• Avent (L’) ou l’avènement du Christ
    (D’après « Origines et raison de la liturgie catholique » paru en 1844)
     
     
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    Période d’attente — d’une durée de quatre semaines dans l’Église latine — de l’arrivée du Rédempteur des hommes, l’Avent, que l’on écrivait encore Advent au XVIIe siècle — rappelant le mot latin adventus —, fut établi à l’imitation du Carême, mais ne remonte pas comme celui-ci aux temps apostoliques, car il ne saurait être antérieur à la fête de Noël ; or celle-ci, sous ce nom, ne date que du IVe siècle de l’ère chrétienne.
     
     

    Le monument le plus précis de l’Avent, par rapport à son antiquité, est une ordonnance de saint Perpet, évêque de Tours au Ve siècle. Il ordonne qu’à partir de la fête de saint Martin (11 novembre), si spécialement solennelle dans cette contrée, jusqu’à Noël, on jeûnera trois fois par semaine : c’est ce qui a fait nommer l’Avent, le carême de saint Martin. On croit que jusqu’au VIe siècle cette institution n’a guère dépassé les limites du diocèse de Tours.

    Mais un concile de Mâcon tenu en 581 adopta l’usage consacré à Tours, et bientôt toute la France observa ces trois jours de jeûne par semaine depuis la saint Martin jusqu’à Noël. Il fut en même temps réglé que les offices se feraient en Avent selon le même Rit qu’en Carême. La piété des fidèles avait, en certains pays, dépassé les prescriptions adoptées par le concile de Mâcon, et on jeûnait tous les jours de l’Avent. Cette ferveur se relâcha, et il n’y eut bientôt guère que les ecclésiastiques qui observassent ce jeûne.

    Calendrier de l'Avent
    Calendrier de l’Avent

    Cependant en France, selon Durand, au XIIIe siècle, le jeûne était généralement observé. Durand de Mende parle de trois semaines entières avant Noël qui furent spécialement destinées par l’apôtre saint Pierre pour se préparer à l’avènement ou Advent de Jésus ; mais il n’en apporte aucune preuve. Du reste, il semble que lorsque saint Perpet fit son ordonnance, il existait certainement quelque chose de très semblable à notre Avent, et qu’il ne fit que sanctionner cette pieuse pratique en la faisant commencer le lendemain de la fête de saint Martin qui était pour son Église, comme nous l’avons dit, une époque des plus remarquables de l’année. Cette quarantaine était encore généralement observée du temps de Charlemagne. Bientôt, cependant, on borna ce temps à celui qui court depuis la fête de saint André jusqu’à Noël. La solennité de cet apôtre était en effet plus universelle que celle de saint Martin. Déjà au XIIIe siècle, le jeûne de l’Avent n’était plus pratiqué communément. On cite dans la Bulle de canonisation de saint Louis, roi de France, le zèle avec lequel il observait ce jeûne. Ce n’était donc plus qu’un usage observé seulement par les chrétiens d’une rare piété.

    Quand le pape Urbain V monta sur le siège pontifical, en 1362, il se contenta d’obliger les gens de sa cour à l’abstinence, et il n’y est plus question de jeûne. Rome avait coutume d’observer cinq semaines d’Avent qui précédaient la fête de Noël. Il en est parlé dans le Sacramentaire de saint Grégoire. La Liturgie ambrosienne ou de Milan en compte six. Les Grecs n’avaient pas non plus une uniformité complète : c’était un jeûne facultatif que les uns commençaient le 15 novembre, d’autres le 6 décembre, d’autres seulement quelques jours avant Noël.

    L’Église occidentale, depuis plusieurs siècles, commence le temps de l’Avent le dimanche qui tombe entre le 27 novembre et le 3 décembre. Elle n’y observe plus ni jeûne ni abstinence extraordinaires. Il est important de considérer qu’en aucun temps l’Église n’a imposé, comme une obligation rigoureuse, le jeûne et l’abstinence comme elle l’a fait pour le Carême. On ne peut y voir qu’une fervente piété des fidèles qui, pour se préparer à la grande fête de Noël, ont voulu la faire précéder d’un temps plus ou moins destiné à la mortification et à la prière. Les papes et les évêques ont secondé cette édifiante ferveur, mais jamais une parfaite et unanime prescription n’a pu s’établir. On ne manque pas de preuves positives pour établir le fait que nous venons d’énoncer. Aucune peine canonique n’a jamais été attachée à l’infraction des pratiques de l’Avent, telles que l’abstinence et le jeûne. Les ordres religieux mêmes se contentaient déjà, du temps de saint Bernard, d’une abstinence plus sévère que dans les autres époques de l’année, excepté celle du Carême.

    Le temps de l’Avent a pris dans l’Office les mêmes Rites que le Carême, à peu de chose près, et un esprit de pénitence et de tristesse y préside. La couleur du temps est le violet et autrefois c’était le noir. Néanmoins il admet un plus grand nombre de fêtes que le Carême. L’Alleluia n’y est point supprimé, « parce que, dit Durand, au temps de l’Avent, toute allégresse n’est pas bannie puisqu’on espère en l’Incarnation du Fils de Dieu ». Les noces y sont prohibées, même après la fête de Noël jusqu’à l’Épiphanie. Cette prohibition fort ancienne s’explique lorsqu’on se rappelle que primitivement la fête de la naissance de Jésus se célébrait le 6 janvier, sous le nom de Théophanie. Il existe une ordonnance du roi Jean qui défend aux magistrats de vaquer aux travaux de la judicature pendant l’Avent : In adventu Domini nulla assisa capi debet.

     

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  • Aune des merciers,
    précurseur du système métrique
    (D’après « Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de la Loire-Inférieure » paru en 1933)
     
     
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    Avant l’établissement du système métrique décimal, qui eut lieu à la fin du XVIIIe siècle, on se servait en France des mesures les plus incommodes et les plus compliquées. L’unité de longueur était le Pied de Roi, et l’unité de poids était la Livre.
     
     
     

    Ces deux mesures étaient généralement employées dans tout le Royaume, mais il n’existait entre elles aucune corrélation apparente et simple, analogue à celle que donne aujourd’hui notre système métrique, où le volume d’eau contenu dans le litre et le décimètre cube pèse un kilogramme, par définition.

    Pied de Roi
    Pied de Roi

    D’après l’ancienne métrologie française, les volumes et les poids semblaient complètement indépendants les uns des autres. La longueur même donnée au Pied de Roi était tout à fait arbitraire ; elle fut modifiée en 1668, comme nous le verrons plus loin, et ce changement n’était sûrement pas le premier. Les anciennes mesures de longueur portaient le nom de Coudées ou de Pieds. La coudée était usitée surtout en Orient ; le pied, d’origine moins ancienne, semble-t-il, était employé en Grèce, à Rome et en général dans l’Occident.

    La dimension exacte de ces unités ne pouvait être fixée d’une façon absolument mathématique et invariable, comme la science s’est efforcée de le faire pour notre mètre actuel. De sorte que la mesure portant le nom de pied ou de coudée n’avait pas une longueur uniforme dans toutes les contrées où elle était en usage. « Ce qui est une cause d’erreur, disait à ce sujet Talleyrand en 1790, c’est surtout la différence des choses dans l’uniformité des noms ». Le pied, par exemple, était en moyenne de 0m30, avec des variantes de 0,03 en plus ou en moins.

    Les conquérants romains qui envahirent notre pays sous les ordres des Empereurs, y avaient apporté leur civilisation ainsi que leur système de poids et mesures. Quelle était la véritable dimension de leur unité de longueur, c’est-à-dire du pied romain ? C’est une question qui a fait couler beaucoup d’encre et qu’on est arrivé à peu près à résoudre. Ce qu’il y a de certain c’est que les unités romaines, surtout les mesures itinéraires, restèrent en usage pendant des siècles en France ; cela s’explique par la présence des bornes milliaires le long des chemins. Le temps, cependant, efface toutes choses, même les chaussées romaines.

    Nos rois désiraient aussi faire acte de souverain en légiférant sur les poids et mesure. Des changements nombreux et radicaux furent donc effectués à diverses reprises et il semblerait même que rien ne devrait rester du système métrique de nos anciens vainqueurs, après une période de 2000 ans. Eh bien, il est cependant une mesure d’origine romaine qui a résisté au temps et subsisté jusqu’au commencement du XIXesiècle. On remarquait jadis la règle métrique suspendue horizontalement par une tige attachée au plafond, ou fixée au comptoir, et qui servait au commis mercier à auner sa dentelle et ses étoffes. D’après une tradition constante, affirmée par les auteurs anciens ou modernes qui s’en sont occupés, l’Aune des Merciers avait jadis une longueur équivalente à 4 pieds de l’antique mesure romaine.

    Parmi les rois qui ont essayé de mettre un peu d’ordre dans le chaos des vieilles mesures, on peut citer Henri II. En 1554, il créa dans son duché de Bretagne un certain nombre d’arpenteurs jurés ou gauleurs, pour mesurer les terrains figurant dans les actes de vente ou d’échange. En 1557, « par un notable édit » rapporte Loyseau, il réglementa aussi les poids qui devaient être uniformes en France ; il permit cependant aux seigneurs d’y faire figurer leurs armoiries. La même année, Henri II rappela également que la longueur de l’Aune des Merciers, à Paris, devait être de 3 pieds 7 pouces 8 lignes du Pied de Roi, conformément à l’ordonnance de son père, François Ier. C’était, d’après la tradition dont nous avons parlé, l’équivalent de 4 pieds romains anciens.

    Une mesure-type, ou étalon, fut déposée dans la Chambre des Merciers, rue Quincampoix, à Paris. L’aune était divisée d’un côté en 1/2, 1/4, 1/8 et 1/48 et de l’autre en 1/3, 1/6, etc. Elle servit pendant près de deux siècles à contrôler toutes les mesures analogues employées dans le commerce parisien. Or, vers l’année 1745, la Mairie et les Echevins de Nantes décidèrent d’adopter l’Aune de Paris pour les marchandises à vendre dans la Ville par les Merciers.

    Les édiles s’adressèrent, afin d’avoir une mesure-type bien exacte, aux sieurs Jean Lordelle et Jacques Lemaire, maîtres fondeurs ingénieurs, demeurant à Paris, quai des Morfondus, paroisse de St-Barthélemy. Lordelle prit les dimensions de son aune, 3 pieds 7 pouces 8 lignes, dans le Dictionnaire du Commerce, dit-il ; voulant ensuite la comparer à la mesure de la rue Quincampoix, il s’aperçut que cette dernière mesure était trop longue. La Chambre des Merciers parisiens, immédiatement prévenue, demanda que l’Aune de Paris fut « ajustée par des experts ».

    Le 23 septembre 1745, sur l’ordre de M. de Maurepas, MM. Camus et Hellot, membres de l’Académie royale des sciences, se transportèrent au bureau de la rue Quincampoix : le sieur Lordelle, « ouvrier en instruments de mathématiques », accompagnait les académiciens. Les experts se firent présenter la mesure qu’ils avaient à vérifier. « C’était une grosse règle de fer portant vers les extrémités deux saillies de fer qui y sont attachées perpendiculairement, entre lesquelles on peut appliquer l’aune que l’on veut mesurer ; au dos de la règle, on a gravé en grosses lettres capitales : AULNE DES MARCHANDS MERCIERS ET GROSSIERS 1554. La vieille mesure, après 200 ans, ne comportait d’altération presque insensible qu’à l’extrémité des talons en fer, le bas était entier et parfaitement conservé ».

    Détermination de la longueur moyenne d'un pied (gravure parue en 1575)
    Détermination de la longueur moyenne d’un pied
    (gravure parue en 1575)

    On en vérifia soigneusement la dimension à l’aide d’un grand compas, aux pointes très fines. « Les mesures prises par nous ont été faites, dit le procès-verbal, avec un pied étalonné sur une toise ajustée à celle du Châtelet, dont on a fait usage au pôle et au Pérou ». C’était la fameuse toise, dite du Pérou, qui rappelait les mesurages du méridien terrestre récemment exécutés et qui ont honoré la science française du XVIIIesiècle. L’aune ainsi bien vérifiée fut trouvée égale à 3 pieds 7 pouces 10 lignes 5/6 c’est-à-dire que les merciers semblaient avoir raison, leur aune était trop grande. Mais les académiciens firent remarquer qu’une ordonnance royale de 1668 avait réduit la longueur du Pied de Roi d’une quantité minime, il est vrai, mais qui suffisait à justifier la faible différence constatée dans les deux mesurages.

    Le vieil étalon type fut donc reconnu exact ; cependant ses divisions en tiers et en quart n’étant pas tout à fait égales entre elles, les experts décidèrent qu’il ne servirait plus. Le sieur Lordelle en fabriqua plusieurs autres qui consistèrent « en une lame de cuivre dite léton étempée, bien dressée et polie en ses quatre sens ayant 15 lignes (34 millimètres) sur 6 lignes (13 millimètres et demi), aux deux bouts de laquelle sont deux platines d’acier trempé, appliquées de champ et qui excèdent son épaisseur et sa largeur de 4 lignes 1/2 (1 centimètre environ), formant une espèce de talon. Sur ces platines d’acier sont deux autres platines de cuivre, ornées de moulures servant à fortifier les platines d’acier et d’embases à deux fleurs de lis de cuire jaune, dit léton, qui ornent les extrémités de la mesure ». L’aune fut divisée d’un côté en 1/2, 1/4, 1/8 et 1/48, .de l’autre en 1/3, 1/6, etc. Sur l’épaisseur de la lame on écrivit : longueur totale 3 pieds 7 pouces 10 lignes 5/6, et de l’autre, l’adresse du fabricant : Lordelle, à Paris, à la Sphère, 1746.

    Feydeau de Marville, alors Lieutenant de Police à Paris, après s’être fait présenter la nouvelle Aune au Bureau des Merciers, autorisa à l’employer et commanda que l’on mit à l’un des bouts une marque contenant les armes du corps desdits marchands merciers, qui sont « 3 navires surmontés d’un soleil enfermé dans un nuage », avec ces mots : AULNE de Paris. L’expertise des Académiciens était suivie avec attention par les commerçants de nantes. Sur la demande du Maire et des Echevins de la ville, le Parlement de Bretagne ordonna que l’aune de la ville de Nantes serait ajustée à 3 pieds 7 pouces 10 lignes 5/6 du Pied de Roi, réduit en 1668, c’est-à-dire qu’elle serait conforme à l’aune de Paris. Un des modèles fabriqués par le sieur Lordelle fut, en conséquence, déposé à la mairie de Nantes en 1747 ; il avait été vérifié par le Prévôt et les Echevins de Paris et portait cette inscription : « Aulne étalonnée sur la mesure matrice étant au bureau des marchands merciers à Paris, suivant le procès-verbal fait au bureau de ladite ville, le 18 avril 1747 ».

    Le rapport des académiciens délégués rue Quincampoix indiquait que l’abbé Picard et Auzout, auteurs contemporains spécialisés dans l’étude des mesures, croyaient que l’Aune des Merciers était égale à 4 pieds romains antiques. « Même avec le secours des magistrats, ajoutaient les délégués, nous n’avons pu trouver d’acte indiquant l’origine de cette mesure, usitée également à Lyon. Mais elle est sûrement très ancienne, et le roi Henri II n’a fait qu’en bien fixer la longueur [les Académiciens semblent avoir ignoré l’édit de François Ier, qui avait donné la même dimension à l’aune dès 1540]. Il n’aurait pas employé un chiffre aussi compliqué pour une mesure nouvelle. La vieille aune de fer est respectable par son ancienneté et par le rapport exact qu’elle a avec le pied romain dont elle peut perpétuer la longueur ; nous sommes d’avis qu’elle soit conservée avec autant de soin que les poids originaux de Charlemagne que l’on conserve à la Cour des Monnoyes ».

    Le vœu des académiciens a été exaucé : la vieille mesure se trouve aujourd’hui au Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris, près des poids de Charlemagne (qui en réalité ne datent que du roi Jean) et près de la toise de Mairan ou du Pérou. D’après nos unités nouvelles, l’Aune de 1747 avait une longueur de 1m188. Le pied romain, qui en était le quart, aurait donc eu 297 mm. Mais ce dernier chiffre est un peu trop grand. En effet, une plaque de marbre du Capitole de Rome, sur laquelle est gravée la longueur de l’ancien pied romain, représente le pied capitolin, résultat d’une étude spéciale faite vers l’an 1570 par Lucas Petto, jurisconsulte et antiquaire qui, travaillant dans Rome, était à portée de consulter les anciens monuments. En 1760, un mathématicien très habile, Jacquier, mesura le pied capitolin avec la plus grande exactitude et lui trouva 1306 ou 1307 dixièmes de ligne (294 mm 6 ou 8).

    Un autre moyen de vérifier la dimension du pied romain serait de mesurer la distance qui sépare les bornes milliaires placées sur les anciens chemins, et qui doit être de 1 000 pas ou de 5 000 pieds. Malheureusement, très peu de ces bornes sont restées en place et presque toutes sont isolées. Le géographe Danville effectua des mesures sur la route entre Beaucaire et Nîmes, le premier mesurage donnant un pied de 293 mm, le deuxième un pied de 293 mm 9, et le troisième un pied de 294 mm 7. Enfin, Manfredi, en 1770, mesura les bornes placées sur la route d’Albano à Rome, qui est en ligne droite, et trouva entre elles une distance correspondant à un pied de 294 mm 6.

    Ce dernier mesurage semble avoir été fait avec soin, puisqu’il contient des fractions et qu’il donne au pied romain la longueur qu’il a sur la table gravée du Capitole. L’aune de nos Merciers de Nantes et de Paris (297 mm 1) donnerait au mille une longueur de 1485m50, s’écartant beaucoup trop des mesurages exécutés le long des voies romaines, dont le plus élevé est de 1473m seulement.

    Les métrologues ont employé un autre procédé pour retrouver la longueur de l’ancienne mesure des Romains. Une très vieille loi de la République avait fixé à 80 livres le poids de l’eau contenue dans un pied cubique. Le dictionnaire d’archéologie de dom Leclercq nous donne le dessin d’un beau poids étalon datant de Justinien et qui est conservé au musée du Louvre à Paris. Ce poids, qui est la livre romaine, est de 323 g 51. Par conséquent, le pied cube d’eau pesait 323 g 51 x 80, ou 25 kg 880. La racine cubique de ce dernier chiffre donne au pied romain une longueur de 295 mm 6.

    D’une analyse des opinions des métrologues anciens et modernes, il résulte que la longueur du pied romain serait de 295 mm, ce qui correspondrait à très peu près avec la longueur du pied du Capitole et donne pour la longueur du mille itinéraire 1475 mètres. Il y aurait donc, en définitive, une différence de 8 mm environ entre 4 pieds romains et la longueur, trop grande, de l’aune nantaise. Cette légère différence s’explique très-bien par les changements qui se sont produits dans la fabrication ancienne des mesures destinées aux commerçants et par le défaut, au Moyen Age surtout, d’une mesure-type bien fixe pouvant résister aux siècles.

