• Calendrier des Celtes ou des anciens Gaulois
    (D’après « Encyclopédie du dix-neuvième siècle : répertoire
    universel des sciences, des lettres et des arts (Tome 6) » paru en 1844,
    et « Traité complet du calendrier, considéré sous les rapports
    astronomique, commercial et historique » paru en 1822)
     
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    Les druides, qui tiraient leur nom d’un mot grec ou plutôt du mot celtique deru signifiant chêne, étaient vraisemblablement chargés de régler la division du temps chez les Gaulois. Leurs années étaient purement lunaires et divisées par périodes de 30 ans.
     
     
     

    La semaine paraît être la période la plus anciennement et la plus généralement adoptée pour la mesure du temps au delà du jour. Ce sont, au dire des historiens, les Egyptiens qui les premiers ont donné une forme certaine à leurs années ; et le calcul que Moïse nous donne de la durée de la vie des premiers patriarches, la manière même dont il explique les circonstances du déluge ne permettent pas de douter qu’il n’y eût dès lors une division fixe du temps.

    Calendrier égyptien antique
    Calendrier égyptien antique

    Les Egyptiens avaient distribué l’année en douze mois, par la connaissance qu’ils avaient des astres. Ces mois n’avaient pour toute dénomination, dans le commencement, que celles de premier, de second, de troisième mois, etc., jusqu’au douzième. Hérodote déclare qu’il n’est pas possible de déterminer la forme que l’année des douze mois a eue originairement chez les Egyptiens. L’année a-t-elle été simplement lunaire, c’est-à-dire de 354 jours, ou l’ont-ils composée de 360 jours dès le moment de son institution ? C’est ce qu’Hérodote ne peut aussi décider.

     

     

    On croit seulement que l’année de 360 jours dut être d’un usage fort ancien en Egypte ; elle dut être réglée ainsi même avant Moïse, car c’est d’une année de 360 jours que s’est servi le législateur des Juifs pour compléter celles du monde, et en particulier celle du déluge. Plus tard, l’année civile des Egyptiens fut de 365 jours ; tous les quatre ans, elle retardait d’un jour sur l’année solaire, et ce n’était qu’après un intervalle de 1460 années, qu’ils appelaient période sothiaque ou grande année caniculaire, que les années civiles et solaires se retrouvaient d’accord.

    Les Grecs partagèrent d’abord les mois en trois parties, chacune de 10 jours : la première dizaine s’appelait mois commençant, la seconde dizaine mois qui est au milieu, et la troisième mois finissant. La première dizaine se comptait de suite ; ainsi on disait : le premier, le second, le troisième, etc., du mois commençant ; mais, comme les Grecs ne comptaient jamais au-dessus de 10, quand ils voulaient, par exemple, exprimer les 16, ils disaient le second sixième, ainsi de suite ; pour dire 24, ils disaient le troisième quatrième. Telle était la manière de compter des Grecs du temps d’Hésiode. Les Grecs eurent aussi, par la suite, une période de quatre années révolues par lesquelles ils comptaient, et qu’ils nommaient olympiades ; l’ère commune des olympiadescommença au solstice d’été de l’an 776 avant J.-C.

    Jusqu’en l’an 600 environ avant J.-C., les Grecs comptèrent successivement deux années de douze mois de 30 jours chacun, et une troisième année (triétéride) de treize mois. Mais les oracles ayant déclaré que l’on devait régler les années sur la marche du soleil, et les mois sur celle de la lune, il en résulta la réforme suivante : l’année fut alors composée de douze mois alternativement de 30 et 29 jours commençant à la néoménieou nouvelle lune ; les troisième, cinquième et huitième années de cette période dite octaétéride eurent chacune un mois complémentaire de 30 jours : après deux octaétérides, on ajoutait 3 jours complémentaire ou épagomènes.

    Meton, célèbre astronome athénien, pour corriger ce calendrier, imagina un cycle de 19 ans, après lesquels les rapports des jours, des mois, des années avec les retours de la lune et du soleil aux mêmes points du ciel se trouvaient conservés. Dans cette période, on comptait 235 lunaisons, à savoir : 228 à raison de 12 par an, et 7 autres appelées intercalaires ou embolismiques, dont 6 de 30 jours et le dernier de 29 jours. Ce résultat excita l’admiration des Grecs au point qu’on le grava en lettres d’or sur les places publiques ; de là lui vint le nom de nombre d’or. Callipe, pour remédier à une erreur légère de calcul de Meton, établit que l’on retrancherait le dernier jour de chaque quatrième cycle.

    Le calendrier des Romains dut aussi sujet à de grandes variations ; leurs années étaient lunaires ; ils avaient, comme les Grecs, recours aux intercalations de jours et de mois. Cette irrégularité devait, à la longue, opérer un changement qui fît passer à la fin le mois de janvier d’une saison dans une autre, et cette confusion dura jusqu’à la réforme due à Jules César. Sous ce règne, Sosigène, Egyptien, versé dans les hautes sciences, détermina l’étendue de l’année solaire. On régla l’année civile sur le cours du soleil ; elle prit le nom d’année julienne, et s’ouvrit en 44 avant J.-C. Les mois furent au nombre de douze, alternativement de 30 et 31 jours, excepté février qui en avait 28 les années ordinaires, et 29 les années bissextiles. Le premier jour des mois portait le nom de calendes, les nones commençaient le 5, les ides le 13 ; en mars, mai, juillet et octobre, les nones se trouvaient le 7 et les ides le 15 : on comptait les jours en rétrogradant avant ces trois époques principales des mois.

    Chez les Gaulois, les druides, qui tiraient leur nom d’un mot grec ou plutôt du mot celtique Deru signifiant chêne, étaient vraisemblablement chargés de régler leur division du temps. Leurs années étaient purement lunaires et divisées par périodes de 30 ans. Pline dit dans son Histoire naturelle que la lune réglait leurs mois, leurs années, et leur siècle de 30 ans ; mais il ne dit point, et aucun auteur ancien ne dit comment ils s’y prenaient pour ramener au bout de leur cycle les lunaisons au premier du mois. Il était nécessaire que dans cet intervalle ils ajoutassent 11 jours. Peut-être, comme les Arabes, faisaient-ils 19 années de 354 jours, et 11 de 355. Ce qui porte à le croire, c’est qu’il est constant qu’ils employaient le cycle de 30 ans pour régler leurs années lunaires.

    La cueillette du gui par les druides
    La cueillette du gui par les druides

     

    Les Latins ont eu de grandes relations avec les Gaulois, et ils auraient pu et dû nous conserver plus de détails sur leur calendrier ; mais ils étaient si peu avancés dans les sciences physiques et mathématiques que les recherches sur la manière dont les peuples qui les entouraient divisaient le temps leur paraissaient peu intéressantes ; ignoti nulla cupido. Ils ne nous ont pas conservé seulement les noms de leurs mois ; car, comme nous allons le faire voir, les noms des mois en usage dans les pays où la langue celtique s’est conservée sont fondés sur l’année solaire que les Romains firent adopter aux Gaulois, et dérivent, pour la plupart, de mots latins qui expriment ces mois dans le calendrier julien. La réforme julienne fut adoptée dans les Gaules après la conquête de César. Les Romains portaient leurs dieux et leurs calendriers partout où ils portaient leur vaste domination.

    Parmi les Romains, il semble que seuls Pline et César aient mentionné le calendrier des Gaulois. Voici le passage de Pline, qui se trouve à la fin du livre 16 de son Histoire naturelle, lorsqu’il parle du gui de chêne. « Je ne dois pas passer sous silence une coutume singulière usitée dans les Gaules ; les druides (c’est ainsi qu’ils appellent leurs prêtres) n’ont rien de plus sacré que le gui, et l’arbre sur lequel il croît, surtout si c’est un chêne. Ils choisissent, pour leur habitation, des forêts de chêne et ne font aucun sacrifice, sans avoir des feuilles de cet arbre. C’est ce qui fait qu’on les appelle druidesd’un mot grec qui signifie chêne. Toutes les fois qu’il naît quelque chose sur cet arbre, ils le regardent comme envoyé du ciel et comme une marque qu’il est choisi par Dieu même. Or, il est assez rare de trouver du gui sur le chêne. Ainsi, quand ils en trouvent ils le cueillent avec de grandes cérémonies religieuses et le tout se fait le sixième de la lune ; car c’est cet astre qui règle le commencement de leurs mois et de leurs années ; il règle aussi leur siècle de 30 ans ».

    Pline poursuit : « Ce qui les détermine à agir ainsi, c’est qu’alors la lune est assez forte, sans être dans le premier quartier ; ils appellent le gui dans leur langue le remède à tout. Pour cette cérémonie, ils préparent le sacrifice et le festin sous l’arbre même ; ensuite ils y conduisent deux taureaux blancs qui sont accouplés pour la première fois ; le prêtre, revêtu d’une robe blanche, monte sur l’arbre et coupe le gui avec une faucille d’or ; on le reçoit dans une nappe blanche. Ils terminent le sacrifice en adressant des prières à Dieu, pour qu’il sanctifie le don qu’il vient de leur faire, et le rende utile à ceux auxquels ils en donneront. Ils pensent qu’en le faisant prendre en breuvage à un animal stérile ils le rendent fécond, et que c’est un remède spécifique contre toute sorte de poisons : tant sont superstitieuses les religions de plusieurs peuples ».

    Dans le sixième livre de la Guerre des Gaules, César dit que les Gaulois se disent descendus de Pluton, tradition qu’ils tiennent des druides. « C’est pour cela, ajoute ce général historien, qu’ils mesurent le temps par le nombre des nuits et non par celui des jours. Soit qu’ils commencent les mois ou les années, ou qu’ils parlent du temps de leur naissance, la nuit précède toujours le jour ». Nos ancêtres comptaient donc par nuits et non par jours comme nous. C’est par un reste de cette coutume que les Anglais disent encore aujourd’hui dans leur langue d’aujourd’hui sept nuits, d’aujourd’hui quatorze nuits, this day sennight, this day fortnight. Les anciens Germains, suivant Tacite, avaient aussi le même usage : et des locutions semblables à celles des Anglais se sont conservées dans leur langue. Les paysans, dans plusieurs provinces de France, disent aussi à nuit, au lieu d’aujourd’hui, ce qui pourrait bien être un reste de l’ancien usage de compter par nuits.

    Calendrier gaulois
    Calendrier gaulois

    Ainsi, tout ce que nous pouvons tirer des anciens auteurs, au sujet du calendrier celtique, se réduit aux faits suivants : 1° Leur année était lunaire ; 2° Ils employaient pour régler leurs années une période de 30 ans ; 3° Ils cueillaient le gui le 6 du premier mois, et célébraient ce jour comme leur fête la plus solennelle ; 4° Ils passaient les premiers jours de leur année à parcourir les campagnes, pour rechercher cette plante si importante pour eux ; mais on ne sait à quelle époque ils commençaient leur année, quelle était leur ère, quels noms ils donnaient aux mois. Il

     

    paraît qu’ils connaissaient la semaine et qu’ils donnaient aux jours desnoms dérivés des sept planètes.

    Nous donnons ici un aperçu des mois dont on se servait au XIXe siècle dans la Bretagne Armorique et dans la principauté de Galles en Angleterre, les langues parlées dans ces deux contrées ayant beaucoup d’analogie et paraissant deux dialectes de l’ancienne langue celtique. Ces mois ne datent évidemment que du temps de la réforme julienne. L’étymologie de plusieurs des noms qu’on leur donne en est une preuve certaine. Cette année est d’ailleurs solaire et la même que celle dont se servent tous les Européens. Le nom du mois julien est donné, suivi du nom en breton armoricain, puis de celui en breton gallois :

    1. Janvier ; Ghener et Ghenver ; Janawr ou Marwsis ou Misdu
    2. Février ; Choëvrer ou Chwewror ; Chwefror
    3. Mars ; Meurs ; Mawrts
    4. Avril ; Ebrel ; Ebril
    5. Mai ; Maë ; Mai
    6. Juin ; Miseven ; Mehefin
    7. Juillet ; Gouëre ou Gouhere ; Gorphennaf
    8. Août ; Eost ; Awst
    9. Septembre ; Guengolo ; Seithfed-mis ou Mismedi
    10. Octobre : Ezre ou Here ; Withfedmis ou Hydef
    11. Novembre ; Mis-du ; Tachwed, Hedrew, Hyddfe
    12. Décembre ; Kersu ou Kerdu ; Ragfyr

    On voit aisément dans cette énumération que les noms des mois correspondants à janvier, février, mars, avril, mai et août dérivent des noms latins des mois correspondants. On ne sait pas précisément ce que signifie Mizeven qui répond à juin. Quelques auteurs pensent que ce mot est mis pour mis-e-ben signifiant mois en tête, parce que c’est celui où se trouve le solstice d’été. On ne connaît pas mieux la signification de Gouherre ou Gouerre ou Gorphennaf qui répond à juillet. Gwengolosignifie paille blanche, et indique dans l’Armoricain la récolte du blé qui se fait en septembre. Dans le Gallois Seithfed-mis signifie septième mois, et mismedi, mois de la moisson. On ne sait d’où vient erze dans l’Armoricain ni hydef dans le Gallois pour octobre ; mais dans le Gallois withfed mis signifie le huitième mois, il est la traduction littérale d’octobre. Misdu pour novembre signifie mois noir, et tachwed, dont usent les Gallois, paraît signifier la fin, ce qui indiquerait qu’ils finissaient leur année à la fin de ce mois. Les Armoricains appellent leur dernier mois, mois encore noirkerzu. On ne sait ce que signifiait le mot que les Gallois employaient pour décembre ; mais ils appelaient quelquefois janvier misdu. Ainsi, leur mois noir n’était pas le même que celui des Bretons Armoricains.

