littéraire, historique
    et statistique du département de la Gironde » paru en 1817)
     
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    Consistant à se balancer sur une corde attachée à deux arbres et sur laquelle on adapte parfois une espèce de fauteuil enveloppé d’un filet, le jeu de l’escarpolette remonterait aux fêtes données en l’honneur du vigneron Icarius, suite à son assassinat
     
     

    Un des jeux favoris des jeunes gens des deux sexes est celui de l’escarpolette : il consiste à se balancer sur une corde attachée à deux arbres ; quelquefois on adapte à cette corde une espèce de fauteuil enveloppé d’un filet, et cette dernière escarpolette est la plus commode et la plus sûre pour les dames.


    Partie d’escarpolette

    L’origine de ce jeu remonterait jusqu’à la mort d’Icarius, fils d’OEbalus et père d’Erigone dans la Mythologie grecque. Bacchus ayant été accueilli chez Icarius, y séjourna quelque temps et lui enseigna l’art de cultiver la vigne et d’en exprimer le jus pour faire le vin. Le fils de Jupiter ne borna point ses leçons au père : il trouva la fille digne de ses soins, et comme il s’aperçut qu’elle résistait à de certaines instances, mais qu’elle avait un grand faible pour le raisin, il se métamorphosa en une grappe vermeille qui séduisit la trop confiante Erigone, et il ne reprit sa première forme que pour jouir de la rougeur et de la confusion de sa victime.

     

    Le temps de la vendange étant arrivé, Icarius invita les pasteurs du territoire d’Athènes à boire les prémices du jus de la treille ; mais ces bonnes gens ne connaissant point cette liqueur, ils en furent enivrés jusqu’à perdre la raison ; de sorte que d’autres les croyant empoisonnés, tombèrent sur Icarius, le tuèrent et le jetèrent dans un puits. Aussitôt les femmes de ces pasteurs furent transportées d’une fureur qui dura jusqu’à ce que l’oracle eût ordonné des fêtes en l’honneur d’Icarius. Ces fêtes furent nommées les jeux Icariens. On les célébrait en se balançant sur une corde attachée à deux arbres.

    Érigone ne prévoyant guère le malheur qui la menaçait, se promenait dans une vigne de son père où elle faisait aussi une petite vendange pour son compte. Tout à coup elle se sentit tirée par sa tunique, et se retournant elle aperçut Mera, petite chienne d’Icarius, qui n’abandonnait jamais son maître. Surprise et inquiète de l’action de cet animal, elle suivit en tremblant le chemin qu’il lui indiqua en marchant devant elle, et arriva au puits où le corps de son père avait été jeté. À cette vue, elle se pendit de désespoir ; Mera mourut de douleur, et Jupiter, que cet évènement intéressait, les transporta tous au ciel. Icarius y devint la constellation de Bootès ou du Bouvier ; Erigone, le signe de la Vierge, et Mera, celui de la canicule, dans lequel, lorsque le soleil est entré, il fait extrêmement chaud pendant quarante jours.

     

     
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  • Épouvantails pour enfants parisiens :
    moine bourru, Croquemitaine
    et Bras de Fer
    (D’après « Revue des traditions populaires », paru en 1891)
     
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    Où l’on apprend qu’au moine bourru succéda le célèbre Croquemitaine, capable de débusquer un enfant qui pleure et de pénétrer dans une maison portes et fenêtres closes, et aidé de son geôlier Bras de Fer, lequel tenait une maison de correction dotée de plusieurs salles destinées à accueillir, suivant la nature de leurs délits, les enfants coupables afin qu’ils fassent pénitence...
     
     

    Avant Croquemitaine, les bonnes et les nourrices épouvantaient les enfants de la menace du moine bourru. Ce fantôme imaginaire parcourait les rues de la capitale pendant la nuit et tordait le cou à ceux qui mettaient la tête à la fenêtre ; dès le XVIIesiècle, il ne faisait plus peur aux grandes personnes, mais, ainsi que le dit le Parnasse satyrique, il était redouté des enfants de Paris :

    Moine bourru, dont on se moque,
    Effroi des petits enfants.

    Il se permettait aussi un grand nombre de tours de passe-passe comme les méchants lutins.

    Croquemitaine
    Au moine bourru succéda Croquemitaine ; c’était une espèce d’ogre dont les Parisiens menaçaient les enfants indociles ; on leur disait que ce terrible personnage n’avait plus de dents et ne pourrait les manger, mais qu’il leur donnerait le fouet et les renfermerait dans un cachot jusqu’à ce qu’ils fussent devenus sages. Voici, du reste, sa légende, telle qu’on la racontait encore au milieu du XIXe siècle aux enfants :

    « Croquemitaine, fils de Gargantua et de Madame Lavaloire, sa seconde femme, est loin de ressembler à son père. Il a le nez fait comme le bec d’un perroquet, et surmonté d’une énorme verrue, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, le menton terminé par une petite pointe retroussée s’avançant au niveau du nez, les yeux rouges et à peine visibles, tant ils sont enfoncés ; des cheveux crépus comme ceux des nègres et couleur carotte, ombragent un front petit et tout ridé. Sa taille répond à sa figure : le dos voûté, une bosse devant l’estomac, des jambes torses et des mains crochues le rendent assez semblables à Polichinelle.

    « Gargantua, irrité d’avoir un fils si peu fait pour soutenir sa réputation, l’a nommé, dans son dépit, Croquemitaine ; il lui a interdit à jamais sa table comme indigne d’y figurer et a décidé qu’il n’aurait d’autre emploi que celui de châtier les petits enfants. Toutefois, comme il était un grand magicien, le géant a doué son fils de plusieurs avantages.

    « Sans sortir de chez lui, Croquemitaine peut entendre pleurer un enfant, en quelque endroit qu’il soit ; il sait aussi distinguer si ces pleurs sont de souffrance ou de méchanceté ; il entend la voix des pères et des mères, et, par un pouvoir surnaturel, il peut se montrer tout à coup à leurs yeux. Les portes fermées, les fenêtres bien closes ne l’empêchent pas d’entrer, parce qu’il descend par la cheminée comme les ramoneurs ; souvent même il en prend l’habit et se sert de son grand sac noir pour emporter les petits enfants.

    « Lorsque Croquemitaine va en voyage, il se sert d’un rhinocéros qui court comme le vent et fait des enjambées d’une demi-lieue. Avec cet animal sans pareil, Croquemitaine n’a besoin ni de selle, ni de bride ; il le prend par la corne qu’il a sur le nez, s’élance dessus et lui dit où il veut être conduit ; cela suffit.

    « Dès que Croquemitaine est appelé, il part, et, s’il lui plaît, pour ne pas salir ses habits en descendant par la cheminée, d’entrer par la porte, il donne un coup de poing qui fait trembler toute la maison, jette la serrure en dedans, envoie les verrous les plus solides au milieu de la chambre. C’est qu’il faut dire que Croquemitaine, très brutal de son naturel, ne se donne pas la peine de tirer la sonnette.

    « Quand un papa ou une maman a dit à Croquemitaine d’emmener un petit mutin, malheur à celui qui voudrait s’y opposer. »

    Bras de Fer
    Bras de Fer est l’aide et le geôlier de Croquemitaine ; c’est lui qui achète les verges, les bonnets d’âne pour les ignorants, les langues rouges pour les rapporteurs et les menteurs ; les carcans, les robes de bure et les calottes de cuir pour les désobéissants ; le pain noir rempli de paille pour les gourmands, et, en général, tous les instruments de pénitence.

    La maison de correction, placée sous la garde de Bras de Fer, est distribuée en plusieurs salles et contient des cachots souterrains.

    Dans la première salle Bras de Fer met les enfants qui ne veulent pas marcher à la promenade pour qu’on les porte. Une méchante femme, qui tient à la main un martinet fait de lanières de cuir avec des nœuds, les fait courir de force autour de la chambre et les fouette lorsqu’ils s’arrêtent. Cet exercice a lieu matin et soir, deux heures chaque fois.

