• Fontaine miraculeuse d’Avensac (Gers)
    et procession annuelle de la Saint-Jean
    (D’après « La Mosaïque du Midi », paru en 1838)
     
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    Occupant un point septentrional du Gers, le village d’Avensac, situé non loin de la route conduisant de Montauban à Auch, était encore chaque année, au XIXe siècle, le théâtre, au jour fixe de Saint-Jean-Baptiste, d’un singulier rassemblement : la fontaine Saint-Jean était l’objet d’assauts d’un nombre considérable d’hommes et de femmes de tous les âges désireux d’en approcher l’eau curative.

    Au côté méridional de l’église d’Avensac, se trouve, près d’un petit bosquet, une fontaine bâtie en arceaux et absolument ouverte ; cette fontaine, selon la tradition populaire, est à sec la veille de la Saint-Jean de chaque année, et les eaux débordent au moment même où le soleil lui jette son premier regard. Or, dans ce moment-là, tous ceux qui ont foi à la mystérieuse vertu qu’on attribue à cette eau, doivent être rendus sur les lieux ; car, au lever du soleil, le curé sort de l’église, précédé de tout ce que la localité renferme, ce jour-là, d’étrangers, une longue procession se forme ; les jeunes filles, presque toutes habillées de blanc, portent des croix et des bannières, et arrivées à la fontaine, l’entourent. Le prêtre seul s’avance et bénit la procession, après quoi il rentre dans l’église, mais accompagné cette fois de très peu de monde.

    On ne peut avoir qu’une idée très imparfaite de la précipitation avec laquelle la multitude se jette vers cette fontaine après que le prêtre s’est retiré ; on se presse, on se heurte, on se repousse, on se bat : c’est un tumulte qui ne peut même pas finir quand l’eau manque, ce qui arrive nécessairement, tant les amateurs sont nombreux. Tous ceux qui ont pu remplir leur vase, passent dans le bosquet et là se livrent à la friction générale de leur corps.

    C’est un spectacle peu commun, car il n’est d’ordinaire pas une circonstance dans la vie où ceux qui, dans ce bosquet, vont s’offrir mutuellement le spectacle de leur nudité, n’éprouvent quelque gêne ; mais il suffit ici de la grande confiance que chacun a en la vertu de cette eau, pour que nul n’appréhende de dévoiler ses infirmités ; les femmes même semblent ne point s’occuper de la présence des hommes. On conçoit, du reste, pour conclure, que cette eau froide, jetée sur un corps mis en état de transpiration par le tumulte que nous avons signalé plus haut, ne peut produire qu’un bien fort incertain et un mal extrêmement probable.

    Quoi qu’il en soit, tout ne se termine pas là. A côté de la fontaine s’élève une croix de chêne, absolument neuve, vu le renouvellement annuel ; cette croix est, dans l’espace de demi-heure, mise en lambeaux, de telle sorte qu’il n’en reste plus rien à la place ; on s’y jette dessus avec tant de précipitation, qu’il arrive assez communément des accidents avec les couteaux et haches dont on se sert pour briser cette croix ; chacun en emporte dans sa poche le plus de morceaux qu’il lui est possible. Ce bois est employé, dans le courant de l’année, à faire de la tisane à ceux que l’on présume affectés d’ensorcelage.

    La Fontaine Saint-Jean à Avensac (Gers)
    La Fontaine Saint-Jean à Avensac (Gers)
    © Crédit photo : Michel Viard (Lien vers sa galerie)

    Cette fête d’Avensac est basée sur les croyances superstitieuses. Son unique but est d’obtenir la guérison, tant de maux physiques que des affections morales, et l’homme de cette contrée méridionale attribue, encore au XIXe siècle, tous les maux qui lui adviennent à une malveillance occulte et au sortilège. Peut-être cette coutume puise-t-elle ses origines dans un temps où régnait le polythéisme. La situation topographique d’Avensac mérite à cet égard de s’y attarder.

    Ce village se trouve en effet placé sur la voie romaine qui traversait le village des anciens Lactorates, et ce qui prouve que les lieux où il se trouve posé eurent quelque importance passée, c’est que l’on découvre encore, non loin de la fontaine Saint-Jean, quelques ruines éparses qui établissent d’une manière certaine l’existence d’un ancien temple, dont on peut, avec un peu d’étude, fixer la dédicace. Il se trouve d’ailleurs très rapproché d’Hams, autre village conservant encore quelques traces précieuses de certains monuments druidiques.

    On peut donc soutenir, avec quelque certitude, que lorsque la Gaule était province romaine, le polythéisme était en grande vigueur à l’endroit où se trouve actuellement Avensac, puisqu’il y avait des temples ; et si l’on considère les croyances superstitieuses comme dérivant de la religion païenne, soit par le maintien indispensable de certains usages qu’il fallut adapter à la religion naissante, afin de ne pas heurter trop violemment le dogme encore permanent, soit par la difficulté qu’eurent les primitifs apôtres à enraciner le christianisme, il est tentant de retrouver dans le polythéisme l’origine de cette coutume.

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  • Folies de Dunkerque : ancêtre du Carnaval
    (D’après « Coutumes, mythes et traditions des provinces de France » paru en 1846))
     
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    Les Folies, qui donnèrent naissance au Carnaval, se célébraient à Dunkerque le 24 juin, jour de la Saint-Jean ; et elles attiraient un tel concours que souvent les curieux, ne pouvant trouver place dans aucune maison de la ville, étaient obligés de coucher dans les rues.

    La solennité commençait par une grand’messe, célébrée à l’église paroissiale, et, après la messe, la procession se mettait en marche, la police du cortège étant faite par des hommes habillés en diables.

    Église Saint-Eloi à Dunkerque
    Église Saint-Eloi à Dunkerqu

    A la tête de la procession étaient les confréries de Sainte-Barbe, Saint-Sébastien et Saint-Georges. Les confrères de Sainte-Barbe étaient vêtus d’un habit rouge, avec parements et culotte noirs, et portaient des flambeaux ; ceux de Saint-Sébastien portaient un habit et une culotte rouges avec parements et veste jaunes, et tenaient aussi des flambeaux ; enfin, les confrères de Saint-Georges avaient l’habit et la culotte d’écarlate, les parements et la veste de moire blanche, avec des boutons d’or, ils portaient l’épée nue, et l’un d’eux, tenant l’étendard de Saint-Georges, faisait consister son adresse à passer et repasser cet étendard sous le ventre de son cheval pendant qu’il excitait celui-ci à caracoler.

    Venaient ensuite les différents ordres religieux ; puis les bannières de la paroisse, au nombre de neuf et très riches, lesquelles précédaient le saint Sacrement porté sous un dais en moire blanche, à bâtons d’argent, enrichis de pierres précieuses. Ce dais et le clergé étaient suivis des fonctionnaires publics et entourés de cent grenadiers les armes hautes. Lorsque la procession était rentrée, les Folies commençaient.

    Carnaval de Cassel dans le Nord Peinture d'Alexis Bafcop (1876)
    Carnaval de Cassel dans le Nord
    Peinture d’Alexis Bafcop (1876)

    En avant des chars, marchaient des hommes babillés en blanc et armés de très longues perches garnies de fleurs. Le premier char, attelé de huit chevaux élégamment caparaçonnés et chargé de musiciens, représentait les Joies de était placé un jeune homme décoré de tous les attributs du dauphin de France ; au pied de son trône se trouvaient une douzaine de courtisans, environnés de musiciens ; et en avant du char marchaient vingt-quatre jeunes gens enfermés jusqu’à mi-corps dans des dauphins en carton ; ils étaient armés de lances et joutaient ensemble. Le troisième char, dit Char de la Reine, portait une jolie fille superbement vêtue et placée sur une estrade au pied de laquelle les gens de sa cour exécutaient des danses.

    Le Char du Roi était disposé de la même manière. Un autre char, nommé le Paradis, était fermé par des banderoles blanches, mêlées de rouge et de bleu en dedans, lesquelles formaient des bancs où se trouvaient assis soixante à quatre-vingts jeunes gens, habillés de blanc, qui mariaient leurs voix au sons des instruments. Un char, décoré de branchages, était rempli de sauvages, vêtus d’une toile couleur de chair, sur laquelle on avait appliqué des feuilles d’arbres ; et ces sauvages étaient armés de seringues avec lesquelles ils aspergeaient les curieux.

    Enfin, le char appelé l’Enfer, apparaissait : il était de forme ronde et garni tout autour d’hommes habillés en diables ; puis, à la partie la plus élevée, était un foyer que ces diables attisaient et dont ils faisaient jaillir des flammes.

    Le géant d'osier au début du XIXe siècle
    Le géant d’osier
    au début du XIXe siècle

    En avant de ce char, se démenait un homme habillé en femme, qu’on appelait Proserpine ; il était armé de deux bouquets, l’un très beau et très odoriférant, l’autre rempli d’épingles et d’épines ; et l’adresse de ce personnage consistait à présenter à quelqu’un le joli bouquet, et à lui substituer l’épineux au moment où l’on s’approchait pour le sentir. Derrière le même char, marchait un homme seul, costumé aussi en diable, portant pour couronne une espèce de réchaud, et tenant un croc en guise de sceptre.

    Après lui venaient douze pages, coiffés de bonnets d’une telle hauteur qu’elle les faisait ressembler à des nains ; puis le géant d’osier, haut de six mètres et que l’on appelait Papa Reuze, lequel géant était vêtu de bleu avec des galons d’or. Il était porté par douze hommes qui le faisaient mouvoir et danser, et avait dans sa poche un enfant qui criait sans cesse : papa ! papa ! tout en mangeant des gâteaux que le public lui jetait. Douze gardes, armés de pertuisanes, fermaient le cortège.

    Vue des environs
    Vue des environs

    Si la naissance du Reuze, dont le nom vient du flamand reus signifiant géant, est située vers 1550, son existence est officiellement attestée en 1694, date à laquelle on trouve une affiche évoquant la procession de la Saint-Jean et mentionnant la présence de la « nouvelle machine d’un géant » appelé Titenka, précédée par « l’ancien géant » appelé Reuze. Ce qui montre que ce dernier existait effectivement avant 1694.

    Deux légendes se disputent l’origine du Reuze, la première étant la plus vraisemblable. Il pourrait être la représentation d’Allowyn (ou Hallewyn), chef militaire scandinave dont les guerriers, d’une imposante stature, envahirent la Flandre. Blessé, celui-ci aurait été soigné puis baptisé par saint Eloi, avant de passer le reste de son existence à Dunkerque, d’où l’hommage que lui rendirent les Dunkerquois. Mais il pourrait être le fruit de la dérision qu’exprimèrent les paysans flamands à l’égard des Reuzes, leurs seigneurs, lorsqu’ils obtinrent de ces derniers leur liberté au Moyen Age : le géant aurait ainsi été construit pour être brûlé lors de la fête flamande de la Saint-Jean, fête du solstice d’été marquée par de grands feux.

    Considéré comme un symbole du fanatisme religieux à la Révolution, le Reuze sera tour à tour vêtu du chapeau des Représentants de la Nation, de la carmagnole et du bonnet phrygien, avant que les différentes têtes du géant ne soient vendues en 1792 à des particuliers. C’est seulement en 1840 qu’il renaît à l’occasion d’une fête de bienfaisance organisée au profit des familles de marins disparus en Islande l’année précédente. Il apparaît dès lors au sein des cortèges du Dimanche gras et de la mi-carême, toujours accompagné d’enfants.

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  • Foire Saint-Romain (Rouen)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1871)
     
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    Il se tient à Rouen, chaque année, quatre foires, qui ont lieu en février, mai, juin et octobre : c’est du moins ce qu’indique l’Almanach de la ville ; mais en réalité, de ces quatre foires, on ne doit guère aujourd’hui compter que la dernière, connue sous le nom de foire Saint-Romain, qui se tient du 23 octobre au 23&nbsnovembre

    Cette foire à été de tout temps la plus importante de la contrée ; l’ouverture s’en faisait jadis avec un grand cérémonial. En souvenir des services légendaires rendus autrefois par saint Romain, on délivrait un prisonnier qui préalablement, devant le palais des ducs de Normandie, devait lever la fierte, c’est-à-dire la châsse dans laquelle étaient conservés les os du saint. On peut voir tout cela en très grand détail dans l’Histoire du privilège de saint Romain, par M. Floquet. A cause de cette délivrance d’un prisonnier, la foire Saint-Romain s’appelait au Moyen Age la foire du Pardon ; elle avait lieu sur les hauteurs Beauvoisine, dans un vaste champ qui portait le nom de champ du Pardon, et sur l’emplacement duquel on trouve encore aujourd’hui la rue du Champ-du-Pardon.

    La foire du Pardon était une des plus célèbres et des plus fréquentées du royaume ; tout le pays de Caux et presque toute la Normandie y venaient faire les emplettes d’hiver : habits, meubles, bijoux, linge, chaussures, faïence, coutellerie, chaudronnerie, etc. ; s’y étalaient de tous les côtés. Au jour de l’ouverture, le 23 octobre, il s’y faisait un commerce énorme de chevaux, boeufs, vaches, moutons, ânes, porcs, etc. ; et puis, pour charmer les populations normandes, tous les théâtres ambulants du royaume s’y donnaient rendez-vous.

    De nos jours encore, le 23 octobre, à Rouen, il se vend un assez grand nombre de bestiaux ; mais pour toutes les autres denrées la foire a beaucoup perdu de son importance. Ce qui pourtant ne paraît pas avoir diminué, quant au nombre, ce sont les spectacles forains. Rien ne peut donner une idée de l’étrange coup d’oeil qu’offre au promeneur, pendant un mois, le boulevard Beauvoisine, où, sur une interminable file s’établissent tous ces théâtres, avec estrades, tableau, musique, parades, etc.

    Les baraques des marchands occupent sur deux rangs, jusqu’à la place Cauchoise, le boulevard Jeanne-Darc, prolongement du boulevard Beauvoisine. Mais cette partie de la foire est aujourd’hui la moins visitée ; c’est aux petits théâtres que se porte et s’entasse la foules. Aussi ne trouveriez-vous pas un poète à Rouen qui n’ait essayé de peindre ce tohu-bohu :

    Voyez-vous la mère Gigogne,
    Qui danse avec ses quinze enfants,
    Et Polichinelle qui cogne
    De sa bosse tous les passants ?
    Mais voici, dans une autre loge,
    Un Robert Houdin dont l’éloge,
    Fait par lui-même aux assistants,
    Ébaubit bourgeois, artisans...
    Comme fruits d’inconnus rivages,
    Vous verrez des femmes sauvages
    Et des tigres apprivoisés ;
    Puis des pitres très avisés,
    En puissants seigneurs déguisés,
    Faisant la parade à tu-têtes,
    Vous verrez au bruit des trompettes,
    Des milliers d’animaux vivants,
    Montrés par des gens surprenants
    Trois fois plus encor que leurs bêtes.
    Amis, dans cette foire enfin,
    Consacrée au grand saint Romain,
    Pleine de rares phénomènes,
    Pleine d’affamés charlatans,
    Pleine de bruits et de clinquants,
    Où les sots pressés par centaines
    Se font berner, moquer, piller,
    Duper, mystifier, voler,
    Et s’en retournent dans leur case
    Charmés et tout remplis d’extase,
    Vous aurez de ce monde-ci
    Tout le spectacle en raccourci.

     

    Ne croyez pas cependant, cher lecteur qu’il n’y ait rien à voir de vraiment intéressant parmi ces spectacles ; car, outre que vous y trouverez les troupes équestres les plus habiles et les plus célèbres, vous y pourrez voir aussi en toutes sortes de genres des artistes d’un talent réel. Souvent nous voyons à la foire de Rouen des ménageries, des musées anatomiques, dirigés par des hommes vraiment instruits. Nous y avons eu quelquefois la comédie très bien jouée, surtout par des troupes d’enfants. Des carrières, brillantes n’en doutez pas, ont eu leurs commencements à la foire. Baron, le grand comédien Baron venait de se faire applaudir dans les foires lorsqu’il fut recueilli par Molière...

    Le séjour de Molière à Rouen en 1658 avait été de tout temps connu, puisque Lagrange lui-même, le camarade de Molière, en parle dans la préface qu’il a mise en tête de la première édition complète des Oeuvres du grand comique. On savait donc parfaitement que Molière avait terminé à Rouen ses pérégrinations en province ; mais on ignorait absolument qu’il les y eût commencées, et voilà précisément ce que M. E. Gosselin, dans ces derniers temps, a mis tout à fait hors de doute. La plupart des biographes avaient supposé que Molière, au sortir du collège, était allé étudier en droit à Orléans : cette hypothèse vient d’être anéantie. Il résulte, en effet, d’un acte authentique mis au jour par M. Gosselin, que Molière, dès l’année 1643, c’est-à-dire à l’âge de vingt et un ans, faisait partie d’une troupe dramatique qui avait pris d’abord le titre de « les Enfants de famille » ; mais en 1643, année où nous y trouvons Molière, elle venait de changer ce nom contre celui de « l’Illustre Théâtre ». Le directeur de la troupe s’appelait Denis Beys, et Molière avait là pour compagnons Germain Clérin, Joseph Béjart, Nicolas Bonenfant, Georges Pinel, Madeleine Béjart, Madeleine Malingre, Catherine des Urleis, Geneviève Béjart, et Catherine Bourgeois, « tous associez pour faire la comédie soubz le tiltre de « l’Illustre Théâtre », dit l’acte retrouvé par M. Gosselin.

    Monsieur Gosselin a publié cet acte tout entier dans la Revue de la Normandie du mois d’avril 1870 ; nous n’en citerons ici que les premières lignes : « Du mardy apres midy troise jour de novembre XVIe quarante-trois, devant Me Cavé, notaire royal à Rouen, furent présents Denis Beys, Jean-Baptiste Poquelin, Germain Clérin... » Et tous ont signé ; la signature de Jean-Baptiste Poquelin au milieu des autres apparaît splendide et presque monumentale ; elle rappelle par sa vigueur et sa netteté celle de François Rabelais que Montpellier conserve avec tant de soin.

    Le contenu de l’acte, à part les signatures et la date, a peu d’importance : il s’agit de faire exécuter par un certain Noël Gallois, propriétaire d’un jeu de paume à Paris, des réparations qu’il avait promises. Mais avez-vous pris garde à la date ? Avez-vous remarqué que la troupe ambulante est présente à Rouen le 3 novembre ? Le 8 novembre, c’est et c’était dès lors le moment beau moment de la foire du Pardon. Nos jeunes comédiens ne s’y seraient-ils pas établis ? Molière, le grand Molière, le futur auteur du Misanthrope et de Tartuffe, n’aurait-il pas fait ses premiers débuts à cette foire de Rouen ?

    Si l’on veut bien se rappeler ce qu’était le théâtre à cette époque ; si l’on veut bien se rappeler les détails si parfaitement vrais que nous fournit le Roman comique de Scarron sur les comédiens ambulants du temps de la Fronde, détails dont quelques-uns très certainement lui furent indiqués par les camarades de Molière ; si l’on veut bien encore se rappeler que le Roman comique fut publié peu de temps après une apparition de Molière à Paris en 1640, apparition après laquelle « l’Illustre Théâtre » reprit ses pérégrinations en province, qui durèrent jusqu’à la fin de 1658 ; si, dis-je, on veut bien se rappeler toutes ces circonstances, on verra combien est vraisemblable que les jeunes comédiens qui composaient en 1643 le personnel de « l’Illustre Théâtre » soient venus, sous la direction de Denis Beys, faire leurs débuts à la foire de Rouen, une des plus célèbres d’alors et des plus fréquentées par les théâtres de toutes sortes. Nous savons d’ailleurs que la ville de France où l’on aimait le plus la comédie, c’était Rouen, la patrie de Corneille. Quoi de plus naturel qu’une troupe alors inconnue, inexpérimentée, vint s’essayer dans un tel pays, qui d’ailleurs était si peu éloigné de Paris ? Dans tous les cas, une chose en ceci reste incontestable, c’est la présence de Molière à Rouen, au milieu d’une troupe de comédiens, le 3 novembre 1643.

    Nous savons donc maintenant ce que Molière étudia au sortir du collège : ce ne fut ni le droit, ni la médecine, ni même la théologie, comme quelques biographies l’ont imaginé ; il étudia l’art dramatique, dans lequel, après seize années de préparation, il devait devenir un si grand maître.

    Que « l’Illustre Théâtre » se soit établi dans le champ du Pardon ou ailleurs, sa présence à Rouen pendant la foire de 1643 n’en est pas moins avérée, et la célèbre foire normande peut certainement s’attribuer la gloire d’avoir eu les débuts du jeune Poquelin.

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  • Foire de la Minée à Challans (Vendée)
    (D’après « Revue du traditionnisme », paru en 1909)
     
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    ette foire est un rendez-vous annuel que donne la petite ville de Challans à tous les habitants des régions avoisinantes. A dix lieues à la ronde, du fond du bocage vendéen, des confins de la Bretagne, de Machecoul, des extrêmes limites du Marais, de Beauvoir et de Saint-Jean-de-Monts, et mêmes des îles d’Yeu et de Noirmoutier, tous paysans, bourgeois, artisans accourent en foule traiter leurs affaires, échanger leurs denrées, faire leurs provisions d’hiver, mais aussi se divertir et marquer d’une ou deux journées de ripaille leur paisible et laborieuse existence.

    Danse maraîchine à Challans
    Danse maraîchine à Challans

    Aussi la coquette cité, si calme d’ordinaire, revêt-elle pour la circonstance sa physionomie des grands jours de fête. Les jeunes et élégantes Challandaises arborent de nouvelles toilettes, les jeunes gens organisent des divertissements de toutes sortes, les commerçants qui veulent allécher la pratique, procèdent à l’embellissement de leurs magasins : les devantures sont repeintes à neuf, les maisons blanchies au lait de chaux, les débits, les auberges, alignent leurs rangées de bancs massifs et de tables fraîchement cirées où bientôt le petit vin blanc du cru coulera à flots, servi par d’accortes maraîchines en manchettes et tabliers blancs et sabots « canets ».

    Le deuxième dimanche de septembre, premier jour des réjouissances, se tient la foire aux meubles. Ebénistes et menuisiers ont transporté sous les grandes halles, les nombreux bahuts, lits, armoires, buffets, qui bientôt solliciteront la convoitise des acquéreurs, des fiancés ou des jeunes mariés qui attendent cette occasion pour se pourvoir et monter leur ménage.

    Et le coup d’oeil n’est pas banal, à la sortie de la grand’messe, de ces maraîchins et maraîchines (gens du marais), de danions et danionnes (gens du bocage) qui se rendent en foule visiter cette exposition toute locale et faire leurs emplettes. On débat les prix à grands renforts de gestes, et dès que les marchés sont conclus, les meubles sont placés sur de petites charrettes à âne qui disparaissent presque sous leur volumineuse charge et attendent paisiblement toute l’après-midi le bon vouloir de leurs propriétaires, car maraîchins ou danions...

    Ne sont pas si fous
    De se quitter sans boire un coup...

     

    Et marchands et acheteurs se rendent en hâte au cabaret voisin déguster leur breuvage favori, le café additionné de pousse-café qui leur donnera des jambes et des muscles pour faire sauter leurs galandes en dansant la Maraîchine. C’est leur triomphe, cela, leur danse nationale, et la veze (biniou) qui va sonner la branle aura bientôt fort à faire pour maintenir le rythme et mettre un frein à la fougue des danseurs. C’est un curieux spectacle que celui de ces groupes évoluant en cadence, les gars marquant la mesure du martèlement de leurs sabots, les filles tenant leur devantière (tablier) et réglant leurs pas sur celui des hommes.

    Par moments, danseurs et danseuses se partagent en deux camps et se donnant la main vont au devant l’un de l’autre ; puis, sur un signe du vezouneur, toujours en mesure, chaque homme prend sa cavalière par la taille, des deux mains, la soulève, l’abandonne, fait un tour sur lui-même et revient se placer devant elle, en exécutant des entrechats qui témoignent de la souplesse de ses muscles. Et cette danse rapide, faite de sauts plutôt que de glissades, se poursuit toute la soirée, sans fatigue apparente de la part des hommes, non plus que des filles qui se font un point d’honneur de ne pas manquer un seul branle.

    Challans. Passage en yole.
    Challans. Passage en yole.

    Le lendemain, le lundi, a lieu la foire aux oignons et aux bois. C’est le jour choisi par toutes les ménagères challandaises pour faire leur provision de l’année et ce leur est facile tant est grand l’approvisionnement, tant sont nombreuses ces liassées d’oignons, d’échalottes ficelées artistement et dont les paysans sont affublés comme d’immenses chapelets qui leur donnent des airs de marabouts.

    C’est aussi la foire aux aiguillons, aux jougs, aux uingles, ces grandes perches de châtaignier qu’utilisent les maraîchins pour franchir les nombreux canaux qui entourent leurs demeures. Enfin, le mardi, c’est la foire, tout court. C’est le jour de grand commerce et de réjouissances, c’est l’arrivée à la queue leu-leu des carrioles à ânes, à bardots, qui s’échelonnent sans interruption dès le matin, sur toutes les routes. La plupart de ces charrettes sont remplies de cages à agrouts (poulets) qu’amènent les gens du bocage, et à potets (canards) en provenance du marais. Derrière chaque charrette est attaché un boeuf ou une vache, un cheval ou un âne qui suit tranquillement en paissant à même une botte de foin suspendue aux ridelles du véhicule. Et ce sera tout à l’heure un joli concert, celui que feront tous ces animaux entassés sur le champ de foire, sans parler des émanations violentes qui résulteront de leur grouillante promiscuité.

    Mais les héros du jour, ce sont les potets. Les pauvres se passeraient sans nul doute de ces succès, car pas un ne reverra la grande mare où naguère, tout jeune, il s’essayait à barboter. Les acquéreurs sont là, ces volaillers des bords du lac de Grand-Lieu. Ils auront vite fait place nette et entassé cage sur cage dans leurs immenses charrettes. Ils vont donc partir, les petits potets maraîchins, faire une saison sur les bords du lac en attendant que leur nouveau propriétaire les expédie à Paris, la dernière étape où ils feront le régal des gourmets qui prisent fort leur chair savoureuse.
    Challans. La place des Halles un jour de marché.

    Challans. La place des Halles un jour de marché.
    Challans. La place des Halles un jour de marché.

    Mais, sans doute, ils ne songent guère à tout cela, les gais maraîchins, éleveurs de potets. Ceux-ci sont vendus et bien vendus, la bourse est replète à coeur-joie. La fête bat alors son plein, mais pendant que les orgues des chevaux de bois font rage, que les pitres s’époumonnent devant leurs baraques et débitent d’alléchants boniments, la plupart de nos paysans, fidèles aux vieilles traditions et peu sensibles aux quolibets des forains bariolés, retournent dans les auberges, qu’ils transforment eux-mêmes hâtivement en salles de danse.

    Les tables hissées les unes sur les autres sont rangées le long des murs. Dans un coin, sur la plus haute, se tient le vezouneur. Et la danse recommence comme la veille, comme l’avant-veille, mais cette fois avec plus d’entrain, une furie extrême. Garçons et filles veulent utiliser gaiement les derniers moments de loisir. Les filles ne le cèdent pas aux garçons et font preuve d’une endurance remarquable. Elles savent que les galants tiennent en haute estime celles qui dansent plusieurs branles de suite sans fatigue.

    Il est fort avant dans la nuit, quand le vezouneur se résigne à descendre de ses tréteaux pour boire le café d’adieu avec ses danseurs, et la route est longue pour retourner aux borderies ; mais qu’importe, la foire de « Minée » ne se termine qu’au soleil levant. Aussi s’en vont-ils gaiement par groupes, vers les demeures lointaines, riant, parlant haut, s’interpellant dans la nuit. A la sortie de la ville, l’un d’eux entonne une mélopée traînante, composée il y a longtemps sans doute, et les autres reprennent en choeur le refrain. Ou bien, par instants, ils lancent aux échos du marais des hou-hou retentissants, comme le faisaient jadis les vieux chouans leurs aïeux, pour se reconnaître entre eux.

    Et le jour point à l’horizon, quand on se quitte pour rentrer au logis, et prendre un repos bien nécessaire avant de se remettre au dur labeur quotidien.

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  • Foire aux bestiaux de Monthéty :
    une fête devenue populaire
    (D’après « Revue du traditionnisme », paru en 1909)
     
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    C’est dans le bois de Monthéty, près de Lésigny, qu’est érigée en 1167 par l’évêque de Paris une abbaye du même nom qui disparaît quelques décennies plus tard, la poursuite d’un culte dans la chapelle présidant à la création d’un pèlerinage, lui-même entraînant l’avènement en 1512 d’une foire aux bestiaux devenue bientôt fête populaire et se déroulant chaque année, les 9 et 10 septembre, jusque dans les années 1950

    Aller à Monthéty ! Ca ne vous dit rien ? C’est que vous n’êtes ni garçon boucher, ni marchand de vin, ni forain, ni banlieusard côté Est, habitant Champigny, Le Perreux, La Varenne, Brie-sur-Marne, ni villageois natif de Lésigny, Pontault-Combault, Roissy-en-Brie, Ozoir-la-Ferrière, Fontenay, Tournant et autres lieux circonvoisins. Pour ces multiples et diverses catégories de vivants, de bons vivants, Monthéty était encore au milieu du XXe siècle un vocable joyeux et truculent, qui éveillait dans les âmes des désirs poivrés de bombances, de sauteries tournoyantes, au rythme saccadé des cuivres, de flirts violents et d’accordailles sur l’heure.

    Foire de Monthéty. Le déjeuner sur l'herbe
    Foire de Monthéty. Le déjeuner sur l’herbe

    Vingt lieues à la ronde du vaste champ cerné de futaies qu’était Monthéty, on se faisait fête, pendant des mois, d’aller à la foire qui s’y tenait les 9 et 10 septembre, d’y chanter, d’y valser, d’y boire et d’y lutiner en gauloise compagnie. Il faudrait l’esprit de Rabelais pour célébrer dignement ces jours de liesse populaire, où des milliers de humeurs de plot « beuvent le bon sirop vignolat qui vous peurge le cerveau des phlegmes et vous soulaige ».

    L’origine de cette réunion champêtre se perd dans la nuit des temps, ou, pour employer le langage plus solennel encore de l’auteur d’une notice sur le sujet qui nous occupe, « un voile épais règne sur l’époque et la cause de sa création ». Le couvent des Hiverneaux, propriété dès le XIIe siècle des riches moines de Saint-Augustin, était voisin du vaste champ de quarante arpents dit Monthéty. Les religieux, experts dans l’art d’amener à eux les foules, y élevèrent un oratoire sous l’invocation de Notre-Dame de Septembre. Chaque années, un prêtre, le curé de Lésigny, délégué par le prieur, disait une grand’ messe dans cette petite chapelle. Bientôt, le bruit se répandit au loin que la sainte image guérissait les malades et surtout les fiévreux.

    La clientèle accourut, innombrable, et, avec elle, les marchands, les saltimbanques, les bohémiens et les mendiants. Naturellement, un marché s’établit en ce lieu, d’autant pus facilement qu’une légende habilement propagée, toujours au loin, donnait à croire que sur le champ de Monthéty, jamais les mouches n’assaillaient les bestiaux, même pendant les plus fortes chaleurs. Les paysans, confiants, amenèrent leurs chevaux, leurs bœufs à cette foire miraculeuse, et les droits d’emplacement s’accumulèrent aux mains des pères augustins. Bonne affaire ! Vint la Révolution : le couvent fut rasé, la chapelle détruite, mais la réjouissance, tradition indestructible, se prolongea jusque dans les années 1950.

    La caractéristique de la foire de Monthéty, c’était le déjeuner abondamment arrosé sous les grands arbres en lisière du champ aux vaches. Les fêtards venus de partout par milliers, de la Villette, de Bercy, des Halles et des pays de banlieue, apportaient dans leurs guimbardes des victuailles, du vin, de la bière, des alcools, et jusqu’à de l’eau, car on en trouvait difficilement sur place. Au début du XXe siècle, les voitures qui amenaient les visiteurs et leurs approvisionnements se rangeaient en longues files sur le côté de la route ; des nappes, des journaux étaient étendus sur le gazon, le couvert aussitôt mis et l’on attaquait les morceaux de résistance avec un entrain qui faisait envie. Des bouchons de cidre et de champagne claquaient comme des coups de fusil, les rires gras et secouants emplissaient d’une grosse gaieté la plaine ensoleillée. C’était pantagruélique et savoureux, d’une saveur forte et pimenté, à l’image d’une peinture de Téniers.

    Ce Monthéty semblait d’ailleurs prédestiné aux noces et festins copieux. Tout près du champ de ces agapes monstres subsistait une maison de garde qui fut, au XVIIIe siècle, le théâtre de parties fines dont l’histoire locale a enregistré le scandale. Un érudit narre les faits avec un style si personnel qu’il serait malheureux de déflorer son récit :

    « A cette dernière maison de garde, dit-il, se rattachent quelques souvenirs historiques. Elle fut construite par un médecin de Paris, M. de Saint-Mesmin, représentant un sieur Emery [le gaillard prenait un pseudonyme], qui toutes les semaines venait passer dans ce manoir deux ou trois jours, qu’il consacrait au dieu Bacchus et Cupidon. Ce joyeux docteur menait là, à ce qu’il paraît, avec une demoiselle Blanchard de Lésigny, beauté rare, une vie de Sardanapale, bien conforme du reste au temps de dissolution sous lequel il vivait [la Régence]. Il fit plus ! Pour ne laisser ignorer à personne l’espèce de corruption dont il faisait parade, il fit graver sur la première façade de la maison, à environ trois mètres du sol, cette inscription que l’on voit encore aujourd’hui [c’était en 1844 ; depuis elle a disparu] : Ma maison est petite, mais elle est la maison de la joie : Hic estur, bibitur, canitur, saltatur, amatur [On y mange, on y boit, on y chante, on y danse, on y aime] »

    Foire de Monthéty. La maison de garde
    Foire de Monthéty. La maison de garde

    Si l’esprit de M. de Saint-Mesmin était revenu à ses amours terrestres et planait dans le voisinage, il devait éprouver de bien vives douleurs, subissant, le pauvre homme, le supplice de Tantale. On mangeait, on buvait, on aimait tout autour de sa petite maison.

    A l’issue de ce banquet gigantesque, les foules accourues envahissaient les baraques foraines, dans un état psychologique tout à fait propice à cet ordre de plaisirs. Les cris-cris grinçaient, les bigophones nasillaient, les voix clamaient, les orgues de Barbarie gémissaient ; les cornets, les barytons, les basses éclataient et grondaient ; c’était cacophonique, formidable, ahurissant.

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  • Feux de la Saint-Jean le 24 juin
    (D’après « Fêtes et coutumes populaires » paru en 1911)
     
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    Lorsque le poète et romancier breton Charles Le Goffic brosse au début du XXe siècle un panorama des fêtes et coutumes populaires, il n’y a déjà plus guère de feux de la Saint-Jean qu’en Bretagne, en Vendée, et dans quelques cantons du Midi

    C’était le soir, sur la place d’une petite ville, ou bien à la campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bûcher d’ajoncs ou de brindilles, tordus en cône autour d’une grande perche et surmontés d’un bouquet et de l’étendard de saint Jean, attendait les « processionneurs ». Le curé venait en tête, suivi du maire et des adjoints. La pieuse théorie faisait le tour du bûcher. Après quoi, le maire abaissait son cierge et allumait lui-même le tantad. La flamme montait dans un joyeux crépitement. Une lueur rouge baignait le ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadencées et vives, autour du brasier agonisant. Quelques personnes plus hardis, s’amusaient même à le traverser d’un bond...

    Au hameau de Saint-Jean-du-Doigt (Bretagne), qui possède une église merveilleuse et un bijou de fontaine, renommée pour son eau miraculeuse, le tantad était -dressé devant l’église... Un ange descendait sur un fil de fer et, du cierge qu’il tenait à la main, allumait le bûcher. On aurait pu craindre que le voisinage de l’église ne créât un danger d’incendie, et c’eût été mal connaître les Bretons. Ils savent, de notion certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au nord-est, de façonà porter les flammes dans la direction opposée. Ce changement du vent est l’indice de la présence du saint. Ari an aotrou sant Yan en he pardon (Voici Monsieur saint Jean qui arrive à son Pardon), disent les bonnes gens.

    Feux de la Saint-Jean en Bretagne
    Feux de la Saint-Jean en Bretagne

    Au début du XXe siècle déjà, il n’y a plus guère de feux de la Saint-Jean qu’en Bretagne, en Vendée, et dans quelques cantons du Midi. A Bordeaux, on en allume alors encore sur les places publiques de certains quartiers populaires. Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d’usage, tel une caisse ou un panier défoncé. Des rondes se forment, les enfants tirent des pétards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un ménétrier mène le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la seule grande ville de France qui ait à cette époque conservé l’usage des feux de la Saint-Jean. Encore, à Brest, les bûchers sont-ils remplacés par des torches promenées sur les glacis, qu’on lance en l’air et qui retombent en secouant une poussière lumineuse.

    En Poitou, la coutume est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les jantes d’un fort bourrelet de paille. La roue, allumée au moyen d’un cierge bénit, est promenée dans la campagne que ses étincelles doivent fertiliser. Il n’est point malaisé de voir là le souvenir d’une pratique païenne : la roue symbolise le soleil à son entrée dans le solstice. Et l’on sait de reste que les Celtes, le 24 juin, célébraient la fête du renouveau, de la jeunesse ressuscitée du monde. Leurs druides, suivant une tradition rapportée par Jules Perrin, faisaient cette nuit-là le recensement des enfants nés dans l’année et allumaient sur toutes les hauteurs des bûchers en l’honneur de Teutatès, père du feu. L’exquis auteur de Brocéliande put se croire rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu’aux environs de Ploërmel il assista, stupéfait et ravi, à l’embrasement de l’horizon.

    « Un à un, dit-il, tous les villages s’allumaient. A la flamme de Taupont répondait celle de La Touche, et la lumière gagnait l’autre côté de la vallée, revenait vers Ploërmel par la Ville-Bernier, la Ville-Réhel ; lentement les fumées ondulaient dans l’air, s’effaçaient et se perdaient sous l’ardent rayonnement des brasiers, et bientôt les flammes dégagées montèrent hautes et droites vers le ciel, perpétuant le souffle des vieux cultes consécrateurs du feu qui est la source première de la vie universelle ».

    Cette survivance de traditions millénaires ne laisse pas en effet de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connaît l’âme bretonne et qui sait combien elle s’est peu modifiée à travers les âges, le phénomène paraît banal. En quelques paroisses de la Haute-Cornouaille, la cérémonie avait d’ailleurs une conclusion assez funèbre : quand les danses avaient cessé et que le feu était près de s’éteindre, on l’entourait de grandes pierres plates destinées, dans la pensée des assistants, à servir de siège aux anaon, aux mânes grelottants des pauvres morts de l’année, avides de se reposer quelques heures en tendant leurs mains débiles vers les cendres...

    Paris n’avait déjà plus de feux de Saint-Jean au début du XXe siècle. Les derniers datent de l’Ancien Régime. On dressait alors le bûcher sur la place de Grève et c’était le roi en personne, assisté de toute sa cour, qui l’enflammait. L’historien Dulaure nous a laissé la description d’une de ces cérémonies, qui se passa sous Charles IX : « Au milieu de la place de Grève était placé un arbre de soixante pieds de hauteur, hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourrées et deux cents cotrets ; au pied étaient entassées dix voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers, y assistaient pour contenir le peuple. Les joueurs d’instruments, notamment ceux que l’on qualifiait de grande bande, sept trompettes sonnantes, accrurent le bruit de la solennité ; Les magistrats de la ville, prévôt des marchands et échevins, portant des torches de cire jaune, s’avancèrent vers l’arbre entouré de bûches et de fagots, présentèrent au roi une torche de cire blanche, garnie de deux poignées de velours rouge ; et Sa Majesté, armée de cette torche, vint gravement allumer le feu ».

    Le dernier monarque qui alluma le feu de Grève de ses mains fut Louis XIV. Plus tard cet honneur revint au prévôt des marchands et, à son défaut, aux échevins. Par une bizarrerie véritable, la perche qui soutenait le bûcher était surmontée d’un tonneau ou d’un sac rempli de chats vivants. C’est ainsi qu’on lit dans les registres de la ville de Paris : « Payé à Lucas Pommereux, l’un des commissaires des quais de la ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois années finies à la Saint-Jean 1573, tous les chats qu’il falloit audit feu, comme de coutume, et même pour avoir fourni, il y a un an où le roi y assista, un renard pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où estoient lesdits chats ». Il arrivait, en effet, que, pour ajouter plus d’éclat à la fête, quand d’aventure Sa Majesté y assistait, on joignait aux chats quelque animal féroce, ours, loup, renard, dont l’autodafé constituait un divertissement de haut goût...

    Mais la Saint-Jean n’avait pas que ses feux : elle avait aussi ses herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin, pieds nus, en état de grâce et avec un couteau d’or, donnaient pouvoir de chasser les démons et de guérir la fièvre. On sait que, parmi ces fleurs mystérieuses, se trouvait la verveine, la plante sacrée des races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en murmurant une formule bizarre, nommée la verven-Dieu et dont le sens s’est perdu.

    De quelqu’un qui se couchait tard, on disait jadis : « Il est allé ramasser un charbon de Saint-Jean ». Le fait est que ces charbons passaient en Bretagne pour avoir toutes sortes de propriétés merveilleuses. Il en suffit d’un recueilli dans les cendres du tantad et dévotement placé, au retour, dans un coin du foyer, pour préserver la maison de l’incendie et de la foudre. On disait encore qu’en balançant les nouveau-nés devant la flamme de trois tantads, on les gardait à tout jamais contre le mal de la peur...