     

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  • Aubaine (Droit d’) : histoire,
    abolition par l’Assemblée Constituante
    (d’après un article paru en 1834)
     
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    De tous les temps et dans tous les pays, les législateurs ont été portés à mettre une grande différence entre les étrangers et les citoyens. Pour remonter, selon l’usage, aux Grecs et aux Romains, on sait que dans la Grèce le nom de citoyen était le titre le plus honorable. Il fallait qu’un étranger eût rendu de grands services, ou qu’on voulût lui faire un grand honneur, pour qu’on l’en décorât. Au Moyen Age, le titre de citoyen des républiques de Venise et de Suisse n’était pas moins ambitionné : le roi de France Louis XI accepta le titre de citoyen suisse.

    Les Grecs appelaient les étrangers des barbares ; Lycurgue défendait de les admettre à Lacédémone ; il prohibait sévèrement tout mariage avec eux. A Athènes, ils étaient assujettis à payer un tribut annuel ; ils ne pouvaient habiter qu’un quartier particulier, séparé de tous les autres ; leurs enfants ne pouvaient point se confondre avec les jeunes Athéniens ; ils ne devaient jouer et prendre leurs exercices que dans un lieu spécial, situé hors des murs de la ville, et appelé le Cynosarges.

    Chez les Romains, le même mot (hostis) servait à désigner les ennemis et les étrangers, et deux fois ceux-ci furent chassés de Rome. Les mêmes sentiments de haine et d’exclusion se transmirent de siècle en siècle. Le Florentin Machiavel écrivait au XVIesiècle, que toutes monarchies et républiques devaient éviter la réception et le mélange des étrangers, comme suspects ; et un jour qu’on parlait à Louis XII de marier sa fille, madame Claude, à un prince étranger : « Je ne ferai, répondit-il, jamais d’autre alliance que des souris et rats de mon royaume » ; indiquant par là, ajoute son historien, qu’on doit toujours soupçonner au cœur d’un étranger quelque poison et trahison.

    Ces préjugés, ces préventions, qui maintenant ont disparu à la suite des causes qui leur avaient donné naissance, avaient amené pour les étrangers une législation particulière et rigoureuse, dont le droit d’aubaine faisait partie, et qu’on désignait quelquefois tout entière sous ce nom. On appelait aubains les individus qui, nés en pays étrangers, venaient s’établir dans le royaume. Les seigneurs sur les terres desquels ils se fixaient les traitaient fort durement, et, dans plusieurs provinces, les réduisaient même à l’état de serfs.

    Quand la politique des rois de la troisième race eut affranchi de la servitude corporelle, non seulement les habitants de leur domaine, mais encore ceux des grandes villes, elle fit cesser, par rapport aux étrangers, cet usage, aussi contraire à l’humanité qu’aux intérêts du royaume. Les rois prirent les aubains sous leur avouerie, ou protection royale. Dès qu’un aubain avait reconnu le roi, ou lui avait fait aveu, il conservait sa franchise, et il était à l’abri des entreprises et des violences des seigneurs particuliers.

    Au commencement du XIVe siècle, plusieurs seigneurs en France étaient encore en possession de recueillir la succession des non-régnicoles décédés sur leurs terres ; mais l’autorité royale les dépouilla bientôt de ce privilège, et concentra en ses seules mains l’exercice de tous les droits sur les aubains. Dès lors, le droit d’aubaine fut regardé comme appartenant uniquement au roi et même comme essentiellement inhérent à la couronne.

    A ce titre, les aubains payaient annuellement une redevance, dite chevage, de 12 deniers, somme alors assez considérable. S’ils se mariaient sans autorisation royale, ils devaient une amende de 60 sous. Enfin, s’ils voulaient se marier avec des régnicoles, ils étaient sujets a un droit de fort-mariage, droit exorbitant, pour lequel ils étaient obligés d’abandonner, dans certains lieux, le tiers, et dans d’autres, la moitié de tous leurs biens meubles ou immeubles.

    Ces droits s’évanouirent avec les vestiges des anciennes servitudes ; mais les aubins furent souvent frappés en cette qualité de différentes taxes, notamment sous Henri III, Louis XIII et Louis XIV. Dans le dernier état de législation, qui a continué à peu près jusqu’à la révolution, les étrangers pouvaient vendre, échanger, faire le commerce, etc. ; mais ils ne pouvaient ni transmettre leur succession à leurs parents, ni en recueillir aucune ; ils ne pouvaient ni disposer, ni recevoir par testament. A leur mort, leur biens passaient donc au roi.

    Tel était le droit commun ; quelques exceptions y avaient cependant été faites. Ainsi, les marchands étrangers qui venaient en France à quelques foires, étaient exempts du droit d’aubaine pendant leur voyage, leur séjour et leur retour dans leur pays. Les foires de Champagne, si célèbres dans notre histoire, avaient toujours joui de ce privilège ; la ville de Lyon l’obtint plus tard, en faveur de ses foires franches, de Charles VII et de Louis XI.

    Lorsque, en 1607, Henri IV établit à Paris et dans quelques autres villes des manufactures de tapisserie de Flandres, il anoblit les sieur Commans et de la Planche, tous deux étrangers, chargés de la direction de ces manufactures ; il les exempta des droits d’aubaine, eux et tous les ouvriers qui viendraient travailler sous leurs ordres.

    En 1664, ces manufactures étant presque tombées, Louis XIV en établit une nouvelle à Beauvais ; il déclara régnicoles et naturels français les ouvriers étrangers qui y auraient travaillé huit ans. Le même privilège fut accordé, après huit et dix années de travail, aux ouvriers étrangers de la manufacture des glaces et cristaux, et de la manufacture royale des Gobelins. Cinq années de service sur mer faisaient également acquérir à l’étranger la qualité de français ; mais la même faveur ne fut jamais étendue aux troupes du service de terre.

    Dans les villes de Marseille et Dunkerque, tous les étrangers étaient exempts du droit d’aubaine ; cette exemption avait pour but de les attirer dans ces villes, et d’y fixer leur commerce. D’autres exceptions au droit commun étaient fondées sur des traités passés avec des puissances étrangères ; les termes de ces conventions en réglaient alors les effets.

    L’abolition du droit d’aubaine en France, décrétée en 1790 et 1791 par l’Assemblée constituante, tandis que ce droit était maintenu par les autres nations, tourna d’abord au détriment des Français ; mais après quelques essais, une loi de 1819 parvint à prévenir tous les inconvénients et à concilier tous les intérêts.

     

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  • Assomption : institution de la fête
    et Voeu de Louis XIII
    (D’après « Manuel historique du culte de la très
    sainte Vierge » paru en 1861 et « Origine et raison de la
    liturgie catholique sous forme de Dictionnaire » paru en 1859)
     
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    Si Baronius soutient que, selon d’anciens manuscrits, la fête de l’Assomption fut instituée vers le Ve siècle, tant en Occident qu’en Orient, nous savons que Clovis Ier, roi des Francs, fit bâtir, en 504, à Strasbourg, une magnifique église sous le titre de l’Assomption de la sainte Vierge, et que selon Grégoire de Tours elle avait cours au moins dès le VIe siècle, prenant une dimension particulière au XVIIe lorsque Louis XIII place le royaume de France sous la protection de la Vierge
     
     

    Saint Grégoire de Tours rapporte que, de son temps (VIe siècle, on croyait, tant en Occident qu’en l’Orient, que la sainte Vierge, aussitôt après sa mort, avait été enlevée au ciel, en corps et en âme. Cette croyance, s’écrie-t-il, au concile de Paris, en 577, est universelle : d’anciennes et vénérables traditions l’attestent, nous ne pouvons nullement en douter.

    Voeu de Louis XIII. Peinture d'Ingres
    Vœu de Louis XIII. Peinture d’Ingres

    Les Grecs célèbrent cette fête sous le nom de Transition, ou Passage de la Mère de Dieu à l’immortalité ; les Latins, sous le nom de l’Enlèvement ou de l’Assomption. Saint Jean Damascène la nomme le Sommeil de Marie ; les Cophtes, les Moscovites, les Maronites : le Repos de la sainte Vierge. D’autres peuples l’appellent la Déposition, le Couronnement, le Triomphe, la Résurrection de la Vierge Mère de Dieu. Benoît XIV prouve que toutes ces différentes dénominations ne signifient qu’une et même chose : l’Assomption de la Mère de Dieu.

    Saint Ildefonse et saint Jean Damascène, suivant d’anciens calendriers, assurent que cette fête fut célébrée, aux six premiers siècles, le 18 janvier. On lit aussi, au martyrologe de saint Jérôme, de saint Cyriac, de Willebrord, de saint Vandregégile etc., qu’elle était universellement chômée le

    18 janvier, sous le titre de Dormition ou Sommeil de la Mère de Dieu. Il est certain aussi que, vers la fin du VIe siècle, cette fête fut, dans quelques églises, transférée du 18 janvier au 15 août : Maurice, empereur d’Occident, approuva cette translation, et ordonna de la célébrer ce jour dans toutes les églises de son empire. Ce qui bientôt fut imité par plusieurs évêques de l’Occident. Les capitulaires de l’empereur Louis le Débonnaire, de l’an 817, mettent le jour de l’Assomption au 15 Août, et, dès le commencement du Xesiècle, elle fut presque universellement célébrée ce jour.

    L’octave de l’Assomption ne se célébrait pas encore à Rome, en 847. Au début de son pontificat, Léon IV l’institua en 847 à l’occasion d’un fait légendaire : tout près de l’église de Saint-Luc, il y avait dans un repaire sombre et humide un basilic qui tuait par son souffle empesté tous ceux qui en approchaient ; le pape, au jour même de l’Assomption, accompagné de tout son clergé et précédé de l’image de la sainte Vierge, se rendit auprès du gîte de cet animal dangereux ; là il se mit en prières et ordonna à tout le monde de l’imiter : sa prière fut exaucée, et depuis ce jour le basilic disparut totalement, sans que jamais on ait entendu parler de nouveaux malheurs.

    Un très ancien Ordre romain rapporte qu’aux Vêpres de la Vigile de l’Assomption on porte sur un brancard préparé à cet effet, dans l’église de Saint-Laurent-de-Latran, une image du Christ, et qu’à minuit on part en procession pour se rendre à Sainte-Marie. Les rues sont nettoyées, les maisons illuminées ; le concours du peuple est immense. Dès qu’on est arrivé aux marches de l’église on y dépose la statue ; une foule d’hommes et de femmes, fléchissant le genou et se frappant la poitrine, viennent aux pieds de cette image, chantant en cadence, per numerum, cent fois Kyrie eleison, cent fois Christe eleison, et cent fois encore Kyrie eleison ; puis la procession s’avance vers l’église de Sainte-Marie-Majeure, où la Messe est célébrée.

    Durand de Mende dit que de son temps on bénissait des herbes et des fleurs recueillies en ce jour même de l’Assomption, parce que dans la légende de la fête, la bienheureuse Marie est comparée à la rose et au lys. Les Grecs, selon le chevalier Ricaut, sont persuadés que le jour de l’Assomption « toutes les rivières du monde se rendent en Egypte pour faire hommage au Nil, comme au roi des fleuves... Ils croient que les débordements du Nil sont une continuelle bénédiction du ciel sur l’Egypte, en récompense de la protection dont le Sauveur du monde et sa sainte Mère y jouirent contre la persécution de l’impie et perfide Hérode. »

    En France, la solennité de l’Assomption prit un caractère de fête plus grande lorsque Louis XIII choisit ce jour pour mettre sa personne et son royaume sous la protection de Marie, par sa déclaration donnée à Saint-Germain-en-Laye le 10 février 1638. Ce pieux monarque débute ainsi : « Dieu qui élève les rois au trône de leur grandeur, non content de nous avoir donné l’esprit qu’il départ aux princes de la terre pour la conduite de leurs peuples, a voulu prendre un soin si spécial et de notre personne et de notre Etat, que nous ne pouvons considérer le bonheur du cours de notre règne, sans y voir autant d’effets merveilleux de sa bonté que d’accidents qui pouvaient nous perdre. »

    Après avoir rappelé les bienfaits dont il se reconnaît humblement reconnaissant envers Dieu, par l’intercession de la Vierge, il termine ainsi : « A ces causes nous avons déclaré et déclarons que prenant la très sainte et glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets, la suppliant de vouloir nous inspirer si sainte conduite et défendre avec tant de soin ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce, qui conduisent à celles de la gloire

    « Nous admonestons le sieur archevêque de Paris, et néanmoins lui enjoignons que tous les ans, le jour et fête de l’Assomption, il fasse faire commémoration de notre présente déclaration à la grand’messe qui se dira en son église cathédrale, et qu’après les Vêpres dudit jour il soit fait une procession en ladite église, à laquelle assisteront toutes les compagnies souveraines et les corps de ville, avec pareilles cérémonies que celles qui s’observent aux processions générales les plus solennelles. »

    Même injonction est faite à tous les prélats du royaume, afin que dans toute la France il soit fait une procession semblable. La déclaration se termine par les paroles suivantes, qui méritent une mention textuelle : « Et d’autant qu’il y a plusieurs églises épiscopales qui ne sont point dédiées à la Vierge, nous exhortons lesdits archevêques, en ce cas, de lui dédier la principale chapelle desdites églises pour y faire ladite cérémonie, et d’y élever un autel avec un ornement convenable à une action si célèbre, et d’admonester tous nos peuples d’avoir une dévotion particulière à la Vierge, d’implorer en ce jour sa protection, etc. ». Le vœu de Louis XIII a été renouvelé, en 1738, par Louis XV.

     

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  • Art du jardinage : de Charlemagne aux
    paysagistes Le Nôtre et La Quintinie
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1930)
     
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    Si l’art du jardinage en France prend son essor avec le règne de Charlemagne, il faut attendre le XVIe siècle et l’inspiration italienne pour que les domaines royaux acquièrent grandeur et perspective, avant l’avènement des talentueux Le Nôtre et La Quintinie qui furent les premiers d’une dynastie de paysagistes conférant à notre pays ses lettres de noblesse en la matière
     
     

    Pourquoi saint Fiacre est-il le patron des jardiniers ?... Voilà ce que nous dit la « légende dorée » : né en Irlande vers l’an 600, Fiacre quitta de bonne heure sa patrie et voyagea sur le continent. C’est ainsi qu’il vint à Meaux, où il fut accueilli par saint Faron, prélat du diocèse.

    Celui-ci, séduit par le savoir autant que par la dévotion de son hôte, et voulant le garder auprès de lui, l’autorisa à prendre sur les terres de l’évêché autant d’espace qu’il en pourrait, en un jour, entouré d’un fossé. Aussitôt, Fiacre posa son bâton à terre et se mit à marcher en le traînant derrière lui... O merveille ! Sur le trajet du bâton, un fossé se creusait aussitôt. L’évêque vit là le doigt de Dieu. Les paysans criaient au prodige. Mais une femme eut la malencontreuse idée d’accuser le saint de magie. Du coup, Fiacre prit toutes les femmes en grippe. L’entrée de la chapelle qu’il avait élevée sur sa terre leur fut interdite. Saint Fiacre vécut là en anachorète, célébrant chaque jour les louanges du Seigneur, et cultivant son jardin, lequel, grâce à ses soins, donna des fleurs, des légumes et des fruits magnifiques.


    Saint Fiacre

     

    Un jardin dans la Rome antique
    Comme presque tous les éléments de notre civilisation, l’art des jardins nous fut transmis par l’Italie. La Rome des Césars comptait des jardins magnifiques ; et les jardiniers savants y étaient dignement honorés. Mais il paraît que jusqu’à l’époque d’Auguste on ne taillait pas les arbres, car l’histoire assure que c’est le nommé Matius, jardinier de cet empereur, qui aurait inventé cette pratique.

    Une lettre dans laquelle Pline le Jeune décrit sa villa de Toscane, nous montre ce qu’était un jardin romain au premier siècle de notre ère. Rien n’y manque : parterres, plates-bandes, allées d’arbres, massifs, ifs et buis taillés en figures ; il y a un potager, un verger, des serres pour la culture des fleurs. Les grands jardiniers italiens de la Renaissance avaient, en somme, de merveilleux modèles dans les jardins de l’antiquité ; ils n’eurent à ajouter à tout cela que les rocailles, les grottes, les jeux d’eaux, les statues pour associer l’œuvre de l’art à celle de la nature et composer les plus beaux jardins du monde.

    Les origines du jardinage
    Nous ignorons ce qu’étaient les jardins du bienheureux saint Fiacre, mais il semble bien qu’en France on n’ait commencé à pratiquer sérieusement l’art du jardinage que près de deux siècles après lui, Charlemagne est le premier qui voulut avoir de beaux jardins et de bons jardiniers. Il dressa même, dans un curieux capitulaire, la liste des plantes qui devaient être cultivées dans les jardins royaux.

    Cependant, jusqu’au XVIe siècle, les jardins de Paris, même ceux des palais, manquent de perspective et de grandeur. C’est encore l’exemple de l’Italie qui poussera les souverains et les riches seigneurs à faire embellir les jardins attenant à leurs domaines. Et l’on citera alors comme des merveilles les jardins de Fontainebleau, de Folembray, de Montargis, de Valery, de Beauregard, de Blois, tous calqués sur les parcs les plus célèbres de l’Italie.

    Mais, bientôt, la France n’aura plus besoin de s’inspirer de l’étranger : c’est chez elle, au contraire, qu’on viendra de toutes parts chercher des enseignements, car voici l’époque des grands jardiniers paysagistes, horticulteurs, arboriculteurs, fleuristes : voici Le Nôtre et voici La Quintinie.

    On a élevé naguère un monument à Le Nôtre ua jardin des Tuileries. Ce fut vraiment, disent les Anglais, mettre the right man in the right place, l’homme à la place qui lui convient. Toute une dynastie de Le Nôtre, travailla, en effet, aux Tuileries. Le grand-père et le père du célèbre artiste y furent jardiniers. Lui-même y vécut dans un petit logis qui s’élevait sur l’emplacement où se trouva plus tard le monument de Jules Ferryu.

    André Le Nôtre. Peinture de Carlo Maratta
    André Le Nôtre. Peinture de Carlo Maratta

     

    Élevé par ses parents dans le culte de la nature, André Le Nôtre fut, dès sa jeunesse, confié à maître Claude Mollet, premier jardinier du roi, qui devait l’instruire dans l’art des jardins. Maître Claude Mollet était, sans doute, un très distingué personnage : il avait écrit un livre fort savant sur la culture des vergers, mais, quant à l’architecture des jardins, maître Claude Mollet se contentait d’imiter ce qu’on faisait en Italie ; et les Tuileries, de son temps, étaient toutes parsemées de grottes, de rocailles et de labyrinthes.

    C’est le génie d’André Le Nôtre qui devait créer l’art français des jardins. Et ce jardinier ne fut pas seulement un grand artiste, le plus habile et l’un des plus grands que la France ait produits ; ce fut encore un digne homme dans toute la force du terme. Quand il eut conçu le plan de Versailles, ce chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, il apporta ses dessins à Louis XIV. Le roi fut émerveillé. A chaque grande pièce dont Le Nôtre lui indiquait le projet, Louis XIV s’écritait : « Le Nôtre, je vous donne vingt mille livres !... »

    A la quatrième interruption, le jardinier l’arrêta : « Sire, dit-il, je ne vous en montre pas davantage, je vous ruinerais. » Et il referma son plan. Plus tard, Louis XIV, en dépit des protestations du trop modeste jardinier, l’anoblit et le décora du cordon de Saint-Michel. Il voulut même lui donner des armoiries. Mais Le Nôtre, qui avait plus que personne son franc parler avec le roi, se mit à rire : « Des armoiries, sire, j’en ai déjà : Trois limaçons couronnés d’une feuille de chou. » Et il refusa le blason qu’on lui offrit. On vivait, en ce temps-là, sous un prince qui estimait l’art des jardins à l’égal des autres arts. Louis XIV, qui payait Le Nôtre plus cher qu’un de ses maréchaux, le décorait et voulait lui donner des armoiries, n’avait pas moins d’estime pour ses autres jardiniers.

    Les successeurs de Le Nôtre
    Jean de La Quintinie, antif de Chabanais, en Angoumois, avait été d’abord avocat. Son goût pour l’agronomie lui fit préférer à la toge le tablier de jardinier. Il n’eût été peut-être qu’un robin sans importance ; l’état de jardinier le conduisit à la fortune et à la célébrité. C’est lui qui traça les potagers des plus beaux châteaux de France : Chantilly, Rambouillet, Sceaux, Vaux. Le roi l’appela à Versailles et le nomma directeur des jardins fruitiers de toutes les demeures royales. Il se plaisait à le suivre à travers les vergers et à se faire donner par lui des leçons sur la taille des arbres... Eh oui ! ce roi que l’histoire nous montre hautain et gourmé, s’en allait, la serpette à la main — la serpette, outil inventé par La Quintinie — tailler ses arbres avec son jardinier.

    Jean de La Quintinie
    Jean de La Quintinie

     

    La Quintinie mit en honneur certains bons fruits inconnus jusqu’alors, inventa la culture en espalier et parvint le premier à obtenir des primeurs. Il fit d’excellents élèves, et, notamment, fut le maître d’Edme Girardot, qui, dans sa propriété de Bagnolet, avait créé, sur les conseils de La Quintinie, la culture des pêches en espalier. Cette culture, transportée plus tard à Montreuil, a valu à cette localité la réputation que l’on sait. Elle valut aussi à Girardot une pension du roi.

    Louis XIV ne fut d’ailleurs pas le seul souverain qui ait témoigné pareil intérêt pour l’art du jardinier. Rappelons le nom de Schoene, le jardinier de Louis-Philippe. C’était, au dire d’Alphonse Karr, qui s’y connaissait, un artiste en son genre, et, de plus, « un philosophe pratique, un homme simple et fier, un caractère remarquable ». Lui aussi avait avec le roi son franc parler. Au temps où Louis-Philippe n’était encore que duc d’Orléans, on avait tourmenté Schoene pour qu’il portât la livrée du prince. Il avait refusé. Quand le duc d’Orléans fut porté sur le trône, il dit à Schoene, un jour qu’il se promenait avec lui dans ses jardins de Monceau :

    — Shcoene, vous n’avez pas voulu porter la livrée du duc d’Orléans, porterez-vous celle du roi des Français ?

    — Pas davantage, sire, répondit Schoene ; je ne suis pas domestique ; je suis jardinier. Vous serez empereur que ce serait la même chose. J’aime mieux m’en aller.

    Le roi n’insista pas et défendit qu’on lui fît jamais la moindre plainte contre son jardinier.

    À considérer tout ce que cette profession du jardinier comporte d’études, d’observations, de réflexions, de luttes même, parfois, contre l’ingrate nature, on conçoit qu’elle inspire un juste orgueil à ceux qui y excellent. Alphonse Karr, qui l’exerça, et qui créa, on peut bien le dire, l’industrie des fleurs à Nice, disait avec raison que c’était là un art honorable entre tous, et qu’un jardinier savant, un Le Nôtre, un La Quintinie, un de ces maîtres qui créent, qui améliorent, qui enrichissent et embellissent nos jardins, doit être l’égal des artistes et des savants les plus illustres et jouir d’une gloire égale à la leur devant la postérité.

     

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  • Art d’antan de prendre le temps d’élaborer
    un véritable marron glacé
    (D’après « La Nature. Suppléments pour l’année 1910 », paru en 1910)
     
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    En 1910, Francis Marre met en appétit les lecteurs de La Nature en leur dévoilant les secrets de préparation du véritable marron glacé, friandise sur laquelle chacun aime à fondre la dernière semaine de l’année et la première de l’année suivante
     
     
     

    Le marron glacé, que de rares amateurs dégustent en tout temps, à petites doses, a, pour la majorité de ceux qui le consomment, une saison bien courte, et c’est grand dommage, car cette friandise, qui est un aliment très énergétique, est de digestion aisée. Mais, si pendant la dernière semaine de l’année, puis pendant la première semaine de l’année suivante, chacun absorbe des marrons glacés jusqu’à la satiété inclusivement, on s’abstient ensuite à peu près complètement pendant onze mois et demi. Il est heureux, d’ailleurs, que la consommation soit à ce point limitée, depuis que les châtaigneraies sont décimées par la maladie de l’encre, et mises en coupe réglée pour la fabrication d’extraits tanniques, les beaux fruits, destinés à la confiserie sont de plus en plus recherchés. On peut juger, d’après les chiffres suivants, de l’intérêt qu’il y a pour les propriétaires de châtaigniers à récolter de gros marrons. En 1908, le quintal de marrons à 60 au kilogramme valait 80 francs, tandis que le quintal de fruits un peu plus petits (70 au kilogramme), ne valait que 40 francs.

    Déjà, les produits de l’Ardèche (marrons de Lyon), et ceux du massif des Maures ne suffisent plus aux besoins des confiseurs. L’industrie s’approvisionne en partie à l’étranger, sur les marchés de Turin, de Florence et surtout de Naples. Les marrons de Naples, à cause de leur grosseur, sont très appréciés, et sont principalement destinés à l’Angleterre. Une variété japonaise, les « tambus » dont l’amande est volumineuse et non cloisonnée, constituera le marron glacé idéal, le jour où il deviendra facile de l’importer. Avant qu’il soit possible de le livrer à la consommation, le marron confit subit des manipulations nombreuses et délicates, que la plupart des recettes, dites « pratiques », ne signalent qu’imparfaitement. C’est ce qui explique l’insuccès fréquent des tentatives ménagères de « glaçage ».

    Publicité pour un atelier lyonnais de marrons glacés
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    L’époque la plus favorable à la préparation est celle qui suit immédiatement la récolte ; mais on préfère généralement, dans l’industrie, attendre le mois de décembre qui précède un peu le moment du plus grand usage. Par suite, on est obligé, les marrons ayant alors subi un commencement de germination, et ayant quelque peu noirci, de les blanchir après le premier écorçage. Ils séjournent donc un quart d’heure dans des chambres closes où se dégagent des vapeurs d’acide sulfureux. Un lavage à grande eau enlève ensuite l’excès d’acide. La cuisson est chose délicate, si l’on veut que le marron reste entier, elle doit durer 3 ou 4 heures, sans jamais atteindre l’ébullition. Dans l’industrie, les bassines servant à cet usage sont divisées en plusieurs étages par des grilles sur chacune desquelles reposent seulement quelques couches superposées de fruits. Une autre opération qui présente de réelles difficultés, et n’est confiée qu’a des ouvrières très habiles, consiste, après la cuisson, à enlever la mince pellicule recouvrant immédiatement l’amande. L’extraction est particulièrement minutieuse pour certaines espèces où cette membrane forme des replis pénétrant assez avant dans le fruit. Les fruits écornés ont une valeur marchande bien moindre que ceux qui restent entiers.

    La confiserie proprement dite s’effectue lentement, à l’aide d’un sirop faible, d’abord à froid, puis au bain-marie. Par évaporation, le sirop se concentre peu à peu. Pour éviter la cristallisation consécutive du sucre, les industriels ont recours a l’artifice suivant : ils ajoutent au sirop de sucre de canne ou de betterave une petite quantité de glucose qui ne cristallise pas. L’addition de glucose permet d’augmenter la concentration du sirop sans avoir à redouter que les marrons blanchissent après le sucrage.

    La dernière opération est le glaçage ; mais lorsque les marrons ont été confits dès le mois de novembre, on ne les glace pas immédiatement ; ils sont conservés jusqu’à l’époque de la consommation dans des pots de terre vernissée, recouverts d’une couche de sirop concentré qui n’est pas supposé moisir. Le glaçage s’obtient par immersion rapide des fruits dans un sirop très épais ayant subi un commencement de caramélisation. Il faut que les marrons soient retirés du sirop à chaud, tandis que le bain est encore très fluide, pour qu’il n’y ait pas excès de glaçage ; et comme d’autre part, il faut encore éviter de les écorner, les ouvriers qui terminent la manipulation doivent faire preuve d’une grande habileté. Le séchage à l’étuve et l’emballage n’ont d’intérêt qu’au point de vue industriel.

    Les ménagères qui veulent préparer elles-mêmes des marrons confits et glacés, ajoute Francis Marre, échouent souvent parce que l’imprégnation par le sucre est insuffisante, ou parce qu’ensuite la cristallisation superficielle se produit très vite. La lenteur, dans la période de confiserie proprement dite, et le tour de main qui consiste à remplacer, à la fin de cette opération, le sucre de canne par du glucose pour renforcer le sirop, sont deux précautions qui suffiront souvent peut-être à améliorer les résultats. Avec les fruits écornés et qu’on ne veut pas offrir tels quels, il est aisé de fabriquer de la crème de marrons, il suffit de les écraser dans du sirop jusqu’à consistance convenable, de stériliser au bain-marie, et de conserver cette véritable confiture dans des vases hermétiquement clos.

     

     
     
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  • Arsin (Droit d’)
    dans les communes de Flandre

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    Le mot arsin, effacé aujourd’hui de notre langue, comme le verbe ardreardoir dont il dérive, avait au quatorzième siècle le sens d’incendie volontairement allumé, de destruction par le feu. C’était, dans la langue judiciaire des communes flamandes, le nom d’un de ces actes légaux par lesquels la commune intervenait à main armée pour la défense de ses droits, et dont le récit est empreint dans les chroniques contemporaines d’un caractère de vie que rien ne rappelle plus dans les moeurs modernes.

    Le bourgeois, outragé ou maltraité par un noble dans la châtellenie de Lille, avait le droit d’assigner le coupable, contrairement aux privilèges féodaux, devant les officiers de la ville, que l’on désignait à Lille sous le nom de magistrats de la loi. L’outragé était naturellement admis à prouver son droit lors même que son adversaire faisait défaut, et s’il établissait que l’injure n’avait été ni provoquée ni punie, les magistrats faisaient publier par la ville que chacun se tînt prêt à suivre en armes, à cheval ou à pied, suivant son état, le corps de ville et les officiers. Les bannières des échevins étaient en même temps mises dehors aux fenêtres de la halle, et restaient arborées pendant plusieurs jours. Ces délais expirés, si l’assigné ne comparaissait point, la sentence d’arsin était publiée au son de l’écalette et de la bancloque (la crecelle et la cloche du beffroi communal), et les bourgeois sortaient des murs en bon ordre, précédés des magistrats et des bannières de la ville.

    Le château ou le manoir du coupable était situé quelquefois à plusieurs lieues de la ville et cette multitude armée avait à traverser des champs cultivés, des vergers et des jardins en plein rapport. Il était rare cependant que des dévastations fussent commises, et que l’on enfreignit dans le trajet les recommandations des magistrats qui enjoignaient de marcher paisiblement « sans dégast ou dommage d’autruy ».

    Arrivé à la porte du manoir, le bailli répétait une dernière fois la citation légale, et promettait au coupable, s’il se présentait, de le recevoir à amende et à merci. Ce n’était qu’après avoir inutilement observé toutes ces formalités conciliatrices que l’on commençait l’oeuvre de la force. Le bailli approchait le premier tison de la porte, et frappait le premier coup de hache sur les arbres du verger. C’était le signal des vengeances populaires et du déchaînement de la foule, qui pénétrait, les tisons à la main, dans la maison proscrite, et bouleversait le verger à la lueur des bâtiments en flammes. Les termes de la sentence, exécutés d’ordinaire à la rigueur de la lettre, ordonnaient de tout ardoir (brûler) dans la maison, et de tout sarter (labourer) dans le pourpris (l’enclos) (Le Châtelain de Lille, manusc., p. 141) ; mais elle défendait en même temps de rien emporter du lieu dévasté, pas même la terre ou les cendres, et la foule rentrait dans la ville les mains vides et triomphante, non pas à cause du mal causé, mais par suite de ce sentiment de satisfaction qu’inspire tout acte de justice, et de l’orgueil involontaire que l’on éprouve à se la rendre à soi-même.

    Ce serait sans raison que l’on comparerait à ces actes de justice populaire les violences sans règle et quelquefois sans motif de la populace, que les Américains désignent sous le nom de self-justice. Dans un pays civilisé, et dans une société régulière, la loi, qui est assez éclairée pour prévoir presque tous les délits, doit être en même temps assez forte pour pouvoir atteindre tous les coupables. Mais quelle puissance, au quatorzième siècle, serait intervenue dans ces querelles des bourgeois et des seigneurs, aussi dédaigneux souvent des officiers royaux qu’ils l’étaient de ceux des villes, et que serait devenue la justice, si les communes n’avaient su se la rendre à leurs risques et périls ?

     

     

     

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  • Argot ancien et moderne :
    monde étrange
    d’une extraordinaire richesse
    (D’après « Dictionnaire du jargon parisien. L’argot ancien
    et l’argot moderne », paru en 1878)
     
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    Remontant au XVe siècle et tenant son nom, d’après certains étymologistes de Ragot, célèbre truand du XVIe siècle, l’argot primitif fut d’abord un langage de Cour... des Miracles, qui eut plus tard ses écoles, ses grammairiens, ses professeurs, avant de s’immiscer au sein des différents corps de métiers et classes de la société, formant un ensemble si considérable de mots et d’expressions que Rigaud n’hésitera pas à affirmer en 1878 qu’il ne faudrait pas moins de 40 académiciens pour les consigner tous
     
     

    Le jargon parisien est ce langage étrange, libre d’allures, tantôt sombre et bref, tantôt imagé et plaisant, tantôt masqué comme Arlequin, comme lui habillé de pièces et de morceaux, qui court les rues et se recrute dans la rue, dans les prisons, dans l’échoppe, à la boutique, au comptoir, à l’atelier, à la caserne, à l’école, au théâtre, chez les artistes et chez les gens de lettres, chez les banquiers et chez les banquistes.

    Dictionnaire d'argot
    Dictionnaire d’argot

    Chaque caste, chaque corps d’état possède son jargon en propre. Depuis le voleur jusqu’au diplomate, depuis Lacenaire jusqu’à Talleyrand, tout le monde parle plus ou moins argot. Sur l’origine du mot, les étymologistes sont loin d’être d’accord naturellement. Le jour où deux étymologistes s’entendront, il y en aura un, au moins, qui aura perdu l’esprit... de contradiction sur lequel sa science repose. Tandis que Furetière veut qu’il vienne de la ville d’Argos, en Grèce, Le Duchat le tire avec plus de raison, du nom de Ragot, célèbre truand du seizième siècle qui fut le Vaugelas de la langue des gueux. Ragot a fait argot par transposition d’une lettre.

    Ceux-ci le font dériver du terme d’école ergo ; ceux-là, avec Cousin, d’argoterie, argutie.

    D’autres le font sortir du mot grec signifiant fainéant, parce que, disent-ils, les fainéants sont presque tous des mendiants et que l’argot fut la langue des mendiants, des gueux. Quelques-uns soutiennent qu’il descend d’Argus qui est l’emblème de la vigilance, et que la vigilance doit être la qualité dominante des fripons. Quelques autres, d’après Nodier, veulent rencontrer son étymologie dans narquoisnargot, mendiant ; d’où argot, jargon. Enfin, comme il faut qu’il y en ait pour tous les goûts, d’aucuns prétendent qu’il est issu de regoutragout, bavardage qui a fait ragot et argot.

    Quoi qu’il en soit l’argot primitif remonte au quinzième siècle. Ce fut d’abord un langage de cour, de Cour... des Miracles qui devint mieux qu’un langage, une langue, avec ses écoles, sa Faculté, ses grammairiens, ses professeurs, ses recteurs et ses lauréats, à l’époque où le grand Coësré exerçait une autorité absolue sur les truands. François Villon a parlé cette langue et en a laissé de curieux spécimens, entre autres des ballades dont le sens n’est pas précisément facile à saisir. Plus tard, l’argot a compté des lexicographes nombreux qui ont essayé de le suivre dans ses évolutions. Il a eu ses écrivains attitrés ; et, plus proche de nous, les romans de Balzac, d’Eugène Sue, de Victor Hugo n’ont pas peu contribué à en propager le goût parmi le public. Aujourd’hui, quel est le fabricant de romans qui soit assuré du succès s’il ne va pas chercher ses héros dans le monde ténébreux où le langage argotique est monnaie courante...

    Vers le commencement du dix-septième siècle, l’argot parlé par la clique des coquins de tous genres, et intelligible pour eux seuls, s’était enrichi et perfectionné à ce point, durant près de deux siècles, qu’il semblait devoir être à peu près fixé et rester pour les gueux ce que devait être plus tard, pour les délicats, langue de Racine ; mais il reçut un coup terrible. Lui qui voulait demeurer voilé comme la statue d’Isis, il vit ses voiles arrachés, ses secrets et son génie livrés aux profanes. La publication d’un tout petit livre : le Jargon de l’art réformé produisit ce mal. Le grand Coësré et avec lui toute sa cour parmi laquelle Coquillards, Callots, Polissons, Marcandiers, Sabouleux, Capons, Piètres-Hubins, Malingreux, l’avant-garde, le centre, l’arrière-garde des estropiés pour rire, toute l’armée des voleurs, des trucheurs et des bélîtres poussa une immense clameur, leva les bras ciel et se répandit en doléances.

    Alors commence pour l’argot l’ère des transformations rapides. On le voit tour à tour renouveler, s’augmenter, se copier, se travestir, faire des retours sur lui-même, détourner les mots de leur véritable acception, du droit chemin, comme quelqu’un qui cherche à dérober, qui veut dérouter un adversaire. En effet l’adversaire c’est la police. Néanmoins la tradition argotique des seizième et dix-septième siècles, ce qu’on pourrait appeler le grand répertoire des scélérats, s’était perpétuée jusqu’au licenciement des bagnes, et s’est trouvé des coquins puristes, des classiques de l’argot qui n’ont jamais admis les innovations et sont restée fidèles à la vieille école. Pour eux, le mot argent, pour ne citer qu’un exemple, n’a jamais été ni de l’os, ni de la douille, ni de la braise, ni du quibus, ni du beurre, ni de la graisse, ni de l’huile, ni du poignon, ni des picaillons, ni des sonnettes, ni même du pèse, ni même du carme, l’argent a toujours été du carle.

    Pendant longtemps, les vieux forçats, les pères conscrits du crime l’ont conservée cette tradition comme un précieux dépôt, tandis que la traitant avec le mépris dont les romantiques ont accablé les classiques, la jeunesse des bagnes et la jeunesse promise aux bagnes, à la tête du mouvement, forgeaient mots sur mots, expressions sur expressions, accumulaient hardiesses sur hardiesses, si bien qu’on pouvait dire, au milieu du XIXe siècle, que c’est au bagne que se sont rencontrés les plus infatigables lexicographes. Et ce fut le beau temps de l’argot des voleurs, le temps du renouveau. Le départ pour Cayenne et la Nouvelle-Calédonie a arrêté cet élan littéraire. Loin de toute communication les réformateurs de la langue argotique ne peuvent plus puiser aux sources l’inspiration nécessaire à leur œuvre. Ces Bescherelles de la fange manquent d’éléments et ils n’ont pas su faire ou n’ont pas voulu faire d’élèves dignes d’eux.

    D’un autre côté vivant moins en corporation, se méfiant davantage les uns des autres, traqués par une police admirablement organisée, les voleurs n’ont ni le temps, ni l’occasion, ni le courage de se livrer, à l’exemple de leurs devanciers, à un travail incessant sur l’argot. Les plus intelligents se tournent du côté de la Grèce ou gravissent les marches qui conduisent à la Bourse. Peut-être encore ont-ils moins d’imagination ? Peut-être aussi n’y a-t-il plus d’assassins de conviction, ces assassins qui, épris de leur art, partageaient leur vie entre l’étude de l’assassinat et celle de l’argot ? Tel fut Lacenaire, le modèle du genre.

    De cet ensemble de causes, il résulte que les voleurs d’aujourd’hui en sont généralement réduits à des réminiscences, à des plagiats, à des pastiches plus ou moins heureux. Ils n’ont rien trouvé de mieux, pour donner du fil à retordre aux agents de la sûreté, que d’intercaler entre chaque syllabe de mot argotique un certain nombre de mots convenus coupés par tranches et renouvelés le plus souvent possible. Ce mécanisme peu ingénieux en lui-même n’a d’autre mérite que de rendre une conversation incompréhensible pour quiconque n’en a pas la clé. Ne faisant plus de l’art pour l’art, ils n’en demandent pas davantage. C’est ce qui faisait dire à un policier célèbre, dans un moment de mauvaise humeur : « La pègre n’a plus d’argot, l’argot se perd, l’argot est perdu. » Et il ajoutait : « Est-ce que Lapommeraye, est-ce que Billoir, est-ce que Moyaux parlaient argot ? »

    Si l’on en excepte le jargon des grecs qui, sans être très étendu, présente pourtant un certain caractère d’originalité et dénote certaines aptitudes, – les grecs sont les plus intelligents parmi ce monde de coquins –, en général le langage des voleurs d’aujourd’hui, de même que celui des souteneurs qui, la plupart, dînent du vol et soupent de la prostitution, ce langage est sec, hâtif, brutal. Quant aux filles, sauf quelques termes qui leur sont personnels, elles raccrochent – tant est grande la force de l’habitude – la presque totalité de leurs expressions dans le monde des voleurs et des souteneurs.

    Le Langage des Tranchées
    Le Langage des Tranchées

     

    Mais combien il y a loin de ces jargons à celui des voyous. Nous parlons du voyou jeune, car avec sa jeunesse s’envole cet esprit primesautier et gouailleur qui le caractérise. Vieux à vingt ans, ce Voltaire du ruisseau est déjà vidé, il n’a plus rien dans le ventre, dans la boite à Joanne, comme il dit. Le voilà confondu avec la tourbe des gredins sinistres qui ont pour chantre le ministère public. Ce voyou donc qui, peut-être, ira s’échouer sur la place de la Roquette, après avoir commencé à jouer les utilités en police correctionnelle et fini par les grands premiers rôles en Cour d’assises, c’est lui, cet enfant, qui lance, chaque jour, dans la circulation vingt mots nouveaux, mots-projectiles, venus, dit-on, on ne sait d’où, qui, après avoir circulé de bouche en bouche, après avoir traîné dans la rue, dans les ateliers, sont tout étonnés, sur leurs vieux jours, de faire leur apparition et sur la scène, apportés par quelque joyeux vaudevilliste, et autour des tables des cabarets à la mode, acclimatés par d’aimables viveurs qui ramassent les bouts d’esprit du voyou avec autant de sans-façon que le voyou ramasse les bouts de cigares de l’aimable viveur... Bien plus étonnés encore, sont-ils de voir s’ouvrir devant eux les colonnes d’un lexique français.

    De ces enfants trouvés du langage, plus d’un a été recueilli par Littré ; combien d’autres le seront par les Littrés de l’avenir ; et, d’asile en asile, si le voyou ne s’amende pas, si son esprit reste toujours alerte, la langue pourrait bien se trouver refaite de fond en comble, de telle sorte que les anciens mots français courront le risque de passer pour des irréguliers hors d’âge. Alors on verra ce phénomène : le prochain dictionnaire de l’Académie française devenu comme l’hôtel des Invalides de la tradition des Racine et des Bossuet, des Voltaire et des Montesquieu, une réunion, en quelque sorte, de colonnes élevées à la mémoire des vocables morts de paralysie, faute de circulation.

    Telle est la révolution littéraire qui se prépare, grâce à l’influence occulte du voyou sur l’idiome national. Ce sera comme un 89 lexicographique auquel auront en masse contribué, pour une part moindre, toutes les classes de la société, tous les corps de métier, car autant de professions autant de jargons plus ou moins riches, plus ou moins pittoresques : l’arpion des chiffonniers – c’est ainsi qu’ils nomment leur argot – est un des plus nombreux et des plus variés. Enfants de la rue, la rue les inspire. Avec lui peut marcher de pair celui des typographes, qui a eu les honneurs d’un livret spécial : Dictionnaire de la langue verte des Typographes, par Boutmy.

    Le jargon des ouvriers du fer également très étendu, et a été étudié avec soin par Denis Poulot dans le livre du Sublime, livre auquel nous avons fait plus d’un emprunt. Le vocabulaire des bouchers est des plus complets, mais absolument terne, sans figure et sans le moindre relief. Ils placent à la fin de chaque mot les désinences em ou ave ou fuche ou pi ou muche, qu’ils font, en général, précéder de la première lettre du mot, lorsque ce mot commence par une consonne à laquelle il substituent la lettre L. Exemple : louchébem, boucher.

    Les cordonniers, les tailleurs, les couvreurs, les maçons, les ouvriers du bâtiment, les employés des chemins de fer, les cochers, les vidangeurs et bien d’autres n’ont guère que des mots de métier ; pour le reste, ils s’approvisionnent sur la voie publique dont le voleur a été et dont le voyou est le grand pourvoyeur. Aussi combien d’expressions courent l’atelier, qui ont appartenu au jargon des voleurs et même au jargon classique. A l’atelier nous avons retrouvé pèse, argent et l’ancien gyrgirole, oui et les tirants, bas, du quinzième siècle. Les croque-morts n’ont pour ainsi dire pas d’argot. Habit noir et cravate blanche obligent.

    Les saltimbanques, outre certaines expressions empruntées à l’argot du théâtre, en ont plusieurs qui leur sont particulières et beaucoup d’autres qu’ils partagent avec les truqueurs et les camelots, dont le langage ordinaire est, pour les premiers, en partie, celui des voleurs, pour les seconds, celui des voyous. Les marchands juifs parlent une sorte de patois juif, dont le secret est assez bien gardé. Les peintres ont un certain choix de mots qui naturellement ne manquent pas de couleur. Il y en a qui brossent leurs conversations comme leurs toiles.

    De même les hommes de lettres sont grands forgeurs de néologismes, néologismes qui, enfantés par l’actualité, passent bientôt de mode. Ainsi que le théâtre, le régiment possède un jargon assez vaste, d’une physionomie également caractéristique et dont les côtés les plus saillants ont été dessinés par les zouaves, ces gamins du régiment. L’école, le professorat lui-même ont aussi leur façon de parler tout intime. Saint-Cyr sent déjà son troupier, et l’Ecole polytechnique pratique l’apocope. Les chiffres poussent au laconisme.

    Tout cela forme un total considérable. Pris dans son ensemble, le jargon parisien est si multiple, il comprend un si grand nombre de mots et d’expressions, chaque jour son contingent s’accroît tellement que si on voulait le suivre pas à pas, il faudrait, chaque année, lui consacrer un lexique confié aux soins de quarante académiciens d’un nouveau genre, et quarante académiciens suffiraient à peine à ce travail, s’ils ne voulaient omettre aucune des locutions qui surgissent incessamment. Parmi ces locutions, les unes sont appelées, grâce à une certaine empreinte typique, à une certaine tournure heureusement imaginée, à demeurer dans le domaine de l’argot et à obtenir, plus tard, peut-être, leurs lettres de naturalisation. Les autres, ou mal venues, pas assez trouvées ou toutes d’actualité, vivent et meurent, sans sortir d’un certain cercle, avec les événements qui les ont fait naître.

     

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  • Approvisionnement de Paris en viandes

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    Avant la Révolution de 1789, tous les animaux qui servaient à l’approvisionnement de Paris étaient abattus à l’intérieur de la ville, dans les tueries de la Croix-Rouge, de l’apport Paris, des rues des Boucheries, Montmartre, Saint-Martin, Traversine et autres. Les troupes de boeufs parcouraient les quartiers les plus fréquentés. Effarouchés par le bruit des voitures, irrités par les excitations des enfants, les attaques ou les aboiements des chiens errants, ils prenaient souvent la fuite, se précipitaient dans les magasins, dans les cours, dans les allées, y portaient l’épouvante, blessaient les personnes et y commettaient de grands dégâts. Des émanations malsaines s’exhalaient des tueries mal aérées et trop petites. Le fumier répandait une odeur insupportable. Le sang coulait dans les ruisseaux avec d’autres détritus d’animaux qui s’y putréfiaient. La fonte des suifs infectait le voisinage et était de plus un danger permanent d’incendie.

    Depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XVI, un grand nombre d’ordonnances et d’arrêts avaient été rendus sur cette matière. La plupart des boucheries ou tueries appartenaient à des abbayes ; les autres étaient des propriétés particulières. Delamarre en comptait 307 sous le nom d’étaux, au commencement du dix-huitième siècle. En 1788, une commission académique, composée de MM. Tillet, Darcet, Daubenton, Coulomb, Lavoisier, Laplace, et Bailly, rapporteur, exprima le voeu « que les tueries fussent éloignées de l’intérieur de Paris ».

    Il s’écoula encore plus de quinze ans avant que cette sage pensée ne reçût son exécution. Après avoir rappelé ce fait dans la belle biographie de Bailly qu’il a publiée peu de temps avant sa mort, l’illustre Arago ajoute une réflexion bien triste, mais bien vraie : « Celui qui sème une pensée dans le champ des préjugés, des intérêts privés, de la routine, ne doit jamais compter sur une moisson prochaine ».

    Quand la loi du 17 mars 1791 vint proclamer la liberté de toutes les industries, il y avait 230 bouchers exploitants et privilégiés. Après dix ans de commerce libre, le 30 septembre 1802, la boucherie fut de nouveau réglementée par un décret qui, successivement modifié en 1811, en 1825 et en 1829, nous a conduits au système actuel dont voici les principales dispositions :
    1 - Limitation des bouchers à 400, avec un syndicat chargé de l’administration et de la discipline intérieure, sous la haute surveillance du préfet de police ;
    2 - Interdiction de vendre ou d’acheter les bestiaux en dehors des marchés autorisés ;
    3 - Obligation pour chaque bouclier de payer ses vendeurs par l’intermédiaire d’une caisse municipale, et de déposer, lors de son entrée en exercice, un cautionnement destiné à garantir les payements faits par cette caisse ;
    4 - Obligation d’abattre dans les établissements municipaux.

    Ces établissements sont au nombre de cinq, à savoir : les abattoirs de Montmartre, de Ménilmontant, de Grenelle, du Roule et de Villejuif. Par suite d’autorisations continuées aux veuves et aux enfants des bouchers, il n’a pas été possible de réduire le nombre des étaux au chiffre de 400, qui depuis longtemps est dépassé et est aujourd’hui de 501.

    Les marchés autorisés sont ceux de Sceaux et de Poissy pour les bestiaux de toute sorte, de la Chapelle Saint-Denis pour les vaches grasses, et le cloître des Bernardins pour les vaches et les veaux. Tout boucher doit s’approvisionner à l’un de ces marchés. Pour le gros bétail, c’est surtout aux marchés de Sceaux, de Poissy et de la Chapelle que l’on a recours. Vendeurs et acheteurs débattent leur prix à l’amiable. Une fois d’accord sur les conditions, un inspecteur de place est appelé pour inscrire le marché ; un bon est délivré au vendeur qui va en toucher le montant à la caisse, et l’acheteur fait diriger son acquisition sur l’abattoir le plus à portée de son établissement.

    Comme on a toujours un grand nombre de bestiaux à mener ainsi, on en forme des bandes qui sont codifiées à des hommes spéciaux auxquels on donne une feuille de route, après, toutefois, que chaque boucher a marqué sa marchandise afin de pouvoir la reconnaître. En général, cette marque se fait avec une force à l’aide de laquelle on coupe les poils d’un côté de la croupe de façon à former des lettres ou des chiffres particuliers.

    Arrivé à la barrière, le conducteur du troupeau donne sa feuille à un employé de l’octroi, et on procède aussitôt à l’introduction des animaux. Une petite porte est ménagée à chacune des grilles désignées pour ce genre de réception. Les deux côtés de ces petites portes sont garnis de cylindres de bois qui peuvent tourner sur un axe perpendiculaire. Cette précaution a pour but d’empêcher les animaux de s’écorcher, de se froisser les chairs contre des corps durs et résistants, souvent carrés, anguleux ou pointus. Il était d’autant plus utile de prendre cette mesure, qu’en général, une fois la première bête passée, les autres veulent la suivre et toutes se pressent pour arriver de l’autre côté.

    La gravure ci-contre indique la manière dont on s’y prend pour compter le bétail à la barrière. Le bouvier, qui a remis sa feuille de route à l’employé avec lequel il cause, vérifie lui-même

    Manière de compter le bétail aux barrières de Paris (Dessin de Karl Girardet)
    Manière de compter le bétail aux barrières
    de Paris (Dessin de Karl Girardet)

    le nombre des bêtes qui entrent, car il est le premier intéressé à retrouver ce qui lui a été confié, attendu qu’il en est responsable.

    L’employé qui tient la porte est armé d’un bâton qui peut lui servir pour se garer en cas d’accident et qui lui est d’un grand secours pour éviter les erreurs. En effet, il touche chaque bête qui passe en répétant le nombre auquel elle correspond.

    Sans cette précaution, qui l’oblige à accomplir une action déterminée, il se

     

    pourrait très bien que, sur un certain nombre de sujets, sa mémoire vînt à lui faire défaut ou que les chiffres réel fussent confondus avec d’autres dans sa pensée. Au premier plan, on voit le chien du conducteur qui est occupé à masser ses craintifs prisonniers jusqu’à la fin du passage, et dans le fond du tableau, on aperçoit l’aide qui empêche les plus turbulents de monter sur les autres, en même temps qu’il pousse la bande vers la porte de contrôle. Une fois dans Paris, hommes et bêtes se dirigent vers l’abattoir désigné, toujours par des chemins déserts, le plus souvent par les boulevards extérieurs.

    En général, voici la marche suivie. Les arrivages de Poissy entrent par la barrière Ménilmontant pour aller à l’abattoir du même nom ou de Popincourt, et par la barrière Rochechouart ou par celle des Martyrs pour aller à l’abattoir Montmartre. Ceux de Sceaux entrent par la barrière du Maine ou par la barrière d’Enfer. Quand ils doivent traverser la Seine, ils suivent le chemin Vert, passent à la barrière d’Enfer, franchissent le pont d’Austerlitz et avancent le long du canal Saint-Martin.

    Nous vu avec quel soin on compte les animaux à la barrière. Immédiatement après ou avant leur entrée, on déclare en bloc vers quel abattoir ils sont dirigés. Là, on en constate encore le nombre, en inscrivant au compte de chaque boucher en particulier les animaux qui lui sont destinés. Après les façons d’usages, c’est-à-dire, par exemple, quand le boeuf est fait, qu’il n’en reste plus que les quatre quartiers ensemble ou détachés, des employés en prennent le poids, et autant ils trouvent de kilogrammes, autant de fois on compte de 12c,34 que le propriétaire est obligé de payer.

    On n’en est pas encore arrivé à simplifier les choses de telle façon que ces droits puissent être reçus par les employés de l’octroi qui sont attachés à l’abattoir ; autrefois, il fallait aller payer à la barrière par laquelle les animaux étaient entrés. Aujourd’hui, chacun peut et doit se libérer à la barrière qui est la plus rapprochée du lieu de l’abattage. La viande, une fois sortie des abattoirs, peut être débitée à volonté, soit dans les étaux particuliers, soit dans les halles où 40 places sur 161 sont réservées aux bouchers de Paris, soit enfin à la criée. Dans ce dernier cas, la marchandise a encore de nouveaux frais à supporter.

    Mais indépendamment des viandes provenant des abattoirs de Paris, il en arrive encore des quatre abattoirs de la banlieue, qui sont à Saint-Denis, aux Batignolles, à la Villette et à Belleville, et même des tueries particulières qui existent encore dans les localités qui n’ont pas rang de ville. Depuis quelque temps, les chemins de fer en apportent beaucoup aussi. Avant la loi du 10 mai 1846, ces viandes dites à la main payaient 18 centimes d’entrée par kilogramme, plus le décime ; aujourd’hui il y a près de 7 centimes de diminution. Cette différence est en faveur de forains qui peuvent entrer les morceaux de choix seulement : aussi a-t-elle déjà occasionné une certaine perturbation dans le commerce de la boucherie parisienne, qui a des tendances à abandonner les abattoirs pour se soustraire aux droits qui les frappent, sur les viandes de toutes qualités.

    Il y a trois classes de bouchers :
    1 - Ceux qui abattent pour leur étal et pour vendre à leurs confrères ; ce sont les chevillards.
    2 - Ceux qui abattent pour leur étal seulement.
    3 - Ceux qui n’abattent que rarement ou jamais, et qui viennent acheter la viande toute prête aux marchands en gros.
    Les uns et les autres achètent encore assez souvent les morceaux de choix aux bouchers des campagnes qui vendent chez eux les parties inférieures. C’est surtout l’hiver que ce genre de commerce est le plus animé.

     

     

     

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