     

    Dans la seconde salle, les entêtés, vêtus d’une robe sale et d’un bonnet de nuit, doivent rester quatre heures à genoux, ensuite avoir le fouet.

    Dans la troisième salle, les gourmands restent huit jours sans manger autre chose que du pain noir.

    Dans la quatrième salle, les rapporteurs ont une langue de drap rouge qui tombe jusqu’à terre. On leur donne le fouet deux fois par jour pendant une semaine.

    Dans la cinquième salle sont les ignorants qui ne veulent pas apprendre leurs leçons, on les tient à genoux coiffés d’un bonnet d’âne et ils reçoivent le fouet d’heure en heure jusqu’à ce qu’ils aient récité sans fautes.

    Dans ces salles il y a, pour lits, des paillasses et des fagots d’épines pour les plus méchants. Mais, dans les souterrains, les punitions appliquées par Bras de Fer aux fainéants, aux désobéissants, aux menteurs, aux impertinents, aux orgueilleux, à ceux qui sont d’un caractère violent, emporté, enfin à tous ceux qui annoncent des inclinations dangereuses, sont beaucoup plus rigoureuses.

     

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  • Épices aromatiques pour stimuler
    l’estomac et... rétribuer les juges !
    (D’après « Curiosités historiques et littéraires », paru en 1897)
     
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    Selon Legrand d’Aussy, nos ancêtres avaient une véritable passion pour les assaisonnements forts, ce goût participant d’un principe d’hygiène : accoutumés à des nourritures très substantielles, qu’ils consommaient d’ailleurs avec l’appétit que donne l’habitude des grands exercices physiques, ils croyaient que leur estomac avait besoin d’être aidé dans ses fonctions par des stimulants. En outre, les épices pouvaient tenir lieu de rétribution des juges.
     
     

    D’après ces idées, non seulement ils firent entrer beaucoup d’aromates dans leur nourriture, mais ils imaginèrent même d’employer le sucre pour les confire ou les envelopper, et de les manger ainsi, soit au dessert comme digestif, soit dans la journée comme corroborants. « Après les viandes, on sert chez les riches, pour faire la digestion, de l’anis, du fenouil et de la coriandre confits au sucre », rapportent les Triomphes de la noble Dame. Il y eut des dragées faites avec de la coriandre et du genièvre, qu’on appelait dragées de Saint-Roch, parce qu’on les croyait propres à préserver du mauvais air et de la peste. Quant au peuple, à qui ses facultés ne permettaient pas ces superfluités très coûteuses, vu le prix très élevé du sucre et des épices fines apportées d’Orient, il mangeait les épices indigènes sans aucune préparation.

     

    Ce sont ces aromates confits que l’on nomma proprement épices, et dont le nom se trouve si souvent répété dans nos anciennes histoires. Ce sont eux qui formaient presque exclusivement les desserts, car les fruits, réputés froids, se mangeaient au commencement du repas. On servait les épices avec différentes sortes de vins artificiels, seules liqueurs alors connues. De là cette commune façon de parler : après le et les épices, pour dire après la table.

    Les sucreries ont été longtemps comprises sous le nom d’épices, ou mieux espices, expression dont au premier coup d’œil il est assez difficile d’apercevoir l’origine. Dans la basse latinité on se servait du mot species pour désigner les différentes espèces de fruits que produit la terre. Dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien, par exemple, il signifie du blé, du vin, de l’huile. Cependant, quand on parla d’aromates, on distingua ceux-ci par l’épithète aromatiques, qu’on ajouta au mot species. Par la suite, l’expression latine ayant passé dans la langue française, ces dernières productions devinrent espices aromatiques, puis, par abréviation, on ne dit plus qu’espices, et enfin épices et épiceries.

    Quoique les épices orientales fussent connues en Occident bien avant les croisades, elles ne commencèrent cependant à y devenir un peu communes qu’après que ces expéditions eurent fait naître et affermi le commerce des Occidentaux avec le Levant. Malgré ce débouché nouveau, les frais que les épiceries exigeaient pour être transportées de l’Inde dans la Méditerranée étaient tels qu’elles furent toujours énormément chères. Mais cette cherté même, la sorte d’estime qu’on attache d’ordinaire à ce qui est rare, et qui vient de loin, leur odeur agréable, la saveur, les vertus hygiéniques qu’elles ajoutaient aux boissons et aux aliments, leur donnèrent un prix infini. Chez nos poètes du Moyen Age on voit souvent les mots de cannelle, de muscade, de girofle et de gingembre. Veulent-ils donner l’idée d’un parfum exquis, ils le comparent aux épices. Veulent-ils peindre un jardin merveilleux, un séjour des fées, ils y plantent les arbres qui produisent ces aromates précieux.

    Nous pouvons noter ici que l’idée de trouver et conquérir le pays des épicesentra largement en compte dans les espérances de Christophe Colomb quand il projeta ses découvertes. D’après l’estime qu’on faisait des épices, l’on ne saurait être surpris qu’elles aient été regardées comme constituant un présent très honorable. Aussi était-ce un de ceux que les corps municipaux croyaient pouvoir offrir aux personnes de la plus haute distinction dans les cérémonies d’éclat, aux gouverneurs des provinces, aux rois mêmes, quand ils faisaient leur entrée dans les villes. Ce don était encore fort usité à la fin du dix-septième siècle.

    A la nouvelle année, aux mariages, aux fêtes des parents, on donnait des épices, et les boîtes de dragées ou de confitures sèches que l’on distribue encore à propos des baptêmes et, en de certaines régions, à propos des fiançailles, sont un vestige de l’ancienne coutume. Quand on avait gagné un procès, on allait par reconnaissance offrir des épices à ses juges. Ceux-ci, quoique les ordonnances royales eussent réglé que la justice serait absolument gratuite, se crurent permis de les accepter, parce que, en effet, un présent aussi modique n’était pas fait pour alarmer la probité. Bientôt cependant l’avarice et la cupidité changèrent en abus vénal ce tribut de gratitude. Saint Louis décréta que les juges ne pourraient recevoir dans la semaine plus de dix sous en espices.

    Philippe le Bel leur défendit d’en accepter plus qu’ils ne pourraient en consommer journellement dans leur ménage. Mais le pli était pris, la coutume était établie. Au lieu de ces paquets de bonbons, dont la multiplicité embarrassait et dont on ne pouvait se défaire qu’avec perte, les magistrats trouvèrent plus commode d’accepter de l’argent. Pendant quelque temps il leur fallut une permission particulière pour être autorisés à cette nouveauté. Aussi voyons-nous alors les plaideurs qui avaient gagné leur procès présenter requête au parlement pour demander à gratifier leurs juges d’un présent.

    Lorsqu’ils furent accoutumés à cette forme de rétribution, les juges oublièrent qu’en principe elles avaient été libres ; ils en vinrent à penser qu’elles leur étaient dues, et en 1402 un arrêt intervint qui les déclara telles. Les plaideurs, de leur côté, au lieu d’attendre l’issue du procès pour payer les espices, ne craignirent pas de les présenter d’avance à des juges, qui les acceptèrent sans aucun scrupule. Et les juges ne tardèrent pas à transformer en tradition normale cette nouvelle coutume ; de là cette formule si célèbre, qu’on lit en marge des rôles sur les anciens registres du parlement : non deliberetur donec solvantur species (il ne sera pas délibéré avant que les épices aient été payées). Jusqu’à la Révolution, d’ailleurs, les honoraires des juges ont conservé le nom d’épices.

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  • Épée d’académicien : accessoire
    forçant le respect mais un brin guerrier ?
    (D’après « Annales politiques et littéraires » paru en 1911,
    « Le Figaro » du 16 juin 2011 et l’Institut de France)
    *******************
     
    Si, à la différence du costume d’académicien, aucun texte ne rend l’épée obligatoire, elle constitue, en tant qu’attribut personnel du nouvel académicien, un objet à forte charge symbolique, encourageant l’attitude noble et le geste étudié. Mais qui sait si, considérée comme le vestige d’une époque barbare, elle ne sera pas un jour prohibée, au même titre que pourrait l’être le célèbre glaive de Dame Justice ?
     
