• Conte des trois souhaits..

    ****

    Il y avait une fois un homme qui n’était pas fort riche ; il se maria et épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu’ils étaient auprès du feu, ils s’entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu’eux.

    « Oh ! si j’étais la maîtresse d’avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là.

    — Et moi aussi, dit le mari ; je voudrais être au temps des fées, et qu’il s’en trouvât une assez bonne, pour m’accorder tout ce que je voudrais. »

    Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle dame, qui leur dit :

    « Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez ; mais prenez-y garde : après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »

    La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.

    « Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je souhaiterais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu’il n’y a rien de si bon que d’être belle, riche, et de qualité.

    — Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin, on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie.

    — Et à quoi servirait une longue vie, si l’on était pauvre, dit la femme, cela ne servirait qu’à être malheureux plus longtemps. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons ; car il y a au moins une douzaine de choses dont j’aurais besoin.

    — Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d’ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite.

    — J’y peux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »

    En même temps, la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu ; et comme elle vit qu’il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit, sans y penser :

    « Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. »

    A peine eut-elle achevé ces paroles, qu’il tomba une aune de boudin par la cheminée.

    « Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n’en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. »

    Dans le moment, l’homme s’aperçut qu’il était encore plus fou que sa femme ; car par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne put jamais l’arracher.

    « Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle ; tu es un méchant, d’avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.

    — Je te jure, ma chère femme, que je n’y pensais pas, répondit le mari ; mais, que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d’or, pour cacher ce boudin.

    — Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s’il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre » ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari, qui l’aimait, lui cria :

    « Arrête, ma chère femme, je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.

    — Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. »

    Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l’esprit, dit à son mari :

    « La fée s’est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu’il ne nous reste que cela de nos souhaits. »

    Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s’embarrasser des choses qu’ils avaient eu dessein de souhaiter.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Prince Fatal et le Prince Fortuné.....

    ***

     

     Il y avait une fois une reine, qui eut deux petits garçons, beaux comme le jour. Une fée, qui était bonne amie de la reine, avait été priée d'être la marraine de ces princes, et de leur faire quelque don :

    « Je doue l'aîné, dit-elle, de toutes sortes de malheurs jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, et je le nomme Fatal. »

    A ces paroles, la reine jeta de grands cris, et conjura la fée de changer ce don.

    « Vous ne savez pas ce que vous demandez, dit-elle à la reine ; s'il n'est pas malheureux, il sera méchant. »

    La reine n'osa plus rien dire ; mais elle pria la fée de lui laisser choisir un don pour son second fils.

    « Peut-être choisirez-vous tout de travers, répondit la fée ; mais n'importe, je veux bien lui accorder ce que vous me demanderez pour lui.

    - Je souhaite, dit la reine, qu'il réussisse toujours dans tout ce qu'il voudra faire ; c'est le moyen de le rendre parfait.

    - Vous pourriez vous tromper, dit la fée ; ainsi, je ne lui accorde ce don, que jusqu'à vingt-cinq ans. »

    On donna des nourrices aux deux petits princes, mais dès le troisième jour, la nourrice du prince aîné eut la fièvre; on lui en donna une autre qui se cassa la jambe en tombant, une troisième perdit son lait, aussitôt que le prince Fatal commença à la téter ; et le bruit s'étant répandu que le prince portait malheur à ses nourrices, personne ne voulut plus le nourrir, ni s'approcher  de lui. Ce pauvre enfant, qui avait faim, criait, et ne faisait pourtant pitié à personne. Une grosse paysanne, qui avait un grand nombre d'enfants, qu'elle avait beaucoup de peine à nourrir, dit qu'elle aurait soin de lui, si on voulait lui donner une grosse somme d'argent ; et comme le roi et la reine n'aimaient pas le prince Fatal, ils donnèrent à la nourrice ce qu'elle demandait, et lui dirent de le porter à son village. Le second prince, qu'on avait nommé Fortuné, venait au contraire à merveille. Son papa et sa maman l'aimaient à la folie, et ne pensaient pas seulement à l'aîné. La méchante femme, à qui on l'avait donné, ne fut pas plutôt chez elle, qu'elle lui ôta les beaux langes dont il était enveloppé, pour les donner à un de ses fils, qui était de l'âge de Fatal ; et, ayant enveloppé le pauvre prince dans une mauvaise jupe, elle le porta dans un bois, où il y avait bien des bêtes sauvages, et le mit dans un trou, avec trois petits lions, pour qu'il fût mangé. Mais  la mère de ces lions ne lui fit point de mal, et au contraire, elle lui donna à téter, ce qui le rendit si fort, qu'il courait tout seul au bout de six mois. Cependant le fils de la nourrice, qu'elle faisait passer pour le prince, mourut, et le roi et la reine furent charmés d'en être débarrassés. Fatal resta dans le bois jusqu'à deux ans, et un seigneur de la cour, qui allait à la chasse, fut tout étonné de le trouver au milieu des bêtes. Il en eut pitié, l'emporta dans sa maison, et ayant appris qu'on cherchait un enfant, pour tenir compagnie à Fortuné, il présenta Fatal à la reine. On donna un maître à Fortuné pour lui apprendre à lire ; mais on recommanda au maître de ne le point faire pleurer. Le jeune prince qui avait entendu cela, pleurait toutes les fois qu'il prenait son livre; en sorte qu'à cinq ans, il ne connaissait pas les lettres ; au lieu que Fatal lisait parfaitement et savait déjà écrire. Pour faire peur au prince, on commanda au maître de fouetter Fatal  toutes les fois que Fortuné manquerait à son devoir ; ainsi, Fatal avait beau s'appliquer à être sage, cela ne l'empêchait pas d'être battu ; d'ailleurs, Fortuné était si volontaire et si méchant, qu'il maltraitait toujours son frère, qu'il ne connaissait pas. Si on lui donnait une pomme, un jouet, Fortuné le lui arrachait des mains ; il le faisait taire quand il voulait parler, il l'ogligeait à parler quand il voulait se taire ; en un mot, c'était un petit martyr, dont personne n'avait pitié. Ils vécurent ainsi jusqu'à dix ans, et la reine était fort surprise de l'ignorance de son fils.

    « La fée m'a trompée, disait-elle ; je croyais que mon fils serait le plus savant de tous les princes, puisque j'ai souhaité qu'il réussît dans tout ce qu'il voudrait entreprendre. » Elle fut consulter la fée sur cela qui lui dit :

    « Madame, il fallait souhaiter à votre fils de la bonne volonté, plutôt que des talents ; il ne veut qu'être bien méchant, et il y réussit comme vous le voyez. »

    Après avoir dit ces  paroles à la reine, elle lui tourna le dos : cette pauvre princesse, fort affligée, retourna à son palais. Elle voulut gronder Fortuné, pour l'obliger à mieux faire ; mais, au lieu de lui promettre de se corriger, il dit que si on le chagrinait, il se laisserait mourir de faim. Alors la reine, tout effrayée, le prit sur ses genoux, le baisa, lui donna des bonbons, et lui dit qu'il n'étudierait pas de huit jours, s'il voulait bien manger comme à son ordinaire. Cependant le prince Fatal était un prodige de science et de douceur ; il s'était tellement accoutumé à être contredit, qu'il n'avait point de volonté, et ne s'attachait qu'à prévenir les caprices de Fortuné. Mais ce méchant enfant, qui enrageait de le voir plus habile que lui, ne pouvait le souffrir, et les gouverneurs, pour plaire à leur jeune maître, battaient à tous les moments Fatal. Enfin, ce méchant enfant dit à la reine, qu'il ne voulait plus voir Fatal, et qu'il ne mangerait pas qu'on ne l'eût chassé du palais. Voilà  donc Fatal dans la rue, et comme on avait peur de déplaire au prince, personne ne voulut le recevoir. Il passa la nuit sous un arbre, mourant de froid, car c'était en hiver, et n'ayant pour son souper qu'un morceau de pain, qu'on lui avait donné par charité. Le lendemain matin, il dit en lui-même, je ne veux pas rester à rien faire, je travaillerai pour gagner ma vie jusqu'à ce que je sois assez grand pour aller à la guerre. Je me souviens d'avoir lu dans les histoires, que de simples soldats sont devenus de grands capitaines ; peut-être aurai-je le même bonheur, si je suis honnête homme. Je n'ai ni père, ni mère ; mais Dieu est le père des orphelins ; il m'a donné une lionne pour nourrice, il ne m'abandonnera pas. Après avoir dit cela, Fatal se leva, fit sa prière, car il ne manquait jamais à prier Dieu soir et matin ; et quand il priait, il avait les yeux baissés, les mains jointes, et il ne tournait pas la tête de côté et d'autre. Un paysan, qui passa, et qui vit  Fatal, qui priait Dieu de tout son cœur, dit en lui-même, je suis sûr que cet enfant sera un honnête garçon ; j'ai envie de le prendre pour garder mes moutons. Dieu me bénira à cause de lui. Le paysan attendit que Fatal eût fini sa prière, et lui dit :

    « Mon petit ami, voulez-vous venir garder mes moutons ? Je vous nourrirai, et j'aurai soin de vous.

    - Je le veux bien, répondit Fatal, et je ferai tout mon possible pour vous bien servir. »

    Ce paysan était un gros fermier, qui avait beaucoup de valets, qui le volaient fort souvent ; sa femme et ses enfants le volaient aussi. Quand ils virent Fatal, ils furent bien contents :

    " C'est un enfant, disaient-ils, il fera tout ce que nous voudrons. "

    Un jour la femme lui dit :

    « Mon ami, mon mari est un avare qui ne me donne jamais d'argent ; laisse-moi prendre un mouton, et tu diras que le loup l'a emporté.

    - Madame, lui répondit Fatal, je voudrais de tout mon cœur vous rendre service, mais j'aimerais mieux mourir que de dire un  mensonge et être un voleur.

    - Tu n'es qu'un sot, lui dit cette femme ; personne ne saura que tu as fait cela.

    - Dieu le saura, madame, répondit Fatal ; il voit tout ce que nous faisons, et punit les menteurs et ceux qui volent.»

    Quand la fermière entendit ces paroles, elle se jeta sur lui, lui donna des soufflets, et lui arracha les cheveux. Fatal pleurait, et le fermier l'ayant entendu, demanda à sa femme pourquoi elle battait cet enfant.

    « Vraiment, dit-elle, c'est un gourmand, je l'ai vu ce matin manger un pot de crème, que je voulais porter au marché.

    - Fi, que cela est vilain, d'être gourmand », dit le paysan ; et tout de suite il appela un valet, et lui commanda de fouetter Fatal. Ce pauvre enfant avait beau dire qu'il n'avait pas mangé la crème, on croyait sa maîtresse plus que lui. Après cela, il sortit dans la campagne avec ses moutons, et la fermière lui dit :

    « Hé bien, voulez-vous, à cette heure, me donner un mouton ?

    - J'en serais bien fâché, dit Fatal, vous pouvez  faire tout ce que vous voudrez contre moi, mais vous ne m'obligerez pas à mentir. »

    Cette méchante créature, pour se venger, engagea tous les autres domestiques pour faire du mal à Fatal. Il restait à la campagne le jour et la nuit, et au lieu de lui donner à manger, comme aux autres valets, elle ne lui envoyait que du pain et de l'eau ; et quand il revenait, elle l'accusait de tout le mal qui se faisait dans la maison. Il passa un an avec ce fermier ; et quoiqu'il couchât sur la terre, et qu'il fût si mal nourri, il devint si fort, qu'on croyait qu'il avait quinze ans, quoiqu'il n'en eût que treize : d'ailleurs, il était devenu si patient, qu'il ne se chagrinait plus, quand on le grondait mal à propos. Un jour qu'il était à la ferme, il entendit dire qu'un roi voisin avait une grande guerre. il demanda congé à son maître, et fut à pied dans le royaume de ce prince, pour être soldat. Il s'engagea à un capitaine, qui était un grand seigneur ; mais il ressemblait à un porteur de chaise, tant  il était brutal ; il jurait, il battait ses soldats, il leur volait la moitié de l'argent que le roi donnait pour les nourrir et les habiller ; et sous ce méchant capitaine, Fatal fut encore plus malheureux que chez le fermier. Il s'était engagé pour dix ans, et quoiqu'il vît déserter le plus grand nombre de ses camarades, il ne voulut jamais suivre leur exemple ; car il disait, « j'ai reçu de l'argent pour servir dix ans, je volerais le roi, si je manquais à ma parole ». Quoique le capitaine fût un méchant homme, et qu'il maltraitât Fatal, tout comme les autres, il ne pouvait s'empêcher de l'estimer, parce qu'il voyait qu'il faisait toujours son devoir. Il lui donnait de l'argent pour faire ses commissions, et Fatal avait la clef de sa chambre, quand il allait à la campagne, ou qu'il dînait chez ses amis. Ce capitaine n'aimait pas la lecture, mais il avait une grande bibliothèque, pour faire croire à ceux qui venaient chez lui, qu'il était un homme d'esprit ; car dans ce pays-là, on pensait qu'un  officier qui ne lisait pas l'histoire, ne serait jamais qu'un sot et qu'un ignorant. Quand Fatal avait fait son devoir de soldat, au lieu d'aller boire et jouer avec ses camarades, il s'enfermait dans la chambre du capitaine, et tâchait d'apprendre son métier, en lisant la vie des grands hommes, et il devint capable de commander une armée. Il y avait déjà sept ans qu'il était soldat, lorsqu'il fut à la guerre. Son capitaine prit six soldats avec lui, pour aller visiter un petit bois : et quand il fut dans ce petit bois, les soldats disaient tout bas, « il faut tuer ce méchant homme, qui nous donne des coups de canne, et qui nous vole notre pain ». Fatal leur dit qu'il ne fallait pas faire une si mauvaise action ; mais au lieu d'écouter, ils lui dirent qu'ils le tueraient avec le capitaine, et mirent tous les cinq l'épée à la main. Fatal se mit à côté de son capitaine, et se battit avec tant de valeur, qu'il tua lui seul quatre de ces soldats. Son capitaine, voyant qu'il lui devait la vie, lui demanda  pardon de tout le mal qu'il lui avait fait ; et ayant conté au roi ce qui lui était arrivé, Fatal fut fait capitaine, et le roi lui fit une grosse pension. Oh, dame, les soldats n'auraient pas voulu tuer Fatal, car il les aimait comme ses enfants ; et, loin de leur voler ce qui leur appartenait, il leur donnait de son propre argent, quand ils faisaient leur devoir. Il avait soin d'eux, quand ils étaient blessés, et ne les reprenait jamais par mauvaise humeur. Cependant on donna une grande bataille, et celui qui commandait l'armée ayant été tué, tous les officiers et les soldats s'enfuirent ; mais Fatal cria tout haut, qu'il aimait mieux mourir les armes à la main, que de fuir comme un lâche. Ses soldats lui crièrent qu'ils ne voulaient point l'abandonner, et leur bon exemple ayant fait honte aux autres, ils se rangèrent autour de Fatal, et combattirent si bien, qu'ils firent le fils du roi ennemi prisonnier. Le roi fut bien content, quand il sut qu'il avait gagné la bataille, et dit à Fatal qu'il le faisait général de toutes les armées. Il le présenta ensuite à la reine et à la princesse sa fille, qui lui donnèrent leurs mains à baiser. Quand Fatal vit la princesse, il resta immobile. Elle était si belle, qu'il en devint amoureux à devenir fou, et ce fut alors qu'il fut bien malheureux ; car il pensait qu'un homme comme lui, n'était pas fait pour épouser une grande princesse. Il résolut donc de cacher soigneusement son amour, et tous les jours il souffrait les plus grands tourments : mais ce fut bien pis, quand il apprit que Fortuné, ayant vu un portrait de la princesse, qui se nommait Gracieuse, en était devenu amoureux, et qu'il envoyait des ambassadeurs pour la demander en mariage. Fatal pensa mourir de chagrin : mais la princesse Gracieuse, qui savait que Fortuné était un prince lâche et méchant, pria si fort le roi son père, de ne la point forcer à l'épouser, qu'on répondit à l'ambassadeur, que la princesse ne voulait point  encore se marier. Fortuné, qui n'avait jamais été contredit, entra en fureur, quand on lui eut rapporté la réponse de la princesse : et son père, qui ne pouvait lui rien refuser, déclara la guerre au père de Gracieuse, qui ne s'en embarrassa pas beaucoup ; car il disait, « tant que j'aurai Fatal à la tête de mon armée, je ne crains pas d'être battu ». Il envoya donc chercher son général, et lui dit de se préparer à faire la guerre : mais Fatal, se jetant à ses pieds, lui dit qu'il était né dans le royaume du père de Fortuné, et qu'il ne pouvait pas combattre contre son roi. Le père de Gracieuse se mit fort en colère, et dit à Fatal qu'il le ferait mourir, s'il refusait de lui obéir ; et qu'au contraire, il lui donnerait sa fille en mariage, s'il remportait la victoire sur Fortuné. Le pauvre Fatal, qui aimait Gracieuse à la folie, fut bien tenté ; mais à la fin, il se résolut à faire son devoir, sans rien dire au roi ; il quitta la cour et abandonna toutes ses richesses. Cependant  Fortuné se mit à la tête de son armée, pour aller faire la guerre ; mais au bout de quatre jours, il tomba malade de fatigue ; car il était fort délicat, n'ayant jamais voulu faire aucun exercice. Le chaud, le froid, tout le rendait malade. Cependant, l'ambassadeur, qui voulait faire sa cour à Fortuné, lui dit qu'il avait vu à la cour du père de Gracieuse, ce petit garçon qu'il avait chassé de son palais ; et qu' on disait que le père de Gracieuse lui avait promis sa fille. Fortuné, à cette nouvelle, se mit dans une grande colère, et aussitôt qu'il fut guéri, il partit pour détrôner le père de Gracieuse, et promit une grosse somme d'argent à celui qui lui amènerait Fatal. Fortuné remporta de grandes victoires, quoiqu'il ne combattît pas lui-même ; car il avait peur d'être tué. Enfin, il assiégea la ville capitale de son ennemi, et résolut de faire donner l'assaut. La veille de ce jour, on lui amena Fatal, lié avec de grosses chaînes, car un grand nombre de personnes s'étaient mises en chemin pour le chercher. Fortuné, charmé de pouvoir se venger, résolut, avant de donner l'assaut, de faire couper la tête à Fatal, à la vue des ennemis. Ce jour-là même, il donna un grand festin à ses officiers, parce qu'il célébrait son jour de naissance, ayant justement vingt-cinq ans. Les soldats qui étaient dans la ville, ayant appris que Fatal était pris, et qu'on devait dans une heure lui couper la tête, résolurent de périr, ou de le sauver ; car ils se souvenaient du bien qu'il leur avait fait, pendant qu'il était leur général. Ils demandèrent donc permission au roi de sortir pour combattre, et cette fois, ils furent victorieux. Le don de Fortuné avait cessé ; et comme il voulait s'enfuir, il fut tué. Les soldats victorieux coururent ôter les chaînes à Fatal, et dans le même moment, on vit paraître en l'air deux chariots brillants de lumière. La fée était dans un de ces chariots, et le père et la mère de Fatal étaient dans l'autre, mais endormis. Ils ne  s'éveillèrent qu'au moment où leurs chariots touchaient la terre, et furent bien étonnés de se voir au milieu d'une armée. La fée alors s'adressant à la reine, et lui présentant Fatal, lui dit :

    « Madame, reconnaissez dans ce héros votre fils aîné ; les malheurs qu'il a éprouvés, ont corrigé les défauts de son caractère, qui était violent et emporté. Fortuné, au contraire, qui était né avec de bonnes inclinations, a été absolument gâté par la flatterie, et Dieu n'a pas permis qu'il vécût plus longtemps, parce qu'il serait devenu plus méchant chaque jour. Il vient d'être tué ; mais, pour vous consoler de sa mort, apprenez qu'il était sur le point de détrôner son père, parce qu'il s'ennuyait de n'être pas roi. »

    Le roi et la reine furent bien étonnés, et ils embrassèrent de bon cœur Fatal, dont ils avaient entendu parler fort avantageusement. La princesse Gracieuse et son père apprirent avec joie l'aventure de Fatal, qui épousa Gracieuse, avec laquelle il vécut fort longtemps dans une parfaite concorde, parce qu'ils s'étaient unis par la vertu.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Charlatan.

    ****

    LE monde n’a jamais manqué de Charlatans.
    Cette ſcience de tout temps
    Fut en Profeſſeurs très fertile.
    Tantoſt l’un en Theatre affronte l’Acheron :

     

    Et l’autre affiche par la Ville
    Qu’il eſt un Paſſe-Ciceron.
    Un des derniers ſe vantoit d’eſtre
    En Eloquence ſi grand Maiſtre,
    Qu’il rendroit diſert un badaut,
    Un manant, un ruſtre, un lourdaut,
    Ouy, Meſſieurs, un lourdaut, un Animal, un Aſne :
    Que l’on ameine un Aſne, un Aſne renforcé,
    Je le rendray Maiſtre paſſé ;
    Et veux qu’il porte la ſoutane.
    Le Prince ſceut la choſe, il manda le Rheteur.
    J’ay, dit-il, dans mon écurie
    Un fort beau Rouſſin d’Arcadie :
    J’en voudrois faire un Orateur.
    Sire, vous pouvez tout, reprit d’abord nôtre homme.

     

    On luy donna certaine ſomme.
    Il devoit au bout de dix ans
    Mettre ſon Aſne ſur les bancs :
    Sinon, il conſentoit d’eſtre en place publique
    Guindé, la hard au col, étranglé court & net,
    Ayant au dos ſa Rhetorique,
    Et les oreilles d’un Baudet.
    Quelqu’un des Courtiſans luy dit qu’à la potence
    Il vouloit l’aller voir ; & que pour un pendu
    Il auroit bonne grace, & beaucoup de preſtance :
    Surtout qu’il ſe ſouvinſt de faire à l’aſſiſtance
    Un diſcours où ſon art fut au long étendu ;
    Un diſcours pathetique, & dont le formulaire

     

    Serviſt à certains Cicerons
    Vulgairement nommez larrons.
    L’autre reprit : Avant l’affaire
    Le Roy, l’Aſne ou moy nous mourrons.

    Il avoit raiſon. C’eſt folie
    De compter ſur dix ans de vie.
    Soyons bien beuvans, bien mangeans,
    Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le vieillard, et les trois jeunes hommes

    ****

    UN octogenaire plantoit.
    Paſſe encor de baſtir ; mais planter à cét âge !
    Diſoient trois jouvenceaux enfans du voiſinage,

     

    Aſſurement il radotoit.
    Car au nom des Dieux, je vous prie,
    Quel fruict de ce labeur pouvez-vous recüeillir ?
    Autant qu’un Patriarche il vous faudroit vieillir.
    À quoy bon charger voſtre vie
    Des ſoins d’un avenir qui n’eſt pas fait pour vous ?
    Ne ſongez deſormais qu’à vos erreurs paſſées :
    Quittez le long eſpoir, & les vaſtes penſées ;
    Tout cela ne convient qu’à nous.
    Il ne convient pas à vous meſmes,
    Repartit le Vieillard. Tout établiſſement
    Vient tard & dure peu. La main des Parques bleſmes
    De vos jours, & des miens ſe jouë également.

     

    Nos termes ſont pareils par leur courte durée.
    Qui de nous des clartez de la voûte azurée
    Doit joüir le dernier ? Eſt-il aucun moment
    Qui vous puiſſe aſſurer d’un ſecond ſeulement ?
    Mes arriere-neveux me devront cét ombrage :
    Hé bien défendez vous au Sage
    De ſe donner des ſoins pour le plaiſir d’autruy ?
    Cela meſme eſt un fruict que je gouſte aujourd’huy :
    J’en puis joüir demain, & quelques jours encore :
    Je puis enfin compter l’Aurore
    Plus d’une fois ſur vos tombeaux.
    Le Vieillard eut raiſon ; l’un des trois jouvenceaux

     

    Se noya dés le port allant à l’Amerique.
    L’autre afin de monter aux grandes dignitez,
    Dans les emplois de Mars ſervant la Republique,
    Par un coup impréveu vid ſes jours emportez.
    Le troiſiéme tomba d’un arbre
    Que luy meſme il voulut enter :
    Et pleurez du Vieillard, il grava ſur leur marbre
    Ce que je viens de raconter.

     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Lion, le Singe, et les deux Ânes.

    ***

    V.

    Le Lion, pour bien gouverner,
    Voulant apprendre la morale,
    Se fit un beau jour amener
    Le Singe maiſtre es arts chez la gent animale.

     

    La premiere Ieçon que donna le Regent,
    Fut celle-cy : Grand Roy, pour regner ſagement,
    Il faut que tout Prince prefere
    Le zele del’Eſtat à certain mouvement,
    Qu’on appelle communément
    Amour propre ; car c’eſt le pere,
    C’eſt l’autheur de tous les défauts,
    Que l’on remarque aux animaux.
    Vouloir que de tout poinct ce ſentiment vous quitte,
    Ce n’eſt pas choſe ſi petite
    Qu’on en vienne à bout en un jour :
    C’eſt beaucoup de pouvoir moderer cet amour.
    Par là voſtre perſonne auguſte
    N’admettra jamais rien en ſoy
    De ridicule ny d’injuſte.
    Donne moy, repartit le Roy,
    Des exemples del’un & l’autre.

     

    Toute eſpece, dit le Doctcur,
    (Et je commence par la noſtre)
    Toute profeſſion s’eſtime dans ſon cœur,
    Traite les autres d’ignorantes,
    Les qualifie impertinentes,
    Et ſemblables diſcours qui ne nous coûtent rien.
    L’amour propre au rebours, fait qu’au degré ſuprême
    On porte ſes pareils ; car c’eſt un bon moyen
    De s’élever auſſi ſoy-meſme.
    De tout ce que deſſus j’argumente tres-bien,
    Qu’icy bas maint talent n’eſt que pure grimace,
    Cabale, & certain art de ſe faire valoir,
    Mieux ſceu des ignorans, que des gens de ſçavoir.
    L’autre jour ſuivant à la trace

     

    Deux Aſnes qui prenant tour à tour l’encenſoir
    Se loüoient tour à tour, comme c’eſt la maniere ;
    J’oüis que l’un des deux diſoit à ſon confrere :
    Seigneur, trouvez-vous pas bien injuſte & bien ſot
    L’homme cet animal ſi parfait ? il profâne
    Noſtre auguſte nom, traitant d’Aſne
    Quiconque eſt ignorant, d’eſprit lourd, idiot ;
    Il abuſe encore d’un mot,
    Et traite noſtre rire, & nos diſcours de braire.
    Les humains ſont plaiſans de pretendre exceller
    Par deſſus nous ; non, non ; c’eſt à vous de parler,
    À leurs Orateurs de ſe taire.

     

    Voilà les vrays braillards ; mais laiſſons-là ces gens ;
    Vous m’entendez, je vous entends :
    Il ſuffit : & quant aux merveilles,
    Dont voſtre divin chant vient frapper les oreilles,
    Philomele eſt au prix novice dans cet Art :
    Vous ſurpaſſez Lambert. L’autre baudet repart :
    Seigneur, j’admire en vous des qualitez pareilles.
    Ces Aſnes non contens de s’eſtre ainſi gratez,
    S’en allerent dans les Citez
    L’un l’autre ſe proſner. Chacun d’eux croyoit faire
    En priſant ſes pareils une fort bonne affaire,
    Pretendant que l’honneur en reviendroit ſur luy.

     

    J’en connois beaucoup aujourd’huy,
    Non parmy les baudets, mais parmy les puiſſances
    Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrez,
    Qui changeroient entre eux les ſimples excellences,
    S’ils oſoient en des majeſtez.
    J’en dis peut-eſtre plus qu’il ne faut, & ſuppoſe.
    Que voſtre majeſté gardera le ſecret.
    Elle avoit ſoûhaité d’apprendre quelque trait
    Qui luy fiſt voir entre autre choſe
    L’amour propre, donnant du ridicule aux gens.
    L’injuſte aura ſon tour : il y faut plus de temps.
    Ainſi parla ce Singe. On ne m’a pas ſçeu dire

     

    S’il traita l’autre poinct ; car il eſt délicat ;
    Et noſtre maiſtre es Arts qui n’eſtoit pas un fat
    Regardoit ce Lion comme un terrible ſire.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les Arbres qui ont peur des moutons.

    ***

    Du ponant, du couchant, du septentrion, du midi, du zénith et du nadir m’adviennent mille sanglants reproches pour le lâche abandon que j’ai commis envers la question si poignante de ces pèlerins passionnés que sont les végétaux.

    Certes, quand Mirbeau écrivit l’histoire de son Concombre fugitif, il n’espérait point faire couler tant d’encre, susciter d’incomptables correspondances, inquiéter tant d’âmes frétillantes.

    Et de toutes parts me pleuvent des communications touchant à la sensibilité, l’ambulativité des plantes et la part réellement psychique qu’elles prennent à la vie.

    Dans le lot des aimables lecteurs (et aussi lectrices) qui s’intéressent à la question, se trouvent d’agréables fantaisistes, d’effrénés convaincus et d’autres plus difficiles à classer.

    Un lieutenant d’infanterie qui signe Guy de  Surlaligne (très probablement un pseudonyme) m’affirme que dans les environs de sa garnison, à Tulle, pousse une espèce de violette, à laquelle on peut, sans sourciller, attribuer le record de la modestie.

    « Vous cueillez, assure ce militaire, un bouquet de violettes, vous le posez sur une feuille de papier blanc, et vous vous reculez en fixant indiscrètement les pauvres fleurettes.

    » Aussitôt, et de lui-même, le bouquet s’enroule dans le papier blanc, comme ferait un mort dans son linceul, et aussi rapidement (car on sait que les morts vont vite).

    » Si vous avez laissé quelques épingles à la portée du bouquet, ces menus ustensiles se trouvent immédiatement attirés et fichés dans le papier, comme pompés par la force vive de l’incoercible pudeur. »

    Quelle leçon pour les jeunes filles américaines qui se trouvaient cet été à Burlington !

    À la Faculté de droit de Paris, immeuble qui ne passe certainement pas pour le refuge des rigolades fin de siècle, fut, le mois dernier, abordée la question des forêts baladeuses.

    M. Ducrocq, le très aimable professeur de droit administratif, proféra ces paroles textuelles :

    « À cette époque, messieurs (vers 1872, 1873), les forêts nationales se sont promenées de ministère en ministère, de l’Agriculture aux Finances, des Finances à l’Agriculture, etc., etc. »  

    Hein, mon vieux Shakespeare, les voilà bien les forêts qui marchent, les voilà bien !

    Sans nous arrêter à la légitime stupeur du flâneur rencontrant la forêt de Compiègne dans la rue de Rivoli, passons à une troisième communication qui ne fut pas sans me bouleverser :

    « Il y a des arbres, m’écrit M. le vicomte de Maleyssie, notamment les bouleaux et les chênes, qui éprouvent un trac abominable quand passe, non loin d’eux, un troupeau de moutons. Et cette frayeur se traduit par un retrait immédiat de la sève dans l’arbre, au point qu’il n’est plus possible de détacher l’écorce de l’aubier. »

    Un peu, ce me semble, comme lorsque nous éprouvons un sentiment de constriction à la gorge.

    Et, à l’appui de son dire, M. le vicomte de Maleyssie m’adressa des documents, dont quelques-uns assez précieux ; entre autres, le numéro d’avril 1833 du Cultivateur.

    À la page 210 de ce vieil organe, je trouve le récit suivant dû à la plume du grand-père même de M. de Maleyssie :

    « Des ouvriers étaient employés à écorcer des chênes sur l’un des penchants d’un coteau situé entre deux vallées, dans la propriété que j’habite. Le temps était très favorable à ce genre de travail ; aussi avançait-il assez vite, lorsque peu à peu il devint moins aisé. L’écorce ne se souleva plus  qu’avec peine, et bientôt il fut impossible de l’enlever autrement que par petits morceaux.

    » Les ouvriers, n’ayant aperçu aucune variation dans l’état de l’atmosphère, attribuèrent unanimement ce phénomène au voisinage de quelque troupeau de moutons.

    » En effet, j’avais donné l’ordre au berger d’amener le sien sur le revers du coteau où travaillaient les ouvriers.

    » Cela bien constaté, je fis retirer les moutons, et à mesure qu’ils s’éloignaient, le pelage des arbres devenait plus aisé. Néanmoins, la sève, pendant toute la journée, ne reprit pas sa circulation avec la même activité qu’auparavant.

    » Cette expérience, répétée deux années de suite, a produit le même effet. »

    Les Annales de la Société d’Horticulture de Paris (tome XII, page 322), s’occupent également de cet étrange phénomène et citent un cas analogue constaté dans les pépinières royales de Versailles en 1817.

     

    L’auteur de la communication conclut ainsi :

     

    « Quoique je sois très porté à chercher une explication, bonne ou mauvaise, à tous les phénomènes de la végétation, je ne suis jamais arrivé à expliquer celui-là. C’est sans doute le plus délicat de tous ceux que nous offrent les végétaux. M. de Candolle n’en a rien dit dans sa Physiologie générale. »  

    Vous pensez bien que si M. de Candolle n’a rien trouvé à dire sur cette question, ce n’est pas un pauvre petit gars comme moi qui éclairera les masses botanisantes.

    Seulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse énorme qu’un simple mouton peut infliger à Celui de qui la tête au ciel était voisine

    Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts, il rirait bien, le souple et

    charmant roseau.

     
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les deux jardiniers

    Les deux jardiniers............Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794).

    Deux frères jardiniers avaient par héritage
    Un jardin dont chacun cultivait la moitié ;
    Liés d'une étroite amitié,
    Ensemble ils faisaient leur ménage.
    L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
    Se croyait un très grand docteur ;
    Et Monsieur Jean passait sa vie
    A lire l'almanach, à regarder le temps
    Et la girouette et les vents.
    Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
    Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
    Des milliers de pois peuvent sortir si vite ;
    Pourquoi la graine du tilleul,
    Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
    Que la fève qui meurt à deux pieds du terrain ;
    Enfin par quel secret mystère
    Cette fève qu'on sème au hasard sur la terre
    Sait se retourner dans son sein,
    Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
    Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
    De ne point pénétrer ces importants secrets,
    Il n'arrose point son marais ;
    Ses épinards et sa laitue
    Sèchent sur pied ; le vent du nord lui tue
    Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
    Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse ;
    Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
    N'a que son frère pour ressource.
    Celui-ci, dès le grand matin,
    Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
    Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.
    Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
    Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
    Aussi dans son terrain tout venait à merveille ;
    Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
    Ce fut lui qui nourrit son frère ;
    Et quand Monsieur Jean tout surpris
    S'en vint lui demander comment il savait faire :
    Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère :
    Je travaille, et tu réfléchis ;
    Lequel rapporte davantage ?
    Tu te tourmentes, je jouis ;
    Qui de nous deux est le plus sage ?

     

     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le chat et le miroir

    Recueil : Fables (1792).

    *********

    Philosophes hardis, qui passez votre vie
    A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
    Daignez écouter, je vous prie,
    Ce trait du plus sage des chats.
    Sur une table de toilette
    Ce chat aperçût un miroir ;
    Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
    Un de ses frères qui le guette.
    Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
    Surpris, il juge alors la glace transparente,
    Et passe de l'autre côté,
    Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
    Il réfléchit un peu : de peur que l'animal,
    Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
    Sur le haut du miroir il se met à cheval,
    Deux pattes par ici, deux par là ; de la sorte
    Partout il pourra le saisir.
    Alors, croyant bien le tenir,
    Doucement vers la glace il incline la tête,
    Aperçoit une oreille, et puis deux... à l'instant,
    A droite, à gauche il va jetant
    Sa griffe qu'il tient toute prête :
    Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
    Alors, sans davantage attendre,
    Sans chercher plus longtemps ce qu'il ne peut comprendre,
    Il laisse le miroir et retourne aux souris :
    Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère ?
    Une chose que notre esprit,
    Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
    Ne nous est jamais nécessaire.

     

     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les éponges.

    Les éponges.............Antoine-Vincent Arnault (1766-1834)

    Fable X, Livre I.


    L'éponge boit, c'est son métier ;
    Mais elle est aussi souvent pleine
    De l'eau fangeuse du bourbier,
    Que de celle de la fontaine.
    Docteurs qui, dans votre cerveau,
    Logez le vieux et le nouveau,
    Les vérités et les mensonges,
    J'en conviens, vous retenez tout ;
    Mais aux yeux de l'homme de goût,
    Ne seriez-vous pas des éponges ?

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique