• CHOPIN........Maurice Rollinat (1846-1903) -

    CHOPIN

    À Paul Viardot.


    Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques,
    Âme qui fus si grande en un si frêle corps,
    Le piano muet songe à tes doigts magiques
    Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.
     
    L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche
    Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
    C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,
    Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !
     
    Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre –
    L’hymne de la révolte et de la liberté,
    Et le hennissement du cheval qui se cabre
    Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.
     
    Les délires sans nom, les baisers frénétiques
    Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,
    Le vertige infernal des valses fantastiques,
    Les apparitions vagues des défunts chers ;
     
    La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;
    Le froid humide et gras des funèbres caveaux ;
    Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne
    Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ;
     
    L’abominable toux du poitrinaire mince
    Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ;
    L’ineffable douleur du paria qui grince
    En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ;
     
    L’âcre senteur du sol quand tombent des averses ;
    Le mystère des soirs où gémissent les cors ;
    Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses ;
    Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ;
     
    Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique,
    Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur,
    Tout cela, je le trouve au fond de ta musique
    Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur.
     
    Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates,
    Tes blondes mazurkas sanglotent par moments,
    Et la poignante humour de tes sombres sonates
    M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements.
     
    Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises,
    Épanchements d’un cœur mortellement navré,
    J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises
    Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré.
     
    Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes
    Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés,
    Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames,
    Raffinent la saveur de tes étrangetés.
     
    Ta musique a rendu les souffles et les râles,
    Les grincements du spleen, du doute et du remords,
    Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales
    Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts.
     
    Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie,
    J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels,
    Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie,
    Des rires, des sanglots et des cris fraternels.
     
    Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ?
    Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur,
    Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique
    A versé de génie au fond de sa douleur !
     

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