     

    L’épée est certainement, de toute la tenue, l’accessoire qui attire le plus l’attention des petits garçons assistant à la métamorphose de leur papa ou de leur oncle, écrit en 1911 le romancier, poète et journaliste français Miguel Zamacoïs dans un article des Annales politiques et littéraires. J’avoue que, si j’étais là, c’est aussi l’épée qui m’intriguerait ; c’est elle que je regarderais de tout près et que je voudrais toucher, ajoute notre auteur.

    Quoi qu’on dise, une épée, c’est toujours impressionnant, poursuit-il ; on a beau savoir que cette épée ne sert pas, cela, n’empêche pas, puisqu’elle a une poignée et une lame, qu’elle pourrait servir si une occasion extraordinaire se présentait — si, par exemple, un jour de séance publique, le palais Mazarin était attaqué par l’Académie des Goncourt. Et cette éventualité suffit pour la faire profiter, cette épée, d’une sorte de respectueuse et admirative déférence.

    L'habit vert fut institué en 1801 par le Premier consul Bonaparte, le port de l'épée n'étant pas inscrit dans les textes
    L’habit vert fut institué en 1801 par le Premier consul Bonaparte,
    le port de l’épée n’étant pas inscrit dans les textes

     

    On ne niera pas que c’est à l’épée que le costume d’académicien doit une grande partie de son chic. Elle lui communique un je ne sais quoi de militaire, de chevaleresque, de romantique, dont il a besoin pour compenser la banalité et le prosaïsme des pardessus, des foulards et des cache-nez. C’est grâce à l’épée que le costume d’académicien n’est pas que l’uniforme d’un homme de bureau de génie. L’épée l’oblige à ressembler vaguement à une tenue de général, d’amiral, ou, tout au moins, de préfet ou de diplomate. Malgré lui, et parce qu’il a une épée au côté, l’académicien, lorsqu’il a naturellement une allure bourgeoise, bombe le torse et cambre la jambe dans la mesure où sa structure et son âge le lui permettent.

    L’épée est le stimulant de l’attitude ; c’est l’encouragement au geste plus étudié et plus noble ; elle empêche celui qui la porte de mettre la main dans sa poche, au moins du côté gauche ; elle lui donne même l’idée de mettre la main sur la poignée, ce qui est le geste complémentaire d’une démarche digne.

    Mon regret, confie Miguel Zamacoïs, c’est de ne pas connaître assez intimement un académicien pour lui demander de jouer avec son épée. J’aimerais à la tirer du fourreau et à essayer sur mon doigt la pointe et le tranchant. Car les épées des académiciens, n’en déplaise aux mauvais plaisants, ont parfaitement une lame attenant à la poignée de nacre, laquelle n’est pas du tout vissée simplement sur un fourreau vide. La lame existe ; seulement, cette lame ne pique ni ne coupe, n’étant vouée à aucune besogne homicide, Dieu merci !

    Pourquoi les académiciens ont-ils une épée ? s’interroge notre romancier. C’est, apparemment, parce qu’à l’époque où fut adopté leur costume il n’était pas d’uniforme officiel sans épée. On ne conçoit pas d’autre explication, à moins que cette arme n’ait un sens symbolique et ne signifie que l’élite intellectuelle littéraire et scientifique de la France doit pourfendre sur la route du progrès, avec l’épée de la pensée, l’obscurantisme malfaisant ! Joli sujet, d’ailleurs, pour un panneau décoratif.

    Les membres de l’Académie fondée en 1635 appartenant à la maison du roi et dotés du droit de harangue, étaient autorisés à porter une épée d’ordonnance à poignée dorée. La Révolution sonna le glas de l’arme, mais très vite les académiciens demandèrent à avoir un signe distinctif susceptible de les distinguer lors des séances publiques. Une décision du 8 thermidor an VIII (27 juillet 1800) réduisit le signe distinctif des membres de l’Institut à une canne de la mesure de un mètre, surmontée d’un pommeau portant la médaille « de l’Institut national ». En 1801 fut institué l’habit vert, avant que l’Empire ne remette finalement les habitudes de cour au goût du jour et l’arme avec.

    Épée remise à un historien de l'antiquité romaine
    Épée remise à un historien de l’antiquité romaine

     

    La plus ancienne épée d’académicien personnalisée est celle du peintre de marine Horace Vernet, élu à l’Académie des beaux-arts en 1826. Elle porte sur la garde une palette, des pinceaux et les initiales H. V. entourées d’attributs guerriers et d’un profil d’homme fumant la pipe.

    La coutume a voulu au XXe siècle que l’épée fût offerte par les amis et admirateurs du nouvel élu, personnes physiques ou morales. Au lieu d’une vulgaire épée, elle devient œuvre d’art à laquelle les soins des plus grands orfèvres sont consacrés, les moindres parties rappelant un des titres de l’éminent possesseur. Symboles, hommages, charades, l’épée est pensée du pommeau à la bouterolle. D’autres préfèrent l’anonymat de l’histoire, ou doivent s’en contenter quand le Comité de l’épée n’a pas réuni des fonds suffisants pour envisager le financement d’une œuvre originale.

    Miguel Zamacoïs note en 1911 qu’il est probable qu’un jour prochain l’épée à poignée de nacre, qui fait si bien sur la bande des lauriers verts brodés, sera sacrifiée, avance notre journaliste. Il se trouvera bientôt quelqu’un pour trouver à cet accessoire inoffensif une signification grave. On l’accusera d’être un vestige d’une époque de barbarie, de tyrannie et de militarisme, ou bien un esprit positif et pratique demandera à quoi ça sert, et comme, en effet, cela ne sert à rien, pas même à ouvrir les lettres, un décret somptuaire supprimera l’épée qui mettait, c’est le cas de le dire, un je ne sais quoi de piquant dans la tenue de nos Immortels.

    Au fait, pourquoi laisserait-on une arme entre les mains de grands littérateurs, de grands savants et de grands artistes, qui n’en ont que faire ? s’interroge-t-il. On l’enlève bien à la personnalité symbolique dont c’était un des deux attributs, j’ai nommé la Justice, aussi célèbre par son glaive que par ses balances.

    Le glaive est, à présent, un attribut sans signification et même un peu ridicule, avance, un brin provocateur, notre chroniqueur. Il importe que les peintres et les sculpteurs, ordinairement chargés des commandes de l’État soient prévenus ; ils éviteront de présenter des projets démodés : la grosse dame à forte stature tenant immanquablement dans la senestre une balance à peser les produits pharmaceutiques et, dans la dextre, un terrible couteau à deux tranchants. Le couteau à deux tranchants est devenu un anachronisme et suffirait, depuis la victoire des idées de clémence et d’indulgence quand même, à empêcher la commande.

    Épée remise à un médiéviste, spécialiste de l'histoire de la pensée au Moyen Âge
    Épée remise à un médiéviste, spécialiste de l’histoire de la pensée au Moyen Âge

     

    Une effigie de la Justice peut encore avoir dans la senestre une balance, pourvu que l’on ne fasse pas la gaffe de lui donner deux poids et deux mesures ; mais, sous aucun prétexte, elle ne doit tenir un glaive dans la dextre.

    Le glaive sera remplacé dorénavant, dans tous les portraits de la Justice déjà placés dans les prétoires de France ou dans tous ceux ultérieurement commandés, soit par un petit bateau symbolisant la commutation de la peine de mort en relégation aux colonies et le petit voyage d’agrément auquel cette commutation donne droit, soit en un petit cottage coquet figurant la mignonne villa dont tout assassin peut, à présent, espérer devenir propriétaire au bout de quelques mois, pour peu qu’il ait l’hypocrisie facile, affirme qu’il ne l’a pas fait exprès, et s’applique dans l’exécution des menus travaux à peine forcés qui lui sont confiés.