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  • Feux de la Saint-Jean en Bretagne
    (d’après un article paru en 1834)
     
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    Dès la veille de le Saint-Jean, on voit des troupes de petits garçons et de petites filles en haillons aller de porte en porte, une assiette à la main, quêter une légère aumône : ce sont les pauvres, qui n’ont pu économiser sur l’année entière de quoi acheter une fascine d’ajonc, qui envoient ainsi leurs enfants mendier de quoi allumer un feu « en l’honneur de monsieur saint Jean. »

    Vers le soir, on aperçoit, sur quelque rocher élevé, au haut de quelque montagne, un feu qui brille tout-à-coup ; puis un second, un troisième, puis cent feux, mille feux ! Devant, derrière, à l’horizon, partout la terre semble refléter le ciel, et avoir autant d’étoiles ; de loin, on entend une rumeur confuse, joyeuse, et je ne sais quelle étrange musique, mélangée de sons métalliques et de vibrations d’harmonica qu’obtiennent des enfants en caressant du doigt un jonc fixé aux deux parois d’une bassine de cuivre pleine d’eau et de morceaux de fer ; cependant, les conques des pâtres se répondent de vallée en vallée ; les voix des paysans chantent des noëls aux pieds des calvaires, se font entendre ; les jeunes filles, parées de leurs habits de fête, accourent pour danser autour des feux de saint Jean ; car on leur a dit que, si elles en visitaient neuf, elle se marieraient dans l’année. Les paysans conduisent leurs troupeaux pour les faire sauter par dessus le brasier sacré, sûrs de les préserver ainsi de maladie.

    C’est alors un spectacle étrange pour le voyageur qui passe, que de voir de longues chaînes d’ombres bondissantes tourner autour de mille feux, comme des rondes diaboliques, en jetant des cris farouches et des appels lointains. Dans beaucoup de paroisses, c’est le curé lui-même qui vient processionnellement, avec la croix, allumer le feu de joie préparé au milieu du bourg ; à Saint-Jean-du-Doigt (Finistère), le même office est rempli par un ange qui, au moyen d’un mécanisme fort simple, descend, un flambeau à la main, du sommet de la tour élancée, enflamme le bûcher, puis s’envole et disparaît dans les aiguilles tailladées du clocher.

    Les Bretons conservent avec une grande piété un tison du feu de la Saint-Jean : ce tison, placé près de leur lit, entre un bois bénit le dimanche des Rameaux, et un morceau de gâteau des Rois, les préserve, disent-ils, du tonnerre. Ils se disputent en outre, avec beaucoup d’ardeur, la couronne de fleurs qui domine le feu de Saint-Jean : ces fleurs flétries sont des talismans contre les maux du corps et les peines de l’âme : quelques jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout puissant, comme on le sait, pour guérir les douleurs nerveuses.

    A Brest, la Saint-Jean a une physionomie particulière et plus fantastique encore que dans le reste de le Bretagne. Vers le soir, trois à quatre mille personnes accourent sur les glacis ; enfants, ouvriers, matelots, tous portent à la main une torche de goudron enflammée, à laquelle ils impriment un mouvement rapide de rotation. Au milieu des ténèbres de la nuit, on aperçoit des milliers de lumières agitées par des mains invisibles qui courent en sautillant, tournent en cercle, scintillent, et décrivent dans l’air mille capricieuses arabesques de feu : parfois, lancées par des bras vigoureux, cent torches s’élèvent en même temps vers le ciel, et retombent en secouant une grêle de braie enflammée, qui grésille sur les feuilles des arbres ; on dirait une pluie d’étoiles.

    Une foule immense de spectateurs, attirée par l’originalité de ce spectacle, circule sous cette rosée de feu. Cela dure jusqu’à la fermeture des portes. Quand le roulement de rentrée se fait entendre, la foule reprend le chemin de la ville. Alors, le pont-levis remonte, et les sentinelles commencent à se renvoyer le qui vive de nuit, tandis que sur les routes de Saint-Marc, de Morlaix et de Kerinou, on voit les torches fuir en courant, et s’éteindre successivement, comme les feux follets des montagnes.

    En Poitou, pour célébrer la Saint-Jean, on entoure d’un bourrelet de paille une roue de charrette ; on allume le bourrelet avec un cierge bénit, puis l’on promène la roue enflammée à travers les campagnes, qu’elle fertilise, si l’on en croit les gens du pays.

    Ici, les traces du druidisme sont évidentes : cette roue qui brûle est une image grossière, mais sensible, du disque du soleil, dont le passage féconde les terres. Le long de la Loire, les mariniers qui fêtent la Saint-Jean allument aussi des feux de joie, sur lesquels ils font une matelotte. Cet acte domestique semble rappeler le renouvellement des feux de ménage à l’ancienne fête de solstice.

    En Allemagne, des usages du même genre constatent la liaison qui existe entre les feux de la Saint-Jeean et l’ancien culte du soleil.

    C’est ainsi qu’un regard attentif nous fait retrouver partout dans le présent les traces du passé.

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  • Feux de la Saint-Jean : rituel
    chargé de croyances et de symboles
    (D’après « Collection des meilleurs dissertations, notices et traités
    particuliers relatifs à l’Histoire de France » (Tome 8), paru en 1826)
     
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    Si le feu de la Saint-Jean était au Moyen Age l’occasion de ramasser des os d’animaux afin de les brûler en imaginant se préserver ainsi des dangers de la peste, il semble avoir auparavant existé comme une façon de célébrer le soleil, et notamment le solstice d’été, période généreuse où la terre présente partout des richesses ou des espérances flatteuses

    Dans son Rational des offices divins, Durand, évêque de Mende, ne fixe pas la tradition des feux de joie précisément à la veille de la fête de saint Jean, mais environ ce temps-là. De fait, en certain pays comme Rouen, c’est à la fête de saint Pierre, cinq jours après, que l’on fait le feu en question.

    Durand vivait à la fin du XIIIe siècle ; mais il n’est pas le premier qui ait parlé de cette matière ; il a pris presque tout ce qu’il en a dit dans un écrivain plus ancien d’un siècle, ou environ : c’est le docteur Jean Beleth. Ce dernier, qui vivait au XIIe siècle, nous dit, dans son Explication des offices divins, chapitre 137, que vers la fête de Saint-Jean on avait coutume de ramasser tous les os des animaux, et de les brûler, pour que la fumée de ce feu pût éloigner les animaux qui auraient pu, dans ces temps de chaleur, infecter par leur sperme, les puits et les autres eaux qui servent à boire, d’où il s’en serait suivi une année de mortalité.

    Durand, qui s’étend un peu plus, dit que ce furent les philosophes, qui, pour prévenir les dangers de la peste, et éloigner ces dragons qui couraient dans l’air, ordonnèrent que l’on fît souvent de ces feux d’ossements d’animaux près des puits et des fontaines ; mais il ajoute qu’il n’y avait de son temps que quelques personnes qui observaient cette pratique, qui venait, dit-on, de la gentilité.

    Les feux de la Saint-Jean en Bretagne à la fin du XIXe siècle
    Les feux de la Saint-Jean en Bretagne à la fin du XIXe siècle

    Ces deux auteurs ajoutent que la coutume était aussi de porter à la Saint-Jean des flambeaux allumés ; ils parlent aussi de l’usage où l’on était de tourner une roue à la même fête de Saint-Jean.

    Lorsque l’usage de la poudre fut devenu fort commun, le feu de la Saint-Jean fut changé en feu d’artifice. Ainsi, à Paris, on faisait jadis tous les ans à pareil jour un feu de bois dans la place de Grève, que les magistrats de la ville allumaient en cérémonie, avant de tirer le feu d’artifice. On s’avisa aussi, par la suite, d’y donner un divertissement assez bizarre ; outre le bruit des pièces d’artillerie, boîtes et arquebuses à croc, que l’on déchargeait à la Grève, la coutume s’introduisit d’y brûler des chats tout vivants, dont les cris formaient une musique singulière.

    Voici un passage de l’ouvrage de Sauval sur les antiquités de Paris, mentionnant cette singularité : « A Lucas Pommereux, l’un des commissaires des quais de la ville, cent sols parisis, pour avoir fourni durant trois années finies à la Saint-Jean 1573, tous les chats qu’il fallait audit feu, comme de coutume, même pour avoir fourni, il y a un an, où le roi y assista, un renard, pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où étaient lesdits chats ». On voit par-là que les personnes de Paris qui chérissaient leurs chats, devaient, aux approches de la Saint-Jean, redoubler leur attention à les tenir bien renfermés, pour empêcher qu’ils n’allassent, malgré elles, chanter leur partie au funèbre concert du feu de la Grève.

    Dans le premier volume de son Histoire du ciel, où l’on recherche l’origine de l’idolâtrie et les méprises de la philosophie sur la formation et sur les influences des corps célestes (1739), l’abbé Noël-Antoine Pluche explique que l’astronomie a joui de tout temps, et chez presque tous les peuples, de la prérogative honorable de régler, par l’observation des différents déplacements du soleil dans sa révolution annuelle, la police des travaux de la campagne, des affaires civiles de la société, et les assemblées où l’on rendait en commun un culte public à la Divinité. Les travaux des cultivateurs ne purent se fixer effectivement que par la connaissance du cours de l’astre qui préside aux saisons.

    Ses différents aspects offraient des annonces sensibles qui avaient une liaison trop marquée avec le cercle régulier des opérations de la campagne, pour n’être pas consultés comme une règle fixe, comme un calendrier vivant, agissant et très lumineux : ce sont ces raisons qui ont engagé ces laboureurs astronomes à donner des dénominations significatives aux constellations par lesquelles l’astre passait successivement, et qui leur servaient de points de comparaison pour en évaluer les changements ; aussi donnèrent-ils, selon Macrobe, le nom d’écrevisse, animal qui marche à reculons, à la constellation où le soleil parvient au solstice d’été, parce que cet astre, pour lors, imite la marche du cancer, en rétrogradant. Cette dénomination prouve que la plus grande ascension du soleil a toujours été remarquable pour les zones tempérées, qui ont été les premières peuplées, et par conséquent peuplées de laboureurs.

    Le cours du soleil réglant celui de l’année par sa révolution, servait aussi à annoncer les fêtes, les jeux et les assemblées publiques, rapporte encore l’abbé Pluche. Cet astre, par sa chaleur bienfaisante, a toujours eu tant de part aux productions de la nature, qui étaient le sujet des communes actions de grâces, qu’il était naturel de consulter sa marche pour en régler les temps et en fixer la célébration ; et quel temps plus favorable que celui du solstice d’été, où la terre présente partout des richesses ou des espérances flatteuses ?

    Ajoutez que ce point de la course du soleil est facile à saisir, et ne demande pas des observations délicates. On s’assemblait donc en commun, vers ce temps, pour concerter des arrangements définitifs sur les opérations de la campagne. Pour attirer à ces assemblées civiles une foule de spectateurs, on piquait les peuples par l’attrait des fêtes et des réjouissances. Or, pour distinguer le temps et la circonstance de ces jeux au solstice d’été, on faisait des feux pour représenter les chaleurs brûlantes de cet astre.

    C’était, selon Noël-Antoine Pluche, dans la Perse surtout que l’on était attentif à consulter le soleil, pour régler les témoignages publics d’adoration et de reconnaissance que l’on rendait à Dieu ; mais dans la suite Dieu disparut, et le soleil, qui n’était que le symbole de la Divinité, resta pour objet du culte. Quel temps plus propre pour célébrer sa fête, que lorsqu’il paraît avec le plus d’éclat et le plus de majesté ? Et quel moyen plus naturel de célébrer ces fêtes, qu’en faisant des feux, qui sont l’image la plus vive que les hommes aient à leur disposition pour figurer cet astre ?

    L’abbé Pluche, en parlant des différentes fêtes qui se célébraient en Égypte, fait mention d’une fête qui avait lieu au solstice d’été, et qui était annoncée au peuple par une Isis, sur la tête de laquelle on voyait une écrevisse ou un cancre marin. Ce symbole indiquait la constellation où le soleil entrait pour lors. Cependant le solstice d’été n’était pas un temps aussi remarquable pour les Égyptiens que pour les peuples des zones tempérées, mais ils avaient emprunté cette coutume et cet usage des peuples de l’Asie, dont ils étaient une colonie. Ces traditions ont passé, comme tant d’autres, d’Asie en Europe, et se sont transmises d’âge en âge.

    Feu de la Saint-Jean dans le Finistère au milieu du XIXe siècle
    Feu de la Saint-Jean dans le Finistère au milieu du XIXe siècle

    Le changement de religion dans les Gaules, par l’établissement du christianisme, n’a point fait disparaître toutes ces cérémonies, que le paganisme avait défigurées en voulant les embellir. On a conservé à l’exercice des pratiques de la religion chrétienne, ce que les cérémonies païennes avaient de compatible avec la sainteté et la pureté du culte que l’on y rend au vrai Dieu, explique encore l’abbé Pluche. On peut même dire que la religion chrétienne a ennobli et rectifié toutes ces pratiques, dont le paganisme avait altéré et corrompu la première origine, ou plutôt dont le paganisme n’était que la corruption.

    Voilà donc l’origine la plus naturelle que l’on puisse assigner à l’usage constant des feux de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre. Comme les fêtes de ces grands saints se trouvent au solstice d’été, on transporta à leur honneur, suivant les différents endroits, les feux que le paganisme avait consacrés à ses divinités profanes. Après cela, les cérémonies et les pratiques ont pu varier selon les différents génies des peuples.

    Signalons une particularité assez remarquable du feu de la Saint-Jean, et des feux de joie en général : l’usage où l’on était de sauter par-dessus le foyer ardent, lorsque la flamme amortie permettait de le franchir sans danger. Nous ajouterons ici quelques observations sur l’origine de cet usage, dont la racine se découvre dans les pratiques les plus anciennes.

    On lit dans l’Écriture que le fils d’Achaz — Achaz fut un roi de Juda, au VIIIe siècle avant J.-C. — fut consacré en passant par le feu. Consecravit transiens per ignem. Cette action ne doit pas s’entendre d’un sacrifice proprement dit, mais d’un effet naturel de l’opinion où étaient les gentils, qu’ils purifiaient et sanctifiaient leurs enfants en les faisant passer au milieu des flammes.

    C’est à cette opinion que se rapportent les vers d’Ovide :

    Moxque per ardentes stipulae crepitantis acervos,
    Trajicias celeri strenua membra pede

    Les feux dont il s’agit ici étaient appelés palilia chez les Latins. C’était, selon Varron, dans les campagnes que se faisaient les palilia publics ou particuliers. Le bûcher était composé de chaume et de foin ; et les paysans, après y avoir mis le feu, sautaient par dessus, croyant par-là se purger de leurs fautes. Cet usage est rappelé, avec les mêmes circonstances et le même esprit, dans L’Arcadie du poète italien Jacques Sannazar (1502) : « Après avoir allumé de grands feux, nous nous mîmes en devoir de sauter tous légèrement, et l’un après l’autre, par-dessus, pour expier nos péchés . »

    L’érudit italien Octavio Ferrari (1607-1682) en fait aussi mention dans ses Traités. On voit encore, par un passage du théologien et historiographe Théodoret de Cyr (393-457), que cette superstition régnait dans toute sa force au milieu du Ve siècle. Alors les hommes et les enfants prenaient également part à ce dévot divertissement, et les mères chargées de leurs nourrissons, qui ne pouvaient ni sauter ni marcher, faisaient le tour du feu, persuadées qu’elles expiaient les fautes passées, et détournaient en même temps les malheurs futurs. On remarque enfin, parmi les usages que le moine Cyrus, futur patriarche de Constantinople (705-712), signala comme superstitieux, au concile in Trullo (691-692), celui de sauter par-dessus les feux allumés au mois de juin, la veille de la Saint-Jean-Baptiste.

    Les palilia subsistèrent long-temps en Italie sous le nom de falo avec cette différence, qu’ils n’avaient plus pour objet qu’un simple divertissement. Les enfants sautaient par-dessus le feu, mais sans attribuer à cette action la vertu qu’on y supposait chez les anciens, et bien moins pour se purifier que pour s’amuser et manifester leur joie. C’est ainsi que le même usage s’observait en France dans plusieurs provinces. Les jeunes gens, qui ne pensaient alors qu’à se réjouir, étaient loin de s’imaginer, sans doute, que ce genre de divertissement pouvait remonter, par une longue chaîne de traditions analogues, jusqu’au règne du vieux Saturne ; et en effet, un des plus anciens oracles rendus au nom de cette divinité, ordonnait de faire passer les enfants par le feu.