    Suivant Court de Gébelin, les mois des Francs, du temps de Charlemagne, avaient les mêmes noms que ceux dont les anciens Gaulois se servaient avant qu’ils eussent emprunté ceux des Romains :

    Janvier : Winter-manoth, mois d’hiver
    Février : Hornung, lugubre
    Mars : Lentzin-manoth, mois où les jours allongent
    Avril : Ostar-manoth, mois d’Ostar
    Mai : Wunne-manoth, mois gai
    Juin : Brack-manoth, mois du labour
    Juillet : Jeu-manoth, mois des foins
    Août : Barn-manoth, mois des granges
    Septembre : Herbst-manoth, mois de la moisson
    Octobre : Wyn-manoth, mois du vin
    Novembre : Windt-manoth, mois du vent
    Décembre : Heilag-manoth, mois sacré

     

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  • Calembour (Le) : effet linguistique dans
    lequel la France excelle
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1901)
     
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    A coup sûr, il vous est arrivé maintes fois d’assister à une conversation où de temps en temps, éclataient, comme des fusées radieuses, des mots ailés, pittoresques, qui provoquaient un sourire adouci ou une joyeuse exclamation ; mais tout d’abord vous ne découvriez pas le sens véritable, parce qu’il se dissimulait derrière le sens naturel. De quoi s’agissait-il donc ? D’un calembour, qui prend véritablement naissance sous la Renaissance.
     
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    Le calembour ! Beaucoup d’écrivains l’ont combattu à outrance : « diseur de bons mots, geignait Pascal le grincheux, mauvais caractère » ; « c’est l’éteignoir de l’esprit ! » clamait Voltaire et bravement il conseillait à Mme du Deffand, de chasser de son salon « ce tyran si bête qui usurpe l’empire du grand monde » ; Victor Hugo, dans un accès sans doute de noire mélancolie, l’a appelé « la fiente de l’esprit ». Mais d’autres, dont le jugement à coup sûr, peut être placé sur le même rang que celui de Victor Hugo, de Voltaire et de Pascal, ont montré la plus grande sollicitude et la tendresse la moins équivoque envers le calembour. Ainsi Balzac, Monge, Piron, Rabelais, Dante, Shakespeare. Le marquis de Bièvre ne souhaitait rien tant que de mourir en faisant un calembour.

    Qu’est-ce que le calembour ? A vrai dire la définition est difficile à donner, mais chacun sent fort bien ce qu’il faut entendre par là. Ce mot a été mis à la mode par le marquis de Bièvre. Quelques auteurs le font venir du composé italien, calumaju burlure, qui signifie badiner avec la plume. Quoiqu’il en soit, disons simplement, sans faire davantage étalage d’érudition, que le calembour c’est un équivoque, un jeu de mots dans lequel se complaisent les esprits ingénieux.

    Remontez les siècles écoulés, consultez les annales de tous les peuples ; allez au Nord, au Midi, à l’Orient, vers les régions où le soleil se couche, vous le rencontrez partout. En Égypte, en Grèce, à Rome, le calembour est une véritable épidémie.

    Mais de l’aveu de tous, c’est en France que plus qu’ailleurs, l’esprit court les rues. Est-il étonnant que beaucoup l’aient saisi au passage et en aient émaillé leurs conversations ? Au Moyen Age, on fut trop batailleur pour s’adonner à ce frivole passe-temps de faire des jeux de mots. Mais à la Renaissance, sous le règne de François ler, le jovial compère, et de ses descendants, qui avaient hérité de lui le penchant à la gaudriole et à la vie facile, plutôt que l’intrépidité chevaleresque, le calembour eut des jours superbes et un renouveau qui n’a fait jusqu’à cette heure que croître et embellir.

     

    Rabelais, l’immortel Rabelais, qui n’eut jamais d’autres préoccupations, après un bon dîner, que de favoriser pieusement sa digestion, en écrivant ses livres exubérants de verve, et en faisant assaut de pointes avec des compères aussi joyeux que lui, brandit d’une main ferme l’étendard du calembour. Il eut de nombreux imitateurs, même parmi le menu peuple, à telles enseignes que l’épicier, si peu en vue qu’il fût, si enterré qu’il fût au fond de la province la plus éloignée, prenait pour enseigne : « A l’épi scié ». Ne soyons pas trop étonnés que le charmant curé de Meudon, en dépit de sa soutanelle, ait cultivé « les joyeux devis » ; car enfin de plus hauts personnages que lui, même dans la cléricature, ne s’en sont pas privés.

    On connaît le calembour classique que notre vieux conteur a fait au livre V de la Vie de Pantagruel et de Gargantua : « Le grand Dieu, dit-il, fait les planètes ; nous faisons les plats nets. » Beaucoup de maîtres d’hôtel riraient bleu devant un pareil jeu de mots, si tous leurs convives, en le prenant pour devise, le mettaient sérieusement en pratique. Enfin, l’impulsion était donnée désormais le calembour ne s’arrête plus. Il marche à pas de géants.

    Henri IV visitant une fois son arsenal, un seigneur lui demanda si l’on pouvait trouver au monde d’aussi bons canons que ceux qu’ils voyaient là : « Ventre Saint-Gris ! répondit le roi, je n’ai jamais trouvé de meilleurs canons, que ceux de la messe. » Arrivons à l’âge d’or du calembour, c’est-à-dire au marquis de Bièvre. C’est lui, en effet, qui a créé une révolution dans le calembour ; comme Malherbe l’avait créée dans la littérature. On met à la charge du marquis mille calembours plus amusants les uns que les autres.

    M. de Bièvre avait une cuisinière appelé Inès. Comme elle brisait chaque jour une pièce de vaisselle, le spirituel marquis l’appelait plaisamment lnès de Castro (casse trop). Le marquis de Bièvre avait, sur le chapitre qui nous occupe, un partisan parfaitement digne de lui, dans Louis XVI. « A quelle secte, monsieur le marquis, lui dit un jour le roi, appartiennent les puces ? » « A la secte d’Epicure (des piqûres) répondit triomphalement de Bièvre. » A votre tour, sire : « De quelle secte sont les poux ? » « Parbleu, s’écria le roi, voilà qui n’est pas malin ; de la secte d’Epictète (des pique-têtes).

    Même sous la Révolution, tandis que l’échafaud était dressé sur les places publiques et était sans cesse en mouvement, coupant des têtes jeunes et chenues de jeunes filles ou de ci-devant nobles, d’ouvriers en bourgeron ou de paisibles habitants des campagnes, l’esprit en France ne perdait pas ses droits et le calembour déridait un instant les fronts moroses à la pensée des tueries de la veille et de celles du lendemain.

    Il monte sur l’échafaud avec le patient, après qu’il s’est assis avec lui au tribunal révolutionnaire. Le suspect Martinville comparaissait devant Fouquier-Tinville. L’accusateur public s’obstinait à l’appeler de Martinville. « Pardon, interrompt l’accusé, je suis ici non pour être allongé, mais pour être raccourci ! » Qu’on l’élargisse ! » dit alors Fouquier-Tinville, frappé de cette réponse audacieuse ; et l’accusé fut épargné.

    Si la Terreur n’a pas mis des entraves au calembour, pensez si le Consulat et l’Empire lui ont coupé les ailes. Alors tout était à la joie. On sortait d’un affreux cauchemar et la Victoire nous souriait sous tous les climats, sur tous les rivages. Quel temps plus propice aux feux d’artifice de la place du Trône et à ceux qui éclatent soudain parmi les accidents mouvementés de la conversation ! Il n’est pas jusqu’au futur empereur qui, parmi le crépitement de la fusillade et les préoccupations d’un siège ou d’une bataille, ne s’amuse à faire des pointes agrémentées d’équivoques charmantes.

    L’armée française, sous la conduite de Bonaparte, était arrivée en quelques bonds, qui étaient autant de triomphes, sous les murs de Milan. Le siège de la ville italienne était poursuivi à outrance. Un soir, l’illustre capitaine avait réuni autour de lui tout son état-major et lui imposait ses plans, pour amener promptement la reddition de la place. L’état-major demeurait sceptique. Les vieux officiers murmuraient dans leurs barbes ou se prenaient à sourire, quand soudain, l’un d’entre eux se prit à dire :

    — Vous êtes jeune, général, et...

    — Oui, je suis jeune, interrompt Bonaparte, encore imberbe ou à peu près ; mais demain, j’aurai Milan (mille ans).

    Au début du XXe siècle, le calembour est dans la force de l’âge. Non seulement. comme jadis, il hante les conversations, mais il s’est faufilé partout, dans les journaux, dans les revues à caricatures, même dans celles qui se drapent dans une tenue grave et qui portent le frac solennel ou l’habit vert, dans les pièces de théâtre, au café-concert, dans l’almanach, partout enfin. Des feuilles spéciales n’existent-elles pas, où, depuis le rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage et jusqu’au galetas, le calembour a élu domicile, excluant toute autre production de l’esprit ? Il semble alors nous ayons un besoin réel et pressant de nous étourdir parmi le cliquetis de bons mots et les fusillades d’esprit.

    Tous les genres littéraires ont subi, peu ou prou, l’influence de l’esprit nouveau. Le calembour ne pouvait pas demeurer non plus enfermé dans sa vieille chrysalide. Il l’a donc brisée et s’est métamorphosé en un genre nouveau, qui tient à la fois du calembour et de la satire ; genre éminemment français, alerte, pimpant, primesautier et capiteux, autant que le vin de Champagne de la meilleure marque.

     

     
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  • Burloir et coq en pâte
    animent le Bourbonnais
    (D’après « Revue des traditions populaires », paru en 1891)
     
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    Au sein de la montagne bourbonnaise retentissait encore, à la fin du XIXe siècle, le burloir, sorte d’oliphant destiné à guider les troupeaux, à inviter la population à se rassembler pour l’annonce d’une nouvelle, ou encore à faire le charivari aux veuves et veufs convolant en nouvelles noces ; du côté de Moulins et de ses environs, on avait coutume de s’offrir le premier jour de l’An, un petit coq façonné avec de la pâte de farine, bien doré et symbolisant le bonheur que l’on se souhaitait mutuellement.
     
     
     

    La montagne bourbonnaise, le dernier soubresaut des révolutions géologiques qui tourmentèrent l’Auvergne et le Forez, se divise en deux parties bien distinctes que sépare la Besbre (Barbara), ce torrent qu’une ondée suffit pour faire mugir ; au sud le Moutoucel, chauve et dénudé (Monte-au-Ciel), est le royaume des Pions, ceux dont la patrie est bien plus loin que d’où le soleil se lève, et qui ne craignent rien, sinon que : l’tounar d’Gieu l’a-z-’acraze ! et à l’est, la Madeleine, dont les flancs boisés forment l’immense forêt de l’Assise.

    C’est au canton du Mayet-de-Montagne qu’appartiennent ces pays pittoresques, où les traditions et les légendes se sont conservées comme le menhir sur lequel saint Martin a scellé la croix. C’est là que se retrouvent les fontaines et les bois sacrés, le cercle de pierres (Ré-mur-Seint), le Ré-de-Sol, le mont Lune, les pierres du Jo, la pierre et la grotte des Fées, la pierre du Jour, les palets de Gargantua, la croix du Sun.

    Paysans bourbonnais
    Paysans bourbonnais

     

    Chaque village possède ses traditions, et chaque pierre conserve ses légendes ; les fées y sont dans leur empire, la montagne bourbonnaise est encore toute mystérieuse ; lo fadas se cachent dans les bois et dans les rochers. C’est que dans cette contrée couverte de neige pendant plus de six mois, les montagnards ont conservé leurs mœurs d’autrefois, et leur foi vive et ardente.

    Le pays est pauvre et l’herbe courte, et quand le pâtre veut rassembler son troupeau dispersé pour redescendre à la chaumière, il ne pourrait crier assez fort, mais il a façonné un instrument sur le modèle d’un ancien tout vermoulu, c’est une trompe de plus d’un pied de long et de la grosseur du bras : il a creusé avec son couteau une branche courbe de fayard (hêtre), il l’a percée avec un fer rouge, et avec ce même fer il a tracé un monogramme, sa propriété, et des ornements ; avec cette trompe qu’il nomme burloir il appelle ses animaux habitués à sa voix, et, lentement, ils descendent ces pics et ces pentes rapides aux accents du chant traditionnel « La saint Jean ».

    Le burloir sert aussi à transmettre la voix d’une montagne à l’autre, et à plus d’une grande lieue du pays (6 kilomètres), on appelle son voisin du village. Les maisons sont groupées par village et chacun d’eux porte son nom : Chez PionChez Girardière. Mais le principal office du burloir est d’appeler aux offices de la Semaine-Sainte les habitants de la commune que les cloches muettes de l’église n’avertissent plus ; les gars montent au clocher, et sur un thème convenu, ils annoncent ensemble l’heure des offices.

    Par extension, le burloir sert aussi à un très singulier usage, notamment quand une veuve semble se remarier un peu tôt : le charivari des burloirs ne manque pas de poursuivre le couple trop empressé de la mairie au domicile conjugal, et il est plus de minuit que ce concert baroque n’est pas terminé. D’autres fois, les mauvaises actions d’un habitant sont révélées par les sons graves des burloirs.

    Plus anciennement, l’on employait le burloir pour annoncer le rassemblement de la population au chef-lieu du village pour la lecture des édits royaux, ou pour avertir d’un danger, car le son des cloches était insuffisant, tandis que celui des burloirs se fait entendre à de très grandes distances.

    Cet instrument ne devait pas être autre chose que la tradition de l’oliphant dont il affecte la forme. C’est surtout à la Pruyne, l’une des dernières communes perdues dans la montagne bourbonnaise, que le burloir est le plus généralement employé.

    Les coqs en pâte
    « Heureux comme un coq en pâte » était encore voici un siècle une expression familière du Bourbonnais, et de Moulins en particulier. Comme partout, le jour de l’an était un jour de joie surtout pour les enfants qui n’avaient rien à donner et tout à recevoir, et dans chaque famille on s’abordait le matin en échangeant de bons souhaits. Chacun s’offrait réciproquement un petit coq façonné avec de la pâte de farine, bien cuit et surtout bien doré, la tête haute et la queue bien troussée. Il était posé sur deux petits morceaux de bois fendu qui lui servaient de pattes.

     

    Des marchands spéciaux promenaient depuis le jour de Noël ces petits coqs en pâte, dans un large plat de vieille faïence bleutée, avec de jolis rinceaux ; les gros coqs valaient six liards en monnaie du temps, et les petits, deux liards seulement. Au milieu du XIXesiècle, le nombre des marchands était réduit à deux et ils suffisaient, le père Paradis et son gars, à satisfaire les gens de la ville, tandis qu’autrefois il y avait un marchand à chaque coin de rue et sur toutes les places : leur quartier général était à la Bonne-Dame de Délivrance.

    N’était-ce point une allusion aux souhaits de bonheur que chacun échangeait, ce symbole du bonheur : « Heureux comme un coq en pâte ! » Dans les dernières années du XIXe siècle, on pouvait voir de petits animaux accompagnant le coq, pétris de la même pâte, et leurs pattes façonnées du même bois. Nous ne pouvons mieux comparer ces petits coqs et ces animaux qu’à ceux que façonnaient dans l’antiquité les céramistes gaulois dans leurs officines de Toulon et de Saint-Pourçain-sur-Besbre (Allier), simultanément avec les dieux Lares. Leur ressemblance est frappante avec ces jouets primitifs fondus en bronze et découverts en Scanie, en Etrurie, et qui appartiennent à l’âge du bronze ; le rapprochement en est aussi frappant que singulier.

    L’usage de s’offrir le coq en pâte au jour de l’an est fort ancien. Nous n’avons pas la prétention de reculer cet usage jusqu’aux temps perdus de l’histoire, mais il doit remonter à une haute antiquité. Ce n’était pas un jouet du jour, ni de spontanéité, que le coq en pâte que l’on s’offrait au jour de l’an, mais c’était la tradition d’une bien vieille coutume qui, sans être particulière à la ville de Moulins et à ses environs, pourrait bien se retrouver dans la vieille Gaule.

    Tous les historiens de l’antiquité nous rapportent qu’en ce jour de Guy-l’an-neuf, chacun s’offrait des présents, des jouets, etc. Grivaud de la Vincelle, dans son grand ouvrage des Arts et Métiers, donne à la planche CXX la figure d’un petit coq semblable. Dans les inscriptions de Gruter (125-2), on trouve le coq brûlé en holocauste « Holocausto gallo ». Le coq était immolé aux dieux Lares, gardiens du foyer (Montfaucon). Caylus donna un petit bronze représentant un volatile en bronze de un pouce et demi de hauteur (Recueil, tome I, planche XCX, n° V). Et dans le tome II, la planche XCII, n° V, représente un petit coq en bronze, muni d’un anneau de suspension, puis sur la même planche sont représentés plusieurs petits animaux portant le même anneau sur le dos.

     

     
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  • Bûche de Noël (Origine et histoire de la)
    (D’après « La nuit de Noël dans tous les pays » paru en 1912)
     
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    La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison, tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer familial. La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle se parait n’était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs de la saison le rendent plus utile que jamais.
     
     
     

    Cet usage existait surtout dans les pays du Nord. C’était la fête du feu, le Licht des anciens Germains, le Yule Log, le feu d’Yule des forêts druidiques, auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de sainte Luce dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier et venant du latin lux, lucis, rappelle encore la lumière.

    Il est tout naturel qu’on mette en honneur, au 25 décembre, au cœur de l’hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent, cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal. A la Noël, on apportait du bois ; à Pâques, des œufs ou des agneaux ; à l’Assomption, du blé ; à la Toussaint, du vin ou de l’huile.

    Tradition de la grande bûche de Noël. Dessin de Léon Lhermitte paru dans Le Monde illustré du 1er janvier 1884
    Tradition de la grande bûche de Noël. Dessin de Léon Lhermitte
    paru dans Le Monde illustré du 1er janvier 1884

     

    Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les faisaient donner. « Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une grosse bûche nommée tréfouet ». Le tréfeule tréfouet que l’on retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en Berry, etc., c’est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer pendant les trois jours de fêtes. De là, du reste, son nom : tréfeu, en latin tres foci, trois feux.

    Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille. On attendait ainsi la Messe de minuit.

    Qu’on se représente les immenses cheminées d’autrefois : sous leur manteau pouvait s’abriter une famille tout entière, parents, enfants, serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une bonne vieille grand-mère contait des histoires qu’elle interrompait seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir le plus possible d’étincelles, en disant : « Bonne année, bonnes récoltes, autant de gerbes et de gerbillons ».

    La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les provinces de notre vieille France. Voici, d’après Cornandet, le cérémonial que l’on suivait dans la plupart des familles : « Dès que la dernière heure du jour s’était fondue dans l’ombre de la nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d’éteindre leurs foyers, puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans l’église, en l’honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que l’on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu qui régnait dans le village. C’était le feu bénit et régénéré qui devait jeter de jeunes étincelles sur l’âtre ranimé.

    « Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses serviteurs, allait à l’endroit du logis où, l’année précédente, ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient solennellement ces tisons ; l’aïeul les déposait dans le foyer et tout le monde se mettant à genoux, récitait le Pater, tandis que deux forts valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle.

    « Cette bûche était toujours la plus grosse qu’on pût trouver ; c’était la plus grosse partie du tronc de l’arbre, ou même la souche, on appelait cela la coque de Noël [le gâteau allongé en forme de bûche que l’on donnait aux enfants le jour de Noël portait encore au début du XXe siècle dans certaines provinces le nom de coquille ou petite bûche, en patois, le cogneu].

    « On mettait le feu à cette coque et les petits enfants allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fît des présents ; et tandis qu’ils priaient l’Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons. A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d’aller à la messe, on s’y rendait en longues files avec des torches à la main. Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans un joyeux repas. »

    Dans la Semaine religieuse du diocèse de Langres du 23 décembre 1905, un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques : « La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s’est comparé lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l’iniquité étant appelée, dans le quatrième Livre des Proverbes le vin et la boisson des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel a répandues sur son Fils dans le mystère de l’Incarnation, pour être consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de sa vie mortelle ».

    Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne.

    La bûche de Noël en Berry 
    En Berry, elle s’appelle cosse de Nau – cosse signifiant souche, et Nau signifiant Noël, ce mot étant employé par nos pères dans ce sens : « Au sainct Nau chanteray / Car le jour est fériau. Nau ! Nau ! Nau ! / Car le jour est fériau » – et quelquefois tréfouétrouffiautrufau (trois feux). Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter et mettre en place la cosse de Nau, car c’est ordinairement un énorme tronc d’arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours que dure la fête de Noël. A l’époque de la féodalité, plus d’un fief a été donné, à la charge, par l’investi, de porter, tous les ans, la cosse de Nau au foyer du suzerain.

    La cosse de Nau doit, autant que possible, provenir d’un chêne vierge de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans l’âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille, après l’avoir aspergé d’eau bénite, y met le feu. C’est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour aller à la messe de minuit, qu’on les mènerait à la messe du cossin blanc– c’est-à-dire qu’on les mettrait au lit –, on ne manque jamais, le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu’ils assistaient à cette messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées là, à leur intention, par le petit Naulet – le petit Jésus, NauletNoëlet, enfant de Noël.

    On conserve ces débris de la cosse de Nau d’une année à l’autre : ils sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison. Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau que l’on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la famille contre le feu du temps, c’est-à-dire contre la foudre, explique Laisnel de La Salle.

    « Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, explique un chroniqueur du Cher, je cherchais à m’expliquer pourquoi l’un des deux grands chenets en fer forgé était d’une seule pièce, tandis que l’autre se démontait en deux pièces par le simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale et formait, de cette manière, un simple tréteau. Une octogénaire m’en a donné l’explication suivante : dans mon jeune temps, la veille de Noël, on choisissait pour le truffiau (tréfeu) le tronc d’un arbre assez gros pour qu’on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement.

    « On posait l’une des extrémités sur le grand chenet et l’on faisait glisser latéralement l’autre extrémité sur le chenet démonté, à l’aide de leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de trognards que l’on rencontre encore beaucoup dans nos haies : le bois fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la forme de ces cheminées géantes d’autrefois. »

    Dans l’Orléanais, province voisine du Berry, existaient à peu près les mêmes usages. La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d’un épais lit de cendres, et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte souche du bûcher. C’était ordinairement une énorme culée de chêne. Dans la Beauce et le val orléanais (rive gauche de la Loire), cette bûche se nomme, selon les localités, tréfoytrifoué ou trifouyou.

    Le moment de déposer, dans l’âtre nettoyé avec soin, la bûche traditionnelle, variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers coups de la cloche annonçant l’office de la nuit ; là on attendait l’instant où la cloche sonnait la voix Dieu, c’est-à-dire l’élévation de la messe de minuit. C’était le grand-père, quelquefois le plus jeune enfant qui, après l’avoir aspergé d’eau bénite, y mettait le feu en se signant et en prononçant à haute voix : In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen !

    Le tréfoué devait brûler, sans flamme, l’espace de trois jours, afin d’entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on recueillait les restes du tréfoué et on les conservait d’une année à l’autre.

    La bûche de Noël en Normandie 
    Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en Normandie : « Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à l’endroit du logis où, l’année précédente, à la même époque, ils avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si belles flammes à l’encontre des faces réjouies des convives. L’aïeul les pose dans ce foyer qu’ils ont connu et tout le monde se met à genou en récitant le Pater.

    « Deux forts valets de ferme apportent lentement la bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche 1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable cérémonie. La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse trouver dans la forêt, c’est la plus forte partie du tronc de l’arbre ou, le plus souvent, c’est la masse de ses énormes racines, qu’on appelle la souche ou la coque de Noël.

    « A l’instant où l’on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un coin de l’appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des présents, et, tandis qu’ils prient, on met à chaque bout de cette souche des paquets d’épices, de dragées et de fruits confits ! »

    Qu’on juge de l’empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils présents ! De nos jours, l’usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays normands. Longtemps, explique G. Dubosc dans le Journal de Rouen du 25 décembre 1898, les pauvres gens des campagnes, en attendant l’heure de la messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l’énorme bûche éclairant de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la hotte de la cheminée. C’est assis, devant son brasier, qu’on restait jusqu’au moment où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se célébrer la Messe des bergers.

    C’est devant l’âtre rougeoyant qu’on se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont transmises jusqu’à nos jours : et les pierres tournantes, comme celles de Gerponville, de Saint-Arnoult, de Mallemains, qui tournent sept fois pendant la nuit de Noël ; et les trésors qui ne se découvrent que lorsqu’on sonne le premier coup de la messe nocturne ; et les feux follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien d’autres contes fantastiques.

    La bûche de Noël en Provence 
    Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux cariguié, ou vieux tronc d’olivier choisi pour brûler toute la nuit ; ils s’avançaient solennellement en chantant les paroles suivantes :

    Cacho fio. Cache le feu (ancien).
    Bouto fio. Allume le feu (nouveau).
    Dieou nous allègre. Dieu nous comble d’allégresse !

    Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit de miel, en souvenir de l’Eden, dont l’avènement de Jésus est venu réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé, lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait apprises : « O feu, réchauffe pendant l’hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les pauvres et ne dévore jamais l’étable du laboureur ni le bateau du marin. »

    Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du musée d’Arles ; en voici la description : Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche est l’aïeul, en costume du XVIIIe siècle. Il arrose, il bénit la bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette formule renferme tout à la fois une prière et d’heureux souhaits pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats réglementaires.

    Alègre ! Alègre ! Dieu nous alègre.
    Calendo vèn, tout ben vène
    E se noun sian pas mai, que noun fuguen men !
    Dieu vous rague la graci de veire l’an que vèn.

    (Dieu nous tienne en joie ; Noël arrive, tout bien arrive ! Que Dieu nous fasse la grâce de voir l’année prochaine, et si nous ne sommes pas plus nombreux, que nous ne soyons pas moins !)

    En face, assise, l’aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier, aîné des garçons, dit lou Pelot, s’appuie sur la cheminée, avant sa femme vis-à-vis. A côté du Pelot, sa jeune sœur, souriante et rêveuse ; elle s’entretient avec lou rafi (valet de ferme). Près de la table, à gauche, l’aînée des filles prépare le repas, tandis qu’au fond le guardian, armé de son trident, et le berger avec son chien, se préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute religieusement la bénédiction du grand-père (benedicioun dou cacho-fio).

    Frédéric Mistral, quand il fut nominé membre de l’Académie marseillaise, en cette langue provençale si colorée, qu’il parle si bien, nous a donné, dans son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la bûche de Noël :

    « Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la bûche d’olivier, blanchissait sous les cendres et que l’aïeul vidait, à l’attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà dans l’ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant par là-bas, au loin dans la nuit. »

    Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne Dame de Noël qui s’en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité en fête. « Et vite alors, tandis que la bûche s’éteignait peu à peu, lançant ses dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait : Braves gens, le bon Dieu est né, n’oubliez pas les pauvres ! Tous descendaient alors avec des corbeilles de gâteaux et de nougats – car on aime fort le nougat dans le Midi – et ils donnaient aux pauvres le reste du festin ».

    Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement partie du poème de Mireille : « Ah ! Noël, Noël, où est ta douce paix ? Où sont les visages riants des petits enfants et des jeunes filles ? Où est la main calleuse et agitée du vieillard qui fait la croix sur le saint repas ? Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger un cœur de céleri et poser gaiement la bûche au feu avec leurs parents.

    « Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de petits houx, festonné d’enjolivures. Déjà s’allument trois chandelles neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé nouveau, prémice des moissons. Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L’aîné de la maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l’ébranle et, le chargeant sur l’épaule, près de la table de Noël, il vient aux pieds de son aïeul le déposer respectueusement. Le vénérable aïeul d’aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se hâtant, chercher la bouteille. il a mis sa longue camisole de cadis blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.

    « Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s’agite... Eh bien ? posons-nous la bûche, enfants ? – Allégresse ! Oui. Promptement, tous lui répondent : Allégresse. Le vieillard s’écrie : Allégresse ! que notre Seigneur nous emplisse d’allégresse ! et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins ! Et, remplissant le verre-de clarette devant la troupe souriante, il en verse trois fois sur l’arbre fruitier. Le plus jeune prend l’arbre d’un côté, le vieillard de l’autre, et sœurs et frères, entre les deux, ils lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.

    « Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l’air le gobelet de verre : O feu, dit-il, feu sacré, fais que nous ayons du beau temps ! Bûche bénie, allume le feu !Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains brunes, ils le jettent entier dans l’âtre vaste. Vous verriez alors gâteaux à l’huile et escargots dans l’aïoli heurter dans ce beau festin vin cuit, nougat d’amandes et fruits de la vigne. D’une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester muets ! »

    La bûche de Noël en Bretagne 
    En Bretagne, la plus grande fête de l’année était la fête de Noël, et ce que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c’était la Messe de minuit, explique Jules Simon dans une description reproduite par un grand nombre de journaux du XIXe siècle comme les Annales politiques ou la Revue française. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez vos aises ; mais qu`était-ce pour nous, paysans, qu’une nuit blanche ? Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un vieillard, pas une femme n’hésitait.

    On ne connaissait pas encore les parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n’y connaissait que le nôtre, qui était un sujet d’étonnement et d’admiration. Les femmes retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs sabots pour se rendre à la paroisse. Il s’agissait bien de dormir ! Personne ne l’aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après l’Angelus du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure jusqu’à minuit ! Et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude, les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe d’allégresse ; mon père fournissait la poudre. C’était une détonation universelle. Les petits garçons s’en mêlaient, au risque de s’estropier, quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.

    Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg ; le recteur faisait la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la bride, Une douzaine de paysans l’escortaient, en lui tirant des coups de fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c’était un vieux chouan, et il avait la mort de plus d’un bleu sur la conscience. Avec cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu’il portait la soutane, et que le roi était revenu.

    On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d’un air important, comme s’ils n’en avaient pas connu les dimensions depuis bien des années. Il s’agissait d’introduire la bûche de Noël, et de la choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela ; on attelait quatre bœufs, on la traînait jusqu’à Kerjau (c’était le nom de notre maison), on se mettait à huit ou dix pour la soulever, pour la porter, pour la placer ; on arrivait à grand’peine à la faire tenir au fond de l’âtre ; on l’enjolivait avec des guirlandes ; on l’assurait avec des troncs de jeunes arbres ; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître la table du milieu ; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la Fête-Dieu ; on y attachait des dessins de ma sœur Louise et de ma sœur Hermine, la bonne Vierge, l’Enfant Jésus.

    Il y avait aussi des inscriptions : Et homo factus est ! On ôtait toutes les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n’ayant pas coutume de s’asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu’une chaise pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu’on traitait avec déférence et qui avait quatre-vingt-six ans. C’est celle-là, mes enfants, qui savait des histoires de la Terreur ! Tout le monde en savait autour de moi, et mon père, plus que personne, s’il avait voulu parler. C’était un bleu, et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans un pays où il n’y avait que des chouans. L’encombrement était tel dans la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt, des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si assourdissant, à cause des clous qu’on plantait et des casseroles qu’on bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu’on se serait cru au moment le plus agité d’une foire.

    A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue : Naoutrou Personn ! Naoutrou Personn ! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait ce cri dans la cuisine, et à l’instant tous les hommes en sortaient ; il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par la bride (c’est-à-dire que j’étais censé le tenir, mais on le tenait pour moi ; il n’avait pas besoin d’être tenu, le pauvre animal). A peine descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après avoir fait re signe de la croix : « Angelus Domini nuntiavit Mariae ». Un millier de voix lui répondaient.

    La prière finie, il entrait dans la maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui venait d’arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands seigneurs du pays. Ils savaient lire ; ils étaient riches, surtout le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu’il refusait toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. C’était l’affaire de dix minutes.

    Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée. Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle. Les hommes se tenaient serrés, dans le corridor, dont la porte restait ouverte, et débordaient dans la rue jusqu’au cimetière. De temps en temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner aux enfants, fendait les rangs qui s’ouvraient devant elle, et venait s’agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face de la bûche, ayant à côté d’elle un bénitier et une branche de buis, et elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en chœur.

    Vraiment, si j’en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les consigner ici ; je les ai oubliées, je le regrette ; non pas pour vous, qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. Et, après tout, je n’ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L’air était monotone et plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée ; il y avait pourtant un crescendo, an moment ou la bénédiction allait commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule...

     

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  • Blason féodal : né au XIIe siècle de la
    nécessité d’authentifier les actes
    (D’après « Comptes-rendus des séances de l’Académie
    des Inscriptions et Belles-Lettres », paru en 1896)
     
    ********************
     
    Apparaissant en France à la fin du XIIe siècle sous le roi Louis le Jeune et ne tardant pas à faire des émules en Angleterre et en Allemagne, le blason féodal, dont l’avènement le doit à la nécessité d’authentifier des actes par un sceau à défaut d’être représenté par des témoins, est initialement attaché au fief, à la terre, cependant que par commodité, il est bientôt lié à une descendance familiale
     
     

    A toute époque et partout l’homme a été porté à adopter un signe qui désigne sa personnalité. Sur les vases grecs, nous voyons des guerriers portant sur leurs boucliers des emblèmes particuliers ; la numismatique antique nous révèle des symboles adoptés par des villes, par des familles, par des personnages.

    Cette coutume d’adopter un signe qui, le plus souvent, était une allusion parlante au nom ou l’image d’une idée, d’un souvenir d’origine, d’un fait personnel, donna naissance aux types des sceaux religieux. Elle se continua à travers les siècles jusqu’à des temps rapprochés de nous. De là procèdent ces emblèmes gravés sur les sceaux et les cachets des bourgeois, des artisans, des représentants riches de la classe rurale, des nouveaux anoblis comme nous l’établirons plus loin, et, dans les derniers temps de l’Ancien Régime, de tout individu ayant acquis une certaine situation dans la société.

    Blason d'Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, fils de Louis VIII le Lion et de Blanche de Castille (XIIIe siècle)
    Blason d’Alphonse, comte de Poitiers
    et de Toulouse, fils de Louis VIII
    le Lion et de Blanche de Castille (XIIIe siècle)

    A la fin du XVIIIe siècle, nombre de gens se qualifiaient chevaliers sans l’être ; tout le monde se disait écuyer et s’attribuait des armoiries ; profitant de cette tendance générale à se donner des apparences aristocratiques, les gouvernants, voyant qu’ils ne pouvaient arrêter le mouvement, se contentèrent habilement d’en tirer profit au point de vue fiscal. Telle est l’origine de l’Armoriai officiel dressé par d’Hozier, dans l’ordre des circonscriptions financières appelées Généralités.

     

    On y trouve un peu de tout, même des enseignes d’hôteliers. Ne sourions que discrètement de nos prédécesseurs, cependant que jamais les titres nobiliaires ne

    sont éclos plus spontanément

    depuis, de tous côtés, et sans qu’on puisse deviner d’où ils sortent.

    Ces marques, ces symboles ont été l’origine des signes héraldiques ; mais ils ne constituent pas le véritable blason féodal. Sur celui-ci, l’imagination des chercheurs s’est exercée avec autant de zèle que d’insuccès. Les théories les plus étranges ont été proposées. Vico, dans la Science nouvelle, ne disait-il pas que les lis d’or de France procédaient de trois grenouilles plutôt que de trois crapauds, parce que le nombre trois étant le superlatif de la langue française, trois grenouilles signifient une très grande grenouille, c’est-à-dire un très grand enfant de la terre ou un très grand seigneur. Jadis le Père Ménestrier et Le Laboureur ne ménageaient pas ceux qui « philosophent inutilement sur les couleurs, métaux et pennes des armoiries, et s’alambiquent la cervelle pour deviner le langage des animaux, le ramage des oiseaux et la signification d’une mouche, d’un papillon, d’une billette, etc. »

    On peut fixer le commencement du blason féodal d’une manière à peu près exacte, à quelques années près. Parmi les sceaux armoriés que de Barthélemy, membre de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres a pu étudier, il n’en a pas rencontré antérieurement à 1170 (Philippe d’Alsace-Flandre), et entre cette date et 1199 un certain nombre de feudataires ont à quelques années de distance, un sceau sans armoiries, et plus tard un sceau armorié.

    On peut donc affirmer que le blason féodal fut employé à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, sous le règne de Louis VII et par ce roi dont l’exemple fut aussitôt suivi par les grands seigneurs de France, puis passa à l’étranger. En Allemagne et en Angleterre, les premiers sceaux armoriés ne commencent à paraître que dans les premières années du XIIIe siècle.

    Aucun texte, aucun règlement ne fait allusion à cette innovation, et cependant il n’est pas impossible d’en expliquer l’origine. A la fin du XIIe siècle, on renonça peu à peu à l’intervention des témoins, quelquefois très nombreux, qui assistaient à la rédaction d’un acte. Les seigneurs laïques y substituèrent un sceau qui était le signe de leur haute justice ; mais comme à ce moment, et depuis longtemps, le haut justicier se contentait de se faire représenter armé et à cheval et que tous les sceaux se ressemblaient, ne différant que par la légende, on dut graver sur le bouclier du cavalier et plus tard sur le caparaçon de son cheval un signe particulier qui fut le blason féodal.

    Signe de la justice, c’est-à-dire du fief, le blason féodal fut dès lors attaché au fief et se transmit avec lui aux possesseurs qui s’y succédaient, même quand ils étaient étrangers à la famille qui l’avait d’abord détenu. C’était la conséquence de l’adage : la terre ennoblit. Un traité manuscrit de blason, du XVe siècle, conservé aux Archives nationales, confirme cette assertion : « Tout gentilhomme peut porter aultres armes que les siennes et changer quant se remonste d’hostel et seigneurie par heritiere. »

    Blason du futur Charles V le Sage (XIVe siècle)
    Blason du futur Charles V
    le Sage (XIVe siècle)

    C’est ainsi que l’on peut expliquer ces changements d’armoiries dans une même famille. Ils n’étaient pas motivés par le caprice, mais justifiés par des changements de possession territoriale. On pourrait faire une longue énumération des seigneurs de la haute noblesse qui abandonnèrent les armoiries de leurs ancêtres pour prendre celles des fiefs dont ils devenaient possesseurs. Il en fut ainsi jusqu’au jour où les rois de France donnèrent des lettres d’anoblissement : les armoiries des nouveaux nobles leur devinrent dès lors personnelles, et, comme elles n’étaient pas attachées à la terre, elles se conservèrent héréditairement et sans changement dans leurs familles.

     

    Le premier anoblissement connu jusqu’ici est celui de l’orfèvre de Philippe le Hardi, en 1270 ; il est permis de penser que, depuis cette date jusqu’à la fin de la monarchie, les armoiries vraiment féodales restèrent attachées au fief, tandis que celles des nouveaux nobles devinrent personnelles. Les armoiries féodales continuèrent à exister dans les anciens fiefs possédant une juridiction ; elles étaient immobilisées dans les terres que les rois érigeaient en baronnies, comtés ou duchés.

    L’établissement du blason féodal eut pour conséquence de modifier la forme du bouclier. Jusqu’au milieu du XIIe siècle, assez haut pour couvrir le cavalier, il était arrondi dans sa partie supérieure et terminé en pointe ; façonné en bois et recouvert d’un cuir qui cachait les bandes de métal destinées à amortir les coups, il portait au centre un umbo de volume assez considérable qui maintenait les bandes métalliques, mais faisait obstacle à ornementer la surface de l’écu. A partir du milieu du XIIe siècle, l’umbodisparaît, les bandes de métal sont disposées sur le cuir, la forme générale de l’écu est modifiée : il est tout prêt à recevoir des figures peintes. Ces bandes de métal, dorées, argentées ou peintes, donnent naissance aux plus anciennes pièces héraldiques.

    Quelques personnes ont supposé qu’à leur retour d’Orient, les croisés avaient rapporté et conservé pieusement leurs écus, dont les plaques métalliques avaient été plus ou moins fondues et brisées dans les combats. Le meilleur argument à invoquer contre cette conjecture, c’est qu’aucun sceau de croisé, ayant pris part aux deux premières expéditions, ne porte d’armoiries.

    Si on veut savoir d’où viennent les figures héraldiques du blason féodal, on se rapprochera probablement de la vérité en cherchant dans un ordre d’idées très simple. Ainsi les sautoirs, les chevrons, les fasces ne sont peut-être que des parties de l’armature métallique ; complétées par la réunion de toutes les bandes réunies à l’umbo, cet ensemble donna naissance à l’escarboucle et aux chaînes de Navarre.

    Quant aux lions, aux léopards, aux aigles et autres animaux, que les seigneurs des XIIe et XIIIe siècles ne connaissaient guère que par les bestiaires et les récits des voyageurs, ils furent semble-t-il empruntés aux étoffes orientales employées dans les costumes d’apparat : leurs formes de convention sur les écussons font soupçonner cette origine, et la règle héraldique qui défendait de mettre métal sur métal et émail sur émail vient à l’appui de cette conjecture.

    Blason de Jean sans Peur (XIVe siècle)
    Blason de Jean sans Peur (XIVe siècle)

    Il ne faut pas oublier que Philippe-Auguste, à son sacre, avait une dalmatique et des chaussures de couleur bleue, semées de fleurs de lis ; de même l’émail du Mans montre Geoffroi Plantagenêt revêtu et chaussé d’un semis de lions, reproduits sur son écu qui est pourvu de son umbo ; mais, dans ce dernier cas, il n’y a rien du blason féodal.

    Cette solution permet de répondre aux personnes qui, persuadées que sur un écusson les figures héraldiques représentent une sorte de langage hiéroglyphique, en demandent souvent l’interprétation. Cette curiosité a quelque raison d’être

    en ce qui concerne les blasons des anoblis et ceux de la noblesse impériale. Le souverain voulait indiquer, dans les nouvelles armoiries, les motifs de l’anoblissement. Il n’en est pas de même en ce qui touche le blason féodal.

    Dans celui-ci il n’y a rien à deviner ; il n’y a pas même de ces allusions symboliques qui étaient en grande faveur dans l’archéologie religieuse. Parce qu’un sceau féodal représentait un lion et que quelque trouvère en faisait le prétexte d’une flatterie visant le courage, virtus, du personnage dont il était le signe héraldique, il ne faut pas en conclure que, dans le principe, ce lion avait été pris comme synonyme de virtus.

    Outre les indications que la science héraldique peut fournir à propos des alliances, de la transmission des grands fiefs, de la provenance et de la date de nombre de monuments, d’objets sculptés, peints, émaillés, de la détermination de monnaies et de médailles du Moyen Age, elle peut aussi venir en aide aux diplomatistes. En effet, il est permis d’affirmer que tout texte , tout poème contenant la description héraldique d’un écusson est le produit d’une transcription qui ne remonte pas au delà de l’an 1200.

    En résumé, on doit vraisemblablement considérer comme fermement acquises les propositions suivantes :

    1° Le blason féodal, inauguré sous Louis VII pour distinguer les sceaux d’un type jusque-là uniforme et destinés, en l’absence des témoins, à authentiquer les actes, commença à paraître, au milieu du XIIe siècle , au plus tôt ; les contre-sceaux, d’origine anglaise, reçurent des armoiries en France, à la même époque.

    2° Les sceaux armoriés des personnages ayant droit de justice, étaient dès lors attachés au fief et se transmettaient avec celui-ci à ses possesseurs successifs.

    3° Au milieu du XIIIe siècle, le droit d’anoblir, que s’attribua le roi, amena l’apparition d’armoiries attachées à la personne anoblie et non au fief. Mais l’ancien état de choses persista lorsqu’il y eut création de châtellenies, de baronnies, de comtés et de duchés.

     

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  • Bière française (La) se hisse
    au tout premier rang
    grâce à une « fabrication scientifique »
    (D’après « Lectures pour tous », paru en août 1930)
     
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    Le bock frais, le « demi » mousseux, sont un des plaisirs de l’été, écrit en août 1930 Jacques Carolles qui se félicite de voir la brasserie française s’être alors hissée au premier rang par un effort de production scientifique, Pasteur ayant résolu d’ « arriver à ce que la fabrication de la bière française luttât avec celle de la bière allemande »
     
     

    Voici le mois où, dans la plaine d’Alsace, les rameaux souples et verts du houblon forment un immense réseau sur leur forêt de perches. « Les lianes vertes, écrit M. René Bazin, ressemblent à des tentes de feuillage très pointues, à des clochers plutôt, car des millions de petits cônes, formés d’écailles grises saupoudrées de pollen, se balancent depuis la pointe suprême jusqu’à terre, comme des cloches dont le sonneur est le vent. »

    Buveur de bière à la source
    Buveur de bière à la source

     

    Bientôt, ce sera la cueillette. Les fleurs vertes, dont l’odorante poussière annonce la maturité, s’entasseront dans les corbeilles. Et ensuite, de main en main, le houblon prendra le chemin des brasseries. Celles-ci le choisissent avec soin. Car il y a des crus de houblon. Et les nôtres sont de premier ordre. De cette plante amère réputée pour être un calmant du système nerveux, un produit apéritif et stomachique, nous avons en France des récoltes qui peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures : houblons de Bourgogne, d’Alsace, des Flandres et de Lorraine que groupe « l’Union houblonnière de France ».

    C’est une des causes – mais non la seule, il s’en faut – de l’excellence de nos bières françaises. Elles ont aujourd’hui définitivement conquis les suffrages des connaisseurs. Elles sont d’une variété de types qui répond aux goûts les plus divers, et qui va jusqu’aux bières de haute densité, comparables à tous points de vue aux plus fameuses bières étrangères. La supériorité de celles-ci, qui fut peut-être justifiée autrefois, a fait son temps. Il y a cinquante ans, on ne manquait jamais de citer la brasserie comme un des plus frappants exemples de l’avance prise par l’industrie allemande. Dès les années d’avant-guerre, la situation avait changé : les bières d’importation étaient déjà en régression.

    Et le mouvement n’a cessé de s’accentuer : les chiffres sont là pour en témoigner. L’importation des bières étrangères a diminué dans de telles proportions qu’actuellement, pour un bock de bière allemande, il se consomme en France 4 500 bocks de bière française ! 4 500 contre un, c’est une belle cote. Nos amateurs de bière ont compris qu’ils n’avaient plus aucune raison de payer plus cher un produit étranger, quand ils peuvent en trouver chez nous au moins l’équivalent.

    Une fabrication scientifique
    D’où vient cette renaissance de notre brasserie ? Du très heureux effort réalisé par tous nos industriels, pour renouveler du tout au tout leurs méthodes de fabrication. « Il y a quarante ans, disait dans une récente conférence M. Paul Petit, l’éminent doyen de la Faculté des sciences de Nancy, directeur de l’École de brasserie de cette ville, nos usines, depuis longtemps pourvues d’un matériel antique, travaillant d’une manière empirique, étaient certainement en état d’infériorité par rapport aux brasseries allemandes, déjà dotées de centres d’enseignement, de recherches et de contrôle. Certes, nous reconnaissons volontiers que nous avons profité des progrès réalisés en Allemagne ; mais nous avons su créer tout ce qui nous manquait alors, nous avons su transformer notre matériel, notre personnel, nos procédés. »

    Les progrès de la bière française sont dus, on ne saurait trop le dire, à une entente de plus en plus étroite entre le laboratoire et l’usine. Et c’est le génie de Pasteur qui a orienté dans cette voie les procédés de fabrication. Dès qu’il commença dans les brasseries, en 1856, ses études sur la bière, le grand savant, nous dit son biographe, M. René Vallery-Radot, ne cessa de se fixer ce but : « arriver à ce que la fabrication de la bière française luttât avec celle de la bière allemande ». C’est grâce à lui que l’asepsie, le contrôle bactériologique, les levures pures révolutionnèrent une industrie.

    « Les bières que l’on buvait en France vers 1860, a écrit M. Emile Dillon, président de l’Union générale des syndicats de la brasserie française, étaient presque toutes des bières de fermentation haute, qui avaient une certaine valeur quand elles étaient préparées par des temps froids, mais qui, aussitôt que les chaleurs survenaient, subissaient de fortes variations dans leur qualité. »

    Et ces différences de goûts étaient telles que, dans les pays de forte consommation, tels que Strasbourg par exemple, il s’était formé une véritable corporation de connaisseurs en bières qui, chaque matin, allaient, de brasserie en brasserie, goûter la bière et indiquaient aux amateurs vers quelle bonne maison ils devaient diriger leurs pas pour boire le meilleur bock. C’est qu’on ignorait à cette époque tout l’essentiel de la fabrication scientifique : non seulement les procédés d’antisepsie pour le nettoyage des fûts et des cuvelles, mais aussi l’emploi du froid artificiel.

    La fermentation basse, le refroidissement des caves par des glacières, donnèrent aux bières une telle supériorité de qualité et de stabilité que, bientôt, nos brasseries s’y rallièrent. Employée tout d’abord exclusivement en Bavière et en Autriche, elle gagna peu à peu la France, d’où étaient parties les méthodes pastoriennes. Et c’est ainsi que les observations des techniciens eurent peu à peu leur répercussion sur la construction et le matériel.

    Brasserie Laubenheimer à Nérac (Lot-et-Garonne)
    Brasserie Laubenheimer à Nérac (Lot-et-Garonne)

     

    A l’outillage rudimentaire d’autrefois, la brasserie a substitué un matériel perfectionné de concasseurs, de filtres-presses, de cuisson par la vapeur, de tanks en acier émaillé, d’appareils de soutirage en accord avec les plus modernes recherches. Cette organisation mécanique et thermique a permis à nos brasseurs de produire à volonté les types de bière qu’ils désirent, en leur assurant une conservation qu’on n’eût pas osé envisager autrefois. Il n’est pas jusqu’à la mise en bouteilles, par machines automatiques, qui ne réponde aux plus modernes conceptions de l’hygiène.

    La plus pure des boissons
    On peut dire que la bière est aujourd’hui la plus pure, la plus saine des boissons. Provenant d’un moût stérile, fermentée par des levures pures, dans un matériel aseptisé suivant les doctrines pastoriennes et avec un sévère contrôle bactériologique, elle n’introduit dans l’organisme aucun ferment nocif. Et elle constitue en outre un aliment de premier ordre : « La bière, disait Raspail, est essentiellement nutritive. » L’analyse confirme cette affirmation, en nous donnant la teneur des hydrates de carbone, des vitamines et des albuminoïdes qu’elle contient. Il est établi qu’un litre de bière par jour fournit à l’homme un neuvième de l’alimentation qui lui est nécessaire.

    Si l’on ajoute qu’elle ne permet pas le développement du bacille typhique, qu’elle échappe à toutes les critiques de la répression des fraudes qui, lorsqu’il s’agit de bonne bière, se traduisent invariablement par un zéro dans la colonne donnant le pourcentage des échantillons fraudés, on aboutit à cette conclusion que la bière apporte à l’organisme les aliments plastiques et minéraux dont il a besoin, sous une forme qui favorise leur assimilation et justifie le surnom qu’on lui a donné de « pain liquide ».

    « La brasserie, a dit M. Jehan Charlie, secrétaire général de l’Union des syndicats de la brasserie française, est une industrie nationale. » Et il est indéniable, en effet, que la cervoise de nos ancêtres gaulois alimenta peu à peu les cornes que vidaient les Saxons, en chantant autour des feux leurs chants nationaux.

    Il est temps de nous en souvenir. La « Journée de la bière », que la Foire-Exposition de Nancy organise chaque année, témoigne de l’effort que la France poursuit pour garder à notre industrie une place qui lui était, naguère encore, ardemment disputée. Le temps est proche où les brasseurs seront fiers d’offrir leurs bières aux consommateurs en leur disant : « La bière que vous dégustez est faite par des Français, dans du matériel français, avec des matières premières provenant exclusivement de notre sol. »

    Ce jour-là, en savourant un « demi » à la terrasse d’un café, les amateurs dont Courteline nous a esquissé l’un des types en campant son Boubouroche pourront se dire qu’il y a quelque chose de changé dans l’un des aspects de la prospérité française : la bière a cessé, dès à présent, d’être un article d’importation : on compte ceux qui se laissent encore hypnotiser par une étiquette étrangère et entraîner par le souvenir périmé d’un temps qui n’est plus.

     

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  • Bibliothèque bleue (La) :
    une collection légendaire
    de récits chevaleresques
    (D’après « Légendes pour les enfants », édition de 1861)
     
    ***********************
     
    Du XVIIe au XIXe siècle, la population des campagnes put découvrir les récits légendaires de la vieille France grâce à l’initiative de Jean Oudot qui, dès les premières années du XVIe siècle, collecta les contes chevaleresques qui allaient former la célèbre Bibliothèque bleueainsi appelée en référence à la couleur des couvertures
     
     

    La Bibliothèque bleue, qui n’est guère connue aujourd’hui que par le souvenir, a joué un fort grand rôle dans l’histoire des lectures populaires et des amusements de l’enfance. Pendant plus de deux siècles, le XVIIe et le XVIIIe, elle a été une encyclopédie toute spéciale des romans, légendes, fabliaux, chansons et satires de notre pays. La couverture bleue qui était la simple parure des divers ouvrages dont elle était d’abord composée, invariablement reproduite, avait fini par donner un nom de couleur à ces ouvrages et à la Bibliothèque elle-même, et ce n’était là qu’un nouvel attrait pour l’imagination des lecteurs naïfs.

    Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu’on est jeune, un langage particulier dans certains mots qui affectent un air de mystère. Qu’est-ce qu’un conte bleu ? Comment une histoire peut-elle être bleue ? Voilà ce que l’enfant demande et ce qui l’étonne. Il s’attache à la recherche de ce problème singulier ; il regarde le récit qui lui est fait comme un récit d’un ordre surnaturel, et un plaisir étrange assaisonne sa lecture.

    Un colporteur de livres au XVIIe siècle. Ecole française
    Un colporteur de livres au XVIIe siècle. Ecole française

     

    Paul Boiteau, qui rassembla au milieu du XIXe siècle au sein d’un ouvrage quelques légendes parmi les plus connues, confie alors se souvenir des jouissances extraordinaires qui, en son tout jeune âge, le surprenaient devant ces livres d’une littérature si originale et de toutes manières si bien faite pour émouvoir l’âme et plaire à l’esprit des enfants ou des villageois. « Le titre seul, la vue seule d’un conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n’était pas celui des fées, que je distinguais bien, qui était plus humain, plus vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j’aimais davantage », écrit-il.

    Les contes de fées amusent, mais ils ne charment pas ; les contes bleus, qui donnent moins de gaieté, remuent le cœur. On entre peu à peu, avec ces récits, dans le domaine de l’histoire. Ce sont des mensonges ; mais ces mensonges ont, en quelque, sorte, des racines dans la vérité. Il y a des époques peintes, des caractères tracés, et tout un pittoresque naturel dans ces légendes qui n’ont fait défaut à aucun peuple. La vie de nos pères nous apparaît au travers de ces peintures ; nous nous la rappelons sans l’avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons à aimer religieusement les hommes d’autrefois.

    La Bibliothèque bleue a obtenu un succès incomparable. C’est Jean Oudot, libraire de Troyes, qui dès les premières années du XVIe siècle, sous Henri IV, eut l’idée de recueillir et de publier successivement, à l’usage des campagnes, les légendes chevaleresques de la vieille France.

    Le moment était merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France avait cessé et le travail de transformation commençait qui allait, au XVIIe siècle, réduire et limiter tout à fait, dans les mœurs et dans la langue, la part des vieilles mœurs et du vieux langage. Le Moyen Age était enseveli ; le monde nouveau naissait. C’était l’heure propice pour les contes qui parlaient des héros de l’âge anéanti.

    La Bibliothèque bleue parut ; elle était composée de volumes qui, presque tous, étaient des in-quarto, d’un format semblable à celui du Messager de Bâle, ou du Messager de Strasbourg, imprimés sur le même gros papier et revêtus de la même couverture bleu foncé.

    En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant épousé la fille d’un libraire de Paris, vint s’établir rue de la Harpe, à l’image de Notre-Dame, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses entreprises et de ses affaires. De cette époque datent la plupart des publications qui ont fait la fortune de la Bibliothèque.

    Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec habileté. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les fondateurs de la Bibliothèque bleue, vécurent des profits de la popularité qui s’était attachée à ces ouvrages. L’un des principaux de ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C’est à Troyes surtout qu’on a continué l’impression des volumes détachés de la Bibliothèque bleue dont, au XIXe siècle encore, les campagnes consommaient des milliers d’exemplaires.

    En 1770, un très médiocre écrivain nommé Castillon, songea à publier, en un même corps d’ouvrage, ces contes rajeunis par lui ; il s’avisa malheureusement d’y ajouter des situations nouvelles et des épisodes nouveaux. En 1843 Le Roux de Lincy, sous le titre de Nouvelle Bibliothèque bleue ou Légendes populaires de la France, a publié, en un volume, Robert le diableRichard sans PeurJean de ParisJean de CalaisGeneviève de BrabantJehanne d’Arc et Griselidis. « Bien loin d’imiter Castillon, disait Le Roux de Lincy, je me suis appliqué à reproduire les textes de l’ancienne Bibliothèque bleue. Il faut respecter cette version admise par le peuple ; elle est sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y retrouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été célèbres en Europe pendant le Moyen Age. On doit considérer la Bibliothèque bleue comme étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux. »

    La Bibliothèque bleue, entre autres ouvrages, renfermait : l’Histoire des quatre fils Aymon ; Huon de Bordeaux (en deux parties qui se vendent séparément, dit le catalogue) ; l’Histoire de Mélusine ancienne ; l’Histoire de Valentin et Orson ; Les conquêtes du roy Charlemagne ; Fortunatus ; le Roman de la belle Hélène ; l’Histoire de Pierre de Provence et de la belle Magdelone ; Le fameux Gargantua.

    Si Peau d’Ane m’était conté,
    J’y prendrais un plaisir extrême

    a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine. Avec l’expression d’un vif regret, Voltaire écrivait quant à lui :

     

    O l’heureux temps que celui de ces fables,
    Des bons démons, des esprits familiers,
    Des farfadets, aux mortels secourables !
    On écoutait tous ces faits admirables
    Dans son château, près d’un large foyer.
    Le père et l’oncle, et la mère et la fille,
    Et les voisins, et toute la famille,
    Ouvraient l’oreille à monsieur l’aumônier,
    Qui leur faisait descentes de sorcier.
    On a banni les démons et les fées ;
    Sous la raison les grâces étouffées
    Livrent nos cœurs à l’insipidité ;
    Le raisonner tristement s’accrédite,
    On court, hélas ! après la vérité :
    Ah ! croyez-moi, l’erreur a son mérite.

     

    Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux et fort éloquents témoignages. L’auteur de Don Quichotte, Cervantes, l’ennemi le plus redoutable qui ait croisé la plume contre l’épée de la chevalerie, fait dire à un cabaretier :

    « Est-ce qu’il y a une meilleure lecture au monde ? J’ai lu deux ou trois de ces livres, et je puis bien assurer qu’ils m’ont donné la vie ; et non seulement à moi, mais encore à beaucoup d’autres. Car, dans la saison des blés, il vient ici quantité de moissonneurs, les jours de fête, et comme il s’en trouve toujours quelqu’un qui sait lire, nous nous mettons vingt ou trente autour de lui ; et nous nous amusons si bien, qu’il ne peut finir de lire, ni nous de l’entendre. Il ne faut point que je mente : quand j’entends parler de ces terribles coups que donnent les chevaliers errants, je meurs d’envie d’aller chercher les aventures, et je ne m’ennuierais pas d’entendre lire les jours et les nuits. »

    Ce cabaretier-là ne dit rien qui ne soit l’exacte vérité, nous explique encore Paul Boiteau. « Et je citerais tel vigneron des vignes de la Franche-Comté qui n’a qu’un livre pour toute bibliothèque, les Aventures des quatre fils Aymon. Ce livre est même le seul volume du village. Au printemps, l’herbe pousse, le soleil luit dans l’herbe, les fleurs sourient au soleil ; cela va bien, on est aux champs ; l’été, la vigne fleurit et porte fruit ; en automne, c’est la vendange et la pressée. Mais l’hiver, dans les longues veillées, là où il n’y a ni chanvreurs, habiles à dire des histoires, comme dans le Berry, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la huche ; il le lit tout entier ; lu, il le recommence, et il le relit tous les hivers. Le village entier assiste à ses lectures. Je vous assure que dans vingt ans, si le volume n’est pas trop déchiré, on le lira encore, sans ennui, avec une joie toujours aussi vive. »

     

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  • Bergères du Berry :
    leur Vendredi blanc
    et leur peur du loup
    (D’après « Le Berry. Moeurs et coutumes », paru en 1902)
     
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    Au XIXe siècle, dans certains cantons du bas Berry, on continue de donner le nom de Vendredi blanc au vendredi qui se trouve neuf jours avant Pâques. C’est une fête toute pastorale et qui intéresse particulièrement les bergères. Ce jour-là, elles jeûnent, et, dans les environs de La Châtre, elles se rendent par troupes nombreuses à la ville pour assister à la messe, munies de singulières baguettes.
     
     

    Chacune d’elles porte en effet un petit faisceau de bâtons blancs, ou de baguettes de coudrier, dont l’écorce a été enlevée, et qui, parfois, ont été guisées, c’est-à-dire enjolivées de bizarres et capricieuses sculptures par les amoureux. Ces baguettes, formées d’un seul jet, et coupées à certains jours de la lune, doivent, durant le cours de l’année, servir de touches pour toucher (conduire) et compter les brebis.

    Les verges de coudrier passent dans ces contrées, comme en plusieurs autres pays, pour avoir des vertus secrètes. « Je craignons pas les sorciers, j’avons une baguette de coudrier », dit une bergère vosgienne, dans les Anges du foyer d’Emile Souvestre. Cette croyance se retrouve chez les anciens Scandinaves : « Tu ferais mieux de tenir à la main une gaule de coudrier et de mener paître les chèvres », est-il dit dans les Eddas, poème antique sur les Voels. D’autres passages des mêmes livres attestent que ces baguettes étaient aussi sculptées.

    Jeune fille berrichonne
    Jeune fille berrichonne

    Aux environs de Cluis, c’est particulièrement de gaules de petou(bouleau) que les bergères se pourvoient, le jour du Vendredi blanc. Elles vont quelquefois les chercher fort loin. Or, le bouleau paraît avoir partagé, avec le chêne et l’aubépine, les honneurs sacrés chez les anciens peuples de la Gaule, rapporte De la Villemarqué dans ses Romans de la Table Ronde.

    Quelques-unes de ces baguettes servent aussi de quenouilles. Les sculptures bizarres dont elles sont encore, mais rarement ornées — car cet usage se perd —, rappellent ces runes ou caractères secrets dont il est si souvent parlé dans les Eddas, et que les peuples septentrionaux traçaient autrefois sur une foule d’ustensiles, tels que des cornes à boire, des poignées d’épées, des bâtons, etc., et auxquels ils

    attribuaient des propriétés mystérieuses. « Kostbera était célèbre, disent les Eddas ; elle savait expliquer les runes et lire les bâtons runiques à la clarté du foyer. »

    Cette coutume existait également dans l’ancienne Egypte, où les prêtres et les magiciens portaient habituellement des bâtons sur lesquels étaient gravés des caractères hiéroglyphiques. Les figures que les bardes gallois du Moyen Age appelaient rhîn ou run, c’est-à-dire mystères, et dont la signification n’était connue que des initiés ; les lettres magiques qui composaient l’ogham ou l’ancien alphabet national de l’Irlande, ne sont pas sans analogie, quant à la forme, avec les sculptures que portaient, il y a quarante ans, les bâtons guisés de nos bergères berrichonnes.

    Les baguettes du Vendredi blanc sont toujours, dans chaque faisceau, de longueur inégale et en nombre impair. Cette dernière circonstance révèle encore la trace d’une antique tradition ; car il est évident que nos bergères pensent comme les anciens, que le nombre impair est agréable à la Divinité : numero Deus impare gaudet. La même croyance existe en Chine, où, par la même raison, les étages des pagodes les plus importantes sont toujours en nombre impair. Ce nombre, aux yeux de Pythagore, passait pour le plus parfait. Le nombre septénaire, qui se retrouve si souvent dans la Bible, notamment dans le Lévitique, appartenait aux choses sacrées. Selon Corneille Agrippa, il était réputé pour très puissant soit en bien, soit en mal. Le nombre ternaire, regardé par les anciens comme non moins parfait, était sacré dès les âges les plus reculés, principalement dans l’Inde et dans les Gaules.

    Au début du XIXe siècle, lorsque le prêtre de La Châtre avait béni les bâtons blancs, les bergères des environs, à l’instar des païens qui frappaient souvent les images de leurs dieux afin de raviver leur vertu, n’oubliaient jamais de toucher et, au besoin, de battre assez vertement de leurs gaules la statue de saint Lazare placée dans l’une des chapelles de l’église ; car saint Lazare, en raison de la consonance de son nom, est pour elles la personnification du hasard, et préside essentiellement à la destinée si incertaine des troupeaux. Les bâtons blancs, une fois consacrés, sont suspendus au plancher des bergeries, où la bergère vient les prendre un à un, au fur et à mesure de ses besoins.

    Nous remarquerons, à propos de ces usages, que le bâton dépouillé de son écorce, ou bâton blanc, était autrefois un symbole de sujétion. Il était l’attribut des suppliants. Quant à la coutume de faire succéder aux supplications adressées aux saints les menaces et même les lierions, elle semble avoir existé dans tous les temps et dans tous les pays. Les agriculteurs, au Moyen Age, l’avaient poussée fort loin. « Autrefois, dit Alexis Monteil, dans le Quercy, lorsque la récolte était mauvaise, les paysans couraient aux églises, en arrachaient les saints, les traînaient et les fustigeaient pour avoir laissé grêler leurs champs et geler leurs vignes ». En 1692, pendant le siège de Namur, l’eau étant tombée à verse, le jour de saint Médard, « les soldats, au désespoir de ce déluge, firent des imprécations contre ce saint, en recherchèrent les images, et les rompirent et brûlèrent tant qu’ils en trouvèrent », écrit Saint-Simon dans ses Mémoires.

    Plusieurs de nos provinces continuèrent longtemps de se livrer à ces superstitieuses irrévérences. En voici un remarquable exemple : « Le pêcheur dieppois professe une dévotion outrée pour le patron de sa barque, dont une image enluminée est placardée au fond de sa cabine. Il tombe souvent aux pieds de ce saint, ordinairement apocryphe, et lui adresse les plus naïves prières ; mais aussi gare au saint, s’il tarde trop à accorder au marin la grâce qu’il sollicite ! Le Dieppois impatient l’accable d’injures, et crible parfois la vénérable image de coups de couteau », nous apprend J. Cauvain dans Dieppe.

    À Naples, de vieilles et sordides mendiantes, qui se disaient cousines de saint Janvier, gourmandaient et malmenaient leur divin parent, pour peu qu’il fût trop lent à opérer son célèbre miracle : — « Allons, canaille, brigand, vieil édenté, chien pourri, faccia gialluta, fato miracolo ! (face jaune, fais ton miracle !) » — face jaune, parce que le saint est représenté par un buste en argent à tête d’or — lui crient-elles d’une voix menaçante et furibonde. Et pourtant saint Janvier est l’idole des Napolitains, et ils sont fermement persuadés que Dieu ne règne aux cieux que par sa permission, relate Maxime du camp dans La Conquête des Deux-Siciles.

    Les Grecs et les Romains, en certaines circonstances, ne portaient guère plus de respect à leurs dieux. Théocrite, idylle VII, parle de chasseurs qui donnent des coups de fouet au dieu Pan, pour le punir de ce qu’une chasse, entreprise sous ses auspices, n’avait point réussi.

    Après la cérémonie religieuse du Vendredi blanc, les bergères sont dans l’habitude de se rendre au cabaret et de s’y restaurer parfois un peu plus copieusement que ne le comporte une fête pastorale et surtout un jour de jeûne. Des danses succèdent au repas, puis les jeunes pèlerines du Vendredi blanc s’en retournent en chantant dans leurs villages. Cette champêtre solennité rappelle les antiques Palilies, fêtes instituées par les Romains en l’honneur de Palès, la déesse des bergers et des troupeaux. Les Palilies se célébraient précisément à la même époque que notre Vendredi blanc.

    Indépendamment du Vendredi blanc, il est encore une grande fête pour nos bergères, c’est celle des tondailles. Nous désignons ainsi l’époque où l’on tond les brebis. Ce mot fut longtemps français : « Estimant qu’en iceluy pays, festin on nommast crevailles, comme de ça nous appelons fiançailles, espousailles, relevailles, tondailles, mestivailles... » (Rabelais). « Conservez la fraîcheur de vos rieuses grisettes ; dans les campagnes, la joie de vos bourrées, le festin des tondailles avec ses galettes et sa fromentée. » (Henri de la Touche, Le Déshérité)

    Fileuses du Berry
    Fileuses du Berry

     

    Les tondailles ont ordinairement lieu vers la fin de juin. Elles étaient autrefois l’occasion de grandes réjouissances dans nos domaines. Les propriétaires faisaient, ce jour-là, des présents aux bergères ; ils leur donnaient des épingles : « Item, le sixième jour dudit mois, ung millier d’espingles pour donner aux bergières de la mestaierie de Bourdoiseau (près l’étang de Villiers, dans le Cher), durant tondailles. » (Comptes des receveurs de l’Hoslel-Dieu de Bourges, 1500, 1501) La Cour de Bourges prenait jadis, chaque année, le 23 juin, veille de la Saint-Jean, un congé de huit jours, connu sous le nom de vacances des tondailles.

    Les métayers régalaient ceux de leurs voisins et de leurs amis qui les avaient aidés à tondre leurs troupeaux, et c’était un grand plaisir pour le maître de la ferme d’aller en tondailles avec toute sa famille et d’assister au banquet et aux danses qui signalaient cette fête champêtre.

    Nos bergères avaient pour habitude de cacher le nombre précis de leurs moutons, car elles pensaient que si elles en accusaient exactement le chiffre, elles s’exposeraient à le voir prochainement diminuer. Si vous demandiez à une bergère combien elle avait de brebis, et qu’elle en avait, par exemple, 98 ou 104, elle vous répondait toujours : « J’en ai près d’un cent, ou un peu plus d’un cent », et jamais : « J’en ai 98 ou 104. » On trouve des traces de cette superstition dans le proverbe : Brebis comptées, le loup les mange.

    Par suite du même préjugé, on n’oubliait jamais de placer dans les parcs d’abeilles une ou deux ruches vides pour en dissimuler la quantité réelle. Cette précaution suffisait, assure-t-on, pour dérouter les sorciers ou autres personnes malintentionnées, et réduire à néant tous leurs maléfices. C’est sans doute encore cette superstition qui fait que beaucoup de gens ne veulent pas déclarer exactement le nombre de leurs années.

    Nos bergères croyaient en outre que le loup était neuf jours badé (ouvert), et neuf jours barré (fermé) ; ce qui veut dire que pendant neuf jours il a la mâchoire libre et mange tout ce qu’il rencontre, et que, pendant les neuf jours suivants, il ne peut desserrer les dents et se trouve condamné à un long jeûne. De là, notre locution proverbiale : « Faire un repas de loup », c’est-à-dire manger beaucoup, manger pour neuf jours. Dans quelques-uns de nos villages, les bergères vous diront que « le loup vit neuf jours de chair, neuf jours de sang, neuf jours d’air et neuf jours d’eau, et qu’il n’est à craindre que dans les dix-huit jours durant lesquels il se nourrit de chair et de sang », écrit le Dr Robin-Massé dans la Revue du Berry.

    Il passe aussi pour certain que si le loup qui survient pour enlever un mouton, voit la bergère avant d’en être vu, à l’instant même, celle-ci devient rauche (enrouée), au point de ne pouvoir crier. Alors, il ne lui reste qu’une ressource — mais cette ressource est infaillible —, c’est de se décoiffer et de courir sus au loup, les cheveux épars ; elle est sûre en agissant ainsi de le mettre en fuite. Si, au contraire, le loup est aperçu le premier, il perd tout pouvoir sur la bergère et le troupeau.

    Les Romains admettaient une partie de ces croyances. Pline parle de cette superstition dans le chapitre 34 de son Histoire naturelle, et Cardan (de Subtilitate) dit « qu’il y a quelque chose aux yeux du loup contraire à l’homme, par laquelle l’haleine est empeschée, conséquemment la voix. » Enfin l’on trouve dans les Evangiles des quenouilles les passages suivants : « Se aucun voit le loup devant que le loup le voye, il n’aura povoir de lui méfaire, et pareillement la personne au loup. Si le loup poeult une personne approchier à sept piés près et la veoir en la face, de son alaine rend la personne tant enrouée qu’elle ne poeult crier. »

     

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  • Berceuses populaires (Les) :
    airs entêtants, apaisants,
    traversant le temps et les provinces
    (D’après « Histoire de la chanson populaire de France », paru en 1889)
     
     
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    En dépit de sa monotonie, condition requise pour obtenir l’endormissement de l’auditeur, la berceuse, qui se complaît, toutes provinces confondues, dans des formes musicales rudimentaires et répétées, a son intérêt, son charme et, étonnamment, le procédé utilisé dans la célèbre Dodo, l’enfant do se retrouve dans des airs du sommeil composés pour des opéras ou autres productions d’un ordre tout artistique
     

    Quelle est la condition essentielle que doit remplir avant tout la berceuse, premier poème de l’enfant, premier chant au travers duquel, peut-être, l’imagination naissante a pu faire entrevoir à quelque prédestiné le prestige d’un art que la suite lui aura montré si complexe ? Cette condition première, c’est la régularité du rythme, la monotonie du dessin mélodique, dont le retour périodique et incessant, agissant chaque fois plus vivement sur les sens, calme les nerfs et provoque le repos.

    Si déjà l’enfant parle, il faut en outre que les vers, par leur peu de signification, ne tiennent pas son attention en éveil : une série de syllabes formant des semblants de mots, comme les tra la la et les autres onomatopées déjà rencontrées, mais avec des sonorités plus voilées ; quelques paroles sans suite, des images très simples surtout, avec force diminutifs, et cela répété indéfiniment, comme un refrain auquel on revient sans cesse, refrain sans chanson, en quelque sorte, voilà ce qui convient à la berceuse.

    La monotonie est donc la première condition requise pour la berceuse ; elle se complaît dans des formules musicales rudimentaires et incessamment répétées, des paroles sans lien ni sens, comme dans l’exemple suivant :

     

    Tête à tête,
    Tête-bêche,
    Au berceau,
    Dodo mon poulot.
    Où es-tu né ?
    Dans un fossé.
    Qui t’y plaça ?
    Un vieux chevâ.
    Qui t’en sortit ?
    Une brebis qui crie :
    Ma mère, béée !
    Apportez-moi du lolo
    Pour la soupe à mon poulot,
    Là-bas dans un petit pot, etc.Rimes et jeux de l’enfance, E. Rolland

     

    La mélodie, devant être chantée à mi-voix, doucement, mystérieusement, en quelque sorte, se meut habituellement sur un très petit nombre de notes, de façon à ne pas dépasser des intervalles que la voix ne puisse franchir sans changer de timbre ou d’intensité. C’est le triomphe de la formule mélodique de trois ou quatre notes marchant par degrés conjoints et tournant pour ainsi dire sur elles-mêmes.

    Avec cela, la berceuse populaire trouve encore parfois le moyen d’avoir de l’intérêt et du charme, et de conserver dans la mélodie quelque chose de la nature et du tempérament du pays dans lequel elle est en usage. Voici, par exemple, une berceuse basque donnée par Vinson dans Pays basque, et dont la traduction est : « Pauvre enfant, dodo et dodo ! Il y a une bonne envie de dormir : vous d’abord et moi ensuite, tous deux nous ferons dodo ! dodo, dodo, dodo ! Le méchant père est à l’auberge, le coquin de joueur ! Il reviendra vite à la maison, ivre de vin de Navarre. »

    Il y a aussi des berceuses en Bretagne, avec des paroles en bas breton ; tel est par exemple le Son al Laouënanic (Chant du roitelet), dont la musique est peut-être moins caractéristique, mais dont les paroles sont curieuses : les versiculets de la berceuse bretonne font apparaître à l’enfant qui s’endort un roitelet imaginaire, dont le plumage pèse cent livres et qu’on a mené à l’abattoir pour le faire égorger par le boucher ; c’est ainsi que la chanson mène tout d’abord l’enfant au pays des rêves. Les animaux, les oiseaux surtout, sont les personnages de prédilection de la berceuse. Bujeaud, dans Ouest, cite comme telles le Chat à Jeannette, la P’tit’ poul’ grise, le Bal des souris et les Noces du papillon.

    Le recueil languedocien de Montel et Lambert, dont le premier volume (le seul paru) est une véritable encyclopédie des berceuses et chansons enfantines populaires dans les pays de langue d’oc, consacre toute une série aux pièces de cette nature : il s’y trouve onze versions différentes de la chanson des mariages d’oiseaux ; d’autres sont intitulées l’Hirondelle, la Chèvre, les Bêtes, le Chant de l’oiseau, etc. Citons, à ce sujet, une chanson de même forme et de même caractère que plusieurs des chansons citées dans Montel et Lambert, et appropriée au même usage :

     

    Dedans le bois
    Savez-vous ce qu’il y a ?
    Il y a un arbre,
    Le plus beau des arbres,
    L’arbre est dans le bois,

    Refrain.
    Oh ! oh ! oh ! le bois,
    Le plus joli de tous les bois.

    Dessus cet arbre
    Savez-vous ce qu’il y a ?
    Il y a un’ branche,
    La plus bell’ des branches,
    La branche est sur l’arbre,
    L’arbre est dans le bois.

    Oh ! oh ! etc.

     

    A chaque couplet, on ajoute un nouveau vers désignant un nouvel objet, en répétant une fois de plus la portion de la formule mélodique suivante : « Il y a un arbre, / Le plus beau des arbres / L’arbre est dans le bois ». De sorte qu’après avoir énuméré successivement la branche qui est sur l’arbre, le nid sur la branche, l’œuf dans le nid, l’oiseau dans l’œuf et la plume sur l’oiseau, on arrive au dernier couplet suivant :

     

    Sur cette plume
    Savez-yous ce qu’il y a ?
    Il y a un’ fille,
    La plus bell’ des filles,
    La fill’ sur la plume,
    La plum’ sur l’oiseau,
    L’oiseau dedans l’œuf,
    L’œuf dedans le nid,
    Le nid sur la branche,
    La branche sur l’arbre,
    L’arbre dans le bois.
    Oh ! oh ! oh ! le bois, etc.

     

    Berceuse auvergnate
    Berceuse auvergnate

    Cette forme de chanson est connue sous le nom de randonnée, ou chanson énumérative, forme non spéciale à la berceuse, mais qui lui convient parfaitement, à cause de la monotonie résultant de la répétition continuelle des mêmes paroles et de la même formule mélodique. On assure que le type réputé pour le plus ancien du genre, la chanson des Séries (Ar Rannou), où de Villemarqué croit pouvoir retrouver des vestiges des pratiques des druides de l’antique Bretagne, n’est restée dans le souvenir des habitants de la presqu’île armoricaine qu’à titre de berceuse : la mélodie, composée de deux courtes formules et d’une conclusion qui, dans les derniers couplets surtout, ne revient qu’à des intervalles très éloignés, a rendu cette appropriation toute naturelle.

    Personne n’a songé encore à recueillir les berceuses populaires des provinces qui sont les véritables pépinières des interprètes naturelles de ces sortes de chansons (nous voulons parler des nourrices), Bourgogne et Nivernais notamment. Un exemple semblant des mieux appropriés à la nature du genre, et en même temps des plus généralement répandus, est la berceuse suivante, de provenance dauphinoise :

     

    Néné petite
    Sainte Marguerite
    Endormez-moi mon enfant
    Jusqu’à l’âge de quinze ans.
    Quand quinze ans seront passés,
    Il faudra la marier,
    Avec un garçon sage,
    Qu’ils fassent bon ménage,
    Dans une chambrette,
    Pleine de noisettes :
    Un marteau pour les casser,
    Du pain blanc pour les manger.

     

    Le mot néné, par lequel commence cette berceuse, ou, sous d’autres formes, nononenna, correspondant au non moins populaire dodo, est en usage dans toute la région méridionale de la France. Montel et Lambert désignent sous le nom de nennas toute la première série des berceuses de leur recueil languedocien ; une autre série est, pour la même raison, intitulée : Som-som ; les pièces qui composent cette dernière sont, dit le collectionneur, de simples invocations au sommeil, avec un caractère païen assez prononcé. On les chante d’ailleurs bien loin du Languedoc proprement dit.

    Voici un Som-som de l’Auvergne dont la mélodie représente assez bien la caractéristique du genre :

     

    Som-som, beni, beni, beni,
    Som-som, beni, beni, donc.
    Lou som-som pas beni,
    L’éfon tou bou pas durmi.
    Som-som, beni, beni, beni,
    Som-som, beni o l’éfont.

     

    Dans un recueil comprenant une série consacrée aux berceuses alsaciennes, Weckerlin constate la fréquence d’un dessin de deux notes représentant presque à lui seul le thème, le sujet de la mélodie. Voici la traduction d’un exemple : « Tombez, tombez, gouttes de pluie. Il faut fouetter les garçons ; les filles, on les met dans le lit céleste ; les garçons, on les met dans des sacs remplis de crapauds. »

    Mais le type par excellence du genre, la véritable berceuse populaire, celle qui nous a endormis tous, tant que nous sommes (qui ne s’en souvient ?), c’est le Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira tantôt. Ici, la même succession de deux notes placées à intervalles de seconde se présente encore : il semble qu’il y ait dans ce minuscule parcours de la voix quelque chose de calme, de reposant. Il n’est pas moins curieux d’observer que, dans les nombreux airs du sommeil composés pour des opéras ou autres productions d’un ordre tout artistique, le procédé que nous venons de constater pour les berceuses populaires se retrouve, employé par des maîtres, et cela, à coup sûr, spontanément, sans la moindre arrière-pensée d’imitation.

    Nous le trouvons pour la première fois, à notre connaissance, dans un air d’opéra italien du dix-septième siècle, l’Orontea de Cesti : « Dormi, dormi ben mio ». Dans le trio des songes de Dardanus de Rameau, le chœur répond de même à l’incantation des solistes par le refrain : Dormez, dormez, murmuré sur deux notes à distance de seconde mineure. C’est également par seconde mineure que procède la mélodie du premier vers de la berceuse du Pardon de Ploërmel : Dors, petite, dors tranquille, l’ut dièze qui succède au  (en sol majeur) donnant à la tonalité quelque chose de doux et de vague qui ajoute à l’expression de la cantilène.

    Berceuse quercynoise
    Berceuse quercynoise

     

    Au second acte de l’Armide de Gluck, même procédé, mais, cette fois, à l’orchestre : dans la dernière ritournelle de l’air de Renaud : Plus j’observe ces lieux, pendant laquelle le sommeil gagne le héros, les seconds violons répètent six fois de suite la succession sol fa dièze, enlacée dans les contrepoints de la flûte et des premiers violons qui vont s’éteignant peu à peu jusqu’à la fin ; de même, dans une scène de l’Éclair pendant laquelle un des personnages s’endort sur le théâtre, le même dessin de deux notes, le leitmotiv du sommeil, se fait entendre, et cette fois-ci, non moins de trente-trois fois de suite, passant des flûtes aux hautbois, puis à la clarinette, au cor, et allant se perdre enfin dans les bassons et les violoncelles.

    Dans le domaine purement instrumental, Couperin, sous le titre du Dodo, a composé une fort délicate pièce de clavecin en se servant du même procédé ; une berceuse pour violon et piano, de Reber, commence par les notes si sol, si sol, se succédant en temps égaux et auxquelles répond, dans la reprise suivante, le dessin ré mi bémol, ré mi bémol, plus conforme encore au caractère du morceau.

    Ainsi la simple intuition, le sentiment juste de l’expression a conduit des musiciens d’expérience à employer, et, nous le répétons, sans parti pris d’imitation, instinctivement, un procédé que l’on retrouve, exactement pareil, dans la chanson populaire. En faut-il davantage, et peut-on trouver des exemples plus frappants pour caractériser un genre que l’instinct populaire et le génie des maîtres de l’art ont formé de traits absolument semblables ?

     

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