• Langue du blason, contemporaine
    de la formation du français
    (D’après « Ma revue : hebdomadaire illustré pour la famille », paru en 1907)
     
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    Sans doute la connaissance de la langue du blason est de nos jours moins utile pratiquement que la connaissance d’une langue étrangère. Si on ne l’enseigne point aux examens d’entrée de nos grandes écoles, elle présente un réel intérêt historique : contemporaine de la formation de notre langue elle-même, elle a conservé un certain nombre d’expressions vigoureuses et pittoresques.
     
     

    Les littérateurs ont très souvent emprunté à la langue du blason des vocables. Le poète José-Maria de Heredia (1842-1905) a fait tout un sonnet qui utilise et met en valeur les expressions héraldiques. Il importe donc d’en connaître le sens. C’est d’ailleurs une excursion dans le passé qui ne manque ni d’attrait, ni d’imprévu.

    Indiquons d’abord sommairement quelle est l’origine primitive de ces blasons, de ces écus, de ces armoiries qui servaient, en quelque sorte, de signe distinctif aux familles nobles. Voici un siècle, les armoiries se gravaient encore sur les cartes de visite ou se peignaient sur la portière des voitures de maîtres. Elles s’inscrivaient également sur les portefeuilles, sur les porte-cartes, où elles figuraient en métal précieux sur les cuirs de luxe, souples et fins.

    Blason de la famille de La Trémoïlle
    Blason de la famille de La Trémoïlle :
    d’or au chevron de gueules accompagné de trois aiglettes d’azur,
    becquées et membrées du second

     

    Mais leur usage originel était plus belliqueux. Aux débuts de notre histoire, les combats de grandes masses étaient inconnus. On ne connaissait guère que le corps à corps et l’opposition de petites unités. Dans ces luttes, où les seules armes employées étaient la lance et l’épée, les mêlées n’étaient pas seulement fréquentes, mais étaient la règle. Comment les soldats auraient-ils reconnu leur chef, sous son épaisse armure, sans un signe distinctif, bien clair, bien caractéristique ? Tel était au début le rôle et l’utilité des armoiries.

    Le mot blason vient du verbe allemand blasen, qui veut dire souffler et aussi sonner du cor. Dans les combats singuliers et les tournois, un héraut d’armes avait pour mission, avant que les combattants n’entrassent en lice, de sonner du cor et de proclamer à haute voix les armoiries, le blason de chacun des chevaliers qui se présentaient au tournoi.

    Les couleurs du blason sont au nombre de sept : le bleu, le rouge, le vert, le noir, le violet, le jaune et le blanc. Les cinq premières de ces couleurs sont désignées sous le nom d’émaux et portent en langage héraldique les noms suivants : azurgueulessinoplesablepourpre. Les deux dernières sont dites métaux et se nomment or et argent. A ces sept couleurs, il faut joindre deux autres tons, dits fourrures et qui sont l’hermine et le vair.

    La pièce essentielle des armoiries est l’écu, en forme de bouclier. Mais il existe aussi des pièces accessoires, qui servent à distinguer les différents degrés de dignité et marquer les différences, les particularités de famille à famille. La première et la plus importante de ces pièces accessoires est le timbre, qui sert uniquement à désigner le rang, le titre. Donnons comme exemple la tiare papale, le chapeau des cardinaux, les croix, les couronnes, les casques.

    Les tenants sont des images latérales qui semblent supporter, soutenir, tenir l’écu. Ce sont des figures humaines ou symboliques. Elles sont quelquefois remplacées par des animaux ou des êtres chimériques. Dans ce cas, on les appelle des supports.

    La devise est une inscription formée d’un ou de plusieurs mots, formant un texte ou une maxime. Elle est inscrite au-dessous de l’écu sur une banderole, qui prend plus souvent le nom de listel.

    La partie supérieure de l’écu se nomme chef ; la partie basse : pointe ; le côté : dextre à droite, senestre à gauche. Quand l’écu ne présente qu’une seule couleur, on dit qu’il est simple, plain ou plein. Quand il est orné de plusieurs émaux, on dit qu’il est composé ou divisé. Les lignes qui divisent l’écu, selon le contour des couleurs, s’appellent partitions. On dit alors que l’écu est coupépartiécartelétranchétaillé, ou gironné, selon la direction des lignes qui le divisent.

    Blason de la famille Failly
    Blason de la famille Failly :
    d’argent au houx de trois feuilles arraché de gueules, accompagné de
    deux merlettes de sable affrontées en pointe

     

    Ces divisions de l’écu ont donné naissance à des figures conventionnelles, qu’on appelle pièces. Les plus fréquentes sont les besants, figure arrondie, colorée d’un des deux tons métalliques (or et argent de la gamme héraldique). Les tourteaux ont la même forme, mais empruntent leur teinte à l’une des cinq couleurs émaux, dont nous avons parlé plus haut.

    Enfin, il faut citer les pièces dites meubles d’armoiries, animaux, étoiles, croissants, qui se subdivisent en figures naturelles, artificielles ou chimériques. Voici quelques exemples de figures naturelles : le soleil, le croissant, le léopard ; de figures artificielles : la roue, l’ancre, le pont ; de figures chimériques : le dragon, la sirène, le chérubin.

    Quelques exemples donneront une idée du pittoresque et de la précision de la langue héraldique. Lorsque le lion est dressé sur ses pattes, on dit qu’il est rampant ; lorsqu’il est représenté marchant, on dit qu’il est passant ; couchant, lorsqu’il est étendu sur le ventre. Le lion naissant montre seulement la moitié supérieure de son corps. Contourné, il regarde la partie gauche de l’écu ; quand il sort d’une pièce, il est issant. On indique la couronne qu’il porte en disant qu’il est couronné de... Quand ses griffes et sa langue sont d’un émail différent, on dit qu’il est armé de... ou bien lampassé de... Sans queue, il est diffamé. Sans griffe ni langue, il est morné. Deux lions qui se regardent sont dits affrontés ; quand ils se tournent le dos, on dit qu’ils sont adossés.

    Ces indications très simples, très élémentaires ne permettent évidemment pas de lire couramment la langue du blason. Mais elles suffisent à la déchiffrer, à la comprendre dans ses éléments essentiels. Elle fait partie de ces langages spéciaux, dont Théophile Gautier disait qu’ils sont, avec les langages techniques, la meilleure école pour bien écrire le français.

     

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  • Pain mangé par nos aïeux :
    sa nature, son prix
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément illustré », paru en 1920)
     
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    La question du pain a toujours préoccupé les instances gouvernementales. Rappelons que c’est seulement par lettres patentes de 1305 (exactement du mercredi après l’octave de Pâques de l’an 1305) que les bourgeois de Paris reçurent de Philippe le Bel la permission de cuire leur pain dans leurs maisons et de se vendre du pain les uns aux autres. C’était créer le boulanger, et abolir tacitement la servitude des fours banaux.
     
     

    Du temps des premiers rois capétiens, Paris n’avait qu’un four banal auquel chaque habitant portait cuire son pain. En 1137, la reine Alix, veuve de Louis VI le Gros, en fit bâtir un deuxième sur la terre de Champeaux, sur l’emplacement où se trouvèrent par la suite les Halles. Plus tard, l’évêque de Paris en fit construire un troisième pour les bourgeois de Saint-Germain-l’Auxerrois. Puis eurent leur four les religieux de Saint-Germain-des-Prés, l’abbé de Saint-Maur-des-Fossés, les chanoines de Saint-Marcel, etc. De là, les nombreuses rues du Four, dont les unes ont été emportées par l’expropriation, les autres débaptisées pour éviter les confusions.

    Les ordonnances royales sur la boulangerie, la vente des farines, la fabrication du pain sont innombrables. Charles V décide, en 1366, que les boulangers seront tenus de ne faire que deux sortes de pains, l’un de deux, l’autre de quatre deniers ; six ans plus tard il reconnaît trois qualités de pain et en règle expressément les prix : le pain blanc ou pain de Chailli, pesant 25 onces 1/2, se vendra deux deniers ; le pain bourgeois, de 37 onces 1/2 se vendra deux deniers ; quant au pain de brode, de qualité inférieure, il pèsera 36 onces et se vendra la modique somme d’un denier.

    Ne concluez pas de ceci que nos aïeux du Moyen Age connaissaient le pain blanc tel que nous le mangeons aujourd’hui. Il n’en est rien. Ce pain blanc, qu’ils dénommaient pain de Chailli, et qui était le pain des riches, ne leur paraissait blanc que parce qu’il était moins noir que les autres. Mais le véritable pain blanc est un progrès tout moderne. Et d’ailleurs, les hygiénistes, partisans du pain complet, vous diront que ce n’est même pas un progrès et que nos aïeux, en mangeant du pain noir, mangeaient peut-être de meilleur pain que le nôtre.


    Le pain. Extrait du Tacuinum sanitatis (fin du XIVe siècle)

     

    Peu à peu, la boulangerie fait des progrès. Au XVe siècle, nous sommes loin des trois sortes de pain de Charles V. Les chartes en énumèrent plus de quinze variétés. Il y a le pain de cour, le pain de chevalier, d’écuyer, de chanoine, le pain pour les hôtes, pour les servants, pour les valets ; il y a même des gâteaux légers faits d’un pain spécial, le pain semainiau que les oublieux vendent par les rues et qu’ils annoncent par ce cri : « Oublies chaudes, oublies renforcées, échaudés ! »

    Dès cette époque, les gens aisés, la haute bourgeoisie, la noblesse mangent d’un pain presque blanc, qui, pour être moins raffiné que celui d’à présent, est déjà bien allégé des éléments qui constituent le pain complet. Le peuple des villes mange du pain bis. Quant aux « vilains » des campagnes, le bon blé qu’ils récoltent n’étant pas pour eux, ils se repaissent de pain d’orge, de seigle, de méteil, de son pétri en pâte grossière.

    Au XVIIe siècle encore, même à la cour on mangeait du pain bis ; et, trop souvent, de qualité inférieure. Héroard, médecin de Louis XIII, raconte dans son Journal, que le prince, alors dauphin, jeta un jour son pain parce qu’il était pourri.

    D’Avenel assure que le pain rassis était en ce temps-là de consommation courante puisqu’en beaucoup de maisons bourgeoises, on ne chauffait le four qu’une fois par mois. Les montagnards du Dauphiné cuisaient leur pâte en octobre pour tout l’hiver ; aussi devenait-elle si dure qu’il fallait la couper à la hache comme du bois.

    Il n’en va pas beaucoup mieux au siècle suivant. N’a-t-on pas maintes fois cité le mot du duc d’Orléans, jetant un jour sur la table du Conseil, devant Louis XV, un pain fait de détestable farine et disant : « Voilà, Sire, de quel pain se nourrissent vos sujets ! » Au dire d’un contemporain de Louis XV, il n’y avait pas alors, en Europe, plus de 2 millions d’hommes mangeant du pain blanc. Et encore, ce pain était-il vraiment blanc ? D’Avenel rapport encore qu’en Beauce, patrie du froment, le paysan ne mangeait que de l’orge et du seigle ; en Normandie et en Bretagne, il se nourrissait de blé noir, partout il avait recours à l’avoine. « Le méteil même, jusqu’à la Révolution, demeura du luxe ; en beaucoup de villages de la région parisienne, on ne mangeait du pain blanc que le jour de la fête patronale ».

    Le pain blanc est une conquête du XIXe siècle. Donnons, au cours de ce siècle, quelques aperçus du prix du pain. De 1804 à 1812, 0 fr. 60 les 2 kilos ; en 1812, 0 fr. 90 ; de 1823 à 1853, 0 fr. 80 ; de 1865 à 1885, 0 fr. 70 ; en 1904, 0 fr. 75 ; en 1920, 1 franc. Le prix est alors amené à plus que doubler, l’Etat ne pouvant continuer à acheter le blé cher et à faire vendre au consommation le pain bon marché, ce qui fait dire à l’époque que, d’une part, nos pères, en quelques circonstances rares de famine causée par les guerres, n’auront jamais connu le pain à un tel prix, d’autre part il importe de ne pas gaspiller ce pain blanc que nous mangeons et que nos aïeux eussent considéré comme du gâteau.

    A ce sujet, reproduisons ici un passage extrait du célèbre livre de Jules Vallès, Jacques Vingtras : « J’ai, dit Vallès, le respect du pain. Un jour, je jetais une croûte ; mon père est allé la ramasser. Il ne m’a pas parlé durement comme il le fait toujours. Mon enfant, m’a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain ; c’est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour nous ; mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant ! Je ne l’ai jamais oublié.

    « Cette observation qui, pour la première fois peut-être dans ma vie de jeunesse me fut faite sans colère, mais avec dignité, me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j’ai eu le respect du pain depuis lors. Les moissons m’ont été sacrées : je n’ai jamais écrasé une gerbe pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet ; jamais je n’ai tué sur sa tige la fleur du pain !

    « Ce qu’il dit des pauvres me saisis aussi, et je dois peut-être à ces paroles prononcées simplement ce jour-là d’avoir toujours eu le respect et toujours la défense de ceux qui ont faim. Tu verras ce qu’il vaut... Je l’ai vu. »

     

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  • Jeux de la Tarasque : le coeur
    de Tarascon bat pour un dragon
    (D’après « L’Illustration », paru en 1846)
     
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    Relatant les jeux de la Tarasque se déroulant en 1846, un chroniqueur du temps nous explique qu’alors, au milieu de cette population en rumeur, à entendre ces cris de fête, à voir ces costumes d’un autre temps, l’on pourrait se croire en plein Moyen Age. Et d’ajouter : « Vous auriez beau ressusciter à Paris le dragon de saint Marcel, à Vendôme le dragon de saint Bienheuré, à Rouen la gargouille, à Reims la kraulla, à Poitiers la grande Gueule ou la bonne sainte Vermine, à Troyes la Chair salée, à Metz la Grouille, etc., vous n’exciteriez pas le délire et l’enthousiasme qui exaltent ces imaginations méridionales, quand on leur crie que la tarasque va courir !
     

    Il semblerait que c’est hier qu’ils ont été délivrés, par un miracle, du monstre antédiluvien qui ravageait le littoral des Bouches-du-Rhône, rapporte encore ce témoin des réjouissances de l’année 1846 liées à l’ancestrale légende de la Tarasque ; que c’est hier que sainte Marthe est venue exprès de la Palestine pour éteindre ses fureurs avec quelques gouttes d’eau bénite ; et que, dans la procession qui aura lieu plus tard pour célébrer les vertus de leur céleste libératrice, les Tarasconais seront persuadés qu’ils la voient elle-même conduire en laisse, avec un ruban, cette espèce de crocodile ou de saurien, dont l’appétit ne pouvait se satisfaire qu’avec de petits enfants, voire même avec des adultes.

    Le monstre a existé, poursuit notre chroniqueur ; vous avez au moins une de ses vertèbres dans les fossiles de Cuvier. Sans croire pieusement à tous les détails de la légende de sainte Marthe, je crois au monstre avec tous les géologues modernes ; et je ne consens nullement à partager l’opinion de ces savants archéologues qui voient dans les jeux de la tarasque une allégorie mystique, où le paganisme est représenté par un dragon, et le christianisme par une vierge armée de l’aspersoir.

    La Tarasque
    La Tarasque

     

    Le roi René arrangea en roi littérateur ces divertissements populaires ; il y ajouta quelques scènes, et les remit en faveur, comme fit Shakespeare pour les vieilles pièces du théâtre anglais ; mais il respecta la tradition, et n’inventa rien ; il n’inventa surtout pas la tarasque, serpent de l’espèce de celui que le chevalier Gozon détruisit à Rhodes, qui avait réellement habité les environs de Tarascon, et qui, d’après une autre légende manuscrite, fut tué par un chasseur artésien ; exploit qui valut à la famille d’Arlatan le privilège de prélever un droit sur la récolte annuelle du kermès.

    Quelle que soit l’origine de ces jeux, nous apprend encore l’auteur de ce récit paru dans l’Illustration à la demande du rédacteur de la revue, ils ont été exécutés cette année à Tarascon avec une pompe extraordinaire. On eût dit que les Tarasconais, en voyant les rails de deux chemins de fer se croiser sur leur ville, pressentaient que c’en était fait des vieilles traditions, des vieux usages, des vieilles fêtes, et qu’avec la civilisation nouvelle il n’y aurait bientôt plus place pour la tarasque elle-même sur la place publique ; ils semblaient lui adresser un solennel adieu ; et quelque jour, nous le pensons nous-même, le spectacle que nous voudrions esquisser ne conservera d’autres vestiges que les lithographies de l’Illustration. Mais déjà on entend les fifres et les tambourins ; allons voir défiler la bravade : c’est le prologue de la pièce, la revue préliminaire des personnages principaux.

    Où nous placer ? Il n’est que neuf heures du matin, et la foule encombre toutes les rues : les fenêtres sont garnies de dames, les toits ont leurs spectateurs, et tous les gradins des échafauds attestent, par la diversité des costumes, que plus de trente mille curieux sont arrivés de vingt lieues à la ronde : la belle juive d’Avignon n’a pas eu peur d’être insultée, comme la Rébecca de Walter Scott au tournoi d’Ashby-la-Zouche ; la protestante des Cévennes a oublié ses rigueurs puritaines ; elle a les yeux aussi animés que l’Arlésienne, qui est doublement fière de se sentir la plus belle de toutes par ses charmes naturels et l’élégance de sa toilette.

    Ce serait une douce occupation d’étudier ces spectatrices si fraîches et si bien parées... ; Mais voici le cortège. En tête marchent les héros du jour, les tarascaïres ou chevaliers de la tarasque, sur deux rangs ; ils sont trente environ, précédés de leur chef qui porte le bâton du commandement, et suivis de leur drapeau, sur lequel est représentée la tarasque. Leur costume brille par la dentelle et la soie ; à leur écharpe en sautoir pend l’image de la tarasque, décoration dont ils sont plus glorieux qu’un grand d’Espagne de l’image de la Toison d’or ; leur cocarde est rouge et bleue, ce sont les couleurs de la tarasque.

    A la grande satisfaction des fabricants de Nîmes et de Saint-Étienne, il s’est débité depuis la veille je ne sais combien de mètres de rubans de cette nuance : chaque tarascaïre en décore le nerf de bœuf et la longue fusée qui arment ses mains ; il en distribue à ses amis et à ses hôtes, aussi prodigue de ces faveurs bicolores que les héritiers constitutionnels de l’empereur du ruban de sa Légion d’honneur.

    Après les chevaliers de la tarasque vient un corps de musique, c’est-à-dire, de tambourins et de fifres appartenant à la corporation des vignerons, que vous voyez avec les ustensiles de leur travail, des ceps de vignes, des gourdes, des barillets, etc. Les derniers de ces enfants de Noé traînent une corde qui servira à la cérémonie. Ils sont suivis de quatre hommes, dont deux portent un baril connu sous le nom de bouto embriagou (le tonneau d’ivresse) ; les deux autres ont sur l’épaule de longues barres.

    La coiffure des deux premiers est burlesquement composée avec le fond de leurs sacs, que les deux autres ont plié autour du buste. Après eux se déploie encore une bannière, et puis vous reconnaissez les jardiniers, qui se sont munis de toute espèce de plantes potagères, de choux monstres, d’artichauts ; quelques-uns ont préféré des faisceaux de fleurs ; celui-ci porte un arrosoir, celui-là une pompe, et les trois derniers ont tressé une longue guirlande en rameaux de buis. Qui prend rang après les horticulteurs ? La houlette indique que ce sont les bergers, dont l’un porte un barillet rempli de cette espèce d’huile qu’on extrait du genévrier, et appelée ici oli de cadi.

    Aux bergers succèdent les ménagers ou agriculteurs, y compris les charretiers et les garçons de ferme. Un second groupe de tambours et de fifres complète le cortège, qui, avant de défiler, est allé entendre la messe à Sainte-Marthe. Un repas de corps attend les diverses corporations ; mais quand une heure sonnera, elles seront toutes à leur poste.