     
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  • Fêtes, processions et réjouissances
    pittoresques d’autrefois dans
    les provinces de France
    (D’après « La Semaine des familles », paru en 1861)
     
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    Bien loin d’être exhaustif, un pittoresque tour d’horizon des fêtes, processions et autres réjouissances qui rythmaient la vie de nos ancêtres, nous est proposé par un chroniqueur de la Semaine des familles, qui affirme être « convaincu que nos aïeux s’amusaient plus que nous », au milieu, notamment, de « ces carillons qui mettaient tout le pays en liesse »

    Chaque province, presque chaque village avait ses fêtes. A Granville, après la pêche aux huîtres, il y avait les grandes chasses aux cygnes sur les bords de la Somme. A Coucy, il y avait la fête du lion, qui perpétuait la mémoire du seigneur Enguerrand, vainqueur d’un lion qui désolait le pays. Aux environs d’Argonne, la fête des tombereaux : c’étaient des jeunes gens qui se laissaient rouler (tomber) sur les pentes gazonnées.

    À Dijon, la Mère Folle, coiffée de son bonnet à longues cornes, portait sa marotte bordée de grelots, précédée de son guidon, sur lequel étaient peintes les figures les plus bizarres et écrits les dictons les plus plaisants. A Lyon, on fit pendant un siècle porter la culotte d’un Suisse devant un lion, le jour anniversaire d’une bataille que les Lyonnais avaient gagnée contre les Suisses repoussés loin de ses murs : armes parlantes qui signifiaient que la ville de Lyon avait fait tourner le... dos aux enfants de l’Helvétie.

    Dans les vallons du Dauphiné, il y avait les Vogues : c’étaient les danses des jeunes mariés, suivant un jeune homme qui menait le chœur. Dans le Rouergue, chaque village adoptait pour les jours de fêtes un cri d’animal, de sorte qu’en entendant, à la tin de chaque ronde, un rugissement, un bêlement, un miaulement, un aboiement, un hennissement, on pouvait dire : il y a fête dans tel village. Au Perthuis, dans le Midi, le jour des Rois, un grand char sur lequel on voyait une étoile enflammée parcourait les rues, suivi des trois mages en habits royaux, et toutes les corporations de la ville marchaient autour du char en poussant de longs cris de joie.

    Fête de la Mère Folle
    Fête de la Mère Folle

    A Perne, le char était rempli de musiciens et tiré par quarante mules montées par quarante muletiers qui faisaient claquer leurs fouets. Une cavalcade formée de cavaliers qui allaient se disputer le prix de la course précédait le cortège. Le dimanche suivant, l’attelage de quarante mules était remplacé par un attelage de quarante ânes, montés par quarante âniers ; une cavalcade d’ânes remplaçait aussi la cavalcade de mules, et la course des ânes succédait à la course des mules.

    À Marseille, il y avait une belle fête : celle de l’Amitié. Ce jour-là, les ennemis, suivis de leurs amis, allaient chez leurs ennemis et vidaient avec eux la coupe de l’amitié ; ceux-ci leur rendaient bientôt après leur visite, la coupe était encore une fois vidée, et les haines étaient oubliées, la paix descendait sur la terre dans ce pays bien digne de voir croître l’olivier. À Toulouse, on peut citer la fête des Cousins. Les rieurs allaient, le jour de la grande foire, au-devant des parents qui venaient visiter les bourgeois toulousains, chez lesquels ils trouvaient une cordiale et grasse hospitalité, et les cris de Cousins ! Cousins ! alternaient avec les éclats de rire et se mêlaient au joyeux fracas des instruments.

    En Normandie, le pays des plaideurs et des procès, il y avait l’entrée solennelle de la Chicane dans les villes, figurée par un homme monté sur un cheval de haute encolure, portant en croupe une valise, vaste dossier gonflé de papiers, et tenant à la main un parchemin écrit, symbole de l’arrêt, et un laurier qui indiquait une victoire judiciaire. À Rouen, on célébrait aussi la fête de l’Oison bridé, qui, tout paré de rubans au col et aux ailes, était conduit en grand cortège, au son des violons, et présenté à la municipalité avec deux grands pains dits chevaliers, deux cruches pleines de vin, deux plats de beignets, deux poulets et deux pièces de lard.

    La patriotique ville de Poitiers célébrait une belle fête en mémoire d’un miracle de la sainte Vierge, qui avait fait tomber les clefs de la ville de la main du valet du maire, qui allait les livrer aux Anglais. Pour l’anniversaire de cette journée, les Poitevins offraient chaque année un manteau de soie, que la femme du maire attachait à la statue de la sainte Vierge. A Verrayes, les nouveaux mariés devaient franchir d’un saut la mare de la localité ; et, quand ils tombaient dans l’eau bourbeuse et regagnaient péniblement l’autre bord, tout ruisselants d’eau, c’étaient des éclats de rire universels dans l’assistance. A Bressuire, il y avait la fête de l’Accouchée.

    Quand la dame de Bressuire devenait mère, un seigneur vassal venait à la porte crier de toute la force de ses poumons : « Vive madame et le nouveau-né ! » Après quoi, si c’était un garçon, on lui servait un morceau de pain blanc, une perdrix et une bouteille de vin, qu’il devait boire d’un seul trait ; si c’était une fille, un morceau de fromage, un morceau de pain bis et une bouteille d’eau, plaisanterie peu courtoise et d’un goût équivoque, qui sentait d’une lieue notre pays de loi salique, mais qui faisait rire aux larmes nos bons aïeux.

    Fête des Moissonneurs
    Fête des Moissonneurs

    Les processions étaient une des grandes jouissances de nos pères : processions de la Chandeleur, où les femmes, vêtues de blanc, portaient des cierges de différentes couleurs ; processions des Rogations et de la Fête-Dieu ; processions de moines, précédés de petits enfants costumés en moines ; processions des hôpitaux ; processions des pauvres et des estropiés ; processions des chevaliers du Saint-Esprit ; processions des états provinciaux ; processions des confréries des métiers, dans lesquelles chaque confrère portait ses instruments ; processions générales, quelquefois longues de plusieurs lieues.

    Il y avait de ces processions dans lesquelles l’Église, comme une bonne mère, permettait à ses enfants de mêler des divertissements. Ainsi à Cambrai, dans la grande procession des ordres monastiques, on voyait marcher après les vingt-quatre chapitres l’échevinage, la garde bourgeoise, les trois cents soldats romains, les sept femmes fortes, les douze sibylles et les quatre chariots représentant la montagne de Saint-Gery, la tour de Babel, l’Assomption, et le beffroi de la ville, ce qui faisait ressembler la procession elle-même à la tour de Babel.

    A Paris, dans la procession de Saint-Michel, qui se faisait le 29 septembre, il y avait un grand diable qui ne cessait de faire rire par le jeu de ses griffes, et, dans la procession de Notre-Dame, un immense dragon qui faisait peur aux petits enfants par le jeu de ses mâchoires. Dans ces époques naïves, où l’on ne tournait pas en dérision les choses saintes, on pouvait, sans inconvénient, jouer les Mystères et mêler aux cérémonies ces espèces de jeux sacrés qui égayaient les populations. J’oserai dire que le peuple chrétien, encore enfant, jouait dans le giron de sa sainte mère l’Église.

    Puis venaient les fêtes des Champs, les fêtes des Moissons. Celui qui avait terminé le premier son tas de gerbes rentrait sur le char des gerbes, en portant, triomphateur rustique, un trophée d’épis et de rubans. Mais gare au fermier, s’il n’avait pas pris prudemment la fuite avant que la dernière gerbe fût liée ! le droit des moissonneurs était de le coucher sur cette dernière gerbe et de lui appliquer la correction manuelle réservée aux petits enfants. Rassurez-vous : il n’avait garde de s’y laisser prendre. Il s’échappait bien vite et revenait armé d’une grande cruche pleine de vin qui lui servait d’égide, et la présentait à la ronde, aux applaudissements des ouvriers agricoles. C’était sa rançon. Lorsque les moissonneurs déchargeaient les gerbes dans la grange, la dernière se trouvait invariablement si lourde, qu’avec tous leurs efforts réunis ils ne pouvaient la soulever. Le fermier comprenait la leçon cachée sous cette impuissance allégorique ; il allait chercher une nouvelle cruche de vin, et, par un miracle de cette liqueur, la gerbe s’enlevait sans peine et allait rejoindre ses sœurs.

    Ces réjouissances n’étaient pas toutes d’un goût irréprochable, mais elles avaient un mérite : elles amusaient nos pères, elles entrecoupaient les jours de travail de divertissements joyeux. La plupart du temps ces fêtes étaient placées sous la protection du patron de la localité ; on priait le matin, ce qui n’empêchait pas de se réjouir l’après-midi et le soir. Témoin ce dicton : « Dans le nord de la France, on honore plus le saint avec la broche, et, dans le midi, avec le verre. »

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