• Fête de la Saint-Siffrein
    à Carpentras (Vaucluse) :
    un hommage vieux de cinq siècles
    (D’après « Vie de saint Siffrein, évêque
    et patron de Carpentras », paru en 1860)
     
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    Excepté sous la Révolution, la fête de la Saint-Siffrein, en hommage au saint du VIe siècle dont les reliques furent, selon la tradition, « amenées » à Carpentras par deux voleurs, fut toujours célébrée depuis 1525 avec pompe et magnificence à Carpentras, l’affluence étant immense

    Siffrein naquit à Albano, près de Rome, vers l’an 490. Son père possédait la moitié de cette ville par droit de succession : c’était un noble chevalier, issu d’une famille romaine qui portait un grand nom, et qui, après avoir terminé sa carrière militaire, s’était allié avec une dame d’une naissance aussi illustre que la sienne.

    Le père de Siffrein avait un grand nom, de grands biens, une femme vertueuse. Toutefois, l’éclat des richesses et les vanités du siècle ne séduisirent point son cœur. Ayant laissé son épouse par une inspiration divine, il songea à se retirer dans la solitude et à dire au monde un éternel adieu. La réputation de science et de sainteté où étaient alors les moines de l’île de Lérins lui fit choisir leur monastère pour le lieu de sa retraite.

    Saint Siffrein
    Saint Siffrein

     

    Il quitta donc l’Italie et vint débarquer à cette île avec son fils, alors âgé d’environ dix ans. Saint Césaire, abbé de ce monastère, les reçut avec une tendresse paternelle. Après quelques jours d’épreuve, le père fut admis au noviciat, et son fils fut placé sous la conduite d’un saint et savant religieux, qui fut chargé de le former aux sciences et à la vertu.

    Siffrein fit tant de progrès dans les lettres et les vertus, que tous le regardaient comme un modèle de science et de piété. Sur le renom de sa sainteté, le clergé et le peuple de Venasque — à quelques kilomètres de Carpentras — l’élurent pour leur évêque, avant même qu’il fût initié aux ordres sacrés. Son humilité fut alarmée de ce choix, et s’estimant incapable de porter une charge si pesante, il ne voulut pas l’accepter. Forcé toutefois par l’obéissance d’être élevé à des honneurs qu’il avait déclinés de tout son pouvoir, et conduit auprès de saint Césaire, il fut promu aux ordres sacrés, et reçut des mains de ce célèbre prélat la consécration épiscopale.

    Ayant gardé, pendant son épiscopat, la manière de vivre qu’il observait dans le monastère, il répandit au loin les rayons de sa sainteté. Son abstinence était prodigieuse : du pain, de l’eau et quelques légumes faisaient toute sa nourriture. Il macérait sa chair par les veilles, le jeûne et le cilice. Son assiduité à la prière était admirable : il consacrait des nuits entières à la contemplation des choses divines, sans donner à son corps quelques moments de repos.

    Compatissant aux besoins des pauvres et des malades, il était pour eux un père, mais un père tellement rempli de tendresse qu’on le voyait souvent porter ses pas vers leurs demeures, pour leur faire entendre la parole qui console, et répandre dans le sein de l’indigent d’abondantes aumônes. Pasteur vigilant, il nourrissait le troupeau que lui avait confié le père de famille, de la grâce des sacrements et du pain de la parole sacrée, et il montait tous les jours à l’autel afin d’offrir la victime sainte pour leur salut.

    Pour relever et accroître la splendeur du culte divin, il bâtit plusieurs basiliques : l’une en l’honneur de la Très-Sainte Trinité, l’autre en l’honneur de la Vierge Marie, et la troisième à saint Jean-Baptiste ; il en bâtit une à Carpentras en l’honneur de Saint Antoine, dans laquelle il allait souvent se recueillir, loin du commerce des hommes, pour s’occuper de Dieu seul et des intérêts de son âme.

    On attribue la réalisation de nombre de miracles à saint Siffrein : il ressuscita un clerc que la mort venait de surprendre, et qui lui était cher à causé de son innocence et de ses mœurs irréprochables ; il rendait la vue aux aveugles, la santé aux malades que l’on s’empressait de toutes parts d’apporter à ses pieds, et il délivrait les possédés de la puissance du démon. Doué de l’esprit prophétique, les choses les plus secrètes lui étaient connues ; il lisait au fond des cœurs, et pénétrait dans les replis de l’âme les plus cachés.

    Quand il fut parvenu à un âge fort avancé, voulant se livrer plus librement aux sentiments de ferveur qui l’animaient, et veiller avec plus de soin à la garde de son troupeau, il se bâtit une petite maison, à côté de la basilique qu’il avait élevée en l’honneur de la Très-Sainte Mère de Dieu. C’était dans ce modeste réduit que le pieux pasteur, consacrant la nuit et le jour à méditer la loi de Dieu, menait une vie plus angélique qu’humaine, et soupirait sans cesse après les joies ineffables de la céleste patrie.

    Ayant su par révélation le jour de son bienheureux trépas, son cœur en éprouva un contentement indicible. Il s’empressa aussitôt d’appeler auprès de lui le clergé et le peuple dont il faisait les délices, et il les exhorta avec de vives instances à conserver le dépôt de la foi, à vivre dans l’exercice de la charité et dans la pratique des autres vertus. Enfin, le cinquième jour des calendes de décembre, ayant conservé jusqu’au dernier moment l’usage de ses sens, il rendit l’âme. Son corps fut recueilli au sein de la basilique de Venasque.

    L'église Saint-Siffrein de Carpentras au début du XXe siècle
    L’église Saint-Siffrein de Carpentras au début du XXe siècle

     

    Après la mort de saint Siffrein, il s’opéra tant de miracles à son tombeau qu’on y accourait de toutes parts ; les vœux des nombreux pèlerins y étaient exaucés, et aucune prière ne demeura sans effet. Mais par la suite, ses précieuses reliques furent enlevées de ce lieu sacré et transportées à Carpentras, comme l’atteste la antique et pieuse tradition suivante.

    Des étrangers, voulant en effet doter leur patrie d’un trésor si précieux, s’introduisirent furtivement dans la basilique de la Très-Sainte Trinité de Venasque. Ayant brisé, pendant la nuit, la pierre sépulcrale, ils prirent la châsse qui contenait les reliques et l’emportèrent. À peine arrivés au ruisseau qui coule tout près de Carpentras, ils furent sur-le-champ frappés de cécité, en punition de leur sacrilège. Forcés de s’arrêter, ils prièrent des cultivateurs qui passaient par là de leur indiquer le chemin. Ceux-ci, se doutant de quelque crime, les dénoncèrent au magistrat de la cité. Les coupables furent saisis et avouèrent leur crime.

    Témoin du prodige, toute la ville fut en émoi, et il n’y eut qu’une voix pour demander que le trésor sacré fût enlevé à ces impies. On fit droit à une réclamation aussi juste. Aussitôt le clergé et le peuple firent éclater leur joie, transportèrent religieusement dans la ville ces reliques vénérées, au chant des hymnes et des cantiques, et les déposèrent dans l’église principale de Carpentras, qui fut rebâtie ensuite dans de plus larges proportions. Les ravisseurs, qui demandèrent pardon à Dieu de leur faute, recouvrèrent la vue.

    En vertu d’une bulle du pape Grégoire XIII en date du 18 janvier 1525, autorisation fut donnée d’exposer la relique du Trésor de la cathédrale de Carpentras lors de la fête annuelle de Saint-Siffrein, fixée au 27 novembre.

    Un manuscrit de dom Maillet (XVIIe siècle) nous livre les détails de cette fête telle qu’elle se déroulait avant la Révolution : « La veille, dit-il, à la pointe du jour, cette fête était annoncée par la décharge de dix-huit boîtes hors la porte d’Orange, et par les cloches de la cathédrale. Même répétition à midi ; les tambours se faisaient entendre, accompagnés du fifre attaché à la commune, en habit rouge. Le soir, MM. les consuls, avec leur cortège ordinaire et en chaperon, assistaient aux premières vêpres, qu’on chantait à grand orchestre. Après les vêpres, la bénédiction du Saint Clou [appelé aussi Saint Mors, emblème de la ville depuis 1260], avec une brillante illumination.

    « En sortant des vêpres, les consuls se rendaient hors la porte d’Orange, précédés des tambours et de leur cortège, pour allumer un beau feu de joie. Du moment qu’ils sortaient de cette porte, on tirait de nouveau les boîtes. On promenait enfin par la ville la bannière de saint Siffrein.

    « Le lendemain matin, à la pointe du jour, nouvelle décharge des boîtes, ainsi que pendant le parcours de la procession ; le buste en argent de saint Siffrein y était porté par quatre pénitents gris, avec une escorte de cinquante paysans armés. Un chanoine était à côté du buste, les consuls venaient ensuite. Ils assistaient à la messe solennelle qui se célébrait immédiatement après la procession, et le soir aux vêpres qu’on chantait avec la même magnificence que la veille. »

    « On fêtait avec une pareille solennité la translation des reliques de saint Siffrein, le troisième dimanche après Pâques. Toute la différence consistait en ce que, au lieu du buste de saint Siffrein, on portait à la procession la châsse des reliques du saint. »

    Le Saint Mors dans son reliquaire
    Le Saint Mors dans son reliquaire

     

    L’orage révolutionnaire eut temporairement raison de ces réjouissances. Mais depuis l’église de Saint-Siffrein ayant été rouverte à la piété des fidèles en 1802, la fête du patron titulaire fut de nouveau célébrée tous les ans avec magnificence. Selon un témoignage de la fin du XIXe siècle, les sonneries majestueuses des cloches annoncent, dès la veille, cette grande solennité. Dès l’aurore, la joie se réveille dans le cœur des habitants. Toute la ville s’émeut pour cette fête, et se presse aux pieds des autels. Les vêpres sont chantées avec gravite par un nombreux clergé, et les officiants, revêtus de riches ornements tissus d’or, exécutent les augustes cérémonies avec un ensemble admirable.

    De temps en temps les archevêques d’Avignon, invités à la solennité, viennent, par leur présence et la pompe qui les environne, doubler l’éclat de la fête. Le Saint Clou est exposé à la vénération des fidèles sur une estrade élevée au dessus de la grande tribune qui domine la porte latérale de l’édifice sacré. Les chapelles sont parées avec goût et somptuosité.

    Les reliques de saint Siffrein, renfermées dans des urnes splendides, sont déposées sur le maître-autel qu’on a jonché de fleurs et embelli de tissus magnifiques. Des torches ardentes, placées symétriquement sur les gradins et sur des candélabres, faisant rejaillir leur lumière sur tous ces objets, en relèvent, la richesse et la beauté. Le sanctuaire brille d’un éclat éblouissant par la quantité de flambeaux et de lustres suspendus à la voûte, reflétant comme une image d’un ciel constellé.. Un immense triangle, portant au milieu l’effigie du Saint Clou soutenu par deux anges, s’élève majestueusement sous la coupole de l’abside, projetant tout autour ses rayons enflammés ; et une guirlande de milliers de flambeaux ceint les chapelles de la vaste nef, qui resplendit de leur lumière.

    Le lendemain matin, aux graves sonneries des cloches, les fervents chrétiens de la cité s’empressent d’assister à la messe solennelle et de payer le tribut de leurs hommages aux reliques exposées à la vénération des fidèles. Le soir, une foule encore plus nombreuse se rend avec la même joie que la veille dans l’ancienne cathédrale pour chanter, avec les ministres sacrés, la gloire de Dieu et exalter les mérites du saint Patron.

     

     
     
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  • Fête des Trépassés du 2 novembre
    instituée par Odilon de Cluny
    (D’après « Histoire de l’Ordre de Cluny depuis la fondation
    de l’abbaye jusqu’à la mort de Pierre la Vénérable » (Tome 1), paru en 1848)
     
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    Si de tout temps l’Église avait fait des prières pour les défunts, aucun jour particulier ne leur était consacré avant le XIe siècle. C’est Odilon, abbé de Cluny en un temps où ce monastère étendait son influence sur l’Europe entière, qui, déterminé par le récit légendaire de l’existence d’un lieu situé près de Rodez vomissant des flammes et au sein duquel les démons tourmentaient les âmes des pécheurs, instaure cette commémoration et en fixe la date du 2 novembre, lendemain de la Toussaint, par un décret que les historiens placent entre 998 et 1031.

    Les écrits des Pères et les anciennes liturgies nous montrent l’Église catholique adressant, dès les premiers temps, des prières pour les morts, et suppliant Dieu de les tirer du lieu où ils expient les fautes commises ici-bas ; mais ces prières avaient un caractère tout individuel. La veille de l’inhumation, le corps du défunt était porté dans l’église, et la nuit se passait à réciter auprès de lui des psaumes et des hymnes. Le lendemain, on célébrait le sacrifice de la messe, puis on confiait les dépouilles mortelles à la terre.

    Odilon de Mercoeur, cinquième abbé de Cluny
    Odilon de Mercoeur, cinquième abbé de Cluny

    Des services, des anniversaires, des messes célébrées à l’intention d’un ou de plusieurs défunts, tel était à peu près l’ensemble du culte que l’Église consacra dans les premiers siècles aux fidèles trépassés. Vers 827, Almaric, diacre de l’église de Metz, inséra, dans un Traité de fêtes ecclésiastiques, un office spécial pour les morts ; mais cet office ne fut mis en usage que pour les particuliers. Dans la plupart des congrégations religieuses, on avait l’habitude, à certains jours de l’année, de faire la commémoration des défunts inscrits au nécrologue, c’est-à-dire de lire leurs noms, de réciter pour eux des prières, de recommander leur souvenir à leurs frères.

    Cette commémoration avait lieu, à Cluny, le second jour après la fête de la Trinité, à Saint-Germain d’Auxerre, le 10 des calendes de février. En Espagne, saint Isidore de Séville, au VIIe siècle, recommanda de célébrer chaque année, le lendemain de la Pentecôte, une messe à l’intention des défunts. Mais ces prières ne s’appliquaient qu’aux membres d’une communauté, d’une église particulière, à ceux qui s’y rattachaient par une association de prières, par des bienfaits ou tout autre lien. Personne n’avait encore eu la pensée de consacrer une fête spécialement destinée à implorer, pour tous les défunts, la miséricorde divine.

    Cette initiative revient à Odilon, abbé de Cluny, qui fixa la fête des Trépassés au lendemain de la fête de tous les saints. Il adressa à ses monastères le décret suivant, pris dans le chapitre de Cluny : « Il a été décrété par Odilon, à la prière et du consentement de tous les frères, que, de même que dans toutes les églises de la chrétienté on célèbre au premier novembre la fête de tous les saints, de même on célébrera, dans nos maisons, la fête commémorative de tous les fidèles défunts, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin, de la manière suivante : le jour susdit, après le chapitre, le doyen et le cellerier feront à tous les pauvres qui se présenteront une aumône de pain et de vin, ainsi qu’on a coutume de le faire le Jeudi saint. Tout ce qui restera du dîner des frères, à l’exception du pain et du vin, qui seront mis en réserve pour le souper, sera donné à l’aumônier. Le soir, toutes les cloches sonneront, et on chantera les vêpres pour les défunts. Le lendemain, après matines, toutes les cloches sonneront de nouveau, et l’on dira l’office pour eux. La messe du matin sera célébrée d’une manière solennelle ; toutes les cloches sonneront ; le trait sera chanté par deux frères.

    « Tous les frères doivent offrir en particulier et célébrer publiquement la messe pour le repos de l’âme de tous les fidèles. On donnera la réfection à douze pauvres. Afin que ce décret reste perpétuellement en vigueur, nous voulons et ordonnons qu’il soit observé, tant dans ce lieu que dans tous ceux qui lui appartiennent ; et si quelque autre prend exemple sur notre pieuse institution, qu’il devienne par là même participant à toutes les prières adressées à Dieu (particeps omnium bonorum votorum). De même que la mémoire de tous les chrétiens sera rappelée une fois l’an, de même nous ordonnons et tenons pour convenable de prier pour tous nos frères qui militent au service de Dieu, sous la règle de saint Benoît, afin que, par la miséricorde de Dieu, nous fassions chaque jour de nouveaux progrès. »

    Venait ensuite l’indication des prières et des psaumes que l’on devait chanter dans les offices de cette fête. On ignore la date de ce décret. Le plus ancien historien qui en ait parlé, Sigebert de Gemblours, la fixe a l’année 998, Trithème à 1010, d’autres la reportent après la mort de l’empereur Henri II, en 1024, certains encore à l’année 1031. A la fin du décret, on peut lire : « Nous statuons également que la mémoire de notre cher empereur Henri sera célébrée d’une manière toute particulière, attendu qu’il nous a comblé de bienfaits. » Mais, cette phrase semble avoir été ajoutée après coup, comme il arrivait souvent. Anselme, auteur des Gestes des évêques de Liège, après avoir raconté l’institution de la fête des Morts, dit que Notger, évêque de cette ville, l’introduisit presque aussitôt dans son Église. Or, Notger mourut en 1008, ce qui reporte la date de sa fondation à une époque antérieure.

    Quoi qu’il en soit, l’institution de la Commémoration des Morts gagna, dès le principe, tous les cœurs et frappa les âmes d’admiration pour son fondateur, et on n’hésita pas à la considérer comme une inspiration de Dieu même. La légende l’attribua à une révélation, dont le récit, s’il en faut croire le moine Jotsald, était répandu partout de son temps. On racontait qu’un moine de Rodez, revenant d’un pèlerinage à Jérusalem, fut poussé par la tempête sur les côtes de Sicile, dans une de ces îles volcaniques où les anciens plaçaient le Tartare et les forges de Vulcain. Il y trouva un reclus, auprès duquel il s’arrêta quelques jours, en attendant que la mer, devenue plus calme, lui permît de continuer son voyage.

    Ce solitaire lui demanda de quel pays il était. « Je suis Aquitain, répondit le moine. – Connais-tu un monastère qu’on appelle Cluny et son abbé Odilon ? – Je les connais parfaitement ; mais pourquoi me faites-vous cette question ? – Je vais te le dire, et grave bien mes paroles dans ta mémoire. Il y a, près d’ici, des feux souterrains qui vomissent des flammes ; les âmes des pécheurs, par un jugement manifeste de Dieu, y endurent pour un temps déterminé divers supplices. Une multitude de démons est sans cesse occupée à renouveler leurs tourments, à les accroître chaque jour, à les rendre de plus en plus intolérables. Souvent j’ai entendu ces démons se plaindre amèrement entre eux de ce que la miséricorde divine accordait fréquemment à ces âmes souffrantes leur libération par l’intercession des hommes religieux et par les aumônes qui se font dans divers lieux saints.

    « Ils se plaignent surtout de la congrégation de Cluny et de son abbé. C’est pourquoi, je t’en adjure au nom de Dieu, lorsque tu seras de retour dans ta patrie, fais part à cette communauté de ce que je viens de te dire ; recommande-lui de redoubler de prières, de veilles, d’aumônes, pour la rédemption des âmes placées dans les peines, afin que la joie se multiplie dans le ciel, et que le deuil règne parmi les démons. » Rentré en France, le moine de Rodez raconta ces choses à Odilon et à ses religieux, qui en éprouvèrent une grande joie, et s’occupèrent de travailler de plus en plus au soulagement des âmes du purgatoire : de là vint à Odilon la pensée de fonder la Fête des Trépassés.

     

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  • Fête des Rois, Gâteau des Rois
    et part du pauvre
    (D’après « La Semaine des familles », paru en 1860)
     
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    La fête des Rois a une double origine, une origine païenne et une origine chrétienne ; et on peut dire qu’elle vient de l’une ou de l’autre de ces deux sources si contraires, selon l’esprit de ceux qui la célèbrent, la fête patriarcale commandant, elle, de ménager au sein du gâteau parfumé et sucré « la part du pauvre »

    S’agit-il d’un banquet épicurien où l’on ne songe qu’à goûter les plaisirs de la bonne chère, où les mets se succèdent, où le vin coule à pleins verres, au milieu de la licence d’une conversation échauffée par les libations bachiques, et du tumulte d’une joie profane excitée par ces cris sans cesse répétés : le Roi boit ! le Roi boit ! sans aucun retour vers la fête que célèbre l’Église : alors plus de doute, cette fête des Rois vient du paganisme et des saturnales.

