• Cérémonial d’installation et de réception
    des évêques de Sées (Orne)
    du XIVe au XVIIe siècle
     
    (D’après les « Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie » paru en 1837)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 20 JANVIER 2010, 
     
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    Quelques historiens nous ont transmis la description des cérémonies qu’on observait dans un grand nombre d’églises cathédrales, à la réception et à l’installation des évêques. Celles qui avaient lieu à Sées (anciennement Séez), étaient assez singulières, et méritent qu’on en conserve le souvenir.

    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle
    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle

    L’évêque, après avoir reçu ses bulles, se rendait à Sées, dans une hôtellerie située sur son fief ; de là il allait à l’abbaye de Saint-Martin et y couchait. Le lendemain, le prélat vêtu d’un habit de cavalier, botté, éperonné, l’épée au côté, montait un superbe coursier et se faisait accompagner par l’abbé de Saint-Martin également à cheval. Il prenait la route de la ville. Arrivé à la porte d’Alençon, l’évêque descendait de sa monture, substituait à son premier habillement une soutane et un manteau long, un chapeau convenable, et montait une mule. Il traversait ainsi la ville, accompagné de ses amis et des principaux magistrats. Une double haie d’habitants était sous les armes.

    Dès que le cortège était parvenu à une maison située sur la place appelée le parquet, et en face de la cathédrale, le propriétaire de cette maison mettait la main à l’étrier, aidait le prélat à descendre, le débottait et déchaussait. Lorsque l’évêque était revêtu de ses habits pontificaux, le prieur, les chanoines réguliers, et depuis la sécularisation, le prévôt et les chanoines en chapes grises, entraient et le saluaient. Il leur rendait le salut, leur donnait le baiser de paix et sa bénédiction.

    Alors le cortège partait processionnellement en marchant sur du linge blanc et honnêteque le propriétaire de la maison inféodée était tenu de faire étendre sur la terre, depuis sa porte jusqu’au pied du grand autel de la cathédrale. Quand le chapitre était entré, les portes se fermaient. L’évêque, en dehors, accompagné d’un notaire et de son secrétaire qui tenait ses bulles à la main, demandait à être mis en possession de son église.

    Le prieur ou le prévôt, faisait ouvrir les portes, et après la lecture des bulles, exigeait du prélat, et sur les saints évangiles, le serment suivant : « que son entrée serait pacifique ; qu’il conserverait les droits de son église, qu’il n’aliénerait ni ses biens, ni ceux de l’évêché (sauf seulement dans les cas permis et avec les formalités voulues), qu’il ferait son possible pour retirer ceux qui auraient été aliénés, qu’il ne ferait aucune inféodation nouvelle, qu’il maintiendrait de tout son pouvoir les immunités de son église, et qu’il en observerait les coutumes écrites ou non écrites ». L’évêque répondait : « Je le jure. Omnia haec juro ».

    De suite, deux membres du chapitre et un des archidiacres mettaient l’évêque en possession. Il terminait la cérémonie en invitant à dîner les personnes qu’il jugeait à propos, mais il était tenu de faire asseoir à sa table le propriétaire de la maison où il était descendu, de lui laisser sa monture, ses bottes, ses éperons, son chaussement, en un mot « tous les vêtements auxquels il avait chevaulché ».

    Un mandement donné le 15 octobre 1464 par un sieur Vauquelin, juge à Falaise, nous apprend encore que le propriétaire de la maison où descendait l’évêque, était obligé, outre les charges dont nous avons parlé, de porter le chapeau du prélat jusqu’au palais épiscopal (quoque pileum in suum episcopale palatium inferre), mais il ne dit rien d’une bourse de 75 livres qui, d’après quelques manuscrits, devait également être donnée au propriétaire.

    Charles V priant
    Charles V priant

    Hasardons maintenant quelques conjectures sur ce singulier cérémonial. Les Anglais brûlèrent la ville de Sées, et rasèrent ses murailles en 1356. L’évêque, le chapitre et les habitants firent bâtir un fort qui renferma l’église cathédrale, le palais épiscopal et le cloître des chanoines. Il porta le nom de Saint-Gervais, l’un des patrons de la cathédrale, et subsista jusque vers la fin du XVe siècle.

    Ils en obtinrent le commandement pour ne pas être sous la dépendance des capitaines de la ville. Le 3 septembre 1367, Charles V donna, en considération de la fidélité du chapitre, des bourgeois, et de leur zèle pour son service, la capitainerie de la ville et du fort à l’évêque Guillaume de Rancé, avec le pouvoir de nommer pour capitaine la personne qu’il voudrait, et de la destituer quand bon lui semblerait.

    Les Anglais devenus de nouveau maîtres de la Normandie en 1417, ne permirent plus aux évêques de Sées de choisir des gouverneurs ; mais lorsqu’ils furent chassés du diocèse, les prélats cherchèrent vraisemblablement à rentrer dans les droits que les rois de France avaient bien voulu accorder à la fidélité de leurs prédécesseurs. Mais le fort Saint-Gervais ayant été détruit, la ville n’ayant plus de forteresse, et n’étant pas même enceinte de murailles, ils ne purent nommer des capitaines d’une forteresse qui n’existait plus.

    Ils cherchèrent à reprendre ce gouvernement par quelque cérémonie qui d’abord dut paraître sans conséquence, mais dont ils surent se prévaloir dans la suite. En effet, leur entrée dans l’équipage bizarre que nous venons de rapporter imitait la prise de possession des capitaines de places fortes, et convenait à un siècle où les usages de la chevalerie étaient encore en honneur. Le Camus de Pont-Carré, 66e évêque de Sées, est le dernier qui ait observé scrupuleusement ce cérémonial, et ses successeurs ne cessèrent cet usage que lorsqu’ils pensèrent qu’on ne pouvait plus leur contester le gouvernement de la ville.

    Ces prétentions furent bientôt détruites ; un arrêt du conseil du roi, du 17 juillet 1679, déclara que le gouvernement de Sées n’était point attaché au siège épiscopal, et débouta de sa demande M. de Forcoal qui voulait que ce droit fût aussi ancien que son église.

     

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  • Cartes de voeux : reflets
    des moeurs de leur époque
     
    (« L’Illustré du Petit Journal » du 27 décembre 1921,
    « Les rues du vieux Paris : galerie populaire
    et pittoresque » (par Victor Fournel) paru en 1879
    et « Histoire de la société française pendant
    le Directoire » (par Edmond et Jules de Goncourt) édition de 1864)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 10 JANVIER 2018
     
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    Apparue chez nous dans les premières années du XVIIIe siècle, cependant qu’auparavant les visites du jour de l’An s’effectuaient toujours en personne, la carte de visite-voeux illustrée est, dans les premiers temps, portée par un gentilhomme chargé de l’ « accompagner » jusqu’à son destinataire, avant que cette tâche ne soit dévolue aux facteurs : traversant les siècles, elle ne sera prohibée, sous peine de mort, qu’entre 1791 et 1797
     

    Au début du XVIIIe siècle, elle fut d’abord un but de carton quelconque, souvent même une vieille carte à jouer au dos de laquelle on inscrivait son nom, et que l’on glissait dans la serrure de ses amis et connaissances quand on ne les trouvait pas au logis.

    L’usage, au début, dut en être assez restreint puisqu’il n’en est question ni dans les lettres de Madame de Sévigné, ni dans Saint-Simon, ni dans les petits Mémoires du Grand Siècle, si prolixes, cependant, sur les menus détails de la vie à la cour et à la ville.

    La coutume d’échanger des souhaits au nouvel an existait de temps immémorial ; mais les gens de bon ton chargeaient de ce soin leurs laquais, et l’on se contentait, le plus souvent, de faire inscrire son nom chez les suisses des hôtels. C’est vers 1750 qu’on commença à y déposer des « cartes pour visites ». Bientôt la coutume s’en répandit dans toute l’Europe occidentale. La carte de visite comme carte de vœux fit florès à la fois en Hollande, en Allemagne, en France et en Italie ; et les graveurs, pour aider au développement de cette nouvelle industrie, se chargèrent non seulement de graver les cartes, mais encore de les faire porter à domicile.

     

    Le XVIIIe, qui mit de l’art et de la grâce jusque dans les moindres objets, créa la carte de visite artistique. Les plus illustres graveurs du temps, les Cochin, les Moreau, Eisen et surtout Jean-Michel Papillon lui consacrèrent leurs talents. Les cartes s’illustrèrent d’allégories, d’emblèmes mythologiques, de compositions légères... Dans des encadrements d’une délicatesse infinie, faits de guirlandes de fleurs, de festons et d’arabesques, on voyait des colombes se becquetant, des cœurs enflammés ou percés de flèches, des bergers et des bergères. Les attributs qui décoraient la carte étaient généralement une allusion aux goûts, à la résidence ou à la profession de son propriétaire. Quant au nom, il était quelquefois gravé, mais, le plus souvent, écrit à la main.

    L’usage de la carte de visite fut condamné par la Révolution comme une pratique incompatible avec les sentiments d’égalité qui devaient animer tous les citoyens. Dès 1789, les usages du jour de l’An étaient pour certains assimilés à un « acte de servitude » notamment attaqué par un certain La Bletterie qui, dans la Chronique de Paris, s’était élevé contre « le fastidieux jour des visites du premier de l’an. » En ce temps, il suffisait qu’une chose fût en usage pour qu’elle fût appelée un préjugé, voire un esclavage.

    « Le public — ainsi parlait l’ennemi du jour de l’An — ne se lassera-t-il pas bientôt de cet acte de servitude, de ces compliments annuels, bien doux, mais bien plats ; de ces visites, dont l’obligation détruit le plaisir et le mérite ? » Harpagon lui-même n’eût pas, au nom de sa bourse, trouvé contre les étrennes d’aussi forts arguments que la citoyen La Bletterie au nom de la liberté. La même année, la Constituante avait supprimé « les dons forcés que plusieurs agents du pouvoir exécutif se faisaient faire sous le titre d’étrennes. » Partant de là, les épiciers de Paris, gens pratiques, habiles à tirer parti des circonstances, avaient sollicité au Châtelet « une sentence de police qui leur fît défense de donner aucun présent, soit en argent, soit en marchandises, à titre d’étrennes (...), à peine de 50 livres d’amende et d’être déchus de la maîtrise en cas de récidive. »

    Cette singulière démarche avait été accueillie, et il s’était trouvé un tribunal de police pour défendre aux épiciers de donner des étrennes à leurs pratiques, rapporte Prudhomme dans le numéro 25 de Révolutions de Paris. Dans les derniers jours de 1791, un décret de l’Assemblée législative, bien imprégné de l’esprit du temps, flétrit les étrennes comme entachés d’aristocratie, et rangea le 1er janvier parmi les ci-devant.

    La Convention — qui gouverna la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795 — ne se contenta pas de jeter au bûcher les jolis cartons historiés du XVIIIe siècle, elle s’en prit également aux visites elles-mêmes et aux souhaits du jour de l’An, décrétant que quiconque en ferait serait puni de mort. Quand la République est décrétée le 21 septembre 1792, défenses sont faites, en effet, de célébrer le jour de l’An de la monarchie : la mort à qui fera des visites ! la mort à qui osera des compliments !

    Un « cabinet noir » fut institué qui, à l’époque du jour de l’An, en 1792 et en 1793, fut chargé d’ouvrir les lettres et de s’assurer qu’elles ne contenaient pas de compliments. S’il faut en croire le cousin Jacques, à l’époque de la Terreur, pour le jour de l’An les gouvernants allaient « jusqu’à faire décacheter ce jour-là les lettres à la poste, pour s’assurer si tous ont oublié le calendrier grégorien et les souhaits de bonne année », rapporte Beffroi de Reigny dans son Dictionnaire néologique.

     

    La Bletterie poursuivait à cette époque son combat relatif aux visites du jour de l’An, prodiguant contre elles et l’injure et l’esprit : on le retrouve ainsi lors d’une séance de la Convention, déclarant du haut de la tribune de l’Assemblée qu’il fallait considérer le jour de l’An comme un jour de fausses démonstrations d’amitié, « de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes. » Un rédacteur du Journal Universelajouta : « Il ne faut pas, ce jour-là, baiser la main d’une femme, parce qu’en se courbant on perdrait cette attitude fière et mâle que doit avoir tout bon patriote. »

    On eût pu croire alors la carte de visite à jamais abolie. Il n’en fut rien. Quelques années plus tard, le Directoire la remit à la mode. Les jolis motifs d’illustration du temps de Louis XV avaient disparu, mais la carte était toujours historiée. Ce sont les sujets d’inspiration classique qui la décorent alors : l’art froid de David a remplacé les délicieuses compositions de Boucher et de Fragonard.

    L’usage du jour de l’An se rétablit dans une population qui, même au plus fort de la Terreur, n’avait jamais complètement oublié ses anciennes fêtes, et Mercier nous apprend qu’il fut fêté avec plus d’ardeur que jamais. La vraie date de résurrection du jour de l’An peut être marquée au 1er janvier 1797. Le hasard lui-même se mêla de ce premier jour de l’an V, et il sembla qu’il voulait lui donner une solennité plus haute et un caractère de manifestation plus marqué, en le faisant tomber, non un jour ordinaire, mais le jour de fête de l’ancien almanach, de l’ancienne royauté, de l’ancienne religion : un dimanche.

    Cette fête, donnée par les anciens souvenirs au premier dimanche de l’année, fut la déchéance du calendrier républicain et la rentrée en grâce du jour dominical dans les mœurs nationales. On se dédommagea en une fois de huit années de privations. Les boutiques des confiseurs, richement illuminées par les lustres de cristal qu’on avait enlevés aux palais et aux églises, par d’innombrables bougies et des lampions de couleur, et décorées de guirlandes de fleurs, se parèrent et agacèrent de leurs tentations les plus coquettes, les belles promeneuses et les marmots promenés.

    À Paris, le Palais-Royal, de mille mains, arrangea et disposa à l’étal de toutes ses boutiques tout ce qui pouvait faire un désir et un bonheur d’une foule qui se disputait, outre les bonbons, les pistaches et les marrons glacés, les flacons de liqueur des îles, les essences spiritueuses renfermées dans des bouteilles imperceptibles, les cœurs enflammés à la fleur d’oranger ; mais aussi bagues à deux faces, fleurs de souci, pensées, amours tenant à un fil, boucles d’oreilles en filigrane, boîtes d’or, étuis d’or, glaciers d’argent avec leurs cuillers, coupes d’argent de formes antiques avec leurs pieds en ébène, rapporte Mercier dans Le nouveau Paris.

    Carte de voeux patriotique de 1915
    Carte de vœux patriotique de 1915

     

    Et le soir, tout éclatait de lumières dans le palais, les arcades, les devantures, et jusqu’aux noms des bijoutiers tracés sur leurs boutiques en lettres diamantées. La rue des Lombards s’illuminait ; elle avait remis en montre ses merveilles de sucreries : les coucous dans des nids de fauvettes en sucre et les carottes de tabac en chocolat. Et comme il est dans le présent toujours un peu du passé, parmi les bonbons plaisants, seringues, cornichons, poignées de verges, merlans frits et viédases d’Amérique, de savoureux capucins barbus sont jetés ; et devant les devantures rivalisant de feux et de goût, quelque badaud, qui n’avait pas oublié, disait à demi-voix, en passant : « Si le maître de cette boutique eût osé faire un pareil étalage il y a trois ans, il eût été guillotiné ! » (Paris, par Peltier, janvier 1797)

    Tous les bijoutiers, tous les confiseurs du Palais Royal et de la rue des Lombards, furent pris d’assaut et dévalisés. De toutes parts on se visitait, on se complimentait, on s’embrassait, on s’accablait de madrigaux, de compliments et d’étrennes.

    Vint l’Empire : la carte de visite emprunta sa décoration aux sujets militaires : ce ne sont alors que vols d’aigles, casques et plumets, tambours et clairons, canons, panoplies de fusils et de sabres ; et les noms s’inscrivaient au milieu des cuirasses. La Restauration modifia de nouveau les emblèmes, choisissant de préférence les attributs héraldiques, les couronnes et les fleurs de lis. C’est l’époque où l’on commença à employer un carton soyeux et moiré de diverses teintes.

    Avec 1830 triompha l’art romantique. Les cartes s’illustrèrent de donjons, de castels fantastiques, de ruines moyenâgeuses et de figures de chevaliers et de troubadours. Elles s’ornèrent même souvent de compositions originales à l’aquarelle, à la gouache ou à la sépia, encadrées quelquefois d’une dentelle à jour.

    Mais l’excès de l’enjolivement devait amener la réaction. L’art passa de mode, et la substitution de la typographie à la gravure en taille-douce amena la démocratisation de la carte de visite. On la fit d’abord sur un carton très large et très dur, avec une inscription microscopique ; puis le goût changea, et ce fut tout le contraire : lettres énormes sur un carton minuscule. Vers 1845 parurent les premières cartes « porcelaines » très glacées. Leur vogue fut restreinte, comme le fut, d’ailleurs, celle de toutes les tentatives faites pour substituer au vélin d’autres substances : bois, liège ou celluloïd.

    Les cartes avec médaillon photographique n’eurent pas plus de faveur. La raison en est que la carte de visite doit pouvoir aller partout, chez l’ami aussi bien que chez l’indifférent, et qu’il serait, en bien des cas, indiscret ou inconvenant d’offrir son portrait en faisant passer son nom.

    La carte simple et sans fioritures est resté en usage depuis lors, à part quelques tentatives fantaisistes qui furent sans lendemain. C’est ainsi que, vers 1850, quelques novateurs mirent pendant un certain temps à la mode la carte-rébus. Ces cartes s’ornaient de figures dont il fallait deviner le sens pour trouver le nom du propriétaire. Il y en avait de fort simples comme celle de M. Lebeuf, qui se contentait de dessiner un bœuf sur la carte, ou celle de MM. Basset frères, qui portait un dessin représentant deux chiens bassets. C’était l’enfance de l’art. Mais il y en avait aussi de plus compliquées, qui sollicitaient l’ingéniosité des devineurs. Et c’était, au lendemain du jour de l’An, un aimable moyen de s’amuser en famille. On exhibait les cartes de visite de ses amis et connaissances comme on montre aujourd’hui son album de cartes postales.

    Bien que l’usage de la carte de vœux soit pratiqué en Europe depuis le XVIIIe siècle, ce n’est point une invention d’Occident. Nous la devons, avec tant d’autres choses, aux Chinois. Moins versatiles que nous, les Fils du Ciel sont restés fidèles à la carte artistique qui, de tout temps, fut, chez eux, en faveur. La Japon possède également sa carte de visite pour les vœux : elle s’appelle sourimono. Les sourimonos étaient, à la fin du XVIIIesiècle, de petites feuilles dessinées ou gravées pour des membres de sociétés d’artistes, de poètes, d’acteurs. Au retour de la nouvelle année, les membres de ces sociétés avaient l’habitude d’échanger de ces jolies gravures qui perpétuaient entre leurs mains le souvenir de leurs réunions périodiques.

    Les sourimonos sont les plus ravissantes estampes que l’on puisse imaginer : des gaufrures délicates, des tons d’or, d’argent, de bronze, d’étain en rehaussent généralement l’éclat. La plupart des motifs qui les décorent dont assaisonnés de petites pièces de poésie en rapport avec les sujets eux-mêmes. Et ces sujets sont d’une extrême fantaisie : c’est un assaut entre artistes et gens de goût, un assaut de grâce, d’esprit, de sentiment poétique, d’ingéniosité.

    Notre temps ne s’amuse plus à ces jeux de l’esprit, et on n’envoie plus guère de « cartes du jour de l’An ». En tout cas, infiniment moins qu’autrefois. Alors, aux approches du premier janvier, il fallait des facteurs spéciaux, rien que pour la distribution de ces petits rectangles de carton qui, cependant, permettaient à d’anciens amis que la vie séparait de ne pas s’oublier tout à fait.

     

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  • Cartes à jouer du XIXe siècle :
    cartomancie et politique alimentent
    l’imagination des cartiers
     
    (D’après « Le Monde illustré », paru en 1894)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 6 SEPTEMBRE 2017
     
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    Dès les premières années de l’Empire, les cartes révolutionnaires sont non seulement délaissées, mais proscrites. Mais, si le XIXe siècle naissant marque l’avènement, non seulement des cartes cartomanciennes, les cartiers profitant promptement de la soif d’un peuple de connaître son destin au lendemain d’une période de sanglants troubles institutionnels et militaires, mais encore des cartes politiques à la faveur des nombreux changements de régime gouvernemental, les symboles républicains tentent, en vain, un retour en force pour le centenaire de la Révolution.
     
     

    Sous le Premier Empire, les dames des cartes à jouer s’appelèrent transitoirement : Hildegarde, Statira, Calpurnie, Abigaïl ; et les valets : Ogier, Parménion, Curion et Azraël. Le roi de carreau représentait fréquemment Napoléon Ier en empereur romain, ayant à ses pieds le globe du monde. On publia aussi, exceptionnellement, des jeux rappelant les scènes militaires de l’époque. Nous aurions donc peu de choses à dire des cartes de cette période, aussi bien que de celles éditées sous la Restauration s’il ne convenait de signaler les cartes cartomanciennes qui eurent une grande vogue alors.

    En ces temps troublés, où l’avenir était si incertain, et où l’ignorance offrait un terrain de culture tout préparé à la superstition, les devins et les devineresses pullulaient. Leur clientèle s’étendait à presque toutes les classes de le société. Aussi a-t-on peine, si l’on ne fait la part des circonstances, à comprendre la vogue dont purent jouir la célèbre Mme Lenormand et le fameux Etteila, de son vrai nom Alliette, garçon coiffeur du temps de la Révolution, et auteur du livre de Thoth qui est encore aujourd’hui le code de la cartomancie. Les règles prescrites par ce manuel sont tellement absconses qu’elles sont de nature à enlever à tout jamais aux gens affairés l’ambition d’apprendre à tirer les cartes.

    Carte de 1868 du grand jeu de Mademoiselle Lenormand
    Carte de 1868 du grand jeu de Mademoiselle Lenormand

     

    Tout d’abord il faut savoir que la bonne aventure classique ne se tire pas avec les cartes du jeu de piquet ou de whist, mais avec soixante-dix-huit tarots, dont vingt-deux, portant chacun une figure symbolique, forment les arcanes majeures. Les cinquante-six autres se divisent en quatre couleurs : bâtons, coupes, épées et deniers correspondant aux trèfles, cœurs, carreaux et piques des jeux ordinaires. Mais elles comprennent chacune quatre figures au lieu de trois : le roi représentant l’homme, la dame représentant la femme, le cavalier représentant le jeune homme et le valet représentant l’enfant.

    L’homme est le créateur, celui qui fait les entreprises ; la femme caractérise l’amour ; le jeune homme les luttes, rivalités et haines ; l’enfant symbolise le neutre, l’argent. Les quatre figures de bâtons et d’épées représentent des bruns ; les quatre figures de coupes et de deniers les blonds. Les figures de bâtons et d’épées sont bonnes, les autres mauvaises. Nous ne donnerons pas ici, ne serait-ce qu’un aperçu des prédictions qui se peuvent obtenir avec ces élément dont la signification varie suivant le voisinage des cartes. Qu’on sache seulement que les révélations obtenues avec les tarots que nous venons d’évoquer constituent « le grand jeu ».

    Celles qui s’obtiennent avec des cartes ordinaires se livrent au rabais et n’ont pas la même portée solennelle. Mais la difficulté de devenir docteur en cartomancie, et l’impossibilité où se trouveraient la plupart des gens de venir consulter dans le cabinet d’une célébrité à la mode, inspira aux cartiers spéculateurs l’idée d’imprimer des jeux où se trouveraient inscrites les indications rudimentaires du sens de chaque carte. Un de ces jeux eut pour marraine l’illustre Mme Lenormand.

    Carte Victor Hugo
    Carte Victor Hugo

    Après la révolution de 1848, l’horizon politique étant nuageux, et les joueurs appartenant par fractions presque égales à des opinions très diverses, les cartiers imaginèrent pour contenter tout le monde, de représenter sur leur cartes les emblèmes de la monarchie légitime, de la monarchie constitutionnelle, de l’Empire et de la République. Pour cela, ils affublèrent le pique d’une fleur de lys, le carreau d’un aigle. Le triple symbole de l’orléanisme récemment déchu n’eut pas de marque particulière, mais le coeur fut surmonté du niveau égalitaire de la République qu’on venait d’acclamer.

    Les rois s’appelèrent Henri IV, Napoléon Ier, Louis-Philippe. les dames Marguerite, Joséphine, Marie, Amélie, les valets représentèrent un page, un chambellan, un valet. Le coeur portait deux représentations distinctes de la République avec pour valet un licteur romain et un piquet, pour annoncer les quatorze de rois ou de dames. Force était de dire : « Quatorze de régime ! ». D’où le nom donné à ces cartes.

    Avec le Second Empire nous revenons aux modèles anciens. Quant à la troisième République elle eut, à ses débuts, d’assez graves préoccupations pour qu’aucun de ses électeurs n’ait eu la distraction de songer à modifier les jeux de cartes. Il nous faut arriver en 1888, trois ans après la mort de Victor Hugo, pour constater l’édition d’un jeu destiné à commémorer la gloire d’un grand poète.

    Il occupait dans les trente-deux cartes la place d’honneur, celle du roi de coeur, et le cartier, pour compagnons lui avait assigné Thiers, Mac-Mahon et Grévy, les trois premiers présidents de la République. Les dames représentaient la science, le commerce, l’industrie et l’agriculture. Quant aux valets, ils s’appelaient Molière, Voltaire, Racine et Gambetta.

    Carte républicaine de Lenoir en 1889
    Carte républicaine de Lenoir en 1889

    Mais l’année 1889, date du centenaire de la Révolution, ne pouvait se passer sans inspirer à quelques cartiers l’ambition de marcher sur les brisées de David. L’un d’eux, nommé Lenoir, imagina de lancer les vraies cartes républicaines. Les couleurs étaient ainsi désignées : Coeur : Liberté, représenté par une étoile ; Carreau : Égalité, représenté par un compas et une équerre ; Trèfle : Fraternité, représenté par deux mains ; Pique : Socialité, représenté par le bonnet phrygien.

    Les rois se nommaient des fondateurs. C’étaient Guillaume Tell, Washington, Brutus et Camille Desmoulins. Les dames s’appelaient des vertus, à savoir l’égalité, la liberté, la fraternité et la socialité déjà mentionnées. Quant aux valets, sous le titre de soutiens, ils symbolisaient l’agriculture, la justice, l’armée et le travail.

    Lenoir avait demandé des représentants dans toutes les communes de France pour la vente de son jeu, et pour allécher les clients répandait à profusion une mirifique affiche, entourée d’un liseré tricolore et des phrases suivantes :

    « Il y a presque vingt ans que nous sommes en République et presque un siècle que nous avons proclamé les Droits de l’homme et nous en sommes toujours réduits à nous servir des expressions : quatorze d’as, qui ne signifie pas grand chose ; quinte au roi, quand nous n’en voulons plus dans nos institutions ; tierce à la dame, nom que l’on donnait aux Dubarry, Pompadour et autres maîtresses de roi ; quatrième au valet, valet de chien de fauconnerie !

    « Remplaçons ces appellations surannées qui blessent nos convictions d’hommes libres et demandons aux cafetiers et marchands de vins, qu’à l’avenir ils ne nous présentent, pour faire notre partie, que le nouveau jeu de cartes républicain... et alors nous entendrons, avec plaisir, les joueurs annoncer ainsi leurs points : Quatorze d’emblèmes ! quinte au fondateur ! tierce à la vertu ! quatrième au soutien ! Et lorsqu’on demandera en quelle couleur ? au lieu de coeur, carreau, trèfle ou pique, nous dirons : en Liberté ! en Égalité ! en Fraternité ou en Socialité ! »

    Carte républicaine de Lenoir en 1889
    Carte républicaine de Lenoir en 1889

    Mais les joueurs, sans souci des tentatives de culpabilisation de Lenoir, n’accordèrent qu’une attention dédaigneuse à son invention. Il est probable qu’ils se fussent montrés aussi indifférents à l’égard des cartes dites patriotiques, éditées en vue de la propagande boulangiste, si à leur occasion un décret fort commenté dans la presse, n’avait, le 28 mars 1889, interdit aux cartiers la fabrication des cartes différentes des moulages officiels.

    La prescription valut une heure de célébrité à ces cartes où Boulanger, roi de cœur, était entouré de Courbet, Chanzy et Denfert-Rochereau, avec pour dames Jeanne d’Arc, l’Alsace, la Lorraine et la République ; pour valets un cuirassier, un marin, un cultivateur et un ouvrier ; pour as un œillet, une ancre, une abeille et la croix de la Légion d’honneur. La caricature s’empara de l’événement et Alfred Le Petit, dans le Pilori, dessina quelques spécimens assez amusants des cartes proposées par lui comme modèles officiels.

    Depuis lors la verve des cartiers s’est tue. Observons cependant que le décret de 1889 n’empêchait pas la publication, après autorisation préalable, de certains modèles de cartes de luxe d’ailleurs très peu demandés par le public. On admit aussi la fabrication, de plus en plus restreinte, de quelques types en usage dans de rares départements, tels les tarots de Besançon, et les alluettes de Bretagne et de Vendée.

     

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  • Carnaval de Nice (Alpes-Maritimes)
     
    (D’après « Aux pays d’azur », paru en 1902)
    Publié / Mis à jour le SAMEDI 5 MARS 2011
     
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    Le Carnaval de Nice existe depuis un temps immémorial : au Moyen Age, même au sein des circonstances les plus tragiques, il n’a pu calmer sa joie cascadeuse et frivole...
     
     

    En 1578, le duc Emmanuel Philibert vint passer à Nice les fêtes du Carnaval avec son fils, le prince de Piémont. A cette occasion Honoré Grimaldi, seigneur de Monaco, désirant présenter ses deux fils au jeune prince, les envoya auprès de lui pour ces fêtes, qui, dit Toselli, furent portées, cette année, par la population niçoise, à un degré tel qu’il serait difficile d’en donner une description.

    En 1821, la cour de Sardaigne se rendit à Nice au commencement de la saison et ne put retourner à Turin, à cause du mauvais état des routes couvertes de neige et défoncées en maints endroits. Le roi dut rester avec toute sa suite de seigneurs et pour le distraire, les Niçois eurent l’idée d’organiser un Corso de gala, qui fut le prologue des fêtes actuelles. Une trentaine de voitures figurèrent à la fête qui fut limitée, dit Ch. Limouzin, entre la Poissonnerie et l’endroit où se trouve maintenant la Halle du Cours. Les projectiles se composaient uniquement de fleurs et de petits sacs de bonbons véritables, nommés coriandoli, auxquels on mêla plus tard des oranges et des cigares. Chaque année, les fêtes recommencèrent, à la même époque, avec le même brio endiablé et, peu à peu, prirent une plus grande extension.

    En 1848, la Révolution française et la guerre engagée avec l’Autriche mirent une fatale sourdine à la retentissante allégresse de ces solennités bruyantes, pour lesquelles se passionnait tout un peuple.

    Pendant quelques années, Messire Carnaval ne fut qu’un pâle reflet des splendeurs initiales et ne put s’esbaudir qu’entouré des précautions soupçonneuses de la police, qui forçait chaque habitant à exhiber son masque et à demander une autorisation, immédiatement refusée si l’on n’était pas bien noté. Le nombre des voitures diminua, ainsi que leur luxe d’ornementation ; les armes carnavalesques perdirent de leur galanterie première, et l’on abandonna les bonbons pour avoir recours à des imitations, dont les principales furent des pois chiches recouverts d’une couche de sucre et passés en couleur. Puis, les pois chiches furent pastichés, à leur tour, et l’on lança des confetti, des faguioli, des ciceri, des boulettes en pâte cassante, de diverses teintes, et l’on alla jusqu’à se bombarder avec des œufs vidés et remplis de poussière noire, rouge ou bleue.

    En 1856, les fêtes furent particulièrement réussies, grâce à la présence de l’Impératrice douairière de Russie, mère du Czar Alexandre II. La guerre de 1870 influa considérablement sur le Carnaval, qui pendant deux ou trois ans, ne donna que de faibles signes de vie.

    En 1873, Staéone, ancien conseiller de préfecture, se met à la tête d’un groupe d’amis et prend l’initiative, chaleureusement accueillie, d’une réorganisation générale des fêtes carnavalesques. Avec l’appui de la colonie étrangère, un comité fut vite formé, l’argent nécessaire aux prix, qui ne consistèrent, cette année, qu’en bouteilles de champagne, afflua de toutes parts et l’organisation des chars, groupes, et mascarades fut poussée avec frénésie.

    Le Carnaval fut éblouissant et l’on parle encore des grands chars, le Soleil de Nice, la Marmite du Diable et des quatre cavalcades, les Carabiniers, les Brigands, les Mousquetaires et les Templiers, que formèrent les membres du Comité.

    L’année suivante, les prix en argent furent institués ; les plus élevés étaient de 1000 à 1500 francs. Jusqu’en 1889, époque de la formation du Comité des fêtes tel qu’il apparaît au début du XIXe siècle, Staéone dirigea les fêtes du Carnaval avec le Comité, dans lequel figurèrent, successivement, le comte d’Aspremont, le duc de Castries, le vicomte Vigier et le comte de Cessoles. Il y eut, à cette époque, de forts beaux chars, et les annales carnavalesques conservent le souvenir de ceux de la Paix, des Chauves-Souris, du Chou, de la Cuisine renversée, du Rizotto, des Marionnettes, de la Grenade, de la Corbeille et des Grenouilles.

    Le signal des fêtes, qui ont lieu pendant les huit jours qui précèdent le Carême, est donné par l’entrée triomphale à Nice du bonhomme Carnaval, décoré du titre de Majesté, accompagné de toute sa suite, et que l’on installe pompeusement dans son palais de la place Masséna. Voici quels sont les derniers avatars subis par cette Majesté qui jouit de règnes courts, mais sans opposition, parlementaire ou autre. En 1882, elle arriva en jockey ; en 1883, en Paysan en goguette ; en 1884, en Guignol monté sur un chimère ; en 1885, en Polichinelle sur une bouteille de champagne ; en 1889, en Matelot sur un navire, en 1890 ; en Jockey sur un tricycle ; en 1891, en Bacchus sur un tonneau ; en 1892, en Rajah sur un éléphant ; en 1893, en Paysan niçois accompagné de sa femme ; en 1894, en Triboulet sur une grosse caisse ; en 1895, en Chinois ; en 1896, en Toréador ; et en 1897, en Paysan sur un dindon.

     

    Sitôt Sa Majesté installée, commencent les défilés de tous les chars et mascarades, le grand Corso de gala, les Vegliones, Redoutes, Kermesses, Batailles de Fleurs et de Confettis. L’Avenue de la Gare flamboie, étincelle, fulgure, d’un bout à l’autre, d’un incendie de feux, ballons, quinquets et lampions, à rendre aveugle l’innombrable foule qui s’entasse de tous côtés.

    Des fanfares éclatent, de tous côtés dans la masse sautante des masques dansants ; le tumulte et la joie sont à leur comble ; les confettis et les serpentins s’éparpillent et s’enroulent de toutes parts, tandis qu’en les deux journées spéciales, les confettis de plâtre rebondissent comme la grêle, durs et crépitants, lancés par les petites pelles à manche flexible, et leur mitraille offensive force chacun d’être masqué aussi hermétiquement que possible, au risque de se faire aveugler. La bataille, annoncée par des coups de canon et circonscrite à certains quartiers s’engage, furieuse et endiablée. Chaque maison est une citadelle, et chaque balcon a ses combattants et son artillerie. Sur deux rangs, le long des estrades, les équipages défilent et de chacun d’eux partent les fusillades fleuries.

    Toutes les formes de voiture revêtent toutes les formes du bouquet ; ce sont, passant dans une nuée aux senteurs capiteuses, des paniers Louis XV, tendus de satin blanc et ornés de rubans et de roses, des breacks revêtus de mimosas et de jonquilles, des victorias enguirlandés de muguets et de violettes, des calèches toutes couvertes de camélias et de pensées, des landaus et des mailcoatch disparaissant sous des dômes fleuris, des charrettes épinglées de tubéreuses et cent nids roulants, décorés de motifs où l’ingéniosité le dispute à la magnificence, pendant que, sur les flancs des chevaux, les caparaçons des fleurs mettent leur caresse de fraîcheur.

    Et sur tout cela, les rires perlés, les gaies clameurs qui s’égrènent de tous côtés, comme un essaim d’oiseaux gris de soleil, au-dessus des mélodies dansantes des musiques de fête. Impossible de rêver apothéose plus passionnante, que le retour et le long défilé des voitures, avec les bannières roses et fanfreluchées, claquant et livrant au vent leurs plis de soie, dans les pourpres du couchant, qui ont l’air, elles aussi, de bannières de gloire éployées aux confins du ciel, cependant que la mer, délicieusement mauve, s’assombrit, peu à peu, sous la coupole de bronze de femmes, elles aussi, mollement balancées dans les voitures berceuses, sont de grandes fleurs vivantes, dont les toilettes exquises continuent les gammes multicolores des jardins.

    Le soir, dans tous les établissements de plaisir, les vegliones, ou bals masqués, et les redoutes, dans lesquelles, généralement, tous les costumes doivent être aux couleurs officielles décrétées par le Comité.

    Le jour du Mardi-Gras, après le dernier grand Corso et la bataille des confettis, la fête est transportée sur les estrades de la place de la Préfecture, où tout le monde est muni des moccoletti, cierges minuscules que l’on doit chercher à éteindre, derniers vestiges des torches orgiaques des fêtes païennes de Dyonysios. Puis Sa Majesté Carnaval subit, en effigie, le sort de Sardanapale, s’effondre dans un bûcher autour duquel les masques forment une ronde effrénée et sa flambante agonie s’agrémente d’un superbe feu d’artifice et d’un cortège aux flambeaux qu’accompagnent toutes les musiques.

    Et ainsi finit cette éblouissante période voluptueuse pendant laquelle, comme dit Théophile Gautier :

    De paillettes tout étoilé
    Scintille, fourmille et babille
    Le Carnaval bariolé.

     

     
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  • Carnaval (Origine du), saturnales,
    masques, fête de l’âne,
    du renard, du boeuf gras, Arlequin
     
    (D’après « Histoire anecdotique des fêtes
    et jeux populaires au Moyen Age » paru en 1870)
    Publié / Mis à jour le MARDI 9 FÉVRIER 2016, 
     
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    Sans doute est-ce pour oublier les tristesses de la saison, pour tromper l’ennui des jours de pluie et de brouillard, qu’on a inventé les divertissements du carnaval, qui dérivent des saturnalesantiques, et il n’y a peut-être rien de si vieux dans les coutumes des peuples que la procession du boeuf gras
     
     

    Au Moyen Age, il faut le dire, les fêtes du carnaval étaient le plus souvent de vraies orgies. Les déguisements d’un sexe en un autre, et même les travestissements de l’homme en bête, donnaient lieu à des scènes et à des épisodes jugés déplorables pour la morale, ce qui explique que l’Église tonna pendant plusieurs siècles contre ces désordres.

    Scène de carnaval
    Scène de carnaval

    On fut obligé de défendre le masque au XVIe siècle sous les peines les plus sévères, et la monarchie se prêta très bien en ceci aux vues de l’Église, qui réprimait et condamnait hautement ces scandales. Les Valois sont ceux de nos rois qui se sont montrés les plus sévères à cet endroit des mœurs publiques. Jusqu’en 1509, le masque avait passé à travers les époques les plus rigides.

    Là s’arrêtèrent ses débordements. On avait vu jusqu’alors des troupes de masques arpenter les rues, armés de bâtons entourés de paille, frappant à tours de bras tous les passants qui se rencontraient sur leur chemin. Ce fut une ordonnance de François Ier qui leur défendit ces libertés, et peu après, l’usage des masques et momons fut absolument défendu en public sous les conditions les plus rigoureuses.

    L’époque des anciennes saturnales correspondant à merveille avec l’époque des réjouissances de Noël, nos naïfs aïeux, qui mêlaient sans remords, dans leur dévotion quelquefois très bigarrée, les images du paganisme aux pratiques chrétiennes, finirent par fondre ensemble dans leurs fêtes de famille le souvenir des saturnales romaines, des calendes de janvier, de l’Épiphanie et même de Noël. Leur carnaval commençait le 25 décembre, et se poursuivait jusqu’à l’entrée du carême.

    C’était dans les premiers siècles le premier jour de l’an que se faisaient les principales mascarades en l’honneur de Janus, et on pourrait bien trouver peut-être l’origine du masque dans la tête de ce dieu à deux visages. C’est à cause de ces mascarades bruyantes et désordonnées que l’Église imagina d’avancer l’année de huit jours. Auparavant l’année française commençait le 1er mars, jour qui, sous les Mérovingiens, était la fête de la revue générale des troupes. Sous les Capétiens, l’année s’ouvrit à Pâques. Ce ne fut que sous Charles IX, par un édit royal de 1564, que l’année fut enfin fixée, suivant l’ancien usage, au 1er janvier.

    De ces origines toutes païennes, sont dérivées la fête des fous, la fête des calendes de janvier, la fête de l’âne, et enfin la procession du renard, imitée sous un autre titre et quelquefois d’autres attributs suivant les localités. Lors de cette fête-ci, on voyait figurer, au milieu du clergé, un renard couvert d’un surplis fait à sa taille, avec la mitre et la tiare sur la tête. On avait mis de la volaille à sa portée. Le renard, naturellement vorace, n’attendait pas, comme on pense bien, la fin de la cérémonie pour se jeter sur cette facile proie. Le plus souvent, il oubliait ses pieuses fonctions, et s’emparait des poules qu’il se mettait à dévorer en présence de l’assistance, si noble qu’elle fût.

    Plus d’un prince s’en amusa, entre autres Philippe le Bel, que la procession du renard divertissait beaucoup. Il est vrai que ce monarque avait eu maille à partir avec le pape, et qu’il voyait une allégorie qui lui plaisait dans cette singulière procession. Ce type de divertissements sacrilèges n’effarouchait point la dévotion superstitieuse des populations du XIIIe et du XIVe siècle.

    Quant à la fête du bœuf gras, on peut en voir l’origine dans cette sorte de promenade des bœufs destinés aux sacrifices païens auxquels nos tapisseries anciennes font allusion. On promenait le bœuf gras, qui rappelle tout simplement l’âne de Silène, dans quelques-unes de nos villes les plus anciennes, à savoir surtout Marseille. La victime était choisie parmi les plus beaux bœufs, parée de fleurs, entourée de ses sacrificateurs qui la gardaient à vue, et de musiciens qui avaient l’air de prétendre charmer ses derniers moments.

    Le boeuf gras à Paris, à la fin du XIXe siècle
    Le boeuf gras à Paris, à la fin du XIXe siècle

     

    Près d’entrer dans la sainte abstinence du carême, on voulait montrer au peuple le dernier bœuf dont il lui serait permis de manger. On l’appelait bœuf gras, comme on appelle encore jours gras les jours d’allégresse qui précèdent le carême. Excepté son entourage mythologique, qui ne date en réalité que de la Révolution, le bœuf gras d’autrefois a toujours ressemblé à notre bœuf moderne. On l’a toujours paré comme il est aujourd’hui et comme l’étaient les victimes antiques. On a toujours entouré sa marche de la même pompe, à peu de chose près. Les garçons bouchers, chargés de la marche, étaient jadis, comme aujourd’hui, vêtus à l’instar des esclaves des sacrificateurs, et avaient des instruments comme des anciens en portaient aux sacrifices. On mettait aussi sur le dos du bœuf, à Paris seulement, l’enfant traditionnel, aujourd’hui transformé en amour, jadis appelé par les bouchers leur roi. Peut-être la légende de saint Nicolas entre-t-elle là pour quelque chose.

    Mais par la suite, l’un des personnages du cortège du bœuf le plus important fut sans contredit Arlequin, emprunté à la scène italienne. On ne le connaissait guère en France avant la Renaissance. Il y fit fortune. Arlequin, avec sa spirituelle et souple badine, avec son masque qui lui permit toutes les finesses de la plus audacieuse raillerie, son habit étriqué, court, bigarré de morceaux triangulaires de drap, avec des souliers sans talons, avec son menton narquois et ses noires prunelles foudroyantes de malice sous son masque de velours, était un type qui devait se nationaliser en France.

    Aussi Arlequin devint-il le héros de toutes nos folies et mascarades, en compagnie de Colombine et de Polichinelle, Pulcinello, un type italien aussi. Moins spirituel que le nôtre, l’Arlequin des Italiens avait aussi sa grâce et sa finesse. Il tenait à la fois du singe et du chat, gracieux et souple, rusé et perfide à l’occasion. C’était un grand enfant, quelquefois naïf, quelquefois pétillant de saillies, toujours fécond en ressources, et n’échappant à une situation comique que pour tomber dans une autre encore plus comique. Comme le nôtre, il avait un masque noir, et l’on croit que c’est parce qu’un esclave africain en fut le premier modèle.

    Costume d'Arlequin
    Costume d’Arlequin

    La première langue d’Arlequin fut le patois de Bergame ; ce fut sans doute, dit-on, pour ridiculiser les habitants de Bergame, passant généralement pour sots et fripons. Depuis son apparition parmi nous, Arlequin ne nous a plus quittés. Il éclipsa la célébrité des Scapin, des Sganarelle, des Crispin, des Pierrot, des Gilles, des Jeannot, des Cadet Roussel et des Jocrisse. Il fut un des personnages essentiels de nos scènes comiques. De nos jours, banni à peu près des théâtres, nous le retrouvons, encore presque partout dans nos mascarades populaires, et il restera éternellement le souvenir et le symbole des plus belles époques du carnaval. À Londres, en Espagne, en Italie, même dans tout le Nord, en Allemagne et en Russie, le carnaval s’est soutenu beaucoup mieux qu’en France. Il est fort agréable à Barcelone, et à Londres, où dit-on, la meilleure compagnie oublie les lois de stricte étiquette et de hautaine réserve qui la régissent ordinairement, pour partager, sous le commode incognito du masque, les divertissements populaires.

    Mais cela n’est rien à côté de ce carnaval de Venise tant vanté et avec raison. C’est à Venise que le carnaval semblait avoir élu son privilège exclusif. L’Europe retentissait au Moyen Age de la somptuosité et de l’élégance de son fameux carnaval. C’était la plus brillante fête de la folie que l’on pût voir. Quel temps que celui-là !

    Sur les canaux serpentaient les riches gondoles pavoisées et illuminées, portant leurs masques aristocratiques. Au sommet des mâts de triomphe s’agitaient au vent les bannières éclatantes des nations étrangères que Venise comptait comme autant d’alliées. Chaque clocher déployait l’image du lion ailé, le lion de Saint-Marc. Des tapisseries précieuses, de soyeuses banderoles flottaient sur les murailles noircies et aux balcons dorés des palais. Dans de riches équipages marins s’avançaient les ambassadeurs des puissances que la fière Venise tenait sous son joug, et c’est au milieu de ces pompeuses fêtes qu’avait lieu cet acte étrange de mysticisme politique, le mariage du doge avec l’Adriatique.

     

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  • Caricaturistes (Les) du Moyen Age ornent
    les manuscrits de miniatures caustiques
     
    (D’après « Histoire de la caricature
    au Moyen Age et sous la Renaissance », paru en 1813)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 11 JANVIER 2017
     
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    A dater du commencement du quatorzième siècle, l’intention comique perce et devient lucide dans certaines miniatures de manuscrits, jusqu’au Livre d’Heures que l’on ouvre à l’église : peintres et illustrateurs caricaturistes, égayant leur besogne de quelque trait plaisant, ridiculisent les tournois, raillent les gens de cour et ironisent sur la toilette des femmes
     
     

    Les grands dépôts publics sont pleins de richesses d’ornementations grotesques, principalement dans les entourages de pages, et rien que ces détails fourniraient matière à un ouvrage intéressant si la rédaction des catalogues était mieux comprise. Il arrive souvent qu’un manuscrit historié contienne des miniatures sérieuses en regard d’entourages où des bamboches se livrent à mille caprices. Ces motifs, à part quelques exceptions, ne sont pas signalés dans les catalogues de nos grandes bibliothèques.

    La Truie qui File (manuscrit du XIVe siècle)
    La Truie qui File
    (manuscrit du XIVe siècle)

    L’homme de bonne volonté qui voudrait donner un échantillon du Caprice aux divers siècles, en est réduit à compulser au hasard et à fatiguer le zèle des conservateurs. Champfleury, spécialiste en matière d’histoire de la caricature et qui lui consacra de nombreux ouvrages, la décryptant à travers les âges et la traquant sur tous les supports qu’elle occupait (mobilier, manuscrits, bâtiments, faïences, etc.), avertit son lecteur que tout en comprenant l’importance de ces croquis, il a dû aller un peu à l’aventure.

    Une idée plaisante, la parodie de l’homme par les animaux, dont on voit les premiers jalons sur les monuments, se complète dans l’esprit des peintres. C’est la truie qui file, dont le symbole s’est perpétué pendant près de six siècles, car on en trouve encore quelques reproductions sur les enseignes d’anciennes villes. C’est un animal, loup ou renard, brouettant un limaçon, comme dans le manuscrit du quatorzième siècle, de Cambrai, dont le motif semble emprunté à une pierre gravée antique.

    La chasse est en grand honneur au quatorzième siècle : voilà un chien qui imite ses maîtres ; seulement, par une bizarrerie dont le sens est peu clair, le chien prend des lièvres avec une ligne.

    Dans un manuscrit du quatorzième siècle de la bibliothèque de Soissons, le Missale Suessionnense, on trouve un spirituel caprice, qui certainement contient une arrière-idée de ridiculiser les tournois. Un lièvre et un coq, la lance en avant, le bouclier protégeant le corps, se précipitent à toute vitesse l’un contre l’autre et s’envoient de vigoureux coups d’estoc. Le lièvre est monté sur un chien, le coq sur un renard ; à l’exemple du Bertrand de Robert-Macaire se sauvant sur le cheval du gendarme, les deux animaux timides ont enfourché leurs redoutables adversaires.

    Ces parodies de tournois furent également sculptées et peintes dans d’autres endroits. On voyait jadis, sur une cheminée de l’hôtel de Jacques Cœur, à Bourges, un carrousel de chevaliers montés sur des ânes. L’archéologue Hazé, qui a dessiné la cheminée avant qu’elle fût détruite, écrit dans ses Notices pittoresques sur les antiquités et les monuments du Berry (1840) à propos des figures : « Malgré le respect que l’on devait avoir pour ces nobles exercices (les tournois), nous trouvons ici la farce la plus grotesque qu’il soit possible de voir ; ce ne sont pas de brillants et valeureux chevaliers, portant de pesantes armures et montés sur de fougueux coursiers, mais de simples paysans, sur de paisibles baudets, ayant pour rondaches des fonds de paniers et des cordes pour étriers.

    La Chasse : un chien imitant ses maîtres (manuscrit du XIVe siècle)
    La Chasse : un chien imitant ses maîtres (manuscrit du XIVe siècle)

     

    « Les valets et les hérauts d’armes sont des garçons de ferme et des porchers ; l’un porte un faisceau de bâtons ; un autre sonne du cornet à bouquin ; l’un des champions a la figure cachée par une espèce de camail et porte à son chapeau une plume de coq : tels étaient peut-être les délassements du peuple, car les hommes du peuple ont toujours cherché à copier les grands. Il est probable aussi que ce ne soit qu’un caprice des sculpteurs qui, à cette époque, mettaient un certain mérite à produire des objets fantastiques, propres à récréer les oisifs. »

    Ainsi les tournois perdaient de leur crédit dans l’esprit du peuple. L’idée de parodie n’est-elle pas bien marquée dans un manuscrit du quatorzième siècle – Histoire de Saint-Graal, jusqu’à l’empire de Néron –, où une femme à cheval combat avec son fuseau contre un chevalier ?

    Parodie d'un tournoi, d'après le Missale Suessionnense (XIVe siècle)
    Parodie d’un tournoi, d’après le Missale Suessionnense (XIVe siècle)

     

    On trouve également à la bibliothèque de Cambrai, dans le Recueil de chants religieux et profanes, manuscrit flamand, daté de 1542, une miniature représentant, casque en tête, bouclier au bras, des enfants à cheval sur des tonneaux traînés par une bande de galopins, jouant au tournoi.

    Les gens de cour, raillés par les miniaturistes et les sculpteurs, sont présentés comme ne rêvant qu’armes et combats, faisant bâtir des salles d’armes à la place de bibliothèques ; ils sont ainsi perçus comme des brutes et des soudards méprisant l’intelligence et ne reconnaissant que la force. Aux nobles coursiers des tournois le sculpteur substitue des ânes, et les chevaliers sont remplacés par des lièvres.

    Femme à cheval combattant contre un chevalier (miniature de l'Histoire de Saint-Graal)
    Femme à cheval combattant contre un chevalier (miniature de l’Histoire de Saint-Graal)

     

    De semblables caprices devaient conduire naturellement à l’idée du Monde renversé, un cliché que les caricaturistes ont reproduit si fréquemment. Le bœuf dirigeant une charrue, traînée par deux laboureurs, le lièvre qui emporte triomphalement le chasseur au bout d’un bâton, sont des miniatures du quatorzième siècle, et on en trouvait encore au XIXe siècle des redites dans la collection des images d’Épinal.

    Un manuscrit du quatorzième siècle renferme une miniature d’un ordre plus important qui semble le point de départ des railleries contre la toilette des femmes, sujet que les prédicateurs prenaient souvent pour thème : une noble dame donne un dernier coup à ses atours, entourée de femmes de chambre, qui ne sont autres qu’une légion de petits diables accourus pour la servir ; l’un présente un miroir, l’autre peigne sa chevelure. Deux diablotins relèvent la traîne de sa robe ; d’autres, nichés dans l’ouverture des manches, soufflent dans des instruments de musique, en signe des plaisirs auxquels la dame est appelée. Cette miniature est la symbolisation des pompes du monde auxquelles Satan convie habituellement la femme.

    La Toilette des Femmes (manuscrit du XIVe siècle)
    La Toilette des Femmes
    (manuscrit du XIVe siècle)

    Dans un autre manuscrit, du treizième siècle, les enfants paresseux sont représentés sous forme de singes étudiant en classe, pendant que le magister lève un gros paquet de verges sur le plus indiscipliné de la bande.

    Rien qu’au point de vue de l’étude des mœurs, l’érudit, le philosophe, le savant, trouvent dans l’étude des manuscrits toute une mine de détails précieux, à la condition de n’y pas attacher plus d’importance que les miniaturistes qui égayaient leur besogne par un trait plaisant. Le meilleur commentateur en pareille matière sera le plus humble. Il devra plus dessiner qu’écrire, et les inductions les plus ingénieuses ne vaudront jamais le calque d’un croquis de ces peintres patients.

    Quant à ce qui touche aux choses du métier, et quoique le peintre se laissât aller à sa libre fantaisie, la besogne devait être divisée comme pour les sculpteurs de cathédrales : les uns tailleurs-imagiers ou sculpteurs de statues, les autres tailleurs-folliagers creusant dans la pierre les feuillages, les ornements et les rinceaux. Il y avait sans doute des miniaturistes chargés de traiter les sujets pieux et d’autres ornemanistes pour égayer les sujets bibliques par des caprices. Comment expliquer que le même peintre qui dessinait une Annonciation, la Vierge en prières et un Ange lui annonçant la bonne nouvelle, ait pu ajouter dans l’entourage de la miniature un Fou qui se frappe sur la fesse ?

    « Le but, dit Le Roux de Lincy dans la Notice sur la vente Yemeniz, que se proposait, croit-on, l’artiste, était de représenter au lecteur pieux les vices, les mauvaises pensées auxquels il était le plus enclin. » Il paraît cependant difficile à admettre que, dans un Livre d’Heures exécuté spécialement pour la dame de Saluces, le Fou en question fût appelé à dissuader la noble dame de se frapper sur un endroit inconvenant, pour la désignation duquel les Anglais ne trouveraient pas assez de circonlocutions. Du quatorzième au quinzième siècle, époque à laquelle furent exécutées ces miniatures, l’art ne se piquait guère de pruderie, et un pinceau naïf et innocent traçait des bouffons obscœna ne troublant en rien les yeux d’une grande dame ouvrant son Livre d’Heures à l’église.

     

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  • Carême : période de jeûne
    et de pénitence entamée
    le Mercredi des Cendres
     
    (D’après « Légendes du calendrier » paru en 1863 et « Essai sur les fêtes
    religieuses et les traditions populaires qui s’y rattachent », paru en 1867)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 10 FÉVRIER 2016, par LA RÉDACTION
     
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    Aux folles joies du carnaval succède un temps de jeûne et de pénitence désigné sous l’appellation de Carême, et observé en référence aux quarante jours de jeûne de Jésus dans le désert. Débutant par le Mercredi des Cendres, il s’achève avec Pâques : durant toute cette période, l’Église appelle ses enfants au pied des autels ; les voûtes sacrées, dépouillées de tout ornement, ne retentissent plus que de chants de douleur et d’expiation.
     

    « L’origine du carême remonte aux premiers temps du catholicisme, écrit à la fin du XVIIIesiècle Joseph-Matthieu d’Agoult, évêque de Pamiers ; il paraît même certain que son institution appartient aux apôtres. C’est là le sentiment général des Pères de l’Église. L’ouverture de ce temps d’expiation est marquée par une cérémonie imposante ; tandis que l’oreille peut quelquefois saisir encore, comme un bruit confus et lointain, le dernier écho des fêtes profanes et des joies mondaines, les fidèles, sans distinction de rangs, se pressent dans les temples et viennent recevoir de la main du prêtre l’imposition des cendres sur leurs fronts ; humbles ou puissants, pauvres ou riches, tous s’inclinent sous la main sacrée, et les mêmes paroles retentissent à toutes les oreilles : Homme, souviens-toi que tu n’es que poussière et que tu retourneras en poussière ! »

    La cérémonie des Cendres ne remonte, elle, qu’au IXe neuvième siècle. Dès lors, c’était ce jour-là que l’on imposait des pénitences, publiques ou privées, à ceux qui devaient être réconciliés le jeudi saint.

    « Voilà l’égalité, la seule égalité réelle et salutaire, dont on repousse pourtant les leçons, poursuit d’Agoult. L’Église, dans ce jour qui ouvre une ère de repentir et de pénitence, rappelle à tous les hommes, sans exception, quelle est leur origine et quelle est leur destinée commune : Souviens- toi que tu n’es que poussière et que tu retourneras en poussière » Et Collin de Plancy de rappeler que les papes eux-mêmes sont soumis à ce rituel, mais que depuis Urbain VI (1378-1389), on ne dit plus rien lorsqu’on donne les cendres au Saint-Père.

    La durée du carême, régulièrement fixée aujourd’hui, avait varié d’abord. Dans les premiers temps, il n’y eut rien de bien fixé pour l’observer. Saint Irénée, qui vivait sur la fin du IIe siècle, dit que de son temps les uns croyaient ne devoir jeûner qu’un jour, les autres deux, les autres davantage. Saint Augustin convient aussi qu’il n’a point trouvé de loi de Jésus-Christ ou des apôtres qui détermine le nombre de jours où il soit défendu ou ordonné de jeûner.

    Détail du Combat entre Carême et Carnaval, peinture de Pieter Brueghel le Vieux (1528-1569)
    Détail du Combat entre Carême et Carnaval, peinture de Pieter Brueghel le Vieux (1528-1569)

     

    Mais peu à peu l’autorité de l’Église suppléa, à cet égard, au défaut des lois apostoliques et divines, et bientôt la durée du Carême fut fixée à trente-six jours, ce qui, pour l’Église d’Orient comprenait sept semaines, et six seulement pour celle d’Occident. Cette différence provenait de ce que dans celle-ci le jeûne n’était interrompu que le dimanche, tandis que dans l’autre on l’interrompait encore le samedi, celui de la Semaine-Sainte excepté.

    Au commencement du IIIe siècle, le jeûne du carême était tellement répandu que Tertullien écrivait dans son livre Des jeûnes, vers l’an 217 : « Il n’y a point de continent, point d’île, point de nation, pas un coin de terre, où le jeûne quadragésimal ne soit observé ; des voyageurs, des matelots, des marchands éloignés de leur patrie, l’entendent proclamer partout où ils abordent. » Plein de vénération et de respect pour ce temps de prières et d’abstinence, l’empereur romain Théodose Ier (379-395) publia, en 380, une loi par laquelle il défendait expressément de faire pendant tout le carême les procédures criminelles.

    Le jeûne et l’abstinence n’étaient point les seuls devoirs imposés pendant le Carême : les chrétiens devaient encore s’interdire toute espèce de jeux et de divertissements, garder la continence dans quelque relation qu’ils se trouvassent, suspendre leurs procès, leurs querelles, pratiquer les bonnes œuvres et se livrer plus fréquemment aux exercices de piété.

    Les capitulaires de Charlemagne, que l’on retrouvait encore en vigueur au XVIe siècle, étaient très sévères à l’endroit du maigre et du jeûne, et quiconque enfreignait sans motif légitime cette prescription, était punissable de mort. Les trois Carêmes des capitulaires de Charlemagne comprenaient les quarante jours qui précédaient Pâques, Noël et la Pentecôte. Divers conciles furent tenus vers l’an 1002, tant en France qu’en Italie, dans le but de rétablir la discipline religieuse et de la rendre uniforme touchant les jeûnes. On convint qu’on n’en indiquerait aucun entre Pâques et la Pentecôte, excepté la veille de cette dernière fête.

    Les malades, aussi bien que les autres, étaient soumis à ce même régime. Les comptes et état des dépenses des maladreries et léproseries, dans lesquels on voit figurer des sommes pour achat de poissons, nous fournissent la preuve que l’Hôtel-Dieu de Paris l’appliquait à ses malades. Un comte de Blois fit même, au XIIIe siècle, des donations de harengs frais à l’Hôtel-Dieu. Ce fut le roi Henri II qui, le premier, autorisa de la viande de boucherie en temps de Carême aux personnes malades munies d’un certificat de médecin.

    Le lait et le beurre, en Carême, même dans le pain et les légumes, à moins d’une permission spéciale, n’étaient pas plus tolérés que la viande. A la fin du XIVe siècle, Charles V, en raison de sa santé délicate, put user de ces aliments en vertu d’une permission accordée par le pape Grégoire XI, qui voulut avoir un certificat du médecin et du confesseur du roi. Ce n’est qu’à cette condition que son jeûne fut levé. Le pape lui imposa en outre des prières et d’autres œuvres de religion.

    De 1532 à 1537, le diocèse de Paris reçut, des papes, la permission du lait et du beurre, à une condition toutefois que les pauvres réciteraient trois Pater et trois Ave, et les riches feraient l’aumône pour leur paroisse, les Hôtels-Dieu, les filles pénitentes et les cordeliers du faubourg Saint-Marceau.

    Le Carême cependant, était loin d’être observé partout, et la vie de Geoffroy, évêque d’Amiens au début du XIe siècle (1104-1115), nous apprend que les habitants de cette ville protestèrent contre les exhortations qu’il leur fit le jour des Cendres, de ne point manger de viande jusqu’à Pâques. Ils ne voulaient point quitter, disaient-ils, une coutume ancienne ; et ils mangèrent, en effet, de la viande le dimanche. L’histoire nous apprend encore qu’en l’an 1006, l’évêque de Limoges Alduin, touché de l’extrême misère des habitants d’une bourgade de son diocèse, leur permit de manger de la viande pendant le Carême.

    Dans certaines parties de la France on avait coutume jadis d’exposer, sur la cheminée de la chambre où se rassemblait la famille, le tableau dont nous donnons ci-dessus une reproduction, composé d’autant de lettres qu’il y a de jours en carême, formant l’inscription : Mors imperat regibus, maximis, minimis, denique omnibus (la mort commande aux rois, aux plus grands, aux plus petits, à tous enfin).

    Chaque soir on effaçait une de ces lettres, et à Pâques l’inscription entière se trouvait vide. Ainsi, à mesure que la fête de la résurrection du Christ approchait, la mort, qui se vantait orgueilleusement de commander au genre humain, semblait réduite au silence. C’était un moyen, à la fois ingénieux et frappant, de rappeler le triomphe remporté sur la mort par Jésus, alors qu’il sortit glorieux du tombeau.

     

     
     
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  • Carême : évolution de l’interdiction de
    manger gras durant cette période
     
    (D’après « Histoire de la vie privée des Français depuis l’origine
    de la nation jusqu’à nos jours » (Tome 2), édition de 1815)
    Publié / Mis à jour le JEUDI 23 FÉVRIER 2012, par LA RÉDACTION
     
    *********
    adis observée sous peine de mort, l’interdiction de manger gras durant le carême fut au fil des siècles assouplie : d’abord parmi les soldats, qui comme en témoigne la journée des Harengs en 1429 respectaient scrupuleusement les lois de l’Église avant de commencer à tempêter contre leur rigueur le siècle suivant ; plus tard par la population des villes, dont les contrevenants étaient, telle la marmiteuse, encore sévèrement châtiés au XVIe siècle, avant que le XVIIe ne soit plus conciliant.
     
     

    Si peu prisé aujourd’hui, le maquereau salé l’était beaucoup anciennement. Au nombre des revenus de l’évêque d’Auxerre en 1290, affirme l’abbé Lebeuf dans son Histoire de l’église et de la ville d’Auxerre, nous trouvons une redevance de 3000 maquereaux. D’après une quantité aussi considérable, on peut imaginer combien il en entrait dans la ville, et par conséquent quelle devait en être la consommation.

    Si la France, pendant longtemps, a mis un grand prix et attaché beaucoup d’estime au hareng et au maquereau salés, l’on ne doit point en être surpris : ces poissons étaient, pour le carême, une denrée essentielle. Charlemagne, en 789, avait décerné peine de mort contre celui qui, sans raison légitime, enfreindrait le carême. On le pratiquait même, autant qu’il était possible, dans les hôpitaux ; et, ce qui prouve qu’il était pratiqué, c’est la quantité de harengs qu’on y consommait. Il existe une charte de Thibaut VI, Comte de Blois, (année 1215,) dans laquelle le comte accorde annuellement à l’hôpital de Beaugency un demi-millier de harengs.

    Parmi les aumônes que faisait tous les ans le roi Saint-Louis aux différents monastères, aux léproseries, et aux hôpitaux de son royaume — aumônes que le souverain, par une ordonnance de 1260, obligea les rois ses successeurs à faire comme lui —, il y avait deux mille cent-neuf livres en argent, soixante-trois mesures de blé, et soixante-huit mille harengs. Enfin, plus proche de nous, l’État des biens et des dépenses annuelles pour l’Hôtel-Dieu de Paris, (année 1660) compte au nombre des objets de dépense, année commune, 9200 livres pour vingt-trois milliers de carpes et 2320 livres pour des paniers de marée et de harengs frais, fournis aux domestiques de l’hôpital, et à une partie des malades.

    Scène de bataille lors de la journée des Harengs
    Scène de bataille lors de la journée des Harengs

     

    Ce n’est que sur la fin du dix-septième siècle, et au commencement du suivant, qu’on a commencé à secouer les scrupules sur l’observance du carême. Jadis tout le monde la pratiquait, jusqu’aux soldats dans les armées ; et notre Histoire fournit même à ce sujet une anecdote célèbre qui le prouve. Tandis que les Anglais, possesseurs de la partie septentrionale du Royaume, étaient occupés devant Orléans, à ce siège fameux que fit lever Jeanne d’Arc, un des convois destinés pour leur camp fut attaqué par le duc de Bourbon. Ce convoi était en très grande partie composé de harengs salés, parce qu’on était en carême ; et l’action en fut même appelée, comme on sait, la journée des Harengs (12 février 1429).

    Au siècle suivant néanmoins, quoique la loi conservât toujours à l’extérieur son ancien rigorisme dans les camps, déjà le soldat commençait à ne plus l’y regarder avec autant de respect, et il l’enfreignait en particulier. Une anecdote rapportée par Brantôme dans Vie des illustres capitaines étrangers, montre les progrès rapides arrivés, sur cet objet, dans les mœurs et dans la façon de penser. L’aventure que cite l’historien se passa aussi en carême, pendant un nouveau siège d’Orléans, quelques jours après l’assassinat du duc de Guise par Poltrot. Mais, avant d’en transcrire l’anecdote, rappelons que ce siège se faisait au commencement de nos guerres de religion ; qu’il se faisait contre les huguenots ; enfin qu’il se faisait par des catholiques, qui par conséquent se piquaient d’obéissance aux préceptes de l’Eglise.

    « Apres la mort du duc, dit Brantôme, le gentil et brave seigneur, M. de Sipierre, commanda pour peu de jours à l’armée, parce qu’il n’y avait pour lors plus grand que lui, puisqu’il était gouverneur de la personne du Roi. Cependant les soldats ne pouvaient bien vivre, qu ’avec grandes incommodités, de seul poisson. M. de Sipierre fut prié, de la part des capitaines, de supplier M. le légat, le cardinal de Ferrare, qui était pour lors au camp avec la Reine-Mère, qu ’il donnât dispense de manger de la chair, quelques jours de la semaine. M. le Légat trouva d’abord cette question fort odieuse ; alléguant qu’on faisait la guerre contre les hérétiques, ennemis du carême.

    « Mais, après avoir un peu songé, il fit réponse que de chair il n’en fallait point parler, comme de chose abominable ; mais pour du beurre, du fromage, et du laitage, qu’ils en mangeassent en quantité, et tant qu ’ils voudraient ; et leur en donnait toute la dispense. M. de Sipierre, qui était prompt, fort libre, et un des galants seigneurs qui jamais naîtra en France, lui dit franchement : Monsieur, ne pensez pas régler nos gens de guerre comme vos gens d’Église ; car autre chose est de servir Dieu et de servir la guerre. Voulez-vous que je vous dise le vrai ; ce n’est point en ce temps ni en cette armée, composée de plusieurs sortes de gens, que vous devez faire tels scrupules. Car quant à votre beurre, fromage, et laitage, nos soldats français n’en veulent point, comme vos Italiens et Espagnols. Ils veulent manger de la chair et de bonne viande, pour mieux se sustenter. Ils en mangeront aussi bien de çà comme de là, et à couvert et en cachette, quelque défense qui s’en fasse. Par quoi, faites mieux. Ordonnez-leur d’en manger, et donnez-leur une bonne dispense et absolution. Que si d’eux-mêmes ils s’en dispensent, votre autorité en sera plus ravalée ; et au contraire elle en sera élevée, si vous le leur permettez ; et chacun dira, M. le légat, cet homme de bien, nous a donné dispense, et cela sonnera mieux partout.

    « M. le légat y ayant un peu songé, il dispensa aussitôt chacun d’en manger, qui pria Dieu fort, aussi bien le Français que l’Espagnol, pour M. le Légat, et surtout pour M. de Sipierre, lequel eut raison de parler ainsi, et d’en prendre bien l’affirmative, comme il le fit, et M. le Légat d’avoir lâché la bride. Car j’ai ouï dire à aucuns grands docteurs, qu il est nécessaire quelques fois aux prélats de dispenser pour ce sujet ; afin de prévenir ces friands mangeurs de chair et infracteurs de lois ecclésiastiques ; et afin que quand ils en viennent là, le monde sache et croie que c’est par dispense du prélat, et non par désobéissance de lui et de l’Eglise. »

    On voit par ce récit, que les Français commençaient à être, sur l’abstinence ecclésiastique, moins scrupuleux que les Italiens et les Espagnols ; qu’ils l’enfreignaient déjà dans les camps ; et que la politique même, forcée de tolérer cette infraction, ne cherchait plus qu’à sauver en quelque sorte l’honneur de la Cour de Rome, en obligeant cette Cour elle-même de l’approuver.

    Supplice d'une marmiteuse ayant enfreint le jeûne du carême
    Supplice d’une marmiteuse ayant
    enfreint le jeûne du carême

    Il n’en était pourtant pas ainsi des villes. L’opinion sur l’abstinence de chair dans les temps défendus, y garda tout son rigorisme, tandis qu’elle se relâchait dans les camps. En 1534, Guillaume du Moulin, seigneur de Brie, ayant demandé à l’évêque de Paris la permission de faire gras, pour sa mère, qui était âgée de quatre-vingts ans, et qui ne pouvait se passer de viande, celui-ci ne l’accorda qu’à condition que la dame mangerait en secret, loin de tout témoin, et qu’elle ferait maigre, en outre, les vendredis. Le même Brantôme, qui a transmis l’anecdote de Sipierre et du légat, en raconte une autre dans ses Dames galantes, laquelle annonce des mœurs aussi sévères.

    « Certaine ville avait fait une procession en carême, dit-il. Une femme y avait assisté, nu-pieds, faisant la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l’hypocrite alla dîner avec son amant, d’un quartier d’agneau et d’un jambon. La senteur en vint jusqu’à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et condamnée à se promener par la ville avec son quartier d’agneau, à la broche, sur l’épaule, et le jambon pendu au col. »

    Une façon de penser aussi sévère s’était fortifiée encore par les principes contraires qu’affectaient sur ce point les novateurs. Comme le mépris et l’inobservance du carême étaient un de leurs dogmes, on soupçonnait tous ceux qui ne l’observaient point, d’être imbus de l’hérésie nouvelle. « On traîne au supplice, presque comme un parricide, celui qui, au lieu de poisson, a mangé du porc, écrit Erasme dans une de ses lettres. Quelqu’un a-t-il goûté de la viande, tout le monde s’écrie , ô ciel ! ô terre ! ô mer ! l’Église est ébranlée, tout inonde d’hérétiques. »

    Souvent même le gouvernement employa son autorité pour faire pratiquer l’abstinence dont il s’agit. Il existe un édit de Henri II, année 1549, lequel défend de vendre de la viande en carême à tout autre qu’à ceux qui apporteront un certificat de médecin. Quatorze ans après, Charles IX défendit d’en vendre, même aux huguenots, pendant ce temps. Non content de cet édit, il en publia un autre en 1565, par lequel il accorde aux Hôtels-Dieu le privilège d’en vendre exclusivement ; et ordonne qu’on n’en livrera qu’aux seuls malades. Celui-ci fut confirmé par deux arrêts du Parlement, rendus l’un en 1575, l’autre vingt ans plus tard. Le parlement exigeait, non seulement que celui qui venait acheter apportât une attestation du médecin ; mais encore que le boucher prît le nom et la demeure du malade, afin qu’on pût vérifier si réellement il avait besoin de faire gras.

    Bientôt les formalités augmentèrent encore. Au certificat du médecin, il fallut en joindre un second de la main du curé. Dans l’un et dans l’autre étaient spécifiées la nature de la maladie et la qualité de viande qu’il fallait. Encore ne permettait-on que la viande de boucherie ; la volaille et le gibier étaient prohibés.

    Cette sévérité se maintint assez longtemps. Elle était encore telle vers le milieu du XVIIesiècle, que ceux des Parisiens qui étaient moins scrupuleux, et qui voulaient faire quelque partie en gras, se rendaient au village de Charenton, où il y avait un prêche de huguenots, et où par conséquent on pouvait trouver de la viande. Le scandale attira l’attention du magistrat préposé à la Police, qui rendit en 1659 une ordonnance qui l’arrêta.

    Veut-on connaître d’une manière sûre et précise, quelle révolution, dès lors, s’opéra dans les opinions sur le point de discipline dont il s’agit ici ? Le tableau en sera court, et les résultats concluants. En 1629, il se tua dans l’Hôtel-Dieu de Paris, pendant le carême, six bœufs, et environ soixante veaux. Il ne faut point oublier que cette consommation était celle, non seulement de l’hôpital, mais encore de toute la ville ; puisque l’Hôtel-Dieu avait alors le privilège exclusif de vendre de la viande, mais encore les œufs et la volaille, qui se vendaient alors dans l’enclos, et au profit de l’Hôtel-Dieu. Ce triple droit s’affermait à un boucher ; et dans le temps dont nous parlons , il était affermé trois cents livres.

    Vers le milieu du XVIIIe siècle, les administrateurs firent avec le boucher de carême un autre arrangement. Au lieu d’argent, il donna en nature, pour les malades, quelques jarrets de veau, les issues des bêtes qu’il tuait, et journellement, pendant les quarante jours, vingt-quatre volailles ; savoir douze à dîner pour bouillir, et, le soir, douze lardées pour rôtir : car il faut remarquer que tout le rôti qu’on servait le soir, aux malades, dans le cours de l’année, était lardé. Ce seul objet montait même annuellement à cinq cents livres. On peut voir tous ces détails dans l’État des revenus et de la dépense de l’Hôtel-Dieu, publié l’année 1660.

    En 1665, on tua deux cents bœufs, et par conséquent deux mille veaux à peu près : car alors telle était ordinairement, dans les boucheries, la balance respective entre les deux espèces, dix veaux ou moutons pour un bœuf. En 1708, on tua cinq cents bœufs : ce qui, dans la proportion dont nous venons de parler, doit faire cinq mille moutons ou veaux. Un des bouchers les plus achalandés de Paris, établi depuis l’année 1750, affirmait que lorsqu’il commença sa profession, il se tuait à l’Hôtel-Dieu environ quinze cents bœufs. Le nombre doubla en peu de temps. Il y eut même plusieurs années où il monta jusqu’à quatre milles. Depuis 1775, les bouchers ayant eu la permission d’étaler en carême comme dans les autres temps de l’année, il a augmenté encore ; et, dans l’année 1782, il a été de 9000. En 1815, on tuait désormais à Paris à peu près autant de bœufs en carême que pendant le reste de l’année.

     

     
     
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  • Calendriers au fil des siècles :
    julien, grégorien, républicain
     
    (D’après « Musée universel : revue illustrée hebdomadaire », paru en 1872)
    Publié / Mis à jour le JEUDI 16 AOÛT 2018, par LA RÉDACTIOn
     
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    Aujourd’hui familier, le calendrier grégorien, conçu à la fin du XVIe siècle pour corriger la dérive séculaire du calendrier julien de Jules César alors en usage, s’est étendu à l’ensemble du monde au début du XXe siècle : mais à bien l’examiner, on observe que le choix du nom des mois procède d’une singulière logique, fruit d’un assemblage hétéroclite que le calendrier républicain souhaita détrôner sans succès.
     
     

    Le calendrier est à l’année ce que le cadran d’une horloge est au jour. Ils indiquent l’un et l’autre les divisions naturelles et les divisions arbitraires des deux mouvements de translation et de rotation du globe terrestre. Seulement, le second est mieux fait que le premier. Il représente fidèlement la durée d’une révolution apparente du soleil autour de la terre, ou mieux d’un tour exécuté par celle-ci sur elle-même.

    Au moment où une pendule bien réglée marque minuit, une journée s’achève et une autre commence réellement pour le lieu où se trouve la pendule, parce qu’en ce moment le soleil est au méridien de l’hémisphère opposé. Lorsque la pendule marque midi, le jour est réellement à la moitié de sa durée ; le soleil est au zénith ; il a monté jusque-là au-dessus de l’horizon ; il va commencer à redescendre. En un mot, la pendule ne nous trompe pas. Le calendrier n’est pas aussi véridique. A l’en croire, l’année commence le premier janvier.

    Or, que représente astronomiquement parlant, cette date du premier janvier ? Elle ne représente rien du tout. Seulement, lorsque le grand Jules César, imperator, consul, tribun perpétuel et souverain pontife, institua le calendrier qui porte son nom — et qui fut, il faut lui rendre cette justice, un progrès notable sur les calendriers antérieurs —, il eut d’abord l’idée très judicieuse de placer le premier jour du premier mois de son année au solstice d’hiver. Mais il paraît que les Romains bien pensants, conservateurs et orthodoxes furent fort scandalisés par cette innovation, et ce fut pour leur complaire que César recula de sept jours le commencement de l’année, afin de le faire coïncider avec la nouvelle lune.

    Ce calendrier demeura en usage dans le monde romain, puis dans le monde chrétien pendant plus de seize siècles, bien qu’il présentât une inexactitude assez notable, puisque l’année, telle qu’il la mesurait, excédait l’année solaire de plus de 11 minutes, ce qui faisait une différence d’un jour en 130 ans environ.

    En 1582, le besoin se fit sentir de corriger cette cause d’erreur, et le pape Grégoire XIII, lui aussi comme souverain pontife, chargea une commission d’astronomes de remplacer le calendrier Julien par un calendrier plus parfait. Celui-ci, qui prit naturellement le nom de calendrier grégorien, ne diffère du précédent que par le mode d’intercalation du jour complémentaire dans les années bissextiles.

    La commission de réforme calendaire devant le pape Grégoire XIII
    La commission de réforme calendaire devant le pape Grégoire XIII

     

    Il fallut néanmoins, pour remettre pour ainsi dire à sa place la première année du calendrier réformé, pour ramener au 21 mars l’équinoxe de printemps, qui, depuis l’année du concile de Nicée (325), avait rétrogradé jusqu’au 11 du même mois, il fallut donc abréger cette année de 10 jours, et le 5 du mois d’octobre fut compté pour le 15. La concession faite par Jules César aux idées de son temps n’en subsiste pas moins dans le calendrier grégorien, sans même avoir pour excuse de donner satisfaction aujourd’hui comme alors à une croyance, à un préjugé quelconque.

    Si les saisons étaient les mêmes pour toute la surface du globe, ce qu’il y aurait assurément de plus logique serait de faire commencer l’année avec le printemps, à l’équinoxe de mars. Les saisons variant selon les latitudes et se trouvant renversées d’un hémisphère à l’autre, on pourrait choisir indifféremment l’un ou l’autre des deux équinoxes ou revenir de préférence à l’idée de Jules César en ramenant le premier janvier au solstice d’hiver. Il ne faudrait, pour cela, que renouveler le petit coup d’État inoffensif de Grégoire XIII, en abrégeant une année de 10 jours.

    Le calendrier grégorien ne pèche pas seulement par son défaut de concordance avec les phénomènes astronomiques. Il présente encore une autre anomalie non moins choquante : la nomenclature des mois. Que peut-on, en effet, rêver de plus incohérent, de plus hétérogène et de plus contraire au sens commun ?

    Voici d’abord le premier mois qui est consacré au vieux Janus. Va pour Janus ; mais alors les mois suivants rappelleront aussi des personnages mythologiques ou historiques de l’antiquité ? Attendons un peu. Le second mois s’appelle février, c’est-à-dire le mois des fièvres ou des fiévreux ? La fièvre est-elle dans ce mois plus commune que dans les autres ? Cela est au moins douteux. Mais supposons qu’il en soit ainsi. En ce cas, il faudrait donner à chaque mois un nom indiquant le genre de maladies qui lui est plus particulièrement propre. D’après cela, janvier, par exemple, serait le mois des fluxions de poitrine ; mars celui des indigestions ; juillet celui des coliques ; octobre celui des rhumes de cerveau, etc.

    Au lieu d’un calendrier mythologique, nous aurions un calendrier pathologique. Mais le troisième mois de l’année (mars) nous ramène à la mythologie, et avril suggère un autre ordre d’idées, en nous rappelant que c’est dans ce mois que s’ouvrent les bourgeons (aprilis, de aperire, ouvrir). Le mois de mai est à volonté un mois païen, comme mars, ou au contraire, un mois éminemment chrétien (le seul de tout le calendrier), selon qu’on y veut voir le nom de Maïa, mère de Mercure, ou celui de Marie, mère du Christ ; juinjuilletaoût ne sont, on le sait, que des dérivés des noms de JuniusJulius et Augustus, et nous revenons à l’histoire romaine.

    Mais voici tout à coup un autre système, le meilleur de tous assurément, s’il n’était pas appliqué à contre-sens : c’est le système numérique, qui consiste à donner aux mois des noms indiquant tout simplement leur ordre de succession. Malheureusement, c’est le neuvième mois qui se trouve dénommé et même chiffré comme s’il était le septième (septembre, par abréviation 7bre), puis viennent, avec le même à propos, octobre (8bre) qui est le dixième, novembre, qui est le onzième ; enfin décembre qui est le douzième ! N’est-ce pas admirablement imaginé !...

    Lorsque la Convention nationale entreprit l’œuvre titanesque de reconstruire sur les ruines de l’ancienne société tout un ordre nouveau, politique, économique, scientifique, artistique ; lorsqu’elle put croire que la Révolution qui s’accomplissait en France inaugurait pour le monde entier une ère de transformation et de régénération, elle voulut doter la société future d’un calendrier en rapport avec les idées philosophiques qui devaient la diriger en toutes choses. Elle chargea les astronomes Lalande, Laplace, Romme, et le poète Fabre d’Églantine de composer le calendrier républicain.

    On sait quelle fut l’œuvre de cette commission : œuvre défectueuse, et qui même nous paraît aujourd’hui puérile et grotesque à certains égards, mais dont on ne peut méconnaître le côté grandiose, poétique et relativement très rationnel.

    Par un singulier hasard, la royauté avait été abolie en France, le dernier jour de l’été (21 septembre) de l’année 1792. L’avènement de la République coïncidait avec l’équinoxe, en même temps qu’avec l’entrée du soleil dans le signe de la Balance, « symbole de l’égalité », disait le rapporteur Romme. Le commencement de l’année était donc marqué à la fois par une phase nettement déterminée de l’évolution terrestre, et par un événement politique d’une importance incomparable.

     

    Le 22 septembre 1792 fut le premier jour du premier mois de la première année de l’ère républicaine. On sait que le calendrier de la Révolution partageait les douze mois en quatre séries de trois mois chacune, correspondant aux quatre saisons : les mois de chaque saison étant désignés par des noms qui rappelaient les phénomènes météorologiques ou les grandes opérations agricoles qui s’y rapportent. On avait choisi, pour l’automne, vendémiaire (mois des vendanges), brumaire (mois des brumes), frimaire (mois des frimas) ; pour l’hiver, nivôseventôsepluviôse ; pour le printemps, germinalfloréalprairial ; pour l’été, messidorthermidor et fructidor.

    Il ne se pouvait rien de plus ingénieux, de plus poétique et de plus musical. Les mois n’avaient que 30 jours ; ce qui donnait un total de 360 jours, complété par les cinq ou six jours complémentaires, malheureusement appelés sans-culottides. Chaque mois était divisé en trois décades, et les jours désignés par les noms cardinaux de primidi, duodi, etc.

    Mais ce calendrier, en premier lieu tendait à isoler la France des autres nations en lui imposant un système chronologique qui ne pouvait convenir qu’à elle seule ; en second lieu donnait aux mois des noms qui se rapportaient exclusivement aux saisons de notre climat et de notre hémisphère. Quant à la division du mois en décades au lieu de semaines, elle n’avait qu’une importance secondaire, et rien n’empêchait de conserver à cet égard l’habitude traditionnelle de la semaine et du dimanche qui la termine. Le calendrier républicain fut aboli par Bonaparte devenu empereur, le 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805).

     

     
     
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