• Fête de l’Ascension
    (Extrait de « Les fêtes chrétiennes en Occident »
    (par Philippe Rouillard), paru en 2003)
     
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    Célébrée quarante jours après Pâques la fête de l’Ascension marque l’élévation du Christ au ciel après sa résurrection. C’est dans les Actes des Apôtres que nous trouvons un récit circonstancié : Jésus est enlevé au ciel « sous l’action de l’Esprit-Saint » ; cette ascension a lieu non pas le soir de Pâques, mais quarante jours plus tard ; deux anges interviennent et disent aux Apôtres de ne pas rester à regarder le ciel.

    Avec un certain optimisme, saint Augustin (mort en 430) imaginait que la fête de l’Ascension, de même que Pâques et la Pentecôte, avait été instituée par les Apôtres eux-mêmes, et qu’on la célébrait dans le monde entier. En réalité, c’est seulement entre 375 et 400 que la fête se répand, en Occident comme en Orient. Saint Léon le Grand, pape de 440 à 461, lui a consacré deux sermons, qui attestent qu’à Rome on célèbre l’Ascension quarante jours après Pâques.

    Cependant, à peu près à la même époque, l’évêque Maxime de Turin célèbre simultanément, cinquante jours après Pâques, les deux fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte. Pour lui, et quoi qu’en disent les Actes des Apôtres, un événement tel que l’Ascension ne peut avoir lieu qu’un dimanche, et d’autre part le Christ monté au ciel n’attend pas dix jours pour envoyer l’Esprit-Saint sur ses Apôtres. Il semble que l’Église de Turin ait suivi une tradition orientale représentée notamment par un texte très curieux de la Doctrine des Apôtres.

    En beaucoup d’églises d’ailleurs, l’Ascension est fêtée au cinquantième jour, le départ du Christ marquant la fin de ce temps festif qu’est le temps pascal. On n’hésite pas à relativiser l’indication chronologique donnée par les Actes, en se rappelant le caractère symbolique du chiffre quarante : quarante jours du déluge, quarante jours du jeûne du Christ au désert. Aussi bien, la liturgie ne célèbre pas des anniversaires, mais des mystères, et elle n’a pas les préoccupations chronologiques qui pourraient être les nôtres : si l’Ascension est un mystère plus qu’un événement, cela a-t-il un sens de vouloir la fixer à un jour près ?

    L'Ascension du Christ, par David Teniers le Jeune
    L’Ascension du Christ, par David Teniers le Jeune (1610-1690)

    À Rome, au Moyen Âge, la fête de l’Ascension s’accompagnait de deux processions : le matin, le pape se rendait solennellement de Saint-Pierre à la basilique du Latran, où il célébrait la messe. En fin de matinée, une seconde procession partait du Latran pour se rendre à un sanctuaire situé hors des murs de la ville, où on lisait le récit des Actes, suivi de psaumes et de prières. Cette procession devint un rite quasi universel en Occident, au cours des VIIIe et IXe siècles : voulait-elle évoquer le départ du Christ, quittant ce monde pour le sanctuaire céleste ?

    Aujourd’hui, l’Ascension continue d’être fêtée, dans la plupart des pays d’Europe occidentale, et notamment en France, au quarantième jour après Pâques, donc un jeudi, et le « pont de l’Ascension », qui va de ce jeudi au dimanche suivant, est intouchable. En Italie, en Espagne, au Portugal, ainsi qu’en Grande-Bretagne, elle est reportée au dimanche, pour des raisons économiques, auxquelles il conviendrait d’ajouter le motif théologique avancé par Maxime de Turin : au temps pascal, les mystères ne peuvent être célébrés que le dimanche.

    Beaucoup de peintres ont représenté l’ascension du Christ sous les regards émerveillés ou attristés des Apôtres, et les poètes eux aussi ont essayé de dire ce mystère ineffable. Le fait qu’en ce jour le Christ s’élève aux cieux a fait penser aux oiseaux, qui ont le pouvoir envié par l’homme de s’envoler dans les airs.

    Assez prosaïquement, au Moyen Âge, il était fréquent de mettre une volaille, et une volaille capable de voler, au menu de la fête : pigeons, faisans, perdrix. En Allemagne, les boulangers faisaient cuire des pains ayant la forme d’oiseaux. Dans les pays de montagne, c’était un jour favorable pour grimper à quelque sommet.

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  • Farces, joyeusetés et facéties
    du 1er avril au temps jadis

    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1934)

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    Cependant qu’au XVIIIe siècle la plaisanterie classique du 1er avril consistait, dans les milieux professionnels, à envoyer les apprentis nouveaux venus quérir d’improbables articles, au XIXe siècle on vit fleurir de facétieux personnages qui ne rataient pas une si belle occasion d’exercer leur imagination de grand enfant pour commettre quelque tour pendable...

    Mercier, le pamphlétaire, l’auteur du Tableau de Paris, rapporte qu’à la fin du XVIIIesiècle, il y avait à Paris une plaisanterie classique dont on usait le 1er avril à l’égard des jeunes domestiques frais émoulus de leur province. « C’est, dit-il, d’envoyer un nouveau débarqué chercher une place chez M. Picard, suisse du Château-d’Eau, rue Saint-Honoré. Ce Château-d’Eau n’est qu’une décoration pour faire face au Palais-Royal, et les laquais qui débarquent du coche le prennent pour un château réel. »

    Il y avait ainsi, dans les milieux professionnels, des farces qui se répétaient chaque 1er avril et dont les apprentis nouveaux venus étaient les victimes habituelles. Ce jour-là, les épiciers voyaient arriver de jeunes bonnes qui leur demandaient sérieusement « un demi-litre d’huile à effacer les taches », ou « un kilo de sel dessalé ». Chez les menuisiers, on envoyait l’apprenti chercher « la varlope à renfler le bois », le « rabot à dents », ou « la mèche à trous carrés ». Chez les typographes, l’apprenti réclamait par tout l’atelier la pince à « aiguiser le composteur ». Dans les casernes, il se trouvait toujours quelque balourd pour aller demander au bureau du chef « la clef du champ de manœuvres ».

    Au XIXe siècle, Henry Monnier fait une farce à un passager d’omnibus

    C’était le bon temps où la fameuse facétie de « l’Invalide à la tête de bois » faisait florès. Les vieux briscards se plaisaient à la compliquer et à l’éterniser de leur mieux. Quand un naïf se présentait le 1er avril pour voir l’invalide à la tête de bois, on commençait par le promener à travers les couloirs, du haut en bas de l’édifice... Le glorieux mutilé n’était pas dans sa chambre.

    « Il est peut-être à la cantine, disait quelqu’un. » A la cantine, on renvoyait le visiteur chez le barbier. Celui-ci venait tout justement de faire la barbe à l’invalide à la tête de bois. Mais le vieux guerrier devait-être à présent au jardin. Au jardin, on l’avait vu se diriger vers le corps de garde. Au corps de garde, pas plus de tête de bois que sur la main. Le célèbre invalide vient de sortir : « Tenez ! le voilà là-bas qui se promène sur l’esplanade... » Et le nigaud courait... Et les bons vieux riaient avec une joie d’enfant.

    Chose curieuse : l’époque florissante des farces du 1er avril, ce fut, entre toutes, celle de Louis-Philippe, l’époque romantique où, pourtant, triomphait la littérature larmoyante. Au nombre des farceurs fameux, on compte Henry Monnier, Romieu, Vivier, qui firent alors la joie de Paris et des provinces.

    Henry Monnier (1799-1877)
    Monnier fut, à coup sûr, l’un des types les plus étonnants que le XIXe siècle ait produits. Il eut les talents les plus divers, dessina des charges excellentes que Daumier lui-même eût signées, écrivit des livres qui contrebalancèrent la vogue de ceux de Paul de Kock, composa des pièces qui firent courir tout Paris et dans lesquelles il interprétait magistralement le principal rôle ; il fut, en un mot, avec un égal succès, caricaturiste, homme de lettres, auteur dramatique, comédien. Enfin, il créa un type immortel, celui du bourgeois « louis-philippard », du bourgeois candide et prétentieux, solennel et satisfait de soi-même, le type de Joseph Prudhomme.

    Comédien, Monnier l’était au suprême degré ; il avait l’art de se transformer, de se camoufler, de contrefaire toutes les voix. Ses victimes d’élection étaient les concierges. Il se plaisait à leur jouer toutes sortes de mauvais tours. L’incorrigible farceur mystifiait les gens pour le plaisir, sans même se préoccuper de savoir quel serait le résultat de ses mystifications.

    On conte de lui ce trait. Un 1er avril, notre homme, rôdant aux galeries de l’Odéon, avise un vieux bonhomme tout chenu, quelque vénérable savant du quartier sans doute, qui monte dans l’omnibus de Batignolles-Clichy et va s’asseoir tout au fond de la voiture. Une idée baroque traverse la cervelle de notre loustic. Il s’approche du conducteur, qui fume tranquillement sa pipe en attendant le signal du départ :

    — Vous voyez, dit-il, ce vieux monsieur là-bas, dans le fond ? C’est mon oncle, un brave homme, mais un peu... Vous comprenez, à son âge.

    — Oui, Monsieur, dit le conducteur, sur un ton de commisération, je comprends.

    — Eh bien ! poursuit Monnier, il est attendu, au point terminus, à la porte de Clichy. Il ne faut pas le laisser descendre avant. Il va vouloir descendre en cours de route, c’est sa manière ; empêchez-le. Il ne doit descendre qu’à Clichy seulement.

    Ce disant, Monnier glisse une pièce de vingt sous dans la main du conducteur. « Entendu, Monsieur, dit celui-ci, vous pouvez compter sur moi. » Sur ce, l’omnibus démarre. Monnier le regarde partir, faisant de loin des signes d’adieu à son « oncle ». Et puis il s’en va, riant comme une petite folle à la pensée de ce qui va se passer tout à l’heure quand le vieux monsieur voudra quitter la voiture et que le conducteur l’en empêchera.

    Auguste Romieu
    Auguste Romieu caricaturé par Nadar

    Monnier se plaisait à ces sortes de mystifications. Peu lui importait de n’en pas connaître les résultats. Elles ouvraient à son imagination les perspectives les plus folâtres. Cela lui suffisait, et n’était-ce pas là, vraiment, l’essence même de l’esprit mystificateur ?

    Auguste Romieu (1800-1855)
    Romieu, autre facétieux personnage de la même époque, et qui devait finir dans la peau d’un grave fonctionnaire — il fut directeur des Beaux-Arts —, avait émaillé sa jeunesse d’une foule de plaisanteries dont les mémoires du temps, et, en particulier, ceux d’Alexandre Dumas père, nous ont conservé le souvenir.

    C’est lui qui, passant un soir de 1er avril dans le quartier Saint-Germain-des-Prés, pénètre d’un air affairé dans un magasin de nouveautés fort connu à l’enseigne des Deux-Magots. Un employé s’avance :

    — Monsieur désire ?

    — Je veux voir le patron, dit Romieu.

    — Bien, Monsieur, je vais l’appeler.

    Le patron arrive, empressé.

    — Monsieur, lui dit Romieu, après l’avoir considéré, veuillez m’excuser, ce n’est pas à vous que je désire avoir affaire, c’est à votre associé.

    — Mais, Monsieur, je n’ai pas d’associé.

    — Vous n’avez pas d’associé ?

    — Non, Monsieur, je suis seul à diriger la maison.

    — Vous n’avez pas d’associé, reprend Romieu, haussant le ton avec un accent de reproche, mais alors, Monsieur, de quel droit mettez-vous sur votre enseigne : Aux Deux-Magots ?

    On imagine aisément si le commerçant sauta sur son mètre afin de corriger l’insolent... Mais Romieu avait filé à toutes jambes et était déjà loin.

    Eugène Vivier (1817-1900)
    Quant à Vivier, c’était un type d’un autre genre. Musicien de talent, il faisait de nombreuses tournées en province et à l’étranger, et il semait sur sa route les farces les plus abracadabrantes, apportant, dans ses mystifications. un incomparable talent de pince-sans-rire. Résumons une de ses meilleures histoires, celle du « Bourreau de Lille ».

    Eugène Vivier
    Eugène Vivier en 1856

    Ce matin-là, le coupé de la diligence Paris-Lille ne contenait que trois personnes : Vivier, qui allait donner un concert, et M. Paturot, bonnetier à Paris accompagné de Mme Paturot, son épouse, qui se rendait dans la métropole des Flandres pour affaire de négoce. M. Paturot exprimait ses regrets d’être parti :

    — Oui, disait-il à Mme Paturot, je viens d’apprendre, en lisant Le Constitutionnel, qu’il y a demain une exécution capitale à Lille. Or, notre hôtel est près de la place où elle a lieu. Je crains que nous ne dormions guère.

    Et, se tournant vers Vivier :

    — Saviez-vous, Monsieur, que la guillotine devait fonctionner demain à Lille ?

    — Hélas ! Monsieur, répondait Vivier avec un calme tragique, qui pourrait le savoir mieux que moi ?... Je suis le bourreau.

    — Ah ! mon Dieu ! cria la bonnetière avec un geste d’horreur.

    — Que voulez-vous, Madame, reprit Vivier d’un ton plein de bonhomie, dans ma famille nous sommes bourreaux de père en fils... Et puis il n’y a pas de sot métier.

    Il y eut, après cela, quelques minutes de silence. Le mystificateur, en fin psychologue qu’il était, savait bien que les choses n’en resteraient pas là. En effet, bientôt la bonnetière se penchait vers lui :

    — Je vous demande pardon de ma curiosité, Monsieur, mais, dites-moi, quand vous faites... votre métier, éprouvez-vous quelque émotion ?

    — Aucune, Madame.

    — Jamais ?

    — Jamais !... Sauf, toutefois, quand je guillotine un innocent.

    — Un innocent !... On guillotine donc quelquefois des innocents ?

    — Pas très souvent, mais de temps en temps ; il le faut bien, pour l’exemple. Et, tenez, celui que je vais exécuter demain est innocent.

    — Est-il possible !... On le sait et on le guillotine tout de même !...

    — C’est évidemment fâcheux, Madame... Mais les crimes étaient nombreux dans le département. On ne trouvait pas les coupables. Alors, on a pris celui-là. Il est célibataire, orphelin, seul au monde, et ne tient pas autrement à la vie. Il se débattait bien un peu ; avec de la douceur on a fini par le faire avouer... Ah ! ça n’a pas été commode. En quittant l’audience, après le verdict, il disait encore aux gendarmes qui l’escortaient : « Tout de même, je suis innocent !... » Et le brigadier lui répondait : « C’est entendu, mon garçon, mais résignez-vous en pensant à l’immense service que vous rendrez à la société ! » Et le brave garçon s’est résigné. Voilà pourquoi j’aurai peut-être un peu d’émotion en le guillotinant demain matin.

    Par là-dessus, le mystificateur coiffait un madras, se calait dans son coin et s’endormait du sommeil du juste.

    Un art qui se perd
    Aujourd’hui, l’art de la mystification a quelque peu dégénéré. A partir du XXe siècle, les bonnes farces défrayant la chronique ne sont plus nombreuses. Quelques fantaisies de Sapeck, d’Alphonse Allais, de Paul Masson, qu’on avait surnommé Lemice-Terrieux et qui excellait dans l’art de répandre les fausses nouvelles ; et quelques mystifications dont les victimes furent des membres du Parlement, telle la fameuse histoire de la statue d’Hégésippe Simon... C’est à peu près tout. Au surplus, on ne pense plus guère à se gausser les uns des autres. Trop de préoccupations graves nous assiègent.

     

     

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  • Farces et farceurs du Premier Avril :
    l’insolite et le comique à l’oeuvre
    (D’après « L’Illustré du Petit Journal », paru en 1936)
     
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    S’il y avait autrefois, dans tous les corps de métiers, des farces traditionnelles qui se renouvelaient chaque année le premier avril et dont les premières victimes étaient les apprentis, certains mystificateurs se faisaient également une joie, à titre personnel, d’abuser en ce jour de la crédulité de leur prochain, n’hésitant parfois pas à élaborer un scénario qui, pour original, n’en était pas moins d’un goût douteux...

    Chez les menuisiers, on envoyait l’apprenti chercher « la varlope à renfler le bois », le « rabot à dents » ou « la mèche à trous carrés » ; chez les typographes, l’apprenti réclamait par tout l’atelier « la pierre à aiguiser le composteur ». Dans les casernes, il se trouvait toujours quelque naïf qu’on envoyait au bureau du chef demander « la corde à couper le vent » ou « la clef du champ des manœuvres ».

    La basoche elle-même avait son habituel poisson d’avril. Ce jour-là, dans les études d’avoué, le maître-clerc appelait le saute-ruisseau et lui disait : « Mon garçon, tu vas aller au greffe du tribunal et tu feras remarquer au greffier que, dans le jugement Martin contre Dubois, on a oublié d’accorder à Martin le bénéfice de l’article 14 du Code pénal. C’est une erreur de copie. Tu le prieras de rectifier. Et, lui mettant un papier timbré quelconque entre les mains, il l’expédiait.

    Le petit clerc s’en alla donc au tribunal et exposait sa réclamation au greffier. Celui-ci éclatait de rire : « Ah ! On a oublié l’article 14 du Code pénal ?... Eh bien ! Nous allons arranger cela. Tiens, mon garçon, voilà un code. Tu vas rectifier toi-même. » Et le jobard lisait à son grand effarement : Article 14. — Tout condamné à mort aura la tête tranchée. « C’est le 1er avril, mon ami, ajoutait le greffier en renvoyant le mystifié ; et tu l’as bien avalé, le poisson ! »

    Au temps jadis, il était quelquefois dangereux de faire des farces. Grimod de la Reynière, le fameux gastronome dont la gloire balance celle de Brillat-Savarin, perpétuait toute l’année le 1er avril et faisait de mauvaises farces à tout le monde. Il n’épargnait même pas son père et sa mère. Si bien qu’un beau jour, ses victimes se révoltèrent. On obtint contre lui une lettre de cachet, et le plaisantin fut enfermé. Il trouva la farce amère, ce jour-là.

    Dans l’histoire des mystifications, la palme revient aux farceurs des temps romantiques. Et c’est un fait curieux qu’ils aient été si nombreux à une époque où, par contraste, le pessimisme, la mélancolie régnaient dans la littérature, et où le théâtre ne donnait guère que les plus sombres drames. Il faudrait un volume pour relater toutes les mystifications imaginées par Henri Monnier, le père de Joseph Prudhomme.

    Dessinateur de talent, écrivain plein de verve, Monnier était en même temps un excellent comédien. Il se grimait avec un art incomparable et savait imiter toutes les voix. Les concierges, les portiers, étaient ses victimes ordinaires. C’est lui qui servit de modèle à Eugène Sue pour la création de son type de Cabrion, le rapin facétieux des Mystères de Paris, dont les niches constamment renouvelées empoisonnaient l’existence de l’infortuné M. Pinelet

    Romieu, qui finit dans la peau d’un grave fonctionnaire — il fut directeur des Beaux-Arts — avait commencé par être un terrible mystificateur. Au début de sa carrière, alors qu’il était sous-préfet de Louhans, il faillit se faire révoquer pour une affiche administrative qu’il avait fait apposer le 1er avril, et dans laquelle il déclarait la guerre aux hannetons de son arrondissement.

    Vivier, le célèbre corniste, appelé un peu partout à jouer dans des concerts, semait les facéties sur sa route. Le 1er avril, il entrait dans la boutique d’un épicier, achetait douze bougies de douze marques différentes, les plantait sur le comptoir et les allumait, afin, disait-il, de choisir la meilleure, dont il voulait acheter cinq cents paquets. Puis, quand les douze bougies étaient consumées, il déclarait qu’aucune ne lui donnait satisfaction et qu’il continuerait à s’éclairer à l’huile.

    Sapeck, le joyeux Sapeck, qui fit pendant des années la joie du Quartier latin, se promenait le 1er avril au Jardin du Luxembourg, menant en laisse un homard. C’est lui qui inventa la bonne farce, renouvelée depuis au pont d’Arcole par un quidam « qui n’a pas dit son nom et qu’on n’a pas revu », et qui consistait à barrer la rue avec une chaîne d’arpenteur et à arrêter la circulation.

    Coiffé d’une casquette galonnée, il arriva un 1er avril sur le boulevard et tendit sa chaîne qu’un complice tenait à l’autre bout. « Que faites-vous là ? » lui dit un agent. « Je suis chargé par la Ville, répondit Sapeck, de dresser le cadastre des pavés du boulevard. » L’agent arrêta les voitures. Sapeck se mit à faire sur un carnet des calculs à n’en plus finir.

    « Dites donc, cria-t-il à son complice, allez me chercher le fil centralisateur, je l’ai oublié. » Le camarade passa la chaîne à un curieux de bonne volonté. « Voulez-vous me tenir ça un instant ? Je vais revenir. » Des minutes s’écoulèrent. L’homme ne revenait pas. « L’animal ! disait Sapeck... Il va falloir que j’y aille moi-même. Monsieur l’agent, voulez-vous me remplacer une seconde, s’il vous plaît ? »

    L’agent prit le bout de la chaîne. Sapeck s’éclipsa. Et l’agent et le gogo se regardaient comme deux augures, tandis que, tout le long du boulevard, les cochers, arrêtés, exhalaient leur courroux. Ceci se passait aux premiers âges de la IIIe République. Mais, depuis, assure-t-on, la mystification a quelque peu dégénéré. Les bonnes farces sont plus rares, cependant qu’il en est une datant de la première moitié du XXe siècle méritant d’être contée.

    Elle met en scène un député qui vit un matin entrer dans son cabinet un homme à l’allure discrète, qui lui dit à brûle-pourpoint : « Monsieur le député, je suis chargé auprès de vous, par la Préfecture de police, d’une démarche fort délicate. Vous avez bien eu, il y a quelques mois, une petite amie d’une vingtaine d’années ? »

    Le député eut un haut-le-corps.

    — Monsieur !...

    — Monsieur le député, reprit l’homme, je remplis une consigne. Excusez-moi, mais répondez-moi.

    — Parlez... mais parlez plus bas.

    — Eh bien ! Monsieur le député, vous savez qu’on vient de retrouver le corps d’une jeune fille coupé en morceaux. Nous avons tout lieu de croire qu’il s’agit de cette personne.

    — Alors ?... fit le député, anxieux.

    — Alors, je viens vous prier d’aller à la morgue la reconnaître.

    — Mais...

    — Croyez-moi, faites-le de bonne grâce, Monsieur le député, sinon, vous serez convoqué officiellement.

    Par là-dessus, l’homme s’éclipsa ; et, dès qu’il fut sorti, le député sauta dans un taxi. A la morgue, quand il eut exposé au greffier l’objet de sa visite, celui-ci se mit à rire : « Vous êtes le sixième depuis ce matin, Monsieur, lui dit-il. Rentrez chez vous et regardez votre calendrier. Nous sommes le 1er avril. » Pour macabre qu’elle soit, voilà une mystification qui ne manque pas d’originalité.

    En voici une autre dans le même genre, mais plus gaie, se déroulant également dans la première moitié du XXe siècle. Un certain nombre de Parisiens — et de Parisiennes — tous plus ou moins candidats au ruban rouge, reçurent une lettre sur papier officiel, « Cabinet du Ministre », les priant de se trouver au ministère de l’Instruction publique, tel jour à telle heure, pour affaire les concernant.

    On n’hésite jamais à se rendre à l’appel d’un ministre, surtout quand on attend une distinction honorifique. Toutes les personnes ainsi convoquées furent exactes au rendez-vous. Elles se trouvèrent en même temps dans l’antichambre ministérielle, et se reconnurent, naturellement, car elles étaient toutes du Tout-Paris.

    — Tiens ! cher ami, vous ici ?

    — Mais oui, le ministre m’a convoqué.

    — Moi aussi.

    — Moi aussi.

    — Moi aussi.

    Il y avait là des hommes et des femmes de lettres, des artistes, des acteurs, des actrices ; tous un peu ébahis de se voir ainsi appelés en même temps et pour le même objet. Mais le plus étonné, ce fut le ministre, qui vit arriver tout ce monde alors qu’il n’avait convoqué personne. Il reçut cependant ses visiteurs avec bonne grâce et avec le sourire aux lèvres ; et il leur promit d’examiner leurs titres avec la plus complète bienveillance.

    « Mesdames et Messieurs, dit-il en leur montrant le calendrier, nous sommes le 1er avril : on vous a mystifiés. Cela, du moins, m’a valu le plaisir de votre visite. Et, si vous m’en croyez, nous prendrons la chose avec bonne humeur. »

    L’avis fut si bien écouté que les victimes de cette farce résolurent de se réunir dans un banquet et que l’un des écrivains qui se trouvait là tira de l’aventure un petit acte charmant qui s’appela L’Impromptu de la rue de Grenelle, et qui eut le plus vif succès.

    Les mystifications du premier avril n’ont pas toujours un aussi heureux épilogue. Il est vrai qu’elles ne sont pas toujours spirituelles. Trop souvent, elles consistent à faire envoyer à celui qu’on veut mystifier, les marchandises les plus hétéroclites.

    Au début du XXe siècle, un juge de simple police, qui avait condamné, peut-être un peu sévèrement, des jeunes gens pour manifestations dans la rue, vit arriver chez lui, en guise de représailles, toutes sortes de fournitures qu’il n’avait pas commandées : victuailles diverses, eaux minérales et purgatives, pianos et autres meubles ; quinze voitures de charbon s’alignèrent à sa porte ; puis vinrent des marchands de poudre à punaises, des fabricants de mort-aux-rats, des employés des pompes funèbres, et jusqu’à un embaumeur.

     

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  • Étudiants du XIXe et du XXe siècle :
    état d’esprit et mentalité
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1910)
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    Lorsqu’en 1909 est posée la première pierre de la nouvelle Maison des Etudiants, le journaliste et romancier Alfred Capus, futur Académicien, prononce une piquante harangue, comparant l’état d’esprit des étudiants du siècle passé à celui qui vient d’éclore, c’est-à-dire selon lui les « gaspilleurs d’existence » de jadis aux jeunes gens contemporains alliant gaieté et sens des responsabilités

    L’Etudiant : ce mot seul aura toujours le don de nous émouvoir. Car c’est un des plus gais et des plus heureux de notre langue, un de ceux qui vibrent le mieux et qui contiennent le plus de sens. Etudiant ! c’est un mot qui évoque, à la fois, la jeunesse, l’amour de la vie et le travail : voilà pourquoi il sonne si joliment et si fièrement à nos oreilles.

    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni
    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni

    Quand nous le prononçons, c’est toute une série d’images joyeuses, tendres, pittoresques, héroïques même, qui nous arrive aussitôt à l’esprit ; c’est presque un siècle de souvenirs et de légendes, depuis le jour fameux où la jeunesse des Ecoles passa les ponts en tumulte et fit irruption sur la rive droite pour venir se mêler aux combattants de Juillet, jusqu’à cette heure où, ayant pris de son rôle une conscience différente, elle veut, sur la rive gauche, dresser la maison pacifique des Etudiants. C’est entre ces deux dates que se déroule l’histoire moderne du Quartier Latin et de la jeunesse française.

    Lorsque les étudiants de 1830 rentrèrent au Quartier Latin, après avoir fait le coup de feu et chanté sur les barricades des chansons de liberté, ils emportaient avec eux toutes les illusions et toutes les ardeurs. Ils étaient surexcités par le combat et par la victoire, et ils agirent comme des vainqueurs. Ils mirent la rive gauche au pillage, je veux dire qu’ils s’amusèrent beaucoup. Et non seulement ils s’amusèrent beaucoup, mais ils s’amusèrent bruyamment, avec éclat, avec défi. Ils défiaient les bourgeois, les gens paisibles et ennemis des révolutions, et ils jetaient à la société régulière des imprécations romantiques. En somme, ils menaient, sans le moindre souci des lendemains, une vie accidentée et charmante.

    Ce fut, vous le savez, l’illustre période de la bohème. Elle a été célébrée par de grands poètes, par des artistes exquis ; elle fait partie de l’histoire de nos mœurs. Elle est aussi d’une allure très française et nous offre des signes essentiels de notre caractère : la fougue, le caprice, la bravoure, l’ironie et le désordre. Et les légendes qui en sont sorties nous charment encore aujourd’hui. Le temps, les dures époques qui les ont recouvertes, ne leur ont pas enlevé, cependant, toute leur grâce ni tout leur parfum.

    Nous avons beau, sentir que nous sommes, désormais, incapables de revivre des heures pareilles à celles-là, elles nous poursuivent encore de leur sourire et de leur fantaisie ; nous éprouvons encore de la tendresse pour ces jeunes femmes volages que nos grands-pères affirment avoir aimées, pour ces Musettes et pour ces Mimis en compagnie desquelles ils poursuivaient le cours de leurs études. C’étaient, paraît-il, de délicieuses créatures, sincères et désintéressées. Croyons-en sur parole ceux à qui elles ont laissé de si tendres souvenirs ; ne cherchons jamais à connaître la vérité sur ces lointaines aventures et profitons seulement de leur poésie. La grisette et l’étudiant ! ce n’est peut-être qu’une fable, mais elle est immortelle.

    Un sage très ancien a dit : « Le cours du monde est un fleuve immense où il n’est pas donné à l’homme d’entrer deux fois. » Je ne connais pas, sur l’histoire et sur la vie, de plus juste, ni surtout de plus consolante pensée. Qu’est-ce qu’elle signifie, en effet ? Que la vie, comme l’histoire, est sans cesse changeante, mobile et diverse ; qu’il n’y a pas deux heures semblables ; qu’on peut regretter celle qui vient de s’enfuir, mais qu’on ne peut pas la reprendre, et qu’il faut songer à celle qui, en sonnant, va ébranler l’air autour de nous.

    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni
    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni

    Que nos étudiants d’aujourd’hui soient bien différents de ceux qui aimèrent Musette et qui chantèrent sur des barricades, cela est mille fois évident ; mais combien il serait puéril de le déplorer ou de le leur reprocher ! Ce sont, comme l’étaient leurs aînés, de jeunes Français amoureux de la vie, mais ils l’aiment autrement. Et la vie elle-même a tellement changé de décor, d’aspect et de sens ! Des conditions si nouvelles s’y sont introduites ! Elle est devenue si compliquée, si intense, que la jeunesse de nos Ecoles en devait, nécessairement, recevoir la secousse et se transformer à son contact.

    Donc, comme leurs aînés, les étudiants de 1909 ont subi l’étreinte de leur époque, et ils ne pouvaient pas s’y dérober. Si la vie actuelle ne comporte plus, même pour de jeunes hommes, autant de fantaisie et de laisser aller qu’autrefois, est-ce leur faute ? Au lieu d’un Quartier Latin pittoresque et tortueux, ils ont trouvé une cité large et aérée : on ne peut pas mener la vie de bohème dans des quartiers neufs, entre des maisons à cinq étages et dans des rues sillonnées d’automobiles. Il faut, pour cela, des pavés pointus, des trottoirs étroits et des passants familiers ; il n’y en a plus.

    Remarquez que je ne prétends pas vous donner nos étudiants pour des gens sérieux, économes, rangés, et pour les modèles déjà de toutes les vertus. Ce ne serait pas faire leur éloge et ce serait très fâcheux, et, Dieu merci ! ils n’en sont pas encore là. Car, s’ils étaient rangés, à leur âge, à quel âge se dérangeraient-ils ? Et, s’ils étaient déjà sérieux, ils se prépareraient une vieillesse bien frivole. Mais je ne suis pas inquiet sur leur compte, et je sais que, dans le sérieux, ils ne dépassent jamais une certaine limite, d’abord, parce qu’ils sont jeunes, et, ensuite, parce que ce sont nos compatriotes.

    Mais, tout de même, il ne faut pas craindre de le dire hautement, ce ne sont plus des bohèmes, ni des gaspilleurs d’existence, et qu’importe, s’ils ont conservé les plus nobles et les plus riantes qualités de la jeunesse ? Et il suffit de les connaître un peu pour savoir que ces qualités-là, ils les ont abondamment. Ils ont la générosité, la cordialité, la gaieté ; ils se connaissent les uns les autres ; ils s’intéressent passionnément à la vie générale ; ils sont infiniment sensibles à toutes les idées, à tous les sentiments contemporains, et c’est ainsi que, peu à peu, dans ce grand corps des étudiants de l’Université de Paris, est né un des meilleurs sentiments d’aujourd’hui, un de ceux qui feront peut-être pardonner à notre temps bien des tares et bien des fautes, — le sentiment de la solidarité.

    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni
    Etudiants de Paris. Dessin de Gavarni

    Les étudiants de toutes les Facultés et de toutes les Ecoles supérieures, qui avaient toujours vécu assez isolés, chacun chez soi, se sont aperçus qu’ils avaient ceci de commun qu’ils appartenaient à la même génération ; qu’ils partaient pour la vie à la même heure, et que, tout le long de l’existence, par conséquent, ils allaient se rencontrer, se heurter aux mêmes difficultés et aux mêmes problèmes ; qu’ils allaient être obligés, enfin, de lutter et de vivre ensemble. Et, alors, ils sont allés joyeusement les uns vers les autres, la main tendue, et ils ont fondé l’Association générale des Etudiants de Paris.

    Je ne m’étendrai pas sur son organisation et sur son but. Vous les connaissez aussi bien que moi. Vous savez quels liens solides elle a créés entre ses membres ; vous savez qu’elle n’est pas simplement une association de plaisir, de sport, de fêtes, mais qu’elle est aussi et qu’elle deviendra, de plus en plus, une vaste union fraternelle, où de jeunes hommes feront l’apprentissage de leurs devoirs prochains. Ils découvriront la force de l’aide mutuelle, ils s’y exercent déjà. Hélas ! ils n’en trouveront que trop souvent l’occasion, car il y a aussi les drames et les misères de la jeunesse. La pauvreté de l’étudiant a beau se masquer de gaieté et de sourire, elle est la pauvreté tout de même.

    Vous sentez bien, maintenant, pourquoi cette association est si populaire, et pourquoi ni la sympathie ni les plus hauts patronages ne lui ont jamais fait défaut. Mais voilà ! elle a beau être très prospère, elle a beau être pleine de confiance dans l’avenir, il lui manque encore quelque chose : c’est d’avoir un centre, un point d’appui, un lieu où elle soit bien chez elle, où elle puisse s’organiser définitivement ; il lui manque, enfin, la maison familiale d’où partira sa tradition. Ce sera la Maison des Etudiants.

    Et ils l’auront bientôt, dressée en plein quartier des Ecoles, grâce à tant de concours. Ces concours, je devine que personne ne les leur marchandera pour achever leur oeuvre. Ils les méritent par leur patience, par leurs efforts, et aussi — soyons justes — par la juvénile sérénité avec laquelle ils demandent de l’argent a tout le monde. Là, reconnaissons-le, les étudiants d’aujourd’hui rentrent dans la charmante tradition de ceux d’autrefois, des étudiants du temps des grisettes. Comme eux, ils ont toujours besoin d’argent, et ils ne mettent pas de fausse honte à l’avouer. La différence, c’est qu’ils ne vous le demandent pas, cet argent, pour payer à souper à Musette ou à Mimi, mais bien pour construire une maison. Et ce n’est pas un cadeau, c’est un placement, et, c’est le cas de le dire, cette fois-ci, un placement de père de famille.

    Ce sont vos enfants, en effet, que vous allez aider à se grouper, à se connaître et à s’aimer. Les étudiants d’aujourd’hui, c’est la société et l’histoire de demain. S’ils ont mis, pendant des années, en commun leurs espérances de jeunesse, la vie aura plus de peine à les désunir, et, moins divisés que nous, nous avons l’espoir qu’ils apporteront, dans l’âpreté de nos luttes, des paroles de conciliation.

    Voilà le grand rôle qu’ils ont à jouer. Et ils le savent, et ils s’y préparent. Et il n’y a pas, pour nous tous, d’œuvre plus utile que de les y aider de toutes nos forces.

     

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  • Danses provençales
    (d’après un article paru en 1836)
     
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    Dans la belle saison, chaque bourg, chaque village, chaque hameau de Provence a son jour de fête, son train. Plusieurs jours à l’avance, une vingtaine de jeunes tambourins vêtus de blanc, leurs chapeaux et leurs instruments ornés de rubans de mille couleurs, parcourent les villes en proclamant le nom de l’endroit dont la fête doit arriver le dimanche suivant, et ce jour venu, on voit une foule de curieux et de danseurs à pied, à cheval et en voiture, courir avec une avidité sans cesse renaissante vers le bienheureux village où l’on dansera.

    Il est impossible de se figurer ces réunions où se mêlent et se coudoient le riche et le pauvre, la villageoise et la dame parée de tout ce que l’élégance et la mode peuvent enfanter de plus séduisant, tous animés d’une joie commune et délivrés de tout ce que l’étiquette entraîne avec elle de gêne, de raideur et d’ennui. La salle de bal, dressée sur la place publique, est décorée, sinon toujours avec goût, du moins avec une certaine recherche ; les fleurs et le feuillage y sont surtout prodigués. En acquittant le prix de la contredanse, chaque cavalier reçoit en échange un paquet d’épingles qu’ils s’empresse d’offrir à sa danseuse, et celle-ci ne doit pas le refuser.

    Outre ces réunions d’été, les Provençaux n’ont garde de laisser échapper toute autre occasion de se divertir et de donner un libre cours à la gaieté de leur caractère. La vente des troupeaux, la moisson, les vendanges, la récolte des fruits secs et la cueillette des olives, servent de sujets ou bien plutôt de prétextes à des réunions presque continuelles.

    Les fêtes sont ordinairement terminées par la bruyante falandoulo. A un signal donné, les tambourins jouent un air vif et pressé : aussitôt tout ce qu’il y a de danseurs et de danseuses dans le bal se réunissent et forment une longue chaîne. Un habile conducteur se place en tête et conduit le reste de la bande dans mille détours ; tantôt levant les bras, il oblige toute cette foule dansante à passer dessous ; et tantôt, par un retour subit, il prend brusquement la chaîne en queue, il la traverse malgré les efforts des danseurs qui, liés par les mouchoirs qui enveloppent leurs mains, ne doivent pas se laisser séparer ; cette lutte provoque à chaque instant les explosions d’un rire de bon aloi. On croit que cette danse fut importée en Provence par les Phocéens, qui, longtemps avant notre ère, vinrent fonder la colonie de Marseille. Il est certain qu’elle se retrouve en Grèce et particulièrement dans quelques-unes des îles de l’Archipel.

    A l’époque de la récolte des olives, l’une des productions les plus précieuses du pays, toutes les communes sont dans l’usage de se réunir successivement et de célébrer des jeux et des fêtes dont on ne peut guère expliquer aujourd’hui l’origine et la singularité. Une vingtaine de jeunes gens costumés à la romaine, le casque en tête et le glaive au poing, marchent sur deux files, précédés de nombreux tambourins et de quatre personnages qui représentent un roi, un prince, un héraut et un arlequin.

    La musique joue tantôt un air vif et léger, et tantôt une marche grave et solennelle, selon les évolutions que le héraut fait avec sa canne, tandis que l’arlequin le contrefait de la manière la plus bizarre et la plus grotesque ; puis on s’arrête, et les danseurs en frappant leurs armes en cadence simulent un combat. Le roi et le prince en viennent aussi aux mains, et se battent avec la plus grande impétuosité jusqu’à ce que les guerriers, satisfaits de la valeur et du courage de leurs chefs, battent des mains, poussent des cris de joie, éclatent en rires immodérés et recommencent leur marche et leur danse qu’interrompt bientôt un combat nouveau.

     

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  • Danses languedociennes
    (d’après un article paru en 1836)
     
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    La plus originale des danses languedociennes est le chibalet, en français chevalet, dansée exclusivement à Montpellier. Un jeune homme monté sur un cheval de carton (qui n’est qu’un cheval postiche attaché à sa ceinture, mais dont la housse richement ornée cache les jambes du prétendu cavalier) exécute des passes de manège au son des hautbois et des tambourins.

    Un autre danseur tourne autour de lui, tenant un tambour de basque dans lequel il feint de présenter de l’avoine au chibalet. L’adresse de celui-ci consiste à paraître éviter l’avoine, pour ne pas interrompre ses exercices, tandis que, toujours en cadence et sans se brouiller avec lui, l’officieux pourvoyeur cherche constamment à se placer devant la bouche. Ces deux acteurs principaux déploient beaucoup d’agilité et de grâce dans ce jeu. Vingt-quatre danseurs, vêtus à la légère, les jambes entourées de grelots, et dirigés par deux chefs, se groupent autour du couple principal, et s’entrelacent de mille façons pittoresques, en dansant toujours les mêmes rigaudons que le chibalet.

    Cette danse fut exécutée à Paris, au Louvre, lors des réjouissances publiques célébrées pour la convalescence de Louis XV. Elle a été aussi ordonnée en 1835 (pour la première fois depuis la révolution de 1830), par l’autorité municipale de Montpellier, à l’occasion des fêtes de juillet. On fait remonter son origine au treizième siècle. Elle retracerait une circonstance de la vie de Pierre, roi d’Aragon, devenu souverain de Montpellier par son mariage avec Marie, fille du dernier seigneur de cette ville. Pierre traitait son épouse avec froideur. Elle fut même obligée de se retirer à Mireval, à 2 lieues de Montpellier. Un fidèle ami du roi ménagera un rapprochement entre les époux, un jour que la chasse avait amené Pierre auprès de la résidence de la pieuse Marie ; et selon l’usage de ce temps-là, ils revinrent à Montpellier, montés sur un même palefroi. Les habitants, instruits à l’avance de cette heureuse réconciliation, accoururent au-devant de leurs maîtres, en manifestant leur contentement par des rondes, et ce fut pour perpétuer le souvenir de cet heureux jour que la danse du chibalet fut instituée.

    Las treilhas, les treilles, sont aussi presque particulières à Montpellier. C’est une danse des plus gracieuses, exécutée par huit à douze couples de femmes, vêtues de blanc, avec des rubans et des ceintures, qui sont bleues pour la moitié des danseuses, roses pour les autres. Elles ont des fragments de cerceaux, garnis de mousseline blanche et de nœuds de rubans, aussi bleus ou roses, et dont elles tiennent les extrémités à la main. Ce sont alors des évolutions variées et très compliquées, pendant lesquelles les deux troupes se mêlent sans se confondre, s’entrelacent en gracieux méandres, formant de temps à autre des berceaux avec leurs cerceaux enrubannés, et mille dessins pittoresques.

    Le cotillon ou grand-père, qu’on danse quelquefois dans nos salons, et avec fureur dans ceux de Saint-Pétersbourg, offre des figures analogues.

    La danse des bergers est d’un tout autre genre. Elle s’exécute lors de l’Assomption dans quelques bourgs de l’Hérault. Ce sont en effet des pâtres qui parcourent les rues sur deux files, sautillant en cadence, au son du tambour et des hautbois ou clarinettes. Ils sont en manches de chemises, pantalons blancs et souliers ornés de rubans, armés de gros bâtons. En tête marche un jeune enfant de 8 à 9 ans, le plus souvent c’est un garçon, mais il est toujours habillé en fille, avec des oripeaux éclatants, du fard, et une couronne de fleurs. Il est escorté par un adolescent armé d’une baguette blanche.

    De distance en distance, le cortège s’arrête sans cesser la musique ni la cadence. Les deux files de pâtres font volte face, et chaque homme se trouve vis-à-vis d’un adversaire. Alors s’engagent autant de combats simulés qu’il y a de couples. Bien que ce ne soit qu’un jeu, l’amour propre et le vin échauffent les têtes exposées à un soleil ardent, et souvent les bâtons portent de rudes atteintes. Dès que l’adolescent voit que la plaisanterie devient trop forte, il s’élance en dansant, et de sa légère baguette il sépare les terribles gourdins qui doivent céder à l’instant.

    Le piquant du jeu, pour ses rustiques spectateurs, consiste à ne séparer les combattants qu’au dernier moment, et il arrive trop souvent que, pour remplir cette condition, le pacificateur ne survient qu’après quelque coup sérieux donné ou reçu. Ensuite les files se reforment, et la marche est reprise.

    Si de tels divertissements ne sont plus dans nos moeurs, on ne peut cependant s’empêcher d’admirer quelquefois l’adresse de ces athlètes rustiques, et la fierté de leurs regards, d’autant plus remarquables, que cette classe d’hommes, vouée par état à une solitude habituelle, conserve quelque chose de primitif et une empreinte moins effacée que ceux qui sont exposés au frottement continuel de la civilisation.

     

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  • FÊTES ET TRADITIONS

    Historique des fêtes d'hiver en Russie

    Historique des fêtes d'hiver
    en Russie

     

    Il y a bien longtemps, Morok, le dieu du froid, se déplaçait dans les villages et envoyait le gel. Pour essayer de se protéger du froid mordant, les villageois mettaient des cadeaux sur leurs fenêtres: bliny, kissiel, biscuits, koutia. Petit à petit, le méchant Morok s'est transformé en gentil Ded Moroz (Père Gel) qui apporte les cadeaux lui-même. Snegourotchka, fille de Ded Moroz et de Vesna (la déesse de printemps), l'accompagne dans cette mission.

    Les fêtes d'hiver commençaient le jour du solstice. Le jour le plus court s'appelait "karatchoun". Ensuite commençaient les rites consacrés aux âmes des ancêtres: pour les honorer, on préparait des mets rituels, et la nuit du 25 décembre les gens faisaient les feux de paille pour "réchauffer" les âmes des ancêtres.

    Dajdbog - dieu de chaleur et de lumière - naît le jour du solstice d'hiver. Du 25 décembre à 6 janvier, c'étaient les Sviatki, la période festive. Les éléments le plus connus de cette période sont koliadovanie (chant des koliadki avec la récompense des chanteurs) et la divination. La tradition de la divination s'explique facilement si on sait que selon les croyances, la frontière entre le monde des dieux et celui des humains est ténue pendant le solstice, et il est plus simple de recevoir la réponse des dieux si on s'adresse à eux pendant cette période.

    Le rite de koliadovanie (du nom du dieu Koliada, forme de Dajdbog) vient de la coutume païenne de conjurer les esprits malins. Il était destiné à ce que le blé pousse et que le bétail se multiplie, qu'il y ait l'abondance dans la maison et le bonheur dans la famille.

    Ce sont surtout les jeunes qui chantaient les koliadki (chansons festives). Ils se déguisaient en mettant des masques, des fausses barbes de lin et des manteaux en fourrure. Quatre garçons portaient l'effigie de jument en paille, sur laquelle on asseyait un adolescent déguisé en petit vieux avec une très longue barbe. Les autres se déguisaient en vache, bouc, cheval, chat, grue, renard, cochon et autres animaux. La chèvre symbolisait le dieu Koliada, et la caresser portait bonheur - la personne déguisée en chèvre était fort sollicitée!

    Les groupes des chanteurs allaient d'une maison à l'autre, et chaque groupe portait sur un bâton une étoile  à 6 ou 8 branches en papier argenté. Parfois on mettait à l'intérieur de cette étoile une bougie allumée. Dans chaque groupe il y avait une personne chargée d'un sac où on récoltait les dons. Les chanteurs s'arrêtaient devant les fenêtres ou entraient dans la maison, s'ils y étaient invités, et demandaient la permission de chanter les koliadki au maître de maison. D'habitude les chanteurs étaient accueillis avec honneur, et ils étaient récompensés pour leurs chants par des cadeaux préparés d'avance. Le contenu des koliadki était varié, mais ils avaient un point commun: ils souhaitaient aux maîtres de maison généreux une bonne récolte, la multiplication du bétail, une bonne santé, en les remerciant pour les cadeaux. Aux maîtres de maison avares, on destinait toute autre sorte des koliadki, en leur souhaitant la sécheresse et autres problèmes.

    Que recevaient les chanteurs en récompense? Des biscuits spéciaux en forme d'animaux domestiques, de la nourriture (saucisson, lard salé, pains d'épice),  et parfois de l'argent.

    Les chants terminés, les chanteurs se ressemblaient dans une izba où ils faisaient le repas commun et partageaient les cadeaux. A la fin des réjouissances, il fallait faire rouler une roue en flammes sur une colline en disant: "Monte en haut, reviens avec le printemps".

    Le son de clochettes vient des anciennes traditions païennes. Quand le froid régnait sur terre, les gens croyaient que le soleil était très affaibli et l'esprit malin très fort. Pour le chasser, il fallait faire beaucoup de bruit. La tradition de sonner les clochettes, de crier et de chanter persiste jusqu'à nos jours.

    La lumière était un ingrédient indispensable des fêtes d'hiver. Les forces du froid et du noir étaient chassées à l'aide des chandelles et des feux.

    La popularité des fêtes d'hiver était très grande, et après une lutte infructueuse avec le dieu Koliada l'église a décidé de fêter la naissance du Christ en hiver (sa date de naissance exacte demeure inconnue). Les ecclésiastiques se sont même mis à écrire les chansons-koliadki glorifiant Jésus. Et l'étoile païenne s'est transformée en étoile de Bethlehem qui a guidé les rois mages vers Jésus.

    Actuellement les Sviatki représentent un mélange de rites païens et de croyances orthodoxes: par exemple les déguisements, destinés à chasser les mauvais esprits, très actifs pendant les fêtes, mais il fallait se purifier (laver la souillure des déguisements) avec le l'eau bénite une fois les fêtes terminées.

    Nouvel An, la seule fête officielle non politique de l'époque communiste, était très appréciée. Les gens s'y préparaient longtemps d'avance et certains pratiquaient même la divination(en cachette, bien entendu).

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  • FÊTES ET TRADITIONS

    La datcha russe

    Sacha Tchourakova

     

     

    La datcha russe aura bientôt 300 ans. Certains pensaient qu'avec la nouvelle possibilité de passer ses vacances à l'étranger, l'attrait de la vie dans une datcha diminuerait pour les Russes. Il n'en est rien. Jamais en Russie on ne construisit autant de datchas que maintenant, et ce sont les mêmes qui ont la possibilité de voyager qui les construisent. Alors, c'est devenu irréversible : la datcha est une part intégrale de notre culture.

    Les langues européennes n'ont pas de mots pour rendre fidèlement le sens du mot "datcha". Les Français, par exemple, disent "maison de campagne" ou "résidence secondaire", même si le mot "datcha" existe dans Le Petit Robert et signifie "maison de campagne russe, aux portes d'une grande ville". Seulement cette définition, sans être fausse, ne rend pas vraiment la signification du mot "datcha".

    Dans la langue russe, le mot "datcha" dans le sens actuel est apparu depuis peu. Avant le XVIII siècle, il s'agissait d'un lopin de terre donné à quelqu'un en pleine propriété, le nom vient du mot "dat" - "donner". Ensuite ce mot a pris un autre sens: "maison de campagne". Vers la fin du XIX siècle, c'est le deuxième sens qui prime : la plupart des nobles possédaient des domaines éloignés, source principale de leurs revenus. En ville, ils avaient des maisons ou des appartements et se rendaient de temps en temps dans leurs domaines pour affaires ou pour se reposer. À la retraite, ils allaient s'installer à la campagne. D'autres, propriétaires agricoles, vivaient en permanence à la campagne et venaient rarement en ville.

    Ensuite vint l'année 1861 où le servage a été aboli. Privés du travail gratuit des paysans, plusieurs propriétaires agricoles déménagèrent en ville. Il faut dire que l'air y était propre et la nécessité de s'aérer ne se ressentait pas. Mais l'urbanisation et l'industrialisation passèrent par là : dans les années 70, Dostoïevski décrivit à quel point Saint-Pétersbourg était insupportable en été. Bruit, poussière, mauvaises odeurs... Tous ceux qui en avaient la possibilité envoyaient leurs familles dans la nature et tâchaient d'y aller eux-mêmes le week-end et les jours fériés. Le transport s'est amélioré, et les rangs des datchniks grossirent rapidement. Certains passaient leurs vacances à l'étranger, dans le Caucase ou en Crimée, mais la plupart préféraient les domaines familiaux.

    On achetait ou louait les datchas, grandes ou petites. À la fin du XIX - début du XX siècle ce mot est tellement entré dans les moeurs qu'on appelait "datcha" aussi bien une petite maison à la campagne que des grandes maisons en pierre, presque des palais, de la haute noblesse. Mais avant tout une datcha - c'est une habitation d'été (très rarement d'hiver) située dans une banlieue proche. Le plus souvent en bois et dépourvue de commodités - électricité, canalisations, eau courante et téléphone.

    Cette vie de datcha a été bien agréable. Avec ses théâtres domestiques, ses promenades sur les allées au coucher du soleil, ses romans, ses parties de pêche, ses baignades, son lait frais d'une laitière voisine, ses pirogui (1), ses samovars décrits par Tchékhov, Gorki, Kouprine. La première guerre mondiale arriva, suivie par la révolution d'octobre, et les théâtres ont été oubliés. Plusieurs propriétaires de datchas furent tués ou partirent en exil; leurs maisons brûlées, pillées, transformées en habitations à l'année. La terre où elle se trouvaient fut nationalisée. Mais l'habitude de partir à la campagne en été était profondément ancrée. Les gens continuaient à louer les datchas en 1919 et en 1920, payant en objets utilitaires pour oublier un peu le cauchemar ambiant, et manger à volonté des pommes de terre et du chou, boire du lait frais.

    Avec l'introduction de la NEP (2) la construction des datchas connut non seulement une résurrection mais un véritable essor. Les villages de vacances se sont remplis de datchas des membres du gouvernement, généraux, amiraux, bolcheviks émérites, héros du cercle polaire, membres de l'Académie des Sciences et de l'Académie des l'arts plastiques, écrivains, compositeurs, architectes, pilotes de ligne.

    À la fin des années 40, Staline a fait un cadeau royal aux membres actifs de l'Académie des Sciences: un hectare de terre et une maison à étage à chacun, construites selon un projet allemand. Chauffage central, eau courante, garage et une maisonnette pour les domestiques. Les académiciens ont reçu ces datchas à vie, avec le droit de les transmettre aux héritiers. Mais tout le monde n'a pas eu la même chance. Les ministres, leurs adjoints et d'autres pointures de la nomenklatura vivaient dans des datchas appartenant à l'état, et ce privilège était temporaire: tant que tu occupes ta fonction, tu vis dans le confort avec ta famille. Tu fais une erreur : cède ta place au successeur. C'était un système très efficace: les gens essayaient de toutes leurs forces d'agir de façon à ne pas être chassés de la datcha, c'est-à-dire de la vie.

    Après la guerre de 40 l'idée des datchas a pénétré toutes les couches de la population, bien que les lopins de terre manquaient. Le système d'attribution devint encore plus compliqué: certains obtenaient une grande maison dans un lieu pittoresque pas loin de la ville, d'autres avaient droit à 400-600 m2 sur des marais éloignés. Le statut des villages était différent : par exemple, les membres d'une coopérative horticole étaient obligés de planter les arbres fruitiers et les légumes, dont le nombre était défini par le règlement, mais ils n'avaient pas le droit de construire un poêle dans la maison - interdiction d'y vivre à l'année. Malgré tout, les gens attendaient pendant des année leur lopin de terre, intriguaient pour l'obtenir, et ensuite profitaient de la vie, malgré les moustiques féroces et absence des commodités.

    Les datchas étaient attribuées aux employés gratuitement, à condition qu'ils aient travaillé dans l'entreprise 25 ans minimum. Les meilleurs terrains allaient aux dirigeants, la terre basse et marécageuse aux autres. Et là, les gens faisaient preuve d'héroïsme: ils apportaient de très loin le sable, le gravier, et la terre afin de transformer le terrain boueux en terre fertile.

    La datcha était pour les Russes un îlot de propriété privée, abolie par la révolution. Les maisonnettes se construisaient avec des matériaux de fortune, souvent ramassés à la décharge. Avec de vieux cadres de fenêtre on confectionnait des serres pour les tomates et les concombres, les éclats de carreaux servaient de mosaïque pour les sentiers. Chacun essayait de faire des économies et faisait preuve d'imagination dans la mesure du possible. Vu du haut, un village ressemblait au costume bigarré d'Arlequin. Les couleurs n'étaient pas réglementées, et chacun faisait à sa façon. Certains bricoleurs chevronnés décoraient leurs maisons en sculptant le bois, façonnaient des coqs sur le toit. Certains faisaient des fenêtres de forme compliquée pour exprimer leur personnalité.

     À l'époque soviétique, il était prestigieux d'avoir une datcha. Un garçon ou une fille à marier étaient considérés comme un bon parti. La datcha, tout comme une voiture, était un symbole de prospérité.

    Plusieurs choses ont changé depuis. Beaucoup possèdent une datcha, le prestige a baissé: l'aggravation brutale des inégalités sociales a changé le rapport à la datcha. Maintenant, pour les retraités elle est une source supplémentaire de revenus, et pour les jeunes un lieu de loisirs.

    Les nouveaux Russes viennent à leurs datchas en jeeps et en Mercedes. Ils ne cultivent pas les légumes mais jouissent de la pelouse, des balançoires et des piscines. On vient à la datcha pour manger les chachlyks (3), faire la fête, se reposer du bruit de la ville. Les retraités viennent en bus, trimbalant sur leur dos des outils et de la nourriture pour le week-end. Le dimanche soir, les uns rentrent en voiture, coïncés dans d'interminables bouchons, les autres vont à l'arrêt de bus en portant un bouquet de fleurs, en poussant une brouette avec des courges et des courgettes, font du stop et, s'ils ont de la chance, monteront dans un bus bondé qui les emmènera vers un train de banlieue tout aussi bondé.

    Beaucoup de ceux qui ont rêvé d'avoir leur propre datcha préféreraient aujourd'hui des vacances en Turquie, en Espagne ou aux Canaries.

    Mais la datcha restera pour nous à jamais quelque chose de très familier. Une petite maison à la campagne, le vélo et les genoux écorchés - une fenêtre sur l'enfance.

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    1. Pains farcis (cf. Recettes)
    2. Politique économique nouvelle
    3. Brochettes de viande marinée

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  • FÊTES ET TRADITIONS

     

    Historique des fêtes d'hiver
    en Russie

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    Il y a bien longtemps, Morok, le dieu du froid, se déplaçait dans les villages et envoyait le gel. Pour essayer de se protéger du froid mordant, les villageois mettaient des cadeaux sur leurs fenêtres: bliny, kissiel, biscuits, koutia. Petit à petit, le méchant Morok s'est transformé en gentil Ded Moroz (Père Gel) qui apporte les cadeaux lui-même. Snegourotchka, fille de Ded Moroz et de Vesna (la déesse de printemps), l'accompagne dans cette mission.

    Les fêtes d'hiver commençaient le jour du solstice. Le jour le plus court s'appelait "karatchoun". Ensuite commençaient les rites consacrés aux âmes des ancêtres: pour les honorer, on préparait des mets rituels, et la nuit du 25 décembre les gens faisaient les feux de paille pour "réchauffer" les âmes des ancêtres.

    Dajdbog - dieu de chaleur et de lumière - naît le jour du solstice d'hiver. Du 25 décembre à 6 janvier, c'étaient les Sviatki, la période festive. Les éléments le plus connus de cette période sont koliadovanie (chant des koliadki avec la récompense des chanteurs) et la divination. La tradition de la divination s'explique facilement si on sait que selon les croyances, la frontière entre le monde des dieux et celui des humains est ténue pendant le solstice, et il est plus simple de recevoir la réponse des dieux si on s'adresse à eux pendant cette période.

    Le rite de koliadovanie (du nom du dieu Koliada, forme de Dajdbog) vient de la coutume païenne de conjurer les esprits malins. Il était destiné à ce que le blé pousse et que le bétail se multiplie, qu'il y ait l'abondance dans la maison et le bonheur dans la famille.

    Ce sont surtout les jeunes qui chantaient les koliadki (chansons festives). Ils se déguisaient en mettant des masques, des fausses barbes de lin et des manteaux en fourrure. Quatre garçons portaient l'effigie de jument en paille, sur laquelle on asseyait un adolescent déguisé en petit vieux avec une très longue barbe. Les autres se déguisaient en vache, bouc, cheval, chat, grue, renard, cochon et autres animaux. La chèvre symbolisait le dieu Koliada, et la caresser portait bonheur - la personne déguisée en chèvre était fort sollicitée!

    Les groupes des chanteurs allaient d'une maison à l'autre, et chaque groupe portait sur un bâton une étoile  à 6 ou 8 branches en papier argenté. Parfois on mettait à l'intérieur de cette étoile une bougie allumée. Dans chaque groupe il y avait une personne chargée d'un sac où on récoltait les dons. Les chanteurs s'arrêtaient devant les fenêtres ou entraient dans la maison, s'ils y étaient invités, et demandaient la permission de chanter les koliadki au maître de maison. D'habitude les chanteurs étaient accueillis avec honneur, et ils étaient récompensés pour leurs chants par des cadeaux préparés d'avance. Le contenu des koliadki était varié, mais ils avaient un point commun: ils souhaitaient aux maîtres de maison généreux une bonne récolte, la multiplication du bétail, une bonne santé, en les remerciant pour les cadeaux. Aux maîtres de maison avares, on destinait toute autre sorte des koliadki, en leur souhaitant la sécheresse et autres problèmes.

    Que recevaient les chanteurs en récompense? Des biscuits spéciaux en forme d'animaux domestiques, de la nourriture (saucisson, lard salé, pains d'épice),  et parfois de l'argent.

    Les chants terminés, les chanteurs se ressemblaient dans une izba où ils faisaient le repas commun et partageaient les cadeaux. A la fin des réjouissances, il fallait faire rouler une roue en flammes sur une colline en disant: "Monte en haut, reviens avec le printemps".

    Le son de clochettes vient des anciennes traditions païennes. Quand le froid régnait sur terre, les gens croyaient que le soleil était très affaibli et l'esprit malin très fort. Pour le chasser, il fallait faire beaucoup de bruit. La tradition de sonner les clochettes, de crier et de chanter persiste jusqu'à nos jours.

    La lumière était un ingrédient indispensable des fêtes d'hiver. Les forces du froid et du noir étaient chassées à l'aide des chandelles et des feux.

    La popularité des fêtes d'hiver était très grande, et après une lutte infructueuse avec le dieu Koliada l'église a décidé de fêter la naissance du Christ en hiver (sa date de naissance exacte demeure inconnue). Les ecclésiastiques se sont même mis à écrire les chansons-koliadki glorifiant Jésus. Et l'étoile païenne s'est transformée en étoile de Bethlehem qui a guidé les rois mages vers Jésus.

    Actuellement les Sviatki représentent un mélange de rites païens et de croyances orthodoxes: par exemple les déguisements, destinés à chasser les mauvais esprits, très actifs pendant les fêtes, mais il fallait se purifier (laver la souillure des déguisements) avec le l'eau bénite une fois les fêtes terminées.

    Nouvel An, la seule fête officielle non politique de l'époque communiste, était très appréciée. Les gens s'y préparaient longtemps d'avance et certains pratiquaient même la divination (en cachette, bien entendu).

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