    Le Gâteau des Rois. Peinture de Jean-Baptiste Greuze (1774)
    Le Gâteau des Rois. Peinture de Jean-Baptiste Greuze (1774)

     

    Les saturnales, en effet, commençaient en décembre et se prolongeaient jusque pendant les premiers jours de janvier, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où nous célébrons la fête des Rois. Elles avaient été fondées, s’il faut en croire la tradition romaine, en mémoire de la liberté et de l’égalité qui régnaient parmi les hommes au temps de Saturne : Saturnia regna. Pendant ces fêtes, les rôles étaient comme intervertis : les esclaves s’asseyaient à table et les maîtres les servaient. Affranchis pour un moment de la servitude de toute une année, les esclaves pouvaient tout dire, les maîtres devaient tout entendre, et, tandis que les uns se reposaient ainsi de leur autorité, les autres se reposaient de leur obéissance.

    Pendant ces fêtes, les tribunaux étaient fermés, les écoles chômaient, les affaires s’arrêtaient pour faire place aux plaisirs. Point d’exécutions capitales, point de déclaration de guerre, point d’entreprises d’aucun genre, point de délibérations du sénat : c’était comme une trêve universelle, et il n’y avait que les salles de banquet qui restassent ouvertes. Les chefs de famille envoyaient des gâteaux à leurs amis et les mangeaient avec eux. Suivant l’usage antique, on élisait un roi du festin en consultant le hasard des dés, et Lucien assure que le grand plaisir des convives était de boire, de s’enivrer, et de faire retentir la salle du banquet de folles clameurs. Ce sont probablement ces souvenirs et les rapprochements qu’ils font naître qui ont inspiré à un auteur du commencement du XIXe siècle l’ouvrage qu’il a publié sous ce titre assez singulier : Discours ecclésiastique contre le paganisme du Roi-boit.

    Mais la fête patriarcale qui, depuis de longs siècles, se célèbre dans les familles chrétiennes, n’a rien de commun avec les saturnales païennes. L’Église, qui connaît le cœur de l’homme, sait qu’il ne peut rester longtemps sous le coup des mêmes impressions, et elle a mêlé, dans l’année, les fêtes joyeuses aux fêtes douloureuses. La fête des Rois, qui rappelle le souvenir des mages venant apporter la myrrhe, l’or et l’encens à la crèche, est au nombre des premières. Le moment où les anges chantent Gloire à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté n’est-il pas bien choisi pour se livrer à la joie ?

    Il faut rappeler comment, dans notre ancienne France, la fête des Rois était célébrée. Dans chaque maison, un banquet était préparé : la famille, les convives, les domestiques, qu’on regardait alors comme membres de la famille, étaient rangés à l’entour de la table. Le plus jeune enfant de la maison allait se placer sous la table, sur laquelle on déposait un magnifique gâteau bien sucré et bien parfumé ; le chef de la famille le partageait en parts égales.

    Quand ces préliminaires étaient accomplis, au milieu de l’attente générale, le maitre de la maison, renouvelant l’ancienne formule des Romains, disait : Phoebe, et l’enfant répondait : Domine ; puis il désignait successivement et comme il l’entendait toutes les personnes présentes autour de la table. C’était la formule païenne ; le catholicisme avait quant à lui introduit dans l’ancien usage un usage d’un symbolisme profondément moral : la première part que l’enfant nommait s’appelait la part de Dieu, et celle part de Dieu était celle du pauvre.

    Fête des Rois. La part du pauvre
    Fête des Rois. La part du pauvre

     

    Attendez ! quand le tirage du gâteau des Rois sera fini, quand le Roi désigné par la fève trouvée dans la part favorisée et la Reine désignée par le choix du Roi seront assis à la place d’honneur et que les vivats retentiront pour célébrer, au choc joyeux des verres, leur royauté à courte échéance, tout à coup une main inconnue ébranlera la cloche. Les rires s’arrêtent, le bruit tombe, les verres sont posés sur la table, on fait silence, tous les regards se tournent vers l’entrée de la salle du banquet.

    Qui vient là ? C’est Dieu qui réclame sa part ; Dieu, c’est le pauvre qui a faim, et que la charité nourrit ; qui a soif, et que la charité désaltère ; qui tremble de froid, et que la charité réchauffe, « La part à Dieu ! » dit-il en entrant. Levez-vous, enfant, et rendez cette fête agréable au ciel, en allant porter au pauvre qui sonne à la porte de votre père la part de Dieu, qui vous rendra en bonheur et en bénédictions l’aumône que vous y joindrez !

    Dans cette participation du pauvre au festin du riche, il y a un sentiment élevé des enseignements donnés par la crèche où le Christ a voulu naître pour les humbles et les petits, comme dans l’élection de cette royauté éphémère qui dure l’espace d’un festin ; il y a une leçon cachée sur la brièveté des choses de ce monde. La vie elle-même n’est-elle pas un banquet ? Ne nous y asseyons-nous pas, convives d’un moment, comme les convives du banquet du jour des Rois, sans pouvoir choisir la part qu’une voix inconnue nous assigne ?

    On trouvait aussi dans les anciennes réjouissances qui accompagnaient la fête des Rois des usages qui rappelaient le souvenir de l’égalité humaine, que la crèche a consacrée de nouveau au milieu des inégalités sociales. Ce jour, dans les villages de l’ancienne France, il y avait un échange de présents et de bons offices. Chaque paysan tuait un porc devant sa porte, et allumait ensuite un feu de paille pour en brûler les soies. On dépeçait la bêle sur place ; le paysan pauvre s’associait avec un, deux ou trois autres paysans, pauvres comme lui, pour partager le porc par moitié ou par quart, et alors il disait modestement qu’il tuait deux pieds ou un pied de cochon.

    La chaumière envoyait ensuite au manoir ou au château voisin sou présent de boudin, et le château ou le manoir, à son tour, rendait un présent analogue à la chaumière ; mais il avait soin de ne rendre que la quantité qu’il avait reçue pour ne pas blesser la délicatesse de ceux qui l’avaient prévenu et ne point éclipser par de fastueux présents les modestes largesses de ses voisins indigents.

    Il y a certains pays catholiques où la fête des Rois a fait naître des usages assez bizarres. Ainsi, nous savons qu’en Bavière, au XIXe siècle, les jeunes gens pauvres des petites villes et des villages se rassemblent par groupe de quatre personnes. L’un d’entre eux porte au bout d’un long bâton une étoile en carton couvert de papier doré, souvenir de l’étoile qui guida les sages d’Orient vers la crèche de Bethléem, et derrière le dos une hotte destinée à recevoir les présents que ces mages de contrebande, qui demandent au lieu d’offrir, espèrent obtenir de la générosité des personnes aisées. La caravane, qui remonte probablement aux anciens acteurs du Moyen Age qui jouaient les mystères, se compose donc du porte-étoile et des trois mages, Melchior, Gaspard et Balthazar.

    Dans un costume qui cherche à devenir oriental, les quêteurs se dirigent vers les maisons habitées par les autorités, et ensuite chez les plus riches fermiers. Celui qui porte l’étoile est le chef et l’orateur de la bande, et, en se présentant sur le seuil de la maison, il commence par dire : « Voici les trois rois avec leur étoile, ils boivent, ils mangent et ne payent pas. » Les mages bavarois tiennent à honneur de ne s’écarter en rien du texte de leur programme. L’usage veut qu’on reçoive le porte-étoile, et qu’on lui donne du vin, de l’argent ou un prestelle, sorte de gâteau qui remplace nos gâteaux des Rois. Quand les trois mages ont ainsi fait leur collecte, fidèles à l’usage allemand qui veut que la musique soit de toutes les fêtes, ils jouent ou chantent un air en signe de reconnaissance et de joie.

    Cet usage est bien ancien : souvenons-nous que Martin Luther, étudiant, chantait devant les maisons pour gagner son pain, comme faisaient alors beaucoup de pauvres étudiants en Allemagne. C’est lui-même qui l’a raconté : « Que personne, a-t-il dit, ne s’avise de mépriser devant moi les pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte : Panem propter Deum ! Vous savez, comme dit le psaume, les princes et les rois ont chanté. Et moi aussi, j’ai été un pauvre mendiant, j’ai reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, dans ma chère ville. » Eh bien, en Bavière, les mages du jour des Rois chantent encore de porte en porte comme chantait Luther, mais ces joyeux compagnons ne songent pas à détrôner le pape et à faire une révolution dans l’Église. Leur seul but est de faire une bonne collecte en argent et eu nature, et puis tous les groupes reviennent le soir, et mages et porteurs d’étoile se réunissent dans un grand banquet, auquel président la bonne humeur et la gaieté.

    Deux mots encore sur l’époque de la fête des Rois. Dans les premiers siècles de l’Église, cette fête se célébrait le même jour que celle de Noël, au moins en Orient, c’est-à-dire le 6 janvier. Au commencement du cinquième siècle, l’église d’Alexandrie sépara ces deux fêtes et fixa celle de Noël au 25 décembre. Vers la même époque les églises de Syrie suivirent l’exemple des Occidentaux, qui paraissent les avoir de tout temps séparées.

     

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  • Fête des Omelettes (Hautes-Alpes)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1836)
     
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    Il est dans les Hautes-Alpes un village niché au sein d’une vallée si encaissée que ses habitants, privés de la lumière directe du soleil pendant près d’un tiers de l’année, célébraient avec force omelette le retour de l’astre généreux...

    Au sein de la commune de Guillaume-Peyrouse — ancienne commune ayant fusionné en 1963 avec Clémence-d’Ambel pour former l’actuelle commune de la Chapelle-en-Valgaudémar —, canton de Saint-Firmin (Hautes-Alpes), se trouvait le village des Andrieux, situé près des rives de la Severaise. Les pauvres habitants qui y faisaient leur demeure étaient privés pendant cent jours du soleil, dont les rayons ne descendaient pas jusqu’au fond de leur vallée..

    Aussi, le jour où l’astre lumineux faisait-il son retour, célébraient-ils cet événement par une fête dont nous extrayons les détails que nous allons en donner d’un récit fait en patois du pays.

    Fête du retour du soleil
    Fête du retour du soleil

    Dès que la nuit a disparu et que l’aube vermeille se répand sur le sommet des montagnes, quatre bergers du hameau annoncent cette fête au son des fifres et des trompettes. Après avoir parcouru le village, ils se rendent chez le plus âgé des habitants qui préside à la cérémonie, et qui, dans cette circonstance, porte le nom de vénérable. Ils prennent ses ordres et recommencent leurs fanfares en prévenant tous les habitants de préparer une omelette.

    Chacun alors s’empresse d’exécuter les ordres du vénérable. A dix heures, tous, munis d’omelettes, se rendent sur la place, et une députation, précédée des bergers qui font de nouveau entendre leurs instruments champêtres, se rend chez le vénérable, afin de lui annoncer que tout est préparé pour commencer la fête : elle l’accompagne au lieu de la réunion, où il est reçu par les nombreuses acclamations de tous les habitants.

    Le vénérable se place au milieu d’eux, et après qu’il leur a rappelé l’objet de la fête, tous forment une chaîne et exécutent autour de lui une farandole, leur plat d’omelette à la main. Le vénérable donne ensuite le signal du départ. Les bergers continuent à jouer de leurs instruments, et l’on se met en marche, dans l’ordre le plus parfait, pour se rendre sur un pont de pierre qui se trouve à l’entrée du village.

    Arrivé là, chacun dépose son omelette sur les parapets du pont, et l’on se rend dans le pré voisin, où les farandoles ont lieu jusqu’à ce que le soleil arrive. Dès que sa lumière commence à les éclairer, les danses finissent, et chacun va reprendre son omelette qu’il offre à l’astre du jour. Le vieillard élève son plat vers l’horizon, tête nue. Aussitôt que ses rayons sont répandus sur tout le village, le vénérable annonce le départ, et l’on rentre dans le même ordre.

    On accompagne le vénérable chez lui ; après quoi chacun se rend dans sa famille où l’on mange l’omelette. La fête dure tout le jour et se prolonge même dans la nuit. On se rassemble encore vers le soir, et plusieurs familles se réunissent ensuite pour festiner. Ainsi se termine cette fête où président la gaieté et les amusements les plus innocents, et où les habitants du hameau témoignent avec une si simple piété leur bonheur de revoir la lumière qui fertilise leurs champs, verse de toutes parts la joie, l’espérance, et embellit le monde.

     

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  • Fête des Mères :
    origines et instauration par la loi
    (Source : Le Parisien)
     
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    Son instauration officielle dans notre calendrier, le dernier dimanche de mai, fut votée le 24 mai 1950, sous la présidence de Vincent Auriol. La Fête des Mères a donc, officiellement, 65 ans.

    Pour autant, honorer sa maman, lui faire des cadeaux, sont des choses qui remontent à la nuit des temps. Dans l’antiquité, les Grecs rendaient hommage à la déesse Rhéa, la mère de tous les dieux.

    Les Romains, eux, célébraient toutes les mères lors des Matronalia, une fête religieuse qui marquait le premier jour du printemps. Ce jour-là les mamans recevaient des cadeaux et de l’argent de leur mari, avant de se rendre au temple de Junon, la déesse protectrice des jeunes épouses, à qui elles offraient des fleurs.

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  • Fête des mères : origine, date...
    (Source : L’Internaute)
     
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    Chaque année, la fête des mères est célébrée en France à la fin du mois de mai ou au début du mois de juin. Le point sur cette tradition.

    Cette année, la fête des mères tombe le dimanche 25 mai. L’occasion pour les enfants et les grands de rendre hommage à leur maman, par un petit mot, une carte, un bouquet de fleurs ou un autre cadeau.

    Cette tradition est bien ancrée dans le pays, les fleuristes et d’autres boutiques se préparent généralement avec application pour cette date. Chaque année en France, cette journée particulière tombe un dimanche du mois de mai ou au début du mois de juin. En fait, la fête des mères est toujours fixée au dernier dimanche de mai, sauf s’il s’agit du dimanche de la Pentecôte, auquel cas celle-ci est repoussée au premier dimanche du mois de juin. En 2014, la fête des mères est fixée au 25 mai, en 2015 elle aura lieu le 31 mai.

    D’où vient la fête des mères ?
    Dès la Grèce antique, la mère a été fêtée : celle de tous les dieux, Rhéa. Quant aux Romains, ils célébraient également les femmes et les mères, au Ve siècle avant Jésus-Christ. En France, Napoléon a eu l’idée de cette fête, au XIXe siècle : il évoquait une fête des mères à célébrer au printemps. Mais la toute première célébration de la fête des mères date, en France, du 10 juin 1906 : c’est l’Isère qui met alors les mères à l’honneur. Et la tradition continue de prendre racine le 16 juin 1918, avec l’initiative du colonel de la Croix-Laval de la première Journée des mères, célébrée à Lyon.

    Une fête pétainiste ?
    La fête des mères est souvent décrite par ses détracteurs comme une fête instaurée par le Maréchal Pétain. Info ou intox ? Comme décrit plus haut, il n’est pas le premier à avoir lancé cette idée de célébrer les mamans. Si c’est bien lui qui a instauré la journée nationale des mères dans le calendrier à partir du 25 mai 1941, la loi n’a été adoptée qu’après la Seconde guerre mondiale. C’est sous la présidence de Vincent Auriol, le 24 mai 1950, que cette loi a été adoptée.

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  • Fête des ménétriers en Alsace
    (D’après un article paru en 1904)
     
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    Pfeiffertag ou Journée des Ménétriers, se célèbre tous les ans, en septembre, dans la petite ville alsacienne de Rappoltsweiler, plus familière aux mémoires françaises sous le nom de Ribeauvillé. L’origine de cette fête n’est pas légendaire ; les historiens, s’appuyant sur d’authentiques archives, la fixent en 1390.

    Du moins ce fut cette année-là que la race errante et méprisée des jongleurs, musiciens, diseurs de ballades et faiseurs de complaintes, se forma en corporation sous la tutelle et l’autorité des seigneurs de Ribeaupierre. Ceux-ci étaient les suzerains de la contrée et possédaient les trois châteaux de Saint-Ulrich, de Girsberg et du Haut-Rappolstein, qui dressent encore, au-dessus des belles collines couvertes de pampres, les ruines magnifiques de leurs donjons crénelés.

    Ruines du château de Saint-Ulrich, à Ribeauvillé
    Ruines du château de Saint-Ulrich, à Ribeauvillé

     

    Grande aubaine pour ce pauvre peuple de baladins et de poètes ! Ce fut leur affranchissement, leur admission à un état social et à un statut juridique. Jusque-là, dispersés, courant de ville en ville, ils vivaient en mendiants et étaient traités en parias. N’ayant point de foyer, ils n’avaient point d’existence légale ; la communauté humaine les ignorait, du moins ne s’occupait pas de protéger leurs droits, si elle se montrait sévère quand ils manquaient à leurs devoirs. L’Église ne les reconnaissait pas pour ses fils et leur refusait les sacrements ; les bourgeois et les manants qu’ils amusaient ne les estimaient guère, et leur talent, quand ils en avaient, ne parvenait point à triompher de leur mauvaise réputation.

    En l’an de grâce 1390, les ménétriers, jongleurs, vielleurs et autres troubadours de la vallée rhénane, n’étaient que de pauvres hères, sans feu ni lieu. Non seulement leur talent ne pouvait, sans aucun doute, se comparer au génie de leurs descendants, mais on a lieu de croire qu’il se trouvait parmi eux beaucoup de fainéants, d’aventuriers, d’escamoteurs aux mains trop glissantes, de baladins à la morale trop large, de ténors à la conscience plus élastique encore que la voix ; et leur réputation était fondée sur une moyenne de vices fort supérieure au maximum des vertus.

    Or, dans ce monde rude qui traitait ainsi la troupe famélique des ménétriers errants, il se trouva un noble sire, le comte de Ribeaupierre qui, de ces parias, refit des êtres humains. Cette famille de seigneurs, de qui le nom n’est pas sans éclat dans l’histoire de l’Alsace et dans l’histoire de France, manifesta, au milieu du génie guerrier de ces époques barbares, un instinct de civilisation, un goût assez surprenant de luxe, de poésie et de beauté. Le témoignage le plus sûr et le monument le plus solide qu’on en ait se trouve encore dressé dans les pierres de ce château Saint-Ulrich, le mieux conservé des trois et qui, dans sa force, atteste une ravissante élégance.

    Ce fut à ces seigneurs, et sans doute sur leur demande, que l’Empereur confia la protection et la suzeraineté de ces ménétriers, formés en corporation et devenus dès lors des êtres avouables. Leurs droits civiques furent reconnus ; mieux, ils obtinrent des privilèges, celui notamment d’imposer à tout chanteur ou poète ambulant l’obligation d’entrer dans leur confrérie. Ils faisaient choix d’un roi, le Pfeifferkoenig, élisaient un tribunal, nommaient un prévôt, un sergent, tout ce qu’il faut pour constituer une association respectable et capable de figurer dignement aux processions, sans oublier le porte-bannière.

    L’Eglise cessa de les tenir pour infâmes ; il leur fut permis de recevoir l’Eucharistie ; ils purent en même temps prétendre à la considération dans ce monde et, dans l’autre, au paradis. Si Molière eût été des leurs, son cadavre n’aurait pas eu tant de peine à obtenir de l’archevêque Harlay le « peu de terre » accordé à sa sépulture.

    Songez si ces pauvres gens en furent heureux, comme croyants, et flattés, en tant qu’artistes. Aussi leur reconnaissance dut-elle être grande envers le seigneur qui changeait ainsi leur destin, et envers ses descendants qui, pendant plusieurs siècles, leur gardèrent le même appui. On peut supposer qu’ils ne manquèrent pas de la leur témoigner en chantant les hauts faits de leurs protecteurs, leur noblesse et leur munificence. Ils servirent ainsi à accroître et à perpétuer le renom de ces Ribeaupierre, chez qui Louis XIV, allant à Strasbourg, ne dédaigna pas de loger.

    Maison des Ménétriers, à Ribeauvillé
    Maison des Ménétriers, à Ribeauvillé

     

    Au point de vue de l’honneur, le Mécène alsacien y trouva son compte ; il en tira aussi quelque aubaine, au point de vue du profit. En effet, le produit des amendes que le tribunal des Ménétriers infligeait à ses justiciables, coupables de quelque infraction aux règles de la confrérie, allait pour une part dans la caisse du suzerain, pour l’autre au trésor de l’abbé de Dusenheim ou, pour parler mieux, de la Vierge Marie, qui sans doute s’était entremise afin de réconcilier ces pécheurs avec Dieu.

    Tous les ans, le jour de la Nativité de la Vierge, les Ménétriers se réunissaient à Ribeauvillé en assemblée générale, pour élire leurs représentants, vérifier leurs comptes, discuter leurs intérêts. Ils assistaient dévotement à la messe, montaient en procession au château pour rendre hommage à leur suzerain, buvaient le vin que celui-ci leur offrait ans un hanap, ciselé à leur intention, en retour des présents, des musiques et des poésies dont ils honoraient le gentil seigneur : un banquet les réunissait dans l’auberge où ils avaient. leur salle réservé (cette auberge, du moins la dernière qu’ils aient occupée, subsiste encore, avec les ornements de sa tourelle sculptée, et a gardé le nom de Maison des Ménétriers).

    L’après-midi, ils tenaient leurs plaids, où l’on jugeait les causes concernant les intérêts. et le bon renom de la corporation. La soirée était vraisemblablement consacrée à des réjouissances, auxquelles s’associait toute la population de Ribeauvillé et des environs. Ensuite, la fête finie, ces fils des Muses reprenaient leur vie errante et s’en allaient, sur les grandes routes d’Alsace, emportant des souvenirs d’honneurs et des images de joie dans leurs cervelles légères, et peut-être dans leurs escarcelles, s’ils ne l’avaient pas toute vidée pour le plaisir, quelques menus profits accordés par la foule à leurs bons tours et à leurs chansons.

    Les Ménétriers ne sont plus, voici déjà bel âge. Leur cortège bariolé ne se déroule plus, bannières au vent, dans le tapage des trompettes et des tambourins, au milieu des cris du peuple, le long de la rue grimpante, sur le coteau rocheux où s’étage Ribeauvillé. Même les jolis costumes d’Alsace, dont beaucoup de villages aux environs de Strasbourg gardent encore la tradition, font tout à fait défaut ici. La foule se pressait autour des baraques, tirs à la carabine, musées de cire, cinématographes, femmes-phénomènes et chevaux de bois à vapeur. La fête, assurément, y perdait en pittoresque ; mais peut-être, somme toute, y gagnait-elle en sincérité. En gens sages et pratiques, les Alsaciens se contentent de prendre les plaisirs qui conviennent le mieux à leur époque et à leur goût.

    A la satisfaction de leurs âmes non blasées suffisent les retraites aux flambeaux, illuminées de feux de Bengale, auxquelles participent la fanfare municipale et le corps des sapeurs-pompiers (ces deux associations se partageant alternativement l’organisation et les profits de la fête) ; les festins succulents et prolongés, les beuveries copieuses dans les vastes brasseries où l’excellent vin blanc du pays, le Riesling qui sent les fleurs, le blond Riquewihr, et le Zahnacker étincelant alignent leurs flacons dorés pardessus les imposants tonneaux de bière allemande ; les promenades bras dessus bras dessous, au rythme d’un lied harmonisé, qu’accompagne parfois l’accordéon ; et la valse, la valse surtout, joie cadencée des coeurs simples et des jambes alertes, comme les gardent toujours, au pays des houblons et des vignes, le robuste Fritzchen et la tendre Lischen.

    Fête des Ménétriers, à Ribeauvillé
    Fête des Ménétriers, à Ribeauvillé

    Pendant trois dimanches de suite, tout l’après-midi, dès les vêpres dites, et une partie de la nuit jusqu’au chant du coq, ce peuple heureux se trémousse et s’en donne à coeur joie de danser. La salle de bal est charmante d’ailleurs : installée sous les arbres de l’ancien parc seigneurial, devenu promenade publique, elle a pour toit un dôme de branches et un réseau de banderoles aux couleurs d’Alsace, semées de lanternes vénitiennes. Infatigable, pourvu qu’il soit désaltéré, l’orchestre, installé là-haut dans une sorte de guérite en zinc, souffle et racle des heures entières, sans perdre la mesure.

    On voit les couples de danseurs tourner sur le parquet circulaire qu’ils laissent vide après chaque danse, pour s’y précipiter de nouveau, après avoir, aux barrières, payé l’impôt de dix pfennigs. Public mêlé où la bourgeoisie cossue ne craint pas de côtoyer le simple populaire. Point de façons, d’une part ; de l’autre, point de grossièretés. Les présentations sont inutiles pour inviter la danseuse qui vous agrée et qui, pour accepter son cavalier, ne fait pas la pimbêche. Ce peuple, de race si saine, a la gaieté forte, mais point brutale ; on n’y entend guère de querelles. Cela vient peut-être de ce que l’Alsacien a l’estomac solide et que, buvant comme quatre, il est capable de supporter pour six.

    Quelle foule, quel tohu-bohu, quel remue-ménage dans les brasseries ! Le jardin s’emplit de fûts mis en perce et vidés presque aussitôt ; les cadavres de bouteilles s’empilent par monceaux sur les tables et les buffets. La fraülein, rouge et luisante, les deux mains chargées de six ou huit chopes mousseuses, ne dépose son fardeau que pour courir à la cuisine chercher des assiettes garnies d’appétissantes charcuteries, qu’elle emporte, par un miracle d’équilibre et de musculature, sur sa poitrine bien meublée, entre ses dix robustes doigts. Cependant, écartés un moment du tumulte, deux amoureux, pour se reposer de la danse, vont s’asseoir sur un banc, là-bas où les ombres du parc sont plus profondes, sans craindre qu’un feu de Bengale indiscret trouble leur tendre entretien.

    Ainsi j’ai vu, dans ce doux septembre, la bonne Alsace boire, manger, valser et rire. Elle semblait heureuse, elle qui a longtemps pâti ; et la gaîté de son rire ne faisait point tort à la gravité de son coeur. Car elle reste, en dépit de tout, le pays béni, le verger plantureux où la fertilité du sol n’exclut pas les grâces de la nature, non plus que le bon sens pratique de la race n’en avilit l’indépendance et la fierté. L’hospitalité y reste, plus qu’ailleurs, cordiale et large ; qui l’a éprouvée en emporte le souvenir.

    Que de sujets d’intérêt, de charme et d’admiration offrent ces petites villes aux toits pointus, habitées par les cigognes, et qui toutes gardent quelque vestige, encore vivant, d’un passé héroïque ou pittoresque ! C’est, autour de Ribeauvillé, fier de sa tour sous laquelle s’enfile la rue et de ses trois châteaux de burgraves, Hunawirh, le village endormi, avec son petit cimetière enclos, pour protéger le sommeil des ancêtres, dans l’enceinte de son église fortifiée ; Riquewihr, avec ses maisons de bois et ses cours intérieures où, au-dessus d’un puits à la margelle usée, courent au mur la guirlande d’une passiflore et la torsade d’une galerie sculptée ; Kaysersberg l’impériale, qui porte sur sa colline, comme un ruban à son chapeau, le rempart crénelé de Barberousse, Kaysersberg et cette petite place d’il y a quatre cents ans où, penché sur le pont de pierre, on croit voir, en regardant l’eau verte glisser sous l’arche noire, fuir doucement la ronde ensommeillée des siècles.

     

     
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  • Fête des fous à Sens et à Châlons (Yonne et Saône-et-Loire)
    (d’après un récit paru en 1846)
     
     
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    La fête des Fous se célébrait jadis à Sens. C’était le carnaval du Moyen Age et une imitation des Saturnales. On élisait un évêque des fous, et des prêtres, barbouillés de lie et habillés d’une manière ridicule, entraient dans le chœur pour y chanter des chansons. Les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses ; ils jouaient aux cartes et aux dés ; mettaient des morceaux de vieilles savates dans l’encensoir en guise d’encens ; puis ils se faisaient ensuite traîner tous par les rues dans des tombereaux, où ils se livraient à mille contorsions. On voit encore la représentation de ces scènes sur des monuments du Moyen Age ; et, d’après Millin, la marotte que l’on place aujourd’hui dans la main du dieu Comus prendrait son origine à la fête des Fous.

    Une autre fête des Fous se célébrait à Châlons, le jour de la Saint-Étienne. On dressait un théâtre la veille, devant la grande porte de la cathédrale, et le jour de la fête on y disposait un festin. Lorsque tout était prêt, on allait en procession, vers deux heures de l’après midi, à la maison de la maîtrise des Fous, pour y prendre l’évêque de ceux-ci, lequel, monté sur un âne couvert de magnifiques harnais, était ensuite conduit, au son de la musique, jusqu’au lieu où était érigé le théâtre. Cet évêque, vêtu d’une chape, ayant mitre, croix pectorale, gants et crosse, s’asseyait à table avec ses officiers et mangeait le repas servi. Les fous se composaient ordinairement des personnes les plus qualifiées.

    Après ce repas, il y en avait un second ; et pendant celui-ci, les chapelains, les chantres et les bas-officiers de l’évêque des fous se divisaient en trois troupes : la première restait autour du théâtre ; la deuxième entrait dans l’intérieur de l’église, où elle chantait des mots vides de sens, qu’elle accompagnait d’horribles grimaces ; et la troisième parcourait les rues.

    Ce dernier repas terminé, tous les fous allaient chanter précipitamment les vêpres, et le maître de musique, battant la mesure, faisait une cavalcade autour de l’église et dans les rues adjacentes, avec des hautbois, flûtes, harpes, flageolets, fifres et tambours ; la procession parcourait ensuite les autres quartiers de la ville, précédée d’une troupe d’enfants portant des flambeaux, des encensoirs et des falots ; et, arrivés au marché, les fous jouaient à la paume. Ils recommençaient ensuite leurs danses et leurs cavalcades, que suivait une assez grande affluence de peuple ; mais une partie des habitants attendait le cortège devant l’église, avec des chaudrons, des marmites et tout l’arsenal du charivari, chacun poussant des hurlements épouvantables. Ces orgies inqualifiables furent heureusement supprimées en 1583.

     

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  • Fête des Champs-Golot à Épinal (Vosges)
    (d’après un récit du XIXe siècle)
     
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    Il existe encore aujourd’hui dans la principale ville des Vosges, à Epinal, un vieil usage fort singulier ; c’est la fête des Champs-Golot. Qui a institué cette fête ? A quelle époque a-t-elle été fondée ? Nul ne le sait.

    Chaque année, dans la soirée du jeudi saint, lorsque les pieux exercices de la journée sont terminés, la rue de l’Hôtel-de-Ville se remplit de promeneurs de tous les âges et de toutes les conditions. Sept heures sonnent, et de toutes les rues adjacentes débouchent des groupes d’enfants conduits par leurs bonnes s’ils sont riches, ou leurs parents s’ils sont pauvres. Cette troupe bruyante s’avance, portant ou faisant porter des esquifs de sapin, dont toute la cargaison se compose de bougies ou de chandelles allumées et dressées comme des mâts. Elle en forme une flotte ; chaque esquif est sous les ordres de l’enfant à qui il appartient. La mer sur laquelle ces bâtiments sont lancés est l’humble ruisseau qui roule ses eaux le long des maisons de la rue de l’Hôtel-de-Ville. C’est là qu’ils se promènent, tenus en laisse par leurs propriétaires, et projetant sur les rives garnies de spectateurs leurs vacillantes lumières : ils descendent et remontent le ruisseau, se heurtant, s’entrelaçant, menaçant de sombrer quelquefois, et excitant parmi leurs capricieux conducteurs des cris incessants de joie ou de détresse, selon les chances qu’ils courent dans leur navigation embarrassée. Pendant cette promenade nautique, les enfants, les bonnes, les parents, chantent à tue-tête et sans accord ce couplet :

     

    La champs golot,
    La lours relot. Pâques revient,
    C’est un grand bien
    Pour les chats et pour les chiens,
    Et les gens tout aussi bien.

     

    Aussi longtemps que brillent les fanaux plantés sur les esquifs, la foule, suivant les manoeuvres de la flotte, et, comme elle, descendant et remontant

    le ruisseau, se presse 

    et s’agite dans la rue. Mais dès qu’ils sont éteints elle se disperse, sa curiosité est satisfaite ; les enfants rentrent sous le toit paternel, les uns riant, les autres pleurant, mais emportant tous, pour s’en servir encore l’année suivante, leurs légères embarcations ; et la rue de l’Hôtel-de-Ville rentre dans son calme et son silence habituels.

    C’est ainsi que se célèbre la fête des Champs-Golot , et voici l’explication que l’on en donne.

    Quand le Carême touche à sa fin, les veillées cessent, les nuits s’abrègent, le repas du soir devient le signal du repos ; le jour suffit désormais aux exigences du travail ; la campagne reverdit ; les ruisseaux que le froid avait arrêtés dans leur course, serpentent en gazouillant dans les prairies ; le printemps, en un mot, apporte une nouvelle vie à la nature et à l’homme. Or c’est pour dire adieu aux veillées, pour inaugurer le retour d’une saison riante, pour proclamer l’abolition de l’abstinence et du jeûne, qu’à Epinal, le jeudi saint, le ruisseau de la rue de l’Hôtel-de-Ville se couvre à la brune de toutes ces nefs étincelantes, et que la chanson traditionnelle des Champs-Golot est répétée en choeur par la population.

    Cette chanson a nécessairement été composée à deux époques différentes. Ses deux premiers vers sont empruntés au patois le plus ancien du pays ; ils se traduisent ainsi : Les champs coulent, les veillées s’en vont. Les quatre derniers sont d’une date beaucoup plus récente, et remplacent probablement d’autres vers qui n’ont pu se transmettre jusqu’à nos jours, et dont ils reproduisent le sens et la naïveté.

     

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