• Enseignes à travers les âges :
    fruits d’une inspiration goguenarde
    égayant maisons et rues
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1914)
     
    **********
     
    De pittoresques enseignes décoraient jadis les boutiques parisiennes et donnaient aux rues de la ville la physionomie la plus originale. Quel spectacle amusant ce devait être que celui de ces rues étroites et tortueuses d’autrefois, avec toutes ces grandes enseignes qui se balançaient au bout de longues tringles de fer. Et si une ordonnance de 1766 exige qu’elles ne prennent plus la forme, dangereuse pour les passants, d’une potence, elles n’en connaissent pas moins un fabuleux essor, devenant même le support de messages politiques facétieux au XIXe siècle.
     
     

    Le Moyen Age fut, dans nos vieilles villes, l’époque où les enseignes se multiplièrent. En ce temps-là, les rues ne portaient pas de nom, les maisons n’avaient pas de numéros. C’est par quelque enseigne connue qu’on désignait les unes et les autres. La place Saint-Michel dut son nom à une maison qui portait pour enseigne la figure de l’archange terrassant le démon ; de même la rue de l’Homme Armé, qui ne disparut qu’au XIXesiècle ; et aussi la rue de l’Arbre-Sec et celle du Chat-qui-pêche, qui existent encore aujourd’hui.

    A Paris alors, les marchands des divers métiers avaient la coutume de mettre, à leurs fenêtres et sur leurs portes des bannières en forme d’enseignes, où se trouvaient figurés le nom et le portrait du saint ou de la sainte qu’ils avaient choisi pour patron ; cependant, on rencontrait aussi, parfois, au lieu d’une figure de moine ou de vierge martyre, divers emblèmes ou rébus qui exerçaient l’esprit sagace des curieux, dont le plaisir était grand de chercher le sens caché de l’enseigne.

     

    Il existait autrefois à Paris, une rue qui portait le nom de rue du Bout-du-Monde, parce qu’il y avait, dans cette rue, une enseigne sur laquelle on avait représenté un bouc, un duc (oiseau) et un monde. Autres exemples : A l’Assurance (Un A sur une anse) ; Au puissant vin (Au puits sans vin) ; A la vieille science (Une vieille femme qui sciait une anse). Ces compositions naïves suffisaient à amuser nos aïeux. Le goût s’en perpétua presque jusqu’à nos jours. Vers le milieu du XIXesiècle, on voyait encore sur le boulevard du Temple, près du cirque Olympique, un limonadier dont l’enseigne représentait un paysan qui coupait un épi, avec, au-dessous, cette légende : A l’Epi scié.

    Les plus savants personnages ne dédaignaient pas d’user de ces jeux de mots dans leurs enseignes. C’est ainsi que le médecin Coitier, qui soigna Louis XI, et que le roi voulut faire pendre en un jour de mauvaise humeur, s’était fait bâtir une maison, sur laquelle il avait mis cet à peu près : A l’Abri-Coitier.

    Mais nos aïeux ne se contentaient pas toujours de l’enseigne représentée par un bas-relief sculpté dans la muraille ou par un tableau se balançant au-dessus de l’entrée de la boutique. Ils employaient aussi l’enseigne vivante. Ainsi, la Truie qui filele Coq-Héronle Singe-Vert, étaient des animaux en cage dont l’adresse émerveillait les passants, et dont l’éducation prouvait la patience de l’industriel du XVe ou du XVle siècle.

    A cette époque, l’enseigne était obligatoire. Une ordonnance de 1567 prescrit à ceux qui veulent obtenir la permission de tenir auberge, de faire connaître au greffe de la justice « leurs noms, prénoms, demeurances affectes et enseignes ». Un édit de Henri III de mars 1577 ordonne aux aubergistes de placer une enseigne à l’endroit le plus apparent de leurs maisons « à cette fin que personne n’en prétende cause d’ignorance même les illettrés ». Mais sous Louis XIV l’enseigne n’est plus que facultative. La pratique n’en diminue pas pour cela. Il n’est point à Paris, une boutique sans enseigne.

    Même, la fureur des grandes enseignes parlantes prend à cette époque un développement considérable. Chacun veut avoir une enseigne plus volumineuse que celle de son voisin. Et tous ces attributs gigantesques qui se balancent en avant des maisons, au bout de longues potences, ne vont pas sans quelques inconvénients. Si bien qu’au XVIIIe siècle, le lieutenant de police Antoine de Sartine (1759-1774) se résolut à mettre ordre à cet abus. Par ordonnance de 1766, il prescrivit la suppression de ces potences menaçantes et ordonna que les enseignes seraient dorénavant appliquées en tableaux sur les murs, scellées de plâtre et cramponnées en haut et en bas. Le pittoresque y perdit, mais la sécurité des passants y gagna.

    Jacques Coitier (ou Coictier, Coytier, Coittier) (1430-1506)
    Jacques Coitier (ou Coictier, Coytier, Coittier) (1430-1506)

    Mercier, dans son Tableau de Paris, a applaudi à cette réforme. « Les enseignes, écrit-il, sont maintenant (1780) appliquées contre le mur des maisons et des boutiques ; au lieu qu’autrefois elles pendaient à de longues potences de fer ; de sorte que l’enseigne et la potence, par les grands vents, menaçaient d’écraser les passants dans les rues. Quand le vent soufflait, toutes ces enseignes, devenues gémissantes, se heurtaient et se choquaient entre elles ; ce qui composait un carillon plaintif et discordant... De plus, elles jetaient, la nuit, des ombres larges qui rendaient nulle la faible lueur des lanternes.

    « Ces enseignes avaient pour la plupart un volume colossal, et en relief. Elles donnaient l’image d’un peuple gigantesque, aux yeux du peuple le plus rabougri de l’Europe. On voyait une garde d’épée de six pieds de haut, une botte grosse comme un muid, un éperon large comme une roue de carrosse, un gant qui aurait logé un enfant de trois ans dans chaque doigt, des têtes monstrueuses, des bras armés de fleurets qui occupaient toute la largeur de la rue. La ville, qui n’est plus hérissée de ces appendices grossiers, offre pour ainsi dire, un visage poli, net et rasé ».

    Et Mercier termine son article par un brillant éloge d’Antoine de Sartine, qui supprima impitoyablement le pittoresque des enseignes à potence. D’ailleurs, dès cette époque, les rues portaient des noms inscrits sur des plaques de tôle à toutes les encoignures ; de ce fait, les enseignes étaient moins indispensables qu’auparavant. Mais les maisons n’étaient pas encore numérotées. Une ordonnance de 1768 avait bien prescrit ce numérotage, mais les habitants n’en avaient guère tenu compte ; et ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que, dans les voies les plus importantes de la capitale, les maisons portèrent régulièrement des numéros.

    Les meilleurs artistes du temps passé n’ont pas dédaigné de peindre ou de sculpter des enseignes. Dans la plupart de nos vieilles villes, à Rouen, à Reims, à Amiens, à Beauvais, on en trouve qui sont, à coup sûr, l’œuvre de « tailleurs d’images », d’un indiscutable talent. On note également nombre d’enseignes peintes par les artistes les plus célèbres du XVIIIe et même du XIXe siècle. Tout le monde connaît, au moins par la gravure, la fameuse enseigne que Watteau peignit pour son ami Gersaint, le marchand de tableaux du pont Notre-Dame.

    Chardin, le peintre exquis des intérieurs bourgeois, peignit dans sa jeunesse une enseigne pour un chirurgien parisien. Le panneau, qui n’avait pas moins de neuf à dix pieds de long, représentait un homme blessé d’un coup d’épée, qu’on apportait dans l’officine du chirurgien. Le commissaire, le guet, des femmes et toutes sortes de curieux remplissaient la scène et, détail intéressant, Chardin avait pris pour modèles des personnages de son tableau, les principaux membres de sa famille. La boutique pour laquelle l’enseigne fut faite était située en bas du pont Saint-Michel.

    Le peintre Pierre Prudon (1758-1823) dit Prud’hon fit une enseigne pour un chapelier. Elle représentait deux ouvriers travaillant le feutre au milieu d’un amoncellement de chapeaux. En 1833, le peintre et dessinateur Auguste Raffet (1804-1860), en pleine célébrité, peignait une enseigne pour un fabricant de papier qui faisait l’angle de la rue Saint-Marc et de la place des Italiens, aujourd’hui place Boieldieu. Ce tableau représentait une accorte cantinière portant, au lieu du traditionnel tonnelet, une boîte à papier. François Boucher (1703-1770) fit une enseigne pour une sage-femme ; Philibert-Louis Debucourt (1755-1832) en peignit plusieurs : une pour un négociant de la place des Trois-Mariées, aujourd’hui place de l’École, à côté de la mère Moreaux ; et une autre pour Corcelet, le marchand de primeurs à l’enseigne du Gourmand. Le peintre Narcisse Diaz (1807-1876) décora de superbes panneaux une boutique de fruitier du marché Saint-Honoré.

    Jean-François Millet (1814-1875), qui réalisa le célèbre Angélus (1859), dut peindre des enseignes pour vivre. Au coin de la rue Notre-Dame-de-Lorette et de la rue Saint-Lazare, il composa pour un magasin une enseigne représentant Notre-Dame-de-Lorette écrasant le serpent. Vers 1862, il exécuta peur un marchand de vins deux stores allégoriques : la Vendange et la Moisson. A Cherbourg, il travailla pour un laitier et pour une sage-femme. Il fit même, pour la façade d’une baraque foraine, un tableau représentant le Maréchal Bugeaud à la bataille d’Isly ; et plus tard, le pauvre artiste disait mélancoliquement que c’était là, peut-être, une de ses meilleures toiles.

    Sait-on qu’une enseigne, un jour, alarma le pouvoir ? Un restaurant de Paris fondé en 1792 — fermé en 1936 —, Le Bœuf à la mode, portait au début du XIXe siècle sur son enseigne un bœuf orné d’un châle, d’un chapeau à brides, en un mot habillé à la mode du Directoire (1795-1799), celle qui avait vu éclore les Incroyables et les Merveilleuses. C’est cette enseigne qui eut l’étonnante fortune d’inquiéter le gouvernement de Louis XVIII. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux retrouva aux Archives un rapport de police ainsi conçu :

    « Paris, 13 juin 1816.

    « Un restaurateur nouvellement établi rue du Lycée, n°8, en face le corps de garde attenant au Palais-Royal, vient de faire apposer une enseigne au-dessus de son local qui a pour titre : Le Bœuf à la mode. Cet animal, symbole de la force, fait déjà parler beaucoup par la nature de son harnachement et de sa coiffure, qui se compose d’un cachemire rouge, d’un chapeau de paille surmonté de plumes blanches et orné d’un ruban bleu ; un autre ruban de même couleur est autour de son col et portant une espèce de toison d’or, comme la portent les souverains. Le chapeau qui représente la couronne est rejeté en arrière et prêt à tomber »,

    « Cette raison, et particulièrement la réunion des trois couleurs réprouvées, ne paraissent être placées qu’avec une mauvaise intention, enfin il n’y a pas jusqu’à la classe vulgaire qui ne voie dans cette allégorie, une caricature des plus sales contre Sa Majesté.

    « Signé : LE FURET ».

    Enseigne du restaurant Le Boeuf à la mode en 1816
    Enseigne du restaurant Le Bœuf à la mode en 1816

     

    Ces indications du Furet émurent suffisamment le comte Élie Decazes, préfet de police de Paris depuis le 7 juillet 1815, pour qu’il prescrivît un supplément d’enquête, d’autant qu’un autre rapport affirmait que les garçons du restaurant tenaient de mauvais propos :

    « Je vous invite, écrivait Decazes, à faire vérifier sur le champ, ce qu’il pourrait y avoir de fondé dans ces remarques et à vous assurer des opinions politiques des propriétaires de l’établissement. Je n’ai pas besoin de vous engager à faire mettre dans cette espèce d’enquête, beaucoup de discrétion, et s’il paraissait convenable de faire disparaître cette enseigne, d’avoir soin que l’opération ait lieu sans éclat ».

    Il faut croire que l’enquête définitive ne fut pas trop défavorable ou que l’esprit politique l’emporta sur un zèle maladroit ; l’enseigne resta et Louis XVIII n’en fut pas renversé.

    Au surplus, il arriva parfois à l’enseigne de faire de la politique. Vers 1830, il y avait à Paris un pâtissier nommé Leroy qui avait écrit sur sa boutique : Leroy fait des brioches. La police s’émut de cette inscription qui semblait censurer irrespectueusement les actes de Louis-Philippe. Le commissaire appela le pâtissier et lui ordonna de changer son enseigne. Ce que fit le facétieux commerçant en remplaçant l’inscription par celle-ci : Leroy continue à faire des brioches. Il est à ce sujet assez amusant de noter qu’à Reims, déjà 40 ans auparavant selon Prosper Tarbé (Reims. Essais historiques sur ses rues et ses monuments, paru en 1844), « en 1790 demeurait sous les Loges un estimable pâtissier nommé Leroy. Déjà dans ce temps on avait trouvé le secret des réclames, et la science des enseignes était en progrès. Notre pâtissier donc écrivit au-dessus de sa porte : Leroy fait ses brioches. La monarchie était alors sur son déclin et l’on aimait à rire à ses dépens. »

    C’est dans les mêmes années 1830 qu’un fruitier de la rue Saint-Denis fit peindre sur sa boutique le portrait de Louis-Philippe, avec cette inscription : « Spécialité de poires » — on sait que le célèbre Daumier fit paraître en 1831 dans le journal qu’il dirigeait, un portrait caricatural de Louis-Philippe intitulé La Métamorphose du roi Louis-Philippe en poire.

    La République de 1848 ne fut pas mieux traitée par l’enseigne. Sur sa devanture, un marchand de tabacs avait fait peindre trois blagues au-dessous de la devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Et comme enseigne, il avait écrit : « Aux trois blagues ». Un numéro du Phare de la Loire de 1930, donc un siècle plus tard, nous apprend qu’il existe alors un bureau de tabac d’une bourgade située non loin de Périgueux, arborant cette même enseigne.

    Enseigne À l'ours au 95 rue du Faubourg Saint-Antoine, en 1894
    Enseigne À l’ours au 95 rue du Faubourg Saint-Antoine, en 1894

     

    Que de choses il y aurait à dire sur l’humour de l’enseigne. L’esprit goguenard de nos pères se donna là libre carrière. Il y avait jadis, à Troyes, une enseigne avec ce titre : Au trio de malice. Elle représentait un singe, un chat et une femme. Et quelle variété de fantaisie dans les enseignes poétiques. On mentionnera le fameux quatrain inscrit sur la boutique d’un coiffeur de la rue Basse-Porte-Saint-Denis :

    Passants, contemplez la douleur
    D’Absalon pendu par la nuque.
    Il eut évité ce malheur
    S’il eût porté perruque.

    Les coiffeurs se sont d’ailleurs signalés de tout temps par l’originalité poétique de leurs enseignes. On signalait, au début du XXe siècle, l’enseigne d’un perruquier de Brie-Comte-Robert, M. Toulemonde :

     

    Sans parcourir le monde entier,
    Sans voyager sur l’onde
    Entrez chez ce perruquier
    Vous verrez tout le monde.

     

    Car l’esprit que prodiguaient nos pères dans leurs enseignes n’a pas complètement disparu. Mais ce sont les enseignes elles-mêmes qui n’existent plus guère. Dans son Voyage aux bords du Rhin, Victor Hugo disait : « Où il n’y a pas d’églises, je regarde les enseignes ; pour qui sait visiter une ville les enseignes ont un grand sens ». Hélas ! l’illustre poète n’aurait plus grand chose à regarder aujourd’hui.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Engouement pour les bals publics
    au lendemain de la Terreur révolutionnaire
    (D’après « Ma revue hebdomadaire illustrée », paru en 1908)
     
    *******************
     
    Après que la Terreur eût cessé une fois Robespierre exécuté, la France, qui par tant de blessures avait versé son sang, respira et sourit à l’heure nouvelle : tout le monde avait soif d’oubli et de plaisir, et les bals publics connurent un engouement inouï, Paris seule en comptant 644 pendant cette période ardente et folle que furent les dernières années de la Convention et du Directoire.
     
     

    La Révolution, on le comprend sans peine, ne favorisa guère les divertissements chorégraphiques. Les bals furent même supprimés par la municipalité parisienne pendant le carnaval de l’année 1790. Cependant le peuple ne se résigna pas à y renoncer, même en pleine période de la Terreur.

    Meveilleuse et Incroyables
    Meveilleuse et Incroyables

    Grétry, alors plus que quinquagénaire mais qui était resté un grand promeneur et un infatigable badaud, raconte dans ses Mémoires que, passant un jour sur la place de la Révolution, qui s’appelle aujourd’hui la place de la Concorde, il entendit un orchestre. Il s’approcha et aperçut des jeunes gens et des jeunes filles qui dansaient. Au même moment, un bruit sourd retentit. C’était le couperet de la guillotine qui s’abattait et tranchait une tête d’aristocrate. Les joyeux ébats des danseurs n’en furent pas troublés, mais Grétry, qui avait une âme très sensible, se retira très ému par ce dramatique contraste.

    Robespierre exécuté, la Terreur cessa brusquement, et la France, qui par tant de blessures avait versé son sang, respira et sourit à l’heure nouvelle, qui était celle de la pitié. Tout le monde avait soif d’oubli et de plaisir. Ceux qui avaient vu la mort de près, et ils n’étaient que trop nombreux, ceux mêmes qui avaient perdu des parents, des amis, et ne demandaient que des occasions de se distraire, de revivre, et d’échapper à l’obsession de tant de souvenirs douloureux et importuns. On a observé, à toutes les époques, chez tous les peuples, cet état d’âme, après les plus horribles calamités. L’homme a tout prix veut être heureux, et la joie fleurit même sur les tombes.

    On dansait partout : à la Modestie, rue des Filles-Saint-Thomas ; chez le citoyen Travers, rue de la Loi, aujourd’hui rue de Richelieu, n°1238 (l’entrée coûtait cinq livres par cavalier) ; chez le professeur de danse Dolat, rue de la Loi également, vis-à-vis l’arcade Colbert ; au Bal de Calypso, chez Maloisel, faubourg Montmartre, 109 et 110 ; à l’Hôtel de la Chine, rue Neuve-des-Petits-Champs. Au-dessus de la porte de l’ancien cimetière Saint-Sulpice un transparent rose portail cette enseigne : Bal des Zéphirs, et au Bal des Tilleuls, installé dans le jardin des Carmes, l’orchestre était adossé au mur de la sacristie sur les marches de laquelle on distinguait encore des traces de sang.

    La bonne société, aussi avide de plaisir que la mauvaise, se réunissait dans les vastes salons de l’hôtel Longueville, où le fameux Hullin tenait le bâton de chef d’orchestre, et à l’hôtel Richelieu, rue d’Antin. Dans ce dernier bal, assez suspect au gouvernement et taxé de réactionnaire — car la danse alors avait une opinion politique et on conspirait avec les jambes — papillonnaient, minaudaient et coquetaient, muscadins et muscadines, incroyables et merveilleuses. Très assidument y venaient Mme Hamelin, que l’on avait surnommée Terpsichore, Mme Récamier, dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, Mme Tallien, Joséphine de Beauharnais, future impératrice, et sa fille Hortense, qui allait être reine. Un jour ou plutôt une nuit le Comité de Salut public fit cerner cet hôtel séditieux. On s’empara d’un certain nombre de jeunes gens qui essayaient de se soustraire aux dures lois de la conscription, et, en fait de danse, on les envoya en administrer une aux Autrichiens.

    Dans la rue de Provence et en face de la rue Laffitte s’élevait l’hôtel Thelusson, qui avait été bâti par un des grands architectes du dix-huitième siècle, Ledoux. Après la Terreur on y ouvrit un bal qui devait être le plus célèbre de tous et aussi le plus royaliste, le Bal des Victimes. Pour obtenir le droit d’y assister on devait avoir eu un de ses parents guillotiné, et comme c’était alors une sorte de distinction, bien des gens se l’attribuaient qu’on aurait fortement gênés en leur demandant des explications précises et des preuves incontestables.

    Une Merveilleuse en costume de bal
    Une Merveilleuse en costume de bal

    Quoi qu’il en soit, aux bals de l’hôtel Thelusson, fréquentés par ceux qu’on nommait les cadenettes, les peignes retroussés, les oreilles de chien, il fallait, sous peine de passer pour un intrus, saluer « à la victime » en imitant le mouvement saccadé de la tête qui s’engageait dans la lunette de la guillotine, et il fallait aussi porter les cheveux coupés ras sur la nuque, comme le bourreau les coupait aux condamnés à mort.

    Les classes élevées, les royalistes de la veille ou du lendemain, n’avaient pas, on le pense bien, le monopole de ce plaisir un peu fatigant qui consiste à sautiller et à tourner en cadence, sur des airs plus ou moins connus. Il existait d’innombrables bals de barrières, et on y voyait des danseurs plébéiens, qui portaient, en guise de protestation, la carmagnole bleue, le gilet blanc, le pantalon à raies rouges, le bonnet de drap bleu bordé de rouge, c’est-à-dire, avec quelque modification, l’ancien costume du jacobin, du lape-dur, mais ce costume semblait déjà démodé et archaïque, comme les idées qu’il représentait.

    Donc, à cette époque de transition et d’attente qui n’était plus la Révolution et qui préparait l’Empire, tout le monde, jeunes et vieux, nobles et plébéiens, dansait. Mais que dansait-on ? De moins en moins, sauf dons quelque coin de province, le menuet et la gavotte, qui avaient fin l’inconvénient de réduire au rôle de spectateurs la plupart de ceux qui assistaient à un bal. Cependant le maître de ballet Gardel composa, sur un air de Grétry dans l’opéra-comique de Panurge, une nouvelle gavotte, qui eut un très grand succès. Mme Hamelin et un jeune négociant de Bordeaux, Trenis, la dansaient à ravir.

    Comme le menuet, la pavane et le rigaudon n’étaient plus à la mode. On les avait remplacés par la contredanse, d’origine anglaise, et passablement compliquée mais très gracieuse et pleine d’entrain et de vie, avec ses tours et retours et ses quadrilles. Elle s’exécutait à quatre ou à huit personnes. Plus animée que le menuet, elle avait sur lui l’avantage de ne pas être un duo. Vers 1797, une danse nouvelle fit ses débuts dans le monde. Venait-elle d’Allemagne, de Suisse, ou tout simplement de Provence ? Il est à peu près impossible de le savoir exactement. On est mieux renseigné sur l’époque où elle commença la conquête des Parisiens et surtout des Parisiennes.

    La Correspondance des Dames ou le Journal des Modes et des Spectacles de Paris, rédigé par Lucet et publié en 1797, nous montra la valse, « dansée au bal de Mercy par une femme coiffée à l’Aspasie, avec bandelettes nacarat, et habillée d’une simple robe de mousseline, d’un spencer et d’un châle nacarat, et par un jeune homme en habit puce et pantalon de nankin ». Ce jeune homme nankin et cette femme nacarat, sont les premiers valseurs français dont l’histoire ait gardé le souvenir. Peu de temps après que la Correspondance des Dames les avait signalés l’un et l’autre, sans les nommer, à l’admiration des mondains et des mondaines, un journal de modes, plus répandu que celui de Lucet, écrivait : « Le bon genre, c’est une danse allemande dont nos Françaises raffolent. »

    Et à la même époque la nouvelle danse avait son poète, « son premier poète ». Vigée la célébrait dans une pièce de vers qui a pour titre : Ma Journée, et qui est aussi curieuse que peu connue :

     

    L’orchestre enfin soupire une molle cadence.
    On attendait la valse, et la valse commence,
    Ce ne sont plus ces pas, ces bonds impétueux,
    La scène va changer. En marchant deux à deux,
    Du parquet lentement, on mesure l’espace :
    Mais déployant soudain sa souplesse et sa grâce
    Au signal qu’on reçoit, qu’on donne tour à tour,
    De vingt cercles pressés on décrit le contour...

     

    Vigée, moraliste plus encore que poète, ajoute en note : « Je conçois que les mères se permettent la valse, mais je suis encore à deviner comment elles la permettent à leurs filles. »

    Un Incroyable
    Un Incroyable

    Sous le Consulat et l’Empire, les bals publics furent moins nombreux que sous le Directoire, mais on vit sévir avec autant d’intensité ce qu’un ballet de Gardel avait appelé la Dansomanie. Dès qu’un homme, pas trop âgé, et une femme jeune encore, se trouvaient en présence l’un de l’autre, ils éprouvaient l’irrésistible besoin de sautiller ensemble, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. Les orchestres surgissaient de partout. C’était une belle époque pour les cornistes, flûtistes, violonistes, etc., et elle n’était pas mauvaise non plus pour les bottiers. Un mondain usait plus d’une paire d’escarpins par semaine. II est vrai que la danse menait à tout. Ceux qui y excellaient étaient à peu près sûrs d’avoir l’appui des femmes.

    La plupart des bals publics, en ce temps-là, empruntaient leurs noms à Rome ou à la Grèce. Il y avait, par exemple, le bal du Colisée, boulevard du Temple ; celui de l’Athénée des Etrangers, rue Neuve-Saint-Eustache, où on n’était admis que par invitations ; celui du Cirque des Muses, rue Saint-Honoré, au 91 ; le Jardin de Paphos fréquenté principalement par les grisettes. « On entre là, dit l’auteur d’un curieux livre publié en 1801, Paris à la fin du dix-huitième siècle, on entre là, pour quinze sous par personne, et une fois entré les billets peuvent s’employer en rafraîchissements, c’est-à-dire qu’on peut boire et manger jusqu’à concurrence de quinze sous sans faire de nouvelles dépenses. »

    Le Jardin du Hanovre ou des Capucines, boulevard des Capucines et rue d’Antin, appartenait à la même catégorie que le Jardin de Paphos. La danse y était le plus apprécié, mais non pas l’unique divertissement. On y admirait en 1806 la Puce savantele Sacrifice de Jephtél’Ane savantla Clémence de Napoléonle Fils dénaturéle Tigre du Bengale. Tout cela forme un singulier assemblage, mais nos ancêtres n’étaient pas difficiles. On dansait aussi au Jardin Turc, boulevard du Temple, à ce Jardin Turc où plus tard, vers 1835, le chef d’orchestre Jullien fera exécuter la célèbre valse de Rosita, connue aussi sous le nom de « valse de Jullien » avec accompagnement de coups de canon.

    Aucun de ces établissements n’étalait autant de luxe que Frascali, au coin du boulevard Montmartre et de la rue Richelieu. Là, le fameux glacier Garchi avait fait installer des salons pompéiens éclairés par des statues qui portaient des candélabres. Au-dessus d’un jardin minuscule une terrasse dominait le boulevard. Ce jardin, quelque petit qu’il fût, avait une cascade et des rochers. Ces rochers étaient en bois recouvert de toile, mais ils produisaient tout de même leur effet.

    Au-dessus de la porte extérieure, une lanterne, figurant un soleil, éclairait une façade bleue et rose, où des amours et des génies jouaient avec des guirlandes de fleurs. « Frascati, disait un guide de 1806, est le temple de la frivolité, et pour être à la mode il faut le visiter. » En 1812, la vogue abandonna complètement ce temple pour se porter à un établissement voisin, chez Tortoni, à qui elle devait être beaucoup plus fidèle.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Éloge des contes de fées,
    miroirs de l’âme humaine
    (D’après « Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique
    et anecdotique bimensuelle », paru en 1923)
     
    ******************
     
    Aucune littérature, affirme en 1923 l’auteur de bande dessinée Alain Saint-Ogan, qui deux ans plus tard créera la depuis célèbre série Zig et Puce, ne possède de plus beaux contes de fées que la littérature française, à commencer par ceux de Perrault, dont l’académicien Charles Nodier disait qu’ils étaient le chef-d’oeuvre du siècle des chefs-d’oeuvre et que Bonaparte avait appris par cœur pour occuper l’ennui du siège de Toulon, le général devenu empereur récitant plus tard à Joséphine d’un bout à l’autre le Petit Poucet ou le Chat botté
     
     

    Fruits d’un héritage transmis de génération en génération, forgeant l’esprit des enfants en les confrontant aux ressorts de l’âme humaine, les contes de fées constituent des oeuvres incontournables de la littérature française et sont un monument précieux de notre langue.

    Nulle part dans celle-ci, pas même dans Candide, il n’est de tours plus alertes et plus spirituels que dans ceux de Perrault, écrit Alain Saint-Ogan. Les deux sœurs de Cendrillon parlent de leurs projets de toilette pour le bal : « Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma robe ordinaire, mais en récompense je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants qui n’est pas des plus indifférentes. » Ce rat qui est choisi pour être cocher sur les trois que contenait la ratière « à cause de sa maîtresse barbe » n’est-il pas amusant et n’est-ce pas un trait charmant que ce « chat devenu grand seigneur qui ne court plus après les souris que pour se divertir » ? Et quand la princesse est convertie à l’amour, « la bosse de Riquet à la houppe ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos et au lieu que jusqu’alors elle l’avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmait ».

    Carte publicitaire illustrée d'une scène extraite du Prince Charmant de Mme Leprince de Beaumont
    Carte publicitaire illustrée d’une scène extraite
    du Prince Charmant de Mme Leprince de Beaumont

     

    J’aime aussi, poursuit Saint-Ogan, ce début d’un conte de Mme d’Aulnoy : « Il y avait une fois la fille d’un roi qui était si belle qu’il n’y avait rien de si beau dans le monde et à cause qu’elle était si belle on l’appelait la belle aux cheveux d’or car ses cheveux étaient plus fins que de l’or et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants et de perles ; tant il y a qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer. » Quelle grâce enveloppante dans ces phrases onduleuses et serpentines !

    Savourons aussi ce détail sur l’oiseau bleu qui parlait avec autant d’esprit que s’il avait été un homme, quoi qu’il conservât le petit son de voix d’un rossignol : « Le roi Charmant était prêt à prendre son parti de sa transformation. — Ne pourrais-je pas aller dans mon palais et gouverner tout comme je faisais ordinairement ? — Oh, s’écria son ami l’enchanteur, la chose est difficile. Tel qui peut obéir à un homme ne veut pas obéir à une perruche. — Ah, faiblesse humaine ! s’écrie le roi comme s’il était au nombre des vicissitudes auxquelles est exposée l’humanité d’être changé en oiseau. »

    L’Histoire des rois goths rapporte un fait à l’appui de ce que raconte Mme d’Aulnoy. Elle nous dit que lorsque le fils de Charles-Quint, plus tard Philippe II, épousa la princesse Marie d’Angleterre, il fut obligé de jurer qu’il renoncerait à sa couronne si le roi Artus devenu oiseau descendait de son nid sur son trône.

    Mme Leprince de Beaumont, Mme de La Force, la comtesse de Murat ont écrit aussi de charmants contes, et il ne faut pas oublier le comte d’Hamilton, qui dit quelque part de Luisante, la fille du calife de Cachemire : « Sa beauté fut supportable jusqu’à quinze ans ; mais à cet âge, on ne pouvait plus y durer. »

    Les écrivains les plus versés dans la science de la langue auraient à apprendre dans ces auteurs charmants que certains enfants estiment au-dessous de leur âge. « Pendant tout le règne de Louis XIV, il y avait dans l’air un prestige de féerie », écrit en 1910 Lucie Faure-Goyau — fille du président de la République Félix Faure — dans son beau livre : La vie et la mort des fées. Le Roi-Soleil avait aimé les contes de fées dans son enfance. En 1645, quand il fut tiré des mains des femmes et confié aux soins de La Porte, le premier valet de chambre, ce qui lui fit le plus de peine, raconte celui-ci, c’est « que je ne pouvais lui fournir des contes de Peau d’âne avec lesquels les femmes avaient coutume de l’endormir ». L’imagination du roi en était restée toute illuminée d’un éclat magique et les magnificences de Versailles, les fêtes de sa cour, les plaisirs de l’Ile Enchantée furent un effort pour la réalisation d’une brillante féerie.

    Bacon a expliqué que les fictions étaient primitivement une méthode d’enseignement. Les esprits, encore faibles et grossiers, dit-il, repoussaient toute idée trop subtile ou trop abstraite, ne pouvaient encore saisir que les vérités concrètes. De là les similitudes et les paraboles. Il explique par exemple pourquoi le corps du sphinx mort est chargé sur un âne après qu’OEdipe a deviné son énigme : ce symbole signifie qu’une vérité mathématique quand elle a été découverte par un homme de génie est désormais à la portée de l’intelligence la plus vulgaire. Penthée monte sur un arbre pour surprendre le mystère des orgies de Bacchus. Il en est puni par une frénésie qui lui fait voir tout en double : deux soleils, deux villes de Thèbes, image du doute et des incertitudes auxquels aboutit la curiosité philosophique et scientifique. Minerve sortant toute armée du crâne de Jupiter c’est, au dire de Bacon, un roi qui veut se passer du pouvoir parlementaire et Junon, irritée qu’il ait enfanté sans son secours, est ce même pouvoir parlementaire qui fomente les révolutions. Elle ébranle la terre jusque dans ses fondements.

    Les premiers contes de fées furent aussi d’anciens mythes pour la plupart solaires. Il semble que les hommes primitifs n’aient jamais pu se défendre d’une angoisse en voyant le soleil se coucher le soir à l’horizon ; la réapparition le lendemain d’un astre semblable sur un autre point leur était chaque matin une joyeuse surprise. De même aussi quand ils voyaient les jours se faire plus courts et plus sombres, les arbres se dépouiller de leurs fruits et la terre devenir nue et glacée, ils se demandaient toujours avec la même anxiété s’ils retrouveraient les fleurs, les fruits, la lumière et la chaleur.

    Les mythes figurent les accidents du jour et des saisons. Le chaperon rouge, c’est l’aurore vermeille qui va rejoindre sa mère grand, une ancienne aurore, dans le lit où elle est dévorée par le loup qui représente le soleil ardent, hostile et dévastateur des pays d’Orient. Le maître du chat botté et le chat botté lui-même qui, de pauvres deviennent riches, sont l’un et l’autre le triste soleil d’hiver qui sort des eaux, au printemps, éclatant et pompeux pour régner sur la campagne à perte de vue. Peau d’âne, c’est la nature, voilée sous le ciel gris d’hiver et qui cache sa robe couleur de soleil.

    La Lecture des contes en famille. Illustration de Gustave Doré pour le frontispice des Contes de Perrault, édition de 1862
    La Lecture des contes en famille. Illustration de Gustave Doré pour le frontispice
    des Contes de Perrault, édition de 1862

     

    La Belle au bois dormant, c’est aussi la terre endormie qui se réveille et tressaille au premier baiser du soleil. Le prince Charmant, les femmes mortes de Barbe-bleue sont les anciens jours disparus et les frères de Mme Barbe-bleue paraissent être les deux crépuscules, autrement dits les Dioscures, les Gémeaux ou Castor et Pollux qu’on avait pris l’habitude d’accoupler par la pensée, bien qu’ils ne fussent jamais ensemble puisqu’ils vivaient et mouraient alternativement comme l’aube et la vesprée.

    La mauvaise fée qui détruit l’œuvre de ses collègues n’est-elle pas la dernière des trois parques (tria fata), celle qui coupe le fil que ses sœurs ont filé ? Elle est la Mort qui vient aussi sans être invitée. Carabosse pourrait être une corruption d’Atropos.

    Les contes de fées sont un monument précieux de la langue française et la matière nous en a été léguée par la plus lointaine humanité. Ils sont un héritage qui s’est transmis de génération en génération. Ronsard invoquait le dieu de la Poésie :

     

    Afin de voir au soir les nymphes et les fées
    Danser au clair de lune en cotte sur les prées [prairies]

     

    Et Jeanne d’Arc, interrogée à son procès sur l’arbre appelé l’arbre des Dames, c’est-à-dire des Fées, répondait : « Plusieurs fois j’ai ouï dire à des anciens (qui n’étaient pas de ma famille) que les dames fées y venaient. J’ai entendu l’une de mes marraines, Jeanne, femme du maire Aubry, assurer qu’elle-même avait vu les dames fées. »

    Les paysans bretons disent que le XIXe siècle était un siècle invisible parce que les fées ne s’y montraient pas ; mais que le XXe siècle sera un siècle visible et que les fées apparaîtront. Il a pourtant bien mal commencé ! s’exclame Alain Saint-Ogan, qui écrit en 1923...

    Les théosophes ne sont pas loin d’admettre l’existence des fées. Ils croient à des élémentals, foi ces cosmiques ignorées, sortes de génies (genius loci) qui sont comme l’âme obscure des rochers et des fontaines. Ils rapportent aussi qu’au cours de je ne sais quelle expérience on se heurta tout à coup à des êtres inconnus qui font aussi leur évolution à côté de nous ici-bas, sans tomber sous nos sens. On se hâta de refermer le trou ouvert sur l’invisible muraille ; mais la doctrine enseigne que la terre n’est pas que l’unique habitat des hommes et des animaux.

    L’avenir fera des réalités de bien des choses rêvées par les auteurs de contes comme le phonographe a réalisé le portrait parlant de la Biche au bois. Le poète Ausone avait imaginé que les étoiles avaient un parfum. En attendant que leurs émanations deviennent accessibles à notre odorat, Crookes a inventé un appareil permettant d’enregistrer la chaleur qui en rayonne. Elle est égale, nous a-t-il appris, à celle d’une bougie placée à quatre kilomètres.

    Certes, la science a ouvert devant nos yeux de profondes perspectives. Elle a accompli tant de merveilles qu’elle a remplacé les fées dans la littérature. Ce sont de vieux savants un peu fous qu’on charge du rôle des anciens magiciens et enchanteurs dans les romans, les films de cinéma et les pièces du Châtelet, tant les hommes ont besoin de merveilleux.

    Le fantastique scientifique ne vaut pas celui des anciennes féeries aériennes et brillantes, écrit encore Saint-Ogan. Il a des cornues et des alambics ; il est sombre et vindicatif ; il médite au fond de son laboratoire le mal qu’il fera aux hommes. Les fées sont jolies, douces, indulgentes, secourables aux gens en peine, à l’exception peut-être de Carabosse et de la protectrice de Truitonne qui au fond d’ailleurs n’étaient peut-être pas si méchantes. Elles étaient peur des enfants une meilleure fréquentation que ces misanthropes au cerveau dérangé en proie à la monomanie de leurs recherches.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Écorçage du chêne au rythme
    du Chant des Péleurs dans les Ardennes
    (D’après « Revue de folklore français », paru en 1930)
     
    *******************
     
    Fort importante dans les Ardennes, l’industrie du tannage des peaux tenait son essor à l’abondance de l’écorce du chêne, laquelle contient le principe particulier ayant la propriété de pénétrer dans la peau pour s’y unir de façon à la rendre souple, solide et surtout imputrescible. La récolte des écorces ou « pèlerie », qui avait lieu en mai-juin et à laquelle prenaient part hommes, femmes, « guerchons » et « bachelles », demandait force habileté et précédait des réjouissances rythmées par le chant des « péleurs »
     

    La récolte des écorces formait une branche de l’industrie du tannage et avait pris un très grand développement surtout dans les vallées de Meuse et de Semoy et dans la région boisée, bordant la Belgique, explique en 1930 le Dr L. Héthimann, du Comité du Folklore Champenois dans la Revue de folklore français. C’est au printemps, quand la sève monte, que se faisait l’écorçage dans les coupes en âge d’être exploitées.

    Le dommage causé aux arbres par cette opération est, en effet, très grand car il faut les abattre, d’où l’obligation de n’écorcer que les coupes d’âge suffisant. De là aussi cette règle absolue l’acheteur de l’écorce devait acheter l’arbre ou trouver acheteur. Les écorces étaient-elles vendues et le bois ne trouvait-il pas preneur ? L’adjudication des écorces était annulée et réciproquement le tas d’écorces devait trouver preneur en même temps que les arbres d’où on les avait tirées. Ainsi étaient conciliés les deux intérêts en présence.

     

    Les procédés nouveaux pour le tannage chimique ont fait disparaître l’écorçage. Mais jadis il en allait tout autrement. Dans le Courrier du jeudi 20 janvier 1842, paraissait sous forme d’une lettre signée : « Ton ami A. M. » une description charmante de l’écorçage à Hautes-Rivières, à cette époque :

    « Les travaux qui fixent le plus l’attention de l’étranger sur la Semoy sont, sans contredit, ceux de la pèlerie c’est-à-dire ceux de l’écorçage du chêne. Le village des Hautes-Rivières, à raison de sa nombreuse population et de ses coupes étendues, y dépêché une abondance considérable de personnes. Les jeunes filles y sont en majorité, et ce n’est pas chose peu curieuse que de les voir perchées au haut de longs engins, qu’elles appellent chevâ, pour dépouiller jusqu’aux plus minces rameaux.

    « Le chevâ ou chevau était un bouleau de deux mètres de haut, fendu et monté en échelle, avec des barreaux de fortune, plus ou moins bien ajustés et maintenus. Pour de plus grandes hauteurs on ajoutait un autre chevâ et l’ensemble, sans doute à cause de la forme arquée qu’il prenait, s’appelait dromadaire. Elles rient, elles chantent même, les bienheureuses ! sans songer à leur position aérienne, tout en maniant leur oche (os).

    « L’oche est un tibia de bœuf desséché au bout duquel est fiché un petit tranchant et bien adroites sont celles des péleuses qui gagnent leur vingt sous par journées sans se greffer vingt fois les doigts ! Ce petit tranchant, qui sert à faire des incisions longitudinales d’abord, puis croisées par des sections transversales espacées d’environ deux mètres, dans l’écorce des arbres, en fait aussi parfois dans la chair des mains c’est là ce que le dictionnaire local appelle greffer. »

    Depuis longtemps cet instrument, que l’on nommait « oche de la péleuse », en Semoy, « oche du plumeux ou du plucheux » sur la Meuse, a disparu, remplacé par un instrument en bois avec garniture de fer, nous explique le Dr L. Hétimann du Comité du Folklore Champenois, qui précise qu’avec un tel outil, les jeunes étourdies devaient se greffer les doigts bien fréquemment. Mais, dit « A.M. », cela ne l’empêchait pas de chanter et de rire. Une note du feuilleton nous donne à ce sujet un savoureux détail :

    « Il faut entendre les rondes qui accompagnent le travail des péleuses. Il en est une surtout qui ne manque jamais d’être entonnée quand finit la journée : c’est une chansonnette, quelque peu grivoise, dont le sujet est l’aventure au bois d’une fille trompée. Regnault, le preux chevalier, le héros obligé de presque tous les contes de l’Ardenne, se trouve être le trompeur. L’auteur des paroles, sans être tout à fait incivilisé, ne doit pas avoir lu Boileau, mais en revanche, le compositeur devait connaître Méhul, car l’air, qui est un motif fort simple, est remarquable par le point d’orgue dont le mot « Regnault » est accentué à la fin de chaque couplet point d’orgue que les péleuses rendent avec une énergie qui fait vibrer tous les échos voisins ».

    Si Hétimann avoue ne pas avoir retrouvé l’air et les paroles, il confie avoir noté l’air des deux premiers vers d’une ronde tirée du « Romancero de Champagne », à qui semble bien s’appliquer la notation du point d’orgue cité. Il s’agit de la chanson de Renaud (et non Regnault) dont voici le premier couplet :

     

    Oh ! Renaud, réveille, réveille,
    Oh ! Renaud, réveille-toi !
    Mon père m’avait planté un bois,
    Oh ! Renaud, réveille-toi !
    Dedans ce bois il y avait des noix,
    Renaud !

     

    La même année 1930, Geneviève

    Devignes consacre également un article au chant des Péleurs lors de l’écorçage du chêne en Ardenne. Elle nous explique que les travaux de « pèlerie », dits aussi « pelaison » notamment au bois maintenant célèbre de la Gruerie où l’écorçage des chênes avait lieu en mai-juin., constituaient une sorte de Moisson des Bois à laquelle prenaient part hommes, femmes, « guerchons » et « bachelles ». Des réjouissances s’ensuivaient, comme ailleurs pour la moisson ou pour la vendange. Régulièrement on y entendait de ces vieilles ballades qui avaient traversé les siècles sans avoir jamais été écrites.

    Le Chant des Péleurs était une de ces bizarres survivances. Dans ce chant on retrouvait encore, comme dans la complainte de la « Fin de Regnaud », comme dans la ronde rémoise d’Ogier, véritable chanson de geste en miniature, mais cette fois sans trop savoir à quel propos, le nom de l’incomparable neveu de Thierry l’Ardennois (et non « le Danois » comme trop d’historiens ont tendance à l’écrire), le beau chevalier du Moyen Age, Renaud ou Hegnaud, ou Reynauld, si fin de taille et si large d’épaules, dont le souvenir hante l’Ardenne entière.

    Il se peut qu’un sens symbolique se cache sous l’obscurité étrange des paroles, mais le motif musical fort simple et très large avait en lui quelque chose d’assez nostalgiquepour opérer sur les Ardennais enlevés à leur forêt le même charme que produisait le célèbre « Ranz-des-vaches » sur les Suisses (l’effet triste de cette musique sur les montagnards helvétiens à la solde de la France était en effet si prodigieux qu’on fut obligé d’en interdire l’exécution dans les régiments) ou encore, le « Chant des bateliers » de la Volga sur les Russes.

    On l’entonnait, le jour finissant (au « petit soir ») et rien ne frappait autrefois les étrangers traversant nos parages comme le haut cri dont le mot Regnaud était accentué vers la fin des couplets, car les « péleuses » surtout rendaient ce nom avec une énergie farouche qui faisait vibrer tous les échos voisins. Geneviève Devignes rapporte avoir transcrit les paroles de la chanson avec quelques détails dans une lettre toute jaunie, écrite sous Napoléon III, par l’inspecteur Nozot ; ajoutant que lui-même tenait ce chant d’un vieil instituteur qui n’avait pu lui en dire l’origine, car, lorsqu’il demandait aux péleurs si la chanson était vieille, ils répondaient invariablement : « eje crois bien. Nos grand’pères la savaient ».

    Pour Prosper Tarbé (1809-1871), spécialiste de l’histoire du pays champenois, ce chant montagnard semble être l’altération d’une ancienne ballade amoureuse que l’on retrouve dans le recueil des chants historiques de Lincy.

     

    Quand vient en Mai que l’on dit a longs jors
    Que Francs de France repairent de Roi cort (Pepin le Bref)

     

    car c’est par cette page que nous savons que le cavalier était blond recercelé (c’est-à-dire frisé), de visage clair, et que nulle terre au monde n’avait vu si beau bacheler ; par elle nous le suivons montant les degrés d’une haute tour, où, assise sur un lit peint de fleurs, l’attend la fille d’un empereur : la belle Erembor. Le morceau populaire d’âge en âge est devenu grivois. Notons que dans le pays de Charleville existait aussi une ronde enfantine qui ressemblait à la chanson des Péleurs, mais au lieu de Renaud le refrain disait : « Hi Ah Thomas réveille-toi ». L’air d’ailleurs en diffère totalement, il fut recueilli à la fin du XIXe siècle par Albert Meyrac.

    Notons aussi, toujours au sujet du Chant des Péleurs, que l’on vénère dans les Ardennes, sur les bords du Rhin et surtout dans les environs de Cologne un saint Renaud que les traditions légendaires désignent comme l’aîné des Fils Aymon, princes des Ardennes. Dans le Roman d’Ogier l’Ardenois on lit ces vers (tome II, p. 403) au sujet d’un cheval.

     

    Ainc en si bon ne monta li franc hom
    Fors seul Baiart, ki fu au fil, Aymon
    Renaud
     le preus, ki ot cuer de baron.

    Egalement, dans la chronique de Ph. Mouske (vers 815) :

    Duis ot li rois en moult de lius
    Guerre, u il fu moult ententius
    Et dans Rainnaus, li fius Aimon
    Dont encor moult lestore aimon
    Il et si frere sour Bairst
    Le guerreiierent tempre et tart...

     

    « On remarquera, dit à ce propos Tarbé dans son Romancero, que Mouske proclame que l’histoire de ces quatre preux est déjà populaire de son temps, c’était donc une tradition acceptée, et non une création des trouvères ». Mais ceci nous entraîne trop loin. Pour revenir au Chant des Péleurs, Geneviève Devignes rapporte avoir connu personnellement, dans l’Ardenne champenoise, aux environs de Sainte-Menehould, et ceci avant guerre, des bûcherons qui lui en ont encore donné des bribes.

    Voici le chant traditionnel des péleurs d’Ardenne :

     

    O Regnaud réveille, réveille,
    O Regnaud, réveille-toi.
    Mon père m’avait planté un bois,
    O Regnaud réveille-toi.
    Dedans ce bois y avait des noix,
    O Regnaud réveille, réveille,
    O Regnaud réveille-toi.

    Dedans ce bois y avait des noix,
    O Regnaud, réveille-toi.
    J’en cueillis deux, j’en mangea trois,
    etc.

    J’en cueillis deux, j’en mangea trois,
    O Regnaud réveille-toi.
    J’en fus malade au lit neuf mois,
    Regnaud
    etc.

    J’en fus malade au lit neuf mois,
    O Regnaud réveille-toi.
    Tous mes parents venaient m’y voir,
    Regnaud
    etc.

    Tous mes parents venaient m’y voir,
    O Regnaud réveille-toi.
    Seul, mon amant n’y venait pas,
    Regnaud
    etc.

    Seul mon amant n’y venait pas,
    O Regnaud réveille-toi.
    Je lui ai fait dire par trois fois,
    Regnaud
    etc.

    Je lui ai fait dire par trois fois,
    O Regnaud réveille-toi.
    La troisième il y vena,
    Regnaud
    etc.

    — Bonjour ma mie, comment qu’ça va ?
    O Regnaud réveille-toi.
    — Ça me va bien quand je vous vois,
    Regnaud
    etc.

    Avez-vous chaud, avez-vous froid ?
    O Regnaud réveille-toi.
    Je n’ai pas chaud, car j’ai bien froid,
    Regnaud
    etc.

    De votre bouche embrassez-moi,
    O Regnaud réveille-toi.
    De votre manteau couvrez-moi,
    Regnaud
    etc.

    Etendez-vous le long de moi,
    O Regnaud réveille-toi.
    Mettez la main sur l’estomac,
    Regnaud
    etc.

    Mettez la main sur l’estomac,
    O Regnaud réveille-toi.
    Descendez-la un peu plus bas,
    Regnaud
    etc.

    Vous y trouv’rez l’père Nicolas,
    O Regnaud réveille-toi.
    Il a d’la barbe comme un vrai chat,
    Regnaud
    etc.

    Il a d’la barbe comme un vrai chat,
    O Regnaud réveille-toi.
    N’voit point clair attrape les rats,
    Regnaud
    etc.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Duels avant la Révolution de 1789
    (d’après un article paru en 1843)
     
    ******************
     

    L’usage des duels proprement dits s’est introduit chez nous vers le règne de Charles VIII ; mais au XVIe siècle et au XVIIe, la fureur de ces combats singuliers, qui, la plupart du temps, n’étaient que d’infâmes guets-apens, fut portée au plus haut degré. « Mettez trois François aux déserts de Lybie, dit Montaigne, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s’esgratigner. »

    On peut voir d’après les Mémoires contemporains de Brantôme, de d’Aubigné, de l’Estoile, de Tallemant des Réaux, qu’il n’y a peut-être pas un nom illustre parmi les gentilshommes de la cour de France, depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, qui ne soit terni par une ou plusieurs histoires de duels dégénérant en assassinats. « En mars 1607, dit l’Estoile, M. de Loménie supputa combien il avoit péri de gentilshommes françois par les duels, depuis l’avènement de Henri II en 1589, et il s’en étoit trouvé quatre mille de compte fait ; ce qui, pour un espace de dix-huit ans, donne au-delà de deux cent vingt par an ».

    On songea alors à réprimer sérieusement cette sanglante monomanie qui décimait la noblesse et enlevait à l’Etat ses plus intrépides défenseurs. Henri IV et Louis XIII rendirent plusieurs ordonnances qui furent illusoires, jusqu’au moment où Richelieu sut s’en faire une arme terrible contre l’aristocratie, et en cela il fut secondé par l’opinion publique.

    Dans les premières années de Louis XIII, un aventurier breton, nommé Jean Chenel, sieur de La Chappronnaye, et descendant du célèbre Beaumanoir, prétendit avoir fait la rencontre en Sicile d’un ermite qui lui prédit que la France périrait si l’on n’y abolissait pas le duel. Dès lors le gentilhomme s’occupa ardemment des moyens d’empêcher la prédiction de s’accomplir. Il crut enfin avoir trouvé un remède efficace dans l’établissement d’un ordre de chevalerie dont tous les membres, bons gentilshommes, braves et adroits aux armes, feraient voeu de ne jamais accepter de cartel et de poursuivre sans pitié les duellistes connus.

    Les statuts de ce nouvel ordre furent imprimés à Nantes en 1614, et, dans un autre ouvrage très rare intitulé Les Révélations de l’ermite sur l’état de la France (1617), La Chappronnaye raconte qu’il se rendit à Paris pour supplier Louis XIII de se déclarer le chef de son ordre, et qu’il en reçut verbalement, avec le titre de chevalier de la Madeleine, l’autorisation de porter la marque distinctive de l’ordre, dont le fondateur paraît avoir été le seul membre. La décoration consistait en une croix d’or émaillée de rouge, représentant d’un côté l’effigie de saint Louis, et de l’autre celle de sainte Madeleine.

    Un trait caractéristique termine ce livre, et montre que le réformateur lui-même ne cherchait qu’une occasion de commettre le délit qu’il voulait faire cesser. « J’offre, dit-il au roi, le combat contre celui qui voudra tenir le parti du duel (seul à seul, les armes à la main, en la place qu’il vous plaira nous ordonner), afin de maintenir que le duel est une action indigne d’un homme de bien et d’honneur, d’un fidèle François et d’un homme de courage ».

    Louis XIV se montra au moins aussi rigoureux contre les duellistes que Richelieu, mais il concourut plus d’une fois lui-même à la violation de ses propres ordonnances. Les duels recommencèrent de plus belle sous le régent qui ne fit rien pour les réprimer, et sous Louis XV et son successeur. La Révolution produisit une nouvelle sorte de duels, les duels politiques.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Du lointain cacao au chocolat adulé
    (D’après « Rolet : revue indépendante », paru en 1940)
     
    ***********
     
    Si le conquistador espagnol Hernán Cortés (1485-1547) est le premier qui importa en Europe en 1528 le cacao après sa conquête du Mexique, Christophe Colomb en avait déjà reçu des Aztèques en 1502. Longtemps tenu secret par l’Espagne, le chocolat ne fera son apparition en France qu’au siècle suivant, et devra convaincre le corps médical.
     
     

    La fève de cacao se distingue au sein du règne végétal par le fait que sa cosse rugueuse, de couleur jaune ou rouge-brun, côtelée ainsi qu’un melon, ne vient pas à l’extrémité des branches mais pousse sur toute la longueur du tronc et à la naissance des grosses branches. Lorsqu’elles sont fraîchement cueillies, ces cosses sont remplies d’une gelée rose, acidulée, au goût délicieux, renfermant un trésor de vingt-cinq fèves environ, un peu plus grosses que des amandes et qui constituent, à proprement parler, le cacao. L’arbre lui-même, qui atteint approximativement la taille de nos cerisiers, se singularise par sa racine pivotante et son feuillage d’un vert vif, contrastant agréablement avec le rose tendre des feuilles naissantes.

    La découverte du cacao
    Dans un vieil ouvrage espagnol intitulé Histoire générale des nouages et conquêtes des Castillans dans les îles et terre ferme des Indes occidentales, l’auteur Antonio de Herrera écrit : « En 1502, Christophe Colomb se dirigeait vers la côte du Honduras, quand, par le travers des Guanahos, un groupe d’îlots, il aperçut une barque montée par une dizaine d’Indiens. L’adelante (celui qui occupait le premier vaisseau), Barthélemy Colomb, se rendit maître de cette barque qui était chargée de marchandises diverses : couvertures, tapis de coton, hamacs, haches de pierre, etc., et d’un amas de fruits que les sauvages appelaient caca huault et dont ils faisaient grand cas. Aussi bien, dit Herrera, s’en servaient-ils pour composer un breuvage qui leur tenait lieu de nourriture et de boisson. »

    Représentation d'Hernán Cortés recevant une boisson au chocolat
    Représentation d’Hernán Cortés recevant une boisson au chocolat

     

    Une légende mexicaine raconte que Quatzalcault, le jardinier prophète, rapporta de l’éden où vécurent les premiers « fils du soleil », des semences de cacaoyer, l’arbre par excellence, objet de vénération pour les peuples auxquels il fournissait un aliment divin. Linné, dans sa classification des plantes, semble avoir été au courant de cette légende, quand il donna au cacaoyer le nom de « Theobroma », aliment des dieux.

    Chez les Mayas et les Aztèques, la plantation des cacaoyers était toujours accompagnée de cérémonies religieuses, L’arbre et son fruit figuraient comme motifs d’ornementation sur de nombreux temples de l’ancien Mexique et l’on peut encore en voir de curieuses reproductions sur les peintures murales du « Temple de l’agriculture » Tootihuacan.

    La façon dont les Aztèques et de nombreux peuples de l’Amérique précolombienne consommaient le cacao, différait complètement de la nôtre. Après avoir fait griller les fèves pour les débarrasser plus aisément de la pellicule qui les recouvre, les Indiens broyaient ces fèves entre deux pierres ou dans des mortiers en bois. Le cacao se trouvait ainsi réduit en une pâte à laquelle les indigènes incorporaient de la farine de maïs (Mexique) ou de la farine de manioc (Colombie, Venezuela, Guyane). Le tout était coloré en rouge avec du « roucou » et assaisonné de force piment. Ce mélange constituait une des bases de l’alimentation populaire.

    Les Mayas sont les premiers à cultiver le cacao
    Les Mayas sont les premiers à cultiver le cacao

     

    Rien d’étonnant, lorsque l’on connaît ces détails, que les fèves de cacao aient servi, chez ces peuples, de monnaie d’échange. L’unité monétaire était le « countle », valant quatre cents fèves. Les multiples portaient les noms bizarres de « xiquipil », représentant deux cents « countles », soit huit mille amandes et le « carga » équivalant à vingt-quatre mille amandes. La ville de Tabaso payait au roi Aztèque Montezuma un tribut annuel de deux mille « xiquipils ».

    De l’usage du cacao
    Les Espagnols, après la conquête du Nouveau Monde, gardèrent longtemps secrète la découverte du cacao. L’exportation en fut interdite sous les peines les plus sévères. C’est seulement vers le milieu du XVIe siècle que les conquistadors l’introduisent en Espagne. A cette époque, le cacao que les Espagnols râpaient et faisaient émulsionner dans de l’eau ou du lait bouillants, en y ajoutant du sucre, de la vanille, de la cannelle, voire de l’ambre et du musc, connut, sous le nom de « chocolatl » ou « chocolate », une certaine vogue. Toutefois, il resta l’apanage des grands, en raison de son prix élevé.

    Introduit en 1606 à Florence, par Francesco Carletti, le chocolat fit son apparition en France sous le règne de Louis XIII. Mais il fut d’abord considéré comme une « drogue ». Le premier qui en prit (1631) fut, au dire de Bonaventure d’Argonne, le frère aîné du cardinal de Richelieu, Alphonse du Plessis, archevêque de Lyon. Le prélat souffrait, paraît-il, de « vapeurs de la rate » et son médecin Moreau lui prescrivit du chocolat.

    La chocolatière. Peinture de Jean-Étienne Liotard (1702-1789)
    La chocolatière. Peinture de Jean-Étienne Liotard (1702-1789)

     

    Il fallut une douzaine d’années au chocolat pour passer du domaine médical à celui de l’alimentation. En 1642, le cardinal Mazarin fit venir d’Italie d’habiles cuisiniers pour le préparer. Dix-sept ans plus tard, sanctionnant en quelque sorte son usage, des lettres patentes de mai 1659 concédaient au sieur David Chaliou le privilège « de la fabrication et de la vente du chocolat en pains, tablettes, pastilles, liqueurs, etc. dans toute l’étendue du royaume ».

    La « Faculté discute »
    Le chocolat, comme le café, eut dans le monde médical ses adeptes et ses détracteurs. Hecquet l’assimilait aux « meilleurs consommés » et Audry en faisait un « remède souverain contre la phtisie et toutes sortes de maux ». D’autres médecins, au contraire, traitaient le chocolat de « poison froid » et l’accusaient de provoquer « l’obstruction des viscères ».

    Finalement, le chocolat remporta, en 1661, une éclatante victoire publique. Au cours de la soutenance d’une thèse par Michel Dupont, ces Messieurs de la rue de la Bûcherie approuvèrent les conclusions de l’impétrant, à savoir que « le chocolat est propre à séparer les esprits dissipés et convenable à conserver la santé et à prolonger la vie des vieillards ».

    Mais l’obstacle principal à la diffusion de cette boisson était, en réalité, son prix élevé. Le Journal de Dangeau nous apprend à ce sujet, qu’en novembre 1693, Louis XIV fit supprimer, par mesure d’économie, le chocolat qui était servi au cours des réceptions. De fait, aussitôt que la France put recevoir du cacao de ses colonies d’Amérique, le prix du chocolat baissa et sa consommation « monta en flèche ». Les grands comme les humbles purent en prendre et l’on sait que le Régent Philippe d’Orléans déjeunait régulièrement avec du chocolat.

    Fèves de cacao séchées
    Fèves de cacao séchées

     

    « A vrai dire — raconte un chroniqueur de l’époque — il n’avait pas de « petit lever », afin de ne pas exposer aux regards avides des courtisans, le spectacle de quelque fille de l’Opéra échevelée. Sortant de la chambre, le Régent allait prendre son chocolat dans une grande pièce où l’on allait le saluer. » Cela s’appelait : « Etre admis au chocolat ».

    Après de telles références, il semble difficile d’ajouter à la célébrité du breuvage et des friandises de toutes sortes que l’on prépare avec le cacao. Il est toutefois possible de dire, sans excès, que le chocolat est au corps ce que le café est à l’esprit. Par ses albumines spéciales, ses matières grasses, le beurre de cacao et le sucre qu’on lui ajoute, le chocolat fait figure d’aliment complet. Le cacao, on le voit, a vraiment des titres à la place qu’il occupe dans notre alimentation.

    Naguère, il avait pour origine les plantations antillaises, guyanaises et de la Réunion. Mais ces « doyennes » de notre ancien empire colonial délaissèrent peu à peu la culture du cacaoyer pour celle de la canne à sucre, le cacao que notre pays consomma par la suite nous arrivant de Madagascar, du Cameroun, du Togo et surtout de la Côte d’Ivoire où la culture cacaoyère connut un essor considérable.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Distribution du courrier : de Louis XI
    au projet de « torpille postale »
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1928)
     
    **************
     
    Recevrons-nous, un jour prochain, nos lettres par la « torpille postale » ? s’interroge en 1928 un chroniqueur du Petit Journal, qui ajoute que cette torpille vous a un petit air belliqueux qu’on n’attendait guère d’une initiative des P.T.T., administration pacifique... Ce nouveau mode de distribution du courrier est alors l’occasion de revenir sur plusieurs siècles de lente évolution, et d’évoquer le temps, révolu, où le destinataire payait pour recevoir une lettre, où le coût du transport était directement lié à la distance parcourue, et où l’acheminement des envois en pays étranger exigeait jusqu’à quelques semaines...
     
     

    Rassurons-nous, écrit notre chroniqueur : la torpille postale ne sera torpille que dans sa forme : ses effets, loin d’être dangereux, seront bienfaisants, puisqu’ils nous permettront de recevoir nos lettres avec une rapidité inconnue jusqu’à présent. Nous apprenons ainsi que l’idée de cette « torpille postale » est de MM. Louis Hirschauer, ingénieur en chef de l’Aéronautique, et Augustin Talon, inventeur du chemin de fer du Midi.

    Elle procède, semble-t-il, de l’idée du « chemin de fer volant », qu’il fut question de construire trois années plus tôt entre Paris et Saint-Denis, et qui consistait en une sorte de wagon-locomotive à hélice, guidé par un rail électrique aérien, que devaient supporter des pylônes placés de distance en distance. De même, la « torpille postale » sera constituée par un projectile fusiforme guidé par des rails que supporteront des pylônes hauts de 40 à 50 mètres et distants l’un de l’autre de 400 à 500 mètres. Cet obus voyageur, qui contiendra les lettres, les journaux, les paquets postaux, filera à la vitesse régulière de 360 kilomètres à l’heure. En deux

    heures et demie, une lettre ira de Paris à Marseille.

    Il y a cent ans, écrit notre journaliste, évoquant ainsi le début du XIXe siècle, le même trajet ne demandait guère moins de huit jours, et le destinataire, en recevant la lettre, devait donner la somme de 1 fr. 20, qui représentait alors à peu près le prix d’une journée d’ouvrier.

    Nul n’ignore que c’est à Louis XI qu’appartient la gloire d’avoir jeté, dans le milieu du XVesiècle, rappelle-t-il, les premières bases de l’institution postale. Il est vrai que le roi ne concevait cette institution que pour le service royal et ne se souciait guère de celui des particuliers ; mais ces derniers ne devaient pas tarder à apprécier pour eux-mêmes l’utilité des postes et à tirer parti de leur établissement. L’ordonnance de Louis XI est datée de Luxies (aujourd’hui Lucheux), près de Doullens. Le beffroi où le roi signa cet édit, le 19 juin 1464, est encore debout. Louis XI y ordonne « l’établissement de certains coureurs et porteurs de depesches en tous lieux de son royaume pour la commodité de ses affaires et diligence de son service ».

    Pour cet objet, il veut que soient réunis « en toutes les villes, bourgs, bourgades et lieux que besoin sera, un nombre de chevaux courant de traitte en traitte, par le moyen desquels ses commandements puissent être promptement exécutés, et qu’il puisse avoir nouvelles de ses voisins quand il voudra... » L’institution des relais de poste une fois établie, il ne fallut pas longtemps à la nation française pour en sentir toute l’utilité. Bientôt, chacun voulut en profiter pour ses voyages ; et les particuliers furent admis à le faire, en acquittant une taxe prévue dans les ordonnances royales.

    Quant au transport des lettres, on prit d’abord l’habitude de joindre aux plis appartenant au gouvernement ceux qu’on voulait faire parvenir dans les mêmes lieux. Mais c’est seulement deux cents ans plus tard, sous le ministère de Richelieu, que ce service fut régularisé par M. d’Alméras, directeur général des postes du royaume. Un tarif des lettres fut fixé par un arrêt du Conseil d’Etat ; mais le produit ne servait qu’à indemniser les porteurs et les commis. L’Etat n’avait pas encore soupçonné le profit qu’il pouvait tirer des postes. C’est Louvois qui, le premier, songea à faire profiter le Trésor, en affermant l’exploitation de ce service. En 1672, la première année où fut établi ce monopole, les Postes rapportaient à l’État 1 200 000 livres. En 1695, le bail fui porté à 2 820 000 livres. Successivement, il fut augmenté pendant toute la durée du XVIIIe siècle. A la veille de la Révolution, les Postes fournissaient annuellement 12 millions au Trésor.

     

    Pourtant, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les départs de Paris pour les diverses régions de France ne se faisaient qu’une fois par semaine. Ils devinrent peu à peu bi-hebdomadaires, puis tri-hebdomadaires, mais ce n’est qu’en 1828 que le service fut rendu quotidien pour toutes les villes où se trouvait un bureau. Les campagnes, jusqu’alors, étaient absolument négligées. Les villages éloignés des cités de quelque importance demeuraient à peu près privés de communications avec le reste du pays. L’administration se chargeait uniquement du transport des lettres jusqu’aux bureaux des villes. Le paysan qui attendait un pli en était réduit à venir le chercher lui-même à la ville. Certaines communes avaient des exprès ou des messagers à leur service dont la mission était d’aller une ou deux lois par semaine à la ville chercher la correspondance de leurs habitants. En résumé, l’administration ne servait directement qu’environ six millions de citoyens formant la population des villes et ne se préoccupait en aucune façon des vingt-sept millions d’habitants des campagnes.

    La loi du 3 juin 1829 remédia à cet état de choses en étendant jusque dans les campagnes les service de l’administration des Postes. On créa un service de cinq mille « piétons » ou facteurs ruraux, qui furent chargés de parcourir de deux jours l’un au moins, les trente-cinq mille communes ne possédant pas de bureau de poste. Pour le transport des lettres et des paquets postaux, l’administration employait alors des voitures légères traînées par quatre chevaux, et dans lesquelles étaient ménagées trois places pour les voyageurs. Ces voitures partaient de Paris, centre du mouvement des postes, roulaient à fond de train sur les treize grandes routes de « première section », c’est-à-dire celles de Besançon, Bordeaux, Brest, Caen, Calais, Clermont, Lille, Lyon, Mézières, Nantes, Rouen, Strasbourg et Toulouse, et sur les neuf routes de « deuxième section » qui communiquaient de Bordeaux à Bayonne et à Toulouse, de Lyon à Marseille, d’une part, et à Strasbourg de l’autre ; de Toulouse à Avignon et à Bayonne, de Chalons à Nancy, de Moulins à Lyon, et de Troyes à Mulhouse.

    Elles faisaient en moyenne du douze à l’heure — 348 kilomètres de moins que ne fera la « torpille postale ». Et l’on estimait alors que c’était une belle allure. Le temps moyen que mettait une malle-poste pour parcourir la distance d’une poste, ou deux lieues, était de 46 minutes. La route sur laquelle le service des relais se faisait avec la plus grande activité était celle de Bordeaux. Le courrier ne mettait que 48 heures à la parcourir dans toute son étendue, qui était de 77 postes, ou 145 lieues, et donnait un temps moyen de 37 minutes par poste. Celui de Lille venait après. Il fournissait sa course (30 postes ou 60 lieues) en 21 heures... les rapides de la Compagnie du Nord la faisant au début du XXe en trois heures ; la torpille postale n’y mettra pas même trois quarts d’heure, affirmait-on alors.

    Les communications avec l’étranger étaient encore, au début du XIXe siècle, fort irrégulières. On n’avait de rapports faciles qu’avec les pays limitrophes : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie. En 1830, le transport des dépêches de France en Angleterre et d’Angleterre en France n’était pas encore journalier. Il ne le devint que trois ans plus tard ; et, dans le traité signé à cette occasion entre les deux pays, il fut soigneusement stipulé que même en cas de guerre, les paquebots de poste pourraient continuer leur navigation sans obstacle de part et d’autre. Dans la Méditerranée, ce ne fut qu’en 1837 qu’un service à peu près régulier fut établi entre Marseille, le sud de l’Italie et les pays du Levant. Les correspondances mettaient quatorze à quinze jours pour parvenir à Alexandrie et à Constantinople.

    Quant aux relations entre la France et l’Amérique, elles étaient alors des plus précaires. Aucun service régulier. En 1839, les correspondances françaises pour les Etats-Unis étaient encore tributaires de l’Angleterre, qui venait d’établir une ligne de paquebots à vapeur de Bristol à New-York. Ces ancêtres des transatlantiques faisaient le voyage en douze jours. Et l’on se plaignait beaucoup, en ce temps-là, de l’administration des postes : non point à cause de la lenteur qu’elle mettait à acheminer les correspondances — les moyens de transport en usage ne lui permettaient pas de faire mieux — mais parce que le port des lettres était frappé de taxes excessives.

    Jusqu’au moment où apparut la taxe unique par le moyen du timbre, le coût du transport des lettres était proportionnel à la distance. A l’époque où l’Etat prit le monopole des postes, c’est-à-dire vers 1675, une lettre coûtait, de Paris à Bordeaux, cinq sols ; de Paris en Angleterre, dix sols — il y avait deux bateaux par semaine — ; de Paris à Liège, seize sols. C’était cher, mais il faut tenir compte de la difficulté des communications et de l’état des chemins en ce temps-là. Le 8 décembre 1703, une nouvelle ordonnance royale fixa le tarif suivant : pour un trajet inférieur à 20 lieues : 3 sous ; de 20 à 49 lieues : 4 sous ; de 40 à 60 lieues : 5 sous : de 60 à 80 lieues : 6 sous : de 80 à 100 lieues : 7 sous ; de 100 à 120 lieues : 8 sous ; de 120 à 150 lieues : 9 sous ; de 150 à 200 lieues : 10 sous.

    En 1759, dans la déclaration royale du 8 juillet, on voit tenir compte, pour la première fois, du poids de la lettre. Ce poids est fixé à 2 gros — prés de 8 grammes — avec le tarif suivant : pour moins de 20 lieues : 4 sous ; de 20 à 40 lieues : 6 sous ; de 40 à 60 lieues : 7 sous ; de 60 à 80 lieues : 8 sous ; de 80 à 100 lieues : 9 sous ; de 100 à 120 lieues : 10 sous ; de 120 à 150 lieues : 12 sous ; pour 150 lieues et au delà : 14 sous.

    Le décret du 22 avril 1791, en stipulant que le poids de la lettre pouvait atteindre un quart d’once, fixa à 4 sous le transport d’une lettre dans le même département. Peu de temps après, le 27 nivôse an III (7 janvier 1795), ce prix fut porté à 5 sous. D’autres décrets modifièrent encore les taxes, mais ce ne fut pas pour les réduire au contraire.

     

    Dans le premier tiers du XIXe siècle, on se plaignait plus fort que jamais en France, de l’énormité des taxes dont était frappé le port des lettres. Ces taxes étaient toujours, comme deux siècles auparavant, calculées suivant la distance. Elles étaient énormes pour les lettres qui allaient d’un bout de la France à l’autre. Au tarif de 1828, il fallait payer vingt-quatre sous pour expédier une lettre de Marseille à Paris. Heureusement, un grand progrès devait s’accomplir bientôt par l’emploi du timbre-poste. Un Anglais, sir Rowland Hill, l’inventa en 1835. Mais l’Angleterre ne mit l’invention en pratique que cinq ans plus tard. La Suisse suivit l’exemple en 1843 ; puis le Brésil et les Etats-Unis en 1847.

    La France n’entra dans l’union postale, en même temps que la Belgique et la Bavière, qu’en 1849. A partir du 1er janvier 1849, le port des lettres fut fixé uniformément à 0,20 franc. Un an plus tard, le gouvernement élevait Ie tarif à 0,25. En 1853, on revenait à 0,20, pour remonter de nouveau à 0,25 en 1871. Plus tard, on se décida pour 0,15. Enfin, en 1906, les lettres ne coûtèrent plus que 0,10 franc. A cette époque, le port des lettres à 0,10, les Anglais l’avaient depuis trois quarts de siècle.

    Nous n’en aurons joui que pendant 10 ans. Au mois de janvier 1917, le prix du timbre fut remonté à 0,15 ; augmenté de nouveau en avril 1920 et fixé à 0,25, tarif qui n’avait pas été appliqué depuis les jours de misère et de deuil de 1871 ; puis successivement porté depuis depuis 1925 à 0,30 franc, puis à 0,40 pour aboutir finalement au tarif, considéré en 1928 comme excessif de 0,50 franc. Et notre chroniqueur d’espérer qu’il en restera là... ajoutant que c’est déjà trop d’en être revenu à des taxes qui faisaient justement, cent ans plus tôt, l’indignation de nos aïeux.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Discipline dans les collèges d’autrefois
    et châtiments corporels
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1913)
     
    *******************
     
    Les collégiens d’autrefois étaient, de tous les travailleurs de ce temps, les seuls qui ne fussent jamais assurés de jouir du repos hebdomadaire, la retenue du dimanche leur étant parfois infligée au titre de sévère punition. Une leçon mal sue, un devoir mal fait, une distraction à l’étude, et le mauvais élève se voyait consigné mais également fouetté. Il n’est pas jusqu’aux jeunes rois qui aient eu à subir ce moyen réputé infaillible à exciter le zèle au travail...
     
     

    Chacun sait que le premier collège parisien fut créé au XIIIe siècle par Robert de Sorbon, chapelain de Saint-Louis, dans des bâtiments que le roi lui avait donnés pour cet usage, et qui se trouvaient situés en face du palais des Thermes, dans une rue qui portait un assez vilain nom : elle s’appelait rue Coupe-Gueule. C’est sur cet emplacement même que s’élève aujourd’hui la Sorbonne.

    Robert de Sorbon avait fondé ce collège pour préserver les étudiants, déjà nombreux au Quartier Latin, des mauvaises fréquentations qu’ils y contractaient, et pour les arracher à l’exploitation dont ils étaient victimes de la part des gens qui les logeaient. Bientôt l’exemple donné par le chapelain porta ses fruits. D’autres collèges furent fondés par des évêques, par des prêtres.

     

    Chacun de ces collèges abritait généralement des étudiants de même origine. Les étudiants du pays de Caux habitaient un collège fondé, en 1268, dans une maison de l’actuelle rue de la Harpe par Guillaume de Saône, trésorier de l’église de Rouen ; ceux des diocèses de Coutances, Evreux et Bayeux étaient réunis dans un asile créé par Raoul d’Harcourt, archidiacre des églises de Rouen et de Coutances. L’établissement deviendra le lycée Saint-Louis. Sur l’emplacement de la bibliothèque Sainte-Geneviève s’élevait le collège de Montaigu, fondé également par un prélat normand.

    Bientôt, les écoliers de chaque région de France eurent leur collège : et il en fut de même pour les étudiants venus de l’étranger. Le collège d’Upsala réservé aux Suédois fut fondé en 1315 ; celui des Ecossais, habité uniquement par les jeunes gens de cette nation, ouvrit ses portes en 1323.

    Une discipline des plus sévères régnait dans toutes ces maisons, t les écoliers y menaient une vie des plus rudes. Alfred Franklin, le savant bibliothécaire de la Bibliothèque Mazarine, qui a étudié la vie d’autrefois dans les écoles et collèges, nous en donne une idée, en résumant la règle du collège de Montaigu, un des plus terribles pour l’austérité de sa discipline.

    « Les jeunes écoliers, dit-il, ne devaient jamais boire de vin ; un demi-hareng ou un œuf constituaient le menu invariable de leur repas. Les grands étaient mieux traités ; en raison de leur âge et du long travail exigé d’eux, la règle leur accordait : le tiers d’une pinte de vin, la trentième partie d’une livre de beurre, un plat composé de légumes communs cuits sans viande, un hareng ou deux œufs, et pour dessert un petit morceau de fromage. Le personnel entier, sans exception, faisait toujours maigre et observait tous les jeûnes prescrits par l’Eglise ».

    Vous plaît-il de savoir quelle était généralement dans ces collèges, la distribution de la journée ? Voici. A 4 heures du matin, lever. Un élève de philosophie, chargé des fonctions d’éveilleur, parcourait les chambres, et, en hiver, y allumait les chandelles. De 5 à 6 heures, leçon. De 6 à 7 heures, premier repas composé d’un petit pain. De 7 à 8 heures, récréation. De 8 à 10 heures, leçons. De 10 à 11 heures, discussion et argumentation. A 11 heures, dîner accompagné d’une lecture de la Bible ou de la Vie des Saints. Le chapelain disait le Benedicite et les Grâces, auxquels il ajoutait une exhortation pieuse. Le principal prenait ensuite la parole, adressait les éloges ou les blâmes aux élèves, annonçait les punitions, les corrections méritées la veille.

    De midi à 2 heures, révisoin des leçons, travaux divers. De 2 à 3 heures, récréation. De 3 à 5 heures, leçon. De 5 à 6 heures, discussion et argumentation. A 6 heures, souper. A 6 heures 12, examen du travail de la journée. A 7 heures 1/2, complies. A 8 heures en hiver, à 9 heures en été, coucher.

    C’étaient là, comme vous voyez, des journées bien remplies. Les élèves n’avaient jamais un jour entier de repos. Deux fois par semaine, le mardi et le jeudi, on les menait en promenade l’après-midi. Généralement, c’était au Pré-aux-Clercs qu’ils allaient se divertir à toutes sortes de jeux. Quant aux jours de fêtes, ils se passaient en exercices de dévotion. Les vacances, qui ne s’appelaient par alors les vacances, mais les Vendanges, avaient lieu au mois de septembre. C’est la seule époque où les jeunes gens pouvaient retourner dans leurs familles. Ils demeuraient au collège tout le reste de l’année.

    Ce régime en vigueur aux premiers âges de l’Université, ne s’adoucit pas dans les siècles qui suivirent. Au milieu du XVIe siècle, un jeune gentilhomme, Henri de Mesmes, est élève du collège de Toulouse. « Nous étions, écrit-il, debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, llions à cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures jusqu’à dix heures sonnées, sans nulle intermission ; puis venions dîner.

    « Après dîner, nous lisions, par forme de jeu, Sophocles ou Aristophanus ou Euripides, et quelquefois Demosthènes, Cicero, Virgilius, Horatius. A une heure aux estudes ; à cinq, au logis, à répéter et voir dans nos livres les lieux [les passages] allégués, jusqu’après six. Puis, nous soupions et lisions en grec ou en latin ». Avouez que ce jeune étudiant ne perdait guère son temps. Mais aussi, comme il était savant ! A douze ans, il récitait Homère par cœur d’un bout à l’autre et faisait très facilement les vers latins et les vers grecs.

    Ces procédés d’éducation devaient épuiser rapidement les enfants faibles, mais ils faisaient de véritables savants de ceux qui étaient assez forts pour en supporter la fatigue. La plupart s’y pliaient, d’ailleurs, avec enthousiasme. Jamais la fièvre de savoir ne suscita plus d’ardeurs que chez les écoliers du temps de la Renaissance. Quant à ceux qui s’y montraient réfractaires et qui témoignaient d’un esprit d’indiscipline, les maîtres avaient un moyen infaillible pour exciter leur zèle et pour les rendre sages et attentifs à leurs leçons.

    Ce moyen, c’était le fouet. Le fouet fut l’élément indispensable de la discipline dans l’éducation du temps passé. On trouve le témoignage de son importance jusque dans les sculptures symboliques des églises. Il y a, à la cathédrale de Chartres, dans les voussures d’une porte, une figure de la Grammaire, représentée par une femme qui tient, dans sa main droite, une verge et dans sa gauche un livre. Deux écoliers sont accroupis à ses pieds : l’un étudie, l’autre tend la main pour recevoir une correction.

     

    Le confesseur de la reine Marguerite, dans son récit du Quinzième Miracle de Saint-Louis, écrit : « Les enfanz sont batus aux escoles quand ils ne sçavent leurs leçons. » Et il ajoute que « le roi lui-même avait tous jours son mestre qui li enseignoit letres, et le batoit aucunes fois pour li enseigner cause de decepline. » Cette règle de discipline n’épargnait pas plus les fils et filles de princes que les enfants des roturiers.

    Marguerite de Valois assure dans ses Mémoires que si elle a bien appris le latin en son enfance, c’est que ses précepteurs ne lui ont jamais épargné le fouet. On sait ce qu’en pensait Henri IV. Il déclarait avoir été fort fouetté dans son enfance et s’en être bien trouvé. Et il voulait que son fils fût fouetté de même.

    « Je me plains de vous, écrivait-il le 14 novembre 1607 à Mme de Montglat, gouvernante du Dauphin, je me plains de vous de ce que vous ne m’avés pas mandé que vous aviés fouetté mon fils ; car je veulx et vous commande de le fouetter toutes les fois qu’il fera l’opiniastre ou quelque chose de mal, saichant bien par moy-mesme qu’il n’y a rien au monde qui luy face plus de profict que cela, ce que je recognois par expérience m’avoir profité ; car, estant de son aae, j’ay esté fort fouetté. C’est pourquoy je veulx que vous le faciés et que vous luy faciés entendre »

    Conformément au vœu paternel, le futur Louis XIII fut maintes et maintes fois fouetté. Lisez le Journal tenu par Héroard, son médecin, et vous verrez qu’en son enfance il fut fouetté presque aussi souvent que purgé ou saigné. Il était déjà monté sur le trône qu’on le fouettait encore. Le 15 mai 1610, il est proclamé roi ; le 17 octobre, il est sacré à Reims. Cela ne l’empêche pas d’être encore fouetté le 10 mars 611, pour s’être opiniâtré contre M. de Souvré, son gouverneur.

    Louis XIV fut fouetté ; le régent fut fouetté. Sa mère, la princesse Palatine, écrivait en 1710 : « Quand mon fils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l’ai fouetté si fort qu’il s’en souvient encore. »

    Alors qu’on fouettait ainsi délibérément les princes, les princes et jusqu’aux jeunes têtes couronnées, comment eût-on épargné le fouet aux enfants des écoles et aux jeunes gens des collèges ? A la vérité, on ne le leur épargnait guère. Il y avait même, dans le personnel des collèges, un fonctionnaire spécial chargé d’appliquer le fouet aux élèves. A la fin du XVIIIe siècle, un certain Chevallier émargeait sur la liste du personnel du collège Mazarin pour la somme de 150 livres, avec le titre de « frotteur de la Bibliothèque et Correcteur. »

    Il paraît même que les correcteurs n’y allaient pas toujours de main morte, car, dès le XVIe siècle, des protestations s’élèvent contre les brutalités dont les enfants sont parfois victimes dans les collèges. Rabelais s’en fait l’écho au livre premier de Gargantua. Ponocrates parlant à Grandgousier de ce collège de Montaigu où sévissait la discipline la plus rude de tous les collèges de la capitale, lui dit : « Si j’estois roy de Paris, je mettrois le feu dedans et ferois brusler et principal et regens qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux esre exercée. »

    Montaigne élève la même protestation : « Vous n’y oyez, dit-il en parlant des collèges, que cris, et d’enfans suppliciez et de maistres enivrez en leur colère, les guidant d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ». Le roi donnait une bourse au collège de Navarre ; mais croyez-vous que cette bourse était attribuée à un écolier ? Pas du tout : on l’employait « en achapt de verges pour la discipline scolastique. »

    Ces traditions, qui remontaient au début de l’Université, se conservèrent intactes jusqu’à la Révolution. Mercier s’en indigne dans sont Tableau de Paris qui vit le jour en 1782. « On tourmente l’aimable enfance, écrit-il, on lui inflige des châtiments journaliers. La faiblesse de cet âge ne devrait-elle pas intéresser en sa faveur ? Pénétrons dans l’intérieur de ces écoles. On y voit couler des pleurs sur des joues enfantines ; on y entend des sanglots et des gémissements ; on y voit des pédagogues dont l’aspect seul inspire l’effroi, armés de fouets et de férules, traitant avec inhumanité le premier âge de la vie ».

    Cependant, les humanistes, les maîtres de la pédagogie, n’osent pas encore réprouver complètement le châtiment du fouet. Le bon Rollin, dans son Traité des Etudes, reconnaît qu’il a « quelque chose d’indécent, de bas et de servile », et qu’appliqué hors de saison ou sans mesure, il fait plus de mal que de bien ; mais il s’empresse d’ajouter que sa pensée n’est point qu’il faille y renoncer.

    « Je n’ai garde, dit-il, de condamner en général le châtiment des verges. Je conclu que cette punition peut être employée, mais qu’elle ne doit l’être que rarement et pour des fautes importantes. Il en est de ces châtiments comme des remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes. Ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible ».

    Quant à tous les autres genres de pensums, quant aux retenues, aux consignes, au séquestre, aux privations de sorties, bien des années devaient passer encore avant qu’on songeât à en diminuer les excès.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Dîner de noce au XVe siècle
    (D’après « Musée universel », paru en 1873)
     
    ****************
     
    En l’an de grâce 1429, par une de ces journées où manants, petits bourgeois et grands seigneurs ont le cœur joyeux, il y avait dans la capitale du fameux duché de Bourgogne une grande affluence de belle noblesse et de manants. Ils accouraient des environs pour jouir des fêtes, danses, joutes, momeries et esbattements de toutes espèces qui devaient avoir lieu en l’honneur du mariage du bon escuyer de Bourgogne, Jehan de Salins, à la bastarde du duc de Bavière, une très belle demoiselle de l’hostel de la duchesse de Bourgogne.
     
     

    Dijon, consumé par un incendie au XIIe siècle, est presque neuf à l’époque dont nous parlons et le papi flottement des toilettes des dames et demoiselles accompagnées de seigneuries de moult belle compagnie de noblesse, font un effet charmant"dans les rues de cette bonne ville.

    L’affluence est encore plus grande aux alentours du palais des ducs de Bourgogne et le va-et-vient des varlets semble dire que quelque chose de grandiose se prépare. Plus loin, dans les fossés du château, les valets de la vénerie dressent des sangliers à se tenir debout et à sonner de la trompette pour les faire figurer sur des planches, dans un entremets du banquet (La France au quinzième siècle).

    Nous allons, en suivant ces marmitons chargés de fleurs et de feuillage, pénétrer dans les cuisines de Philippe le Bon, le très haut et très puissant seigneur. Le roi des ribauds (officier-portier de l’hôtel) est aujourd’hui en grand costume.

    Voici d’abord l’escuyer de cuisine, dans sa chaire, entre le buffet et la cheminée ; il est de service depuis le matin : sa principale fonction est de voir et connaître tout ce qu’on fait. Ce maître-queux est porteur d’une louche pour l’essai des bouillons.

    De tous côtés, valets et pages, qui sont cependant en grand nombre, semblent tous fort occupés. D’un côté, le rôtisseur et son aide surveillent la cuisson des rôts que les marmitons (happellopins) font tourner ; d’un autre, le potagier et son aide, un couvercle à la main, hument les vapeurs qui s’échappent des casseroles. Plus loin, les enfants de cuisine : les uns plumant le gibier, les autres nettoyant les poissons ou faisant quelques menus services. A gauche deux saucissiers ; à droite, plusieurs pages aux casaques grises ornées de feuilles de chênes attendent l’heure du royal festin.

    Repas de noce (extrait de Histoire de Renaud de Montauban, vers 1470)
    Repas de noce (extrait de Histoire de Renaud de Montauban, vers 1470)

     

    L’architecture de cette salle est imposante : des fûts de huit colonnes sans chapiteaux jaillissent des nervures qui viennent converger à la clef de voûte et sur lesquelles un vaste dôme s’appuie. Un ventilateur est ouvert au centre. Six cheminées gigantesques sont dans les entrecolonnements, et à droite de la porte d’entrée se trouvent les ouvertures qui donnent jour à cette vaste salle. Mais nous avons assez respiré les parfums des clous de girofle et du poivre long ! Voilà qu’on donne du cor pour annoncer le repas, sortons au plus vite (cela s’appelait corner l’eau).

    Déjà les dames s’appellent pour se tenir la main en allant vers les pages qui donnent à laver ; hâtons-nous donc de visiter la salle où le festin doit avoir lieu : c’est la grande salle basse orientale du palais des ducs. L’attention est attirée d’abord par la devise donnée à Dijon par le bon duc Philippe le Hardi : MOULT ME TARDE ! inscrite sur tous les lambris des appartements intérieurs.

    Les escuyers, hommes d’armes de la garde, sont aux portes de la salle des banquets, où des tables immenses sont couvertes de nappes en dentelles de Flandres, souvenir des conquêtes du duc Philippe le Hardi. Le sommelier a doublé la nappe devant le prince, et les tranchoirs d’argent sont déjà déposés sur la table, où la nappe est plissée comme rivière ondoyante qu’un petit vent frais fait doucement soulever, et autour de laquelle bientôt la belle et noble cour viendra s’asseoir. On était assis sur des banques ou bancs, d’où est venu le mot banquet.

    Nous allons donc nous retirer, car l’heure du repas est venue. Les gentilfames, parlant avec affectation la langue de Froissard, vont y prendre place aux côtés des seigneurs et chevaliers vêtus de leurs plus beaux habits. Ce qui les excuse, c’est qu’ils ne tenaient pas plus à leur vie qu’à leurs vêtements ; avec les costumes les plus riches ils allaient aux festins comme ils marchaient à l’ennemi.

    A cette heure donc il y avait haute et grande cérémonie en cette salle du palais. L’assiette était variée, mais nous ne parlerons pas des mets, viandes, qui étaient à ce festin, car vous devez bien penser que tout était en abondance et bien servi.

    Le bon duc fut si gracieux et « tant courtois à toutes dames que nul plus courtois prince ni chevalier ne fut jamais trouvé ». La fête se termina par des joustes en harnois de jouste, en selle de guerre et à la foule sans toile. Les princes joustoyèrent en « pareures de laisne, de bougran, et de taille, garnis et ajolivés d’or clinquant ou de peinture », et le prix de la fête échut au seigneur de Waurin et à un jeune escuyer du pays de Hainaut, de l’hôtel du duc de Bourgogne, mignon de M. Jehan, héritier de Clèves, nommé Jacquet de Lalain.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique