• Chansons populaires ou comment
    les siècles s’égrènent au rythme
    d’airs marquant leur temps
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1921
    Remerciements au site : « Du Temps des Cerises aux Feuilles Mortes »
     
    ******************
     
    De la plus ancienne chanson populaire française qu’on connaisse, écrite en latin et composée à propos de la bataille gagnée par le roi des Francs Clotaire II sur les Saxons, en 623, à la Madelon créée juste avant la Première Guerre mondiale et consacrée par les Poilus qu’elle accompagna, l’habitude de dire qu’en France tout finit par des chansons est frappée au coin de la vérité. Retour sur quelques siècles émaillés d’airs parfois oubliés...
     

    On pourrait dire que rien ne s’accomplit sans des chansons. De la chanson écrite pour célébrer la victoire de Clotaire II en 623, Hildegaire, évêque de Meaux, raconta que ce chant vulgaire se trouvait dans toutes les bouches et que les femmes le chantaient par les campagnes en dansant et en battant des mains. Les croisades alimentèrent longtemps la verve des chansonniers, ou, pour les nommer par leur nom, des trouvères. Ces poètes et ces interprètes des épopées populaires voyageaient à travers le pays, s’arrêtant dans les châteaux, assemblant le peuple au parvis des églises et chantant les exploits des croisés.

    Libert
    Vers 1875 : le chanteur Libert

    Quant à la chanson satirique, elle date du XVIe siècle. Elle suivait le mouvement des idées. Auparavant, la chanson avait surtout été héroïque. Le perfectionnement de la langue, l’évolution des esprits lui ouvraient des voies nouvelles. Elle allait, dès lors, s’immiscer dans les affaires publiques et censurer à tout propos. C’est de cette époque que date la chanson La Palice, et aussi celle de Guilleri. Mais ce temps-là ne connut pas que des complaintes comme la premières de ces chansons ou des refrains satiriques comme la seconde. La tradition populaire nous en a conservé aussi maintes inspirations naïves et charmantes, telle la jolie chanson Avec mes sabots, dont un compositeur moderne fit la Marche Lorraine.

    La période de la Renaissance et le XVIIesiècle virent une floraison abondante de chansons de tout genre. Mais les chansons guerrières furent les plus nombreuses. Pas une bataille, pas un siège, pas une prise de ville, pas une escarmouche sans une chanson. Le siècle de Louis XV favorise l’éclosion de la chanson grivoise. Puis, c’est la Révolution avec ses refrains enflammés.

    Sous l’Empire, on ne chante guère ; on n’a que le temps de se battre ; et la satire n’est pas de mise. Le romantisme de 1830 crée la romance sentimentale... Mais la chanson va devenir un art, une forme de la poésie, une expression de l’art. La muse du peuple enfante Béranger, Pierre Dupont, Désaugiers, puis, plus tard, Nadaud, qui disait ses chansons avec une bonhomie si franche et un si parfait naturel.

    Le chanteur Bach
    Le chanteur Bach (début du XXe siècle)

    Vers 1850, le premier café-concert – ou, pour parler la langue du temps, le premier café-chantant – s’établit dans un passage voisin du boulevard. C’est là que s’envoleront dorénavant les chansons destinées à devenir populaires. Les Parisiens qui entendirent Thérésa à cette époque pouvaient dire que jamais artiste n’avait eu un succès plus retentissant. Toutes les chansons interprétées par Thérésa devenaient immédiatement populaires. Les gens graves s’indignaient de cette vogue. « N’est-il pas indécent, écrivait l’un d’eux, de voir les entrepreneurs de concerts se disputer et couvrir d’or le nom de Mlle Thérésa, devenue inopinément une célébrité, une mode, une fureur ? »

    Couvrir d’or... Thérésa ne gnagna jamais plus de 30000 francs par an. Et pourtant, cela faisait scandale. Veuillot lui-même avait trempé sa plume dans le fiel pour stigmatiser le répertoire de la chanteuse : « Cela, disait-il, n’est d’aucune langue, d’aucun art, d’aucune vérité ; cela se ramasse dans le ruisseau... » A l’en croire, rien de plus canaille et de plus corrompu. Parmi ses chansons à succès, il y eut le Rossignolet du Bois sauvage ou la Gardeuse d’oursRien n’est sacré pour un sapeur ou la Vénus aux carottes, chansons innocentes lorsqu’on les compare à tout ce qu’on nous a chanté depuis lors.

    En dépit des indignations, le succès du café-concert va s’affirmant de plus en plus. Il est vrai qu’après 1870, les malheurs du pays ont épuré son répertoire. Les chansons qui deviennent populaires sont surtout les chansons patriotiques, les chanson de Villemer et Delormel sur les provinces perdues, et notamment cet hymne superbe : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », mis en musique par Ben-Tayoux, et qui exalta les enthousiasmes au jour de la revanche comme il avait ému les cœurs au jour de la défaite. Toutes ces chansons étaient alors créées à Paris par Mme Aminti, une grande femme brune au masque tragique douée du contralto le plus impressionnant.

    Mais la gaieté ne tarde pas à reprendre ses droits. Peu de temps après la guerre, le chanteur Libert lance la fameuse chanson l’Amant d’Amanda en 1876, dont le refrain est :

     

    Voyez ce beau garçon-là
    C’est l’amant d’A
    C’est l’amant d’A
    Voyez ce beau garçon-là
    C’est l’amant d’Amanda...

     

    C’est un succès fou  chantée par Caudieux en 1910, cliquez ici - format MP3). En quelques jours, on en vend 150 000 exemplaires. Un autre refrain du même genre, la Canne à Canada, rencontre la même faveur auprès du public. D’autres chansons deviennent rapidement populaires ; une scie : Je m’nomme Popaul ; un refrain bachique : Le P’tit Bleu.

    Paulus à l'affiche de la Scala en 1890
    Paulus à l’affiche de la Scala en 1890

    La romance, cependant, ne cesse pas de passionner les foules ; les Regrets de Mignon sont tirés à 150 000 exemplaires ; le Premier bouquet de lilasà 100 000 ; l’Heure du rendez-vousmonte à 70 000 ; le Rossignol n’a pas encore chanté à 50 000 ; les Blés d’Or à 100 000 ; la Chanson des Peupliers à 150 000.

    Mais voici Paulus (de son vrai nom Jean-Paul Habans), le chanteur dont on peut dire que presque toutes les chansons devinrent populaires. Son nom seul sur l’affiche d’un café-concert avait, vers 1885-1890, la vertu magique d’emplir la salle d’une foule enthousiaste. Les refrains de Paulus étaient toujours bien rythmés, ses chansons amusantes, relevées parfois d’une petite note gauloise, mais sans grossièreté, toujours de

     

    bon goût. De là une immense vogue. Paulus créa, au café-concert, un genre qui a disparu avec lui.

    Son premier succès date de 1875, avec Si j’étais fleur, un refrain que tout Paris fredonna bientôt. Alors la vogue d’un chanteur prit des proportions inouïes. Cela dura vingt ans. Pendant dix années, de 1880 à 1890, Paulus chantait tous les soirs dans quatre concerts, allant de l’un à l’autre dans sa voiture qui lui servait de loge d’artiste, et il touchait dans chaque concert des cachets de 250 francs ; sans parler des soirées mondaines et des tournées où son cachet était doublé et même triplé.

    Entre Si j’étais fleur et le Père la Victoire, son dernier triomphe  chantée par Henri Weber en 1908), Paulus créa plus de deux mille chansons dont cinq cents furent de grands succès populaires, comme la Chaussée ClignancourtDerrière l’Omnibus, les Statues en goguette, la Boiteuse, le Tambour-major amoureux, le Cheval du Municipal, Un Tour de Valse, les Gardes municipaux. Les premiers tirages de la plupart de ces chansons montèrent à plus de cent mille. Le Père la Victoire, du premier coup, atteignit un tirage de 100 000.

    Mais le triomphe du répertoire Paulus, ce fut En revenant de la Revue, la chanson qui consacra la popularité du général Boulanger... L’été de 1887, Paulus la chanta aux Ambassadeurs : on s’injuriait, les coups de canne et les coups de poing pleuvaient. Les Pioupious d’Auvergne que créa Bourgès, exploitèrent la même veine et eurent, dans les masses, un succès égal à celui du célèbre refrain de Paulus.

    Quand Madelon
    Quand Madelon..

     

    Depuis lors, on peut citer parmi les chanson populaires quelques chansons de Polin, entre autres la Petite Tonkinoise, la Boiteuse du Régiment ; puis quelques chansons du répertoire de Mayol. Viens Poupoule, adaptation d’une scie berlinoise, qui rapporta, dit-on, plus de cent mille francs à l’auteur et à l’éditeur. Quelques chansons de Dranem eurent aussi la grande vogue, entre autres Ah ! les p’tits pois.

    Mais la Madelon a effacé tout cela. On croit généralement que cette chanson, entre toutes fameuses, a été créée pendant la guerre. Il n’en est rien. Madelon fut chantée au début de 1914 à la Scala par le chanteur Bach (de son vrai nom Charles-Joseph Pasquier). Les auteurs,

     

    Bousquet pour les paroles, Camille Robert pour la musique, ne prévoyaient pas alors la merveilleuse destinée qu’aurait leur chanson.

    La guerre éclata. « J’ai chanté Madelon... au front, pour la première fois, raconta le chanteur Bach, à Etival, près de Raon-l’Etape... Il y eut un peu de surprise parmi les soldats, mes auditeurs. Ce n’était plus la banale chanson de café-concert. Il y avait quelque chose de mieux et de plus qu’ils saisirent. Ils me redemandèrent la chanson et tous reprirent en chœur : Madelon, Madelon, Madelon ! Et ce fut l’entrée dans le monde militaire de Madelon. En somme, on peut dire que c’est le poilu qui l’a créée. Il l’a faite sienne tout de suite ».  chantée par son créateur)

    Pendant ce temps, au concert, à Paris, Polin, l’as des tourlourous, chantait également Madelon. Et ce fut pour elle la consécration définitive. Or, il paraît que des soldats du 12e d’artillerie, qui se trouvaient au début de la guerre à Fontenay-sous-Bois, furent les premiers vulgarisateurs de la célèbre chanson. Ils la chantaient en chœur et, partout où ils passaient, ils en semaient au vent les notes joyeuses.

    Voici les paroles de la Madelon :

     

    Pour le repos, le plaisir du militaire,
    Il est là-bas à deux pas de la forêt
    Une maison aux murs tout couverts de lierre
    Aux vrais poilus (*)c’est le nom du cabaret
    La servante est jeune et gentille,
    Légère comme un papillon.
    Comme son vin son œil pétille,
    Nous l’appelons la Madelon
    Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
    Ce n’est que Madelon mais pour nous c’est l’amour
    (*) Au tourlourou dans la version d’avant-guerre

    Refrain
    Quand Madelon vient nous servir à boire
    Sous la tonnelle on frôle son jupon
    Et chacun lui raconte une histoire
    Une histoire à sa façon
    La Madelon pour nous n’est pas sévère
    Quand on lui prend la taille ou le menton
    Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
    Madelon, Madelon, Madelon !

    Nous avons tous au pays une payse
    Qui nous attend et que l’on épousera
    Mais elle est loin, bien trop loin pour qu’on lui dise
    Ce qu’on fera quand la classe rentrera
    En comptant les jours on soupire
    Et quand le temps nous semble long
    Tout ce qu’on ne peut pas lui dire
    On va le dire à Madelon
    On l’embrasse dans les coins. Elle dit : « Veux-tu finir... »
    On s’figure que c’est l’autre, ça nous fait bien plaisir.

    (refrain)

    Un caporal en képi de fantaisie
    S’en fut trouver Madelon un beau matin
    Et, fou d’amour, lui dit qu’elle était jolie
    Et qu’il venait pour lui demander sa main
    La Madelon, pas bête, en somme,
    Lui répondit en souriant : 
    « Et pourquoi prendrais-je un seul homme
    Quand j’aime tout un régiment ?
    Tes amis vont venir. Tu n’auras pas ma main
    J’en ai bien trop besoin pour leur verser du vin. »

    (refrain)

     

    La municipalité de Fontenay a voulu fixer ce petit point d’histoire. Sur le mur de l’école elle décida d’apposer en 1921 une plaque portant ces mots : C’est ici que partit la « Madelon » pour faire le tour du monde. Elle fit mieux encore. Il fut d’usage, en maintes villes de Franc, d’élire des muses ou des reines choisies parmi les jeunes filles les plus méritantes, héritières des rosières d’autrefois : à Fontenay, on élit une Madelon. Mlle Louise Bérault fut choisie pour remplir ce rôle.

    En elle, la commune de Fontenay avait décidé d’honorer la grâce juvénile, l’entrain, l’action réconfortante, le charme miraculeux de la bonne chanson qui avait soutenu nos soldats dans les pires détresses, les avait entraînés dans les luttes héroïques, et avait été, une fois de plus, dans cette guerre, comme la baïonnette, une arme française.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Chanson à boire : itinéraire d’une
    initiative de lettrés du XIIe siècle
    (D’après « Histoire de la chanson populaire en France », paru en 1889)
     
    ***************
    Si l’on associe volontiers la chanson française à ces couplets badins entonnés au dessert par de joyeux buveurs, le verre en main, avec des refrains bachiques repris en chœur par les assistants, la chanson à boire fut cependant initialement l’œuvre de lettrés, surgissant vers le XIIe siècle et élevée au rang de véritable genre trois cents ans plus tard avec les vaudevires, pour acquérir une immense popularité au XVIIe grâce, notamment, au célèbre menuisier Adam
     

    Le vin est un de ces élixirs souverains, comme on dit dans les opéras-comiques, duquel la chanson jaillit comme par enchantement ; il n’est pas d’endroit où l’on chante plus volontiers qu’à table ; la musique est réputée l’accompagnement le plus agréable de la bonne chère, et de tout temps les grands seigneurs ont entretenu à leur solde des chanteurs ou des instrumentistes chargés d’égayer leurs repas : cela depuis le Moyen Age, où semblables fonctions incombaient aux ménestrels, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les princes des cours d’Allemagne, notamment, ayant alors à leur disposition un orchestre qui leur donnait concert pendant qu’ils mangeaient.

    Plusieurs des symphonies d’Haydn et de Mozart n’ont pas été composées pour d’autres occasions. Sans viser si haut dans l’échelle artistique et sociale, il suffira de citer ces trois vers d’un roman du Moyen Age, Li Diz dou Soucretain, rapportés par plusieurs auteurs, pour démontrer que l’usage de chanter à table a existé en tout temps :

     

    Usages est en Normendie
    Que qui hébergiez est qu’il die
    Fable ou chançon die à l’oste.

     

    Est-il besoin de rappeler ici les réunions bachiques dont la vogue fut si grande aux dix-septième et dix-huitième siècles, et où chaque convive était tenu de fournir son écot, c’est-à-dire sa chanson ? De nos jours, la coutume de chanter au dessert, après s’être maintenue dans les réunions bourgeoises jusqu’au premier tiers à peu près du XVIIIesiècle, n’a pas encore disparu : elle s’est réfugiée à la campagne, où, en dehors des veillées, la chanson ne connaît pas de meilleure occasion de se produire qu’à table, ou au cabaret, après boire.

     

    Cependant la tradition orale, qui, consultée à la campagne, nous a fait connaître tant de chansons portant la marque d’une incontestable ancienneté, ne nous révèle pour ainsi dire rien qui touche au sujet de la chanson à boire. Le vin n’est pas chanté par les paysans ; s’il l’est par hasard, c’est en chansons empruntées à la ville et d’importation récente. A peine y trouverons-nous de rares allusions dans un petit nombre de recueils de chansons populaires. Parfois il en est question incidemment dans un ou deux vers d’une chanson qui tourne aussitôt et passe à un autre sujet : par exemple dans ces fragments de chansons :

     

    Tout en revenant de boire bouteille,
    L’envie m’y a pris d’aller voir ma belle.
    (Armagnac et Agenais, par Bladé)

    Le bon vin m’endort,
    Et l’amour m’y réveille.
    (Recueilli dans le Morvan)

    A la table sans rien faire
    Je commence à m’ennuyer,
    Je vais commencer par boire,
    Messieurs, à votre santé,
    De ce bon vin de bouteille
    Que l’automne a-t-apporté.
    (Ouest, tome I, par Bujeaud)

     

    Ces fragments, très disséminés, représentent, on peut le dire, une quantité négligeable, et les collectionneurs, s’ils veulent pousser plus avant leurs recherches en ce genre, en sont réduits à publier des pièces comme la dernière du recueil de Bujeaud : « Bénissons à jamais / Le p’tit vin de Sigournay » (Ouest, tome I), parodie du cantique : « Bénissons à jamais / Le Seigneur de ses bienfaits » ; ou bien encore la chanson flamande intitulée le Vin, qui a pour refrain ces mots extrêmement peu populaires : Gaudeamus, Laudamus, Vivamus (Flamands de France, par De Coussemaker) ; ou enfin une parodie de la chanson des Nombres, type des chansons énumératives ; mais ici les douze Nombres mystiques sont remplacés par les douze Verres, ce qui est la marque d’un genre d’esprit fort peu populaire et assez moderne.

    Les paysans n’ont donc pas, pour leurs repas, noces et beuveries, de chansons à boire à eux : celles qu’ils chantent au dessert ou au cabaret ne sont pas différentes de celles qu’ils chantent aux veillées ou dans les champs ; il est même assez singulier de remarquer qu’ils ont soin le plus souvent de choisir ce qu’ils savent de plus langoureux et de plus plaintif pour une sorte de réunions qui devraient avant tout éviter d’engendrer la mélancolie.

    La première chanson à boire dont le texte nous soit connu est une chanson en latin, Vinum bonum et suave, parodie du cantique à la Vierge : Verbum bonum et suave. Du Méril la cite dans Poésies populaires latines du Moyen Age, avec d’autres productions du même genre, du XIIe et du XIIIe siècle, dont les moines se font honneur de reconnaître la paternité. Le manuscrit de Montpellier lui-même, ce précieux recueil poétique et musical, généralement si grave de ton, en fournit aussi du quatorzième siècle. Qui l’eût dit ? C’est dans le silence et l’austérité du cloître que, s’il faut en croire ces documents, la chanson à boire des temps modernes aurait vu le jour !

    Les auteurs du XVIIIe siècle, qui ont très fort creusé la question, disent que la première chanson à boire que l’on connaisse « dans notre poésie » figure dans les œuvres d’Eustache Morel, dit Deschamps, poète du XIVe siècle, rapporte Nisard dans Des chansons populaires. Du Faïl, l’écrivain breton du XVIe, parle d’une chanson à boire connue sous le nom de Laetabundus, considérée à l’époque, comme une vieille chanson remontant aux trouvères anglo-normands, et dont le refrain était :

     

    Or hi parra !
    La cerveyse vos chauntera.

     

    Rabelais, qui, par parenthèse, parmi le grand nombre de chansons du XVIe siècle qu’il cite, ne parle pas d’une seule chanson à boire (et quelle chanson pouvait mieux que la chanson à boire être à sa place dans le livre de Rabelais ?), n’a qu’un mot sur ce sujet dans le chapitre intitulé : Le propos des buveurs, mais bien caractéristique : « Chantons, buvons : un motet ! Entonnons. » Un motet – le motet était, depuis le Moyen Age, une composition le plus généralement profane, mais essentiellement polyphonique – en guise de chanson à boire ! Ailleurs, il fait parodier par Frère Jean des Entommeures les mots du texte sacré : Venite adoremus en Venite apotemus (dans Gargantua, chap. XLI).

    Tout cela n’est que bribes. Mais au XVe et au XVIe siècle, deux auteurs, dont l’un parait appartenir beaucoup moins à l’histoire qu’à la légende, et dont l’identité, l’existence même ont été contestées, fusionnant en un tout homogène des éléments éparpillés, les traitant avec un esprit et une bonne grâce d’ailleurs incontestables, élèvent la chanson à boire à la hauteur d’un genre. Le premier, le plus célèbre, c’est Olivier Basselin, foulon au lieu dit les Vaux de Vire, en Basse Normandie, qui, sous le nom même de son pays natal, passe pour avoir composé un grand nombre de chansons à boire. L’autre, sur lequel on a des données plus exactes, est son compatriote Jean le Houx.

    La plus grande incertitude règne sur tout ce qui touche à la personnalité d’Olivier Basselin. Une chanson qu’on trouve dans plusieurs recueils du XVe et du XVIe siècle est le document le plus important qu’on possède sur lui. Il y est parlé d’un Olivier Bachelin, compagnon du Vau de Vire, qui se serait illustré par sa bravoure dans les guerres contre les Anglais, mais du talent poétique duquel il n’est aucunement fait mention. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) a publié dans son édition des vaudevires tout un dossier duquel il parait résulter que Basselin fut, durant toute sa vie et longtemps après, complètement ignoré en dehors de sa province et même de sa petite ville, et que ses chansons, recueillies, rajeunies et augmentées par Jean le Houx, poète et avocat de Vire postérieur au moins d’un siècle, ont été publiées pour la première fois par les soins de ce dernier, aux environs de 1576, date que n’atteste d’ailleurs aucun document.

    Plus récemment enfin, un écrivain normand, Gasté, a été jusqu’à contester à Basselin la paternité du vaudevire et à attribuer ses prétendues chansons au seul Jean le Houx. Il se peut faire que Gasté ait raison. Par amour pour la tradition, qui doit nécessairement faire autorité en cette étude, ne privons cependant pas tout à fait Basselin de ce qui a fait sa gloire, et prenons-les, lui et Jean le Houx, pour les créateurs ou du moins les propagateurs de la chanson à boire en France. Ce foulon des Vaux, avec cet avocat de la cour de Vire, tous deux, à leurs heures, poètes bas Normands, ce sont là des éléments parfaitement provinciaux ; pour provincial, le vaudevire l’est sans conteste, on peut en donner acte aux Normands qui ont très fort bataillé à ce sujet. Cependant, tout provincial que soit le vaudevire, il n’en est pas plus populaire pour cela : on peut en juger simplement à son allure. Les chansons de Basselin et de le Houx, cela apparaît à chaque morceau, sont des œuvres de lettrés.

    Ce foulon était vraiment étonnant pour son époque. Comme Sganarelle du Médecin malgré lui, il avait dû pousser ses études au moins jusqu’à la sixième, peut-être même quelque peu au delà, car il se permet très bien d’intercaler du latin en guise de refrain dans quelques-unes de ses chansons. C’est ainsi que chaque couplet du vaux-de-vire XVIII (dans l’édition Julien Travers, 1833) se termine par ce vers : Hoc acuit ingenium, qui rime avec Trinque, seigneur, le vin est bon. Le vau-de-vire XXXVI est tout entier composé de vers latins et français alternés ; et, au début du vau-de-vire IX, l’auteur tient à prouver qu’il sait que Hoc vinum est bonus est de mauvais latin.

     

    Quant à le Houx, il va jusqu’aux mots grecs, et l’on commence déjà à trouver dans les chansons qui lui sont plus spécialement attribuées ces applications de noms et de mots antiques dont l’abus rend si fastidieuses les chansons des deux siècles suivants : il y est question de Bacchus et de Vénus, d’Homère et de Jupin ; Agamemnon rime avec Ilion, etc. Ce qui n’empêche pas, du reste, le plus grand nombre de ces morceaux d’être pleins d’entrain ; les plaisanteries proverbiales sur les mérites du vin prescrit comme remède infaillible à tous les maux, les vieux mots si gaulois : le doz au feu et le ventre à la table, suive qui m’aimera ; des vers comme celui-ci : « Les buveurs d’eau ne font point bonne fin », ou cet autre, toujours jeune : « Qui aime bien le vin est de bonne nature », et d’autres traits pleins de bonne humeur et encore d’un usage courant parmi les bons vivants, apparaissent déjà dans les vaux-de-vire.

    Si nous insistons sur le côté littéraire de ces chansons, c’est que c’est là la seule manière possible d’en donner une idée, car non seulement la musique des vaux-de-vire n’a pas été conservée, mais encore on manque de toute indication capable d’éclairer les chercheurs sur sa nature et son caractère. Les mélodies des vaux-de-vire ont-elles été composées en même temps que les paroles par le poète lui-même ? Iu s’adjoignait-il un collaborateur musical, comme autrefois certains trouvères qui faisaient mettre en musique par leur jongleur les poésies qu’ils écrivaient ? Iu chantait-il enfin ses couplets sur des airs connus ? Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable, mais aucune preuve ne la confirme ; et ici la tradition ne peut nous être d’aucun secours, car les vaux-de-vire, en raison de leur tournure littéraire, par leur allure vive et toute différente de celle des poésies populaires, n’ont apparemment jamais été chantés par le peuple ; en tout cas, ils ont complètement disparu de ses souvenirs : du moins aucun recueil, bas normand ou autre, ne renferme-t-il de chansons qui, par leur ton ou leur forme, paraissent en procéder.

    Cependant l’élan était donné, et la coutume d’écrire et chanter des chansons à boire ne tarda pas à se répandre. On en trouve quelques-unes dans les manuscrits de Bayeux et de Vire ; elles pénètrent dans les volumes de chansons en parties. Roland de Lassus lui-même, le maître par excellence de l’école franco-flamande du XVIe siècle, ne dédaigne pas de prendre pour textes de ses chansons ou de ses madrigaux des vers de chansons à boire : O vins en vigne, joli vin en vigne ; Je ne bois que trop sans cela ; Le vin qui me plaît tant ; ce dernier, par parenthèse, est en allemand.

    Voici une autre chanson qui a servi de texte à plus d’un musicien du XVIe siècle : Manchicourt, Crespel, l’Italien Horazio Vecchi, etc. :

     

    J’ai vu le cerf du bois saillir
    Et boire à la fontaine.

    Je bois à toy, mon bel amy,
    Et à ta souveraine.

    Si tu ne fais ainsi que moy,
    Tu paieras pinte pleine.

     

    Ces vers rappellent certaines pratiques des buveurs s’invitant à boire l’un l’autre en chantant, pratiques restées en vigueur de nos jours sous le nom de la pomponnette, ou, dans les campagnes, la rinçonnette. Voici une chanson de la fin du XVIe siècle dans laquelle sont énoncés ces usages encore vivaces (La fleur des chansons amoureuses, 1600) :

     

    Air à chanter quand on boit l’un à l’autre.

    C’est à toi, mon capitaine,
    A qui je bois ce coup d’autant.
    Si je le fais d’une baleine,
    Il en faudra faire autant.

    La compaignie prenant le pot ou la bouteille diront tous ensemble :

    Je ne t’y lairrai jamais, m’amie,
    Tant que tu feras clou, glou, glou ;
    Je ne t’y lairrai jamais, m’amie,
    Tant que nous ayons bu tout.

    Quand celuy qui boit a beu, fait qu’il die tout seul :

    Soldat, je te remercie
    De ce que tu bois à moi.
    De cela ne t’en soucie,
    J’en feray autant que toi.
    Je ne t’y lairrai jamais, etc.

     

    Jusqu’ici, ces sortes de publications sont faites d’une façon aussi peu suivie qu’avant Olivier Basselin. Mais à partir du XVIIe siècle, nous allons voir la vogue de la chanson à boire se généraliser et prendre des proportions inattendues. C’est encore la Normandie qui en fournit le premier recueil : les Bacchanales, autrement dites Vaudevires, qui forment une division entière du chansonnier de Jacques Mangeant, publié à Caen en 1615. Le mot vaudevire, on le voit, sans cesser de s’appliquer aux chansons à boire, s’était maintenu, au moins en basse Normandie, jusqu’au XVIIe siècle.

    Pour le style musical, il ne diffère pas sensiblement de celui des autres chansons du même recueil, ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse émise au sujet des vaudevires d’Olivier Basselin, savoir, que dans le principe la chanson à boire se chantait sur des airs connus. Il faut s’en étonner d’autant moins que plusieurs des poésies appartiennent purement et simplement à d’autres chansons populaires, et que le caractère bachique apparaît seulement dans le refrain. C’est ainsi que nous retrouvons dans cette classe l’éternelle chanson de la Maumariée, qui trouve sa place au milieu des chansons à boire, avec un refrain qui ne laisse aucun doute sur ses attributions :

     

    As-tu point veu rouge nez,
    Le maistre des yvrognes ?
    Mon père m’y veut marier.
    As-tu point veu rouge nez ?
    A un vieillard my veut donner.
    Il pleut, il vente, il tonne.

     

    La chanson à boire ne se dégage réellement que vers le milieu du XVIIe siècle. L’homme auquel on peut faire revenir le mérite d’en avoir fixé la forme définitive (si ce ne fut pas plutôt l’œuvre du temps), c’est Adam Billaud, connu surtout sous le nom de maître Adam, qui composa ses chansons au temps de Louis XIII et mourut en 1662. Comme Olivier Basselin, maître Adam fut un artisan ; il était menuisier à Nevers. Par une seule chanson, il a donné au genre sa véritable formule : qui ne la connaît ? C’est la chanson Aussitôt que la lumière, si pleine d’entrain, de rondeur et de bonne humeur, que tous les buveurs de France l’adoptèrent immédiatement : c’est assez dire qu’elle fut en un moment universellement populaire.

    On ne sait, à la vérité, s’il faut faire honneur à maître Adam de la mélodie si franche et si gaie de sa chanson ; plusieurs de ses autres productions ont été imprimées avec indication d’airs connus. Pourtant l’air Aussitôt que la lumière ne doit pas être plus ancien que les paroles ; il paraît, au contraire, beaucoup plus jeune que tout ce que l’on trouve dans les recueils du XVIIIe siècle ; il n’est guère possible non plus de lui attribuer une origine absolument populaire : la répétition à la tierce du thème initial, dans la phrase intermédiaire, et la marche harmonique descendante qui suit, sont des procédés que la facture populaire n’a jamais connus. S’il n’a pas pour auteur le chansonnier lui-même, il est probable qu’il aura été composé par quelque organiste ou maître à chanter ivrogne, mis en verve par la poésie de son compagnon, et peut-être aussi par de certains autres procédés moins immatériels.

    Le modèle ne pouvait pas manquer d’appeler les imitations. L’une des meilleures est la chanson Quand la mer Rouge apparut, dont l’air n’est pas encore oublié aujourd’hui. Bientôt le succès de la chanson à boire prit des proportions considérables : pour en donner une idée, nous citerons seulement les titres de deux publications de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle : les Recueils d’airs sérieux et à boire de différents auteurs que les Ballard firent paraître par livraisons trimestrielles, de 1690 à 1732, et les Tendresses bachiques, ou duo et trio melez de petits airs tendres et à boire des meilleurs auteurs, deux volumes parus chez Ballard en 1712 et 1718. Au nombre des auteurs de ces productions, dénuées de la franchise et du naturel qui faisaient le seul mérite des chansons d’autrefois, nous relevons parfois les noms d’artistes devenus célèbres dans la suite : Montéclair, Marchand, Clérambault, Campra, etc.

    A l’instar des cabarets, très en vogue au XVIIIe siècle, les sociétés chantantes de l’époque donnèrent aussi une impulsion nouvelle à la chanson de table, la firent sortir des lourdeurs et des fadeurs de la chanson à boire du siècle précédent et lui rendirent un peu de sa bonne humeur. La première et la plus célèbre fut le Caveau, qui fut fondé par Piron, Crébillon fils et Collé, en 1733, dit Capelle, l’auteur du recueil intitulé : la Clef du Caveau ; en 1729 ou 1735, prétendent d’autres auteurs.

    Le Caveau, avec des succès divers, subsista presque jusqu’à la veille de la Révolution ; en 1796, les Dîners du Vaudeville lui succédèrent : parmi les habitués de cette nouvelle société, on pouvait remarquer Laujon, Piis et Barré, Radet, les trois Ségur, Armand Gouffé, Dupaty, etc. Sous l’influence des chansonniers du Caveau et des sociétés analogues, aucun nouvel élément mélodique ne fut plus introduit dans la chanson à boire : les airs connus suffirent à tous les besoins du genre.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Chandeleur ou Présentation
    de Jésus au Temple : origine,
    signification et coutumes
    (D’après « Les fêtes de l’Église romaine, avec l’explication de l’origine
    de chaque solennité » (par Célon Galoppe d’Onquaire) paru en 1854
    et « Les fêtes chrétiennes en Occident » (par Philippe Rouillard) paru en 2003)
     
    ******************
     
    Tombant au quarantième jour après Noël, et célébrée à Jérusalem dès le IVe siècle, cette fête de la Purification de Marie, de la Présentation du Seigneur au Temple ou encore de la Chandeleur — car la procession de pénitence se déroulant à cette occasion se faisait à la lueur de cierges —, portait en grec le nom d’Hypapantesignifiant rencontre, réception qui se fait à ceux qui viennent de loinet au-devant desquels on va pour les honorer
     
     
     

    Cette fête fut établie en commémoration du vieillard Siméon et d’Anne la prophétesse, qui allèrent à la rencontre de Jésus, lorsque Joseph et Marie vinrent le présenter au temple. La loi et l’usage voulaient alors que tout nouveau-né fût porté en présence du grand prêtre, quarante jours après sa naissance, pour être inscrit sur les registres, et, dans cette présentation, la mère elle-même devait être purifiée devant Dieu.

    Certes, la mère du Messie, qui avait donné le jour à son fils sans perdre une seule des prérogatives de sa virginité, n’avait à se purifier d’aucune souillure devant Dieu. Aussi est-ce seulement pour donner l’exemple de l’obéissance à la loi qu’elle se soumet à cette formalité, qui la relève et la grandit encore aux yeux de ses serviteurs. Les saints livres nous apprennent que la loi voulait encore que toute femme, avant de se purifier, présentât un agneau en sacrifice ; mais celle qui était trop pauvre pour fournir cette victime pouvait y substituer deux colombes.

    Présentation de Jésus au Temple. Peinture d'Andrea Mantegna (1465)
    Présentation de Jésus au Temple. Peinture d’Andrea Mantegna (1465)

     

    C’est Rome qui accueille, dans la seconde moitié du VIIe siècle, cette fête qui vient d’Orient — célébrée à Jérusalem dès 386 — et qui porte le nom grec Ypapanti(Hypapante), c’est-à-dire « rencontre » : rencontre entre l’Enfant Jésus que ses parents présentent au Temple et le vieillard Siméon qui attendait sans se lassera « la consolation d’Israël ». Le pape Serge Ier (687-701) établit que la messe célébrée à Rome en la basilique Sainte-Marie-Majeure sera précédée d’une procession qui partira du Forum. Comme cette procession commence de très bonne heure, ceux qui y participent portent un cierge en main, pour éclairer leur marche.

    De façon surprenante — et là encore inspirée d’usages orientaux — cette procession revêt un certain caractère pénitentiel : le pape et ses diacres portent des ornements noirs (et jusqu’en 1970 le prêtre et ses ministres porteront des vêtements violets pour cette procession).

    Dès le milieu du VIIIe siècle, un autre nom est employé dans les pays francs pour désigner cette fête : celui de Purification de Marie, inspiré par la loi juive imposant à la femme qui avait mis un enfant au monde de venir se présenter au Temple, quarante jours après la naissance, pour des sortes de « relevailles ». Cette fête de la Purifications’appelle encore la fête de la Chandeleur, parce qu’autrefois ce jour-là les prêtres et les assistants portaient à la main un cierge, une chandelle de cire allumée, touchant emblème de la mère divine portant dans ses bras l’enfant d’où devait rayonner toute lumière. Ce cierge, par sa blancheur, était encore le symbole naïf de la pureté de Marie, de la candeur de Jésus et de la droiture de Joseph.

    Au Xe siècle, en Allemagne, la célébration commence par la bénédiction des cierges, qui n’est introduite à Rome qu’au XIIe siècle, son succès faisant qu’elle est toujours en usage. Il faudra attendre les liturgies françaises du XVIIIe siècle pour faire prévaloir, à juste titre, l’appellation de Présentation de Jésus au Temple. Joseph et Marie viennent présenter à Dieu leur fils premier-né : « Tout fils premier-né sera consacré au Seigneur », et ils offrent deux colombes en action de grâce.

    La fête du 2 février fait vivre deux mystères bien distincts : la Rencontre avec Siméon et la Présentation au Temple, mais ces deux mystères sont liés l’un à l’autre de façon inséparable : c’est dans le Temple de Jérusalem, et à l’occasion de la Présentation au Temple, qu’a lieu la rencontre, qui ne pouvait se produire ailleurs.

    Le vieillard Siméon est un homme d’attente. Saint Luc dit, de façon peu précise, qu’il attendait « le jour où Dieu aurait pitié d’Israël » et, de façon plus précise, qu’ « il avait été averti par l’Esprit-Saint qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Messie ». Siméon est semblable à un cierge, ou à une lampe à huile, qui brûle inutilement, sans éclairer personne, mais qui signifie une présence et une attente.

    À cette longue attente, à cette présence attentive, la promesse faite par l’Esprit-Saint ne sera pas démentie. L’Esprit-Saint, qui l’a pris sous son souffle, lui souffle de venir au Temple au moment où le Messie attendu y est amené par ses parents. Siméon prend l’enfant dans ses bras et bénit Dieu pour cette lumière qui illuminera les nations. Plus profondément que les bergers de Noël ou les mages de l’Épiphanie, Siméon reconnaît et accueille l’Envoyé de Dieu, le Sauveur universel.

    La fête du 2 février est donc, après Noël et l’Épiphanie, une nouvelle manifestation ou théophanie du Verbe fait chair : la théophanie du quarantième jour. Les quarante jours de l’épreuve, de la recherche, de la marche dans le désert, trouvent leur aboutissement dans cette rencontre qui prend tout de suite un caractère liturgique puisqu’elle a lieu dans le Temple de Jérusalem.

    C’est la rencontre du Christ avec le passé, avec la longue attente du peuple d’Israël, avec les préparations et les hésitations de l’Ancien Testament ; et c’est en même temps la rencontre lumineuse avec l’avenir, avec tous ces peuples de la terre auxquels est offert le salut. Comme le chante la préface de ce jour, nous sommes « joyeux nous aussi d’aller à la rencontre du Sauveur » qui vient à nous en cette fête. Pour chacun, il y a aujourd’hui une occasion de rencontre avec le Christ.

    Le second volet de la fête est celui de la présentation au Temple. Au-delà de l’obéissance à la loi juive prescrivant que « tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur », quelle peut être la signification de la présentation de Jésus dans le Temple de Dieu son Père ? En ce jour et en ce mystère de la Présentation, Jésus entre pour la première fois dans le Temple de Jérusalem qui tiendra une si grande place dans sa vie et où il reviendra si souvent.

    Lorsqu’il aura douze ans, il montera en pèlerinage à Jérusalem, faussera compagnie à ses parents qui, après trois jours de recherche, le retrouveront... dans le Temple, assis au milieu des savants. Et, à sa mère qui lui dit son inquiétude, il répond : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne savez-vous pas que je dois être chez mon Père ? » Plus tard, il reviendra dans le Temple et en expulsera vigoureusement tous les « marchands du Temple » en citant l’Écriture : « Ma maison sera appelée maison de prière, et vous en faites une caverne de voleurs ». Et, dans ce Temple purifié, il guérit tous les éclopés qui se présentent à lui. Quelques jours plus tard, Jésus entre à nouveau dans le Temple et enseigne. De façon mystérieuse, il laisse entendre que le vrai Temple de Dieu n’est autre que son propre corps. Ainsi, la Présentation au Temple apparaît comme l’inauguration des rapports de Jésus avec la maison de son Père, maison qu’il admirera et sur laquelle il pleurera.

    Présentation de Jésus au Temple. Peinture de Hans Holbein l'Ancien (1500)
    Présentation de Jésus au Temple. Peinture de Hans Holbein l’Ancien (1500)

     

    Dans cette première démarche, l’Enfant Jésus était accompagné et porté par ses parents. À leurs risques et périls. Siméon en effet, qui bénit Dieu parce qu’il lui a été donné de voir le Sauveur avant de mourir, se tourne ensuite vers Marie pour lui dire qu’un glaive lui transpercera l’âme. C’est peut-être là que se situe la véritable et redoutable « purification de Marie », appellation qui, pendant dix siècles au moins, a été la dénomination de cette fête.

    Dans le monde rural traditionnel, le cierge bénit rapporté de la procession était soigneusement conservé à la maison, après qu’on lui eut fait parcourir les champs et les vergers, les étables — où l’on versait quelques gouttes de cire dans les mangeoires — et qu’on se fut longuement arrêté au rucher, devant les abeilles dont la cire a produit le cierge. Finalement, il était déposé sur le haut de l’armoire, d’où il protégeait toute la maisonnée. On l’allumait aux moments de dangers, en particulier lors des orages et lorsqu’un habitant de la maison était près de mourir.

    Une autre coutume est largement répandue, au moins en France : celle des crêpes de la Chandeleur, qui à l’origine est peut-être un rite de protection sur le blé. Un dicton du Poitou et de Vendée assure : « Si point ne veux le blé charbonneux, mange les crêpes à la Chandeleur. . La préparation des crêpes est bien sûr confiée aux femmes, mais c’est aux hommes, et d’abord au maître de maison, qu’il revient de les faire sauter. C’est une assurance de chance et de bonheur si, tout en tenant dans la main gauche une monnaie d’or ou d’argent, le père de famille réussit à expédier la première crêpe sur le dessus de l’armoire, où elle rejoint le cierge bénit. Passablement desséchée, elle y restera un an, et sera elle aussi un gage de protection.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Chandeleur : entre coutumes
    et croyances
    (D’après « La Tradition », paru en 1904)
     
    ************
     
    La fête de la Chandeleur, qui aujourd’hui n’est plus chômée en France, a pour objet de rappeler la présentation, au Temple, de l’enfant Jésus né quarante jours plus tôt la nuit de Noël, et la purification de la Sainte-Vierge. Son nom lui vient des cierges bénits qu’on y portait en procession à l’église.
     
     

    Le pape Gélase (472) jugeant plus sage de christianiser un usage païen que d’essayer de le détruire, l’aurait substitué, d’après Bède le vénérable, moine et historien anglais du VIIe siècle, aux antiques Lupercales romaines, ou, d’après d’autres auteurs, aux fêtes de Proserpine et de Cérès, qui se célébraient à la même époque et où l’on portait aussi des torches allumées.

    Aujourd’hui, la Chandeleur n’est plus fêtée que par l’Église catholique, le 2 février, et les paysans chez qui se sont encore conservées les traditions ancestrales. Et ces traditions ont quelque chose de curieux que nous voulons raconter.

    C’est une des superstitions et des coutumes de la vieille France qu’à la Chandeleur on fait des crêpes dans l’âtre du laboureur et que chacun doit retourner la sienne. « À la Chandeleur, dit Abel Hugo, si les paysans ne faisaient point de crêpes, leur blé de l’année serait carié. Et celui qui retourne sa crêpe avec adresse, qui ne la laisse pas tomber dans les cendres, ou qui ne la rattrape point dans la poêle, sous la forme navrante de quelque linge fripé, celui-là aura du bonheur — de l’argent, cette forme tangible du bonheur — jusqu’à la Chandeleur de l’année suivante. »

    Crêpes de la Chandeleur
    Crêpes de la Chandeleur

     

    Qu’elle est jolie, cette coutume des crêpes. Le laboureur de France, qui bat sa farine pour en faire de légères pâtes dorées qu’il retourne avec soin afin que son blé de la moisson prochaine soit bon et dense, se doute-t-il qu’il rend, comme le firent ses ancêtres perdus dans la nuit des siècles, un hommage à la blonde Cérès ? Que de traditions de ce genre dans nos mœurs et qui — devenues inexplicables aujourd’hui — subsistent encore, en dépit des années et des révolutions ! Il y a l’atavisme des coutumes comme il y a l’atavisme des tempéraments, des caractères et de la chair.

    Depuis que la Chandeleur existe, il y a eu des parties de crêpes homériques. Nous en connaissons du temps de Henri II et aussi du XVIIIe siècle qui seraient toutes intéressantes à raconter. Citons seulement cet exemple qui doit, il le faut, passer à la postérité :

    Avant de partir pour la campagne de Russie, Napoléon, fêtant la Chandeleur, faisait une partie de crêpes. Arriva son tour de « tenir la queue de la poêle ».

    — Si je retourne celle-ci, dit-il, je gagnerai la première bataille !

    Et la crêpe se retourna ronde comme une lune.

    — Si je retourne cette autre, je gagnerai la deuxième !

    Et encore la crêpe tournoya comme un louis d’or. La troisième fit de même ; quant à la quatrième, comme un torchon boueux, elle roula dans la cendre. Celle-là, c’était la Bérézina ! Peut-être, durant l’incendie de Moscou, qui éclairait ses premiers revers, l’empereur se rappela-t-il la quatrième crêpe du palais des Tuileries.

    Dans nos campagnes, on fait encore bénir le jour de la Purification un cierge neuf. On l’allume et on essaie de le rapporter « tout clairant » à la maison : s’il ne s’éteint pas, c’est un heureux présage, et celui qui le tient est sûr de ne pas mourir dans l’année.

    Le cierge de la Chandeleur passe pour le plus précieux des talismans contre les sortilèges et les maléfices. Quand un animal domestique est malade, on fait couler trois ou quatre gouttes du cierge dans son breuvage. On l’allume pour conjurer la foudre lorsque l’orage gronde On l’allume aussi pour bénir les premiers communiants et les fiancés avant leur départ pour l’église : de même lorsque le prêtre vient administrer les derniers sacrements à un mourant.

    La fête de la Chandeleur est aussi consacrée aux amoureux. Les jeunes filles et jeunes garçons qui veulent savoir ce que l’avenir leur réserve, font une neuvaine à la chapelle de la Vierge. Le dernier jour écoulé, le jeune homme, une fois endormi, verra en rêve celle qui sera son épouse, et inversement. Dans la Haute-Saône, les fiancés devaient se rendre, le 2 février, à la source la plus voisine pour y échanger des gâteaux. Toutes ces coutumes, dont le sens symbolique échappe souvent, remontent à la plus haute antiquité. Enfin, les proverbes nous affirment que, s’il fait beau le jour de la Chandeleur, l’hiver reprendra pendant quarante jours.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Chandeleur (La) d’autrefois
    et l’indispensable rituel des crêpes
    (D’après « Annales politiques et littéraires », paru en 1903)
     
    *****************
     
    A l’occasion de la Chandeleur 1903, Jules Claretie, de l’Académie française évoque ses souvenirs de jeunesse liés à une fête qui, indissociable de crêpes possédant l’étrange pouvoir d’augurer d’un avenir bon ou mauvais, était perçue comme un héritage ayant vaillamment traversé les siècles. Voici son émouvant témoignage.
     

    J’étais occupé, tout à l’heure, à lire les journaux du matin, lorsqu’on est venu m’interrompre : « Monsieur, monsieur, c’est aujourd’hui la Chandeleur ! C’est le jour des crêpes ! »

    Et toute une suite de ressouvenirs m’est revenue y, la mémoire ; les lointains jours de février, quand la bonne Julie me tendait la poêle où, sur la couche de beurre doré, elle avait versé la pâte blanche finement délayée et, très émue, se demandait si monsieurallait bien retourner sa crêpe.

    C’est une des superstitions et des coutumes de la vieille France, un de ces vieux débris de traditions populaires que les folkloristes ramassent et gardent dans leurs recueils, comme des ossements de mastodontes dans les musées de province. Il y a tout un monde de légendes, de croyances poétiquement puériles que des savants, qui sont aussi des poètes, ont juré de ne point laisser périr. Et ils vont, à travers champs, faisant leurs gerbes de souvenirs, recueillant de la bouche des paysans, des vieilles gens, toutes ces traditions orales qui se perdraient sans ce soin pieux.

     

    A la Chandeleur, dit Abel Hugo dans sa France pittoresque, si les laboureurs ne faisaient point de crêpes, leur blé de l’année serait carié. Et celui qui retourne sa crêpe avec adresse, qui ne la laisse pas tomber à terre ou qui ne la l’attrape point dans la poêle, sous la forme navrante de quelque linge fripé, celui-là aura du bonheur – de l’argent, cette forme tangible du bonheur – jusqu’à la Chandeleur prochaine.

    C’est pourquoi la pauvre Julie, autrefois, était si inquiète lorsque je prenais et tenais, comme on dit, la queue de la poêle. Mais quel rire joyeux quand la crêpe, lancée en l’air, retombait correcte clans la poêle chaude après avoir tournoyé sur elle-même devant le fourneau tout rougi ! Une bonne Chandeleur équivalait, pour la brave servante, à une certitude de succès. Et, pendant les heures lourdes de toute une année, aux moments de trouble et de doute, quelle consolation de se rappeler la Chandeleur passée et de se dire, quand on a la foi des pauvres gens : « Bah ! tout finira par s’arranger, les crêpes ont été bien retournées ! »

    La Chandeleur ! Le nom est joli, il évoque la vision des processions anciennes et des cierges brillant aux mains des croyants. Nodier a écrit un conte exquis, la Neuvaine, en songeant à ces vieilles coutumes qui ne sont peut-être que la continuation de fêtes païennes. Le paysan de France, qui bat sa farine pour en faire des crêpes afin que son blé soit bon, se doute-t-il qu’il rend, comme le fit tel ancêtre anonyme perdu dans la nuit des temps, un hommage à Cérès ?

    Que de traditions de ce genre dans nos mœurs et qui subsistent encore, en dépit des siècles ! Il y a l’atavisme des croyances et du mystère comme celui des tempéraments et de la chair. L’humanité est une grande personne un peu vieillie qui se chante parfois à elle-même, pour se rajeunir, les chansons de sa nourrice et se conte doucement les contes d’autrefois...

    Que si tout homme qui tient, en France, la queue d’une poêle quelconque a fait des crêpes lundi, pour la Chandeleur de l’an nouveau, je souhaite qu’il ait adroitement retourné sa galette, pour le bonheur des siens et pour notre sécurité à tous.

    Une Chandeleur ensoleillée, c’est une promesse de gelée et nous devons, paraît-il, souhaiter de la neige pour la santé de Jean Blé-Mûr. Les vieux proverbes le disent tous :

     

    Neige que donne février
    Met beaucoup de bled au grenier.

    Pluie et neige de février
    Valent autant que du fumier.

     

    Faites donc entendre ces vérités populaires à ces Parisiens qui se préoccupent surtout d’avoir du beau temps pour les futures cavalcades. L’agriculture ? Qu’est-ce que c’est que ça, et le blé ne pousse-t-il pas tout seul ? De toutes les décorations instituées poux la gloire des boutonnières humaines, celle dont le Parisien se soucie le moins est peut-être la plus respectable : le Mérite agricole.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Chameau de Béziers
    ou fête de saint Aphrodise
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger » paru en 1908)
     
    **************
     
    Premier évêque de Béziers, saint Aphrodise fait l’objet d’une légende tardive selon laquelle, arrivant d’Egypte et montant un chameau, il vint dans les Gaules prêcher la doctrine chrétienne, et qu’un jour une troupe d’idolâtres, armés de fureur et de rage, se jetant au travers de l’assemblée, se saisirent de sa personne, et lui abattirent la tête ainsi qu’à trois de ses compagnons
     
     
     

    La vieille cité de Biterre est en fête ; une foule compacte commence dès la première heure à sillonner les rues de la ville ; sur les visages se lit une profonde joie et se devine une vive gaieté. Les principales artères de l’antique Béziers sont ornées de longs mâts au haut desquels flottent, légèrement portées par une douce brise, de multicolores oriflammes ; des panoplies de drapeaux décorent les balcons ; des guirlandes de lampions et de lanternes vénitiennes se balancent dans l’embrasure des fenêtres ; d’interminables rubans de serpentins se déroulent, lancés par d’expertes mains, dans l’air léger, dessinant dans le ciel lumineusement clair de gracieuses et d’originales courbes.

    Saint Aphrodise entrant à Béziers en l'an 36
    Saint Aphrodise entrant à Béziers en l’an 36

     

    Mais voilà que l’on entend dans le lointain, les sons d’un fifre et d’un tambour ; la foule attend, rangée sur le trottoir, le passage du traditionnel cortège. Une masse confuse avance lentement, approche à vue d’œil. A son passage éclatent de frénétiques applaudissements ; des bravos sont poussés avec un enthousiasme sans pareil : le chameau, comme pour remercier, va, dodelinant sa bonne tête de droite et de gauche ; sa mâchoire énorme, dans un mouvement automatique s’ouvre et se referme, produisant un bruit semblable à celui des cliquettes.

    Il va, traversant la foule, disloquant les groupes, se promenant dans toutes les rues de la cité latine ; des bandes de gamins le suivent en poussant des cris de joie, tandis que les Biterrois fiers de leur monstre, murmurent avec une secrète satisfaction et avec une certaine pointe d’orgueil :

     

    Dé qu’ès Béziès sans lou Camel ?
    Qu’un gros bourgnou sans jés dé mel !
    Qu’est Béziers sans le chameau ?
    Qu’une grosse roche sans aucun miel !

     

    Saint Aphrodise (ou Afrodise) fut le premier évêque de Béziers ; une légende tardive affirme qu’il arrivait d’Egypte et montait un chameau quand il vint dans les Gaules prêcher la doctrine chrétienne. Un jour qu’il propageait la parole du Christ, une troupe d’idolâtres, armés de fureur et de rage, se jetant au travers de l’assemblée, se saisirent de sa personne, et lui abattirent la tête et à trois de ses compagnons, Caralippe, Agape et Eusèbe. Ce fut en la rue Ciriaque, dite par la suite de Saint-Jacques. Le corps de saint Aphrodise se relevant de lui-même, prit entre ses mains sa tête abattue, et passant par le milieu de la ville, il la porta jusqu’à une petite chapelle qu’il avait auparavant consacrée sous le titre de Saint-Pierre, où il fut enseveli, sur l’actuelle place Saint-Aphrodise.

    Le martyre de saint Aphrodise en l'an 65
    Le martyre de saint Aphrodise en l’an 65

     

    Après ce martyre du 22 mars 65 (la fête du saint a été, par la suite, fixée au 28 avril), ajoute Fabregat, son chameau fut recueilli avec soin par les habitants qui fondèrent un fief pour son entretien. La rue où était située la maison qu’il habita prit à sa mort et conserva longtemps le nom de rue du Chameau, avant de devenir la rue Malbec. Pour perpétuer son souvenir, on fit construire une énorme machine de bois, revêtue d’une toile peinte sur laquelle se distinguaient les armoiries de la ville et deux inscriptions, l’une en latin : ex antiquitate renascor (je renais de l’antiquité), l’autre en langue romane : sen fosso (nous sommes nombreux).

    Cette machine, qui ne ressemblait guère à un chameau que par la tête, recelait dans ses flancs quelques hommes qui la faisaient mouvoir et imprimaient, par intervalles, un jeu saccadé à un long cou et à sa mâchoire aux dents de fer. On la voyait figurer dans toutes les fêtes locales, religieuses et politiques, spécialement à celles qui étaient célébrées en l’honneur de saint Aphrodise et surtout à la grande fête annuelle de Caritat, le jour de l’Ascension.

    Sculpture représentant la tête de saint Aphrodise (Basilique Saint-Aphrodise, à Béziers)
    Sculpture représentant la tête de saint Aphrodise (Basilique Saint-Aphrodise, à Béziers)

     

    Dans ces diverses circonstances, cette machine était conduite par un personnage bizarrement costumé et armé, ayant nom Papari et escorté par un groupe d’autres déguisés en sauvages, la tête ornée de feuillages. Ils dansaient au son d’une cornemuse, s’arrêtant aux portes des personnages principaux et riches, jusqu’à ce qu’on leur ouvrît et qu’on leur donnât des étrennes en argent, à la volonté de chacun. Cette recette était ensuite partagée entre eux. Pendant les guerres de religion, le chameau fut brûlé.

    On lit dans les archives de l’Hôtel de Ville que, le 2 juin 1632, nos édiles, sous la présidence de messire Josef de Cabreroles, juge criminel, allouèrent avec un abandon quasi-filial, la dépense faite sans autorisation préalable pour la reconstruction et la peinture du chameau, le tout se portant à cinquante-et-une livres, huit sols. Il fut brûlé de nouveau solennellement en 1793 sur la place de la citadelle avec tous les titres féodaux que la loi du 17 juillet de la même année avait voués à la destruction. Le fief d’un revenu de 1500 livres affecté à son entretien fut mis sous séquestre, et pour s’en emparer avec une apparence de légalité, le chameau fut porté sur la liste des émigrés.

    Le jour de l’Ascension, 19 mai 1803, le chameau, comme le phénix, renaissait de ses cendres. Il reparut avec honneur, entouré de son cortège traditionnel à la célébration de la fête de l’agriculture. Le 6 avril 1809, l’édilité biterroise provoqua une délibération portant qu’il serait demandé au gouvernement des armoiries spéciales pour la ville, dans lesquelles l’image du chameau figurerait en bonne place. Dans les premiers jours d’effervescence de la Révolution de 1830, ce héros de toutes nos fêtes locales fut encore détruit comme emblème de féodalité et de fanatisme. A cette époque, il était comme par le passé, construit en bois, emmanché d’un long cou articulé et recouvert en toile peinte émaillée des inscriptions anciennes latines et patoises citées plus haut.

    Procession du Chameau de Béziers
    Procession du Chameau de Béziers

     

    On l’avait appendu au plafond du péristyle de l’Hôtel de Ville. Il fut décroché et le signal de sa destruction donné par un violent coup de sabre que porta courageusement dans ses flancs un illustre inconnu, membre de l’autorité. Les gamins dispersèrent ses lambeaux, mais sa tête échappa au désastre et fut soigneusement conservée par un antiquaire. On la rapporta à l’Hôtel de Ville, lors de l’inauguration de la statue de Riquet.

    Dans cette fête brillante entre toutes, le peuple revit avec plaisir l’image du compagnon de saint Aphrodise, qu’il considère comme le palladium de la cité. En 1848, nouveau désastre pour le pauvre animal poursuivi par les mêmes adversaires. C’est bien inutilement qu’ils s’acharnent ainsi après lui : ex antiquitate renascor, telle est sa devise et les devises ne sont pas menteuses. On aura donc toujours la satisfaction de le posséder et même de le voir, parcourant à certaines fêtes les rues et les places de Béziers.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Cérémonies bretonnes pittoresques
    marquant la Pentecôte
    (D’après « Les fêtes religieuses en Bretagne. Coutumes,
    légendes et superstitions », paru en 1902)
     
    ***************************
    Les réjouissances de la Pentecôte s’accompagnaient, en divers lieux de Bretagne, de parfois curieuses cérémonies assorties de non moins étranges redevances et coutumes héritées de pratiques du Moyen Age : ainsi de celles auxquelles étaient assujetties les filles de joie de Moncontour, du devoir de la teiche mettant en scène les nouveaux mariés, de l’épreuve infligée à un chat et une oie à Saint-Nazaire, ou encore du Cheval Mallet en Loire-Atlantique
     

    La fête de la Pentecôte est symbolisée par la colombe. Jadis, dans certaines églises de Paris, lorsqu’on chantait le Veni creator, une colombe blanche descendait des voûtes sacrées, et parfois aussi, ce jour-là, on donnait la liberté à plusieurs pigeons blancs.

    Ce poétique symbolisme se retrouve en Bretagne. À quelque distance de Quimperlé, on entre dans la forêt de Carnoët ; dans un site fort pittoresque, appelé Toulfoën, se tenait jadis, chaque année, le lundi de la Pentecôte, le célèbre pardon des oiseaux, où l’on vendait une grande quantité d’oiseaux de toute espèce ; on venait de fort loin, en particulier de Lorient, à ce pardon des laboused (petits oiseaux). Sur la vaste clairière se dansaient les koroll, et, le soir, les jeunes gens rentraient gaiement, chantant leurs plus beaux gwerz et soniou. À Plourhan, dans le canton d’Etables, près de Saint-Brieuc, il y avait également, le lundi de la Pentecôte, une vente d’oiseaux apportés par les enfants.

    Descente de l'Esprit-Saint. Gravure (colorisée) de Matthäus Merian l'Ancien vers 1625-1630
    Descente de l’Esprit-Saint. Gravure (colorisée) de Matthäus Merian l’Ancien vers 1625-1630

     

    Un usage vraiment gracieux se rencontrait aussi dans le pays nantais : l’Histoire et géographie de la Loire-Inférieure, par Orieux et Vincent rapporte qu’une « vieille coutume, touchante comme une idylle, existe toujours dans la forêt du Gâvre, à l’assemblée du lundi de la Pentecôte : on y vient de nombreuses communes, en habits de fête ; et les promis vont cueillir, deux à deux, de gros bouquets de muguet sous les taillis verts de la grande forêt ».

    La quintaine courue à cheval, à Moncontour (Côtes d’Armor), sur la place du Martray, le dimanche de la Pentecôte, se terminait d’une façon singulière : « Audit jour et feste est deub [dû] au seigneur par toutes les filles de joie qui se trouvent en ladite ville de Moncontour, de chacune d’elle, quand elle fait son entrée en ladite ville, soit à la Porte Neuve ou ailleurs, 5 sols, un pot de vin et un chapeau de fleurs » (Archives des Côtes-du-Nord).

    Le lendemain de la Pentecôte, chaque année, les nouveaux mariés de Barbechat (Loire-Atlantique) étaient obligés de se rendre « après midy aux communs du village de la Boissière et d’y porter chacun trois battoirs et trois ballons de cuir, et iceux donner à leur seigneur, lequel, ayant marqué un espace de vingt-quatre pieds en quarré, leur jette à chacun les trois ballons qu’ils sont tenus de recevoir avec l’un de leurs battoirs et faire passer les bornes dudit espace de vingt-quatre pieds » (Aveu du marquisat de Goulaineen 1680).

    À Moulins (Ille-et-Vilaine) existait le devoir de treiche — c’était autrefois le nom d’une danse —, consistant en ceci : « Les nouveaux mariés et mariées ayant épousé en l’église parochiale [paroissiale] dudit Moulins et couché en cette paroisse la première nuict de leurs nopces, doibvent se présenter le jour de la Pentecoste, à l’issue des vespres, au bourg dudit Moulins ; et là est tenu chaque marié de frapper d’un baston ou quillard par trois fois trois ballotes que lui jette le seigneur de Montbouan ». Quant aux nouvelles mariées, « après avoir esté présentées audit seigneur par leurs dits maris, elles doibvent chacune dire une chanson et danser en danse ronde ». Faute de rendre ces devoirs féodeaux, mariés et mariées étaient condamnés à payer à la seigneurie « chacun deux pots de vin blanc et 60 sols d’amende » (Aveux de la seigneurie de Montbouan en 1470 et 1751).

    Sur le territoire de la Chapelle-Basse-Mer (Loire-Atlantique), dépendant de la châtellenie de l’Épine-Gaudin, membre du marquisat de Goulaine, « le lendemain du jour de la Pentecoste de chaque année, les nouvelles mariées de ladite paroisse de la Chapelle sont obligées de se trouver à l’issue de la grande messe qui se dit en la chapelle de Barbechat, et dire chacune trois chansons nouvelles, et ensuite donner le baiser au seigneur ou à l’un de ses officiers le représentant. Et l’après-disner du mesme jour, doibvent se retrouver aux communs du village de la Boissière, et rechanter les trois chansons et donner un pareil baiser que dessus, et par défaut desdites nouvelles mariées de se trouver auxdits jours et heures, et se trouvant de faire ce que dessus, elles sont amendables chacune de 64 sols » (Aveux du marquisat de Goulaine en 1680 et 1696).

    À Crossac (Loire-Atlantique), le seigneur du Boisjoubert devait au vicomte de Donges, rendu en la chapelle de son château de Lorieuc « un chapeau de roses sur la teste de l’imaige Monsieur sainct Georges, le jour de la feste de la Pentecoste » (Aveu de la vicomté de Donges en 1682).

    Pardon des Oiseaux à Quimperlé. Carte de 1964
    Pardon des Oiseaux à Quimperlé. Carte de 1964

     

    Les derniers mariés de la paroisse de Romagné (Ille-et-Vilaine ) devaient au seigneur de Larchapt, le lundi de la Pentecôte, à l’issue des vêpres, « sauter par dessus ou dedans une cave pleine d’eau estant dans le pastis de la Hardouinaye, par trois fois, et ledit seigneur de Larchapt doibt aux dits sauteurs dix sols monnaye pour estre convertis en vin ». Afin de prévenir les accidents, le seigneur devait préalablement faire nettoyer cette cave et la faire « paver de mottes ».

    Un singulier devoir d’animaux existait à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) : certain employé du port de cette ville devait « présenter, soubs peine d’amende, au seigneur de Saint-Nazaire, ou à ses officiers, une fois l’an, le mardy de la Pentecoste, une oie et un chat attachés ensemble à deux pieds de distance l’un de l’autre, et doibvent estre mis dans la mer vis-à-vis l’église de Saint-Nazaire, les y laissant jusqu’à ce qu’y en ait un qui ait noyé l’autre » (Aveu de la vicomté de Saint-Nazaire en 1584).

    Le sire de Rays, seigneur de Machecoul (Loire-Atlantique) avait donné au prieur de Saint-Blaise, abbaye sise près de Machecoul, une prairie appelée le Pré-aux-Bittes, à condition que le religieux lui apportât chaque année deux joncées ou deux faix de joncs verts, l’un au jour de l’Ascension, l’autre à la Pentecôte. Voici de quelle singulière façon devait être accompli ce devoir féodal : « Lesdites joncées doivent estre rendues au chasteau de Machecoul et portées sur un asne ferré des quatre pieds tout à neuf, mené et conduit par quatre hommes ayant chacun une paire de souliers neufs à simple et première semelle, et estant l’un à la teste, l’autre à la queue, et les deux autres aux deux costés pour tenir lesdites joncées. Et où ledit asne viendrait à tomber, fienter ou péter sur les ponts, en la cour et autres lieux dudit chasteau, ledit prieur doit l’amende de 60 sols et 1 denier monnoie. Laquelle amende est pareillement due par chacun clou qui défaudroit en la ferrure dudit asne. Et sont lesdites joncées dues à chacun desdits termes, avant le dernier son de la grande messe parrochiale de l’église de Machecoul » (Aveu du duché de Rays en 1674).

    « Le plaisant de l’affaire, dit le chanoine Guillotin de Corson, c’est que cette cérémonie devint si populaire à Machecoul et sembla si réjouissante, que le baron de Rays, ayant afféagé son four à ban de Machecoul, n’imposa aux tenanciers d’autre obligation qu’une rente annuelle de 12 livres et le devoir de la jonchée à l’Ascension et à la Pentecôte, tout comme faisait déjà le prieur de Saint-Blaise ». « Ainsi, ajoute de la Borderie dans les Annales historiques et archéologiques de Brest (1861), il y eut depuis lors une sorte de concours entre l’âne du Pré-aux-Bittes et celui du four à ban, et je laisse à penser la joie de la foule escortant à rangs pressés les deux quadrupèdes pourvoir lequel s’acquitterait le plus proprement de son rôle ».

    Une redevance pittoresque se pratiquait à Rochefort-en-Terre (Morbihan) : « Ont chaque année les sire et dame de Rochefort un debvoir appelé Jeu au Duc, quel jeu se fait avec une beste feinte nommée Drague et son poulichot, commenczant le mardy après la Penthecouste et dure iceluy jour et le lendemain. Auxquels jours Guillaume Pasquier, dict le Duc d’Amour, est tenu et doibt, sur ses héritages et maison où il est demeurant, conduire ou faire conduire trois fois par chacun desdits jours une beste feinte nommée la Drague, couverte de tapisserie, ô [avec] son poulichot, et aller au chasteau et à ladite ville de Rochefort. Et il faut qu’il y ait tant à la conduite de ladite Drague que à faire danser les gens qui veulent danser à la halle et cohue quatre sonneurs tant gros bois [hautbois] que aultres, pour le moins. Et celuy Pasquier doibt, le mardy au matin, porter un brandon feuillé de bouleau ou aultre bois au chasteau premier et [ensuite] à chacun tavernier dudit Rochefort ; et prend de eux ledit jour de chacun un pot de vin, mesure dudit lieu » (Aveu de la baronnie de Rochefort en 1554).

    Descente du Saint-Esprit. Gravure extraite du Speculum humanae salvationis (Miroir du salut de l'homme), 1476
    Descente du Saint-Esprit. Gravure extraite
    du Speculum humanae salvationis (Miroir du salut de l’homme), 1476

     

    Achevons cette énumération par le récit d’une des plus étranges cérémonies qui se puissent voir, évoquée notamment dans une Notice sur la cérémonie du Cheval Malletparue au sein du tome II des Mémoires de l’Académie celtique, et dans un article intitulé Usages et droits féodaux en Bretagne inséré dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou d’avril 1901.

    Au bourg de Saint-Lumine-de-Coutais (Loire-Atlantique), relevant de la vicomté de Loyaux, se tenait une assemblée annuelle le jour de la Pentecôte, et voici ce qui s’y passait à la fin du XVIIIe siècle.

    Le héros de la fête était un cheval de bois ou de carton — dit Cheval Mallet ou Merlette— couvert d’un caparaçon tombant jusqu’à terre, le dos percé d’un trou dans lequel se plaçait l’acteur chargé de lui donner le mouvement. Le dimanche qui précédait la Pentecôte, les nouveaux marguilliers se rendaient chez les anciens, y prenaient l’animal postiche et l’amenaient chez l’un d’entre eux. Neuf parents ou amis des marguilliers formaient le cortège, tous revêtus d’habits de toile peinte, en forme de dalmatique, parsemés d’hermines de sable et de fleurs de lys de gueules.

    Le personnage qui était dans le cheval était recouvert d’un long sarrau de toile, herminé et fleurdelysé, qui servait de housse à sa monture. Deux sergents de la juridiction, costumés de même, précédaient l’animal et tenaient chacun à la main droite une baguette ornée de fleurs. Derrière eux venait un des neuf acteurs de la cérémonie, portant un bâton de cinq pieds de longueur et ferré des deux bouts en forme de lance. Le cheval était suivi de deux autres personnages, armés chacun d’une longue épée avec laquelle ils ferraillaient durant toute la marche. La musique, composée de deux tambours, d’un cornet à bouquin et d’une vèse (biniou), était exécutée par les autres acteurs. Le Cheval Mallet restait en repos jusqu’au jour de la fête.

    La veille de la Pentecôte, après dîner, les marguilliers, assistés de sergents en costume et accompagnés de la foule, se rendaient dans quelque bois voisin où l’on arrachait un chêne qui était conduit, au son de la musette, sur la place de l’église.

    Le jour de la Pentecôte, sitôt après la première messe, les marguilliers, accompagnés de leur cortège, faisaient amener le Cheval Mallet dans l’église et il était placé dans le banc seigneurial, où il demeurait pendant la grand’messe. Entre les deux offices, au son de la musette seule, on plantait le chêne. À l’issue de la grand’messe, tous les acteurs de la cérémonie amenaient l’animal sur la place et, dansant et caracolant, faisaient trois fois le tour de l’arbre au son de la musique. Toute personne étrangère devait, pendant cette danse, se tenir à neuf pieds au moins des acteurs. Puis on se rendait chez l’un des marguilliers qui donnait (en partie aux frais des mariés de l’année) un banquet aux notables de la paroisse.

    Après les vêpres, auxquelles il assistait assistait dans le banc seigneurial, le coursier postiche était ramené de nouveau sur la place ; on dansait en faisant neuf fois le tour du chêne que l’on faisait embrasser trois fois par le cheval . Alors les sergents criaient à trois reprises : Silence ! et le bâtonnier (celui qui portait le bâton ferré) entonnait une chanson de 99 couplets, qui devait être renouvelée chaque année et contenir tous les tours plaisants (anecdotes scandaleuses) et les événements remarquables survenus à Saint-Lumine depuis la dernière fête. L’original de cette chanson restait aux archives du lieu avec le procès-verbal de la cérémonie et un double en était déposé à la Chambre des Comptes de Nantes.

    La chanson finie, le Cheval Mallet était reconduit processionnellement chez un des nouveaux marguilliers, qui en restait dépositaire jusqu’à la Pentecôte suivante. Le lendemain, les marguilliers avec leur cortège étaient tenus d’aller sur la place et autour de l’église et d’ôter eux-mêmes les pierres et autres objets qui obstruaient le passage. En revanche, ils avaient le droit, le jour de la fête, d’aller sur la place où se trouvaient des marchands forains et de leur prendre ce qu’ils croyaient propre à parer ou embellir leur coursier postiche.

    Chapelle Notre-Dame du Châtelier, ancienne église paroissiale de Saint-Lumine-de-Coutais
    Chapelle Notre-Dame du Châtelier, ancienne église paroissiale de Saint-Lumine-de-Coutais

     

    « Cette grotesque cérémonie du Cheval Mallet, dit le chanoine Guillotin de Corson, était un souvenir de la donation faite aux paroissiens de Saint-Lumine, par un duc de Bretagne, seigneur de Loyaux, de la jouissance commune d’un marais situé au bord du lac de Grand-Lieu . »

    Quant à l’origine des caractères si bizarres de cette fête, il est malaisé de la définir. De la Borderie y voit « un dernier vestige des exercices militaires des hommes du fief au Moyen Age ». C’est possible, mais rien n’est moins prouvé. Signalons, sans entrer dans une description détaillée, deux cérémonies analogues qui avaient lieu en des contrées fort éloignées de Bretagne.

    À Lyon, on célébrait le cheval fou : chaque année, le jour de la Pentecôte, un homme, dans un cheval postiche, vêtu d’ornements royaux, ceint de la couronne et tenant un sceptre à la main, sautait et gambadait à travers les rues du quartier du Bourg-Chanin.

    À Montluçon (Allier), la confrérie des Chevaux-Fugs, dite aussi du Saint-Esprit, se livrait chaque année, à la Pentecôte, à de pittoresques ébats : les confrères dansaient sur la place publique, entrechoquant leurs armes ; quelques-uns, enfermés dans des chevaux de carton, figuraient une charge de cavalerie ; puis, au son d’une musique militaire, ils parcouraient la ville.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Cérémonie des Jarretières
    à Auchonvillers (Somme, Picardie)
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)
     
    **********************
     
    Dans la commune d’Auchonvillers, en Picardie, avait lieu autrefois le deuxième jour de la fête du village, la cérémonie des Jarretières, obéissant à un rituel convenu et prélude au bal du soir...
     
     

    C’est aujourd’hui lundi, deuxième jour de la fête communale. Hier, les jeux de ballon et quelques autres divertissements, trop peu variés, hélas ! dans nos pauvres campagnes, ont amusé paysans et enfants ; puis le soir, le bal a attiré la rustique jeunesse du village et des environs, et tous ces gars aux larges épaules, aux jarrets solides, et ces filles rougeaudes, dont la poitrine puissante se trouve mal à l’aise dans le corset des dimanches, ont sauté, tourbillonné, dansé jusqu’aux premières lueurs du jour.

    Tout à coup le violon de la veille se fait entendre. C’est la cérémonie des Jarretières qui commence. Les jeunes gens du village accompagnent le vieux ménétrier et chantent au refrain. L’un d’entre eux, affublé d’une redingote démodée qui lui descend aux talons, et coiffé d’un ancien chapeau haut de forme des plus burlesques, porte une perche ornée d’un cerceau à l’un des bouts ; les autres suivent ; et toute cette bande joyeuse tombe comme une avalanche dans chaque maison qui possède une jeune fille en âge de danger ; pas une n’est oubliée ; et c’est alors un mélange de bruyants éclats de rire qui se prolongent comme un écho, et de petits cris d’étonnement ou d’effroi.

     

    La jeune fille, surprise dans son négligé du matin, et le regard encore voilé par un sommeil trop tôt interrompu, a l’air embarrassée devant tous ces garçons ; elle sent qu’une vive rougeur colore ses joues pâlies par la fatigue du dimanche ; elle se retourne vivement pour cacher son trouble, et fait semblant de ne pas trouver dans l’armoire la jarretière qu’elle y a pourtant toute préparée d’avance.

    Les parents rient de l’embarras où ils voient leur enfant, pendant qu’au coin de l’âtre l’aïeule repasse en sa mémoire ses souvenirs d’enfance. Elle aussi a donné sa jarretière il y a quelque cinquante ans. Jeune fille alors, forte et droite, elle avait pour amoureux le plus solide gaillard du village. Comme elle était fière, lorsque au bras de son Pierre, elle se promenait dans la salle du bal, et comme elle était heureuse lorsqu’il l’enlaçait de son bras d’hercule aux premières mesures de la valse !... Hélas ! ce temps est loin, et depuis bien des chagrins ont assailli l’aïeule !... Il y a cinq ans déjà que son pauvre Pierrot est dans la tombe !...

    A ce dernier souvenir, une larme glisse, silencieuse, sur son visage ridé ; puis son œil humide se lève lentement sur les jeunes gens, et devant toutes ces figures épanouies, la vieille oublie subitement sa tristesse et sourit en voyant sa petite-fille qui apporte enfin le fameux ruban, et timidement le donne au porte-jarretières. Pendant que ce dernier le suspend au cerceau, un autre jeune homme offre à l’ingénue sa rude main de paysan, et sans façon, la prenant par la taille, danse avec elle quelques pas de polka.

    Puis toute la troupe s’échappe, et toujours précédée du violoneux qui recommence son éternel del tarte à pimmes,... elle va dans une autre maison trouver une autre jeune fille qui ornera le cerceau d’une nouvelle jarretière.

    Quand toutes les rues ont été suivies, et que chaque danseuse a livré son ruban, le cortège reprend la route du bal et y rentre. Les jeunes filles arrivent bientôt après ; les couples se forment au fur et à mesure, et quelques quadrilles précèdent la Vente des Jarretières.

    Plusieurs jeunes gens sont préposés à cette vente. L’un figure le notaire : ample redingote, chapeau noir et cravate noire entourant un gigantesque col de chemise en papier, d’où sort un menton qu’il s’efforce de rendre triple ; d’ailleurs l’air très grave et très digne, ou du moins s’efforçant d’être tel. Ce pseudo-notaire porte à l’oreille un énorme porte-plume et à la main un registre où il doit inscrire l’acte de vente.

    Près de lui et juché sur une table boiteuse, apparaît le crieur. Celui-ci veut être amusant autant que le notaire essaie d’être sérieux. Il porte un accoutrement qu’il a composé le plus bizarrement possible : sur sa tête enfarinée, il a équilibré un vieux chapeau que des coups de poing répétés ont transformé en accordéon ; dans un vêtement hors d’usage, il s’est taillé un habit à queue, une basque dépassant l’autre, et sur les côtés deux énormes poches d’où il n’oublie jamais de laisser pendre la moitié d’un grand mouchoir à carreaux. Un gilet fond vert-pomme avec des fleurs jaunes dissimule mal une paire de bretelles qui tirent de-toute leur force sur un pantalon trop court ; un vrai pitre de foire, enfin, avec cette différence qu’aux fêtes foraines c’est un paillasse qui imite les paysans, et qu’ici c’est un paysan qui singe les paillasses des villes.

    Enfin un troisième remplit de son mieux les fonctions de garde-champêtre, et répète, en voix de basse, la mise à prix du crieur. Après maintes simagrées de ce burlesque trio, chacune des jarretières est adjugée à sa propriétaire, comme il est convenu d’avance ; et c’est à chaque vente une explosion de réflexions et de bons mots qui, certes, ne sont pas toujours bien spirituels, mais qui excitent le vrai rire et cette franche gaieté, débarrassée de toute étiquette, que l’on rencontre trop rarement dans les soirées parisiennes.

    Quand la dernière jarretière est vendue, l’orchestre soulève toute la jeunesse dans un galop frénétique, puis danseurs et danseuses vont au cabaret dépenser en sirops et en chopes de bière le produit de la vente, et avant de se quitter, tous ces Roméos picards donnent à leurs Juliettes rendez-vous pour le bal du soir.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Cérémonial d’installation et de réception
    des évêques de Sées (Orne)
    du XIVe au XVIIe siècle
    (D’après les « Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie » paru en 1837)
     
    *******************
     

    Quelques historiens nous ont transmis la description des cérémonies qu’on observait dans un grand nombre d’églises cathédrales, à la réception et à l’installation des évêques. Celles qui avaient lieu à Sées (anciennement Séez), étaient assez singulières, et méritent qu’on en conserve le souvenir.

    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle
    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle

    L’évêque, après avoir reçu ses bulles, se rendait à Sées, dans une hôtellerie située sur son fief ; de là il allait à l’abbaye de Saint-Martin et y couchait. Le lendemain, le prélat vêtu d’un habit de cavalier, botté, éperonné, l’épée au côté, montait un superbe coursier et se faisait accompagner par l’abbé de Saint-Martin également à cheval. Il prenait la route de la ville. Arrivé à la porte d’Alençon, l’évêque descendait de sa monture, substituait à son premier habillement une soutane et un manteau long, un chapeau convenable, et montait une mule. Il traversait ainsi la ville, accompagné de ses amis et des principaux magistrats. Une double haie d’habitants était sous les armes.

    Dès que le cortège était parvenu à une maison située sur la place appelée le parquet, et en face de la cathédrale, le propriétaire de cette maison mettait la main à l’étrier, aidait le prélat à descendre, le débottait et déchaussait. Lorsque l’évêque était revêtu de ses habits pontificaux, le prieur, les chanoines réguliers, et depuis la sécularisation, le prévôt et les chanoines en chapes grises, entraient et le saluaient. Il leur rendait le salut, leur donnait le baiser de paix et sa bénédiction.

    Alors le cortège partait processionnellement en marchant sur du linge blanc et honnêteque le propriétaire de la maison inféodée était tenu de faire étendre sur la terre, depuis sa porte jusqu’au pied du grand autel de la cathédrale. Quand le chapitre était entré, les portes se fermaient. L’évêque, en dehors, accompagné d’un notaire et de son secrétaire qui tenait ses bulles à la main, demandait à être mis en possession de son église.

    Le prieur ou le prévôt, faisait ouvrir les portes, et après la lecture des bulles, exigeait du prélat, et sur les saints évangiles, le serment suivant : « que son entrée serait pacifique ; qu’il conserverait les droits de son église, qu’il n’aliénerait ni ses biens, ni ceux de l’évêché (sauf seulement dans les cas permis et avec les formalités voulues), qu’il ferait son possible pour retirer ceux qui auraient été aliénés, qu’il ne ferait aucune inféodation nouvelle, qu’il maintiendrait de tout son pouvoir les immunités de son église, et qu’il en observerait les coutumes écrites ou non écrites ». L’évêque répondait : « Je le jure. Omnia haec juro ».

    De suite, deux membres du chapitre et un des archidiacres mettaient l’évêque en possession. Il terminait la cérémonie en invitant à dîner les personnes qu’il jugeait à propos, mais il était tenu de faire asseoir à sa table le propriétaire de la maison où il était descendu, de lui laisser sa monture, ses bottes, ses éperons, son chaussement, en un mot « tous les vêtements auxquels il avait chevaulché ».

    Un mandement donné le 15 octobre 1464 par un sieur Vauquelin, juge à Falaise, nous apprend encore que le propriétaire de la maison où descendait l’évêque, était obligé, outre les charges dont nous avons parlé, de porter le chapeau du prélat jusqu’au palais épiscopal (quoque pileum in suum episcopale palatium inferre), mais il ne dit rien d’une bourse de 75 livres qui, d’après quelques manuscrits, devait également être donnée au propriétaire.

    Charles V priant
    Charles V priant

    Hasardons maintenant quelques conjectures sur ce singulier cérémonial. Les Anglais brûlèrent la ville de Sées, et rasèrent ses murailles en 1356. L’évêque, le chapitre et les habitants firent bâtir un fort qui renferma l’église cathédrale, le palais épiscopal et le cloître des chanoines. Il porta le nom de Saint-Gervais, l’un des patrons de la cathédrale, et subsista jusque vers la fin du XVe siècle.

     

    Ils en obtinrent le commandement pour ne pas être sous la dépendance des capitaines de la ville. Le 3 septembre 1367, Charles V donna, en considération de la fidélité du chapitre, des bourgeois, et de leur zèle pour son service, la capitainerie de la ville et du fort à l’évêque Guillaume de Rancé, avec le pouvoir de nommer pour capitaine la personne qu’il voudrait, et de la destituer quand bon lui semblerait.

    Les Anglais devenus de nouveau maîtres de la Normandie en 1417, ne permirent plus aux évêques de Sées de choisir des gouverneurs ; mais lorsqu’ils furent chassés du diocèse, les prélats cherchèrent vraisemblablement à rentrer dans les droits que les rois de France avaient bien voulu accorder à la fidélité de leurs prédécesseurs. Mais le fort Saint-Gervais ayant été détruit, la ville n’ayant plus de forteresse, et n’étant pas même enceinte de murailles, ils ne purent nommer des capitaines d’une forteresse qui n’existait plus.

    Ils cherchèrent à reprendre ce gouvernement par quelque cérémonie qui d’abord dut paraître sans conséquence, mais dont ils surent se prévaloir dans la suite. En effet, leur entrée dans l’équipage bizarre que nous venons de rapporter imitait la prise de possession des capitaines de places fortes, et convenait à un siècle où les usages de la chevalerie étaient encore en honneur. Le Camus de Pont-Carré, 66e évêque de Sées, est le dernier qui ait observé scrupuleusement ce cérémonial, et ses successeurs ne cessèrent cet usage que lorsqu’ils pensèrent qu’on ne pouvait plus leur contester le gouvernement de la ville.

    Ces prétentions furent bientôt détruites ; un arrêt du conseil du roi, du 17 juillet 1679, déclara que le gouvernement de Sées n’était point attaché au siège épiscopal, et débouta de sa demande M. de Forcoal qui voulait que ce droit fût aussi ancien que son église.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique