• Bisclavret .......................... Marie de France 1160-1210

    Bisclavret

     Bisclavret .......................... Marie de France

    Puisque j'entreprends de faire des lais, je ne veux pas oublier
    Bisciavret.
    En breton son nom est
    Bisciavret ' mais les
    Normands l'appellent
    Garou.
    Autrefois on pouvait entendre raconter et il arrivait souvent

    que beaucoup d'hommes devenaient loups-garous et habitaient dans les bois.
    Un loup-garou est une bête sauvage.
    Aussi longtemps qu'il se trouve dans cet état de

    rage, il dévore les gens, fait beaucoup de mal et hante les bois profonds.
    Mais je laisse cette question car je veux vous conter l'histoire de
    Bisciavret.

    En
    Bretagne habitait un seigneur.
    J'ai entendu à son sujet de prodigieuses louanges.
    C'était un beau et bon chevalier d'une conduite irréprochable.
    Il était l'ami intime de son seigneur et tous ses voisins l'aimaient.
    Il avait épousé une femme de grande valeur au visage très affable.

    Il l'aimait autant qu'elle l'aimait.

    Mais une chose tourmentait fort son épouse :

    chaque semaine durant trois jours,

    il disparaissait et elle ne savait

    ni ce qu'il devenait ni où il allait.

    Aucun des siens ne le savait non plus.

    Un jour, après qu'il fut rentré

    tout joyeux et gai à la maison,

    elle le questionna :

    «
    Seigneur, mon doux ami,

    il y a une chose que je vous demanderais

    bien volontiers, si je l'osais.

    Mais je crains tellement votre colère

    que je ne redoute rien de plus au monde. »

    A ces mots, il la prit dans ses bras,

    l'attira vers lui et l'embrassa.

    «
    Dame, dit-il, demandez donc !

    À toute question que vous me poserez,

    j'apporterai une réponse, si du moins je la connais.


    Par ma foi, dit-elle, alors je suis sauvée.
    Seigneur, je suis dans un tel effroi

    les jours où vous me quittez, et j'ai dans le cœur une si grande douleur ainsi qu'une telle crainte de vous perdre, que si vous ne m'apportez pas un prompt réconfort, il se
    pourrait que je meure très bientôt.
    Dites-moi donc où vous allez, où vous êtes, où vous demeurez. À mon avis, vous aimez une autre femme mais s'il en est ainsi, vous commettez une faute.


    Dame, fait-il, pitié, au nom de
    Dieu!
    Il m'arrivera malheur si je vous le dis car cela vous dissuadera de m'aitner

    et causera ma propre perte '. »

    Quand la dame a entendu sa réponse,

    elle a bien compris qu'il ne plaisantait pas.

    À plusieurs reprises, elle lui posa la question.

    À force de le flatter et de le cajoler,

    elle finit par obtenir qu'il lui raconte son aventure.

    Il ne lui cacha rien.

    «
    Dame, je deviens loup-garou.

    Je pénètre dans cette grande forêt,

    et au plus profond des bois,

    je vis de proies et de rapine. »

    Quand il lui eut tout raconté,

    elle lui demande de préciser

    s'il enlève ses vêtements ou s'il les garde.

    «
    Dame, répond-il, j'y vais tout nu.


    Dites-moi, au nom de
    Dieu, où sont vos vêtements ?


    Dame, cela, je ne peux pas vous le dire, car si je les perdais

    et si l'on découvrait la vérité à mon sujet, je resterais loup-garou à tout jamais.
    Il n'y aurait plus pour moi aucun recours tant que l'on ne m'aurait pas rendu mes vêtements.
    C'est pour cela que je veux garder le secret sur tout cela.


    Seigneur, lui répond la dame,

    je vous aime plus que tout au monde.

    Vous ne devez rien me cacher

    ni redouter quoi que ce soit de ma part,

    ou alors ce serait la preuve que vous ne m'aimez

    pas.
    Qu'ai-je fait de mal?
    Pour quelle faute redoutez-vous de moi quoi que ce soit ?
    Dites-le-moi, vous ferez bien ! »

    Elle le tourmente et le harcèle tant

    qu'il ne put que lui révéler la chose.

    «
    Dame, dit-il, à côté de ce bois,

    près du chemin que je prends,

    se trouve une vieille chapelle '

    qui souvent me rend grand service.

