• La bonne femme avide


    La bonne femme avide

    Il était une fois un vieux et une vieille. Un jour, le vieux va couper du bois dans la forêt. Il choisit un vieil arbre et l'attaque à la hache. L'arbre lui dit:

    - Épargne-moi, brave homme! Je ferai tout ce que tu voudras.

    - Alors fais-moi riche.

    - D'accord; rentre chez toi, tu auras tout ce que tu veux.

    La bonne femme avide

    Le vieux, à son retour, trouve une izba neuve où règne l'abondance, de l'argent à plein panier, du blé pour des dizaines d'années, des vaches, des chevaux, des moutons qu'on ne compterait pas en trois jours!

    - Ah, mon homme, d'où est-ce que ça vient, tout ça?.. - demande la vieille.

    - Eh bien, femme, j'ai mis la main sur un arbre qui fait tout ce que je veux.

    Au bout d'un mois, la vieille en a assez de sa maison cossue.

    - A quoi sert d'être riches, quand on ne nous respecte pas! Le maire peut à tout moment nous envoyer en corvée et nous faire bastonner, si ça lui chante. Va demander à ton arbre de te faire maire.

    Le vieux prend sa hache, se dirige vers l'arbre et fait mine de vouloir l'abattre.

    - Que veux-tu? - demande l'arbre.

    - Être maire.

    - D'accord, va en paix!

    A son retour, des soldats sont là qui s'impatientent:

    - Où vadrouilles-ru, vieux shnock? Trouve-nous vite un cantonnement, et un bon. Allons, remue-toi!

    Et de le rosser du plat de leur épée. La vieille, le voyant ainsi malmené, lui dit:

    - Pour ce qu'on gagne à être la femme du maire! Des soldats t'ont battu, sans parler du seigneur, qui fait ce qui lui plaît. Va donc demander à ton arbre de te changer en seigneur et moi en grande dame.

    Le vieux prend sa hache, se dirige vers l'arbre et fait de nouveau semblant de l'abattre; l'arbre lui demande:

    - Que me veux-tu, brave homme?

    - Change-moi en seigneur et ma vieille en grande dame.

    - D'accord, va en paix!

    La vieille, devenue grande dame, finit par viser plus haut.

    - Pour ce qu'on gagne à être grande dame! Si toi, tu étais colonel et moi colonelle, ce serait différent, tout le monde nous envierait.

    Elle envoie derechef son homme vers l'arbre; il prend sa hache, se dirige vers l'arbre et fait encore semblant de vouloir l'abattre. L'arbre lui demande:

    - Que me veux-tu?

    - Change-moi en colonel et ma femme en colonelle.

    - D'accord, va en paix!

    Le bonhomme, à son retour, est nommé colonel. Au bout d'un certain temps, la vieille lui dit:

    - La belle affaire d'être colonel! Le général peut, si ça lui chante, te mettre aux arrêts. Va demander à ton arbre de te changer en général et moi en générale.

    Le vieux se dirige vers l'arbre et brandit sa hache.

    - Que me veux-tu? - demande l'arbre.

    - Change-moi en général et ma femme en générale.

    - D'accord, va en paix!

    Le vieux, à son retour, est nommé général. Au bout d'un certain temps, la vieille en a assez d'être générale; elle dit à son homme:

    - La belle affaire d'être général! Le tsar, si ça lui chante, peut te déporter en Sibérie. Va demander à ton arbre de te changer en tsar et moi en tsarine.

    Le vieux se rend auprès de l'arbre et brandit sa hache.

    - Que me veux-tu? - demande l'arbre.

    - Change-moi en roi et ma femme en tsarine.

    - D'accord, va en paix!

    Le vieux, à son retour, trouve des émissaires qui lui disent:

    - Le tsar est mort, c'est toi qu'on a élu à sa place.

    Lui et sa vieille ne régnent pas longtemps; la bonne femme, jamais contente, appelle son homme et lui dit:

    - La belle affaire d'être tsar! Dieu, si ça lui chante, peut te livrer à la mort et l'on te mettra en terre. Va dire à ton arbre de nous changer en divinités.

    Le vieux obéit. Après avoir entendu ces propos insensés, l'arbre répond dans un frémissement de feuillage:

    - Sois un ours et ta femme une ourse.

    Aussitôt, ils deviennent une paire d'ours et se sauvent dans les bois (1).

    ____________
    1. Un des dieux slaves, Vélès, avait l'aspect d'un ours (entre autres).

    Mythes

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Emélian le nigaud


    Emélian le nigaud

    Il était une fois un vieux qui avait trois fils, dont deux étaient intelligents et le troisième, Emélian, fort bête. Les frères travaillent, et Emélian reste couche sur le poêle et ne se soucie de rien. Un jour, les frères d'Emélian décident d'aller à la foire, et les belles-soeurs l'envoient puiser de l'eau. Le nigaud, couché sur le poêle, réplique:

    - Pas envie...

    - Vas-y, Emélian, sinon nous le dirons à nos maris, qui ne t'acheteront pas de cadeaux.

    - Bon, j'y vais

    Le nigaud finit par descendre du poêle, se chausse et s'habille. Fin prêt, il ramasse deux seaux, une hache, se rend à la rivière qui avoisine le village, et taille un trou dans la glace. Il remplit les seaux, les pose au bord du trou et s'attarde à regarder l'eau. Voici qu'il y aperçoit un brochet; il attrape le poisson à la main et le sort de l'eau

    - On en fera une bonne soupe!

    Soudain, le brochet lui dit en langage humain:

    - Emélian, relâche-moi; je t'enrichirai pour la peine.

    Emélian le nigaud

    Et le nigaud rit:

    - À quoi peux-tu servir? Non, je t'emporterai à la maison et te ferai cuire par mes belles-sours.

    Le brochet insiste:

    - Écoute, Emélian, rends-moi la liberté; en récompense, je réaliserai le moindre de tes désirs.

    - Bon, mais d'abord prouve que tu ne mens pas!

    Le brochet lui dit:

    - Emélian, Emélian, que désires-tu maintenant?

    - Je veux que mes seaux d'eau rentrent tout seuls à la maison, et qu'il n'y ait pas d'éclaboussures.

    Le brochet répond:

    - Retiens les paroles que je vais prononcer; les voici: comme le brochet le commande à ma demande.

    Emélian dit:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, rentrez, les seaux, à la maison...

    Emélian le nigaud

    Au même instant, seaux et palanche escaladent la pente. Emélian relâche le brochet et suit les seaux. Ses voisins s'étonnent, et Emélian, lui, chemine sans un mot et rit en douce. Les seaux passent la porte, se posent sur le banc et le nigaud grimpe sur le poêle.

    Quelque temps après, ses belles-soeurs reviennent à la charge:

    - Emélian, qu'as-tu à paresser? Tu devrais aller fendre du bois.

    Le nigaud leur réplique:

    - Et vous alors?

    - Comment, et nous?.. Ce n'est pas notre tâche!

    - Pas envie...

    - Eh bien, tu n'auras pas de cadeaux.

    - Bon, j'y vais

    Le nigaud se lève, descend du poêle, s'empresse de se chausser et de se vêtir. Fin prêt, il gagne la cour, sort le traîneau de sous l'auvent, prend une corde et la hache, s'installe dans le traîneau et dit à ses belles-soeurs d'ouvrir le portail. Elles lui demandent:

    - Pourquoi n'as-tu pas pris le cheval?

    - Pas besoin de cheval.

    Elles ouvrent le portail, et Emélian dit tout bas:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, traîneau, file dans la forêt!

    Aussitôt le traîneau débouche de la cour, sous les yeux des villageois ébahis de voir Emélian passer sans cheval à une bonne allure, comme s'il en avait eu pour le moins une paire! Etant donné que le chemin de la forêt passe par la ville, le nigaud la traverse; mais comme il ignore qu'on doit crier pour alerter les piétons, il se tait et en écrase un grand nombre; on lui court après sans parvenir à le joindre.

    Emélian le nigaud

    Il quitte la ville, pénètre dans la forêt, s'arrête, descend du traîneau et dit:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, coupe du bois bien sec, hache, et vous, les bûches, entassez-vous tout seules sur le traîneau et attachez-vous!

    À peine a-t-il parlé que la hache se met à l'ouvre et les bûches s'entassent sur le traîneau et s'attachent. La besogne achevée, il ordonne à la hache de lui tailler une trique. Puis il remonte dans le véhicule et dit:

    -Allons, comme le brochet le commande à ma demande, rentre tout seul, mon traîneau!

    Aussitôt le traîneau part à une bonne allure; mais à la ville où le nigaud a écrasé du monde, on le guette pour lui sauter dessus; il est empoigné, tiré à bas du traîneau et rossé. Se trouvant en si mauvaise posture, il murmure:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, ma trique, rosse-les!

    Aussitôt la trique se dresse et de bastonner la foule. Profitant de la débandade, le nigaud s'échappe; la trique le suit après avoir roué de coups les assaillants. Revenu au logis, le nigaud grimpe sur le poêle.

    Peu de temps après, les rumeurs parviennent finalement aux oreilles du tsar qui envoie à sa recherche un officier. Il entre dans l'izba d'Emélian et demande:

    - C'est toi Emélian le nigaud?

    Celui-ci répond du haut du poêle:

    - Que me veux-tu?

    - Habille-toi vite; je dois te conduire auprès du tsar.

    - Pas envie...

    L'officier, fâché, lui donne une gifle. Le nigaud murmure tout bas:

    Comme le brochet le commande à ma demande, trique, rosse-le!

    Aussitôt la trique se dresse et bastonne l'officier qui arrive à s'enfuir. Surpris et ne pouvant croire que le nigaud, à lui seul, ait eu raison de son émissaire, le tsar envoie l'un de ses boyards:

    - Ramène-moi le nigaud, ou je te coupe la tête!

    Le messager se met en route, achète raisins secs, pruneaux, pains d'épice et, sitôt arrivé au village d'Emélian, entre dans l'izba et questionne ses belles-soeurs:

    - Qu'aime-t-il, votre nigaud?

    - Seigneur, notre Emélian aime se faire prier avant de vous rendre service; il aime aussi les vestes rouges.

    Le messager offre au nigaud aisins secs, pruneaux, pains d'épice et dit:

    - Que fais-tu là couché, mon cher Emélian? Allons voir le tsar.

    - Je suis bien au chaud là où je suis!" Car il aime par-dessus tout la chaleur.

    - Viens, on te nourrira bien chez le tsar!

    - Pas envie...

    - Emélian, Emélian, le tsar te fera faire une veste rouges!

    Le nigaud réfléchit et dit:

    - Prends les devants, je te suivrai.

    Le messager repart donc, et le nigaud, après s'être prélassé encore un moment sur le poêle, dit:

    - Allons, comme le brochet le commande à ma demande, poêle, file droit à la ville!

    Aussitôt l'izba craque, le poêle sort dehors, quitte la cour et fonce à toute allure au palais.

    Emélian le nigaud

    Le tsar s"étonne:

    - Qu'est-ce que c'est que ça?

    Le messager répond:

    - C'est Emélian arrive sur son poêle.

    L tsar sort sur le perron et demande:

    - Pourquoi as-tu écrasé tant de monde en allant couper du bois dans la forêt?

    - Ce n'est pas ma faute! Ils n'avaient qu'à s'écarter!

    A ce moment, la fille du tsar, Maria-tsarevna, le regarde par la fenêtre, et lui, il lève les yeux, la trouve fort jolie et murmure:

    - Je voudrais, comme le brochet le commande à ma demande, que la fille du tsar tombe amoureuse de moi!

    Le nigaud dit aussi:

    - Poêle, rentre à la maison...

    Le poêle obéit sur-le-champ et reprend sa place dans l'izba. Emélian vit quelque temps tranquille; mais il en va autrement au palais du tsar dont la fille, amoureuse du nigaud, supplie son père de la lui donner en mariage. Le tsar, furieux, fait venir son messager et dit:ne sait comment le faire ramener. Ses ministres lui conseillent d'en charger l'officier qui avait échoué précédemment; l'idée plaît au roi. Lorsque l'officier, mandé d'urgence, se présente, il lui dit:

    -Ramène-moi le nigaud mort ou vif, sinon je te coupe la tête.

    Le messager achète du vin et de la nourriture va au village, entre dans l'izba et fait manger et boire le nigaud. Emélian se soûle et s'endort. alors le messager le met dans son chariot et conduit son prisonnier droit au palais. Le tsar ordonne à l'instant d'apporter un grand tonneau cerclé de fer. Sitôt dit, sitôt fait. Alors, il ordonne d'enfermer sa fille et le nigaud dans le tonneau, de l'enduire de goudron et de le jeter à la mer.

    Le tonneau vogue durant des heures; le nigaud continue à dormir, puis, enfin réveillé, il ne voit que du noir et se demande:

    - Où suis-je?

    La tsarevna lui répond:

    - Emélian, tu es dans un tonneau avec moi.

    - Qui es-tu donc?

    - Maria-tsarevna, la fille du roi.

    Emélian dit:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, mer, projette le tonneau où nous sommes sur le rivage, au sec.

    À peine le nigaud a-t-il dit ces mots que la mer se démonte et projette sur le rivage, au sec, le tonneau qui aussitôt se brise. Emélian sort avec Maria-tsarevna.

    - Alors, Emélian, où habiterons-nous? Je t'en prie, fais apparaître une maisonnette.

    - Pas envie...

    Elle revient à la charge et Emélian, ébranlé, finit par consentir; il s'éloigne de quelques pas et prononce:

    - Comme le brochet le commande à ma demande, qu'un palais en pierre avec un toit d'or surgisse.

    À peine prononce-t-il ces paroles, qu'un palais n pierre avec un toit d'or apparaît, entouré d'un jardin plein de fleurs et d'oiseaux. Maria-tsarevna et Emélian entrent dans le palais et s'asseoient près de la fenêtre.

    Emélian le nigaud

    - Emélian, peux-tu devenir beau?

    Le nigaud ne réfléchit pas longtemps:-

    - Comme le brochet le commande à ma demande, que je sois un gars de belle prestance!

    À peine a-t-il dit ces mots qu'il devient d'une beauté surprenante. Le tsar en allant à la chasse, voit le palais:

    - Qui a osé construire un palais sur ma terre et sans ma permission?

    Et il envoie ses serviteurs se renseigner. Ils arrivent et se postent sous la fenêtre, et Emélian leur dit:

    - J'invite le tsar chez moi.

    Le tsar arrive. Emélian l'accueille, l'introduit gentiment dans son palais, le fait asseoir à table. Le tsar et son escorte boivent et mangent à cour joie; le tsar s'étonne:

    - Mais qui es-tu donc, chevalier?

    - Vous souvenez-vous, Votre Majesté, du nigaud qui était venu dans votre palais sur un poêle et que vous avez fait enfermer avec votre fille dans un tonneau qu'on a jeté à la mer? Eh bien, c'est moi, Emélian! si je veux, je peux dévaster et brûler tout votre royaume.

    Le tsar prend peur et demande pardon:

    - Prends ma fille en mariage, prend mon royaume, mas épargne-moi!

    La noce est célébrée le même jour, en grande pompe, et Emélian devient tsar. Voilà, l'histoire est terminée.


    Emélian le nigaud

    Mythes

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Éléna la Sage


    Éléna la Sage

    Au temps jadis, dans un certain pays, dans un certain royaume, un soldat montait la garde au pied d'une tour de pierre, dont la porte était cadenassée et scellée. A minuit sonnant, il entend crier de l'intérieur:

    - Ohé, sentinelle!

    Il demande:

    - Qui m'appelle?

    - Moi, le diable, - fait la voix derrière la grille. - Je suis là depuis trente ans sans boire ni manger.

    - Que veux-tu donc?

    - Délivre-moi. En cas de besoin, je te le revaudrai: dès que tu prononceras mon nom, je viendrai à la rescousse."

    Le soldat arrache aussitôt les scellés, brise le cadenas, ouvre la porte... Le diable s'échappe de la tour, monte en flèche et disparaît instantanément. "Eh bien, - songe le soldat, - j'ai fait du joli; voici mes états de service à l'eau. On va me mettre aux arrêts, me juger en cour martiale, me condamner peut-être à mort par fustigation; mieux vaut déguerpir avant qu'il est encore temps."

    Il jette son arme, son havresac et part à l'aventure. Il marche un jour, deux jours, trois jours; affamé, assoiffé, il se laisse tomber au bord de la route et fond en larmes: "Ne suis-je pas bête! - pense-t-il. - Tant que j'ai servi le tsar, je mangeais mon content, je touchais trois livres de pain par jour... Eh bien, non! J'ai pris la poudre de l'escampette pour crever de faim. Le diable, c'est de ta faute!"

    Le diable surgit à l'improviste et lui dit:

    - Bonjour, soldat! Qu'est-ce qui t'afflige?

    - Comment ne pas m'affliger, si je meurs de faim depuis trois jours.

    - Ne te désole pas, on va y remédier! - déclare le diable; il court par-ci, par-là, rapporte vins et nourritures, restaure le soldat, puis l'invite à le suivre:

    - Tu seras fort bien chez moi; tu ne manqueras de rien; surveille mes filles, c'est tout ce que je te demande.

    Le soldat accepte. Le diable le saisit sous les bras, l'emporte dans les airs et le dépose loin, très loin, quelque part au bout du monde, dans un palais de pierre blanche.

    Le diable a trois filles, belles comme le jour. Il leur commande d'obéir au soldat, de le nourrir, de le désaltérer autant qu'il voudra, et s'en va faire des vilenies: le diable, on sait ce que c'est! Il ne reste jamais en place, il rôde à travers le monde et pousse les gens à faire des bêtises. Le soldat, confié aux soins des trois belles, est comme coq en pâte. Il n'a qu'un souci: elles s'absentent mystérieusement chaque nuit. Lorsqu'il les interroge, elles refusent d'avouer. "Bon, - se dit-il - j'ouvrirai l'oeil toute la nuit et verrai bien où vous filez." Le soir, il se couche, fait semblant de dormir à poings fermés et veille au grain.

    Au moment voulu, il se glisse en douce jusqu'à leur chambre, s'arrête à la porte, se penche, l'oeil au trou de la serrure. Les belles ont étendu un tapis magique, s'y laissent tomber et se changent en colombes qui déploient leurs ailes et s'énvolent par la fenêtre. "Ça alors! - songe le soldat. Faut que j'essaye moi aussi."

    Il bondit dans la chambre, s'abat sur le tapis et se change en rouge-gorge qui s'envole à la poursuite des colombes. Celles-ci se sont posées sur une verte prairie, le rouge-gorge se dissimule sous les feuilles d'un groseiller et les épie. D'autres colombes arrivent en nuée, la prairie en est couverte; un trône d'or se dresse en son milieu. Un peu plus tard, voici un char doré qui fend les airs, traîné par six dragons de feu; Éléna la Sage, princesse d'une beauté telle qu'on ne saurait la décrire ni l'imaginer, descend du char et monte sur le trône. Elle appelle les colombes une par une et leur enseigne toutes sortes de finesses. Après quoi, elle regagne son char et disparaît.

    Alors toutes les colombes quittent la prairie et se dispersent; le rouge-gorge s'envole à la suite des trois soeurs et se retrouve avec elles dans leur chambre. Elles s'abattent sur le tapis, redeviennent jeunes filles; le rouge-gorge en fait autant et redevient soldat.

    - D'où viens-tu? - lui demandent-elles.

    - J'étais avec vous dans la verte prairie, j'ai vu la belle reine sur son trône d'or et l'ai entendue vous enseigner diverses ruses.

    - Tu as eu de la chance! Cette princesse, Éléna la Sage, est notre puissante souveraine. Si elle avait eu sous la main son livre de magie, elle t'aurait reconnu à l'instant et tu serais un homme mort. Prends garde, soldat! Ne retourne plus dans la verte prairie, évite Éléna la Sage; sinon, tu périras.

    Le soldat, nullement intimidé, ne tient aucun compte de leurs avertissements; la nuit suivante, il s'abat sur le tapis et se change en rouge-gorge. Parvenu dans la prairie, l'oiseau se cache sous le groseiller et regarde Éléna la Sage, s'émerveille de sa beauté en songeant: "Si j'avais une femme comme ça, je n'aurais plus rien à souhaiter! Je m'en vais la suivre pour savoir où elle habite."

    Éléna la Sage, descendue de son trône, regagne son char et s'envole à travers les airs, en direction de son magnifique palais; le rouge-gorge la suit. Quand la princesse est revenue au palais, suivantes et gouvernantes accourent au-devant d'elle, la prennent par les bras et l'emmènent dans les salles somptueuses.

    L'oiseau s'introduit dans le jardin, choisit un bel arbre devant la chambre à coucher de la princesse, se perche sur l'une de ses branches et se met à chanter d'une voix si jolie, si langoureuse, qu'Éléna la Sage, charmée, ne peut fermer l'oeil de la nuit. A peine le soleil levé, elle crie tout haut: "Suivantes et gouvernantes, courez vite au jardin et attrapez-moi ce rouge-gorge!" Suivantes et gouvernantes se précipitent au jardin et font la chasse au rouge-gorge. Pauvres vieilles! L'oiseau voleté de branche en branche, tourne sous leur nez sans se laisser prendre.

    Impatiente, la princesse se met de la partie; tandis qu'elle s'approche d'un buisson, l'oiseau s'immobilise, les ailes baissées, comme s'il l'attendait. La princesse, ravie, le cueille, l'emporte au palais et le place dans une cage d'or qu'elle suspend dans sa chambre à coucher.

    Le soir venu, Éléna la Sage s'envole vers la prairie, revient, ôte ses parures, se déshabille, se couche. Le rouge-gorge contemple son corps de marbre, sa beauté inouïe, et tremble des pieds à la tête. Sitôt la princesse endormie, l'oiseau se change en mouche, s'échappe de la cage d'or, s'abat sur le sol et redevient un bel homme. Parvenu au lit de la princesse, il la couve des yeux et ne peut se retenir de lui plaquer un baiser sur sa bouche vermeille. Voyant qu'elle se réveille, il redevient vite mouche, rentre dans la cage et se change en rouge-gorge.

    Éléna la Sage ouvre les yeux et regarde autour - personne! "J'ai dû rêver", se dit-elle. Puis elle se tourne sur l'autre côté et se rendort. Le soldat, lui, bout d'impatience; il essaye, encore et encore... La princesse a le sommeil léger, elle se réveille à chaque baiser. La troisième fois, elle se lève et déclare: "Je ne m'abuse sûrement pas: voyons un peu le livre de magie." Elle consulte son livre et apprend que l'oiseau en cage est un jeune soldat.

    - Hé, toi! - crie-t-elle. - Sors de là! Ton mensonge te coûtera la vie.

    Force est à l'oiseau de quitter sa cage et de s'abattre sur le sol pour redevenir un bel homme. Il tombe à genoux devant la princesse et lui demande pardon.

    - Tu perds ton temps, misérable! - répond Éléna la Sage, et elle appelle le bourreau. Aussitôt, surgit un géant muni d'une hache et d'un billot; il jette le soldat à terre, lui met la tête sur le billot, lève la hache. La princesse n'a plus qu'à faire signe avec son mouchoir, et la tête du vaillant gars roulera par terre...

    - De grâce, belle princesse, - implore-t-il. - Permets-moi de chanter une dernière fois.

    - Bon, mais fais vite!

    Le soldat entonne une chanson si triste qu'Éléna la Sage fond en larmes. Elle lui dit, apitoyée:

    - Je t'accorde dix heures de sursis; si tu arrives, entre-temps, à te cacher de façon à ce que je ne te trouve pas, je t'épouse; sinon, je te fais couper la tête.

    Le soldat sort du palais, pénètre dans une forêt profonde, s'assied contre un buisson et médite, la mort dans l'âme: "Ah, diable! Je te dois mon infortune."

    Le diable apparaît aussitôt:

    - Que veux-tu, soldat?

    - Hélas, je vais mourir. Comment me cacher d'Éléna la Sage?

    Le diable s'abat sur le sol et se change en aigle cendré:

    - Monte sur mon dos, soldat, je t'emporterai dans les cieux.

    Le soldat l'enfourche, l'aigle monte en flèche, au-dessus des sombres nuages. Cinq heures s'écoulent; Éléna la Sage prend son livre de magie, le consulte et voit tout nettement; elle s'exclame:

    - Assez volé dans les cieux, mon aigle; pose-toi, rien n'échappe à mes yeux.

    L'aigle redescend à terre.

    Le soldat se désole plus que jamais.

    - Que faire, où me cacher?

    - Attends, lui dit le diable, je m'en vais t'aider.

    Il bondit vers le soldat et lui donne un soufflet qui le change en épingle, se transforme lui-même en souris; puis il saisit l'épingle entre ses dents, se faufile dans le palais, trouve le livre de magie et plante l'épingle dedans.

    Les cinq dernières heures écoulées, Éléna la Sage prend son livre, le regarde, le feuillette et ne découvre rien; furieuse, elle le jette au feu. L'épingle tombe du livre, s'abat sur le sol et redevient un bel homme. Éléna la Sage le prend par la main.

    - Je suis rusée, mais tu l'es plus que moi!

    Ils se marient alors sans tarder et, depuis, vivent en bonne entente.

    Éléna la Sage

    Mythes

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le loup et la chèvre


    Le loup et la chèvre

    Il était une fois une chèvre qui s'était construit une cabane dans les bois et avait mis au monde des chevreaux. Elle partait souvent en quête de fourrage. Sitôt après son départ, les chevreaux verrouillent la porte et ne sortent pas. A son retour, la chèvre frappe à la porte et chante:

    - Petits chevreaux, enfants chéris!
    Ouvrez, ouvrez vite!
    Moi, la chèvre, suis allée dans la forêt;
    j'ai brouté l'herbe soyeuse,
    j'ai bu de l'eau fraîche.
    Mon lait coule à flots,
    mouille mes sabots,
    se perd dans la terre!

    Les chevreaux s'empressent d'ouvrir à leur mère. Elle les allaite et repart au bois, tandis que ses chevreaux s'enferment à double tour.

    Le loup qui a tout entendu profite de l'absence de la chèvre pour s'approcher de la cabane et crier de sa grosse voix:

    - Petits enfants, mignons enfants, ouvrez à l'instant! Votre mère est là, chargée de lait, de l'eau plein les sabots!

    Les chevreaux répondent:

    - Non, non, ce n'est pas la voix de notre mère! Elle a une voix claire et d'autres paroles.

    Le loup s'en va et se cache. La chèvre, à son retour, frappe à la porte:

    - Petits chevreaux, enfants chéris!
    Ouvrez, ouvrez vite!
    Moi, la chèvre, suis allée dans la forêt;
    j'ai brouté l'herbe soyeuse,
    j'ai bu de l'eau fraîche.
    Mon lait coule à flots,
    mouille mes sabots,
    se perd dans la terre!

    Les chevreaux la laissent entrer et lui racontent que le méchant loup est venu pour les manger. La chèvre les allaite et repart en leur recommandant de n'ouvrir pour rien au monde à quelqu'un qui s'adresserait à eux d'une grosse voix et ne répéterait pas mot pour mot ses paroles à elle. A peine s'est-elle éloignée que le loup accourt, frappe à la porte et chante d'une voix ténue:

    - Petits chevreaux, enfants chéris!
    Ouvrez, ouvrez vite!
    Moi, la chèvre, suis allée dans la forêt;
    j'ai brouté l'herbe soyeuse,
    j'ai bu de l'eau fraîche.
    Mon lait coule à flots,
    mouille mes sabots,
    se perd dans la terre!

    Le loup et la chèvre

    Les chevreaux ouvrent la porte, le loup fonce dans la cabane et les dévore tous sauf un qui s'est réfugié dans le four. La chèvre revient, mais elle a beau chanter, personne ne répond. Elle s'approche, pousse la porte non verrouillée et voit la maison déserte; elle regarde à l'intérieur du four et découvre un seul chevreau. Ayant appris son malheur, elle s'affale sur le banc et pleure, se lamente:

    - Ah, mes pauvres chevreaux, mes enfants chéris! Pourquoi, pourquoi avez-vous ouvert au méchant loup? Il vous a dévorés et me voilà toute triste.

    Le loup qui l'a entendue pénètre dans la cabane et lui dit:

    - Oh, commère, commère! Que dis-tu là? De quoi m'accuses-tu? Viens donc faire un tour en forêt.

    - Non, compère, je ne suis pas d'humeur à me promener.

    - Viens! - insiste le loup.

    Ils s'en vont das la forêt et arrivent devant une fosse où couvent les braises d'un bivouac de brigands. La chèvre dit au loup:

    - Si on essayait de sauter cette fosse, compère?

    C'est ce qu'ils font. Le loup saute et tombe dans la fosse brûlante; son ventre éclate, les chevreaux s'en échappent et bondissent vers leur mère. Depuis lors, ils vivent heureux, deviennent experts, évitent les revers.

     

    Google Bookmarks

    2 commentaires
  • Le cheval, la nappe et le cor


    Le cheval, la nappe et le cor

    Il était une fois une vieille qui avait un fils nigaud. Un jour, il trouve trois grains de pois et s'en va les semer en dehors du village. Lorsque les pois ont poussé, il les surveille; mais voilà une grue vient les picorer. Le nigaud s'approche en douce et l'attrape.

    - Hé! - dit-il. - Je vais te tuer!

    La grue l'implore:

    - Ne me fais pas de mal, je te donnerai quelque chose.

    - D'accord! - dit le nigaud, et la grue lui donne un cheval en disant:

    - Si tu as besoin d'argent, dis-lui: halte! Et quand tu en auras assez, dis: hue!

    Le nigaud prend le cheval, monte en selle et dit: halte! Le cheval s'éparpille en pièces d'argent. Le nigaud éclate de rire; puis il dit: hue! et l'argent redevient cheval. Le nigaud prend congé de la grue, emmène le cheval tout droit dans l'izba et dit à sa mère:

    - Ne dis jamais halte, seulement hue!

    Là-dessus, il repart vers ses pois. La vieille se creuse la cervelle: "Pourquoi m'a-t-il dit ça? Essayons de dire halte!" C'est ce qu'elle fait. Le cheval s'éparpille en pièces d'argent. La vieille, alléchée, les entasse vite dans sa malle; quand elle pense en avoir assez, elle dit: hue!

    Entre-temps, le nigaud a de nouveau surpris la grue dans ses pois; il se saisit d'elle et menace de la tuer. La grue l'implore:

    - Ne me fais pas de mal, je te donnerai quelque chose.

    Elle lui donne une nappe:

    - Quand tu auras faim, dis: déplie-toi! Et après avoir mangé, dis: replie-toi!

    Le nigaud tente aussitôt l'expérience:

    - Déplie-toi, nappe! - dit-il. La nappe s'étale. Ayant mangé et bu son content, il dit: replie-toi! La nappe se replie. Il la prend et l'emporte chez lui:

    - Voilà, mère, ne dis jamais à cette nappe: déplie-toi, seulement: replie-toi!

    Là-dessus, il repart vers ses pois. La bonne femme fait pour la nappe ce qu'elle a fait pour le cheval; elle dit: déplie-toi! et de se régaler, de manger et de boire ce que la nappe lui a offert; puis elle dit: replie-toi! La nappe se replie.

    Le nigaud a encore attrapé dans les pois la grue qui lui donne un cor et dit en s'envolant:

    - Nigaud! Dis: "Sortez du cor!"

    Le nigaud dit ce mot, pour son malheur: deux gaillards armés de gourdins surgissent du cor et tabassent le nigaud, si fort et si bien que le malheureux s'écroule. La grue crie du haut du ciel:

    - Rentrez dans le cor! - et les gaillards disparaissent.

    Le nigaud retourne auprès de sa mère et lui dit:

    - Mère! Ne dis jamais: sortez du cor! seulement: rentrez dans le cor!

    Son fils étant parti chez les voisins, la bonne femme verrouille la porte et dit:

    - Sortez du cor!

    Les deux gaillards armés de gourdins surgissent et tabassent la vieille qui hurle à tue-tête. Le nigaud, alerté par ses cris, accourt à toutes jambes et trouve la porte verrouillée; il crie:

    - Rentrez dans le cor!

    La vieille, revenue à elle, ouvre la porte. Le nigaud entre et dit:

    - Tu as compris, mère! Je t'avais bien prévenu de ne pas dire ça.

    Un jour, il a l'idée de donner un festin aux messieurs et gentilshommes. A peine les convives sont-ils assis, que le nigaud amène son cheval dans l'izba et lui dit:

    - Halte, mon brave!

    Le cheval s'éparpille en pièces d'argent. Les invités, ébahis, ramassent vite les pièces et les empochent. Le nigaud dit: "Hue!" et le cheval reparaît, la queue manquante. Voyant le moment venu de restaurer les convives, il sort sa nappe et dit: "Déplie-toi!" La nappe se déplie d'un seul coup et présente plein de mets et boissons. Les convives boivent, festoient, se divertissent. Lorsqu'ils sont repus, le nigaud dit: "Replie-toi!" et la nappe se replie.

    Les invités se mettent à bâiller et ricanent:

    - Montre-nous un truc de plus, nigaud!

    - Comme vous voulez, - répond-il, - avec plaisir!

    Et il apporte son cor. Les invités crient:

    - Sortez du cor!

    Les deux gaillards armés de gourdins surgissent et les tabassent à tour de bras, tant et si bien que ces messieurs sont contraints de restituer l'argent et de se disperser en vitesse.

    Quant au nigaud, il vécut heureux et prospère avec sa mère, son cheval, sa nappe et son cor.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Baba-Yaga

    *********

    Dans la maisonnette d'un village vivait une petite fille qui n'avait plus de maman. Son père, qui était déjà assez vieux, se remaria; mais il ne sut pas bien choisir. Sa nouvelle femme n'était pas une vraie maman, c'était une marâtre. Elle détestait la petite fille et la traitait mal. "Comment faire pour m'en débarrasser ?" - songeait la marâtre.

    Un jour que son mari s'était rendu au marché vendre du blé, elle dit à la petite fille :

    - Va chez ma soeur, ta gentille tante et demande-lui une aiguille et du fil pour te coudre une chemise.

    La petite fille mit son joli fichu rouge et partit. En route, comme elle était maligne, elle se dit : "J'ai une gentille tante, c'est vrai, mais qui n'est pas la soeur de ma marâtre : c'est la soeur de ma vraie maman. J'irai d'abord lui demander conseil."

    Sa tante la reçut avec beaucoup de plaisir.

    - Tante, dit la petite fille, la femme de mon papa m'a envoyée chez sa soeur lui demander une aiguille et du fil pour me coudre une chemise. Mais d'abord, je suis venue te demander, à toi, un bon conseil.

    - Tu as eu raison. La soeur de ta marâtre n'est autre que Baba-Yaga, la cruelle ogresse ! Mais écoute-moi : il y a chez Baba-Yaga un bouleau qui voudra te fouetter les yeux, noue-le d'un ruban. Tu verras une grosse barrière qui grince et qui voudra se refermer toute seule, mets-lui de l'huile sur les gonds. Des chiens voudront te dévorer, jette-leur du pain. Enfin, tu verras un chat qui te crèverait les yeux, donne-lui un bout de jambon.

    - Merci bien, ma tante, répondit la petite fille.

    Elle marcha longtemps puis arriva enfin à la maison de Baba-Yaga.

    Baba-Yaga

    Baba-Yaga était en train de tisser.

    - Bonjour, ma tante.

    - Bonjour, ma nièce.

    - Ma mère m'envoie te demander une aiguille et du fil pour qu'elle me couse une chemise.

    - Bon, je m'en vais te chercher une aiguille bien droite et du fil bien blanc. En attendant assieds-toi à ma place et tisse.

    La petite fille se mit au métier. Elle était bien contente. Soudain, elle entendit Baba-Yaga dire à sa servante dans la cour :

    - Chauffe le bain et lave ma nièce soigneusement. Je veux la manger au dîner.

    La petite fille trembla de peur. Elle vit la servante entrer et apporter des bûches et des fagots et de pleins seaux d'eau. Alors elle fit un grand effort pour prendre une voix aimable et gaie et elle dit à la servante :

    - Eh ! ma bonne, fends moins de bois et pour apporter l'eau, sers-toi plutôt d'une passoire !

    Et elle donna son fichu à la servante.

    La petite fille regardait autour d'elle de tous les côtés. Le feu commençait à flamber dans la cheminée. Il avait beau être un feu d'ogresse, sa flamme était vive et claire. Et l'eau commençait à chanter dans le chaudron ; et bien que ce fût une eau d'ogresse, elle chantait une jolie chanson. Mais Baba-Yaga s'impatientait. De la cour, elle demanda :

    - Tu tisses, ma nièce ? Tu tisses, ma chérie ?

    - Je tisse, ma tante, je tisse.

    Sans faire de bruit, la petite fille se lève, va à la porte... Mais le chat est là, maigre, noir, et effrayant ! De ses yeux verts il regarde les yeux bleus de la petite fille. Et déjà il sort ses griffes pour les lui crever.

    Mais elle lui donne un morceau de jambon cru et lui demande doucement :

    - Dis-moi, je t'en prie, comment je peux échapper à Baba-Yaga ?

    Le chat mange d'abord tout le morceau de jambon, puis il lisse ses moustaches et répond :

    - Prends ce peigne et cette serviette, et sauve-toi. Baba-Yaga va te poursuivre en courant. Colle l'oreille contre la terre. Si tu l'entends approcher, jette la serviette, et tu verras ! Si elle te poursuit toujours, colle encore l'oreille contre la terre, et quand tu l'entendras sur la route, jette le peigne et tu verras !

    Baba-Yaga

    La petite fille remercia le chat, prit la serviette et le peigne et s'enfuit. Mais à peine hors de la maison, elle vit deux chiens encore plus maigres que le chat, tout prêts à la dévorer. Elle leur jeta du pain tendre et ils ne lui firent aucun mal.

    Ensuite, c'est la grosse barrière qui grinça et qui voulut se refermer pour l'empêcher de sortir de l'enclos ; mais la petite maligne lui versa toute une burette d'huile sur les gonds et la barrière s'ouvrit largement pour la laisser passer. Sur le chemin, le bouleau siffla et s'agita pour lui fouetter les yeux ; mais elle le noua d'un ruban rouge ; et voilà que le bouleau la salua et lui montra le chemin. Elle courut, elle courut, elle courut.

    Pendant ce temps, le chat s'était mis à tisser. De la cour, Baba-Yaga demanda encore une fois :

    - Tu tisses, ma nièce ? Tu tisses, ma chérie ?

    - Je tisse, ma vieille tante, je tisse, - répondit le chat d'une grosse voix.

    Furieuse, Baba-Yaga se précipita dans la maison. Plus de petite fille !

    Elle rossa le chat et cria :

    - Pourquoi ne lui as-tu pas crevé les yeux, traître ?

    - Eh ! - dit le chat, - voilà longtemps que je suis à ton service, et tu ne m'as jamais donné le plus petit os, tandis qu'elle m'a donné du jambon !

    Baba-Yaga rossa les chiens.

    - Eh ! - dirent les chiens, - voilà longtemps que nous sommes à ton service, et nous as-tu seulement jeté une vieille croûte ? Tandis qu'elle nous a donné du pain tendre !

    Baba-Yaga secoua la barrière.

    - Eh ! - dit la barrière, - voilà longtemps que je suis à ton service et tu ne m'as jamais mis une seule goutte d'huile sur les gonds, tandis qu'elle m'en a versé une pleine burette !

    Baba-Yaga s'en prend au bouleau.

    - Eh ! - dit le bouleau, - voilà longtemps que je suis à ton service, et tu ne m'as jamais décoré d'un fil, tandis qu'elle m'a paré d'un beau ruban de soie !

    - Et moi, - dit la servante, - à qui pourtant on ne demandait rien, et moi, depuis le temps que je suis à ton service, je n'ai jamais reçu de toi ne serait-ce qu'une loque, tandis qu'elle m'a fait cadeau d'un joli fichu rouge !

    Baba-Yaga - jambe osseuse - sauta dans un mortier, et jouant du pilon, effaçant ses traces avec son balai, elle s'élança à travers la campagne. La petite fille colle son oreille contre la terre : elle entend que Baba-Yaga approche. Alors elle jette la serviette, et voilà que la serviette se transforme en une large rivière !

    Baba-Yaga

    Baba-Yaga fut bien obligée de s'arrêter. Elle grince des dents, roule des yeux jaunes, court à sa maison, fait sortir ses trois boeufs et les amène ; et les boeufs boivent toute l'eau jusqu'à la dernière goutte ; et Baba-Yaga reprend sa poursuite. La petite fille est loin. Elle colle l'oreille contre la terre ; elle entend le pilon sur la route ; elle jette le peigne... Et voilà que le peigne se change en une forêt touffue ! Baba-Yaga essaie d'y entrer, de scier les arbres avec ses dents.. Impossible !

    La petite fille écoute : plus rien. Elle n'entend que le vent qui souffle entre les sapins verts et noirs de la forêt. Pourtant elle continua de courir très vite parce qu'il commençait à faire nuit, et elle pensait : "Mon papa doit me croire perdue".

    Le vieux paysan était revenu du marché. Il avait demandé à sa femme :

    - Où est la petite ?

    - Qui le sait ! - répondit la marâtre. Voilà trois heures que je l'ai envoyée faire une commission chez sa tante.

    Enfin, la petite fille, les joues plus roses que jamais d'avoir couru, arriva chez son père. Il lui demanda :

    - D'où viens-tu, ma petite ?

    - Ah ! - dit-elle, - petit père, ma mère m'a envoyée chez ma tante chercher une aiguille et du fil pour me coudre une chemise ; mais ma tante, figure-toi que c'est Baba-Yaga, la cruelle ogresse !

    Et elle raconta toute son histoire. Le vieil homme était en colère. Il prit son fusil de chasse et tua la marâtre.

    Depuis ce temps, la petite fille et son père vivent en paix. Je suis passé dans leur village ; ils m'ont invité à leur table, le repas était très bon et tout le monde était content.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Conte du pope
    et de son ouvrier Ballot

    (extrait)

     

    Traduit par Ivan Mignot


    Conte du pope et de son ouvrier Ballot

    Il était un pope
    Sot comme une taupe.
    Il s'en alla chercher
    Diverses denrées au marché.
    A sa rencontre Ballot
    Vient flânant comme un badaud.
    "Pourquoi t'es-tu levé si tôt, mon père?
    Quelle bonne affaire comptes-tu faire?" 
    Le pope lui répond:
    "Je cherche un ouvrier
    Qui soit palefrenier, cuisinier, menuisier,
    Mais où pourrai-je trouver
    Un tel serviteur bon marché?"
    Ballot lui dit: "Je te servirai bien
    Avec zèle, avec entrain,
    Trois pichenettes sur ta tête te prendrai l'an
    Mais de bouillie j'irai me régalant."
    Le pope s'inquiète
    Il se gratte la tête.
    Car il y a chiquenaude et chiquenaude.
    Mais il a foi dans le hasard dont le Russe s'accommode
    Et il dit à Ballot: "D'accord,
    Il ne nous en coûtera pas trop d'or.
    Tu vivras donc sous mon toit,
    Tu y seras zélé et adroit."
    Ballot chez le pope travaille,
    Dort sur la paille,
    Mange comme quatre,
    Trime, se met en quatre;
    Dès l'aube il accourt,
    Attelle les chevaux, laboure,
    Allume le four, cuisine, fait bouillir,
    Casse les oeufs, les fait cuire.
    La femme du pope dit de Ballot: c'est le meilleur.
    Il lui fait fondre le coeur.
    Le fils du pope le traite comme un parent,
    Il fait la bouillie, s'occupe des enfants.
    Seul le pope n'aime pas Ballot,
    Jamais ne lui dit un bon mot.
    Pense souvent à l'échéance
    Car le temps passe, le terme avance.
    Le pope a perdu sommeil et appétit
    Il voit déjà son crâne anéanti.
    Il se confie à sa femme:
    "Que faire maintenant, mon âme?"
    Les femmes ont l'esprit avisé
    Et savent bien comment ruser.
    Elle lui dit: "Je connais un moyen
    Pour réduire cet ennui à rien:
    Demande à Ballot une chose qui ne peut être,
    Qu'il l'exécute à la lettre.
    Ainsi ta tête échappera au châtiment
    Et Ballot partira sans paiement."
    Le pope se sentit soulagé...

    Conte du pope et de son ouvrier Ballot

    Version russe intégrale     Version espéranto intégrale

    ****************************

    Сказка о попе
    и о работнике его Балде

    ***

    Conte du pope et de son ouvrier Ballot

    Жил-был поп,
    Толоконный лоб. 
    Пошел поп по базару
    Посмотреть кой-какого товару.
    Навстречу ему Балда
    Идет, сам не зная куда.
    "Что, батька, так рано поднялся?
    Чего ты взыскался?"
    Поп ему в ответ: "Нужен мне работник:
    Повар, конюх и плотник.
    А где найти мне такого
    Служителя не слишком дорогого?"
    Балда говорит: "Буду служить тебе славно,
    Усердно и очень исправно,
    В год за три щелка тебе по лбу,
    Есть же мне давай вареную полбу."
    Призадумался поп,
    Стал себе почесывать лоб.
    Щелк щелку ведь розь.
    Да понадеялся он на русский авось.
    Поп говорит Балде: "Ладно.
    Не будет нам обоим накладно.
    Поживи-ка на моем подворье,
    Окажи свое усердие и проворье."
    Живет Балда в поповом доме,
    Спит себе на соломе,
    Ест за четверых,
    Работает за семерых;
    До светла все у него пляшет.
    Лошадь запряжет, полосу вспашет,
    Печь затопит, все заготовит, закупит,
    Яичко испечет да сам и облупит.
    Попадья Балдой не нахвалится,
    Поповна о Балде лишь и печалится,
    Попенок зовет его тятей:
    Кашу заварит, нянчится с дитятей.
    Только поп один Балду не любит,
    Никогда его не приголубит.
    О расплате думает частенько:
    Время идет, и срок уж близенько.
    Поп ни ест, ни пьет, ночи не спит:
    Лоб у него заране трещит.
    Вот он попадье признается:
    "Так и так: что делать остается?"
    Ум у бабы догадлив,
    На всякие хитрости повадлив.
    Попадья говорит: "Знаю средство,
    Как удалить от нас такое бедство:
    Закажи Балде службу, чтоб стало ему невмочь;
    А требуй, чтоб он ее исполнил точь-в-точь.
    Тем ты и лоб от расправы избавишь
    И Балду-то без расплаты отправишь."
    Стало на сердце попа веселее,
    Начал он глядеть на Балду посмелее.
    Вот он кричит: "Поди-ка сюда,
    Верный мой работник Балда.
    Слушай: платить обязались черти
    Мне оброк но самой моей смерти;
    Лучшего б не надобно дохода,
    Да есть на них недоимки за три года.
    Как наешься ты своей полбы,
    Собери-ка с чертей оброк мне полный."
    Балда, с попом понапрасну не споря,
    Пошел, сел у берега моря;
    Там он стал веревку крутить
    Да конец ее в море мочить.
    Вот из моря вылез старый Бес:
    - Зачем ты. Балда, к нам залез?
    - Да вот веревкой хочу море морщить
    Да вас, проклятое племя, корчить.
    Беса старого взяла тут унылость.
    - Скажи, за что такая немилость?
    - Как за что? Вы не плотите оброка,
    Не помните положенного срока;
    Вот ужо будет нам потеха,
    Вам, собакам, великая помеха.
    - Балдушка, погоди ты морщить море.
    Оброк сполна ты получишь вскоре.
    Погоди, вышлю к тебе внука."
    Балда мыслит: "Этого провести не штука!"
    Вынырнул подосланный бесенок,
    Замяукал он, как голодный котенок:
    "Здравствуй, Балда-мужичок;
    Какой тебе надобен оброк?
    Об оброке век мы не слыхали,
    Не было чертям такой печали.
    Ну, так и быть -- возьми, да с уговору,
    С общего нашего приговору -
    Чтобы впредь не было никому горя:
    Кто скорее из нас обежит около моря,
    Тот и бери себе полный оброк,
    Между тем там приготовят мешок."
    Засмеялся Балда лукаво:
    "Что ты это выдумал, право?
    Где тебе тягаться со мною,
    Со мною, с самим Балдою?
    Экого послали супостата!
    Подожди-ка моего меньшего брата."
    Пошел Балда в ближний лесок,
    Поймал двух зайков да в мешок.
    К морю опять он приходит,
    У моря бесенка находит.
    Держит Балда за уши одного зайку:
    "Попляши-тка ты под нашу балалайку;
    Ты, бесенок, еще молоденек,
    Со мною тягаться слабенек;
    Это было б лишь времени трата.
    Обгони-ка сперва моего брата.
    Раз, два, три! догоняй-ка."
    Пустились бесенок и зайка:
    Бесенок по берегу морскому,
    А зайка в лесок до дому.
    Вот, море кругом обежавши,
    Высунув язык, мордку поднявши,
    Прибежал бесенок задыхаясь,
    Весь мокрешенек, лапкой утираясь,
    Мысля: дело с Балдою сладит.
    Глядь -- а Балда братца гладит,
    Приговаривая: "Братец мой любимый,
    Устал, бедняжка! отдохни, родимый."
    Бесенок оторопел,
    Хвостик поджал, совсем присмирел,
    На братца поглядывает боком.
    "Погоди,-- говорит,-- схожу за оброком."
    Пошел к деду, говорит: "Беда!
    Обогнал меня меньшой Балда!"
    Старый Бес стал тут думать думу.
    А Балда наделал такого шуму,
    Что все море смутилось
    И волнами так и расходилось.
    Вылез бесенок: "Полно, мужичок,
    Вышлем тебе весь оброк --
    Только слушай. Видишь ты палку эту?
    Выбери себе любимую мету.
    Кто далее палку бросит,
    Тот пускай и оброк уносит.
    Что ж? боишься вывихнуть ручки?
    Чего ты ждешь?" -- "Да жду вон этой тучки:
    Зашвырну туда твою палку,
    Да и начну с вами, чертями, свалку."
    Испугался бесенок да к деду,
    Рассказывать про Балдову победу,
    А Балда над морем опять шумит
    Да чертям веревкой грозит.
    Вылез опять бесенок: "Что ты хлопочешь?
    Будет тебе оброк, коли захочешь..."
    - "Нет,-- говорит Балда,-
    Теперь моя череда,
    Условия сам назначу,
    Задам тебе, враженок, задачу.
    Посмотрим, какова у тебе сила.
    Видишь: там сивая кобыла?
    Кобылу подыми-тка ты,
    Да неси ее полверсты;
    Снесешь кобылу, оброк уж твой;
    Не снесешь кобылы, ан будет он мой."
    Бедненький бес
    Под кобылу подлез,
    Понатужился,
    Понапружился,
    Приподнял кобылу, два шага шагнул.
    На третьем упал, ножки протянул.
    А Балда ему: "Глупый ты бес,
    Куда ж ты за нами полез?
    И руками-то снести не смог,
    А я, смотри, снесу промеж ног."
    Сел Балда на кобылку верхом
    Да версту проскакал, так что пыль столбом.
    Испугался бесенок и к деду
    Пошел рассказывать про такую победу.
    Черти стали в кружок,
    Делать нечего -- собрали полный оброк
    Да на Балду взвалили мешок.
    Идет Балда, покрякивает,
    А поп, завидя Балду, вскакивает,
    За попадью прячется,
    Со страху корячится.
    Балда его тут отыскал,
    Отдал оброк, платы требовать стал.
    Бедный поп
    Подставил лоб:
    С первого щелка
    Прыгнул поп до потолка;
    Со второго щелка
    Лишился поп языка,
    А с третьего щелка
    Вышибло ум у старика.
    А Балда приговаривал с укоризной:
    "Не гонялся бы ты, поп, за дешевизной."

    Conte du pope et de son ouvrier Ballot

     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  •  
    Contes russes
     

    Les oies-cygnes


    Il était une fois un vieux et une vieille. Ils avaient une fille et un petit garçon.
    - Fillette, fillette! - disait la mère. - Nous partons travailler, nous te rap-porterons de la brioche, te ferons une robe, t'achèterons un fichu; sois sage, veille sur ton frérot, ne quitte pas le clos.
    Les parents partis, elle oublie leurs recommandations; laissant son frérot dans l'herbette, sous la fenêtre, elle se sauve dans la rue, joue, s'amuse. Des oies-cygnes qui passaient se saisissent du garçonnet et l'emportent sur leurs ailes.

    Les oies-cygnes

    La fillette revient... plus de frérot! Affolée, elle court dé-ci, dé-là: person-ne! Elle l'appelle, pleure, se lamente, redoutant la colère des parents... le frère n'a pas répondu! Elle débouche en rase campagne; les oies-cygnes, entrevues un instant, disparaissent par-delà les bois. Ils ont une mauvaise réputation, ces oiseaux malfaisants, ravisseurs d'enfants; la fillette a deviné que ce sont eux qui ont enlevé son frérot et se lance à leur poursuite.

    Elle court, elle court et voit un poêle sur son chemin.

    - Poêle, poêle, dis-moi où les oies-cygnes se sont enfuies?

    - Mange mon pâté de seigle, et je te le dirai.

    - Peuh, chez mon père on dédaigne même les pâtés de froment!

    Le poêle n'a rien dit. Elle court plus loin et voit un pommier sur son chemin.

    - Pommier, pommier, dis-moi où les oies-cygnes se sont enfuies?

    - Mange une de mes pommes sauvages, et je te le dirai.

    - Peuh, chez mon père on dédaigne même les pommes de jardin!

    Elle court plus loin et voit une rivière de lait aux rives de kissiel.

    - Rivière de lait, rives de kissiel, où les oies-cygnes se sont-elles enfuies?

    - Mange de mon simple kissiel arrosée de lait, et je te le dirai.

    - Peuh, chez mon père on dédaigne même la crème fraîche.

    Elle aurait longuement battu prés et bois si, par chance, elle n'avait ren-contré un hérisson; elle est tentée de le bousculer, mais craint de se piquer et lui demande:

    - Hérisson, hérisson, n'as-tu pas vu où les oies se sont enfuies?

    - Par là! -dit-il, montrant la direction.

    Elle court et voit une cabane sur pattes de poulet, qui tourne, qui vire. Baba-Yaga la sorcière est dedans, face osseuse, jambe glaiseuse; le petit garçon, assis sur un banc, joue avec des pommes d'or.

    Les oies-cygnes

    Sa soeur s'approche en tapinois, le saisit et l'emporte; et les oies-cygnes la poursuivent à tire-d'aile; elles vont la rattraper, les scélérates. Que faire? La rivière de lait coule entre ses rives de kissiel.

    - Rivière chérie, cache-moi!

    - Mange de mon kissiel.

    Rien à faire, la fillette en mange. La rivière la cache sous sa rive, les oies la dépassent. La fillette sort de sa cachette, remercie et court plus loin avec son frérot; mais les oies ont fait demi-tour et arrivent sur elle. Que faire? Malheur! En voici le pommier.

    - Pommier, cher pommier, cache-moi!

    - Mange une de mes pommes sauvages!

    Elle s'empresse de la manger. Le pommier l'enveloppe de sa ramure, la couvre de son feuillage; les oies passent. Elle sort de sa cachette, se remet à courir avec son frérot; mais les oies l'ont aperçue et la poursuivent; elles l'ont presque rejointe, la battent de leurs ailes, il s'en faut de peu qu'elles lui arrachent son frérot! Par bonheur, le poêle est là, sur le chemin.

    - Monsieur le poêle, cache-moi!

    - Goûte à mon pâté de seigle!

    Elle l'engloutit aussitôt et se glisse à l'intérieur du poêle. Les oies volent, volent, cacardent, cacardent et repartent bredouilles. Et la fillette rentre à la maison en hâte, juste avant ses parents, heureusement.

    Les oies-cygnes

    Mythes

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • L'intrépide soldat de plomb

    L'intrépide soldat de plomb ..................Hans Christian Andersen

    Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés d’une vieille cuiller de plomb. L’arme au bras, l’œil fixe, l’uniforme rouge et bleu, quelle fière mine ils avaient tous ! La première chose qu’ils entendirent en ce monde, quand fut enlevé le couvercle de la boîte qui les renfermait, ce fut ce cri : « Des soldats de plomb ! » que poussait un petit garçon en battant des mains. On les lui avait donnés en cadeau pour sa fête, et il s’amusait à les ranger sur la table. Tous les soldats se ressemblaient parfaitement, à l’exception d’un seul, qui n’avait qu’une jambe : on l’avait jeté dans le moule le dernier, et il ne restait pas assez de plomb. Cependant il se tenait aussi ferme sur cette jambe que les autres sur deux, et c’est lui précisément qu’il nous importe de connaître.

    Sur la table où étaient rangés nos soldats, il se trouvait beaucoup d’autres joujoux ; mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était un charmant château de papier. À travers les petites fenêtres, on pouvait voir jusque dans les salons. Au dehors se dressaient de petits arbres autour d’un petit miroir imitant un petit lac ; des cygnes en cire y nageaient et s’y reflétaient. Tout cela était bien gentil ; mais ce qu’il y avait de bien plus gentil encore, c’était une petite demoiselle debout à la porte ouverte du château. Elle aussi était de papier ; mais elle portait un jupon de linon transparent et très-léger, et au-dessus de l’épaule, en guise d’écharpe, un petit ruban bleu, étroit, au milieu duquel étincelait une paillette aussi grande que sa figure. La petite demoiselle tenait ses deux bras étendus, car c’était une danseuse, et elle levait une jambe si haut dans l’air, que le petit soldat de plomb ne put la découvrir, et s’imagina que la demoiselle n’avait comme lui qu’une jambe.

    « Voilà une femme qui me conviendrait, pensa-t-il, mais elle est trop grande dame. Elle habite un château, moi une boîte, en compagnie de vingt-quatre camarades, et je n’y trouverais pas même une place pour elle. Cependant il faut que je fasse sa connaissance. »

    Et, ce disant, il s’étendit derrière une tabatière. Là, il pouvait à son aise regarder l’élégante petite dame, qui toujours se tenait sur une jambe, sans perdre l’équilibre.

    Le soir, tous les autres soldats furent remis dans leur boîte, et les gens de la maison allèrent se coucher. Aussitôt les joujoux commencèrent à s’amuser tout seuls : d’abord ils jouèrent à colin-maillard, puis ils se firent la guerre, enfin ils donnèrent un bal. Les soldats de plomb s’agitaient dans leur boîte, car ils auraient bien voulu en être ; mais comment soulever le couvercle ? Le casse-noisette fit des culbutes, et le crayon traça mille folies sur son ardoise. Le bruit devint si fort que le serin se réveilla et se mit à chanter. Les seuls qui ne bougeassent pas étaient le soldat de plomb et la petite danseuse. Elle se tenait toujours sur la pointe du pied, les bras étendus ; lui intrépidement sur son unique jambe, et sans cesser de l’épier.

    Minuit sonna, et crac ! voilà le couvercle de la tabatière qui saute ; mais, au lieu de tabac, il y avait un petit sorcier noir. C’était un jouet à surprise.

    — Soldat de plomb, dit le sorcier, tâche de porter ailleurs tes regards !

    Mais le soldat fit semblant de ne pas entendre.

    — Attends jusqu’à demain, et tu verras ! reprit le sorcier.

    Le lendemain, lorsque les enfants furent levés, ils placèrent le soldat de plomb sur la fenêtre ; mais tout à coup, enlevé par le sorcier ou par le vent, il s’envola du troisième étage, et tomba la tête la première sur le pavé. Quelle terrible chute ! Il se trouva la jambe en l’air, tout son corps portant son shako, et la baïonnette enfoncée entre deux pavés.

    La servante et le petit garçon descendirent pour le chercher, mais ils faillirent l’écraser sans le voir. Si le soldat eût crié : « Prenez garde ! » ils l’auraient bien trouvé ; mais il jugea que ce serait déshonorer l’uniforme.

    La pluie commença à tomber, les gouttes se suivirent bientôt sans intervalle ; ce fut alors un vrai déluge. Après l’orage, deux gamins vinrent à passer :

    — Ohé ! dit l’un, par ici ! Voilà un soldat de plomb, faisons-le naviguer. 

    Ils construisirent un bateau avec un vieux journal, mirent dedans le soldat de plomb, et lui firent descendre le ruisseau. Les deux gamins couraient à côté et battaient des mains. Quels flots, grand Dieu ! dans ce ruisseau ! Que le courant y était fort ! Mais aussi il avait plu à verse. Le bateau de papier était étrangement balloté, mais, malgré tout ce fracas, le soldat de plomb restait impassible, le regard fixe et l’arme au bras.

    Tout à coup le bateau fut poussé dans un petit canal où il faisait aussi noir que dans la boîte aux soldats.

    « Où vais-je maintenant ? pensa-t-il. Oui, oui, c’est le sorcier qui me fait tout ce mal. Cependant si la petite demoiselle était dans le bateau avec moi, l’obscurité fût-elle deux fois plus profonde, cela ne me ferait rien. »

    Bientôt un gros rat d’eau se présenta ; c’était un habitant du canal :

    — Voyons ton passe-port, ton passe-port !

    Mais le soldat de plomb garda le silence et serra son fusil. La barque continua sa route, et le rat la poursuivit. Ouf ! il grinçait des dents, et criait aux pailles et aux petits bâtons : 
    — Arrêtez-le, arrêtez-le ! il n’a pas payé son droit de passage, il n’a pas montré son passe-port. »

    Mais le courant devenait plus fort, toujours plus fort; déjà le soldat apercevait le jour, mais il entendait en même temps un murmure capable d’effrayer l’homme le plus intrépide. Il y avait au bout du canal une chute d’eau, aussi dangereuse pour lui que l’est pour nous une cataracte. Il en était déjà si près qu’il ne pouvait plus s’arrêter. La barque s’y lança : le pauvre soldat s’y tenait aussi roide que possible, et personne n’eût osé dire qu’il clignait seulement des yeux. La barque, après avoir tournoyé plusieurs fois sur elle-même, s’était remplie d’eau ; elle allait s’engloutir. L’eau montait jusqu’au cou du soldat, la barque s’enfonçait de plus en plus. Le papier se déplia, et l’eau se referma tout à coup sur la tête de notre homme. Alors il pensa à la gentille petite danseuse qu’il ne reverrait jamais, et crut entendre une voix qui chantait :

    — Soldat, le péril est grand ; voici la mort qui t’attend !

    Le papier se déchira, et le soldat passa au travers. Au même instant il fut dévoré par un grand poisson.

    C’est alors qu’il faisait noir pour le malheureux ! C’était pis encore que dans le canal. Et puis comme il y était serré ! Mais toujours intrépide, le soldat de plomb s’étendit de tout son long, l’arme au bras.

    Le poisson s’agitait en tous sens et faisait d’affreux mouvements ; enfin il s’arrêta, et un éclair parut le transpercer. Le jour se laissa voir, et quelqu’un s’écria : « Un soldat de plomb ! » Le poisson avait été pris, exposé au marché, vendu, porté dans la cuisine, et la cuisinière l’avait ouvert avec un grand couteau. Elle prit avec deux doigts le soldat de plomb par le milieu du corps, et l’apporta dans la chambre, où tout le monde voulut contempler cet homme remarquable qui avait voyagé dans le ventre d’un poisson. Cependant le soldat n’en était pas fier. On le plaça sur la table, et là – comme il arrive parfois des choses bizarres dans le monde ! – il se trouva dans la même chambre d’où il était tombé par la fenêtre. Il reconnut les enfants et les jouets qui étaient sur la table, le charmant château avec la gentille petite danseuse ; elle tenait toujours une jambe en l’air, elle aussi était intrépide. Le soldat de plomb fut tellement touché qu’il aurait voulu pleurer du plomb, mais cela n’était pas convenable. Il la regarda, elle le regarda aussi, mais ils ne se dirent pas un mot.

    Tout à coup un petit garçon le prit, et le jeta au feu sans la moindre raison ; c’était sans doute le sorcier de la tabatière qui en était la cause.

    Le soldat de plomb était là debout, éclairé d’une vive lumière, éprouvant une chaleur horrible. Toutes ses couleurs avaient disparu ; personne ne pouvait dire si c’étaient les suites du voyage ou le chagrin. Il regardait toujours la petite demoiselle, et elle aussi le regardait. Il se sentait fondre ; mais, toujours intrépide, il tenait l’arme au bras. Soudain s’ouvrit une porte, le vent enleva la danseuse, et, pareille à une sylphide, elle vola sur le feu près du soldat, et disparut en flammes. Le soldat de plomb était devenu une petite masse.

    Le lendemain, lorsque la servante vint enlever les cendres, elle trouva un objet qui avait la forme d’un petit cœur de plomb ; tout ce qui était resté de la danseuse, c’était une paillette, que le feu avait rendue toute noire.



    (Traduction par David Soldi)

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique