• LA LIONNE ET L'OURSE

    LA LIONNE ET L'OURSE ..............JEAN DE LA FONTAINE

    Mère
    Lionne avoit perdu son fan :
    Un chasseur l'avoit pris-
    La pauvre infortunée

    Poussoit un tel rugissement
    Que toute la forêt étoit importunée.

    La nuit ni son obscurité,

    Son silence et ses autres charmes.
    De la reine des bois n'arrètoit les vacarmes :

    L'Ourse enfin lui dit : «
    Ma commère.
    Un mot sans plus : tous les enfants
    Qui sont passés entre vos dents
    N'avoient-ils ni père ni mère?


    Ils en avoient. —
    S'il est ainsi,

    Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues.
    Si tant de mères se sont tues,
    Que ne vous taisez-vous aussi?


    Moi, me taire! moi, malheureuse?
    Ah! j'ai perdu mon fils!
    Il me faudra traîner

    Une vieillesse douloureuse!


    Dites-moi, qui vous force à vous y condamner?


    Hélas! c'est le
    Destin qui me hait. »
    Ces paroles
    Ont été de tout temps en la bouche de tous.

    Misérables humains, ceci s'adresse à vous.
    Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
    Quiconque, en pareil cas, se croit haï des
    Cieux,
    Qu'il considère
    Hécube, il rendra grâce aux
    Dieux.

     

     
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  • Dame Hiver (Dame Holle) - Wilhelm & Jacob Grimm (1785-1863) -

    Dame Hiver (Dame Holle) - Wilhelm & Jacob Grimm (1785-1863) -

    Une veuve avait deux filles, l’une jolie et courageuse, l’autre paresseuse et laide. C’était à la seconde qu’elle donnait sa préférence, parce que cette fille laide et paresseuse était sa propre fille...

    Et l’autre avait tout le travail à faire dans la maison dont elle était la Cendrillon. Elle devait chaque jour aller sur la grand-route s’asseoir près du puits et filer, filer tellement que les doigts lui en saignaient.

    Un jour donc, que sa quenouille était toute poisseuse et tachée de sang, la malheureuse se pencha sur le puits pour la laver mais la quenouille lui échappa des mains et tomba tout au fond du puits.

    En pleurant elle courut raconter son malheur à la marâtre, qui lui cria dessus. Elle fut assez impitoyable pour lui dire : « Puisque que tu as laissé tomber la quenouille, tu n’as qu’à aller toi-même la chercher ! »

    La pauvre retourna près du puits, se tortura en se demandant comment faire et pour finir, dans son affolement, sauta elle-même dans le puits pour en rapporter la quenouille.

    En tombant elle s’évanouit; et lorsqu’elle se réveilla et repris ses sens, elle était dans une belle prairie, sous le brillant soleil, et il y avait autour d’elle des milliers et des milliers de fleurs.

     

    Elle s’avança dans cette prairie et arriva devant un four à pain où cuisait la fournée, et voilà que les pains, de l’intérieur se mirent à appeler : « Retire-moi ! Retire-moi ! Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! » Elle y alla, saisit la longue pelle de four et sortit un à un tous les pains jusqu’au dernier.

    Puis elle poursuivi sa marche et arriva près d’un pommier chargé de pommes en quantité énorme, et là aussi on l’appela : « Secoue-moi ! Secoue-moi ! Nous les pommes, nous sommes toutes mûres ! » Alors elle secoua l’arbre et les pommes tombèrent comme s’il pleuvait, et elle le secoua jusqu’à ce qu’il n’en restât plus une sur l’arbre, puis elle les mit soigneusement en tas avant de se remettre en route.

    Pour finir, elle arriva près d’une petite maison où une vieille regardait par la fenêtre, mais elle avait de si longues dents, cette vieille que la fillette dans sa peur, voulu se sauver à toutes jambes.

    « Pourquoi t’effrayes-tu ma chère enfant ? » lui dit la vieille femme. « Reste avec moi, et si tu fais bien ton travail, si tu me tiens la maison bien en ordre, tout n’en n’ira que mieux pour toi.

    Surtout, tu dois veiller à bien faire mon lit et secouer soigneusement l’édredon pour en faire voler les plumes, parce qu’alors, il neige sur le monde. Je suis Dame Hiver. »

    Le ton aimable et les bonnes paroles de la vieille réconfortèrent son cœur et lui rendirent son courage : elle accepta son offre et entra à son service, s’acquittant de sa tâche à la grande satisfaction de Dame Hiver, battant et secouant son édredon jusqu’à faire voler les plumes de tous cotés, légères et dansantes comme des flocons de neige. En retour, elle avait la bonne vie chez elle : jamais un mot méchant et tous les jours du bouilli et du rôti.

     

    Mais quand elle fut restée un bon bout de temps chez Dame Hiver, elle devint triste peu à peu, sans trop savoir pourquoi quand cela commença, ni ce qui lui pesait si lourd sur le cœur; enfin elle se rendit compte qu’elle avait le mal du pays. Elle savait bien, pourtant, qu’elle était mille fois mieux traitée ici que chez elle...

    Mais elle n’en languissait pas moins de revoir sa maison. « Je m’ennuie de chez moi, » finit-elle par dire à Dame Hiver, « et bien que je sois beaucoup mieux ici, je voudrais remonter là-haut et retrouver les miens. Je sens que je ne pourrais pas rester plus longtemps. » -

    « Il me plaît que tu aies envie de renter chez toi, » dit Dame Hiver, « et puisque tu m’as servi si fidèlement, je vais te ramener moi-même là-haut. » Elle la prit par la main et la conduisit jusque devant un grand portail, une porte monumentale dont les battants étaient ouverts; au moment où la jeune fille allait passer, une pluie d’or tomba sur elle, dense et drue, et tout l’or qui tomba resta sur elle, la couvrant et la recouvrant entièrement.

    « C’est ce que je te donne pour avoir été si diligente et soigneuse dans ton travail, » lui dit Dame Hiver, en lui tendant en plus, sa quenouille qui était tombée au fond du puits. La grand-porte se referma alors, et la jeune fille se retrouva sur le monde, non loin de chez sa mère. Et quand elle entra dans la cour, le coq, perché sur le puits, chanta :

    « Cocorico ! Cocorico !
    La demoiselle d’or est ici de nouveau. »

     

    Elle arriva ensuite chez sa mère, et là, parce qu’elle était couverte de tant d’or, elle reçut bon accueil aussi bien de sa mère que de sa demi-sœur.

    La jeune fille leur raconta tout ce qu’il lui était advenu, et quand la mère apprit de quelle manière elle était arrivée à cette immense richesse, sa seule idée fut de donner à sa fille, la paresseuse et laide, le même bonheur. Il fallut donc qu’elle allât comme sa sœur, s’asseoir à coté du puits pour filer; et que pour que sa quenouille fût poisseuse de sang, elle dut se piquer le doigt et s’égratigner la main dans les épines...

    Elle jeta ensuite sa quenouille dans le puits et sauta elle-même comme l’avait fait sa sœur. Et il lui arriva la même chose qu’à elle : elle se retrouva dans la même prairie et emprunta le même chemin, arriva devant le même four, où elle entendit semblablement le pain crier : « Retire-moi ! Retire-moi !

    Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! » Mais la paresseuse se contenta de répondre : « Plus souvent, tiens ! que je vais me salir ! » Et elle passa outre. Lorsqu’elle arriva un peu plus loin près du pommier, il appela et cria : « Secoue-moi, secoue-moi ! Nous les pommes nous sommes toutes mûres ! »

    Mais la vilaine ne se retourna même pas et répondit : « Fameuse idée, oui ! Pour qu’il m’en tombe une sur la tête. » Et elle continua son chemin. Lorsqu’elle arriva de devant la maison de Dame Holle, comme elle avait déjà entendu parler de ses longues dents elle n’eut pas peur et se mit aussitôt à la servir.

    Le premier jour tout alla bien, elle fit du zèle, obéit avec empressement et vivacité, car elle songeait à tout l’or que cela lui vaudrait bientôt; mais le deuxième jour, déjà, elle commença à paresser et à traîner, et beaucoup plus le troisième jour, car elle ne voulu même pas se lever ce matin là.

    Elle ne faisait pas non plus le lit de Dame Hiver comme elle devait le faire, négligeait de secouer l’édredon et de faire voler les plumes. Dame Hiver ne tarda pas à se lasser d’une telle négligence et lui donna congé. La fille paresseuse s’en montra ravie, pensant que venait le moment de la pluie d’or; mais si Dame Hiver la conduisit aussi elle-même à la grand-porte, au lieu de l’or, ce fut une grosse tonne de poix qui lui tomba dessus. « 

    http://www.maerchenatlas.de/wp-content/uploads/2014/05/Anderson-Frau-Holle.jpg

    Voilà la récompense que t’ont méritée tes services ! »

    Lui dit Dame Hiver, qui referma aussitôt la grand-porte.

    La paresseuse rentra chez elle, mais couverte de poix des pieds à la tête...

    Et le coq, sur le puits, quand il la vit, chanta...

    « Cocorico ! Cocorico !
    La sale demoiselle est ici de nouveau. »

    La poix qui la couvrait colla si bien à elle que, de toute sa vie, jamais elle ne put l’enlever.

     

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  • Le Sapin -

    Hans Christian Andersen (1805-1875) -

     

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

    Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était bien placé, il avait du soleil et de l'air ; autour de lui poussaient de plus grands camarades, pins et sapins.

    Mais lui était si impatient de grandir qu'il ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas même les enfants de paysans qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou des framboises.

    « Oh ! si j'étais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je pourrais étendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le vaste monde.

    Les oiseaux bâtiraient leur nid dans mes branches et, lorsqu'il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grâce comme font ceux qui m'entourent. »

    Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tête.

    L'hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied de sa blancheur, il arrivait souvent qu'un lièvre bondissait, sautait par-dessus le petit arbre - oh ! que c'était agaçant !

     

    Mais, deux hivers ayant passé, quand vint le troisième, le petit arbre était assez grand pour que le lièvre fût obligé de le contourner. Oh ! pousser, pousser, devenir grand et vieux, c'était là, pensait-il, la seule joie au monde.

    En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus grands arbres. Cela arrivait chaque année et le jeune sapin, qui avait atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres magnifiques tombaient à terre dans un fracas de craquements.

    Où allaient-ils ? Quel devait être leur sort ?

    Au printemps, lorsque arrivèrent l'hirondelle et la cigogne, le sapin leur demanda...

    - Savez-vous où on les a conduits ? Les avez-vous rencontrés ?

    Les hirondelles n'en savaient rien, mais la cigogne eut l'air de réfléchir, hocha la tête et dit...

    Oui, je crois le savoir, j'ai rencontré beaucoup de navires tout neufs en m'envolant vers l'Egypte, sur ces navires il y avait des maîtres-mâts superbes, j'ose dire que c'étaient eux, ils sentaient le sapin.

     

    Oh ! si j'étais assez grand pour voler au-dessus de la mer ! Comment est-ce au juste la mer ? A quoi cela ressemble-t-il ?
    - Euh ! c'est difficile à expliquer,  répondit la cigogne.Et elle partit.

    - Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, réjouis-toi de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en toi.

    Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des larmes, mais il ne les comprit pas.

    Quand vint l'époque de Noël, de tout jeunes arbres furent abattus, n'ayant souvent même pas la taille, ni l'âge de notre sapin, lequel, sans trêve ni repos, désirait toujours partir.

    Ces jeunes arbres étaient toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la forêt.

    Où vont-ils ? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il y en avait même un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laissé leur verdure ?

     

    Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moineaux. En bas, dans la ville, nous avons regardé à travers les vitres, nous savons où la voiture les conduit.

    Oh ! ils arrivent au plus grand scintillement, au plus grand honneur que l'on puisse imaginer. A travers les vitres, nous les avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis de ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, jouets et des centaines de lumières.

    Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction ? dit le sapin tout enthousiasmé. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer. Je me languis ici, que n'est-ce déjà Noël !

    Je suis aussi grand et développé que ceux qui ont été emmenés l'année dernière. Je voudrais être déjà sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu de ce faste. Et, ensuite ...

    Il arrive sûrement quelque chose d'encore mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décorer ainsi. Cela doit être quelque chose de grandiose et de merveilleux ! Mais quoi ?... Oh ! je m'ennuie ... je languis ...

    Sois heureux d'être avec nous, dirent l'air et la lumière du soleil. Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse.

    Mais le sapin n'arrivait pas à se réjouir. Il grandissait et grandissait. Hiver comme été, il était vert, d'un beau vert foncé et les gens qui le voyaient s'écriaient : Quel bel arbre !

    Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d'un coup, dans sa moelle ; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une douleur profonde. Il défaillait et souffrait.

    L'arbre ne revint à lui qu'au moment d'être déposé dans la cour avec les autres. Il entendit alors un homme dire...Celui-ci est superbe, nous le choisissons.

    Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportèrent le sapin dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et près du grand poêle de céramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions sur leurs couvercles.

    Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule, des canapés de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et de jouets ! pour un argent fou - du moins à ce que disaient les enfants.

    Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne pouvait pas voir que c'était un tonneau parce qu'il était enveloppé d'une étoffe verte et posé sur un grand tapis à fleurs ! Oh ! notre arbre était bien ému ! Qu'allait-il se passer ?

    Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le garnir. Ils suspendaient aux branches de petits filets découpés dans des papiers glacés de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des pommes et des noix dorées pendaient aux branches comme si elles y avaient poussé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et blanches étaient fixées sur les branches.

    Des poupées qui semblaient vivantes - l'arbre n'en avait jamais vu - planaient dans la verdure et tout en haut, au sommet, on mit une étoile clinquante de dorure. C'était splendide, incomparablement magnifique.

    - Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.

    « Oh ! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir quand les bougies seront allumées ! Que se passera-t-il alors ? Les arbres de la forêt viendront-ils m'admirer ? Les moineaux me regarderont-ils à travers les vitres ? Vais-je e rester ici, ainsi décoré, l'hiver et l'été ? »

    On alluma les lumières. Quel éclat ! Quelle beauté ! Un frémissement parcourut ses branches de sorte qu'une des bougies y mit le feu : une sérieuse flambée.

     

    Mon Dieu ! crièrent les demoiselles en se dépêchant d'éteindre.

    Le pauvre arbre n'osait même plus trembler. Quelle torture ! Il avait si peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il était complètement étourdi dans toute sa gloire ...

    Alors, la porte s'ouvrit à deux battants, des enfants en foule se précipitèrent comme s'ils allaient renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les enfants s'arrêtaient - un instant seulement -, puis ils se mettaient à pousser des cris de joie - quel tapage ! - et à danser autour de l'arbre. Ensuite, on commença à cueillir les cadeaux l'un après l'autre.

    « Qu'est-ce qu'ils font ? se demandait le sapin. Qu'est-ce qui va se passer ? »

    Les bougies brûlèrent jusqu'aux branches, on les éteignait à mesure, puis les enfants eurent la permission de dépouiller l'arbre complètement. Ils se jetèrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en craquaient, s'il n'avait été bien attaché au plafond par le ruban qui fixait aussi l'étoile, il aurait été renversé.

    Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras, personne ne faisait plus attention à notre sapin, si ce n'est la vieille bonne d'enfants qui jetait de-ci de-là un coup d'œil entre les branches pour voir si on n'avait pas oublié une figue ou une pomme.

     

    - Une histoire ! une histoire ! criaient les enfants en entraînant vers l'arbre un gros petit homme ventru.

    Il s'assit juste sous l'arbre.

    - Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intérêt à nous écouter, mais je ne raconterai qu'une histoire. Voulez-vous celle d'Ivède-Avède ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des escaliers, mais arriva tout de même à s'asseoir sur un trône et à épouser la princesse ?

    L'homme racontait l'histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des escaliers, gagna tout de même le trône et épousa la princesse. Les enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l'histoire d'Ivède-Avède, mais ils n'en eurent qu'une. Le sapin se tenait coi et écoutait.

    « Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde », pensait-il. Il croyait que l'histoire était vraie, parce que l'homme qui la racontait était élégant.

    - Oui, oui, sait-on jamais ! Peut-être tomberai-je aussi du haut des escaliers et épouserai-je une princesse !

    Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orné de lumières et de jouets, d'or et de fruits.

     

    Il resta immobile et songeur toute la nuit.

    Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent.

    Voilà la fête qui recommence ! pensa l'arbre. Mais ils le traînèrent hors de la pièce, en haut des escaliers, au grenier... et là, dans un coin sombre, où le jour ne parvenait pas, ils l'abandonnèrent. - Qu'est-ce que cela veut dire ? Que vais-je faire ici ?

    Il s'appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le temps de beaucoup réfléchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vînt personne là-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'était que pour déposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre complètement. L'avait-on donc tout à fait oublié ?

    « C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et couverte de neige. On ne pourrait même pas me planter ; c'est sans doute pour cela que je dois rester à l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est raisonnable, les hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si sombre et si ce n'était si solitaire !

    Pas le moindre petit lièvre. C'était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le tapis de neige le lièvre passait en bondissant, oui, même quand il sautait par-dessus moi ; mais, dans ce temps-là, je n'aimais pas ça. Quelle affreuse solitude, ici ! »

    « Pip ! pip ! » fit une petite souris en apparaissant au même instant, et une autre la suivait. Elles flairèrent le sapin et furetèrent dans ses branches.

    - Il fait terriblement froid , dit la petite souris. Sans quoi on serait bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin ?
    - Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en y a beaucoup de bien plus vieux que moi.
    - D'où viens-tu donc ? demanda la souris, et qu'est-ce que tu as à raconter ?

    Elles étaient horriblement curieuses.  - Parle-nous de l'endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu été ? As-tu été dans le garde-manger ?

    - Je ne connais pas ça, dit l'arbre, mais je connais la forêt où brille le soleil, où l'oiseau chante.

    Et il parla de son enfance. Les petites souris n'avaient jamais rien entendu de semblable. Elles écoutaient de toutes leurs oreilles.

    - Tu en as vu des choses ! Comme tu as été heureux !
    - Moi ! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racontait. Oui, au fond, c'était bien agréable.

    Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été garni de gâteaux et de lumières.

    Oh ! dirent encore les petites souris, comme tu as été heureux, vieux sapin.
    - Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n'est que cet hiver que j'ai quitté ma forêt ; je suis dans mon plus bel âge, on m'a seulement replanté dans un tonneau.


    - Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.

    La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris pour entendre ce que l'arbre racontait et, à mesure que celui-ci parlait, tout lui revenait plus exactement.

    « C'était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir, ils peuvent revenir ! Dumpe-le-Ballot est tombé du haut des escaliers, mais il a tout de même eu la princesse ; peut-être en aurai-je une aussi. »

    Il se souvenait d'un petit bouleau qui poussait là-bas, dans la forêt, et qui avait été pour lui une véritable petite princesse.

    - Qui est Dumpe-le-Ballot ? demandèrent les petites souris.

    Alors le sapin raconta toute l'histoire, il se souvenait de chaque mot ; un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu'en haut de l'arbre, de plaisir.

    La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses encore, et le dimanche il vint même deux rats, mais ils déclarèrent que le conte n'était pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris ; de ce fait, elles-mêmes l'apprécièrent moins.

    Eh bien , merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris finirent par s'en aller aussi, et le sapin soupirait.
    - C'était un vrai plaisir d'avoir autour de moi ces petites souris agiles, à écouter ce que je racontais. C'est fini, ça aussi, mais maintenant, je saurai goûter les plaisirs quand on me ressortira. Mais quand ?

    Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout dans le grenier. Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l'arbre en avant. Bien sûr, ils le jetèrent un peu durement à terre, mais un valet le traîna vers l'escalier où le jour éclairait.

    « Voilà la vie qui recommence », pensait l'arbre, lorsqu'il sentit l'air frais, le premier rayon de soleil ... et le voilà dans la cour.

    Tout se passa si vite ! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs. Les roses pendaient fraîches et odorantes par-dessus la petite barrière, les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant : « Quivit, quivit, mon homme est arrivé ! » Mais ce n'était pas du sapin qu'elles voulaient parler.

    - Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant largement ses branches. Hélas ! elles étaient toutes fanées et jaunies. L'étoile de papier doré était restée fixée à son sommet et brillait au soleil... Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé autour de l'arbre et s'en étaient réjouis. L'un des plus petits s'élança et arracha l'étoile d'or.

    - Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noël, s'écria-t-il en piétinant les branches qui craquaient sous ses souliers.

    L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche verdure du jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme il eût préféré être resté dans son coin sombre au grenier ! Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à la joyeuse fête de Noël, aux petites souris, si heureuses d'entendre l'histoire de Dumpe-le- Ballot.

    « Fini ! fini ! Si seulement j'avais su être heureux quand je le pouvais. »

    Le valet débita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas qui flamba joyeusement sous la chaudière. De profonds soupirs s'en échappaient, chaque soupir éclatait.

    Les enfants qui jouaient au-dehors entrèrent s'asseoir devant le feu et ils criaient : Pif ! Paf ! à chaque craquement, le sapin, lui, songeait à un jour d'été dans la forêt ou à une nuit d'hiver quand les étoiles étincellent. Il pensait au soir de Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il eût jamais entendu et qu'il avait su répéter... et voilà qu'il était consumé ...

    Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine l'étoile d'or qui avait orné l'arbre au soir le plus heureux de sa vie. Ce soir était fini, l'arbre était fini, et l'histoire, aussi, finie, finie comme toutes les histoires.

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

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  • La Noël De Marthe - Anatole Le Braz - (1859-1926) 

    La Noël De Marthe - Anatole Le Braz - (1859-1926)

    La neige tombait doucement à flocons mais, comme une ouate silencieuse assourdissant le bruit des cloches qui, dans la basse ville, tintait Noël.

    La chambre était une chambre d’enfant, minuscule, avec une fenêtre unique drapée de rideaux de lampas blancs hermétiquement clos...

    Ils étaient assis tous deux de chaque côté de la cheminée où flambait un feu vif : lui, cinquante ans au moins, la barbe rare et grisonnante, la physionomie très lasse ;

    Elle, jeune encore, dans la savoureuse maturité de la trentaine, mais les yeux battus comme par ces veilles récentes...

    Tristes, l’un et l’autre, d’une tristesse qu’on sentait planer lourde dans l’appartement étroit.

    Elle, renversée dans la causeuse, les pieds croisés, la tête pendante en arrière, gardait les mains jointes, dans une attitude abandonnée, au bout de ses cils...

    Baissés à demi, une larme tremblait par instants, puis s’égouttait ; lui, avait le buste penché en avant, les coudes aux genoux et maniait d’un geste machinal les pincettes.

    Tous Se Taisaient -

    On n’entendait dans le silence que le fusement léger des bûches, parfois un pétard soudain qui secouait les étincelles, et, très loin dans la nuit, le carillon monotone saluant la venue de l’Enfant Dieu.

     

    Si ! L’on entendait encore, mais à peine perceptible, une respiration oppressée qui tantôt...

    Semblait près de s’éteindre, et tantôt, devenait stridente comme le râle d’un soufflet crevé.

    Cela partait d’un petit lit de bambou, chaudement rencogné dans un angle de la chambre, à droite de la cheminée

    Qui le séparait de la fenêtre, de longues mousselines descendant du plafond l’enveloppaient tout entier.

    Voici treize jours, – treize jours et treize nuits –, qu’elle gisait là, presque moribonde, la pauvre chère Marthe Daunoy, la seule enfant que M. le président du tribunal civil...

    Eût eue de sa femme, née d’Escoublas. Elle avait toujours été chétive et grêle, avec des épaules trop rapprochées qui se refusaient à laisser entrer la vie.

    La première fois qu’elle avait ouvert en ce monde ses yeux d’un gris pâle, on y avait pu lire la nostalgie vague d’un autre pays quitté à regret...

    Et ils n’avaient plus perdu cette expression désolée. On l’avait suspendue au sein, puissant et gonflé comme un pis, d’une nourrice normande ;

    Mais ses lèvres n’avaient jamais voulu s’ouvrir à ce lait trop robuste. On l’avait promenée le long des plages, dans la fine et pénétrante lumière des horizons méditerranéens...

    On l’en rapporta vidée, transparente comme si le soleil qui devait lui refaire une substance en eût absorbé le peu qu’elle avait.

    Maintenant elle achevait de mourir à neuf ans, dans la vieille maison penchée haut sur son dos de colline où s’éparpillait, face à la mer, un calme faubourg de petite ville bretonne...

    Elle achevait de mourir, tandis que naissait Jésus, le Dieu de l’enfance, aux joues roses, aux boucles blondes, qu’on l’avait menée voir à la cathédrale...

     

    Une nuit précédente, et qui lui avait souri si mignonnement de sa couchette de paille, sous les branches de sapin qui figuraient le toit de la crèche.

    – Mère ! murmura une voix si faible qu’on eût dit un souffle.

    Madame Daunoy, dressée en sursaut, se penchait déjà sur le lit ; le président s’était levé derrière elle avec précaution...

    – Je suis là, Marton chérie !

    – Les cloches qu’on entend, c’est pour Noël, n’est-ce pas ?
    – Oui, ma mie...

    Elles t’ont réveillée, les vilaines cloches !
    – Oh ! J’en suis bien contente...

    Arrange mes oreillers, dis, que je les entende mieux...

     

    Comme pour répondre à l’appel de la pauvre malade, le carillon précipitait ses notes, les envoyait plus vibrantes à travers l’espace.

    – Mère, qu’est-ce qu’elles disent ainsi, les cloches ?
    – Elles disent qu’il faut dormir bien sagement, quand on est souffrante, fit le président qui s’était glissé jusqu’au chevet du lit.

    Marthe leva vers lui ses yeux agrandis par la fièvre.

    À ce moment, de la route qui longeait la grille du jardin, un chant monta, une de ces plaintives mélopées...

    En langue bretonne que les petits gueux du pays vont bramant de porte en porte, la nuit de la Nativité.

    Quelle est celle qui vient là-bas, si lentement ? C’est la Mère de Dieu qui fit le firmament ;

    C’est la Mère de Dieu qui fit la terre douce, Et la fleur qui fleurit, et le blé vert qui pousse !

    Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu, Elle vient lentement, car elle porte un Dieu...

    En ces vers naïfs, d’un accent presque biblique, se déroulait ainsi peu à peu toute la gracieuse histoire de l’étable galiléenne.

    Puis, transformé soudain en une sorte de lamento, de supplication dolente, l’hymne concluait...

    C’est pour les pauvres gens que Jésus est venu... Nous n’avons pas de pain et notre corps est nu. 

    À tous qui sont ici présents, salut et joie ! C’est le Dieu de pitié qui vers vous nous envoie.

    D’entre ceux qui mourront nul ne sera damné, S’il fait l’aumône à ceux pour qui Jésus est né.

    On venait de frapper discrètement.

    Entrez !

    C’était Guillemette, l’une des bonnes, la préférée de Marthe, et qui la veillait depuis plusieurs nuits.

    – Monsieur donne-t-il quelque chose ?... Ce sont les petits mendiants qui font cuignawa (qui demandent leurs étrennes).


    – Voilà, et qu’ils aillent piailler assez loin pour qu’on ne les entende plus !

    Grommela le président, en tirant de son gousset une pièce blanche et en la déposant dans la main tendue de la servante.


    – Non ! Je ne veux pas ! gémit la petite malade... Guillemette !

    La bonne se rapprocha, d’un pas étouffé.

    – Guillemette, continua l’enfant, tu emmèneras l’un d’eux jusqu’ici ; c’est moi qui remettrai la cuignawa.

     

    Le président avait haussé les épaules, d’un air résigné, en regardant sa femme.

    Et tous deux échangèrent cette réflexion muette : « Caprice de Marthe, chose sacrée ! »

    – Père, tu vas, s’il te plaît, m’apporter ma bourse : elle est là, dans ce meuble.

    Du doigt, de son grêle doigt maigre, Marthe désignait sur une console une corbeille emplie de jouets d’enfant.

     

    M. Daunoy les sortit l’un après l’autre, et finit par exhiber un petit porte-monnaie d’ivoire.

    – C’est ça ?
    – Oui ! Donne..

    On frappait à nouveau. Sur le seuil de la chambre un bambin apparut que Guillemette bousculait par-derrière, pour le contraindre à avancer.

    Il pétrissait dans ses mains une loque vague qui avait dû être un béret et il marchait d’un pied hésitant...

    N’appuyant que sur son orteil, ayant quitté ses sabots au bas de l’escalier.

    Sa figure, très fine, était comme embroussaillée de grandes mèches blondes, à travers lesquelles ses yeux luisaient, limpides, ainsi que deux sources d’eau vive...

    Où se mirent des branches enchevêtrées de saules rouillés par l’automne ; presque immédiatement au-dessous ses lèvres rouges éclataient comme une fleur de sang.

    Sitôt qu’il eut aperçu, entre la dame accoudée au pied du lit et le monsieur debout au chevet, la menue tête de cire...

    Qui s’agitait faiblement pour l’encourager, il s’achemina droit vers elle, de son allure de somnambule inquiet...

    – Comment t’appelles-tu ? interrogea Marthe. 
    – Jean ! 
    – Jean qui ?

    – On ne m’appelle que Jean.
    – Combien êtes-vous dehors ?

    – Il y a Pierre et Madeleine et Jacques, et Joseph, et Nicodème...
    – Et toi, interrompit la malade, en souriant, voyant qu’il avait parcouru ses cinq doigts...

    Sur lesquels il comptait les noms et qu’il s’arrêtait comme embarrassé, avant de poursuivre l’énumération.

    – Oui, moi, et mon frère aîné qui aurait dû être avec nous, mais qui est mort.

    – Ah !... y a-t-il longtemps qu’il est mort ?
    – Je ne sais pas.

    Il y eut un silence. La petite malade avait clos ses paupières et semblait réfléchir.

    Brusquement elle les rouvrit et s’efforça de rassembler en un faisceau la lumière éparse de ses yeux, pour fixer le mendiant.

    –Prends ceci, fit-elle, en lui présentant le minuscule porte-monnaie d’ivoire.

    Tu distribueras ce qu’il contient à tes compagnons, en souvenir de moi et de ton frère aîné qui est mort.

    Ni le président, ni sa femme ne s’interposèrent : « Caprice de Marthe, chose sacrée ! »

    Guillemette poussait déjà le bambin par l’épaule et disparut avec lui, après avoir refermé la porte doucement.

    – Ils vont être bien contents, n’est-ce pas, père ?

    – Je le crois : ils n’auront jamais été à pareille fête. C’est une Noël dont ils se souviendront.

    Une immense clameur de joie s’éleva dans la rue. S’ils étaient contents, les pauvres petits Bretons dépenaillés !...

    Ils le témoignaient à leur façon, par cette espèce de hurrah sauvage, par ce trugaré (merci), retentissant, qui fit trembler...

    Les vitres de la chambrette et se prolongea très loin, rejeté par de mystérieux échos, dans la solennité de la nuit.

    Marthe eut dans ses yeux pâles une flamme, reflet de cette allégresse enfantine qui éclatait au-dehors ;

    Une vibration parcourut sa petite chair moribonde affaissée sous les couvertures.

    Le président et sa femme ne lui avaient jamais vu cette expression de béatitude.

    Pour la première fois dans sa figure mate, si lasse, si rongée d’ennui, transparaissait une joie d’être.

    Ils ne bougeaient, ils ne parlaient, ni l’un ni l’autre, craignant de faire envoler d’un geste, d’un mot, d’un souffle...

    Ce semblant de vie, de chaleur frémissante qui se prenait à pénétrer le corps de l’enfant.

    Marthe elle-même, comme pour mieux retenir en elle cette ivresse inconnue, avait abaissé ses paupières et ne respirait qu’avec une précaution discrète...

    Étonnée d’être si « aise » de se sentir comme baignée par une atmosphère subtile, qui l’envahissait toute, délicieusement.

    Elle qui n’avait jamais aimé à rien voir ni à se souvenir de rien, s’apercevait soudain que les neuf années qu’elle avait traversées, d’une allure si indifférente...

     

    Comme un voyageur rompu de fatigue avant de se mettre en marche et qui va parce qu’il faut qu’il aille, et qui ne sait où on le mène et qui n’a même pas le coeur de s’en inquiéter...

    Oui, elle s’apercevait que ces étapes douloureusement monotones avaient déposé en elle à mesure d’ineffables enchantements.

    Voici qu’elle la refaisait à rebours, la route parcourue ; et elle découvrait, aux deux bords, des fleurs qu’elle n’avait pas soupçonnées, combien doux s’exhalaient leurs parfums !

    Des paysages, des choses jadis sans forme et sans couleur se révélaient à elle tout d’un coup, montaient, s’étageaient dans une buée de rêve...

    Dans une sorte de vapeur finement bleutée qui les enveloppait d’une lumière idéale.

    Ce qu’elle avait gravi comme un calvaire, geignante sous le poids d’une croix qu’elle portait sans savoir comment elle l’avait pu mériter...

     

    Se déroulait maintenant devant elle comme un paisible et suave horizon. Ah ! que c’était bon et comme elle se sentait bien.

    Ainsi, tandis qu’il neigeait, à flocons mous, sur les petits Bretons qui vont chantant Noël, de porte en porte...

    Sur elle aussi une neige tombait, mais de pétales odorants qui lentement s’entassaient, se gonflaient sous la chère Marthe, et très loin de son corps souffreteux...

    Berçait son âme dans un songe de vie joyeuse à vivre. N’est- ce pas la Méditerranée la « grande bleue », qui bruit là-bas, toute criblée de flèches d’or ?

    Et cette chanson qui passe, assoupissante ? Quoi ! c’est celle-là même que la nourrice normande fredonnait ?

    Pourquoi donc est-ce seulement aujourd’hui que le charme de ces choses lui amollit si délicieusement le coeur ?...

    De ses paupières abaissées deux larmes avaient coulé sur les joues de l’enfant.

    – Tu pleures, Marton ? As-tu plus mal ? interrogea anxieusement madame Daunoy.

    – Oh ! non, mère, je suis heureuse, bien heureuse, bien heureuse ! murmura l’enfant, sans rouvrir les yeux.

    Si vous étiez gentils, père et toi, vous feriez monter Guillemette, et vous iriez vous coucher tous les deux. Moi, je vais dormir aussi : je suis si bien, si bien !

    Elle disait cela de sa voix faible de malade, mais avec un accent qu’elle n’avait jamais eu, et qui sonnait presque gaiement.

    Le président fit à sa femme un signe de tête qui voulait dire : « Obéissons ! Allons-nous-en. »

     

    Il mit un baiser sur le front de la fillette, se dirigea vers la porte et appela la servante qui parut aussitôt.

    – Marthe désire que nous la laissions ; vous la veillerez. Dès qu’elle se sera endormie, vous viendrez nous prévenir.

    Madame Daunoy, après avoir soigneusement bordé le lit, embrassait à son tour la malade.

    – Quelque chose me dit que demain tu seras guérie, ma mignonne.
    – J’en suis sûre, aussi, articula l’enfant. Bonne nuit, mère !

    Un grand silence figeait de nouveau la chambre. De nouveau l’on n’entendait plus que le fusement léger des bûches...

    Dans la cheminée dont Guillemette avait alimenté la flamme, et, dans la basse ville, le tintement continu, mais plus assourdi, des cloches.

    Reprise par son rêve dont la trame s’était renouée d’elle-même, après cette courte interruption, Marthe était retombée en extase.

    Il lui semblait que, de son passé, montaient des musiques lointaines qui l’appelaient doucement.

    À ces musiques des voix se mêlaient, et, dans le choeur des voix, une, surtout, flattait son oreille, caressait tout son être.

    Elle cherchait à distinguer d’où elle pouvait bien venir, et soudain, d’un emmêlement...

    Confus de visages, parmi lesquels elle reconnaissait vaguement ceux de son père et de sa mère...

    Il s’en détachait un, celui qu’elle avait vu tantôt, là, près d’elle, la jolie tête blonde aux traits fins, embroussaillée de cheveux couleur d’automne...

    Avec les yeux clairs, ainsi que deux sources d’eau vive, qui miroitaient au travers, avec les lèvres rouges qui, au-dessous, éclataient comme une fleur de sang.

    Et les lèvres susurraient une étrange mélopée, une modulation sans notes, infiniment triste et pourtant d’un charme non moins infini.

     

    Et les yeux versaient sur elle une lumière dans laquelle elle se sentait fondre.

    Comment donc avait-il dit qu’il se nommait ? Jean, ah ! oui Jean ! rien que Jean.

    – Est-ce que vous le connaissez, Guillemette ?

    La bonne, qui sommeillait à demi devant le feu, avait sursauté.

    – Qui cela, mademoiselle ?
    – Le petit qui est venu tout à l’heure.

    – Ma fé ! non, on ne sait jamais d’où ils arrivent, ces petits.

    On en voit qui passent comme cela, par bandes, en chantant, durant les nuits de Noël ;

    On dirait qu’ils sortent d’entre les pavés ; on entend claquer leurs sabots, quand ils approchent ; ils vous chantent un hymne et puis s’en vont. Voilà tout.
    – Ah !

     

    Une idée qui n’avait fait que traverser l’imagination de Marthe, pendant que le gamin était demeuré à côté d’elle, lui revenait maintenant, et s’imposait irrésistible.

    – Est-ce que tu ne m’as pas souvent dit, Guillemette, que Jésus cheminait par les routes en ce pays-ci, le soir de la Nativité ?


    – Non ! pas lui, mademoiselle ; il reste dans les églises pour recevoir ceux qui s’empressent autour de sa crèche.

    Mais on prétend, en effet, qu’il envoie ses amis d’enfance ou ses apôtres dans toutes les directions, avec mission de rassembler les fidèles...

    D’accompagner les valides jusqu’au porche et d’annoncer sa présence à ceux que la maladie retient chez eux.

    Des gens qui se rendaient à la messe de minuit ont vu ainsi des étoiles descendre du ciel, et marcher devant eux sous la forme d’anges.

     

    D’autres, cloués au lit par des fièvres, ont entendu des voix leur promettre la guérison et se sont senti frôler par des ailes qui les rafraîchissaient.

    Les bêtes elles-mêmes sont prévenues de la naissance du Sauveur. Elles peuvent exprimer, ce soir-là, en langage humain...

    Toutes les peines que, l’année durant, elles ont gardées sur le coeur, et se soulager, en se les contant entre elles.

    L’excellente Guillemette n’eût point tari sur ce chapitre qui constituait pour elle une série d’articles de foi.

    Mais, d’une voix haletante, Marthe coupa court au verbiage naïf de sa bonne :

    – Là... sur la console... près de la corbeille... le livre bleu à filets d’or... Vite !

     

    Guillemette se précipita...

    Le livre qu’elle rapporta était une gracieuse chose d’étrennes, un Nouveau Testament en gros caractères...

      À l’usage de l’enfance, avec de belles illustrations coloriées, où luisaient, nimbés d’auréoles éclatantes, tous les personnages de la divine épopée.

    Les pages, un peu fatiguées, disaient qu’on avait dû les feuilleter souvent.

    Marthe saisit le volume avec une hâte fébrile.

    Elle avait redressé son petit torse exténué et se tenait droite sur son séant, comme si le ressort cassé de son pauvre organisme se fût enfin tenu en elle.

     

    Guillemette n’en revenait pas, et considérait la malade silencieusement, avec une sorte de stupéfaction.

    Si c’était pourtant vrai ce qu’avait dit Madame, si Marthe allait guérir, cette nuit, par la volonté de Jésus, en l’honneur de la Noël !

    Après tout, en sa qualité de Bretonne, rien ne lui semblait plus naturel qu’un miracle, et, pour qu’il se réalisât, plus vite...

    Elle se plongea dans la causeuse, sortit un chapelet de la poche de son tablier et se mit à rouler les grains entre ses doigts, la tête penchée, les yeux clos, les lèvres à peine murmurantes.

    Marthe tournait les feuillets du livre, à la lueur douce de la veilleuse, s’arrêtant pour perler les grosses lignes noires, quand elle croyait tenir le passage cherché.

     

    Il se dérobait obstinément, ce passage ; obstinément aussi elle s’acharnait à le découvrir.

    Soudain, elle eut un cri de triomphe : elle avait trouvé.

    – Guillemette ! fit-elle, approche ton siège...

    Maintenant, prends ceci, et lis à partir de là... (elle appuyait l’index à l’endroit indiqué)... Va lentement.

    Elle s’était recouchée sur le dos, avait refermé les yeux et joint ses mains sur les draps.

     

    Guillemette, obéissante, commença la lecture, débitant les versets évangéliques du ton monotone...

    Dont on lit les prières ou la Vie des Saints, le soir, dans les maisons de Basse- Bretagne.

    Et Le Livre Disait -

    « Or la mère de Jésus, et la soeur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Magdeleine étaient debout, près de sa croix.


    « Jésus donc voit sa mère, et près d’elle Jean, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : femme, voilà votre fils !...


    « Or, après cela, Joseph d’Arimathie demanda à Pilate, qu’il lui permît d’enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc, et enleva le corps de Jésus.


    « Et Nicodème vint aussi, portant un mélange de myrrhe et d’aloès... »

    À mesure que se déroulait le texte sacré, la figure de la petite malade s’éclairait, rayonnait d’une vie céleste...

     

    Un rose délicat fleurissait aux pommettes de ses joues ; le long de ses boucles blondes un frisson lumineux courait, le reflet d’un soleil d’ailleurs.

    Et, dans une sorte de parole intérieure, dont les sons expiraient au bord de ses lèvres, elle reprenait chacun des mots du récit de l’apôtre...

    Les appliquant à sa propre mort qu’elle sentait doucement venir, s’en servant pour sa Passion à elle, pour sa touchante Passion enfantine.

    « Oui, Marie et Madeleine étaient là, debout dans la neige, qui chantaient, qui m’appelaient...

    Et Jean est entré, de la part du bon Dieu, et il m’a regardée et il m’a fait comprendre que je ne souffrirais plus...

    Et Joseph, Nicodème attendaient pour enlever mon corps... et ils l’ont enlevé, et je n’ai plus eu mal, plus mal du tout...

    Oh ! oui, petite mère, ils m’ont guérie, les amis de Jésus qui vagabondent par les chemins, la nuit de Noël !...

    Car, c’étaient eux ! c’étaient eux... Oh ! les jolies musiques que j’entends sonner... »

    Guillemette continuait à lire, lentement comme on le lui avait recommandé, engourdie par la chaleur du feu, bercée au fredon somnolent de sa voix.

    « Ils prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de linges, avec des aromates...

    « Or, il y avait, au lieu où il avait été crucifié, un jardin, et dans ce jardin un sépulcre nouveau, où personne n’avait encore été mis... »

    Dans le jardin de M. le président du tribunal, entre des thuyas arborescents, non loin de la grille qui donne sur la route est une tombe de marbre blanc, avec cette épitaphe...

    Marthe DAUNOY 9 Ans 25 Décembre 188...

    Quand revient la Noël, des groupes de petits Bretons passent dans la rue en chantant de vieilles hymnes.

    Volontiers ils stationnent devant la maison, peu engageante pourtant avec ses persiennes fermées et son air de deuil. 

    Dès qu’ils apparaissent, la porte s’ouvre en haut du perron, une bonne en descend, très vite, et leur dit...

    « Ne chantez pas ! Allez plus loin ! », mais elle laisse couler dans leurs mains une énorme poignée de sous.

    La Noël De Marthe - Anatole Le Braz - (1859-1926)

     

     

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  • Le Fantôme De L’avare - Honoré Beaugrand (1848-1906)

     

    Le Fantôme De L’avare - Honoré Beaugrand (1848-1906)

    Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l’histoire que je vais vous raconter. La morale de ce récit...

    Cependant, ne saurait vous être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende..

    Il y a la leçon terrible d’un Dieu vengeur qui ordonne au riche de faire la charité.

    C’était la veille du jour de l’an de grâce 1858.

    Il faisait un froid sec et mordant.

    La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à Berthie...

     

    Était couverte d’une épaisse couche de neige, tombée avant la Noël.

    Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise.

    Aussi, fallait-il voir si les fils des fermiers à l’aise des paroisses du fleuve...

    Se plaisaient à «  pousser  » leurs chevaux fringants, qui passaient comme le vent...

    Au son joyeux de clochettes de leurs harnais argentés.

    Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux, que vous connaissez tous.

    Vous savez aussi que sa maison, qui est bâtie en pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de Lanoraie.

    Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après avoir copieusement soupé...

    Tous les membres de la famille s’étaient rassemblés dans la grande salle de réception.

    Il est d’usage que chaque famille canadienne donne un festin au dernier jour de chaque année, afin de pouvoir...

    Saluer, à minuit, avec toutes les cérémonies voulues, l’arrivée de l’inconnu qui nous apporte à tous une part de joies et de douleurs.

    Il Était Dix Heures Du Soir –

    Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les autres rouler sur les robes de buffle...

    Qui avaient été étendues autour de l’immense poêle à fourneau de la cuisine.

    Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l’heure avancée...

    Et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, avant de se retirer pour la nuit.

    Une fillette vive et alerte, qui voyait la conversation languir, se leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux...

    Sur le front du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit d’une voix qu’elle savait irrésistible...

    – Grand-père, redis-nous, je t’en prie, l’histoire de ta rencontre avec l’esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry –

    Que Dieu ait pitié de son âme – que tu nous racontas l’an dernier, mais ça nous aidera à passer le temps en attendant minuit.

    – Oh  ! oui  ! grand-père, l’histoire du jour de l’an, répétèrent en chœur les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.

    – Mes enfants, reprit d’une voix tremblotante l’aïeul aux cheveux blancs, depuis bien longtemps, je vous répète...

      À la veille de chaque jour de l’an, cette histoire de ma jeunesse.

    Je suis bien vieux, et peut-être pour la dernière –

    Grand-père, redis-nous, je t’en prie, l’histoire de ta rencontre avec l’esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry –

      Bon ,vais-je vous la redire ici ce soir. Soyez tout attention, et remarquez surtout...

    Le châtiment terrible que Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l’hospitalité au voyageur en détresse.

    Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant fait cercle autour de lui, il s’exprima en ces termes...

    Il y a de cela soixante-dix ans aujourd’hui. J’avais vingt ans alors.

    Sur l’ordre de mon père, j’étais parti de grand matin pour Montréal, afin d’aller y acheter divers objets pour la famille...

    Entre autres, une magnifique dame-jeanne de jamaïque, qui nous était absolument nécessaire pour traiter dignement les amis à l’occasion du nouvel an.

    À trois heures de l’après-midi, j’avais fini mes achats, et je me préparais à reprendre la route de Lanoraie.

    Mon berlot était assez bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf heures...

    Je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trop. À cinq heures et demie, j’étais à la traverse du bout de l’île...

    Et j’avais jusqu’alors fait bonne route. Mais le ciel s’était couvert peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige.

    Je m’engageai sur la traverse, et avant que j’eusse atteint Repentigny, il neigeait à plein temps.

    J’ai vu de fortes tempêtes de neige durant ma vie, mais je ne m’en rappelle aucune qui fût aussi terrible que celle-là.

    Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre le «  chemin du roi  » devant moi...

    Les «  balises  » n’ayant pas encore été posées, comme l’hiver n’était pas avancé.

    Je passai l’église Saint-Sulpice à la brunante ; mais bientôt, une obscurité profonde et une «  poudrerie  »...

    Qui me fouettait la figure m’empêchèrent complètement d’avancer. Je n’étais pas bien certain de la localité où je me trouvais...

    Mais je croyais alors être dans les environs de la ferme du père Robillard.

    Je ne crus pouvoir faire mieux que d’attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me diriger...

      À l’aventure à la recherche d’une maison pour y demander l’hospitalité en attendant que la tempête fût apaisée.

     

    J’errai pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand j’aperçus, sur la gauche de la grande route...

    Une masure à demi ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore vue.

    Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les bancs de neige vers cette maison que je crus tout d’abord abandonnée.

    Je me trompais cependant ; la porte en était fermée, mais je pus apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d’un bon feu de «  bois franc  » qui brûlait dans l’âtre.

    Je frappai et j’entendis aussitôt les pas d’une personne qui s’avançait pour m’ouvrir. Au «  qui est là  ?  »

    Traditionnel, je répondis en grelottant que j’avais perdu ma route, et j’eus le plaisir immédiat d’entendre mon interlocuteur lever le loquet.

    Il n’ouvrit la porte qu’à moitié, pour empêcher autant que possible le froid de pénétrer dans l’intérieur...

    Et j’entrai en secouant mes vêtements qui étaient couverts d’une couche épaisse de neige.

    – Soyez le bienvenu, me dit l’hôte de la masure en me tendant une main qui me parut brûlante...

    Et en m’aidant à me débarrasser de ma ceinture fléchée et de mon capot d’étoffe du pays.

    Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après l’avoir remercié de son accueil bienveillant...

    Et après avoir accepté un verre d’eau-de-vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise boiteuse qu’il m’indiqua de la main au coin du foyer.

    Il sortit, en me disant qu’il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, pour les mettre sous une remise, à l’abri de la tempête

    Je ne pus m’empêcher de jeter un regard curieux sur l’ameublement original de la pièce où je me trouvais.

    Dans un coin, un misérable banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle devait servir de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m’avait ouvert la porte.

    Un ancien fusil, datant probablement de la domination française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient le toit en chaume de la maison.

    Plusieurs têtes de chevreuils, d’ours et d’orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux murailles blanchies à la chaux.

    Près du foyer, une bûche de chêne solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans..

    Eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour lui demander l’hospitalité.

    Je me demandai quel pouvait être l’individu qui vivait ainsi en sauvage en pleine...

    Paroisse de Saint-Sulpice, sans que j’en eusse jamais entendu parler  ?

    Je me torturai en vain la tête, moi qui connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu’à Montréal, mais je n’y voyais goutte.

    Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l’autre coin de l’âtre.

    – Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien m’apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche.

    Moi qui connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon Pater, j’ignorais jusqu’aujourd’hui...

    Qu’il y eût une maison située à l’endroit qu’occupe la vôtre, et votre figure m’est inconnue.

    En disant ces mots, je le regardai en face, et j’observai pour la première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de mon hôte ;

    On aurait dit les yeux d’un chat sauvage.

    Je reculai instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du vieillard..

    Qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.

    Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de ses yeux brillants comme les tisons du foyer.

    Je commençais à avoir peur.

    Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.

    Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son siège.

    Il s’approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse sur mon épaule tremblante...

    Il me dit d’une voix triste comme le vent qui gémissait dans la cheminée...

    «  Jeune homme, tu n’as pas encore vingt ans, et tu demandes comment il se fait...

    Que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le richard du village.

    Je vais te le dire, car ta visite ce soir me sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans...

    Sans avoir jamais pu jusqu’aujourd’hui remplir la pénitence que Dieu m’avait imposée.

    Je suis celui qui jadis, par un temps comme celui-ci, avait refusé d’ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par le froid, la faim et la fatigue.  »

    Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s’entrechoquaient, et je tremblais comme la feuille du peuplier...

    Pendant les fortes brises du nord. Mais, le vieillard, sans faire attention à ma frayeur, continuait toujours d’une voix lente..

    «  Il y a de cela cinquante ans. C’était bien avant que l’Anglais eût jamais foulé le sol de ta paroisse natale.

    J’étais  riche, bien riche, et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.

    C’était la veille du jour de l’an, comme aujourd’hui, et seul près de mon foyer, je jouissais du bien-être d’un abri...

    Contre la tempête et d’un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer les pierres des murs de ma maison.

    On frappa à ma porte, mais j’hésitais à ouvrir.

    Je craignais que ce ne fût quelque voleur qui, sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être m’assassiner.

    «  Je fis la sourde oreille et, après quelques instants, les coups cessèrent.

    Je m’endormis bientôt, pour ne me réveiller que le lendemain au grand jour, au bruit infernal...

    Que faisaient deux jeunes hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.

    Je me levai à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, quand j’aperçus...

    En ouvrant la porte, le corps inanimé d’un jeune homme qui était mort...

    De froid et de misère sur le seuil de ma maison.

    J’avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à ma porte, et j’étais presque un assassin.

    Je devins fou de douleur et de repentir.

    «  Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l’âme du malheureux...

    Je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, en priant Dieu d’accepter ce sacrifice...

    En expiation du crime que j’avais commis.

    Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison et je dus aller rendre compte à mon Créateur...

    De ma conduite sur cette terre que j’avais quittée d’une manière si tragique.

    Je ne fus pas trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la veille...

    De chaque nouveau jour de l’an, attendre ici qu’un voyageur vînt frapper à ma porte...

    Afin que je pusse lui donner cette hospitalité que j’avais refusée de mon vivant à l’un de mes semblables.

    Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l’ordre de Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année...

    Sans que jamais un voyageur dans la détresse ne vînt frapper à ma porte. Vous êtes enfin venu ce soir, et Dieu m’a pardonné.

    Soyez à jamais béni d’avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire...

    Et croyez que, quoi qu’il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous là-haut.  »

    Le revenant, car c’en était un, parlait encore quand, succombant aux émotions terribles...

    De frayeur et d’étonnement qui m’agitaient, je perdis connaissance...

    Je me réveillai dans mon «  brelot  », sur le chemin du roi, vis-à-vis l’église de Lavaltrie.

    La tempête s’était apaisée et j’avais sans doute, sous la direction de mon hôte de l’autre monde, repris la route de Lanoraie.

     

    Je tremblais encore de frayeur quand j’arrivai ici à une heure du matin...

    Et que je racontai, aux convives assemblés, la terrible aventure qui m’était arrivée.

    Mon défunt père, – que Dieu ait pitié de son âme – nous fit mettre à genoux, et nous récitâmes le rosaire...

    En reconnaissance de la protection spéciale dont j’avais été trouvé digne, pour faire sortir ainsi des souffrances du purgatoire...

    Une âme en peine qui attendait depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous n’avons manqué, mes enfants...

    De réciter à chaque anniversaire de ma mémorable aventure, un chapelet en l’honneur...

    De la Vierge Marie, pour le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et à la tempête.

    Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j’eus l’occasion de raconter mon histoire au curé de cette paroisse.

    J’appris de lui que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort tragique...

    D’un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.

    Quelques esprits forts ont prétendu que j’avais rêvé sur la route.

    Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se rattachaient à l’incendie de la ferme du défunt Beaudry...

    Dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie...

    À qui je confiai l’affaire, ne voulut rien en dire, si ce n’est que le doigt de Dieu...

    Était en toutes choses et que nous devions bénir son saint nom.

    Le maître d’école avait cessé de parler depuis quelques moments, et personne n’avait osé rompre le silence religieux...

    Avec lequel on avait écouté le récit de cette étrange histoire.

    Les jeunes filles émues et craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement...

    Et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu’il y avait d’extraordinaire et de merveilleux...

    Dans cette apparition surnaturelle du vieil avare, cinquante ans après son trépas.

    Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant à ses hôtes une dernière rasade..

    De bonne eau-de-vie de la Jamaïque, en l’honneur du retour heureux des voyageurs.

    On but cependant cette dernière santé avec moins d’entrain que les autres, car l’histoire du maître d’école...

    Avait touché la corde sensible dans le cœur du paysan franco-canadien...

    la croyance à tout ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.

    Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et s’être redit mutuellement...

    De sympathiques bonsoirs, garçons et filles reprirent le chemin du logis.

    Et en parcourant la grande route qui longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant...

    Le bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l’obscurité la tête des vieux peupliers...

    Et en entendant le bruissement des feuilles, elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs amoureux, à la légende du «  Fantôme de l’avare  ».

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  • La Renarde et la Grue

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    La Renarde et la Grue sont devenues amies et même commères (1).

    Une fois la Renarde invita la Grue à dîner :

    - Viens ma commère, viens ma chère ! Je te régalerai !

    La Grue vint pour le festin, et la Renarde prépara de la bouillie de semoule et l'étala sur une assiette. Elle mit l'assiette devant la Grue et dit :

    - Mange, ma chère commère ! Je l'ai préparée de mes propres mains.

    La Grue tape avec le bec, tape, et rien n'attrape ! Et la Renarde lape la bouillie, lape, et finit seule tout le repas.

    La bouillie finie, la Renarde dit :

    - Ne m'en veux pas, chère commère ! Je n'ai plus rien à te proposer.

    - Merci, ma commère, pour le repas ! Viens dîner chez moi.

    Le lendemain la Renarde vint, et la Grue prépara de la soupe, la versa dans une cruche au goulot étroit, mit sur la table et dit :

    - Mange ma commère, mange ma chère ! Je n'ai rien d'autre à te proposer.

    La Renarde tourna autour de la cruche, essaya d'un côté et de l'autre, la lécha, la renifla, mais ne put rien attraper ! La tête ne passe pas par le goulot. Et pendant ce temps-là la Grue picore, picore et finit le repas.

    - Ne m'en veux pas, chère commère ! Je n'ai vraiment plus rien à te proposer.

    La Renarde dépitée, qui espérait manger pour toute la semaine à venir, resta sur sa faim. Telle voix, tel écho ! Ainsi finit l'amitié de la Renarde et de la Grue.

    ___________________

    1. Commère : au sens vieux français "marraine d'un enfant par rapport au parrain (compère) et aux parents".

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  • Le Récit - Le Briquet (Hans Christian Andersen) -

    Le Récit - Le Briquet (Hans Christian Andersen) -

    Le Briquet est un conte d'Hans Christian Andersen, paru en 1835 dans le deuxième livret de ses contes de fées...

    Traduit de l'allemand, sous le titre danois Eventyr fortalte for bøern.

    Il est accompagné de La Princesse au petit pois et Grand Claus et Petit Claus.

    Cette publication souleva un tollé de la critique danoise qui s'acharna sur Andersen...

    Auquel elle préférait les contes moralisateurs de Christian Frederik Molbech, très en vue1.

    Il était une fois un soldat qui rencontre une vieille sorcière qui le charge d'aller au fond d'un tronc d'arbre...

    Là où se trouve une grotte.

    Là il pourra récupérer les pièces de cuivre d'un coffre gardé par un chien aux yeux grands comme des tasses à thé...

    Des pièces d'argent d'un coffre gardé par un chien avec des yeux grands comme des roues de moulin...

    Et les pièces d'or d'un coffre gardé par un chien aux yeux grands comme des tours rondes.

    Le soldat peut garder l'argent pour lui, la sorcière ne demande qu'une seule chose...

    Le briquet que sa grand-mère a oublié lorsqu'elle est descendue dans ces profondeurs.

    Pour amadouer les chiens, il suffira de les poser sur le tablier de la sorcière.

    Ce que fait le soldat.

    Il prend d'abord, le cuivre, le jette, puis l'argent, le jette, et il prend l'or qu'il garde.

    Puis il trouve le briquet de la sorcière

    Lorsqu'il remonte, il demande à la vieille ce qu'elle veut faire du briquet.

    La sorcière répond que cela ne le regarde pas.

    Alors le soldat refuse de le lui donner, et il lui coupe la tête.

    Arrivé en ville, il fait cirer ses chaussures et s'informe sur la fille du roi qu'il désire voir.

    Mais cela semble impossible.

    Le soldat décide de se distraire en attendant de trouver une solution.

    Mais comme il dépense beaucoup d'argent en menant la grande vie, il se retrouve vite pauvre, et dans une mansarde.

    Alors qu'il fait nuit, et froid, le soldat bat le briquet pour allumer une bougie dans sa sombre mansarde quand un des chiens se présente et dit ...

    Ordonne mon maître, que veux-tu.

    Le soldat demande d'abord de l'argent, puis, lorsqu'il bat de nouveau le briquet et qu'un autre chien apparaît...

    Il lui demande d'aller chercher la princesse.

    Le chien la lui ramène, mais le lendemain, elle ne se souvient plus de l'endroit où elle est allée.

    La reine décide de veiller sur elle, et lorsqu'un chien vient de nouveau chercher la princesse...

    Elle le suit, et marque d'une croix la porte de la maison du soldat où il est entré..

    Mais la croix s'efface...

    La nuit suivante, la reine coud un sac de farine à la taille de la princesse, et elle suit sa trace.

    Le soldat est découvert, arrêté, et il va être pendu.

    Mais au moment de l'exécution, le soldat demande à fumer une pipe.

    Il bat le briquet une, deux, trois fois, et tous les chiens surgissent en même temps.

    Le soldat ordonne aux chiens d'éjecter les soldats puis le roi et la reine...

    Le soldat et la princesse se marièrent et vécurent heureux jusque la fin des temps.

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  • La Besace

    Jupiter dit un jour : "Que tout ce qui respire
    S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
    Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
    Il peut le déclarer sans peur ;
    Je mettrai remède à la chose.
    Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
    Voyez ces animaux, faites comparaison
    De leurs beautés avec les vôtres.
    Etes-vous satisfait? - Moi ? dit-il, pourquoi non ?
    N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
    Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ;
    Mais pour mon frère l'Ours, on ne l'a qu'ébauché :
    Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. "
    L'Ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
    Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort
    Glosa sur l'Eléphant, dit qu'on pourrait encor
    Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
    Que c'était une masse informe et sans beauté.
    L'Eléphant étant écouté,
    Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles.
    Il jugea qu'à son appétit
    Dame Baleine était trop grosse.
    Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
    Se croyant, pour elle, un colosse.
    Jupin les renvoya s'étant censurés tous,
    Du reste, contents d'eux ; mais parmi les plus fous
    Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
    Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous,
    Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
    On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
    Le Fabricateur souverain
    Nous créa Besaciers tous de même manière,
    Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :
    Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
    Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
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  • L’or du Dourduff

    L’or du Dourduff..........

     

    Il y a mille fois longtemps, un navire corsaire est allé par le fond dans l’anse du Dourduff, à l’entrée de la rivière Morlaix, avec un chargement de doublons d’or. Depuis, quand les vagues se gonflent sous le vent, brassant les épaves des abîmes, le fantôme du capitaine prend le quart sur une haute roche noire et veille sur le trésor englouti. N’essayez pas d’y monter vous-même, car il vous pousserait dans le vide et vous iriez rejoindre les doublons. C’est le Pousseur du Dourduff, fatal aux assoiffés de l’or, et vous ne seriez pas sa première victime.

    Près de là se dressait, jadis, un sombre manoir où vivait un vieux sire avec sa fille unique. Elle avait nom Igilt. Grande était sa beauté de brune aux yeux bleu-de-lin, plus grande encore son ambition. Son père aurait désiré la marier à un homme de bien, mais, à moins d’être né prince ou duc, il ne fallait pas songer à lui passer l’anneau. Elle n’avait que mépris pour les prétendants médiocres. On la disait sorcière parce qu’elle apparaissait souvent debout sur le rocher du fantôme où personne, jamais, n’aurait osé se risquer.

    Bien des jeunes hommes accomplis passaient en barque devant le Dourduff dans l’espoir que le regard bleu-de-lin d’Igilt s’arrêterait sur eux avec seulement une ombre de complaisance. Mais tous étaient pour elle comme cailloux de grève. Certains, plus durement épris que les autres, s’enhardirent jusqu’à la requérir d’amour. Elle menait le prétendant égaré vers le rocher noir, au pied duquel venaient s’abattre les vagues de plomb:

    Ma corbeille de noce est au fond de cette eau, dans les flancs du navire perdu. C’est la seule qui vaille mon prix. Va me chercher l’or et je suis à toi!

    Le malheureux plongeait au gouffre, la main fantôme du Pousseur entre les épaules. Aucun ne remonta jamais. Et, désormais, pour les gens apeurés qui fuyaient son approche, la brune Igilt devint la Fiancé des Morts.



    À force de guetter et d’attendre le Prince, il vint un jour où le Prince apparut sur la mer. Il venait d’Hybernie et s’appelait Yvor. Par ordre de son père, un conseiller très sage était à ses côtés car la jeunesse est l’âge périlleux. La dure Igilt, bâtie au sable de l’orgueil, Igilt aux yeux bleu-de-lin fut touchée au coeur. Trois jours de suite, sur le rocher noir, elle écouta les douces paroles d’Yvor. Elle avait oublié sa corbeille de noce.

    Pendant trois jours, du Dourduff à Morlaix, le conseiller très sage du prince Yvor sut délier les langues. Puis, il alla trouver le vieux sire:

    Le prince Yvor désire votre fille pour épouse. Mais le roi, son père, exige une dot de mille doublons. Pensez à les rassembler

    Hélas, je ne possède que ce vieux donjon. Si j’avais seulement autant de pièces d’or que de corbeaux dans mon échauguette!

    Peut-être votre fille saura-t-elle où prendre sa dot! dit le conseiller très sage.

    Quand Igilt apprit la condition de son bonheur, elle sut que le châtiment était là et se tête se perdit. Elle courut au rocher. Il lui semblait voir miroiter, sous la lune, les doublons d’or au fond de l’eau. Elle plongea, désespérée, ramena une poignée de sable, se laissa couler à nouveau, reparut, les mains pleines de gravier dérisoire:

    J’aurai bientôt la somme entière!

    Et la mer l’engloutit.

    Au fond de l’anse de Dourduff, la Fiancée des Morts repose entre ses prétendants, sur un lit de doublons. Et, sur la haute roche noire, le fantôme du capitaine a repris son tour de veille.

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