    A une heure après-midi, a lieu la première course de la tarasque. Lagadeou, lagadeou ! la tarascou, la tarascou ! Lagadeou, lagadidadeou, la tarascou, lou casteou ! (le château) Lagadeou ! est le cri traditionnel qui annonce l’approche du monstre : lagadeou ! mot sacramentel qui ferait tressaillir un Tarasconais, n’importe dans quel lieu du monde vous le prononceriez ; lagadeou ! mot talismatique dont se servira l’ange du jugement dernier, pour ressusciter toutes les générations qui dorment dans le cimetière de Tarascon. Le château (lou casteou !) est encore un cri local, le château de Tarascon étant l’unique monument de la ville, un modèle d’architecture militaire qui, par sa date et son style, appartient au règne du bon roi René.

    Une explosion d’artifices annonce bientôt la tarasque elle-même sur la place de la Mairie, où la foule frémissante l’appelle par ses cris. A son aspect, les acclamations redoublent. Les mères montrent à leurs enfants cet animal extraordinaire, masse informe, abritée sous une carapace d’où sort une tête de dragon, jetant par les naseaux des gerbes de feu.

    Procession de la Tarasque
    Procession de la Tarasque

     

    Quelques tarascaïres, cachés dans les entrailles de la tarasque, ont soin d’entretenir ce souffle infernal avec leurs fusées ; d’autres, poussant le monstre, lui prêtent une agilité extraordinaire ; mais il faut se garder surtout de sa queue, longue poutre qui se meut en tout sens, et qui a plus d’une fois cassé bras et jambes ; car ce jeu est sérieux pour ceux sur qui la tarasque se retourne tout à coup à l’improviste ; et c’est alors que la tarasque a bien fait (a ben fa), comme on dit du taureau qui blesse ou tue un toréador ; c’est alors qu’on crie plus haut : Lagadeou ! la tarascou !...

    Heureusement, cette année, le nombre des boiteux et des manchots de Tarascon ne s’est pas augmenté. La tarasque a décrit toutes ses évolutions avec toute sa fureur traditionnelle ; mais les fuyards ont couru plus vite qu’elle ; ceux qui l’ont poursuivie se sont toujours écartés à propos, ou ils en ont été quittes pour, quelques contusions.

    La bouto-embriagou n’a pas non plus envoyé beaucoup d’estropiés à l’hôpital. Pendant que la tarasque se repose de sa première sortie, les hommes aux sacs et aux barres, qui sont des portefaix, courent avec leur tonnelet suspendu à la corde ; ils renversent tous ceux qui se laissent toucher par leurs barres et par la bouto-embriagou, dont l’oscillation continuelle rend cette course assez originale.

    Un épisode invite tout à coup au recueillement au milieu du tumulte. Notre-Dame des Pâtres vient en personne assister à la fête, escortée de ceux que nous avons vus défiler avec leurs houlettes. Notre-Dame se présente sur l’animal qui eut l’honneur de servir de monture à la sainte famille lorsqu’elle se réfugia en Egypte. Notre-Dame elle-même a pris la forme d’une petite fille toute rayonnante, d’une innocente beauté, d’une petite fille jolie comme on raconte que l’était Marie enfant, dans l’évangile apocryphe de la Vierge.

    Deux gracieuses figures du même âge, que la coquetterie maternelle a couvertes de bijoux, sont assises avec elle sur le trône en baldaquin qu’on a artistement fixé sur l’ânesse. Admirez-les sans profane indiscrétion ; car, dans le cortège des bergers, il en est un de qui il faut vous défier, celui qui porte la provision d’huile visqueuse avec laquelle on goudronne la laine des moutons hargneux. Pendant que vous êtes là à vous ébahir, le nez au vent, il trempe une baguette dans son huile et vous la passe sur la lèvre supérieure, de manière à y laisser une sale et puante moustache. Les rieurs ne seront pas de votre côté, si vous êtes la victime de cette grossière malice.

    Tenez-vous aussi à une distance prudente des ouvriers qui viennent piocher la terre et y planter leurs ceps. Il en est deux qui traînent chacun un bout de la corde dont ils se sont servis pour délimiter le champ du travail. Au moment où la foule se serre autour de ces vignerons, la corde se déploie, et ses replis tendus s’ouvrent pour fouetter les jambes des badauds, qui se renversent les uns sur les autres.

    La musique annonce une autre scène : c’est l’enfant Jésus qui a voulu, lui aussi, comme sa mère, venir voir les jeux de la tarasque. En l’absence de l’ânesse, il a accepté l’offre du robuste personnage à qui sa complaisance pour l’enfant divin a valu le nom grec de Christophe (Christo-Phore) et le titre de patron des portefaix. Saint Christophe, avec sa robe de soie fanée, semble avoir été autrefois un grand seigneur ruiné ; le petit Jésus, intronisé sur ses larges épaules, a tout le luxe d’un enfant de sang royal, le diadème sur le front, et en main la croix qui a sauvé le monde.

    L’enfant se sert de sa croix pour bénir les fidèles ; mais saint Christophe, dont la statue herculéenne est placée ordinairement au vestibule des églises, se conduit en vrai saint d’antichambre : il s’est armé d’un balai terminé par une touffe d’orties, et, sous prétexte de nettoyer la voie publique pour son divin fardeau , il s’adresse aux jambes des curieux. Les cris de la mauvaise humeur des patients, comme les joyeux éclats de rire, se perdent, dans la musique des tambourins et des fifres qui précèdent l’enfant au céleste sourire et le géant goguenard.

    Les jardiniers ont aussi leur intermède : ils ont orné une charrette d’un dôme de feuillage et de fleurs, sous lequel ils s’abritent ; vraie décoration à l’italienne, digne de la ville où l’on admire à bon droit la tonnelle de M. Audibert, le Vilmorin et le Loudon de la Provence. A ce char triomphal sont attelées des mules, animal employé ici à tous les travaux agricoles. Tout à coup elles partent au galop. Malheur à ceux qui se trouvent sur leur passage ! ce n’est pas seulement qu’ils risquent d’être écrasés, mais les jardiniers, qui ont avec eux leurs arrosoirs et leurs pompes, font tomber au loin une pluie d’orage.

    A l’averse de terre succède la trombe marine, lorsqu’un autre char en forme de bateau, connu sous le nom de l’Esturgeon, signale la présence des mariniers du Rhône dans la fête. Les pompes des bateaux lancent leur déluge plus haut que les pompes des jardiniers. Si vous n’avez été qu’arrosé une première fois, vous êtes noyé une seconde.

    Les malices des ménagers sont plus innocentes, et dignes de l’âge d’or. Il en est bien parmi eux qui, feignant de prendre votre soif en pitié, vous invitent à donner l’accolade à leur calebasse, et, l’approchant eux-mêmes de vos lèvres, vous inondent au lieu de vous désaltérer ; mais la plupart se contentent de figurer sur leurs mules dans la promenade de saint Sébastien, distribuant çà et là des petits pains. A leur tête marche un timbalier, qui bat la mesure à la musique. Cette cavalcade fait sourire les spectateurs venus de Montpellier, qui disent tout bas qu’ils préfèrent à la tarasque lou Chivalé, comme on l’appelle, dans le département de l’Hérault, le cheval de la danse mauresque que j’ai vu exécuter autrefois sur la place de la Canourgue.

    Peut-être les Tarasconais abandonneraient-ils à votre critique quelques détails de leurs fêtes ; mais gardez-vous bien de médire de la tarasque qui a fourni ses trois courses entre les scènes d’intermèdes ! Vous seriez traité de sacrilège et expulsé de la ville, si vous n’y étiez pendu ; car la tarasque est à la fois, pour Tarascon, ce qu’était le Palladium pour la ville de Priam, le Veau d’or pour Israël idolâtre, le dieu Bel pour les Babyloniens.

    Attaquer la tarasque, c’est attaquer le Tarasconais dans ses affections, son honneur, sa religion même. Lorsque, sous la Restauration, le comte d’Artois (Charles X) passa à Tarascon, le royalisme local se manifesta en offrant au prince une petite tarasque en or !

     

     
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  • Chandeleur : entre coutumes
    et croyances
     
    (D’après « La Tradition », paru en 1904)
    Publié / Mis à jour le JEUDI 1ER FÉVRIER 2018,
     
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    La fête de la Chandeleur, qui aujourd’hui n’est plus chômée en France, a pour objet de rappeler la présentation, au Temple, de l’enfant Jésus né quarante jours plus tôt la nuit de Noël, et la purification de la Sainte-Vierge. Son nom lui vient des cierges bénits qu’on y portait en procession à l’église.
     

    Le pape Gélase (472) jugeant plus sage de christianiser un usage païen que d’essayer de le détruire, l’aurait substitué, d’après Bède le vénérable, moine et historien anglais du VIIe siècle, aux antiques Lupercales romaines, ou, d’après d’autres auteurs, aux fêtes de Proserpine et de Cérès, qui se célébraient à la même époque et où l’on portait aussi des torches allumées.

    Aujourd’hui, la Chandeleur n’est plus fêtée que par l’Église catholique, le 2 février, et les paysans chez qui se sont encore conservées les traditions ancestrales. Et ces traditions ont quelque chose de curieux que nous voulons raconter.

    C’est une des superstitions et des coutumes de la vieille France qu’à la Chandeleur on fait des crêpes dans l’âtre du laboureur et que chacun doit retourner la sienne. « À la Chandeleur, dit Abel Hugo, si les paysans ne faisaient point de crêpes, leur blé de l’année serait carié. Et celui qui retourne sa crêpe avec adresse, qui ne la laisse pas tomber dans les cendres, ou qui ne la rattrape point dans la poêle, sous la forme navrante de quelque linge fripé, celui-là aura du bonheur — de l’argent, cette forme tangible du bonheur — jusqu’à la Chandeleur de l’année suivante. »

    Crêpes de la Chandeleur
    Crêpes de la Chandeleur

     

    Qu’elle est jolie, cette coutume des crêpes. Le laboureur de France, qui bat sa farine pour en faire de légères pâtes dorées qu’il retourne avec soin afin que son blé de la moisson prochaine soit bon et dense, se doute-t-il qu’il rend, comme le firent ses ancêtres perdus dans la nuit des siècles, un hommage à la blonde Cérès ? Que de traditions de ce genre dans nos mœurs et qui — devenues inexplicables aujourd’hui — subsistent encore, en dépit des années et des révolutions ! Il y a l’atavisme des coutumes comme il y a l’atavisme des tempéraments, des caractères et de la chair.

    Depuis que la Chandeleur existe, il y a eu des parties de crêpes homériques. Nous en connaissons du temps de Henri II et aussi du XVIIIe siècle qui seraient toutes intéressantes à raconter. Citons seulement cet exemple qui doit, il le faut, passer à la postérité :

    Avant de partir pour la campagne de Russie, Napoléon, fêtant la Chandeleur, faisait une partie de crêpes. Arriva son tour de « tenir la queue de la poêle ».

    — Si je retourne celle-ci, dit-il, je gagnerai la première bataille !

    Et la crêpe se retourna ronde comme une lune.

    — Si je retourne cette autre, je gagnerai la deuxième !

    Et encore la crêpe tournoya comme un louis d’or. La troisième fit de même ; quant à la quatrième, comme un torchon boueux, elle roula dans la cendre. Celle-là, c’était la Bérézina ! Peut-être, durant l’incendie de Moscou, qui éclairait ses premiers revers, l’empereur se rappela-t-il la quatrième crêpe du palais des Tuileries.

    Dans nos campagnes, on fait encore bénir le jour de la Purification un cierge neuf. On l’allume et on essaie de le rapporter « tout clairant » à la maison : s’il ne s’éteint pas, c’est un heureux présage, et celui qui le tient est sûr de ne pas mourir dans l’année.

    Le cierge de la Chandeleur passe pour le plus précieux des talismans contre les sortilèges et les maléfices. Quand un animal domestique est malade, on fait couler trois ou quatre gouttes du cierge dans son breuvage. On l’allume pour conjurer la foudre lorsque l’orage gronde On l’allume aussi pour bénir les premiers communiants et les fiancés avant leur départ pour l’église : de même lorsque le prêtre vient administrer les derniers sacrements à un mourant.

    La fête de la Chandeleur est aussi consacrée aux amoureux. Les jeunes filles et jeunes garçons qui veulent savoir ce que l’avenir leur réserve, font une neuvaine à la chapelle de la Vierge. Le dernier jour écoulé, le jeune homme, une fois endormi, verra en rêve celle qui sera son épouse, et inversement. Dans la Haute-Saône, les fiancés devaient se rendre, le 2 février, à la source la plus voisine pour y échanger des gâteaux. Toutes ces coutumes, dont le sens symbolique échappe souvent, remontent à la plus haute antiquité. Enfin, les proverbes nous affirment que, s’il fait beau le jour de la Chandeleur, l’hiver reprendra pendant quarante jours.

     

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  • Chandeleur (La) d’autrefois
    et l’indispensable rituel des crêpes
     
    (D’après « Annales politiques et littéraires », paru en 1903)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 1ER FÉVRIER 2017,
     
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    A l’occasion de la Chandeleur 1903, Jules Claretie, de l’Académie française évoque ses souvenirs de jeunesse liés à une fête qui, indissociable de crêpes possédant l’étrange pouvoir d’augurer d’un avenir bon ou mauvais, était perçue comme un héritage ayant vaillamment traversé les siècles. Voici son émouvant témoignage.
     
     

    J’étais occupé, tout à l’heure, à lire les journaux du matin, lorsqu’on est venu m’interrompre : « Monsieur, monsieur, c’est aujourd’hui la Chandeleur ! C’est le jour des crêpes ! »

    Et toute une suite de ressouvenirs m’est revenue y, la mémoire ; les lointains jours de février, quand la bonne Julie me tendait la poêle où, sur la couche de beurre doré, elle avait versé la pâte blanche finement délayée et, très émue, se demandait si monsieurallait bien retourner sa crêpe.

    C’est une des superstitions et des coutumes de la vieille France, un de ces vieux débris de traditions populaires que les folkloristes ramassent et gardent dans leurs recueils, comme des ossements de mastodontes dans les musées de province. Il y a tout un monde de légendes, de croyances poétiquement puériles que des savants, qui sont aussi des poètes, ont juré de ne point laisser périr. Et ils vont, à travers champs, faisant leurs gerbes de souvenirs, recueillant de la bouche des paysans, des vieilles gens, toutes ces traditions orales qui se perdraient sans ce soin pieux.

     

    A la Chandeleur, dit Abel Hugo dans sa France pittoresque, si les laboureurs ne faisaient point de crêpes, leur blé de l’année serait carié. Et celui qui retourne sa crêpe avec adresse, qui ne la laisse pas tomber à terre ou qui ne la l’attrape point dans la poêle, sous la forme navrante de quelque linge fripé, celui-là aura du bonheur – de l’argent, cette forme tangible du bonheur – jusqu’à la Chandeleur prochaine.

    C’est pourquoi la pauvre Julie, autrefois, était si inquiète lorsque je prenais et tenais, comme on dit, la queue de la poêle. Mais quel rire joyeux quand la crêpe, lancée en l’air, retombait correcte clans la poêle chaude après avoir tournoyé sur elle-même devant le fourneau tout rougi ! Une bonne Chandeleur équivalait, pour la brave servante, à une certitude de succès. Et, pendant les heures lourdes de toute une année, aux moments de trouble et de doute, quelle consolation de se rappeler la Chandeleur passée et de se dire, quand on a la foi des pauvres gens : « Bah ! tout finira par s’arranger, les crêpes ont été bien retournées ! »

    La Chandeleur ! Le nom est joli, il évoque la vision des processions anciennes et des cierges brillant aux mains des croyants. Nodier a écrit un conte exquis, la Neuvaine, en songeant à ces vieilles coutumes qui ne sont peut-être que la continuation de fêtes païennes. Le paysan de France, qui bat sa farine pour en faire des crêpes afin que son blé soit bon, se doute-t-il qu’il rend, comme le fit tel ancêtre anonyme perdu dans la nuit des temps, un hommage à Cérès ?

    Que de traditions de ce genre dans nos mœurs et qui subsistent encore, en dépit des siècles ! Il y a l’atavisme des croyances et du mystère comme celui des tempéraments et de la chair. L’humanité est une grande personne un peu vieillie qui se chante parfois à elle-même, pour se rajeunir, les chansons de sa nourrice et se conte doucement les contes d’autrefois...

    Que si tout homme qui tient, en France, la queue d’une poêle quelconque a fait des crêpes lundi, pour la Chandeleur de l’an nouveau, je souhaite qu’il ait adroitement retourné sa galette, pour le bonheur des siens et pour notre sécurité à tous.

    Une Chandeleur ensoleillée, c’est une promesse de gelée et nous devons, paraît-il, souhaiter de la neige pour la santé de Jean Blé-Mûr. Les vieux proverbes le disent tous :

    Neige que donne février
    Met beaucoup de bled au grenier.

    Pluie et neige de février
    Valent autant que du fumier.

     

    Faites donc entendre ces vérités populaires à ces Parisiens qui se préoccupent surtout d’avoir du beau temps pour les futures cavalcades. L’agriculture ? Qu’est-ce que c’est que ça, et le blé ne pousse-t-il pas tout seul ? De toutes les décorations instituées poux la gloire des boutonnières humaines, celle dont le Parisien se soucie le moins est peut-être la plus respectable : le Mérite agricole.

     

     
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  • Cérémonies bretonnes pittoresques
    marquant la Pentecôte
     
    (D’après « Les fêtes religieuses en Bretagne. Coutumes,
    légendes et superstitions », paru en 1902)
    Publié / Mis à jour le LUNDI 21 MAI 2018
     
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    Les réjouissances de la Pentecôte s’accompagnaient, en divers lieux de Bretagne, de parfois curieuses cérémonies assorties de non moins étranges redevances et coutumes héritées de pratiques du Moyen Age : ainsi de celles auxquelles étaient assujetties les filles de joie de Moncontour, du devoir de la teiche mettant en scène les nouveaux mariés, de l’épreuve infligée à un chat et une oie à Saint-Nazaire, ou encore du Cheval Mallet en Loire-Atlantique
     

    La fête de la Pentecôte est symbolisée par la colombe. Jadis, dans certaines églises de Paris, lorsqu’on chantait le Veni creator, une colombe blanche descendait des voûtes sacrées, et parfois aussi, ce jour-là, on donnait la liberté à plusieurs pigeons blancs.

    Ce poétique symbolisme se retrouve en Bretagne. À quelque distance de Quimperlé, on entre dans la forêt de Carnoët ; dans un site fort pittoresque, appelé Toulfoën, se tenait jadis, chaque année, le lundi de la Pentecôte, le célèbre pardon des oiseaux, où l’on vendait une grande quantité d’oiseaux de toute espèce ; on venait de fort loin, en particulier de Lorient, à ce pardon des laboused (petits oiseaux). Sur la vaste clairière se dansaient les koroll, et, le soir, les jeunes gens rentraient gaiement, chantant leurs plus beaux gwerz et soniou. À Plourhan, dans le canton d’Etables, près de Saint-Brieuc, il y avait également, le lundi de la Pentecôte, une vente d’oiseaux apportés par les enfants.

    Descente de l'Esprit-Saint. Gravure (colorisée) de Matthäus Merian l'Ancien vers 1625-1630
    Descente de l’Esprit-Saint. Gravure (colorisée) de Matthäus Merian l’Ancien vers 1625-1630

     

    Un usage vraiment gracieux se rencontrait aussi dans le pays nantais : l’Histoire et géographie de la Loire-Inférieure, par Orieux et Vincent rapporte qu’une « vieille coutume, touchante comme une idylle, existe toujours dans la forêt du Gâvre, à l’assemblée du lundi de la Pentecôte : on y vient de nombreuses communes, en habits de fête ; et les promis vont cueillir, deux à deux, de gros bouquets de muguet sous les taillis verts de la grande forêt ».

    La quintaine courue à cheval, à Moncontour (Côtes d’Armor), sur la place du Martray, le dimanche de la Pentecôte, se terminait d’une façon singulière : « Audit jour et feste est deub [dû] au seigneur par toutes les filles de joie qui se trouvent en ladite ville de Moncontour, de chacune d’elle, quand elle fait son entrée en ladite ville, soit à la Porte Neuve ou ailleurs, 5 sols, un pot de vin et un chapeau de fleurs » (Archives des Côtes-du-Nord).

    Le lendemain de la Pentecôte, chaque année, les nouveaux mariés de Barbechat (Loire-Atlantique) étaient obligés de se rendre « après midy aux communs du village de la Boissière et d’y porter chacun trois battoirs et trois ballons de cuir, et iceux donner à leur seigneur, lequel, ayant marqué un espace de vingt-quatre pieds en quarré, leur jette à chacun les trois ballons qu’ils sont tenus de recevoir avec l’un de leurs battoirs et faire passer les bornes dudit espace de vingt-quatre pieds » (Aveu du marquisat de Goulaineen 1680).

    À Moulins (Ille-et-Vilaine) existait le devoir de treiche — c’était autrefois le nom d’une danse —, consistant en ceci : « Les nouveaux mariés et mariées ayant épousé en l’église parochiale [paroissiale] dudit Moulins et couché en cette paroisse la première nuict de leurs nopces, doibvent se présenter le jour de la Pentecoste, à l’issue des vespres, au bourg dudit Moulins ; et là est tenu chaque marié de frapper d’un baston ou quillard par trois fois trois ballotes que lui jette le seigneur de Montbouan ». Quant aux nouvelles mariées, « après avoir esté présentées audit seigneur par leurs dits maris, elles doibvent chacune dire une chanson et danser en danse ronde ». Faute de rendre ces devoirs féodeaux, mariés et mariées étaient condamnés à payer à la seigneurie « chacun deux pots de vin blanc et 60 sols d’amende » (Aveux de la seigneurie de Montbouan en 1470 et 1751).

    Sur le territoire de la Chapelle-Basse-Mer (Loire-Atlantique), dépendant de la châtellenie de l’Épine-Gaudin, membre du marquisat de Goulaine, « le lendemain du jour de la Pentecoste de chaque année, les nouvelles mariées de ladite paroisse de la Chapelle sont obligées de se trouver à l’issue de la grande messe qui se dit en la chapelle de Barbechat, et dire chacune trois chansons nouvelles, et ensuite donner le baiser au seigneur ou à l’un de ses officiers le représentant. Et l’après-disner du mesme jour, doibvent se retrouver aux communs du village de la Boissière, et rechanter les trois chansons et donner un pareil baiser que dessus, et par défaut desdites nouvelles mariées de se trouver auxdits jours et heures, et se trouvant de faire ce que dessus, elles sont amendables chacune de 64 sols » (Aveux du marquisat de Goulaine en 1680 et 1696).

    À Crossac (Loire-Atlantique), le seigneur du Boisjoubert devait au vicomte de Donges, rendu en la chapelle de son château de Lorieuc « un chapeau de roses sur la teste de l’imaige Monsieur sainct Georges, le jour de la feste de la Pentecoste » (Aveu de la vicomté de Donges en 1682).

    Pardon des Oiseaux à Quimperlé. Carte de 1964
    Pardon des Oiseaux à Quimperlé. Carte de 1964

     

    Les derniers mariés de la paroisse de Romagné (Ille-et-Vilaine ) devaient au seigneur de Larchapt, le lundi de la Pentecôte, à l’issue des vêpres, « sauter par dessus ou dedans une cave pleine d’eau estant dans le pastis de la Hardouinaye, par trois fois, et ledit seigneur de Larchapt doibt aux dits sauteurs dix sols monnaye pour estre convertis en vin ». Afin de prévenir les accidents, le seigneur devait préalablement faire nettoyer cette cave et la faire « paver de mottes ».

    Un singulier devoir d’animaux existait à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) : certain employé du port de cette ville devait « présenter, soubs peine d’amende, au seigneur de Saint-Nazaire, ou à ses officiers, une fois l’an, le mardy de la Pentecoste, une oie et un chat attachés ensemble à deux pieds de distance l’un de l’autre, et doibvent estre mis dans la mer vis-à-vis l’église de Saint-Nazaire, les y laissant jusqu’à ce qu’y en ait un qui ait noyé l’autre » (Aveu de la vicomté de Saint-Nazaire en 1584).

    Le sire de Rays, seigneur de Machecoul (Loire-Atlantique) avait donné au prieur de Saint-Blaise, abbaye sise près de Machecoul, une prairie appelée le Pré-aux-Bittes, à condition que le religieux lui apportât chaque année deux joncées ou deux faix de joncs verts, l’un au jour de l’Ascension, l’autre à la Pentecôte. Voici de quelle singulière façon devait être accompli ce devoir féodal : « Lesdites joncées doivent estre rendues au chasteau de Machecoul et portées sur un asne ferré des quatre pieds tout à neuf, mené et conduit par quatre hommes ayant chacun une paire de souliers neufs à simple et première semelle, et estant l’un à la teste, l’autre à la queue, et les deux autres aux deux costés pour tenir lesdites joncées. Et où ledit asne viendrait à tomber, fienter ou péter sur les ponts, en la cour et autres lieux dudit chasteau, ledit prieur doit l’amende de 60 sols et 1 denier monnoie. Laquelle amende est pareillement due par chacun clou qui défaudroit en la ferrure dudit asne. Et sont lesdites joncées dues à chacun desdits termes, avant le dernier son de la grande messe parrochiale de l’église de Machecoul » (Aveu du duché de Rays en 1674).

    « Le plaisant de l’affaire, dit le chanoine Guillotin de Corson, c’est que cette cérémonie devint si populaire à Machecoul et sembla si réjouissante, que le baron de Rays, ayant afféagé son four à ban de Machecoul, n’imposa aux tenanciers d’autre obligation qu’une rente annuelle de 12 livres et le devoir de la jonchée à l’Ascension et à la Pentecôte, tout comme faisait déjà le prieur de Saint-Blaise ». « Ainsi, ajoute de la Borderie dans les Annales historiques et archéologiques de Brest (1861), il y eut depuis lors une sorte de concours entre l’âne du Pré-aux-Bittes et celui du four à ban, et je laisse à penser la joie de la foule escortant à rangs pressés les deux quadrupèdes pourvoir lequel s’acquitterait le plus proprement de son rôle ».

    Une redevance pittoresque se pratiquait à Rochefort-en-Terre (Morbihan) : « Ont chaque année les sire et dame de Rochefort un debvoir appelé Jeu au Duc, quel jeu se fait avec une beste feinte nommée Drague et son poulichot, commenczant le mardy après la Penthecouste et dure iceluy jour et le lendemain. Auxquels jours Guillaume Pasquier, dict le Duc d’Amour, est tenu et doibt, sur ses héritages et maison où il est demeurant, conduire ou faire conduire trois fois par chacun desdits jours une beste feinte nommée la Drague, couverte de tapisserie, ô [avec] son poulichot, et aller au chasteau et à ladite ville de Rochefort. Et il faut qu’il y ait tant à la conduite de ladite Drague que à faire danser les gens qui veulent danser à la halle et cohue quatre sonneurs tant gros bois [hautbois] que aultres, pour le moins. Et celuy Pasquier doibt, le mardy au matin, porter un brandon feuillé de bouleau ou aultre bois au chasteau premier et [ensuite] à chacun tavernier dudit Rochefort ; et prend de eux ledit jour de chacun un pot de vin, mesure dudit lieu » (Aveu de la baronnie de Rochefort en 1554).

    Descente du Saint-Esprit. Gravure extraite du Speculum humanae salvationis (Miroir du salut de l'homme), 1476
    Descente du Saint-Esprit. Gravure extraite
    du Speculum humanae salvationis (Miroir du salut de l’homme), 1476

     

    Achevons cette énumération par le récit d’une des plus étranges cérémonies qui se puissent voir, évoquée notamment dans une Notice sur la cérémonie du Cheval Malletparue au sein du tome II des Mémoires de l’Académie celtique, et dans un article intitulé Usages et droits féodaux en Bretagne inséré dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou d’avril 1901.

    Au bourg de Saint-Lumine-de-Coutais (Loire-Atlantique), relevant de la vicomté de Loyaux, se tenait une assemblée annuelle le jour de la Pentecôte, et voici ce qui s’y passait à la fin du XVIIIe siècle.

    Le héros de la fête était un cheval de bois ou de carton — dit Cheval Mallet ou Merlette— couvert d’un caparaçon tombant jusqu’à terre, le dos percé d’un trou dans lequel se plaçait l’acteur chargé de lui donner le mouvement. Le dimanche qui précédait la Pentecôte, les nouveaux marguilliers se rendaient chez les anciens, y prenaient l’animal postiche et l’amenaient chez l’un d’entre eux. Neuf parents ou amis des marguilliers formaient le cortège, tous revêtus d’habits de toile peinte, en forme de dalmatique, parsemés d’hermines de sable et de fleurs de lys de gueules.

    Le personnage qui était dans le cheval était recouvert d’un long sarrau de toile, herminé et fleurdelysé, qui servait de housse à sa monture. Deux sergents de la juridiction, costumés de même, précédaient l’animal et tenaient chacun à la main droite une baguette ornée de fleurs. Derrière eux venait un des neuf acteurs de la cérémonie, portant un bâton de cinq pieds de longueur et ferré des deux bouts en forme de lance. Le cheval était suivi de deux autres personnages, armés chacun d’une longue épée avec laquelle ils ferraillaient durant toute la marche. La musique, composée de deux tambours, d’un cornet à bouquin et d’une vèse (biniou), était exécutée par les autres acteurs. Le Cheval Mallet restait en repos jusqu’au jour de la fête.

    La veille de la Pentecôte, après dîner, les marguilliers, assistés de sergents en costume et accompagnés de la foule, se rendaient dans quelque bois voisin où l’on arrachait un chêne qui était conduit, au son de la musette, sur la place de l’église.

    Le jour de la Pentecôte, sitôt après la première messe, les marguilliers, accompagnés de leur cortège, faisaient amener le Cheval Mallet dans l’église et il était placé dans le banc seigneurial, où il demeurait pendant la grand’messe. Entre les deux offices, au son de la musette seule, on plantait le chêne. À l’issue de la grand’messe, tous les acteurs de la cérémonie amenaient l’animal sur la place et, dansant et caracolant, faisaient trois fois le tour de l’arbre au son de la musique. Toute personne étrangère devait, pendant cette danse, se tenir à neuf pieds au moins des acteurs. Puis on se rendait chez l’un des marguilliers qui donnait (en partie aux frais des mariés de l’année) un banquet aux notables de la paroisse.

    Après les vêpres, auxquelles il assistait assistait dans le banc seigneurial, le coursier postiche était ramené de nouveau sur la place ; on dansait en faisant neuf fois le tour du chêne que l’on faisait embrasser trois fois par le cheval . Alors les sergents criaient à trois reprises : Silence ! et le bâtonnier (celui qui portait le bâton ferré) entonnait une chanson de 99 couplets, qui devait être renouvelée chaque année et contenir tous les tours plaisants (anecdotes scandaleuses) et les événements remarquables survenus à Saint-Lumine depuis la dernière fête. L’original de cette chanson restait aux archives du lieu avec le procès-verbal de la cérémonie et un double en était déposé à la Chambre des Comptes de Nantes.

    La chanson finie, le Cheval Mallet était reconduit processionnellement chez un des nouveaux marguilliers, qui en restait dépositaire jusqu’à la Pentecôte suivante. Le lendemain, les marguilliers avec leur cortège étaient tenus d’aller sur la place et autour de l’église et d’ôter eux-mêmes les pierres et autres objets qui obstruaient le passage. En revanche, ils avaient le droit, le jour de la fête, d’aller sur la place où se trouvaient des marchands forains et de leur prendre ce qu’ils croyaient propre à parer ou embellir leur coursier postiche.

    Chapelle Notre-Dame du Châtelier, ancienne église paroissiale de Saint-Lumine-de-Coutais
    Chapelle Notre-Dame du Châtelier, ancienne église paroissiale de Saint-Lumine-de-Coutais

     

    « Cette grotesque cérémonie du Cheval Mallet, dit le chanoine Guillotin de Corson, était un souvenir de la donation faite aux paroissiens de Saint-Lumine, par un duc de Bretagne, seigneur de Loyaux, de la jouissance commune d’un marais situé au bord du lac de Grand-Lieu . »

    Quant à l’origine des caractères si bizarres de cette fête, il est malaisé de la définir. De la Borderie y voit « un dernier vestige des exercices militaires des hommes du fief au Moyen Age ». C’est possible, mais rien n’est moins prouvé. Signalons, sans entrer dans une description détaillée, deux cérémonies analogues qui avaient lieu en des contrées fort éloignées de Bretagne.

    À Lyon, on célébrait le cheval fou : chaque année, le jour de la Pentecôte, un homme, dans un cheval postiche, vêtu d’ornements royaux, ceint de la couronne et tenant un sceptre à la main, sautait et gambadait à travers les rues du quartier du Bourg-Chanin.

    À Montluçon (Allier), la confrérie des Chevaux-Fugs, dite aussi du Saint-Esprit, se livrait chaque année, à la Pentecôte, à de pittoresques ébats : les confrères dansaient sur la place publique, entrechoquant leurs armes ; quelques-uns, enfermés dans des chevaux de carton, figuraient une charge de cavalerie ; puis, au son d’une musique militaire, ils parcouraient la ville.

     

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  • Cérémonie des Jarretières
    à Auchonvillers (Somme, Picardie)
     
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)
    Publié / Mis à jour le JEUDI 17 SEPTEMBRE 2015
     
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    Dans la commune d’Auchonvillers, en Picardie, avait lieu autrefois le deuxième jour de la fête du village, la cérémonie des Jarretières, obéissant à un rituel convenu et prélude au bal du soir...
     
     

    C’est aujourd’hui lundi, deuxième jour de la fête communale. Hier, les jeux de ballon et quelques autres divertissements, trop peu variés, hélas ! dans nos pauvres campagnes, ont amusé paysans et enfants ; puis le soir, le bal a attiré la rustique jeunesse du village et des environs, et tous ces gars aux larges épaules, aux jarrets solides, et ces filles rougeaudes, dont la poitrine puissante se trouve mal à l’aise dans le corset des dimanches, ont sauté, tourbillonné, dansé jusqu’aux premières lueurs du jour.

    Tout à coup le violon de la veille se fait entendre. C’est la cérémonie des Jarretières qui commence. Les jeunes gens du village accompagnent le vieux ménétrier et chantent au refrain. L’un d’entre eux, affublé d’une redingote démodée qui lui descend aux talons, et coiffé d’un ancien chapeau haut de forme des plus burlesques, porte une perche ornée d’un cerceau à l’un des bouts ; les autres suivent ; et toute cette bande joyeuse tombe comme une avalanche dans chaque maison qui possède une jeune fille en âge de danger ; pas une n’est oubliée ; et c’est alors un mélange de bruyants éclats de rire qui se prolongent comme un écho, et de petits cris d’étonnement ou d’effroi.

     

    La jeune fille, surprise dans son négligé du matin, et le regard encore voilé par un sommeil trop tôt interrompu, a l’air embarrassée devant tous ces garçons ; elle sent qu’une vive rougeur colore ses joues pâlies par la fatigue du dimanche ; elle se retourne vivement pour cacher son trouble, et fait semblant de ne pas trouver dans l’armoire la jarretière qu’elle y a pourtant toute préparée d’avance.

    Les parents rient de l’embarras où ils voient leur enfant, pendant qu’au coin de l’âtre l’aïeule repasse en sa mémoire ses souvenirs d’enfance. Elle aussi a donné sa jarretière il y a quelque cinquante ans. Jeune fille alors, forte et droite, elle avait pour amoureux le plus solide gaillard du village. Comme elle était fière, lorsque au bras de son Pierre, elle se promenait dans la salle du bal, et comme elle était heureuse lorsqu’il l’enlaçait de son bras d’hercule aux premières mesures de la valse !... Hélas ! ce temps est loin, et depuis bien des chagrins ont assailli l’aïeule !... Il y a cinq ans déjà que son pauvre Pierrot est dans la tombe !...

    A ce dernier souvenir, une larme glisse, silencieuse, sur son visage ridé ; puis son œil humide se lève lentement sur les jeunes gens, et devant toutes ces figures épanouies, la vieille oublie subitement sa tristesse et sourit en voyant sa petite-fille qui apporte enfin le fameux ruban, et timidement le donne au porte-jarretières. Pendant que ce dernier le suspend au cerceau, un autre jeune homme offre à l’ingénue sa rude main de paysan, et sans façon, la prenant par la taille, danse avec elle quelques pas de polka.

    Puis toute la troupe s’échappe, et toujours précédée du violoneux qui recommence son éternel del tarte à pimmes,... elle va dans une autre maison trouver une autre jeune fille qui ornera le cerceau d’une nouvelle jarretière.

    Quand toutes les rues ont été suivies, et que chaque danseuse a livré son ruban, le cortège reprend la route du bal et y rentre. Les jeunes filles arrivent bientôt après ; les couples se forment au fur et à mesure, et quelques quadrilles précèdent la Vente des Jarretières.

    Plusieurs jeunes gens sont préposés à cette vente. L’un figure le notaire : ample redingote, chapeau noir et cravate noire entourant un gigantesque col de chemise en papier, d’où sort un menton qu’il s’efforce de rendre triple ; d’ailleurs l’air très grave et très digne, ou du moins s’efforçant d’être tel. Ce pseudo-notaire porte à l’oreille un énorme porte-plume et à la main un registre où il doit inscrire l’acte de vente.

    Près de lui et juché sur une table boiteuse, apparaît le crieur. Celui-ci veut être amusant autant que le notaire essaie d’être sérieux. Il porte un accoutrement qu’il a composé le plus bizarrement possible : sur sa tête enfarinée, il a équilibré un vieux chapeau que des coups de poing répétés ont transformé en accordéon ; dans un vêtement hors d’usage, il s’est taillé un habit à queue, une basque dépassant l’autre, et sur les côtés deux énormes poches d’où il n’oublie jamais de laisser pendre la moitié d’un grand mouchoir à carreaux. Un gilet fond vert-pomme avec des fleurs jaunes dissimule mal une paire de bretelles qui tirent de-toute leur force sur un pantalon trop court ; un vrai pitre de foire, enfin, avec cette différence qu’aux fêtes foraines c’est un paillasse qui imite les paysans, et qu’ici c’est un paysan qui singe les paillasses des villes.

    Enfin un troisième remplit de son mieux les fonctions de garde-champêtre, et répète, en voix de basse, la mise à prix du crieur. Après maintes simagrées de ce burlesque trio, chacune des jarretières est adjugée à sa propriétaire, comme il est convenu d’avance ; et c’est à chaque vente une explosion de réflexions et de bons mots qui, certes, ne sont pas toujours bien spirituels, mais qui excitent le vrai rire et cette franche gaieté, débarrassée de toute étiquette, que l’on rencontre trop rarement dans les soirées parisiennes.

    Quand la dernière jarretière est vendue, l’orchestre soulève toute la jeunesse dans un galop frénétique, puis danseurs et danseuses vont au cabaret dépenser en sirops et en chopes de bière le produit de la vente, et avant de se quitter, tous ces Roméos picards donnent à leurs Juliettes rendez-vous pour le bal du soir.

     

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  • Cérémonial d’installation et de réception
    des évêques de Sées (Orne)
    du XIVe au XVIIe siècle
     
    (D’après les « Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie » paru en 1837)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 20 JANVIER 2010, 
     
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    Quelques historiens nous ont transmis la description des cérémonies qu’on observait dans un grand nombre d’églises cathédrales, à la réception et à l’installation des évêques. Celles qui avaient lieu à Sées (anciennement Séez), étaient assez singulières, et méritent qu’on en conserve le souvenir.

    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle
    Cathédrale de Sées au début du XIXe siècle

    L’évêque, après avoir reçu ses bulles, se rendait à Sées, dans une hôtellerie située sur son fief ; de là il allait à l’abbaye de Saint-Martin et y couchait. Le lendemain, le prélat vêtu d’un habit de cavalier, botté, éperonné, l’épée au côté, montait un superbe coursier et se faisait accompagner par l’abbé de Saint-Martin également à cheval. Il prenait la route de la ville. Arrivé à la porte d’Alençon, l’évêque descendait de sa monture, substituait à son premier habillement une soutane et un manteau long, un chapeau convenable, et montait une mule. Il traversait ainsi la ville, accompagné de ses amis et des principaux magistrats. Une double haie d’habitants était sous les armes.

    Dès que le cortège était parvenu à une maison située sur la place appelée le parquet, et en face de la cathédrale, le propriétaire de cette maison mettait la main à l’étrier, aidait le prélat à descendre, le débottait et déchaussait. Lorsque l’évêque était revêtu de ses habits pontificaux, le prieur, les chanoines réguliers, et depuis la sécularisation, le prévôt et les chanoines en chapes grises, entraient et le saluaient. Il leur rendait le salut, leur donnait le baiser de paix et sa bénédiction.

    Alors le cortège partait processionnellement en marchant sur du linge blanc et honnêteque le propriétaire de la maison inféodée était tenu de faire étendre sur la terre, depuis sa porte jusqu’au pied du grand autel de la cathédrale. Quand le chapitre était entré, les portes se fermaient. L’évêque, en dehors, accompagné d’un notaire et de son secrétaire qui tenait ses bulles à la main, demandait à être mis en possession de son église.

    Le prieur ou le prévôt, faisait ouvrir les portes, et après la lecture des bulles, exigeait du prélat, et sur les saints évangiles, le serment suivant : « que son entrée serait pacifique ; qu’il conserverait les droits de son église, qu’il n’aliénerait ni ses biens, ni ceux de l’évêché (sauf seulement dans les cas permis et avec les formalités voulues), qu’il ferait son possible pour retirer ceux qui auraient été aliénés, qu’il ne ferait aucune inféodation nouvelle, qu’il maintiendrait de tout son pouvoir les immunités de son église, et qu’il en observerait les coutumes écrites ou non écrites ». L’évêque répondait : « Je le jure. Omnia haec juro ».

    De suite, deux membres du chapitre et un des archidiacres mettaient l’évêque en possession. Il terminait la cérémonie en invitant à dîner les personnes qu’il jugeait à propos, mais il était tenu de faire asseoir à sa table le propriétaire de la maison où il était descendu, de lui laisser sa monture, ses bottes, ses éperons, son chaussement, en un mot « tous les vêtements auxquels il avait chevaulché ».

    Un mandement donné le 15 octobre 1464 par un sieur Vauquelin, juge à Falaise, nous apprend encore que le propriétaire de la maison où descendait l’évêque, était obligé, outre les charges dont nous avons parlé, de porter le chapeau du prélat jusqu’au palais épiscopal (quoque pileum in suum episcopale palatium inferre), mais il ne dit rien d’une bourse de 75 livres qui, d’après quelques manuscrits, devait également être donnée au propriétaire.

    Charles V priant
    Charles V priant

    Hasardons maintenant quelques conjectures sur ce singulier cérémonial. Les Anglais brûlèrent la ville de Sées, et rasèrent ses murailles en 1356. L’évêque, le chapitre et les habitants firent bâtir un fort qui renferma l’église cathédrale, le palais épiscopal et le cloître des chanoines. Il porta le nom de Saint-Gervais, l’un des patrons de la cathédrale, et subsista jusque vers la fin du XVe siècle.

    Ils en obtinrent le commandement pour ne pas être sous la dépendance des capitaines de la ville. Le 3 septembre 1367, Charles V donna, en considération de la fidélité du chapitre, des bourgeois, et de leur zèle pour son service, la capitainerie de la ville et du fort à l’évêque Guillaume de Rancé, avec le pouvoir de nommer pour capitaine la personne qu’il voudrait, et de la destituer quand bon lui semblerait.

    Les Anglais devenus de nouveau maîtres de la Normandie en 1417, ne permirent plus aux évêques de Sées de choisir des gouverneurs ; mais lorsqu’ils furent chassés du diocèse, les prélats cherchèrent vraisemblablement à rentrer dans les droits que les rois de France avaient bien voulu accorder à la fidélité de leurs prédécesseurs. Mais le fort Saint-Gervais ayant été détruit, la ville n’ayant plus de forteresse, et n’étant pas même enceinte de murailles, ils ne purent nommer des capitaines d’une forteresse qui n’existait plus.

    Ils cherchèrent à reprendre ce gouvernement par quelque cérémonie qui d’abord dut paraître sans conséquence, mais dont ils surent se prévaloir dans la suite. En effet, leur entrée dans l’équipage bizarre que nous venons de rapporter imitait la prise de possession des capitaines de places fortes, et convenait à un siècle où les usages de la chevalerie étaient encore en honneur. Le Camus de Pont-Carré, 66e évêque de Sées, est le dernier qui ait observé scrupuleusement ce cérémonial, et ses successeurs ne cessèrent cet usage que lorsqu’ils pensèrent qu’on ne pouvait plus leur contester le gouvernement de la ville.

    Ces prétentions furent bientôt détruites ; un arrêt du conseil du roi, du 17 juillet 1679, déclara que le gouvernement de Sées n’était point attaché au siège épiscopal, et débouta de sa demande M. de Forcoal qui voulait que ce droit fût aussi ancien que son église.

     

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  • Cartes de voeux : reflets
    des moeurs de leur époque
     
    (« L’Illustré du Petit Journal » du 27 décembre 1921,
    « Les rues du vieux Paris : galerie populaire
    et pittoresque » (par Victor Fournel) paru en 1879
    et « Histoire de la société française pendant
    le Directoire » (par Edmond et Jules de Goncourt) édition de 1864)
    Publié / Mis à jour le MERCREDI 10 JANVIER 2018
     
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    Apparue chez nous dans les premières années du XVIIIe siècle, cependant qu’auparavant les visites du jour de l’An s’effectuaient toujours en personne, la carte de visite-voeux illustrée est, dans les premiers temps, portée par un gentilhomme chargé de l’ « accompagner » jusqu’à son destinataire, avant que cette tâche ne soit dévolue aux facteurs : traversant les siècles, elle ne sera prohibée, sous peine de mort, qu’entre 1791 et 1797
     

    Au début du XVIIIe siècle, elle fut d’abord un but de carton quelconque, souvent même une vieille carte à jouer au dos de laquelle on inscrivait son nom, et que l’on glissait dans la serrure de ses amis et connaissances quand on ne les trouvait pas au logis.

    L’usage, au début, dut en être assez restreint puisqu’il n’en est question ni dans les lettres de Madame de Sévigné, ni dans Saint-Simon, ni dans les petits Mémoires du Grand Siècle, si prolixes, cependant, sur les menus détails de la vie à la cour et à la ville.

    La coutume d’échanger des souhaits au nouvel an existait de temps immémorial ; mais les gens de bon ton chargeaient de ce soin leurs laquais, et l’on se contentait, le plus souvent, de faire inscrire son nom chez les suisses des hôtels. C’est vers 1750 qu’on commença à y déposer des « cartes pour visites ». Bientôt la coutume s’en répandit dans toute l’Europe occidentale. La carte de visite comme carte de vœux fit florès à la fois en Hollande, en Allemagne, en France et en Italie ; et les graveurs, pour aider au développement de cette nouvelle industrie, se chargèrent non seulement de graver les cartes, mais encore de les faire porter à domicile.

     

    Le XVIIIe, qui mit de l’art et de la grâce jusque dans les moindres objets, créa la carte de visite artistique. Les plus illustres graveurs du temps, les Cochin, les Moreau, Eisen et surtout Jean-Michel Papillon lui consacrèrent leurs talents. Les cartes s’illustrèrent d’allégories, d’emblèmes mythologiques, de compositions légères... Dans des encadrements d’une délicatesse infinie, faits de guirlandes de fleurs, de festons et d’arabesques, on voyait des colombes se becquetant, des cœurs enflammés ou percés de flèches, des bergers et des bergères. Les attributs qui décoraient la carte étaient généralement une allusion aux goûts, à la résidence ou à la profession de son propriétaire. Quant au nom, il était quelquefois gravé, mais, le plus souvent, écrit à la main.

    L’usage de la carte de visite fut condamné par la Révolution comme une pratique incompatible avec les sentiments d’égalité qui devaient animer tous les citoyens. Dès 1789, les usages du jour de l’An étaient pour certains assimilés à un « acte de servitude » notamment attaqué par un certain La Bletterie qui, dans la Chronique de Paris, s’était élevé contre « le fastidieux jour des visites du premier de l’an. » En ce temps, il suffisait qu’une chose fût en usage pour qu’elle fût appelée un préjugé, voire un esclavage.

    « Le public — ainsi parlait l’ennemi du jour de l’An — ne se lassera-t-il pas bientôt de cet acte de servitude, de ces compliments annuels, bien doux, mais bien plats ; de ces visites, dont l’obligation détruit le plaisir et le mérite ? » Harpagon lui-même n’eût pas, au nom de sa bourse, trouvé contre les étrennes d’aussi forts arguments que la citoyen La Bletterie au nom de la liberté. La même année, la Constituante avait supprimé « les dons forcés que plusieurs agents du pouvoir exécutif se faisaient faire sous le titre d’étrennes. » Partant de là, les épiciers de Paris, gens pratiques, habiles à tirer parti des circonstances, avaient sollicité au Châtelet « une sentence de police qui leur fît défense de donner aucun présent, soit en argent, soit en marchandises, à titre d’étrennes (...), à peine de 50 livres d’amende et d’être déchus de la maîtrise en cas de récidive. »

    Cette singulière démarche avait été accueillie, et il s’était trouvé un tribunal de police pour défendre aux épiciers de donner des étrennes à leurs pratiques, rapporte Prudhomme dans le numéro 25 de Révolutions de Paris. Dans les derniers jours de 1791, un décret de l’Assemblée législative, bien imprégné de l’esprit du temps, flétrit les étrennes comme entachés d’aristocratie, et rangea le 1er janvier parmi les ci-devant.

    La Convention — qui gouverna la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795 — ne se contenta pas de jeter au bûcher les jolis cartons historiés du XVIIIe siècle, elle s’en prit également aux visites elles-mêmes et aux souhaits du jour de l’An, décrétant que quiconque en ferait serait puni de mort. Quand la République est décrétée le 21 septembre 1792, défenses sont faites, en effet, de célébrer le jour de l’An de la monarchie : la mort à qui fera des visites ! la mort à qui osera des compliments !

    Un « cabinet noir » fut institué qui, à l’époque du jour de l’An, en 1792 et en 1793, fut chargé d’ouvrir les lettres et de s’assurer qu’elles ne contenaient pas de compliments. S’il faut en croire le cousin Jacques, à l’époque de la Terreur, pour le jour de l’An les gouvernants allaient « jusqu’à faire décacheter ce jour-là les lettres à la poste, pour s’assurer si tous ont oublié le calendrier grégorien et les souhaits de bonne année », rapporte Beffroi de Reigny dans son Dictionnaire néologique.

     

    La Bletterie poursuivait à cette époque son combat relatif aux visites du jour de l’An, prodiguant contre elles et l’injure et l’esprit : on le retrouve ainsi lors d’une séance de la Convention, déclarant du haut de la tribune de l’Assemblée qu’il fallait considérer le jour de l’An comme un jour de fausses démonstrations d’amitié, « de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes. » Un rédacteur du Journal Universelajouta : « Il ne faut pas, ce jour-là, baiser la main d’une femme, parce qu’en se courbant on perdrait cette attitude fière et mâle que doit avoir tout bon patriote. »

    On eût pu croire alors la carte de visite à jamais abolie. Il n’en fut rien. Quelques années plus tard, le Directoire la remit à la mode. Les jolis motifs d’illustration du temps de Louis XV avaient disparu, mais la carte était toujours historiée. Ce sont les sujets d’inspiration classique qui la décorent alors : l’art froid de David a remplacé les délicieuses compositions de Boucher et de Fragonard.

    L’usage du jour de l’An se rétablit dans une population qui, même au plus fort de la Terreur, n’avait jamais complètement oublié ses anciennes fêtes, et Mercier nous apprend qu’il fut fêté avec plus d’ardeur que jamais. La vraie date de résurrection du jour de l’An peut être marquée au 1er janvier 1797. Le hasard lui-même se mêla de ce premier jour de l’an V, et il sembla qu’il voulait lui donner une solennité plus haute et un caractère de manifestation plus marqué, en le faisant tomber, non un jour ordinaire, mais le jour de fête de l’ancien almanach, de l’ancienne royauté, de l’ancienne religion : un dimanche.

    Cette fête, donnée par les anciens souvenirs au premier dimanche de l’année, fut la déchéance du calendrier républicain et la rentrée en grâce du jour dominical dans les mœurs nationales. On se dédommagea en une fois de huit années de privations. Les boutiques des confiseurs, richement illuminées par les lustres de cristal qu’on avait enlevés aux palais et aux églises, par d’innombrables bougies et des lampions de couleur, et décorées de guirlandes de fleurs, se parèrent et agacèrent de leurs tentations les plus coquettes, les belles promeneuses et les marmots promenés.

    À Paris, le Palais-Royal, de mille mains, arrangea et disposa à l’étal de toutes ses boutiques tout ce qui pouvait faire un désir et un bonheur d’une foule qui se disputait, outre les bonbons, les pistaches et les marrons glacés, les flacons de liqueur des îles, les essences spiritueuses renfermées dans des bouteilles imperceptibles, les cœurs enflammés à la fleur d’oranger ; mais aussi bagues à deux faces, fleurs de souci, pensées, amours tenant à un fil, boucles d’oreilles en filigrane, boîtes d’or, étuis d’or, glaciers d’argent avec leurs cuillers, coupes d’argent de formes antiques avec leurs pieds en ébène, rapporte Mercier dans Le nouveau Paris.

    Carte de voeux patriotique de 1915
    Carte de vœux patriotique de 1915

     

    Et le soir, tout éclatait de lumières dans le palais, les arcades, les devantures, et jusqu’aux noms des bijoutiers tracés sur leurs boutiques en lettres diamantées. La rue des Lombards s’illuminait ; elle avait remis en montre ses merveilles de sucreries : les coucous dans des nids de fauvettes en sucre et les carottes de tabac en chocolat. Et comme il est dans le présent toujours un peu du passé, parmi les bonbons plaisants, seringues, cornichons, poignées de verges, merlans frits et viédases d’Amérique, de savoureux capucins barbus sont jetés ; et devant les devantures rivalisant de feux et de goût, quelque badaud, qui n’avait pas oublié, disait à demi-voix, en passant : « Si le maître de cette boutique eût osé faire un pareil étalage il y a trois ans, il eût été guillotiné ! » (Paris, par Peltier, janvier 1797)

    Tous les bijoutiers, tous les confiseurs du Palais Royal et de la rue des Lombards, furent pris d’assaut et dévalisés. De toutes parts on se visitait, on se complimentait, on s’embrassait, on s’accablait de madrigaux, de compliments et d’étrennes.

    Vint l’Empire : la carte de visite emprunta sa décoration aux sujets militaires : ce ne sont alors que vols d’aigles, casques et plumets, tambours et clairons, canons, panoplies de fusils et de sabres ; et les noms s’inscrivaient au milieu des cuirasses. La Restauration modifia de nouveau les emblèmes, choisissant de préférence les attributs héraldiques, les couronnes et les fleurs de lis. C’est l’époque où l’on commença à employer un carton soyeux et moiré de diverses teintes.

    Avec 1830 triompha l’art romantique. Les cartes s’illustrèrent de donjons, de castels fantastiques, de ruines moyenâgeuses et de figures de chevaliers et de troubadours. Elles s’ornèrent même souvent de compositions originales à l’aquarelle, à la gouache ou à la sépia, encadrées quelquefois d’une dentelle à jour.

    Mais l’excès de l’enjolivement devait amener la réaction. L’art passa de mode, et la substitution de la typographie à la gravure en taille-douce amena la démocratisation de la carte de visite. On la fit d’abord sur un carton très large et très dur, avec une inscription microscopique ; puis le goût changea, et ce fut tout le contraire : lettres énormes sur un carton minuscule. Vers 1845 parurent les premières cartes « porcelaines » très glacées. Leur vogue fut restreinte, comme le fut, d’ailleurs, celle de toutes les tentatives faites pour substituer au vélin d’autres substances : bois, liège ou celluloïd.

    Les cartes avec médaillon photographique n’eurent pas plus de faveur. La raison en est que la carte de visite doit pouvoir aller partout, chez l’ami aussi bien que chez l’indifférent, et qu’il serait, en bien des cas, indiscret ou inconvenant d’offrir son portrait en faisant passer son nom.

    La carte simple et sans fioritures est resté en usage depuis lors, à part quelques tentatives fantaisistes qui furent sans lendemain. C’est ainsi que, vers 1850, quelques novateurs mirent pendant un certain temps à la mode la carte-rébus. Ces cartes s’ornaient de figures dont il fallait deviner le sens pour trouver le nom du propriétaire. Il y en avait de fort simples comme celle de M. Lebeuf, qui se contentait de dessiner un bœuf sur la carte, ou celle de MM. Basset frères, qui portait un dessin représentant deux chiens bassets. C’était l’enfance de l’art. Mais il y en avait aussi de plus compliquées, qui sollicitaient l’ingéniosité des devineurs. Et c’était, au lendemain du jour de l’An, un aimable moyen de s’amuser en famille. On exhibait les cartes de visite de ses amis et connaissances comme on montre aujourd’hui son album de cartes postales.

    Bien que l’usage de la carte de vœux soit pratiqué en Europe depuis le XVIIIe siècle, ce n’est point une invention d’Occident. Nous la devons, avec tant d’autres choses, aux Chinois. Moins versatiles que nous, les Fils du Ciel sont restés fidèles à la carte artistique qui, de tout temps, fut, chez eux, en faveur. La Japon possède également sa carte de visite pour les vœux : elle s’appelle sourimono. Les sourimonos étaient, à la fin du XVIIIesiècle, de petites feuilles dessinées ou gravées pour des membres de sociétés d’artistes, de poètes, d’acteurs. Au retour de la nouvelle année, les membres de ces sociétés avaient l’habitude d’échanger de ces jolies gravures qui perpétuaient entre leurs mains le souvenir de leurs réunions périodiques.

    Les sourimonos sont les plus ravissantes estampes que l’on puisse imaginer : des gaufrures délicates, des tons d’or, d’argent, de bronze, d’étain en rehaussent généralement l’éclat. La plupart des motifs qui les décorent dont assaisonnés de petites pièces de poésie en rapport avec les sujets eux-mêmes. Et ces sujets sont d’une extrême fantaisie : c’est un assaut entre artistes et gens de goût, un assaut de grâce, d’esprit, de sentiment poétique, d’ingéniosité.

    Notre temps ne s’amuse plus à ces jeux de l’esprit, et on n’envoie plus guère de « cartes du jour de l’An ». En tout cas, infiniment moins qu’autrefois. Alors, aux approches du premier janvier, il fallait des facteurs spéciaux, rien que pour la distribution de ces petits rectangles de carton qui, cependant, permettaient à d’anciens amis que la vie séparait de ne pas s’oublier tout à fait.

     

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