• C’est une émotion étrange pour mon âme ..Victor Hugo (1802-1885)

    C’est une émotion étrange pour mon âme ..Victor

    C’est une émotion étrange pour mon âme
    De voir l’enfant, encor dans les bras de la femme,
    Fleur ignorant l’hiver, ange ignorant Satan,
    Secouant un hochet devant Léviathan,
    Approcher doucement la nature terrible.
    Les beaux séraphins bleus qui passent dans la Bible,
    Envolés d’on ne sait quel ciel mystérieux,
    N’ont pas une plus pure aurore dans les yeux
    Et n’ont pas sur le front une plus sainte flamme
    Que l’enfant innocent riant au monstre infâme.
     
    Ciel noir ! Quel vaste cri que le rugissement !
    Quand la bête, âme aveugle et visage écumant,
    Lance au loin, n’importe où, dans l’étendue hostile,
    Sa voix lugubre, ainsi qu’un sombre projectile,
    C’est tout le gouffre affreux des forces sans clarté
    Qui hurle ; c’est l’obscène et sauvage Astarté,
    C’est la nature abjecte et maudite qui gronde ;
    C’est Némée, et Stymphale, et l’Afrique profonde,
    C’est le féroce Atlas, c’est l’Athos plus hanté
    Par les foudres qu’un lac par les mouches d’été ;
    C’est Lerne, Pélion, Ossa, c’est Érymanthe,
    C’est Calydon funeste et noir, qui se lamente.
     
    L’enfant regarde l’ombre où sont les lions roux.
    La bête grince ; à qui s’adresse ce courroux ?
    L’enfant jase ; sait-on qui les enfants appellent ?
    Les deux voix, la tragique et la douce, se mêlent ;
    L’enfant est l’espérance et la bête est la faim ;
    Et tous deux sont l’attente ; il gazouille sans fin
    Et chante, et l’animal écume sans relâche ;
    Ils ont chacun en eux un mystère qui tâche
    De dire ce qu’il sait et d’avoir ce qu’il veut ;
    Leur langue est prise et cherche à dénouer le nœud.
    Se parlent-ils ? Chacun fait son essai ; l’un triste,
    L’autre charmant ; l’enfant joyeusement existe ;
    Quoique devant lui l’Être effrayant soit debout,
    Il a sa mère, il a sa nourrice, il a tout ;
    Il rit.
     
     
                De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?
     
    L’une sort de l’azur ; l’autre de ces débauches,
    De ces accouplements du nain et du géant,
    De ce hideux baiser de l’abîme au néant
    Qu’on nomme le chaos.
     
                                              Oui, cette cave immonde,
    Dont le soupirail blême apparaît sous le monde,
    Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d’ouragans,
    Les éléments gâtés et devenus brigands
    Et changés en fléaux dans le cloaque immense,
    Le rut universel épousant la démence,
    La fécondation de Tout produisant Rien,
    Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien,
    Qu’Orphée appelle Hadès, qu’Homère appelle Érèbe,
    Et qui rend fixe l’œil fatal des sphinx de Thèbe,
    C’est cela, c’est la folle et mauvaise action
    Qu’en faisant le chaos fit la création,
    C’est l’attaque de l’ombre au soleil vénérable,
    C’est la convulsion du gouffre misérable
    Essayant d’opposer l’informe à l’idéal,
    C’est Tisiphone offrant son ventre à Bélial,
    C’est cet ensemble obscur de forces échappées
    Où les éclairs font rage et tirent leurs épées,
    Où périrent Janus, l’âge d’or et Rhéa,
    Qui, si nous en croyons les mages, procréa
    L’animal ; et la bête affreuse fut rugie
    Et vomie au milieu des nuits par cette orgie.
     
    C’est de là que nous vient le monstre inquiétant.
     
    L’enfant, lui, pur songeur rassurant et content,
    Est l’autre énigme ; il sort de l’obscurité bleue.
    Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue,
    Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix,
    Sont ses frères ; tandis que ces marmots des bois
    Sentent pousser leur aile, il sent croître son âme ;
    Des azurs embaumés de myrrhe et de cinname,
    Des entrecroisements de fleurs et de rayons,
    Ces éblouissements sacrés que nous voyons
    Dans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,
    Un pêle-mêle obscur de branchages augustes
    Dont les anges au vol divin sont les oiseaux,
    Une lueur pareille au clair reflet des eaux
    Quand, le soir, dans l’étang les arbres se renversent,
    Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,
    Voilà ce que l’enfant, rose, a derrière lui.
    Il s’éveille ici-bas, vaguement ébloui ;
    Il vient de voir l’éden et Dieu ; rien ne l’effraie,
    Il ne croit pas au mal ; ni le loup, ni l’orfraie,
    Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur,
    Le renard, ne le font trembler ; il n’a pas peur,
    Il chante ; et quoi de plus touchant pour la pensée
    Que cette confiance au paradis, poussée
    Jusqu’à venir tout près sourire au sombre enfer !
    Quel ange que l’enfant ! Tout, le mal, sombre mer,
    Les hydres qu’en leurs flots roulent les vils avernes,
    Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,
    Les cris, les hurlements, les râles, les abois,
    Les rauques visions, la fauve horreur des bois,
    Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance,
    S’évanouit au fond du bleu de l’innocence !
    C’est beau. Voir Caliban et rester Ariel !
    Avoir dans son humble âme un si merveilleux ciel
    Que l’apparition indignée et sauvage
    Des êtres de la nuit n’y fasse aucun ravage,
    Et se sentir si plein de lumière et si doux
    Que leur souffle n’éteigne aucune étoile en vous !
     
    Et je rêve. Et je crois entendre un dialogue
    Entre la tragédie effroyable et l’églogue ;
    D’un côté l’épouvante, et de l’autre l’amour ;
    Dans l’une ni dans l’autre il ne fait encor jour ;
    L’enfant semble vouloir expliquer quelque chose ;
    La bête gronde, et, monstre incliné sur la rose,
    Écoute... — Et qui pourrait comprendre, ô firmament,
    Ce que le bégaiement dit au rugissement ?
     
    Quel que soit le secret, tout se dresse et médite,
    La fleur bénie ainsi que l’épine maudite ;
    Tout devient attentif ; tout tressaille ; un frisson
    Agite l’air, le flot, la branche, le buisson,
    Et dans les clairs-obscurs et dans les crépuscules,
    Dans cette ombre où jadis combattaient les Hercules,
    Où les Bellérophons s’envolaient, où planait
    L’immense Amos criant : Un nouveau monde naît !
    On sent on ne sait quelle émotion sacrée,
    Et c’est, pour la nature où l’éternel Dieu crée,
    C’est pour tout le mystère un attendrissement
    Comme si l’on voyait l’aube au rayon calmant
    S’ébaucher par-dessus d’informes promontoires,
    Quand l’âme blanche vient parler aux âmes noires.
     

    6 janvier 1876.
    « SOUVENIR DE LA NUIT DU 4.............Victor Hugo (1802-1885).LA FLEUR ET LE PAPILLON......Victor Hugo.(1802-1885) »
    Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :