• Les pétrifiés de Bréhat

    Les pétrifiés de Bréhat  conte Breton

    L’archipel de Bréhat est le royaume des pierres. Saint Maudez le sait bien, qui fut accueilli par une pluie de galets quand il vint, pour la première fois, évangéliser les Bréhatins. C’est une pierre, aussi, qui lui tenait lieu de lit et qu’il chargea gaillardement sur ses épaules pour la mettre à l’eau, en guise de barque, parce que le Démon l’en avai défié. Et il y a toutes les autres pierres, du caillou qui roule à la roche énorme, celles des abords et des assises de l’île, des pointes, des caps, des grèves, des collines et des pinèdes, des pierres debout, couchées, solitaires ou en troupes, plus aiguës que des épées, plus lisses que des rondaches, sculptées par le vent et les embruns, rongées de lichens ou ruisselantes sous les assauts de l’eau salée.

    Il y en avait une, maintenant brisée, où les vieilles filles en mal d’époux venaient tracer leur nom à l’adresse des veuviers désireux de convoler encore. Il y a l’amoncellement des rochers du Pan, deux masses chaotiques réunies par un dolmen qui surplombe des gouffres. Les jeunes filles y venaient naguère,  à la main trois cailloux qu’elles jetaient dans l’abîme. Autant de ricochets, autant d’années encore à espérer le mari. Un seul ricochet, et il était grand temps de songer au trousseau.

    Mais les rochers du Pan racontent surtout le drame du comte Mériadec de Goëllo. C’était un seigneur de bon renom. Il y avait deux fils qui n’étaient pas meilleurs que les cornes du diable, Gwill et Isselbert. Fatigués d’attendre la mort de leur père, ils décidèrent de le tuer pour entrer en possession de son héritage. Mériadec eut vent du complot et put s’enfuir. Mais les deux félons le rejoignirent à la pointe du Pan et le crime fut accompli. Or, quand ils voulurent porter le cadavre sur la falaise pour le précipiter, ils sentirent leurs membres s’appesantir, leurs chairs se figer. Ils devinrent de pierre, et pierre aussi le corps de comte entre les deux. Depuis, ils sont restés pétrifiés sur le vide, à jamais par la pétrification de leur père dont le sang a teinté tous les rocs de Bréhat.

    Sur une colline, il y a une théorie de grandes pierres en postures humaines. On les dirait agenouillées et en prières. C’est, en effet, une curieuse adoration de bergers, de vrais bergers de cette île où le châtiment majeur est la métamorphose pétrée. Un jour, la fée de Pan reçut la visite d’une amie chère, une princesse des Eaux. La visiteuse était si belle que les pauvres bergers laissèrent vaguer leurs troupeaux pour s’assembler autour d’elle et lui apporter le tribut d’une ferveur qui ne manqua pas de l’importuner à la longue. Furent-ils indiscrets? Devinrent-ils trop pressants? La légende nous dit que la fille des Eaux pria son amie de la délivrer des admirateurs éperdus. À l’instant, la fée de Pan les pétrifia comme ils étaient. Ainsi témoigneront-ils inlassablement de la fascinante beauté des sirènes, que l’on dit mortes aujourd’hui, tant que le vent de sable et de sel n’aura pas fini d’éroder leurs figures grotesques pour en effacer jusqu’à la dernière trace de leur troublante humanité.

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  • L’ile des morts marins

    L’ile des morts marins..............

    Il ne faut pas toucher à la carcasse d’une barque dont la mer s’est nourrie comme d’un fruit de choix avant d’en recracher l’écale trop dure. Passez au large de la carène morte au lit mort du sable, débris d’anatomie sèche, flancs rompus et disjoints qui s’élèvent au ciel, à lignes tragiques, la face même du naufrage. On doit laisser la vague après la vague avaler ce reste et le ramener, pièce à pièce, au port secret des côtes sous-marines où le feu maître du navire attend son bien.

     

    Dans les profondeurs de la mer, sous la muraille de l’eau vivante, il est un havre de grâce; et le pêcheur, boussole perdue, barque éventrée sur la dent du récif, quand il coule au fond, docile au jeu des courants et les yeux ouverts, regarde se lever l’image d’un grand port dans les profondeurs de la mer

     

    Et il coule toujours vers la ville inférieure qui lui lance l’appel de ses cloches confuses, il navigue nonchalamment comme un grand poisson souple, ses cheveux de goémon noir palpitant à l’entour de son front, il éveille son visage mort à la caresse d’une lumière inconnue qui monte des abîmes et il coule toujours.

     

    Plus vivant que jamais, le voilà debout sur le musoir d’un port de pêche: blancheur laiteuse de la chaux sur les maisons basses, rumeur assourdie des mots bretons dans une foule de rudes hommes tout à fait pareils aux pêcheurs de sa race, mais pas d’oiseaux criards, pas de femmes sur les seuils à jouer du crochet, ni autour des filets bleus ou bruns que les gars ramendent assis, genoux ouverts, plus vivants que jamais.

     

    Tous les marins du port fantôme sont les noyés des naufrages armoricains qui s’affairent à calfater les esquifs démembrés de leur dernière navigation mortelle. Et certains attendent toujours que revienne vers eux le “grand débris” du chalutier, du malamok, de la pinasse, échoué en grève sous le ciel, pour y remettre le gréement et pour que trouve embarquement chaque marin du port fantôme.

     

    Quand viendra le jour, on ne sait quand, la voile mise au haut du mât, le gouvernail ferme tenu aux mains des anciens pilotes, toutes ces étraves tiendront le cap sur l’escale éternelle de l’ouest, où le corps-mort les attend au bassin d’une île verte; et c’est là qu’elles seront enfin désarmées, une fois pour toutes et à jamais, quand viendra le jour.

     

    Il faut laisser les grandes épaves retourner au rendez-vous.

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  • La magicienne des Glénans

    La magicienne des Glénans

    Saint_Corentin

     

    Houarn Pogam, de Lannilis en Léon, aimait Bella Postic, sa cousine à la mode de Bretagne. Mais ils ne pouvaient se marier, les deux pauvres chers, faute d’avoir assez d’argent pour acheter une petite vache et un pourceau maigre, le moindre bien, comme on sait, pour se mettre en ménage, quand on est Breton de bonne souche.

    Bella, ma douce, je vais aller au loin chercher ce qui nous manque. Attendez-moi jusqu’au chant du coucou.

    Allez à la grâce de Dieu, Houarn Pogam. Je vous attendrai jusqu’au chant des Trépassés. Mais prenez ces objets de mon héritage: ceci est le couteau de saint Corentin qui vous sauvera des enchantements mauvais. Et ceci est la cloche de saint Kodélok qui me fera connaître vos dangers où que vous soyez. Je garde le bâton de saint Vouga pour me conduire vers vous, à votre désir.

    Couteau en poche, clochette au cou, Houarn Pogam est parti. À Pont-Aven, il entend conter merveilles d’une fée qui a son manoir sous un étang du Lok, la plus grande île des Glénans. Elle est plus riche, dit-on, que tous les rois de la terre. Ses pourvoyeurs sont les juments de pierre à l’échine aiguë qui bavent autour de l’archipel et ne se plaisent pas seulement à des jeux d’écume. Elles savent aussi naufrager les navires dont les richesses parviennent au palais de la fée par un courant magique. Mais de tous les aventureux qui ont fait voile vers le mirage du Lok, spécialement un procureur, un tailleur, un meunier et un chantre du pays, aucun n’est revenu pour dire quoi ni comment.

    La magicienne des Glénans

    Houarn Pogam s’y rend sans crainte, trouve les voies et les passages qui mènent au palais de cristal chantant. Au-devant de lui s’avance la fée, onduleuse comme une vague de haute mer:

    Bel étranger, qui êtes-vous?

    Je suis Houarn Pogam de Lannilis. Il me faut une petite vache et un pourceau maigre, quelque prix que j’y mette.

    N’en ayez plus souci. Je suis la veuve du Kornandon et je vous trouve à mon gré. Voulez-vous être mon époux?

    Dame, répond-il, vous n’êtes pas de celles qu’on refuse.

     

    Sans plus attendre, la fée se met à préparer le festin des accordailles. Dans son vivier, elle prend quatre poissons qu’elle jette dans la friture. À peine y sont-ils qu’on les entend se plaindre à voix humaine. Mais elle chante si haut qu’il est impossible à Houarn de savoir ce qu’ils disent. Quand la table est dressée, il tire le couteau de saint Corentin et en touche le plat d’or où sont couchés les quatre poissons. Merveille! Ils se dressent en pied comme de petits hommes, un procureur, un tailleur, un meunier et un chantre.

    Houarn Pogam, sauve nos âmes ou perds la tienne!

    La magicienne se met à rire et attrape le gars dans un filet d’acier. Houarn devient grenouille verte et plonge au vivier avec les autres, tout frits qu’ils sont. C’est alors qu’à son cou, la cloche de saint Kodélok tinte le glas, tinte le glas sans fin ni cesse, tinte le glas…

     

    À Lannilis, Bella Postic est à traire les vaches en gros tablier quand lui parvient le son de la cloche. Elle court mettre son grand habit de messe, prend sa croix d’or, se chausse de cuir. Dans sa main, le bâton du bon saint Vouga devient d’abord un bidet rouge du Léon, plus rapide que la paille au vent, puis un grand oiseau de mer qui l’emporte au sommet d’un roc de l’Arré. Là, un petit être tout noir et tout ridé, accroupi dans un nid de terre à potier, couve gravement six cailloux:

    Que fais-tu là, Kornandon?

    La fée du Lok, ma propre femme, m’a condamné à couver ces oeufs de pierre. Je serai délivré quand ils seront éclos.

    Vit-on jamais éclore des oeufs sans blanc ni jaune! C’est un mauvais tour qu’elle t’a fait.

    À toi aussi, Bella Postic. Ton fiancé Houarn est une grenouille verte dans son vivier.

    Dis-tu vrai, petit homme? Hélas, comment faire?

    Il faut aller la voir, sous les traits d’un beau jeune garçon, et lui enlever le filet d’acier qu’elle porte à la ceinture. Et puis tu la prendras dedans. Alors, je serai libre, et Houarn aussi, et beaucoup d’autres.

    Mais comment trouver un habit de garçon?

    Regarde. Que ces quatre cheveux deviennent quatre tailleurs, le premier avec ses ciseaux, le second avec son aiguille, le troisième avec son fer et le dernier avec un chou. Deux feuilles de chou pour les culottes, une feuille pour l’habit, un autre pour le gilet, le trognon fera les souliers et le coeur donnera chapeau. Velours vert et satin blanc C’est fait. Va!



    D’un seul coup d’aile, l’oiseau de saint Vouga est à l’île de Lok et redevient bâton. Bella se présente au manoir. Jamais la fée n’avait vu jeune homme de si mignonne apparence. Elle pense qu’elle va l’aimer plus de trois fois trois jours. Devant le grand vivier, Bella est si émue qu’elle en devient plus belle encore.

    Jeune garçon, il faut m’épouser sur l’heure.

    Dame, je le veux bien, si vous me laissez pêcher un de ces poissons avec la filet qui pend à votre ceinture.

    Vous êtes encore un enfant, je ne saurais vous faire la moindre peine. Voyons si vous prendres le procureur, le tailleur, le meunier, le chantre ou le…

    C’est le démon que je prendrai!

    Vite, Bella Postic coiffe la magicienne de son filet. À l’instant même, de la créature illusoire, il ne reste qu’une étoile de mer, qui est la forme éternelle des mauvaises fées, quand les bonnes deviennent étoiles du ciel par la grâce de Dieu.

    Du couteau de saint Corentin, demeuré sur la table, Bella touche la grenouille et Houarn est devant elle, touche les  poissons l’un après l’autre et ils reprennent figure d’hommes. Là-dessus, revient le Kornandon, dans son nd de terre, traîné par six mouches de chêne, écloses des six cailloux. Il ouvre les coffres de la fée. Houarn emplit d’or et de perles ses larges braies léonardes. Et le bâton de saint Vouga devient carrosse pour le retour.

    Il y eut belle noce à Lannilis, où les trésors de la mer firent fortune paysanne. Mais, aux îles Glénans, on trouve désormais moins de perles que de berniques et plus d’ormeaux que de pièces d’or.

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  • Filopenn de la Palud Conte Breton

    Filopenn de la Palud Conte Breton

    Entre la Torche et Penhors, il y a une levée de galets qui sépare la grève de la palud infertile. Entre Penhors et Canté, il y a des bancs de rochers briseurs, couchés au pied des falaises. C’était là, jadis, le domaine de Filopenn, le grand sauvage qui logeait le diable dans sa tête. Une pièce d’homme, je vous le dis, puissant et rugueux comme un arbre de chêne, et plus près de la bête que du chrétien. Sous le porche de l’église de Tréguennec, marmot sans père ni mère ni parenté, il avait surgi de nulle part, m’est avis. Sur la palud, il s’était bâti une logette de pierres sèches et de bois d’épaves. Nuit et jour, entre la Torche et Canté, il errait avec son croc, dont il fouillait les creux des roches pour se nourrir, gesticulant, poussant d’énormes cris pour annoncer son approche et faire le vide autour de lui. Il n’était pas méchant. Une fois seulement, un jour de pardon, il était venu à la lutte contre Yann‑Bras de Scaër et l’avait étouffé dans ses bras. Ce fut parce qu’il n’était pas maître de sa force.

    Une nuit, une barque sans nom et d’une étrange forme vint se crever sur les rochers. Au matin, Filopenn glanait les épaves quand il vit sortir de l’eau, devant Penhors, une fille en haillons. Elle fit quelques pas sur le sable, flaira sans doute une présence proche et courut se remettre à la mer. Filopenn marcha jusqu’à la rencontre des traces laissées par la fille et revint lentement dans sa tanière, en appuyant soigneusement ses pieds nus pour marquer leur empreinte. Ayant fait le chemin, il attendit, confiant. Peu de temps après, la nageuse, épuisée, s’écroulait devant lui sur la couche de varech.

    Ils vécurent ensemble, depuis lors. Deux silhouettes farouches coururent les grèves. Aux cris rauques de Filopenn, répondait un cri plus clair et plus perçant. Elle passait des heures à jouer dans les vagues et, même au coeur de l’hiver, on la vit plonger dans l’écume du Rocher Roux. Les gens de la palud l’appelaient la Fille de l’Eau Salée.

    Jusqu’au jour où ils disparurent tous les deux. Il se passa bien du temps avant que quelqu’un s’aventurât vers la cabane de Filopenn, pour voir. Et là, il découvrit la fille, morte sur le varech et d’une effrayante maigreur. Auprès d’elle, accoté au mur de pierres sèches, Filopenn lui tenait les deux mains. Il était mort aussi, mais depuis un instant. Son monstrueux visage était encore verni de larmes.



    On les enterra dans l’enclos d’une chapelle de la palud, on ne sait plus laquelle. Ce que l’on sait bien, c’est que, le lendemain, le corps de la fille était retrouvé à même le sol. On l’enfouit dans un trou plus profond. Elle revint à la surface. Alors, quelque sage du lieu proposa de porter sur la grève la Fille de l’Eau Salée, ce qui fut fait. La mer prit aussitôt le corps et plus jamais ne l’a rendu.

    Le grand cadavre de Filopenn repose en terre maigre, entre la Torche et Canté. Sans doute s’y trouve‑t‑il à son aise car il n’a pas essayé d’en sortir. Il faut croire qu’il était de sang breton. Quant à elle, m’est avis que je ne dois pas en dire un mot de plus. Je ne suis qu’un pauvre homme de la palud.

    Dans leurs jeux, nos enfants disent encore et sans rien y comprendre:

    Filopenn, chalopenn, an diaoul en e glopenn,
    Gant Merc’h an Dour Zall, ken diaoulez, hag all.

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  • Le testament du recteur

     

    Le testament du recteur

     

    Il y avait jadis au bourg de Baden un vieux recteur, qui durait trop apparemment, au gré de ses héritiers. C’étaient trois cousins à la mode de Bretagne : Gurh, l’aîné et le plus avare des trois, venait deux fois l’an de Pont-Scorff, où il demeurait, à Baden pour juger par lui-même de l’état du recteur. Vous pensez bien que le bonhomme ne voyait pas avec plaisir son avide cousin fouiller dans tous les coins du presbytère et faire d’avance l’inventaire de son pauvre mobilier. Scoull, le second cousin, ne valait guère mieux ; si bien que le recteur, devinant à qui son âme aurait affaire après sa mort pour obtenir des prières, et trompé d’ailleurs par quelques marques d’amitié que lui témoignait Hervis, le plus jeune de ses héritiers, résolut de donner tout son bien à celui-ci, qui demeurait à l’Armor-Baden. Il fit donc son testament de la sorte, et le confia à Hervis, en le priant d’employer la moitié de son petit héritage tant à faire chanter des messes pour le repos de son âme qu’au soulagement des pauvres de la paroisse. Le cousin promit, et le vieux prêtre mourut peu de temps après.

    Gurh et Scoull arrivèrent bien vite au presbytère ; mais l’autre, armé du testament qui était en bonne forme, ne se gêna point pour les mettre à la porte. Il y eut bataille, à ce qu’on assure, entre les trois coquins ; Hervis y perdit même un oeil, mais il garda tout le bien du recteur, et pour compenser l’oeil qu’il n’avait plus, il jugea à propos de supprimer les messes qu’il avait promises et les aumônes qu’il devait aux pauvres. Un soir que Jeanne, la fille d’Hervis, ramenait au village ses bestiaux qu’elle avait gardés tout le jour sur les landes de Lok-mikel, tout à coup elle vit un prêtre se lever derrière un grand menhir, s’avancer entre elle et son troupeau et lui faire rebrousser chemin. Alors cet étrange pâtour dont la longue soutane noire flottait au vent, conduisit les bêtes à la mer où elles se mirent à la nage, et marcha sur les lames à leur suite.

    L’enfant revint seule et tout effrayée à la maison. Elle raconta en tremblant son aventure à son père, qui sortit furieux de chez lui, et courut, toute la nuit, sur les landes où il ne put retrouver ni boeufs ni vaches. Le jour suivant Hervis le borgne apprit qu’il y avait dans l’île de Gawr’inis des bestiaux dont on ne connaissait pas l’appartenance ; il se rendit aussitôt sur les lieux, et après avoir rassemblé son troupeau (car c’était effectivement le sien, c’est-à-dire celui qu’il tenait du défunt recteur), il l’embarqua dans une grande chaloupe et le ramena sain et sauf à l’Armor-Baden. Là, il enferma les animaux dans l’écurie, en se promettant bien de ne pas les perdre de vue, de toute l’année pour le moins. Peine inutile, car le lendemain matin l’étable était vide… Le troupeau avait disparu, et bientôt un pêcheur, qui revenait de la côte, dit à Hervis qu’il avait vu la veille, sur le tard, passer le long de la grève une file de vaches et de grands boeufs conduits par un berger tout habillé de noir.

    Le borgne but une chopine de vin de feu pour s’étourdir, puis supposant que ses bêtes étaient encore à Gawr’inis, quoique le temps fût mauvais et la mer grosse, il voulut partir à l’instant. Or, comme il approchait du rivage, des marins lui dirent que les vagues rejetaient à la côte les corps de plusieurs animaux. Hervis descendit au bord de la mer et reconnut avec rage et terreur ses vaches, ses chèvres et ses boeufs tous noyés. Il aurait dû se souvenir alors du testament du recteur de Baden et de ce qu’il lui avait promis ; malheureusement il n’en fut rien. Il se dit, au contraire, qu’avec l’argent des messes et le montant des aumônes il pourrait acheter quatre boeufs et autant de vaches laitières à la première foire de Vannes. En attendant il mit ses écus dans un vieux pot de terre, et par une nuit bien sombre il enterra son trésor dans le courtil au pied d’un pommier. Mais le mauvais chrétien n’eut pas le temps de réaliser les rêves de son avarice, car il mourut tout d’un coup à quelques jours de là dans un accès de colère et d’ivresse.

    Il y a des marins de la petite-mer qui assurent que l’on voit quelquefois, entre l’Île-aux-Moines et Lokmariaker, un berger en soutane noire conduisant un troupeau nombreux sur la mer. C’est, disent-ils, le vieux recteur de Baden, dont l’âme est en peine faute de messes et de prières. D’autres, encore plus crédules, ont vu, la nuit, à ce qu’ils prétendent, dans le courtil d’Hervis à l’Armor, un trépassé creusant la terre pour découvrir le trésor caché.

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  • La femme oiseau

        
     
         Il y a très longtemps, au Japon, vivait un tailleur de voiles solitaire appelé Osamu. Sa maison se trouvait loin au-dessus de la mer, sur le sommet d’une colline. C’est là qu’il tissait ses voiles en regardant les marais salants où s’ébattaient des grues. Tout en cousant et filant, il se disait souvent :
         « Comme les grues sont belles. De tous les oiseaux, ce sont elles qui ressemblent le plus aux voiles des bateaux. Le vent gonfle leurs ailes. »
         Toute sa vie Osamu avait souhaité rencontrer une femme qui le réconforte lors des longues heures passées à tisser. Mais il ne possédait pas grand-chose d’autre qu’une marmite et une théière, et ses chances de trouver une épouse étaient bien minces.
         Vint l’automne, la saison des orages. Les feuilles tombaient sur le porche de la maison. Une nuit, alors que le vent hurlait, Osamu entendit frapper à sa porte. Curieux, il alla voir, et découvrit une grande grue, assommée et immobile.
         « Pauvre bête ! » s’écria-t-il à genoux. Osamu replia doucement les ailes froissées et la transporta chez lui. Comme elle était légère ! Et fragile ! Stupéfait, il réchauffa le bel oiseau auprès du feu, lui lissant les plumes. Bientôt, elle ouvrit des yeux noirs et brillants. Pendant trois jours, Osamu la soigna. Puis, il la vit s’envoler.
         Le temps passa et, une nuit, une grande tempête éclata en mer. À travers la pluie battante, Osamu entendit frapper à sa porte.
         « Qui est-ce ? » demanda-t-il. Une belle jeune femme le dévisagea, de ses yeux noirs et brillants.
         « Qui es-tu ? » dit-il, surpris.
         « Laisse-moi entrer ! » implora la jeune femme, grelottante dans ses vêtements mouillés.
         « Oh ! Pardonne-moi. Entre, je t’en prie. » Et Osamu s’inclina à genoux tandis qu’elle avançait. Jamais de toute sa vie il n’avait approché une aussi jolie jeune femme.
         Osamu servit du riz et du thé à la jeune femme, et un petit morceau de ce précieux poisson que lui avaient donné les pêcheurs. Elle s’arrêta de grelotter. Ils étaient à genoux, l’un à côté de l’autre. La flamme de la lampe vacilla. Il finit par retrouver ses mots. Comment était-elle arrivée chez lui ? Où se trouvait sa famille ? D’où venait-elle ? Osamu lui posa beaucoup de questions, mais tout ce que la jeune femme voulut bien lui dire, c’était qu’elle s’appelait Yukiko.
         Le temps passa. Dehors, le gel couvrit les branches noires, et Yukiko était toujours là. Osamu n’osait rêver qu’elle reste. Et il avait peur de lui demander de l’épouser. Il était si pauvre… Tandis que les jours passaient, l’amour grandit entre eux. Sans un mot, Yukiko devint sa femme.
         Mais Osamu restait un pauvre tailleur de voiles. Et arriva le moment où dans la petite maison au-dessus des marais, il n’y eut plus assez de nourriture pour eux deux. Yukiko s’en rendit compte. Elle dit à son mari : « Je vais te tisser une voile magique, que tu pourras aller vendre au village en bas. »
         « Tu peux tisser une voile magique ? »
         Elle poussa le paravent à travers la chambre, pour cacher le métier à tisser qui se trouvait près de la fenêtre. « Oui, mais promets-moi de ne jamais me regarder travailler », dit-elle.
         « Pourquoi ? » demanda Osamu.
         « Promets-moi », insista Yukiko.
         Et Osamu promit.
         Yukiko se mit au travail. Osamu entendait la navette glisser et le métier à tisser basculer. Les heures passaient. La nuit tombait. Osamu s’endormit. À l’aube, Yukiko travaillait toujours derrière le paravent. Lorsqu’enfin elle réapparut, Yukiko semblait très fatiguée. « C’est normal », se dit Osamu. « Elle a travaillé toute la nuit. »
         Mais lorsque Yukiko lui mit la voile dans les bras, il oublia tout. Bien qu’extrêmement solide, la voile ne pesait presque rien. Un souffle venu de très loin s’échappait d’entre ses plis. Osamu écouta de plus près. Il écarquilla les yeux. Yukiko avait tissé du vent ! Osamu courut jusqu’au port avec la voile magique. Il la montra à tous et en reçut assez d’or pour vivre une demi-année ! Fou de joie, il se précipita chez lui. Yukiko souriait.
         Le temps passa. Et arriva le printemps. La pluie tomba, les marais reverdirent. Et les grues furent de retour. À la fin du printemps, l’or avait disparu. Osama et Yukiko eurent faim une nouvelle fois. Et Osama dit : « Yukiko, tu devais tisser une autre voile magique. »
         « Oh, mon homme, je ne pourrais pas », répondit-elle. « Ça m’épuise, de tisser des voiles pareilles. Ça me fait peur. »
         « Mais, femme, je t’en prie ! Une de plus ! Je ne t’en demanderai pas d’autre ! » insista Osamu.
         Yukiko l’aimait.
         « Ne regarde pas », dit-elle. Et elle disparut derrière le paravent.
         Une journée entière s’écoula.
         « Yukiko ! » appela Osamu. « Veux-tu de l’eau ? Ou du riz ? » Pour seule réponse, il entendit le balancement du métier à tisser.
         À la fin du deuxième jour, Yukiko réapparut, épuisée, tenant une seconde voile. Plus belle que la première, elle aussi haussait comme le vent. Ne pensant qu’à l’or, Osamu courut au village vendre la voile. Tout le monde louait son talent, car il n’avait dit à personne que c’était Yukiko qui avait tissé ces voiles. Il reçut assez d’or pour vivre six longs mois.
         Le temps passa. Et revint l’automne, la saison des tempêtes. Les grues, dans les marais, grandissaient. Elles ébouriffaient leurs plumes parmi les joncs et les feuilles. Un jour, alors qu’Osamu se trouvait au village, arriva un gros navire marchand. Un grand capitaine en sortit. C’était un riche commerçant. Le capitaine questionna les pêcheurs dans le port, et tous lui indiquèrent Osamu.
         « J’ai longtemps navigué pour te trouver, Osamu », dit le capitaine. « Je veux que tu tisses une voile magique pour mon bateau. »
         Osamu pensa à Yukiko et à la promesse qu’il lui avait faite. « Je ne peux pas », répondit-il. « Je n’en réaliserai pas d’autre. »
         Le capitaine éclata de rire. « Allons, Osamu, je te donnerai assez d’or pour que tu ne doives plus jamais travailler ! »
         De l’or pour une vie entière…, se dit Osamu. Il courut à la maison. « Yukiko ! Il y a un homme au port qui nous donnera de l’or pour une vie entière… si tu tisses une autre voile. »
         La crainte saisit Yukiko. « Non, Osamu, je suis désolée ! »
         « Yukiko ! De l’or pour toute une vie ! Tu comprends ? Nous n’aurons plus jamais faim. »
         « Mais ces voiles, Osamu, elles me coûtent si cher. Elles me prennent le meilleur de moi-même. »
         Osamu fronça les sourcils. « Yukiko, tu es ma femme ! » dit-il d’une voix sourde. « Tu dois m’obéir ! »
         Yukiko se mit à gémir. « Bien », fit-elle en tremblant, « mais promets-moi de ne pas regarder. »
         « Je te le promets ! Vas-y ! Tisse-moi cette voile ! »
         Yukiko poussa le paravent à travers la pièce et disparut. Osamu sortit de la maison. Il regardait le navire à l’ancre dans le port. Une journée s’écoula. Puis une autre. Yukiko travaillait toujours. Un troisième jour passa. Elle n’avait jamais travaillé aussi longtemps. Mais que fait-elle ? se demanda Osamu.
         « Yukiko ! » appela-t-il. « Veux-tu du thé ? Du riz ? » Mais elle ne répondit pas. Pourquoi, se demandait Osamu, Yukiko serait-elle la seule à savoir glisser des voiles magiques ? Pourquoi n’apprendrais-je pas, moi aussi, comment tisser le vent ? Je pourrais réaliser de nombreuses voiles, et épargner à Yukiko le travail dont elle ne veut plus. Il pouvait entendre glisser la navette et basculer le métier à tisser. « Yukiko ! Réponds-moi ! »
         Incapable de se maîtriser plus longtemps, Osamu contourna le paravent. Un long bec se balança devant lui. Des yeux noirs et tristes le dévisageaient. C’était la grue qu’il avait recueillie et soignée.
         « Yukiko ! »
         L’oiseau tissait ses propres plumes. Blanches et mêlées de vent, elles formaient une voile tremblante.
         « Yukiko ! » cria Osamu. Mais, pour seule réponse, la femme oiseau fit un bruit étouffé, comme le ronronnement d’un chat dans les roseaux. Alors, elle ouvrit ses ailes abîmées, se glissa par la fenêtre et s’envola. Osamu ne la revit jamais. Il tissa de simples voiles jusqu’à la fin de ses jours, là, à sa fenêtre, en regardant les marais et les grues. Et chaque automne, à la saison des orages, il attendait que quelqu’un frappe à sa porte.
    Odds Bodkin ; Gennadij Spirin
    La femme oiseau
    Paris, Éd. Casterman, 1998
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  • LA LIONNE ET L'OURSE

    LA LIONNE ET L'OURSE ..............JEAN DE LA FONTAINE

    Mère
    Lionne avoit perdu son fan :
    Un chasseur l'avoit pris-
    La pauvre infortunée

    Poussoit un tel rugissement
    Que toute la forêt étoit importunée.

    La nuit ni son obscurité,

    Son silence et ses autres charmes.
    De la reine des bois n'arrètoit les vacarmes :

    L'Ourse enfin lui dit : «
    Ma commère.
    Un mot sans plus : tous les enfants
    Qui sont passés entre vos dents
    N'avoient-ils ni père ni mère?


    Ils en avoient. —
    S'il est ainsi,

    Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues.
    Si tant de mères se sont tues,
    Que ne vous taisez-vous aussi?


    Moi, me taire! moi, malheureuse?
    Ah! j'ai perdu mon fils!
    Il me faudra traîner

    Une vieillesse douloureuse!


    Dites-moi, qui vous force à vous y condamner?


    Hélas! c'est le
    Destin qui me hait. »
    Ces paroles
    Ont été de tout temps en la bouche de tous.

    Misérables humains, ceci s'adresse à vous.
    Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
    Quiconque, en pareil cas, se croit haï des
    Cieux,
    Qu'il considère
    Hécube, il rendra grâce aux
    Dieux.

     

     
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  • Dame Hiver (Dame Holle) - Wilhelm & Jacob Grimm (1785-1863) -

    Dame Hiver (Dame Holle) - Wilhelm & Jacob Grimm (1785-1863) -

    Une veuve avait deux filles, l’une jolie et courageuse, l’autre paresseuse et laide. C’était à la seconde qu’elle donnait sa préférence, parce que cette fille laide et paresseuse était sa propre fille...

    Et l’autre avait tout le travail à faire dans la maison dont elle était la Cendrillon. Elle devait chaque jour aller sur la grand-route s’asseoir près du puits et filer, filer tellement que les doigts lui en saignaient.

    Un jour donc, que sa quenouille était toute poisseuse et tachée de sang, la malheureuse se pencha sur le puits pour la laver mais la quenouille lui échappa des mains et tomba tout au fond du puits.

    En pleurant elle courut raconter son malheur à la marâtre, qui lui cria dessus. Elle fut assez impitoyable pour lui dire : « Puisque que tu as laissé tomber la quenouille, tu n’as qu’à aller toi-même la chercher ! »

    La pauvre retourna près du puits, se tortura en se demandant comment faire et pour finir, dans son affolement, sauta elle-même dans le puits pour en rapporter la quenouille.

    En tombant elle s’évanouit; et lorsqu’elle se réveilla et repris ses sens, elle était dans une belle prairie, sous le brillant soleil, et il y avait autour d’elle des milliers et des milliers de fleurs.

     

    Elle s’avança dans cette prairie et arriva devant un four à pain où cuisait la fournée, et voilà que les pains, de l’intérieur se mirent à appeler : « Retire-moi ! Retire-moi ! Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! » Elle y alla, saisit la longue pelle de four et sortit un à un tous les pains jusqu’au dernier.

    Puis elle poursuivi sa marche et arriva près d’un pommier chargé de pommes en quantité énorme, et là aussi on l’appela : « Secoue-moi ! Secoue-moi ! Nous les pommes, nous sommes toutes mûres ! » Alors elle secoua l’arbre et les pommes tombèrent comme s’il pleuvait, et elle le secoua jusqu’à ce qu’il n’en restât plus une sur l’arbre, puis elle les mit soigneusement en tas avant de se remettre en route.

    Pour finir, elle arriva près d’une petite maison où une vieille regardait par la fenêtre, mais elle avait de si longues dents, cette vieille que la fillette dans sa peur, voulu se sauver à toutes jambes.

    « Pourquoi t’effrayes-tu ma chère enfant ? » lui dit la vieille femme. « Reste avec moi, et si tu fais bien ton travail, si tu me tiens la maison bien en ordre, tout n’en n’ira que mieux pour toi.

    Surtout, tu dois veiller à bien faire mon lit et secouer soigneusement l’édredon pour en faire voler les plumes, parce qu’alors, il neige sur le monde. Je suis Dame Hiver. »

    Le ton aimable et les bonnes paroles de la vieille réconfortèrent son cœur et lui rendirent son courage : elle accepta son offre et entra à son service, s’acquittant de sa tâche à la grande satisfaction de Dame Hiver, battant et secouant son édredon jusqu’à faire voler les plumes de tous cotés, légères et dansantes comme des flocons de neige. En retour, elle avait la bonne vie chez elle : jamais un mot méchant et tous les jours du bouilli et du rôti.

     

    Mais quand elle fut restée un bon bout de temps chez Dame Hiver, elle devint triste peu à peu, sans trop savoir pourquoi quand cela commença, ni ce qui lui pesait si lourd sur le cœur; enfin elle se rendit compte qu’elle avait le mal du pays. Elle savait bien, pourtant, qu’elle était mille fois mieux traitée ici que chez elle...

    Mais elle n’en languissait pas moins de revoir sa maison. « Je m’ennuie de chez moi, » finit-elle par dire à Dame Hiver, « et bien que je sois beaucoup mieux ici, je voudrais remonter là-haut et retrouver les miens. Je sens que je ne pourrais pas rester plus longtemps. » -

    « Il me plaît que tu aies envie de renter chez toi, » dit Dame Hiver, « et puisque tu m’as servi si fidèlement, je vais te ramener moi-même là-haut. » Elle la prit par la main et la conduisit jusque devant un grand portail, une porte monumentale dont les battants étaient ouverts; au moment où la jeune fille allait passer, une pluie d’or tomba sur elle, dense et drue, et tout l’or qui tomba resta sur elle, la couvrant et la recouvrant entièrement.

    « C’est ce que je te donne pour avoir été si diligente et soigneuse dans ton travail, » lui dit Dame Hiver, en lui tendant en plus, sa quenouille qui était tombée au fond du puits. La grand-porte se referma alors, et la jeune fille se retrouva sur le monde, non loin de chez sa mère. Et quand elle entra dans la cour, le coq, perché sur le puits, chanta :

    « Cocorico ! Cocorico !
    La demoiselle d’or est ici de nouveau. »

     

    Elle arriva ensuite chez sa mère, et là, parce qu’elle était couverte de tant d’or, elle reçut bon accueil aussi bien de sa mère que de sa demi-sœur.

    La jeune fille leur raconta tout ce qu’il lui était advenu, et quand la mère apprit de quelle manière elle était arrivée à cette immense richesse, sa seule idée fut de donner à sa fille, la paresseuse et laide, le même bonheur. Il fallut donc qu’elle allât comme sa sœur, s’asseoir à coté du puits pour filer; et que pour que sa quenouille fût poisseuse de sang, elle dut se piquer le doigt et s’égratigner la main dans les épines...

    Elle jeta ensuite sa quenouille dans le puits et sauta elle-même comme l’avait fait sa sœur. Et il lui arriva la même chose qu’à elle : elle se retrouva dans la même prairie et emprunta le même chemin, arriva devant le même four, où elle entendit semblablement le pain crier : « Retire-moi ! Retire-moi !

    Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! » Mais la paresseuse se contenta de répondre : « Plus souvent, tiens ! que je vais me salir ! » Et elle passa outre. Lorsqu’elle arriva un peu plus loin près du pommier, il appela et cria : « Secoue-moi, secoue-moi ! Nous les pommes nous sommes toutes mûres ! »

    Mais la vilaine ne se retourna même pas et répondit : « Fameuse idée, oui ! Pour qu’il m’en tombe une sur la tête. » Et elle continua son chemin. Lorsqu’elle arriva de devant la maison de Dame Holle, comme elle avait déjà entendu parler de ses longues dents elle n’eut pas peur et se mit aussitôt à la servir.

    Le premier jour tout alla bien, elle fit du zèle, obéit avec empressement et vivacité, car elle songeait à tout l’or que cela lui vaudrait bientôt; mais le deuxième jour, déjà, elle commença à paresser et à traîner, et beaucoup plus le troisième jour, car elle ne voulu même pas se lever ce matin là.

    Elle ne faisait pas non plus le lit de Dame Hiver comme elle devait le faire, négligeait de secouer l’édredon et de faire voler les plumes. Dame Hiver ne tarda pas à se lasser d’une telle négligence et lui donna congé. La fille paresseuse s’en montra ravie, pensant que venait le moment de la pluie d’or; mais si Dame Hiver la conduisit aussi elle-même à la grand-porte, au lieu de l’or, ce fut une grosse tonne de poix qui lui tomba dessus. « 

    http://www.maerchenatlas.de/wp-content/uploads/2014/05/Anderson-Frau-Holle.jpg

    Voilà la récompense que t’ont méritée tes services ! »

    Lui dit Dame Hiver, qui referma aussitôt la grand-porte.

    La paresseuse rentra chez elle, mais couverte de poix des pieds à la tête...

    Et le coq, sur le puits, quand il la vit, chanta...

    « Cocorico ! Cocorico !
    La sale demoiselle est ici de nouveau. »

    La poix qui la couvrait colla si bien à elle que, de toute sa vie, jamais elle ne put l’enlever.

     

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  • Le Sapin -

    Hans Christian Andersen (1805-1875) -

     

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

    Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était bien placé, il avait du soleil et de l'air ; autour de lui poussaient de plus grands camarades, pins et sapins.

    Mais lui était si impatient de grandir qu'il ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas même les enfants de paysans qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou des framboises.

    « Oh ! si j'étais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je pourrais étendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le vaste monde.

    Les oiseaux bâtiraient leur nid dans mes branches et, lorsqu'il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grâce comme font ceux qui m'entourent. »

    Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tête.

    L'hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied de sa blancheur, il arrivait souvent qu'un lièvre bondissait, sautait par-dessus le petit arbre - oh ! que c'était agaçant !

     

    Mais, deux hivers ayant passé, quand vint le troisième, le petit arbre était assez grand pour que le lièvre fût obligé de le contourner. Oh ! pousser, pousser, devenir grand et vieux, c'était là, pensait-il, la seule joie au monde.

    En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus grands arbres. Cela arrivait chaque année et le jeune sapin, qui avait atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres magnifiques tombaient à terre dans un fracas de craquements.

    Où allaient-ils ? Quel devait être leur sort ?

    Au printemps, lorsque arrivèrent l'hirondelle et la cigogne, le sapin leur demanda...

    - Savez-vous où on les a conduits ? Les avez-vous rencontrés ?

    Les hirondelles n'en savaient rien, mais la cigogne eut l'air de réfléchir, hocha la tête et dit...

    Oui, je crois le savoir, j'ai rencontré beaucoup de navires tout neufs en m'envolant vers l'Egypte, sur ces navires il y avait des maîtres-mâts superbes, j'ose dire que c'étaient eux, ils sentaient le sapin.

     

    Oh ! si j'étais assez grand pour voler au-dessus de la mer ! Comment est-ce au juste la mer ? A quoi cela ressemble-t-il ?
    - Euh ! c'est difficile à expliquer,  répondit la cigogne.Et elle partit.

    - Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, réjouis-toi de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en toi.

    Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des larmes, mais il ne les comprit pas.

    Quand vint l'époque de Noël, de tout jeunes arbres furent abattus, n'ayant souvent même pas la taille, ni l'âge de notre sapin, lequel, sans trêve ni repos, désirait toujours partir.

    Ces jeunes arbres étaient toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la forêt.

    Où vont-ils ? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il y en avait même un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laissé leur verdure ?

     

    Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moineaux. En bas, dans la ville, nous avons regardé à travers les vitres, nous savons où la voiture les conduit.

    Oh ! ils arrivent au plus grand scintillement, au plus grand honneur que l'on puisse imaginer. A travers les vitres, nous les avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis de ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, jouets et des centaines de lumières.

    Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction ? dit le sapin tout enthousiasmé. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer. Je me languis ici, que n'est-ce déjà Noël !

    Je suis aussi grand et développé que ceux qui ont été emmenés l'année dernière. Je voudrais être déjà sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu de ce faste. Et, ensuite ...

    Il arrive sûrement quelque chose d'encore mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décorer ainsi. Cela doit être quelque chose de grandiose et de merveilleux ! Mais quoi ?... Oh ! je m'ennuie ... je languis ...

    Sois heureux d'être avec nous, dirent l'air et la lumière du soleil. Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse.

    Mais le sapin n'arrivait pas à se réjouir. Il grandissait et grandissait. Hiver comme été, il était vert, d'un beau vert foncé et les gens qui le voyaient s'écriaient : Quel bel arbre !

    Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d'un coup, dans sa moelle ; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une douleur profonde. Il défaillait et souffrait.

    L'arbre ne revint à lui qu'au moment d'être déposé dans la cour avec les autres. Il entendit alors un homme dire...Celui-ci est superbe, nous le choisissons.

    Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportèrent le sapin dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et près du grand poêle de céramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions sur leurs couvercles.

    Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule, des canapés de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et de jouets ! pour un argent fou - du moins à ce que disaient les enfants.

    Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne pouvait pas voir que c'était un tonneau parce qu'il était enveloppé d'une étoffe verte et posé sur un grand tapis à fleurs ! Oh ! notre arbre était bien ému ! Qu'allait-il se passer ?

    Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le garnir. Ils suspendaient aux branches de petits filets découpés dans des papiers glacés de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des pommes et des noix dorées pendaient aux branches comme si elles y avaient poussé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et blanches étaient fixées sur les branches.

    Des poupées qui semblaient vivantes - l'arbre n'en avait jamais vu - planaient dans la verdure et tout en haut, au sommet, on mit une étoile clinquante de dorure. C'était splendide, incomparablement magnifique.

    - Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.

    « Oh ! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir quand les bougies seront allumées ! Que se passera-t-il alors ? Les arbres de la forêt viendront-ils m'admirer ? Les moineaux me regarderont-ils à travers les vitres ? Vais-je e rester ici, ainsi décoré, l'hiver et l'été ? »

    On alluma les lumières. Quel éclat ! Quelle beauté ! Un frémissement parcourut ses branches de sorte qu'une des bougies y mit le feu : une sérieuse flambée.

     

    Mon Dieu ! crièrent les demoiselles en se dépêchant d'éteindre.

    Le pauvre arbre n'osait même plus trembler. Quelle torture ! Il avait si peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il était complètement étourdi dans toute sa gloire ...

    Alors, la porte s'ouvrit à deux battants, des enfants en foule se précipitèrent comme s'ils allaient renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les enfants s'arrêtaient - un instant seulement -, puis ils se mettaient à pousser des cris de joie - quel tapage ! - et à danser autour de l'arbre. Ensuite, on commença à cueillir les cadeaux l'un après l'autre.

    « Qu'est-ce qu'ils font ? se demandait le sapin. Qu'est-ce qui va se passer ? »

    Les bougies brûlèrent jusqu'aux branches, on les éteignait à mesure, puis les enfants eurent la permission de dépouiller l'arbre complètement. Ils se jetèrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en craquaient, s'il n'avait été bien attaché au plafond par le ruban qui fixait aussi l'étoile, il aurait été renversé.

    Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras, personne ne faisait plus attention à notre sapin, si ce n'est la vieille bonne d'enfants qui jetait de-ci de-là un coup d'œil entre les branches pour voir si on n'avait pas oublié une figue ou une pomme.

     

    - Une histoire ! une histoire ! criaient les enfants en entraînant vers l'arbre un gros petit homme ventru.

    Il s'assit juste sous l'arbre.

    - Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intérêt à nous écouter, mais je ne raconterai qu'une histoire. Voulez-vous celle d'Ivède-Avède ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des escaliers, mais arriva tout de même à s'asseoir sur un trône et à épouser la princesse ?

    L'homme racontait l'histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des escaliers, gagna tout de même le trône et épousa la princesse. Les enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l'histoire d'Ivède-Avède, mais ils n'en eurent qu'une. Le sapin se tenait coi et écoutait.

    « Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde », pensait-il. Il croyait que l'histoire était vraie, parce que l'homme qui la racontait était élégant.

    - Oui, oui, sait-on jamais ! Peut-être tomberai-je aussi du haut des escaliers et épouserai-je une princesse !

    Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orné de lumières et de jouets, d'or et de fruits.

     

    Il resta immobile et songeur toute la nuit.

    Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent.

    Voilà la fête qui recommence ! pensa l'arbre. Mais ils le traînèrent hors de la pièce, en haut des escaliers, au grenier... et là, dans un coin sombre, où le jour ne parvenait pas, ils l'abandonnèrent. - Qu'est-ce que cela veut dire ? Que vais-je faire ici ?

    Il s'appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le temps de beaucoup réfléchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vînt personne là-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'était que pour déposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre complètement. L'avait-on donc tout à fait oublié ?

    « C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et couverte de neige. On ne pourrait même pas me planter ; c'est sans doute pour cela que je dois rester à l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est raisonnable, les hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si sombre et si ce n'était si solitaire !

    Pas le moindre petit lièvre. C'était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le tapis de neige le lièvre passait en bondissant, oui, même quand il sautait par-dessus moi ; mais, dans ce temps-là, je n'aimais pas ça. Quelle affreuse solitude, ici ! »

    « Pip ! pip ! » fit une petite souris en apparaissant au même instant, et une autre la suivait. Elles flairèrent le sapin et furetèrent dans ses branches.

    - Il fait terriblement froid , dit la petite souris. Sans quoi on serait bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin ?
    - Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en y a beaucoup de bien plus vieux que moi.
    - D'où viens-tu donc ? demanda la souris, et qu'est-ce que tu as à raconter ?

    Elles étaient horriblement curieuses.  - Parle-nous de l'endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu été ? As-tu été dans le garde-manger ?

    - Je ne connais pas ça, dit l'arbre, mais je connais la forêt où brille le soleil, où l'oiseau chante.

    Et il parla de son enfance. Les petites souris n'avaient jamais rien entendu de semblable. Elles écoutaient de toutes leurs oreilles.

    - Tu en as vu des choses ! Comme tu as été heureux !
    - Moi ! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racontait. Oui, au fond, c'était bien agréable.

    Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été garni de gâteaux et de lumières.

    Oh ! dirent encore les petites souris, comme tu as été heureux, vieux sapin.
    - Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n'est que cet hiver que j'ai quitté ma forêt ; je suis dans mon plus bel âge, on m'a seulement replanté dans un tonneau.


    - Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.

    La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris pour entendre ce que l'arbre racontait et, à mesure que celui-ci parlait, tout lui revenait plus exactement.

    « C'était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir, ils peuvent revenir ! Dumpe-le-Ballot est tombé du haut des escaliers, mais il a tout de même eu la princesse ; peut-être en aurai-je une aussi. »

    Il se souvenait d'un petit bouleau qui poussait là-bas, dans la forêt, et qui avait été pour lui une véritable petite princesse.

    - Qui est Dumpe-le-Ballot ? demandèrent les petites souris.

    Alors le sapin raconta toute l'histoire, il se souvenait de chaque mot ; un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu'en haut de l'arbre, de plaisir.

    La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses encore, et le dimanche il vint même deux rats, mais ils déclarèrent que le conte n'était pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris ; de ce fait, elles-mêmes l'apprécièrent moins.

    Eh bien , merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris finirent par s'en aller aussi, et le sapin soupirait.
    - C'était un vrai plaisir d'avoir autour de moi ces petites souris agiles, à écouter ce que je racontais. C'est fini, ça aussi, mais maintenant, je saurai goûter les plaisirs quand on me ressortira. Mais quand ?

    Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout dans le grenier. Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l'arbre en avant. Bien sûr, ils le jetèrent un peu durement à terre, mais un valet le traîna vers l'escalier où le jour éclairait.

    « Voilà la vie qui recommence », pensait l'arbre, lorsqu'il sentit l'air frais, le premier rayon de soleil ... et le voilà dans la cour.

    Tout se passa si vite ! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs. Les roses pendaient fraîches et odorantes par-dessus la petite barrière, les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant : « Quivit, quivit, mon homme est arrivé ! » Mais ce n'était pas du sapin qu'elles voulaient parler.

    - Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant largement ses branches. Hélas ! elles étaient toutes fanées et jaunies. L'étoile de papier doré était restée fixée à son sommet et brillait au soleil... Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé autour de l'arbre et s'en étaient réjouis. L'un des plus petits s'élança et arracha l'étoile d'or.

    - Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noël, s'écria-t-il en piétinant les branches qui craquaient sous ses souliers.

    L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche verdure du jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme il eût préféré être resté dans son coin sombre au grenier ! Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à la joyeuse fête de Noël, aux petites souris, si heureuses d'entendre l'histoire de Dumpe-le- Ballot.

    « Fini ! fini ! Si seulement j'avais su être heureux quand je le pouvais. »

    Le valet débita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas qui flamba joyeusement sous la chaudière. De profonds soupirs s'en échappaient, chaque soupir éclatait.

    Les enfants qui jouaient au-dehors entrèrent s'asseoir devant le feu et ils criaient : Pif ! Paf ! à chaque craquement, le sapin, lui, songeait à un jour d'été dans la forêt ou à une nuit d'hiver quand les étoiles étincellent. Il pensait au soir de Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il eût jamais entendu et qu'il avait su répéter... et voilà qu'il était consumé ...

    Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine l'étoile d'or qui avait orné l'arbre au soir le plus heureux de sa vie. Ce soir était fini, l'arbre était fini, et l'histoire, aussi, finie, finie comme toutes les histoires.

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

    Le Sapin -  Hans Christian Andersen (1805-1875) -

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