• Fête des Champs-Golot à Épinal (Vosges)
    (d’après un récit du XIXe siècle)
     
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    Il existe encore aujourd’hui dans la principale ville des Vosges, à Epinal, un vieil usage fort singulier ; c’est la fête des Champs-Golot. Qui a institué cette fête ? A quelle époque a-t-elle été fondée ? Nul ne le sait.

    Chaque année, dans la soirée du jeudi saint, lorsque les pieux exercices de la journée sont terminés, la rue de l’Hôtel-de-Ville se remplit de promeneurs de tous les âges et de toutes les conditions. Sept heures sonnent, et de toutes les rues adjacentes débouchent des groupes d’enfants conduits par leurs bonnes s’ils sont riches, ou leurs parents s’ils sont pauvres. Cette troupe bruyante s’avance, portant ou faisant porter des esquifs de sapin, dont toute la cargaison se compose de bougies ou de chandelles allumées et dressées comme des mâts. Elle en forme une flotte ; chaque esquif est sous les ordres de l’enfant à qui il appartient. La mer sur laquelle ces bâtiments sont lancés est l’humble ruisseau qui roule ses eaux le long des maisons de la rue de l’Hôtel-de-Ville. C’est là qu’ils se promènent, tenus en laisse par leurs propriétaires, et projetant sur les rives garnies de spectateurs leurs vacillantes lumières : ils descendent et remontent le ruisseau, se heurtant, s’entrelaçant, menaçant de sombrer quelquefois, et excitant parmi leurs capricieux conducteurs des cris incessants de joie ou de détresse, selon les chances qu’ils courent dans leur navigation embarrassée. Pendant cette promenade nautique, les enfants, les bonnes, les parents, chantent à tue-tête et sans accord ce couplet :

     

    La champs golot,
    La lours relot. Pâques revient,
    C’est un grand bien
    Pour les chats et pour les chiens,
    Et les gens tout aussi bien.

     

    Aussi longtemps que brillent les fanaux plantés sur les esquifs, la foule, suivant les manoeuvres de la flotte, et, comme elle, descendant et remontant

    le ruisseau, se presse 

    et s’agite dans la rue. Mais dès qu’ils sont éteints elle se disperse, sa curiosité est satisfaite ; les enfants rentrent sous le toit paternel, les uns riant, les autres pleurant, mais emportant tous, pour s’en servir encore l’année suivante, leurs légères embarcations ; et la rue de l’Hôtel-de-Ville rentre dans son calme et son silence habituels.

    C’est ainsi que se célèbre la fête des Champs-Golot , et voici l’explication que l’on en donne.

    Quand le Carême touche à sa fin, les veillées cessent, les nuits s’abrègent, le repas du soir devient le signal du repos ; le jour suffit désormais aux exigences du travail ; la campagne reverdit ; les ruisseaux que le froid avait arrêtés dans leur course, serpentent en gazouillant dans les prairies ; le printemps, en un mot, apporte une nouvelle vie à la nature et à l’homme. Or c’est pour dire adieu aux veillées, pour inaugurer le retour d’une saison riante, pour proclamer l’abolition de l’abstinence et du jeûne, qu’à Epinal, le jeudi saint, le ruisseau de la rue de l’Hôtel-de-Ville se couvre à la brune de toutes ces nefs étincelantes, et que la chanson traditionnelle des Champs-Golot est répétée en choeur par la population.

    Cette chanson a nécessairement été composée à deux époques différentes. Ses deux premiers vers sont empruntés au patois le plus ancien du pays ; ils se traduisent ainsi : Les champs coulent, les veillées s’en vont. Les quatre derniers sont d’une date beaucoup plus récente, et remplacent probablement d’autres vers qui n’ont pu se transmettre jusqu’à nos jours, et dont ils reproduisent le sens et la naïveté.

     

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  • Fête des brandons à Régny (Loire)
    (D’après « Les fêtes baladoires du siècle dernier », paru en 1890)
     
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    Depuis longtemps, il existait dans la ville de Régny une sorte de réjouissance qui consiste en ce que tous les garçons de la ville et ceux de la campagne, au-dessus de l’âge de dix-huit ans, s’assemblent au son du tambour le jour du Mardi-Gras

    Au XVIIIe siècle encore, ils se rendent dans une place de la ville, ayant chacun sur l’épaule une hache ou quelqu’autre instrument tranchant ; ils se rendent dans les bois taillis des environs, où ils coupent du bois et font des fagots dont ils chargent une charrette tant qu’il peut y en contenir.

    Composition et dessin de Théophile Schuler
    Composition et dessin de Théophile Schuler

    Le dimanche suivant, qui est le premier dimanche de Carême et qu’on appelle le dimanche des Brandons, ces mêmes garçons s’assemblent au son du tambour et exigent que tous les hommes qui se sont mariés à Régny dans le courant de l’année, les suivent dans l’endroit où ils ont placé la charrette. Ils s’y attèlent deux à deux, ce qui se fait au moyen d’une grosse et longue corde qu’on attache au timon de la charrette à laquelle on met des bâtons en travers de distance en distance.

    Lorsque tous les hommes mariés sont attelés, ils traînent la charrette chargée de fagots dans la ville ; ils sont escortés par les garçons qui ont chacun un gros bâton sur l’épaule et qui marchent à pas réglés au son du tambour ; ils arrivent presque toujours dans la ville au moment où l’on sort des Vêpres, et que les rues sont pleines de monde.

    Quand on entre dans la ville, on double le pas, et comme les rues sont en pente, il arrive souvent que la charrette verse, ou qu’elle soit entraînée par la pente, en sorte que les personnes qui passent dans les rues, ainsi que ceux qui traînent la charrette, sont souvent blessés et estropiés, et courent les plus grands dangers pour la vie.

    La charrette, nonobstant les événements qui peuvent arriver, est traînée dans une place appelée la place Notre-Dame ; les garçons en déchargent les fagots dont ils font une pyramide fort haute entremêlée de paille ; cette pyramide est appelée Fougan ; ils dansent autour et se retirent ensuite dans les cabarets, où ils boivent jusqu’à la nuit ; ils se rassemblent de nouveau pour mettre le feu à la pyramide ; la place de Notre-Dame où cette pyramide en bois est mise est fort étroite, et environnée de maisons fort basses et le toit de l’église de Notre-Dame avance sur cette place, en sorte que ceux qui habitent ces maisons sont toujours dans la crainte que leur maison et effets soient consumés par le feu.

    En outre, lorsqu’un homme marié s’absente de la ville et s’en expatrie, pour ne courir aucun danger et ne pas s’atteler pour traîner la charrette, et qu’il reparaît dans la ville après quelque laps de temps que ce puisse être, ils se saisissent de lui, le promènent par toute la ville au son du tambour, le mènent à la place Notre-Dame, où il y a un grand puits auprès duquel ils le font asseoir sur une chaise, où ils l’attachent pour qu’il ne puisse pas se relever, lui découvrent la tête, chaque garçon tire un seau d’eau de puits qu’ils lui jettent sur la tête, le changent de chemise et d’habits, et le conduisent ensuite au cabaret où ils le contraignent de boire avec eux.

     

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  • Fête de Saint-Vincent, Sainte-Marthe
    et Sainte-Liliate à Collioure
    (Pyrénées-Orientales)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1903)
     
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    Du passage d’Annibal et de l’occupation des Romains, le Roussillon a gardé dans ses coutumes populaires des traces si puissantes, que vingt siècles de christianisme n’ont pu les effacer

    Les deux influences — païenne et chrétienne — se sont combattues, puis juxtaposées par endroits, confondues en d’autres, et c’est ensemble qu’elles tendent maintenant à disparaître devant la civilisation moderne.

    De ce parallélisme des influences païenne et chrétienne les preuves abondent : à côté de Port-Vendres, par exemple, cet antique Portus Veneris, Port de Vénus, a été bâti voilà fort longtemps un ermitage dédié à Notre-Dame de Consolation et où les habitants du Port de Vénus ne laissent pas d’aller annuellement en pieux pèlerinage.

    Les Bacchanales de l’antiquité se sont continuées en se transformant, et à certaines périodes de l’année ; à Port-Vendres, Cosperons, Banyuls-sur-Mer, Collioure et en combien d’autres villes roussillonnaises, des fêtes populaires, accompagnées de ripailles vraiment rabelaisiennes, donnent encore le curieux spectacle d’officiants catholiques dialoguant avec la foule qui, elle, a conservé nettement le fond païen, si l’on en juge par ses réponses, lesquelles varient peu, quant à l’esprit, des altercations, ripostes et monologues qui accompagnaient joyeusement le char de Thespis roulant par les villes antiques.

    Barques de pêche et église Saint-Vincent (Collioure). Aquarelle originale de Robert Lépine
    Barques de pêche et église Saint-Vincent (Collioure). Aquarelle originale de Robert Lépine

     

    Ce char de Thespis, après avoir passé par les mystères et les soties du Moyen Age, est devenu la barque de Collioure. Collioure est une petite ville, fort ancienne, aux maisons rouges et noires, rongées par le temps, brûlées par le soleil, et qui est mollement couchée dans une anse bordée des hauts contreforts des Pyrénées, devant la mer bleue.

    Ville de propriétaires aisés et de pêcheurs pauvres, surtout de pêcheurs pauvres. A quelques encâblures du rivage, sur un rocher, est bâtie l’église Saint-Vincent, antique et sombre, qui est reliée à la terre par une jetée flanquée d’écueils noirs, pointus, aux allures de bêtes mauvaises, sans cesse battus et déchiquetés par les vagues accourant de la haute mer. C’est dans cette ville pittoresque qu’est célébrée une des fêtes les plus populaires en Roussillon, et certainement la plus curieuse : la fête de Saint-Vincent, Sainte-Marthe et Sainte-Liliate, martyrs, qui furent mis à mort à Collioure même.

    Le 16 août, à huit heures du soir, dans l’éclat de milliers de torches aux flammes fauves, une grande barque se détache du rivage et vogue vers l’église et la jetée. Sur cette barque se tient, dans ses habits sacerdotaux, le clergé de la paroisse, entouré des prêtres et des religieux accourus de tous les clochers de la région.

    Au vacarme des cantiques hurlés de cette voix rauque propre aux gens de mer, les officiants débarquent sur la jetée, entrent dans l’église à la suite de la foule bariolée de couleurs vives, constellée de bougies, de cierges, de torches qui brûlent et fument, et en ressortent peu après, portant les bustes et les reliques des trois martyrs. Ils remontent sur la barque, qui reprend la mer et cingle vers le rivage.

    Là, des traverses ont été disposées parallèlement, soigneusement graissées, et qui forment comme un chemin de bois allant du rivage à l’église paroissiale. Sur la grève, les pieds dans l’eau, d’innombrables marins attendent, les manches troussées, cependant que la foule rit, crie, chante, que les torches remplissent la nuit de lueurs d’incendie et que la barque, poussée par les rames et le vent, approche...

    Elle approche, mais elle est encore loin du bord, que déjà des pêcheurs sont allés fixer à sa proue le bout de longues amarres auxquelles s’attellent des centaines de marins. Et quand les câbles sont assurés, que tout est prêt pour la formidable promenade, les vieux matelots arrêtent la barque à quelques mètres du bord. Un dialogue s’établit entre les hommes qui sont à terre et les prêtres debout dans la barque. Demandes et réponses tendent à expliquer de qui et de quoi est chargé, le vaisseau, où il veut aller, ce que ses passagers prétendent faire.

    Une fois qu’il est bien entendu que la nef porte les saints martyrs, qu’elle veut se promener à travers la ville et entrer dans l’église paroissiale, la foule entière pousse des cris formidables ; les amarres se tendent, les marins qui y sont attelés tirent de toutes leurs forces, courent le long du chemin formé par les traverses ; et la barque, frémissante, craquant par toutes ses jointures, dodelinant du mât, sort toute ruisselante de la mer et s’engage avec une vitesse vertigineuse sur les traverses graissées. Elle glisse, file à travers les rues, cependant que les marins tirent sur les câbles, courent en avant, et que la foule, agitant les torches, invective le clergé, les marins, les hommes qui sont sur la barque et qui répondent, cramponnés aux cordages, attachés aux mâts, grimaçants de rires... ou de peur.

    Cela est d’un effet extraordinairement fantastique, saisissant et d’une puissance d’émotion que redoublent l’éclat profond d’une nuit d’été et les mugissements des vagues sur les rochers voisins. Et souvent, la barque s’arrête, car à chaque carrefour un changement de direction s’impose, difficile, dangereux ; et les dialogues reprennent de plus belle, grotesquement émaillés de toutes les gauloiseries du paysan, qui lâche sa nature. lui donne franchement de l’air et de la liberté.

    Le port et les barques de pêche (Collioure). Aquarelle de Louis Lasbouygues
    Le port et les barques de pêche (Collioure). Aquarelle de Louis Lasbouygues

     

    Le char de Thespis, les Bacchanales sont devenus une barque de marins et de prêtres chargés de reliques chrétiennes, une fête catholique au milieu des débordements d’une foule en joie. Si la barque n’a pas chaviré — ce qui arrive parfois — et si les prêtres sont indemnes de blessures, les saints sont déposés en grande pompe sur l’autel de l’église paroissiale ; la foule retourne au rivage, précédée d’un groupe de musiciens, célèbre dans tout le Roussillon, qui va de fête en fête, exécutant avec une originale maîtrise des airs du Joseph de Méhul ou de vieilles romances du terroir. Un bal s’improvise à la lueur des torches ; filles et marins sautent en cadence, et la fête redevient franchement païenne licencieuse, magnifique de mouvements, de cris, de rires, de saouleries joyeuses, d’appétits satisfaits et de libre enthousiasme.

    Ces dialogues entre une foule irrévérencieuse et les acteurs de la fête se retrouvent encore en d’autres localités, notamment à Banyuls-sur-Mer, lors de la fête de Noël. Toute la population de Banyuls - marins et vignerons - assiste à la messe de minuit, se divise spontanément en deux groupes et chante alternativement un naïf Noël catalan par demandes et par réponses. Tout cela pendant que le prêtre célèbre les trois messes et que les mousses caquettent librement avec les jeunes filles, dans les coins sombres de la vieille église.

    Mais barques, danses, chansons, dialogues, tout tend à disparaître. Les prêtres voient de mauvais œil la foule bruyante envahir l’église en plein office et troubler les cérémonies par ces chansons lancées à plein gosier, avec accompagnement de rires mal contenus, de coups frappés en cadence sur les bancs, les chaises, les murs...

    A Collioure on a peur des accidents. A Banyuls on veut plus de gravité et moins de bruit : et les fêtes antiques s’en vont avec les vieilles gens, les vieux costumes, les vieux langages, les anciens plaisirs et les mœurs d’antan.

     

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  • Fête de Saint-Lazare à Autun ou cavalcade
    suivie d’un simulacre de siège
    (D’après « Paris, Versailles et les provinces,
    au XVIIIe siècle (tome 2) » paru en 1809)
     
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    Avant la suppression des droits féodaux, il existait à Autun, en Bourgogne, une cérémonie annuelle bien singulière, dont l’origine inconnue à ceux même qui en profitaient, et qui, par état auraient dû en être instruits, paraissait remonter à quelque époque mémorable des siècles de la chevalerie, ou plus vraisemblablement à quelque fait extraordinaire passé en l’an 1562, époque à laquelle les protestants furent forcés d’abandonner cette ville, et d’y laisser triompher la religion catholique

    Le 29 juillet, jour de la fête patronale de ce diocèse, sous le vocable de Saint-Lazare, après les offices solennels, les chanoines de la cathédrale, revêtus de leurs soutanes, de leurs surplis, de leurs aumusses, et un grand bouquet au côté, montaient à cheval, accompagnés du bas chœur et d’une grande troupe de bourgeois armés de fusils.

    Cette cavalcade était précédée par un cavalier armé de toutes pièces, selon l’usage de l’ancien temps, et tenant une lance à la main. Le Chapitre faisait ainsi processionnellement le tour de la ville en dehors, rentrait par la porte par laquelle il était sorti, déposait le cavalier armé sur le perron de l’Hôtel de Ville, où l’on montait à la faveur d’une double rampe, et tout le cortège se dispersait ensuite.

    Vue sur la cathédrale Saint-Lazare d'Autun
    Vue sur la cathédrale Saint-Lazare d’Autun

    De ce moment commençait, sur la grande place de l’Hôtel de Ville, dite de Saint-Lazare, et sous les yeux de l’homme armé, un simulacre de combat ou de siège. Une partie des bourgeois attaquait un fort construit en fascines et gabions, sur cette même place, et défendu par une autre partie de bourgeois qui semblaient y être retranchés. On se tirait force coups de fusils chargés à poudre, on montait à l’assaut, on était repoussé ; et l’on pense bien qu’avec de mauvaises armes, et beaucoup de gens ivres, tout cela ne se passait pas sans accidents.

    Cependant, à sept heures du soir les défenseurs arboraient le drapeau blanc et étaient censés se rendre. Les assaillants entraient par une brèche qu’on avait eu soin de pratiquer ; le fort était démoli et les débris étaient employés à un grand feu de joie. A l’instant de la reddition du fort, le chapitre devenait Seigneur de la ville pendant trois jours, et percevait dans cette courte époque tous les droits seigneuriaux, avantage d’autant plus considérable, qu’on remettait à ce moment-là toutes les ventes convenues d’avance, pour tirer un meilleur parti des lots sur lesquels les acquéreurs avaient la certitude d’être traités favorablement.

    Cette cérémonie attirait tous les ans à Autun un concours immense de curieux. Deux jeunes officiers d’artillerie passant par cette ville en 1769, et voyant les préparatifs que l’on faisait, en demandèrent le sujet. On le leur expliqua dans le plus grand détail. Ce récit excita leur gaieté, et les détermina à s’arrêter pour participer activement à la fête. Ils allèrent en effet se mêler parmi les ouvriers, et leur distribuant de l’argent et du vin, les engagèrent à mettre plus de régularité dans la construction du fort, et à faire des ouvrages avancés pour sa défense.

    Le grand jour de l’attaque arrivé, ils entrèrent dans la citadelle, et furent d’autant plus volontiers choisis pour chefs par la garnison bourgeoise, qu’ils y apportèrent force provisions de bouche. Ils disposèrent en conséquence leurs troupes dans les redoutes, ainsi qu’autour des remparts, établirent des postes en avant, avec ordre d’annoncer l’arrivée de l’ennemi, et de se replier sur le fort après un léger combat, et se firent promettre obéissance absolue par tous ces nouveaux soldats, enchantés de donner au public un spectacle vraiment militaire.

    Le combat s’engagea, selon l’usage, immédiatement après la procession. On opposa une faible résistance dans les ouvrages avancés, qui furent emportés par les assaillants, ainsi qu’on en était convenu, et les troupes qui les défendaient se retirèrent en bon ordre dans la citadelle, d’où l’on continua à se fusiller de part et d’autre. On fit des sorties, elles furent repoussées, et l’on donna vraiment l’image d’un siège en règle. Cependant, après sept heures, et même huit heures sonnées, le fort ne se rendant point, les assaillants curent devoir envoyer un parlementaire aux chefs, pour leur représenter qu’ils ne devaient pas tenir plus longtemps, et qu’il fallait arborer le drapeau blanc en signe de reddition.

    Fontaine Saint-Lazare à Autun
    Fontaine Saint-Lazare à Autun

    Les officiers firent entrer l’envoyé, lui montrèrent les munitions de toute espèce qu’ils avaient en abondance, lui déclarant qu’avec d’aussi braves troupes ils étaient résolus de se défendre jusqu’à l’extrémité, et le firent reconduire par une députation chargée de porter cent bouteilles de vin au général ennemi, pour être distribuées à ses troupes.

    On accueillit très bien la plaisanterie, et le combat se ranima avec beaucoup de gaieté. Mais la nuit commençant à paraître, les assaillants se lassèrent de ce badinage, et se retirèrent peu à peu. Le feu ayant cessé, on envoya de la place des patrouilles qui ramenèrent quelques prisonniers ; et lorsqu’il fut décidé que le siège était levé, les officiers firent tirer dans le fort un très joli feu d’artifice en signe de réjouissance, et repartirent le lendemain.

     

    Cependant cet amusement, très innocent en lui-même, et qui avait beaucoup diverti les spectateurs, n’ayant pu se passer sans quelques légers désordres, suite inséparable des cohues populaires, il n’en fallut pas davantage pour déconcerter la gravité des principaux magistrats qui, dans leur mauvaise humeur, curent y voir une infraction à l’ordre public. Ils cherchèrent à exaspérer le peuple, dressèrent des procès-verbaux, qui ne pouvaient que constater la gaieté des jeunes militaires qui s’étaient mis à la tête de cette plaisanterie, et ne voyant pas de motifs suffisants pour les traduire en justice, imaginèrent de faire passer leurs plaintes au ministre de la Guerre.

    Le duc de Choiseul, chargé alors de ce département, ne fit qu’en rire. Il amusa beaucoup le roi du récit de ce petit événement, et de la grande colère des magistrats qui voulaient en faire une affaire sérieuse. Ils ne reçurent pas de réponse, et l’on fit seulement ordonner aux deux officiers d’artillerie, pour leur propre sûreté, de ne pas passer par Autun à leur retour.

     

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  • Fête de saint Prix et saint Cot (Yonne)
    (récit paru au XIXe siècle)
     
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    A huit kilomètres de la ville d’Auxerre, lorsqu’on a gravi péniblement la première des montagnes de l’ancienne route de Lyon, on découvre, au milieu d’un fertile vignoble, la petite ville de Saint-Bris. Ce lieu n’a rien aujourd’hui de bien remarquable ; on le connaît seulement par ses vins blancs et ses cerises. Mais il possède une jolie église du treizième siècle, qui renferme des reliques de saints locaux : c’est là ce qui fit sa célébrité dans le temps passé, et qui l’entretient encore un peu aujourd’hui.

    Saint Prix et saint Cot furent au nombre des premiers martyrs dans les Gaules, sous Aurélien, en 274. La légende de leur mort raconte que saint Prix fut frappé dans les forêts de la Puisaye où il s’était réfugié, et que Cot, son compagnon qui avait emporté pieusement sa tête, ayant été poursuivi par les païens, fut tué sur le lieu même où s’éleva plus tard l’église de Saint-Bris (par corruption de saint Prix). Leur mémoire s’est conservée jusqu’à nos jours, et la vénération qu’on leur porte ne s’est pas refroidie sensiblement La ville de Saint-Bris doit sa fondation au culte de ces saints, établi au cinquième siècle par l’illustre Germain , évêque d’Auxerre, qui découvrit leurs reliques.

    Chaque année, le 26 mai, leur fête est chômée soigneusement par les habitants de Saint-Bris. Mais la vraie fête, celle des processions, des pèlerinages, est fixée de toute ancienneté au lundi de la Pentecôte. On rencontre ce jour-là le long des chemins qui mènent à Saint-Bris, de nombreuses troupes de villageois qui vont célébrer la tête des martyrs ; quelques-uns d’entre eux ont fait quatre ou cinq lieues et même davantage pour passer sous les châsses des saints. Les mères y portent leurs enfants malades, incurables, abandonnés des médecins, comme à un dernier espoir. Il n’est pas rare de rencontrer, ce jour-là, des charrettes remplies de femmes et d’enfants, et de voir des ânes portant dans leurs paniers, qu’on appelle des billoux, deux ou trois de ces pauvres créatures au visage pâle et souffreteux. Les enfants qui sont bien portants y vont aussi faire provision de santé.

    Les châsses qui recèlent les ossements de ces morts depuis seize siècles, sortent de l’église, suivies et entourées de trois à quatre mille personnes. Le son des cloches, le chant des prêtres venus des villages voisins fêter les saints, la foule des fidèles, les vagissements des petits enfants malades, tout frappe, quoi qu’on en ait, d’une vive émotion.

    Arrivé sur certains lieux consacrés par l’usage, le clergé s’arrête, les porteurs des deux châsses se rangent, et tous les assistants, grands et petits, passent en s’inclinant sous les reliques, les uns après les autres, pendant que les prêtres chantent la légende de ces premiers martyrs de l’Auxerrois.

    Dans l’église existe une chapelle où se trouve le tombeau de saint Cot, au-dessus duquel est une inscription latine du onzième siècle, relatant le fait de son martyre lorsqu’il s’enfuyait avec la tête de saint Prix. C’est dans ce tombeau qu’on met les enfants, et le curé lit sur eux des évangiles. Souvent même de grandes personnes s’y introduisent, croyant sans doute que le contact plus intime avec le tombeau du saint doit avoir une plus grande efficacité.

    Jadis des processions solennelles venaient d’Auxerre invoquer saint Prix et saint Cot, pour obtenir par leur intercession auprès de Dieu la cessation des fléaux ou des intempéries des saisons. Les bonnes femmes du pays chantaient aussi, pendant la procession du 26 mai :

     

    Saint Prix, saint Cot,
    Faites mûrir nos cerises et nos bigarreaux.

     

    Le soir, la fête change : la jeunesse du pays et des villages voisins même d’Auxerre, remplace les pèlerins du matin. Les jeux, les plaisirs de la danse, succèdent aux chants et aux prières de l’église ; contraste nécessaire, et qui forme dans tous les temps le complément de la vie. Ajoutons que l’église de Saint-Bris est peu connue et mérite de l’être davantage. On y remarque de beaux vitraux, une vaste fresque de l’Arbre de Jessé, sur laquelle s’épanouissent plus de cinquante personnages grands comme nature et dans les costumes les plus divers du seizième siècle ; une belle chaire gothique, des retables, des tableaux du quinzième et du seizième siècle, et des sculptures renaissance fort délicates.

     

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  • Fête de la Passée d’août en Normandie
    (récit paru au XIXe siècle)
     
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    On appelle passée d’août, en Normandie, une coutume qui doit dater de fort loin. Elle a ordinairement lieu vers la fin du mois dont elle porte le nom. Dans toutes les fermes un peu considérables de cette belle province, lorsque la moisson est finie, que les blés et les avoines sont rentrés, le cultivateur réunit tous les hommes de peine qu’il a employés pendant la saison. Une table immense est dressée au milieu de la cour : elle est couverte des mets qu’affectionnent les paysans, gens dont l’appétit est éminemment robuste ; les énormes morceaux de viande figurent au premier rang. Le repas commence vers midi, et dès le premier service on fait circuler à la ronde de gigantesques pots de fer-blanc pleins d’eaux-de-vie de cidre, car en Normandie la plupart des cultivateurs sont en même temps bouilleurs. On se lève généralement de table vers sept ou huit heures. Tous les convives vont processionnellement chercher la dernière gerbe de blé qui ait été liée, et que l’on a eu bien soin de faire très grosse. Quatre hommes l’apportent et la plantent debout au milieu de la cour, qui a été débarrassée des tables. Une ronde se forme dont la gerbe est le centre ; puis, chacun se tenant par la main, on entonne, sur un mode tantôt gai et précipité, tantôt lent et monotone, une vieille chanson dont la rime n’est pas riche et le style est bien vieux, et qui finit ainsi :

     

    Notre jeune maîtresse,
    Entrez dedans le rond,
    Et pis baillez la gerbe
    Aux gens de la maison.

     

    Alors la femme ou la fille du fermier s’approche de la gerbe, la délie, et reçoit de chacun des convives un gros baiser en échange d’un portion de la gerbe. Les danses. continuent ; on tire des coups de fusil et de pistolet, on se remet à table vers minuit, et l’on ne se sépare que lorsque le jour arrive.

    Il est plus que probable qu’au moyen âge les seigneurs réunissaient ainsi leurs vassaux après la récolte, et que c’est de là que cette coutume aura pris naissance.

     

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  • Fête de la Gargouille à Rouen (Seine-Maritime)
    (d’après un récit paru en 1846)
     
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    Cette fête, célébrée à Rouen, était l’une des plus anciennes de la Normandie. Elle portait aussi le nom de privilège de la Fierte, et voici son origine, suivant le P. Pommeraie :

    « Il se forma, dit cet historien, un horrible serpent dans un lieu marécageux, proche de la ville de Rouen, qui faisait d’épouvantables désordres ; il surprenait et dévorait les hommes, il tuait les chevaux, il corrompait l’air par son haleine pestilente ; et, tout seul qu’il était, il portait l’alarme et le ravage dans le pays voisin de ce marais, ainsi qu’eût pu faire une troupe d’ennemis. Les habitants de la ville ne sachant par quel moyen se défaire de ce dragon qui leur faisait la guerre depuis plusieurs années, eurent recours à saint Romain, évêque de Rouen.

    Ce charitable et généreux pasteur, à qui les plus hautes entreprises semblaient aisées quand il s’agissait de défendre son troupeau, les consola et leur promit de les délivrer de ce furieux adversaire. Le dessin était grand et relevé ; mais la manière dont il l’exécuta rendit encore cette action plus illustre et plus éclatante, car il ne voulut pas si simplement vaincre et tuer ce monstre, mais il entreprit même de le faire publiquement, comme pour lui faire faire réparation de toutes les cruautés qu’il avait exercées.

    Pour cet effet, il fallait s’en saisir, ce qu’il se chargea de faire lui-même ; mais ayant demandé un homme pour l’accompagner, il ne se trouva personne qui eût l’assurance d’aller avec lui. Ce que voyant le saint, il s’adressa à un misérable qui avait été condamné au dernier supplice pour des larcins et des meurtres qu’il avait commis, et le persuada de le suivre, avec promesse de le sauver de la mort qu’il avait méritée, s’il faisait hardiment et ponctuellement tout ce qu’il lui dirait. Celui-ci, qui croyait ne rien hasarder en hasardant sa vie, laquelle il était près de perdre sur un échafaud, accepta fort volontiers cette proposition.

    Le saint l’ayant donc pris avec soi, sortit de la ville et s’avança vers le marécage où se retirait cette bête. L’ayant aperçue, il s’approcha courageusement d’elle, et par la vertu du signe de la croix, il la désarma de sa fureur et la réduisit dans l’impuissance de rien attenter contre lui. Après cela il lui passa son étole autour du cou, et l’ayant ainsi attachée, il ordonna au prisonnier qui l’avait suivi, de la prendre et de la conduire à la ville, où elle fut brûlée en la présence de tout le monde, et ses cendres jetées dans la rivière.

    Le bruit de ce grand miracle s’étant répandu par toute la France, le roi Dagobert qui régnait alors, manda saint Romain pour apprendre de sa bouche les particularités de ce merveilleux événement. Le prélat s’étant transporté à la cour et ayant raconté ce prodige que Dieu avait opéré en faveur de ceux de Rouen, le roi, pour en conserver la mémoire, accorda à l’église de la cathédrale de cette ville, le droit de délivrer tous les ans un criminel le jour de l’Ascension, auquel le saint archevêque avait triomphé de ce monstre. Voilà quelle est l’origine du fameux privilège que possède la chapitre de Rouen, dont il jouit depuis tant de siècles par la piété des rois très chrétiens, des ducs de Normandie, des princes et magistrats qui ont bien voulu être les spectateurs de cette auguste cérémonie, et dont ils ont établi inviolablement le droit par leurs lettres patentes et par les arrêts donnés dans les cours souveraines. »

    Ce peuple de Rouen donna le nom de Gargouille, vieux mot français qui signifie une gouttière, parce qu’on faisait alors généralement les gouttières de cette ville en forme de dragon. Lorsque Philippe-Auguste réunit à sa couronne la Normandie, il ordonna une enquête sur le privilège de la Fierte ou châsse de saint Romain, afin d’examiner s’il était digne d’être conservé. Robert, archevêque de Rouen, et guillaume de la Chapelle, châtelain de l’Arche, furent chargés de cette mission. Ils firent alors comparaître par-devant eux trois prêtres, trois gentilshommes et trois bourgeois de la ville de Rouen, lesquels déclarèrent, sous serment, que du temps de Henry et de Richard, rois d’Angleterre et ducs de Normandie, le privilège de la Fierte avait été constamment respecté.

    Après Philippe-auguste, les rois de France confirmèrent tous ce privilège, seulement ils exclurent de la grâce les incendiaires, les empoisonneurs, les assassins, les duélistes et les faux-monnayeurs. On conservait, dans les archives de la cathédrale, plusieurs lettres de Papes et de souverains qui s’étaient adressés au chapitre pour obtenir la grâce de plusieurs criminels.

    La cérémonie de la Gargouille s’accomplissait de la manière suivante :
    Le treizième jour avant l’Ascension, quatre chanoines, suivis de quatre chapelains revêtus de leurs surplis et de leurs aumusses, et ayant le bedeau de leur chapitre qui les précédait, allaient en la grand’chambre du parlement, puis au bailliage et en la cour des aides, sommer les officiers du roi de surseoir à toutes procédures contre les criminels détenus dans les prisons de la ville, jusqu’à ce que le privilège de la Fierte eût reçu son effet.

    Les lundi, mardi et mercredi des Rogations, l’archevêque et son chapitre envoyaient deux chanoines et deux chapelains, accompagnés d’un tabellion, visiter toutes les prisons pour y examiner les détenus et recevoir leur déposition ; puis, le jour de l’Ascension, à sept heures du matin, les chanoines, prêtres et capitulaires assemblés, invoquaient la grâce du Saint-Esprit par l’hymne de veni Creator Spiritus, et faisaient serment de ne rien révéler des dépositions qui avaient été faites par les prisonniers.

    On les lisait alors, et, à la suite d’un long débat, on proclamait le nom du criminel qui avait obtenu les suffrages du chapitre. Ce nom était adressé, sous scel, à messieurs du parlement qui l’attendaient en la grand’chambre et en robes rouges ; et qui, après avoir pris connaissance de la décision du chapitre, ordonnaient l’élargissement du prisonnier. Celui-ci était rendu à la liberté vers les trois heures de l’après-midi, et, tête nue et les fers aux pieds, il allait au lieu où la châsse était déposée. Là il se confessait publiquement, on lui enlevait ses fers, il prenait un des brancards de la châsse que l’aidaient à porter sept autres prisonniers, la procession commençait à défiler pour parcourir la ville, et en avant de la châsse, on portait, au bout d’une perche, la Gargouille ou représentant du dragon.

    De retour à l’église, on célébrait la messe, malgré l’heure avancée de la soirée, et, durant l’office, le gracié s’agenouillait devant chaque chanoine pour lui demander pardon. Enfin, après la cérémonie ce gracié était conduit à la maison du maître de la confrérie de Saint-Romain, où on lui servait une collation ; et pendant qu’il y prenait part, le prieur du monastère de Bonne-Nouvelle lui faisait une brève exhortation sur la gravité de son crime et sur la faveur extraordinaire que le Souverain lui accordait à la prière de l’Eglise. C’était comme le sceau de son absolution.

     

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  • Fête de l’être suprême
    au Champ de Mars à Paris
    (D’après « Les fêtes célèbres », paru en 1883)
     
     
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    Le 18 floréal de l’an II (7 mai 1794), la Convention, sur la proposition de Robespierre, avait adopté par acclamation un décret dont l’article 1er était ainsi conçu : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être Suprême et de l’immortalité de l’âme. » L’Assemblée avait ordonné en même temps qu’une fête solennelle à l’Être Suprême serait célébrée le 20 prairial (8 juin), et en avait confié le plan au peintre David. Robespierre, nommé président de la Convention le 16 prairial, était par cela même investi du premier rôle dans la fête.


    La fête de l’Être Suprême au Champ de Mars
    le 20 prairial de l’an II, par Pierre-Antoine Demachy

    Le 20 au matin, le soleil brillait de tout son éclat. Dès les premières heures du jour, les détonations de l’artillerie annoncèrent la solennité ; des drapeaux tricolores, des guirlandes de fleurs ou de verdure ornaient les façades de toutes les maisons. La foule accourait, toujours prête à assister aux représentations que lui donne le pouvoir. Des colonnes d’hommes, de femmes et d’enfants, parties de leurs sections respectives, se rendaient au jardin des Tuileries, nommé alors Jardin national.

    Robespierre se fit attendre longtemps ; il parut enfin au milieu des membres de la Convention qui, précédés d’un corps de musique nombreux, sortirent du palais des séances par le pavillon de l’Horloge et prirent place sur un vaste amphithéâtre élevé dans le jardin. Robespierre était soigneusement paré ; il portait un habit violet, un chapeau surmonté d’un panache ; il était ceint d’une écharpe tricolore et tenait à la main, comme tous les représentants, un bouquet de fleurs, de fruits et d’épis de blé. Sur son visage, habituellement sombre, éclatait une joie qui ne lui était pas ordinaire.

    A droite et à gauche de l’amphithéâtre occupé par la Convention se trouvaient plusieurs groupes d’enfants, d’hommes, de vieillards et de femmes. Les enfants étaient couronnés de violettes, les adolescents de myrte, les hommes de chêne, les vieillards de pampre et d’olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la main et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l’amphithéâtre, au centre du bassin circulaire situé dans le parterre, s’élevait un groupe de figures représentant l’Athéisme, l’Ambition, l’Égoïsme, la Discorde et la fausse Simplicité, qui à travers les haillons de la misère laissaient apercevoir les ornements et les décorations des esclaves de la royauté.

    Maximilien Robespierre (1758-1794)
    Maximilien Robespierre (1758-1794)

    Dès que la Convention eut pris place, une symphonie se fit entendre. Le président, placé au point culminant de l’amphithéâtre, fit ensuite un premier discours sur l’objet de la fête, en exhortant son auditoire à rendre hommage à l’Auteur de la nature. Après avoir parlé quelques minutes, le président descendit de l’amphithéâtre, saisit une torche allumée et s’avança vers le groupe de figures allégoriques, auxquelles il mit le feu. Elles disparurent dans les flammes, et au milieu de leurs cendres parut la statue de la Sagesse ; mais on pouvait remarquer qu’elle était noircie par la fumée d’où elle sortait. Robespierre retourna à sa place et prononça un second discours sur l’extirpation des vices ligués contre la République. Après cette première cérémonie, on se mit en marche pour se rendre au Champ de Mars, alors nommé Champ de la Réunion.

    Le cortège était composé de corps de cavalerie, d’infanterie, de musique, de tambours et de différents groupes d’hommes et de femmes des sections. En tête de la Convention marchait Robespierre, dont l’orgueil semblait redoubler aux applaudissements de quelques spectateurs et aux cris de « Vive Robespierre ! » que des enthousiastes poussaient autour de lui. Il affectait de marcher très en avant de ses collègues ; mais quelques-uns, indignés, se rapprochèrent de sa personne et lui prodiguèrent les sarcasmes les plus amers.

    Les uns se moquaient du nouveau pontife : « Voyez-vous comme on l’applaudit ? Ne veut-il pas faire le Dieu ? N’est-il pas le grand prêtre de l’Être Suprême ? » D’autres, faisant allusion à la statue de la Sagesse qui avait paru enfumée, lui dirent que sa sagesse était obscurcie. D’autres firent entendre le mot de tyran, et s’écrièrent « qu’il est encore des Brutus ». Bourdon de l’Oise lui dit ces mots : « La roche Tarpéienne est près du Capitole ».

    Le cortège arriva enfin au Champ de Mars. Là se trouvait, au lieu de l’ancien autel de la Patrie, une montagne construite et peinte avec goût et d’un bel effet. Au sommet était un arbre. La Convention s’assit sous ses rameaux. De chaque côté de la montagne se plaçaient les musiciens et les groupes de femmes, d’enfants, de vieillards, comprenant deux mille quatre cents individus choisis par les quarante-huit sections de Paris.

    La " montagne " construite et peinte pour la fête
    La " montagne " construite et peinte pour la fête

    Une symphonie commença ; les groupes chantèrent ensuite des strophes dont Chénier avait composé quelques-unes ; enfin, à un signal donné, les adolescents tirèrent leurs épées et jurèrent, dans les mains des vieillards, de défendre la patrie ; les femmes élevèrent leurs enfants dans leurs bras ; tous les assistants levèrent les bras vers le ciel, et les serments de vaincre se mêlèrent aux hommages rendus à l’Être Suprême. Après cette scène, accompagnée du roulement des tambours et des salves de l’artillerie, le cortège retourna au jardin des Tuileries, et la fête se termina par des jeux publics.

    Telle fut la fameuse fête célébrée en l’honneur de l’Être Suprême. Robespierre, en ce jour, était parvenu au comble des honneurs ; mais il n’était arrivé au faîte que pour en être précipité. Son orgueil avait blessé tout le monde. Les sarcasmes étaient parvenus jusqu’à son oreille, et il avait vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur était pas ordinaire.

     

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  • Fête de l’Assomption
    (D’après « Les Fêtes de l’Église romaine, avec l’explication de l’origine
    de chaque solennité » (par Cléon Galoppe d’Onquaire) paru en 1854)
     
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    C’est le jour dit de l’Assomption qu’après s’être distinguée, pendant toute sa vie, par la pratique des vertus les plus rares et les plus sublimes, la Vierge Marie termina, par la mort la plus sainte et la plus douce, cette longue existence marquée par tant de joies et de douleurs

    Parmi les différentes fêtes qui ont été établies en l’honneur de Marie, il n’en est aucune que l’Église solennise avec autant de pompe que celle qui rappelle des événements aussi glorieux pour cette auguste Vierge.

    C’est le jour de l’Assomption qu’après avoir subi les lois du trépas, elle en brisa les liens et qu’au lieu d’être livrée en proie à la pourriture du tombeau, son corps virginal sortit vivant et glorieux du sépulcre où il avait été enseveli ; c’est en ce jour également que, par un privilège particulier, ce corps, qui avait été le temple de la Divinité sur la terre, fut élevé par les Anges jusqu’au plus haut des Cieux et placé en triomphe à côté du trône de celui à qui il avait servi de tabernacle et de sanctuaire. C’est donc la mort, la résurrection et l‘Assomption de la mère de Dieu, que l’Église célèbre en ce jour.

    L'Assomption de la Vierge. Peinture de Vittore Carpaccio (1460-1526)
    L’Assomption de la Vierge. Peinture de Vittore Carpaccio (1460-1526)

     

    Le miracle de cette Assomption, sans être un article de foi, est néanmoins la commune croyance des fidèles, fondée sur une tradition fort ancienne, et, dès les premiers temps du christianisme, ils l’accueillirent comme la conséquence naturelle de la divine maternité de Marie. Le terme naturelle est justifié par l’argument de suivant de saint Augustin : « comme Jésus-Christ est tout-puissant, peut-on nier qu’il n’ait pu préserver sa mère de la corruption du tombeau ? Or, s’il a en le pouvoir de lui accorder ce privilège, pourquoi le lui aurait-il refusé ? La chair de ce divin Sauveur n’est-elle pas, dans un sens, la chair de Marie ? N’est-ce pas d’elle qu’il l’a tirée et pourrait-on croire qu’il ait souffert qu’un corps qu’il avait pour ainsi dire divinisé, en en formant le sien, devint la pâture des vers ? »

    Tel fut donc le glorieux privilège accordé à la Vierge ; elle n’avait point eu part au péché, comme on le voit dans le mystère de son immaculée conception, elle ne devait point en éprouver les suites funestes, et elle ne subit point la sentence qui condamnait les hommes à retourner en poussière. Dieu ne souffrit pas que le vase qui avait contenu les parfums du ciel, fût brisé comme les autres.

    Le nom de Marie qui, en hébreu, veut dire élevée et exaltée, fut donné à la future mère du Sauveur, comme si Dieu eût permis que cette dénomination anticipée prophétisât le triomphe de sa glorieuse Assomption.

    La fête de l’Assomption s’appelle encore la Vierge d’août, parce que c’est le 15 de ce mois qu’elle se célèbre. La procession solennelle qui a lieu dans ce jour se rattache à une ordonnance de Louis XIII, qui en avait fait l’objet d’un vœu, en mettant son royaume sous la protection spéciale de la mère de Dieu : aussi cette fête se nomme-telle encore le vœu de Louis XIII ; tous les successeurs de ce prince continuèrent à remplir sa promesse, et ce n’est que pendant les mauvais jours de la tempête révolutionnaire, que les inventeurs de la Liberté suspendirent la liberté de cette religieuse pratique.

    Voici ce qu’écrit Bossuet à propos de l’Assomption :

    « Il y a un enchaînement admirable entre les mystères du christianisme, et celui que nous célébrons a une liaison particulière avec l’Incarnation du Verbe éternel. Car si la divine Marie a reçu autrefois le Sauveur Jésus, il est juste que le Sauveur reçoive à son tour l’heureuse Marie, et n’ayant point dédaigné de descendre en elle, il doit ensuite l’élever à soi, pour la faire entrer dans sa gloire. Il ne faut donc pas s’étonner si la bienheureuse Marie ressuscite avec tant d’éclat, ni si elle triomphe avec tant de pompe.

    « Jésus, à qui cette Vierge a donné la vie, la lui rend aujourd’hui par reconnaissance, et comme il appartient à un Dieu de se montrer toujours le plus magnifique, quoiqu’il n’ait reçu qu’une vie mortelle, il est digne de sa grandeur de lui en donner en échange une glorieuse. Ainsi ces deux mystères sont liés ensemble ; et afin qu’il y ait un plus grand rapport, les anges interviennent dans l’un et dans l’autre, et se réjouissent aujourd’hui, avec Marie, de voir une si belle suite du mystère qu’ils ont annoncé.

    « Pour faire entrer Marie dans sa gloire, il fallait la dépouiller, avant toutes choses , de cette misérable mortalité, comme d’un habit étranger ; ensuite, il a fallu parer son corps et son âme de l’immortalité glorieuse, comme d’un manteau royal et d’une robe triomphante ; enfin, dans ce superbe appareil, il la fallait placer dans son trône, au-dessus des chérubins et des séraphins, et de toutes les créatures.

    « C’est tout le mystère de cette journée et je trouve que trois vertus de cette princesse ont accompli tout ce grand ouvrage. S’il faut la tirer de ce corps de mort, l’amour divin fera cet office. La sainte virginité, toute pure et tout éclatante, est capable de répandre jusque sur sa chair la lumière d’immortalité, ainsi qu’une robe céleste ; et après que ces deux vertus auront fait, en cette sorte, les préparatifs de cette entrée magnifique, l’humilité toute-puissante achèvera la cérémonie en la plaçant dans son trône, pour y être révérée éternellement par les hommes et par les anges. »

     

     
     
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