    Laissons passer le temps, et, un jour, l’attribut symbolique que nos artistes devront mettre dans la main droite de la Justice, ce sera la palme du martyre, destinée aux pauvres criminels, victimes innocentes des mauvais instincts, des passions, des fureurs impulsives, des réflexes destructeurs et des atavismes sanguinaires.

     

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  • Enseignes à travers les âges :
    fruits d’une inspiration goguenarde
    égayant maisons et rues
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1914)
     
    **********
     
    De pittoresques enseignes décoraient jadis les boutiques parisiennes et donnaient aux rues de la ville la physionomie la plus originale. Quel spectacle amusant ce devait être que celui de ces rues étroites et tortueuses d’autrefois, avec toutes ces grandes enseignes qui se balançaient au bout de longues tringles de fer. Et si une ordonnance de 1766 exige qu’elles ne prennent plus la forme, dangereuse pour les passants, d’une potence, elles n’en connaissent pas moins un fabuleux essor, devenant même le support de messages politiques facétieux au XIXe siècle.
     
     

    Le Moyen Age fut, dans nos vieilles villes, l’époque où les enseignes se multiplièrent. En ce temps-là, les rues ne portaient pas de nom, les maisons n’avaient pas de numéros. C’est par quelque enseigne connue qu’on désignait les unes et les autres. La place Saint-Michel dut son nom à une maison qui portait pour enseigne la figure de l’archange terrassant le démon ; de même la rue de l’Homme Armé, qui ne disparut qu’au XIXesiècle ; et aussi la rue de l’Arbre-Sec et celle du Chat-qui-pêche, qui existent encore aujourd’hui.

    A Paris alors, les marchands des divers métiers avaient la coutume de mettre, à leurs fenêtres et sur leurs portes des bannières en forme d’enseignes, où se trouvaient figurés le nom et le portrait du saint ou de la sainte qu’ils avaient choisi pour patron ; cependant, on rencontrait aussi, parfois, au lieu d’une figure de moine ou de vierge martyre, divers emblèmes ou rébus qui exerçaient l’esprit sagace des curieux, dont le plaisir était grand de chercher le sens caché de l’enseigne.

     

    Il existait autrefois à Paris, une rue qui portait le nom de rue du Bout-du-Monde, parce qu’il y avait, dans cette rue, une enseigne sur laquelle on avait représenté un bouc, un duc (oiseau) et un monde. Autres exemples : A l’Assurance (Un A sur une anse) ; Au puissant vin (Au puits sans vin) ; A la vieille science (Une vieille femme qui sciait une anse). Ces compositions naïves suffisaient à amuser nos aïeux. Le goût s’en perpétua presque jusqu’à nos jours. Vers le milieu du XIXesiècle, on voyait encore sur le boulevard du Temple, près du cirque Olympique, un limonadier dont l’enseigne représentait un paysan qui coupait un épi, avec, au-dessous, cette légende : A l’Epi scié.

    Les plus savants personnages ne dédaignaient pas d’user de ces jeux de mots dans leurs enseignes. C’est ainsi que le médecin Coitier, qui soigna Louis XI, et que le roi voulut faire pendre en un jour de mauvaise humeur, s’était fait bâtir une maison, sur laquelle il avait mis cet à peu près : A l’Abri-Coitier.

    Mais nos aïeux ne se contentaient pas toujours de l’enseigne représentée par un bas-relief sculpté dans la muraille ou par un tableau se balançant au-dessus de l’entrée de la boutique. Ils employaient aussi l’enseigne vivante. Ainsi, la Truie qui filele Coq-Héronle Singe-Vert, étaient des animaux en cage dont l’adresse émerveillait les passants, et dont l’éducation prouvait la patience de l’industriel du XVe ou du XVle siècle.

    A cette époque, l’enseigne était obligatoire. Une ordonnance de 1567 prescrit à ceux qui veulent obtenir la permission de tenir auberge, de faire connaître au greffe de la justice « leurs noms, prénoms, demeurances affectes et enseignes ». Un édit de Henri III de mars 1577 ordonne aux aubergistes de placer une enseigne à l’endroit le plus apparent de leurs maisons « à cette fin que personne n’en prétende cause d’ignorance même les illettrés ». Mais sous Louis XIV l’enseigne n’est plus que facultative. La pratique n’en diminue pas pour cela. Il n’est point à Paris, une boutique sans enseigne.

    Même, la fureur des grandes enseignes parlantes prend à cette époque un développement considérable. Chacun veut avoir une enseigne plus volumineuse que celle de son voisin. Et tous ces attributs gigantesques qui se balancent en avant des maisons, au bout de longues potences, ne vont pas sans quelques inconvénients. Si bien qu’au XVIIIe siècle, le lieutenant de police Antoine de Sartine (1759-1774) se résolut à mettre ordre à cet abus. Par ordonnance de 1766, il prescrivit la suppression de ces potences menaçantes et ordonna que les enseignes seraient dorénavant appliquées en tableaux sur les murs, scellées de plâtre et cramponnées en haut et en bas. Le pittoresque y perdit, mais la sécurité des passants y gagna.

    Jacques Coitier (ou Coictier, Coytier, Coittier) (1430-1506)
    Jacques Coitier (ou Coictier, Coytier, Coittier) (1430-1506)

    Mercier, dans son Tableau de Paris, a applaudi à cette réforme. « Les enseignes, écrit-il, sont maintenant (1780) appliquées contre le mur des maisons et des boutiques ; au lieu qu’autrefois elles pendaient à de longues potences de fer ; de sorte que l’enseigne et la potence, par les grands vents, menaçaient d’écraser les passants dans les rues. Quand le vent soufflait, toutes ces enseignes, devenues gémissantes, se heurtaient et se choquaient entre elles ; ce qui composait un carillon plaintif et discordant... De plus, elles jetaient, la nuit, des ombres larges qui rendaient nulle la faible lueur des lanternes.

    « Ces enseignes avaient pour la plupart un volume colossal, et en relief. Elles donnaient l’image d’un peuple gigantesque, aux yeux du peuple le plus rabougri de l’Europe. On voyait une garde d’épée de six pieds de haut, une botte grosse comme un muid, un éperon large comme une roue de carrosse, un gant qui aurait logé un enfant de trois ans dans chaque doigt, des têtes monstrueuses, des bras armés de fleurets qui occupaient toute la largeur de la rue. La ville, qui n’est plus hérissée de ces appendices grossiers, offre pour ainsi dire, un visage poli, net et rasé ».

    Et Mercier termine son article par un brillant éloge d’Antoine de Sartine, qui supprima impitoyablement le pittoresque des enseignes à potence. D’ailleurs, dès cette époque, les rues portaient des noms inscrits sur des plaques de tôle à toutes les encoignures ; de ce fait, les enseignes étaient moins indispensables qu’auparavant. Mais les maisons n’étaient pas encore numérotées. Une ordonnance de 1768 avait bien prescrit ce numérotage, mais les habitants n’en avaient guère tenu compte ; et ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que, dans les voies les plus importantes de la capitale, les maisons portèrent régulièrement des numéros.

    Les meilleurs artistes du temps passé n’ont pas dédaigné de peindre ou de sculpter des enseignes. Dans la plupart de nos vieilles villes, à Rouen, à Reims, à Amiens, à Beauvais, on en trouve qui sont, à coup sûr, l’œuvre de « tailleurs d’images », d’un indiscutable talent. On note également nombre d’enseignes peintes par les artistes les plus célèbres du XVIIIe et même du XIXe siècle. Tout le monde connaît, au moins par la gravure, la fameuse enseigne que Watteau peignit pour son ami Gersaint, le marchand de tableaux du pont Notre-Dame.

    Chardin, le peintre exquis des intérieurs bourgeois, peignit dans sa jeunesse une enseigne pour un chirurgien parisien. Le panneau, qui n’avait pas moins de neuf à dix pieds de long, représentait un homme blessé d’un coup d’épée, qu’on apportait dans l’officine du chirurgien. Le commissaire, le guet, des femmes et toutes sortes de curieux remplissaient la scène et, détail intéressant, Chardin avait pris pour modèles des personnages de son tableau, les principaux membres de sa famille. La boutique pour laquelle l’enseigne fut faite était située en bas du pont Saint-Michel.

    Le peintre Pierre Prudon (1758-1823) dit Prud’hon fit une enseigne pour un chapelier. Elle représentait deux ouvriers travaillant le feutre au milieu d’un amoncellement de chapeaux. En 1833, le peintre et dessinateur Auguste Raffet (1804-1860), en pleine célébrité, peignait une enseigne pour un fabricant de papier qui faisait l’angle de la rue Saint-Marc et de la place des Italiens, aujourd’hui place Boieldieu. Ce tableau représentait une accorte cantinière portant, au lieu du traditionnel tonnelet, une boîte à papier. François Boucher (1703-1770) fit une enseigne pour une sage-femme ; Philibert-Louis Debucourt (1755-1832) en peignit plusieurs : une pour un négociant de la place des Trois-Mariées, aujourd’hui place de l’École, à côté de la mère Moreaux ; et une autre pour Corcelet, le marchand de primeurs à l’enseigne du Gourmand. Le peintre Narcisse Diaz (1807-1876) décora de superbes panneaux une boutique de fruitier du marché Saint-Honoré.

    Jean-François Millet (1814-1875), qui réalisa le célèbre Angélus (1859), dut peindre des enseignes pour vivre. Au coin de la rue Notre-Dame-de-Lorette et de la rue Saint-Lazare, il composa pour un magasin une enseigne représentant Notre-Dame-de-Lorette écrasant le serpent. Vers 1862, il exécuta peur un marchand de vins deux stores allégoriques : la Vendange et la Moisson. A Cherbourg, il travailla pour un laitier et pour une sage-femme. Il fit même, pour la façade d’une baraque foraine, un tableau représentant le Maréchal Bugeaud à la bataille d’Isly ; et plus tard, le pauvre artiste disait mélancoliquement que c’était là, peut-être, une de ses meilleures toiles.

    Sait-on qu’une enseigne, un jour, alarma le pouvoir ? Un restaurant de Paris fondé en 1792 — fermé en 1936 —, Le Bœuf à la mode, portait au début du XIXe siècle sur son enseigne un bœuf orné d’un châle, d’un chapeau à brides, en un mot habillé à la mode du Directoire (1795-1799), celle qui avait vu éclore les Incroyables et les Merveilleuses. C’est cette enseigne qui eut l’étonnante fortune d’inquiéter le gouvernement de Louis XVIII. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux retrouva aux Archives un rapport de police ainsi conçu :

    « Paris, 13 juin 1816.

    « Un restaurateur nouvellement établi rue du Lycée, n°8, en face le corps de garde attenant au Palais-Royal, vient de faire apposer une enseigne au-dessus de son local qui a pour titre : Le Bœuf à la mode. Cet animal, symbole de la force, fait déjà parler beaucoup par la nature de son harnachement et de sa coiffure, qui se compose d’un cachemire rouge, d’un chapeau de paille surmonté de plumes blanches et orné d’un ruban bleu ; un autre ruban de même couleur est autour de son col et portant une espèce de toison d’or, comme la portent les souverains. Le chapeau qui représente la couronne est rejeté en arrière et prêt à tomber »,

    « Cette raison, et particulièrement la réunion des trois couleurs réprouvées, ne paraissent être placées qu’avec une mauvaise intention, enfin il n’y a pas jusqu’à la classe vulgaire qui ne voie dans cette allégorie, une caricature des plus sales contre Sa Majesté.

    « Signé : LE FURET ».

    Enseigne du restaurant Le Boeuf à la mode en 1816
    Enseigne du restaurant Le Bœuf à la mode en 1816

     

    Ces indications du Furet émurent suffisamment le comte Élie Decazes, préfet de police de Paris depuis le 7 juillet 1815, pour qu’il prescrivît un supplément d’enquête, d’autant qu’un autre rapport affirmait que les garçons du restaurant tenaient de mauvais propos :

    « Je vous invite, écrivait Decazes, à faire vérifier sur le champ, ce qu’il pourrait y avoir de fondé dans ces remarques et à vous assurer des opinions politiques des propriétaires de l’établissement. Je n’ai pas besoin de vous engager à faire mettre dans cette espèce d’enquête, beaucoup de discrétion, et s’il paraissait convenable de faire disparaître cette enseigne, d’avoir soin que l’opération ait lieu sans éclat ».

    Il faut croire que l’enquête définitive ne fut pas trop défavorable ou que l’esprit politique l’emporta sur un zèle maladroit ; l’enseigne resta et Louis XVIII n’en fut pas renversé.

    Au surplus, il arriva parfois à l’enseigne de faire de la politique. Vers 1830, il y avait à Paris un pâtissier nommé Leroy qui avait écrit sur sa boutique : Leroy fait des brioches. La police s’émut de cette inscription qui semblait censurer irrespectueusement les actes de Louis-Philippe. Le commissaire appela le pâtissier et lui ordonna de changer son enseigne. Ce que fit le facétieux commerçant en remplaçant l’inscription par celle-ci : Leroy continue à faire des brioches. Il est à ce sujet assez amusant de noter qu’à Reims, déjà 40 ans auparavant selon Prosper Tarbé (Reims. Essais historiques sur ses rues et ses monuments, paru en 1844), « en 1790 demeurait sous les Loges un estimable pâtissier nommé Leroy. Déjà dans ce temps on avait trouvé le secret des réclames, et la science des enseignes était en progrès. Notre pâtissier donc écrivit au-dessus de sa porte : Leroy fait ses brioches. La monarchie était alors sur son déclin et l’on aimait à rire à ses dépens. »

    C’est dans les mêmes années 1830 qu’un fruitier de la rue Saint-Denis fit peindre sur sa boutique le portrait de Louis-Philippe, avec cette inscription : « Spécialité de poires » — on sait que le célèbre Daumier fit paraître en 1831 dans le journal qu’il dirigeait, un portrait caricatural de Louis-Philippe intitulé La Métamorphose du roi Louis-Philippe en poire.

    La République de 1848 ne fut pas mieux traitée par l’enseigne. Sur sa devanture, un marchand de tabacs avait fait peindre trois blagues au-dessous de la devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Et comme enseigne, il avait écrit : « Aux trois blagues ». Un numéro du Phare de la Loire de 1930, donc un siècle plus tard, nous apprend qu’il existe alors un bureau de tabac d’une bourgade située non loin de Périgueux, arborant cette même enseigne.

    Enseigne À l'ours au 95 rue du Faubourg Saint-Antoine, en 1894
    Enseigne À l’ours au 95 rue du Faubourg Saint-Antoine, en 1894

     

    Que de choses il y aurait à dire sur l’humour de l’enseigne. L’esprit goguenard de nos pères se donna là libre carrière. Il y avait jadis, à Troyes, une enseigne avec ce titre : Au trio de malice. Elle représentait un singe, un chat et une femme. Et quelle variété de fantaisie dans les enseignes poétiques. On mentionnera le fameux quatrain inscrit sur la boutique d’un coiffeur de la rue Basse-Porte-Saint-Denis :

    Passants, contemplez la douleur
    D’Absalon pendu par la nuque.
    Il eut évité ce malheur
    S’il eût porté perruque.

    Les coiffeurs se sont d’ailleurs signalés de tout temps par l’originalité poétique de leurs enseignes. On signalait, au début du XXe siècle, l’enseigne d’un perruquier de Brie-Comte-Robert, M. Toulemonde :

     

    Sans parcourir le monde entier,
    Sans voyager sur l’onde
    Entrez chez ce perruquier
    Vous verrez tout le monde.

     

    Car l’esprit que prodiguaient nos pères dans leurs enseignes n’a pas complètement disparu. Mais ce sont les enseignes elles-mêmes qui n’existent plus guère. Dans son Voyage aux bords du Rhin, Victor Hugo disait : « Où il n’y a pas d’églises, je regarde les enseignes ; pour qui sait visiter une ville les enseignes ont un grand sens ». Hélas ! l’illustre poète n’aurait plus grand chose à regarder aujourd’hui.

     

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  • Engouement pour les bals publics
    au lendemain de la Terreur révolutionnaire
    (D’après « Ma revue hebdomadaire illustrée », paru en 1908)
     
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    Après que la Terreur eût cessé une fois Robespierre exécuté, la France, qui par tant de blessures avait versé son sang, respira et sourit à l’heure nouvelle : tout le monde avait soif d’oubli et de plaisir, et les bals publics connurent un engouement inouï, Paris seule en comptant 644 pendant cette période ardente et folle que furent les dernières années de la Convention et du Directoire.
     
     

    La Révolution, on le comprend sans peine, ne favorisa guère les divertissements chorégraphiques. Les bals furent même supprimés par la municipalité parisienne pendant le carnaval de l’année 1790. Cependant le peuple ne se résigna pas à y renoncer, même en pleine période de la Terreur.

    Meveilleuse et Incroyables
    Meveilleuse et Incroyables

    Grétry, alors plus que quinquagénaire mais qui était resté un grand promeneur et un infatigable badaud, raconte dans ses Mémoires que, passant un jour sur la place de la Révolution, qui s’appelle aujourd’hui la place de la Concorde, il entendit un orchestre. Il s’approcha et aperçut des jeunes gens et des jeunes filles qui dansaient. Au même moment, un bruit sourd retentit. C’était le couperet de la guillotine qui s’abattait et tranchait une tête d’aristocrate. Les joyeux ébats des danseurs n’en furent pas troublés, mais Grétry, qui avait une âme très sensible, se retira très ému par ce dramatique contraste.

    Robespierre exécuté, la Terreur cessa brusquement, et la France, qui par tant de blessures avait versé son sang, respira et sourit à l’heure nouvelle, qui était celle de la pitié. Tout le monde avait soif d’oubli et de plaisir. Ceux qui avaient vu la mort de près, et ils n’étaient que trop nombreux, ceux mêmes qui avaient perdu des parents, des amis, et ne demandaient que des occasions de se distraire, de revivre, et d’échapper à l’obsession de tant de souvenirs douloureux et importuns. On a observé, à toutes les époques, chez tous les peuples, cet état d’âme, après les plus horribles calamités. L’homme a tout prix veut être heureux, et la joie fleurit même sur les tombes.

    On dansait partout : à la Modestie, rue des Filles-Saint-Thomas ; chez le citoyen Travers, rue de la Loi, aujourd’hui rue de Richelieu, n°1238 (l’entrée coûtait cinq livres par cavalier) ; chez le professeur de danse Dolat, rue de la Loi également, vis-à-vis l’arcade Colbert ; au Bal de Calypso, chez Maloisel, faubourg Montmartre, 109 et 110 ; à l’Hôtel de la Chine, rue Neuve-des-Petits-Champs. Au-dessus de la porte de l’ancien cimetière Saint-Sulpice un transparent rose portail cette enseigne : Bal des Zéphirs, et au Bal des Tilleuls, installé dans le jardin des Carmes, l’orchestre était adossé au mur de la sacristie sur les marches de laquelle on distinguait encore des traces de sang.

    La bonne société, aussi avide de plaisir que la mauvaise, se réunissait dans les vastes salons de l’hôtel Longueville, où le fameux Hullin tenait le bâton de chef d’orchestre, et à l’hôtel Richelieu, rue d’Antin. Dans ce dernier bal, assez suspect au gouvernement et taxé de réactionnaire — car la danse alors avait une opinion politique et on conspirait avec les jambes — papillonnaient, minaudaient et coquetaient, muscadins et muscadines, incroyables et merveilleuses. Très assidument y venaient Mme Hamelin, que l’on avait surnommée Terpsichore, Mme Récamier, dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, Mme Tallien, Joséphine de Beauharnais, future impératrice, et sa fille Hortense, qui allait être reine. Un jour ou plutôt une nuit le Comité de Salut public fit cerner cet hôtel séditieux. On s’empara d’un certain nombre de jeunes gens qui essayaient de se soustraire aux dures lois de la conscription, et, en fait de danse, on les envoya en administrer une aux Autrichiens.

    Dans la rue de Provence et en face de la rue Laffitte s’élevait l’hôtel Thelusson, qui avait été bâti par un des grands architectes du dix-huitième siècle, Ledoux. Après la Terreur on y ouvrit un bal qui devait être le plus célèbre de tous et aussi le plus royaliste, le Bal des Victimes. Pour obtenir le droit d’y assister on devait avoir eu un de ses parents guillotiné, et comme c’était alors une sorte de distinction, bien des gens se l’attribuaient qu’on aurait fortement gênés en leur demandant des explications précises et des preuves incontestables.

    Une Merveilleuse en costume de bal
    Une Merveilleuse en costume de bal

    Quoi qu’il en soit, aux bals de l’hôtel Thelusson, fréquentés par ceux qu’on nommait les cadenettes, les peignes retroussés, les oreilles de chien, il fallait, sous peine de passer pour un intrus, saluer « à la victime » en imitant le mouvement saccadé de la tête qui s’engageait dans la lunette de la guillotine, et il fallait aussi porter les cheveux coupés ras sur la nuque, comme le bourreau les coupait aux condamnés à mort.

    Les classes élevées, les royalistes de la veille ou du lendemain, n’avaient pas, on le pense bien, le monopole de ce plaisir un peu fatigant qui consiste à sautiller et à tourner en cadence, sur des airs plus ou moins connus. Il existait d’innombrables bals de barrières, et on y voyait des danseurs plébéiens, qui portaient, en guise de protestation, la carmagnole bleue, le gilet blanc, le pantalon à raies rouges, le bonnet de drap bleu bordé de rouge, c’est-à-dire, avec quelque modification, l’ancien costume du jacobin, du lape-dur, mais ce costume semblait déjà démodé et archaïque, comme les idées qu’il représentait.

    Donc, à cette époque de transition et d’attente qui n’était plus la Révolution et qui préparait l’Empire, tout le monde, jeunes et vieux, nobles et plébéiens, dansait. Mais que dansait-on ? De moins en moins, sauf dons quelque coin de province, le menuet et la gavotte, qui avaient fin l’inconvénient de réduire au rôle de spectateurs la plupart de ceux qui assistaient à un bal. Cependant le maître de ballet Gardel composa, sur un air de Grétry dans l’opéra-comique de Panurge, une nouvelle gavotte, qui eut un très grand succès. Mme Hamelin et un jeune négociant de Bordeaux, Trenis, la dansaient à ravir.

    Comme le menuet, la pavane et le rigaudon n’étaient plus à la mode. On les avait remplacés par la contredanse, d’origine anglaise, et passablement compliquée mais très gracieuse et pleine d’entrain et de vie, avec ses tours et retours et ses quadrilles. Elle s’exécutait à quatre ou à huit personnes. Plus animée que le menuet, elle avait sur lui l’avantage de ne pas être un duo. Vers 1797, une danse nouvelle fit ses débuts dans le monde. Venait-elle d’Allemagne, de Suisse, ou tout simplement de Provence ? Il est à peu près impossible de le savoir exactement. On est mieux renseigné sur l’époque où elle commença la conquête des Parisiens et surtout des Parisiennes.

    La Correspondance des Dames ou le Journal des Modes et des Spectacles de Paris, rédigé par Lucet et publié en 1797, nous montra la valse, « dansée au bal de Mercy par une femme coiffée à l’Aspasie, avec bandelettes nacarat, et habillée d’une simple robe de mousseline, d’un spencer et d’un châle nacarat, et par un jeune homme en habit puce et pantalon de nankin ». Ce jeune homme nankin et cette femme nacarat, sont les premiers valseurs français dont l’histoire ait gardé le souvenir. Peu de temps après que la Correspondance des Dames les avait signalés l’un et l’autre, sans les nommer, à l’admiration des mondains et des mondaines, un journal de modes, plus répandu que celui de Lucet, écrivait : « Le bon genre, c’est une danse allemande dont nos Françaises raffolent. »

    Et à la même époque la nouvelle danse avait son poète, « son premier poète ». Vigée la célébrait dans une pièce de vers qui a pour titre : Ma Journée, et qui est aussi curieuse que peu connue :

     

    L’orchestre enfin soupire une molle cadence.
    On attendait la valse, et la valse commence,
    Ce ne sont plus ces pas, ces bonds impétueux,
    La scène va changer. En marchant deux à deux,
    Du parquet lentement, on mesure l’espace :
    Mais déployant soudain sa souplesse et sa grâce
    Au signal qu’on reçoit, qu’on donne tour à tour,
    De vingt cercles pressés on décrit le contour...

     

    Vigée, moraliste plus encore que poète, ajoute en note : « Je conçois que les mères se permettent la valse, mais je suis encore à deviner comment elles la permettent à leurs filles. »

    Un Incroyable
    Un Incroyable

    Sous le Consulat et l’Empire, les bals publics furent moins nombreux que sous le Directoire, mais on vit sévir avec autant d’intensité ce qu’un ballet de Gardel avait appelé la Dansomanie. Dès qu’un homme, pas trop âgé, et une femme jeune encore, se trouvaient en présence l’un de l’autre, ils éprouvaient l’irrésistible besoin de sautiller ensemble, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. Les orchestres surgissaient de partout. C’était une belle époque pour les cornistes, flûtistes, violonistes, etc., et elle n’était pas mauvaise non plus pour les bottiers. Un mondain usait plus d’une paire d’escarpins par semaine. II est vrai que la danse menait à tout. Ceux qui y excellaient étaient à peu près sûrs d’avoir l’appui des femmes.

    La plupart des bals publics, en ce temps-là, empruntaient leurs noms à Rome ou à la Grèce. Il y avait, par exemple, le bal du Colisée, boulevard du Temple ; celui de l’Athénée des Etrangers, rue Neuve-Saint-Eustache, où on n’était admis que par invitations ; celui du Cirque des Muses, rue Saint-Honoré, au 91 ; le Jardin de Paphos fréquenté principalement par les grisettes. « On entre là, dit l’auteur d’un curieux livre publié en 1801, Paris à la fin du dix-huitième siècle, on entre là, pour quinze sous par personne, et une fois entré les billets peuvent s’employer en rafraîchissements, c’est-à-dire qu’on peut boire et manger jusqu’à concurrence de quinze sous sans faire de nouvelles dépenses. »

    Le Jardin du Hanovre ou des Capucines, boulevard des Capucines et rue d’Antin, appartenait à la même catégorie que le Jardin de Paphos. La danse y était le plus apprécié, mais non pas l’unique divertissement. On y admirait en 1806 la Puce savantele Sacrifice de Jephtél’Ane savantla Clémence de Napoléonle Fils dénaturéle Tigre du Bengale. Tout cela forme un singulier assemblage, mais nos ancêtres n’étaient pas difficiles. On dansait aussi au Jardin Turc, boulevard du Temple, à ce Jardin Turc où plus tard, vers 1835, le chef d’orchestre Jullien fera exécuter la célèbre valse de Rosita, connue aussi sous le nom de « valse de Jullien » avec accompagnement de coups de canon.

    Aucun de ces établissements n’étalait autant de luxe que Frascali, au coin du boulevard Montmartre et de la rue Richelieu. Là, le fameux glacier Garchi avait fait installer des salons pompéiens éclairés par des statues qui portaient des candélabres. Au-dessus d’un jardin minuscule une terrasse dominait le boulevard. Ce jardin, quelque petit qu’il fût, avait une cascade et des rochers. Ces rochers étaient en bois recouvert de toile, mais ils produisaient tout de même leur effet.

    Au-dessus de la porte extérieure, une lanterne, figurant un soleil, éclairait une façade bleue et rose, où des amours et des génies jouaient avec des guirlandes de fleurs. « Frascati, disait un guide de 1806, est le temple de la frivolité, et pour être à la mode il faut le visiter. » En 1812, la vogue abandonna complètement ce temple pour se porter à un établissement voisin, chez Tortoni, à qui elle devait être beaucoup plus fidèle.

     

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  • Éloge des contes de fées,
    miroirs de l’âme humaine
    (D’après « Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique
    et anecdotique bimensuelle », paru en 1923)
     
    ******************
     
    Aucune littérature, affirme en 1923 l’auteur de bande dessinée Alain Saint-Ogan, qui deux ans plus tard créera la depuis célèbre série Zig et Puce, ne possède de plus beaux contes de fées que la littérature française, à commencer par ceux de Perrault, dont l’académicien Charles Nodier disait qu’ils étaient le chef-d’oeuvre du siècle des chefs-d’oeuvre et que Bonaparte avait appris par cœur pour occuper l’ennui du siège de Toulon, le général devenu empereur récitant plus tard à Joséphine d’un bout à l’autre le Petit Poucet ou le Chat botté
     
     

    Fruits d’un héritage transmis de génération en génération, forgeant l’esprit des enfants en les confrontant aux ressorts de l’âme humaine, les contes de fées constituent des oeuvres incontournables de la littérature française et sont un monument précieux de notre langue.

    Nulle part dans celle-ci, pas même dans Candide, il n’est de tours plus alertes et plus spirituels que dans ceux de Perrault, écrit Alain Saint-Ogan. Les deux sœurs de Cendrillon parlent de leurs projets de toilette pour le bal : « Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma robe ordinaire, mais en récompense je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants qui n’est pas des plus indifférentes. » Ce rat qui est choisi pour être cocher sur les trois que contenait la ratière « à cause de sa maîtresse barbe » n’est-il pas amusant et n’est-ce pas un trait charmant que ce « chat devenu grand seigneur qui ne court plus après les souris que pour se divertir » ? Et quand la princesse est convertie à l’amour, « la bosse de Riquet à la houppe ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos et au lieu que jusqu’alors elle l’avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmait ».

    Carte publicitaire illustrée d'une scène extraite du Prince Charmant de Mme Leprince de Beaumont
    Carte publicitaire illustrée d’une scène extraite
    du Prince Charmant de Mme Leprince de Beaumont

     

    J’aime aussi, poursuit Saint-Ogan, ce début d’un conte de Mme d’Aulnoy : « Il y avait une fois la fille d’un roi qui était si belle qu’il n’y avait rien de si beau dans le monde et à cause qu’elle était si belle on l’appelait la belle aux cheveux d’or car ses cheveux étaient plus fins que de l’or et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants et de perles ; tant il y a qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer. » Quelle grâce enveloppante dans ces phrases onduleuses et serpentines !

    Savourons aussi ce détail sur l’oiseau bleu qui parlait avec autant d’esprit que s’il avait été un homme, quoi qu’il conservât le petit son de voix d’un rossignol : « Le roi Charmant était prêt à prendre son parti de sa transformation. — Ne pourrais-je pas aller dans mon palais et gouverner tout comme je faisais ordinairement ? — Oh, s’écria son ami l’enchanteur, la chose est difficile. Tel qui peut obéir à un homme ne veut pas obéir à une perruche. — Ah, faiblesse humaine ! s’écrie le roi comme s’il était au nombre des vicissitudes auxquelles est exposée l’humanité d’être changé en oiseau. »

    L’Histoire des rois goths rapporte un fait à l’appui de ce que raconte Mme d’Aulnoy. Elle nous dit que lorsque le fils de Charles-Quint, plus tard Philippe II, épousa la princesse Marie d’Angleterre, il fut obligé de jurer qu’il renoncerait à sa couronne si le roi Artus devenu oiseau descendait de son nid sur son trône.

    Mme Leprince de Beaumont, Mme de La Force, la comtesse de Murat ont écrit aussi de charmants contes, et il ne faut pas oublier le comte d’Hamilton, qui dit quelque part de Luisante, la fille du calife de Cachemire : « Sa beauté fut supportable jusqu’à quinze ans ; mais à cet âge, on ne pouvait plus y durer. »

    Les écrivains les plus versés dans la science de la langue auraient à apprendre dans ces auteurs charmants que certains enfants estiment au-dessous de leur âge. « Pendant tout le règne de Louis XIV, il y avait dans l’air un prestige de féerie », écrit en 1910 Lucie Faure-Goyau — fille du président de la République Félix Faure — dans son beau livre : La vie et la mort des fées. Le Roi-Soleil avait aimé les contes de fées dans son enfance. En 1645, quand il fut tiré des mains des femmes et confié aux soins de La Porte, le premier valet de chambre, ce qui lui fit le plus de peine, raconte celui-ci, c’est « que je ne pouvais lui fournir des contes de Peau d’âne avec lesquels les femmes avaient coutume de l’endormir ». L’imagination du roi en était restée toute illuminée d’un éclat magique et les magnificences de Versailles, les fêtes de sa cour, les plaisirs de l’Ile Enchantée furent un effort pour la réalisation d’une brillante féerie.

    Bacon a expliqué que les fictions étaient primitivement une méthode d’enseignement. Les esprits, encore faibles et grossiers, dit-il, repoussaient toute idée trop subtile ou trop abstraite, ne pouvaient encore saisir que les vérités concrètes. De là les similitudes et les paraboles. Il explique par exemple pourquoi le corps du sphinx mort est chargé sur un âne après qu’OEdipe a deviné son énigme : ce symbole signifie qu’une vérité mathématique quand elle a été découverte par un homme de génie est désormais à la portée de l’intelligence la plus vulgaire. Penthée monte sur un arbre pour surprendre le mystère des orgies de Bacchus. Il en est puni par une frénésie qui lui fait voir tout en double : deux soleils, deux villes de Thèbes, image du doute et des incertitudes auxquels aboutit la curiosité philosophique et scientifique. Minerve sortant toute armée du crâne de Jupiter c’est, au dire de Bacon, un roi qui veut se passer du pouvoir parlementaire et Junon, irritée qu’il ait enfanté sans son secours, est ce même pouvoir parlementaire qui fomente les révolutions. Elle ébranle la terre jusque dans ses fondements.

    Les premiers contes de fées furent aussi d’anciens mythes pour la plupart solaires. Il semble que les hommes primitifs n’aient jamais pu se défendre d’une angoisse en voyant le soleil se coucher le soir à l’horizon ; la réapparition le lendemain d’un astre semblable sur un autre point leur était chaque matin une joyeuse surprise. De même aussi quand ils voyaient les jours se faire plus courts et plus sombres, les arbres se dépouiller de leurs fruits et la terre devenir nue et glacée, ils se demandaient toujours avec la même anxiété s’ils retrouveraient les fleurs, les fruits, la lumière et la chaleur.

    Les mythes figurent les accidents du jour et des saisons. Le chaperon rouge, c’est l’aurore vermeille qui va rejoindre sa mère grand, une ancienne aurore, dans le lit où elle est dévorée par le loup qui représente le soleil ardent, hostile et dévastateur des pays d’Orient. Le maître du chat botté et le chat botté lui-même qui, de pauvres deviennent riches, sont l’un et l’autre le triste soleil d’hiver qui sort des eaux, au printemps, éclatant et pompeux pour régner sur la campagne à perte de vue. Peau d’âne, c’est la nature, voilée sous le ciel gris d’hiver et qui cache sa robe couleur de soleil.

    La Lecture des contes en famille. Illustration de Gustave Doré pour le frontispice des Contes de Perrault, édition de 1862
    La Lecture des contes en famille. Illustration de Gustave Doré pour le frontispice
    des Contes de Perrault, édition de 1862

     

    La Belle au bois dormant, c’est aussi la terre endormie qui se réveille et tressaille au premier baiser du soleil. Le prince Charmant, les femmes mortes de Barbe-bleue sont les anciens jours disparus et les frères de Mme Barbe-bleue paraissent être les deux crépuscules, autrement dits les Dioscures, les Gémeaux ou Castor et Pollux qu’on avait pris l’habitude d’accoupler par la pensée, bien qu’ils ne fussent jamais ensemble puisqu’ils vivaient et mouraient alternativement comme l’aube et la vesprée.

    La mauvaise fée qui détruit l’œuvre de ses collègues n’est-elle pas la dernière des trois parques (tria fata), celle qui coupe le fil que ses sœurs ont filé ? Elle est la Mort qui vient aussi sans être invitée. Carabosse pourrait être une corruption d’Atropos.

    Les contes de fées sont un monument précieux de la langue française et la matière nous en a été léguée par la plus lointaine humanité. Ils sont un héritage qui s’est transmis de génération en génération. Ronsard invoquait le dieu de la Poésie :

     

    Afin de voir au soir les nymphes et les fées
    Danser au clair de lune en cotte sur les prées [prairies]

     

    Et Jeanne d’Arc, interrogée à son procès sur l’arbre appelé l’arbre des Dames, c’est-à-dire des Fées, répondait : « Plusieurs fois j’ai ouï dire à des anciens (qui n’étaient pas de ma famille) que les dames fées y venaient. J’ai entendu l’une de mes marraines, Jeanne, femme du maire Aubry, assurer qu’elle-même avait vu les dames fées. »

    Les paysans bretons disent que le XIXe siècle était un siècle invisible parce que les fées ne s’y montraient pas ; mais que le XXe siècle sera un siècle visible et que les fées apparaîtront. Il a pourtant bien mal commencé ! s’exclame Alain Saint-Ogan, qui écrit en 1923...

    Les théosophes ne sont pas loin d’admettre l’existence des fées. Ils croient à des élémentals, foi ces cosmiques ignorées, sortes de génies (genius loci) qui sont comme l’âme obscure des rochers et des fontaines. Ils rapportent aussi qu’au cours de je ne sais quelle expérience on se heurta tout à coup à des êtres inconnus qui font aussi leur évolution à côté de nous ici-bas, sans tomber sous nos sens. On se hâta de refermer le trou ouvert sur l’invisible muraille ; mais la doctrine enseigne que la terre n’est pas que l’unique habitat des hommes et des animaux.

    L’avenir fera des réalités de bien des choses rêvées par les auteurs de contes comme le phonographe a réalisé le portrait parlant de la Biche au bois. Le poète Ausone avait imaginé que les étoiles avaient un parfum. En attendant que leurs émanations deviennent accessibles à notre odorat, Crookes a inventé un appareil permettant d’enregistrer la chaleur qui en rayonne. Elle est égale, nous a-t-il appris, à celle d’une bougie placée à quatre kilomètres.

    Certes, la science a ouvert devant nos yeux de profondes perspectives. Elle a accompli tant de merveilles qu’elle a remplacé les fées dans la littérature. Ce sont de vieux savants un peu fous qu’on charge du rôle des anciens magiciens et enchanteurs dans les romans, les films de cinéma et les pièces du Châtelet, tant les hommes ont besoin de merveilleux.

    Le fantastique scientifique ne vaut pas celui des anciennes féeries aériennes et brillantes, écrit encore Saint-Ogan. Il a des cornues et des alambics ; il est sombre et vindicatif ; il médite au fond de son laboratoire le mal qu’il fera aux hommes. Les fées sont jolies, douces, indulgentes, secourables aux gens en peine, à l’exception peut-être de Carabosse et de la protectrice de Truitonne qui au fond d’ailleurs n’étaient peut-être pas si méchantes. Elles étaient peur des enfants une meilleure fréquentation que ces misanthropes au cerveau dérangé en proie à la monomanie de leurs recherches.

     

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