    Là se trouve une pierre lée et creuse,

    en dessous d'un buisson.

    Je mets mes vêtements sous le buisson

    jusqu'à ce que je revienne à la maison. »

    La dame écoute ce récit prodigieux

    et en devient rouge de peur.

    Cette aventure la plonge dans l'effroi.

    Elle réfléchit aux différents moyens

    de se séparer de son mari.

    Elle ne veut plus coucher avec lui.

    Il se trouvait dans la contrée un chevalier

    qui l'avait longtemps aimée,

    qui avait maintes fois requis et imploré son amour

    et qui était tout dévoué à son service.

    Elle ne l'avait jamais aimé

    ni même assuré de son amour.

    Elle le fit convoquer par l'intermédiaire de son

    messager et lui découvrit ses sentiments. «
    Ami, dit-elle, soyez heureux !
    Je veux satisfaire sans nul répit ce désir qui vous tourmente.
    Rien ne pourra plus le contrarier : je vous accorde mon amour et mon corps, faites de moi votre amie ! »
    Le chevalier la remercie courtoisement ; il prend sa promesse et elle reçoit son serment.

    Puis elle lui conta comment son mari la quittait et ce qu'il devenait.
    Elle lui révéla le chemin qu'il suivait jusqu'à la forêt.
    Elle l'envoya voler les habits de son mari.
    C'est ainsi que
    Bisclavret fut trahi ' et mis en fâcheuse posture par sa femme.
    Mais du fait qu'on le perdait souvent de vue, beaucoup de gens pensaient que, cette fois, il était définitivement parti.
    On le chercha et on s'enquit beaucoup à son sujet mais il restait introuvable.
    Il fallut alors abandonner les recherches.
    La dame épousa donc celui qui l'avait longtemps aimée.
    Une année entière passa ainsi, jusqu'au jour où le roi partit à la chasse.
    Il se rendit tout droit dans la forêt où se trouvait le loup-garou.
    Une fois que les chiens furent lâchés ils tombèrent sur le loup-garou.
    Chiens et veneurs le poursuivirent toute la journée.
    Il s'en fallut de peu qu'ils ne le capturent, ne le lacèrent et ne le mettent à mal.
    Dès que le loup-garou aperçut le roi, il courut vers lui pour implorer sa pitié.
    Après l'avoir saisi par rétrier, il lui baisa la jambe et le pied. À sa vue, le roi prit peur et appela tous ses compagnons : «
    Seigneurs, dit-il, approchez !
    Regardez cette merveille !

    Regardez comme cette bête se prosterne !

    Elle possède la raison d'un être humain, elle

    demande pitié.
    Faites-moi reculer tous ces chiens et veillez à ce que personne ne la frappe.
    Cette bête est douée d'intelligence et de raison.
    Dépêchez-vous !
    Partons d'ici !
    J'accorderai ma protection à cette bête car je ne chasserai plus aujourd'hui. »

    Alors le roi s'en retourne et le loup-garou le suit.

    Il le suivait à la trace et ne voulait plus partir.
    Il ne cherchait nullement à le quitter.
    Le roi l'emmène dans son château.
    Il en est tout heureux et cela lui plaît beaucoup car il n'avait jamais vu une chose pareille.
    Il considère le loup-garou comme un prodige et l'entoure des plus grands soins.
    Il recommande à tous ses gens de bien le soigner par amour pour lui et de ne lui faire aucun mal.
    Personne ne devait le frapper.
    Il devait recevoir à boire et à manger.
    Les chevaliers s'occupèrent volontiers de lui.
    Tous les jours, le loup-garou allait coucher parmi eux et tout près du roi.
    Tous se mettent à l'aimer, tellement il était brave et d'une bonne nature.
    Jamais il ne veut faire le moindre mal.
    Partout où le roi se rend, il tient à l'accompagner.
    Il se tenait toujours à ses côtés.
    Le roi comprit qu'il avait de l'affection pour lui. Écoutez ensuite ce qui arriva.

    À une cour que tint le roi

    furent convoqués tous les barons

    qui avaient reçu un fief de sa part,

    afin de donner du lustre à la fête

    et lui conférer plus d'éclat et de solennité.

    Le chevalier qui avait épousé

    la femme du loup-garou

    s'y rendit dans un bel équipage.

    Il ne savait ni ne pensait

    que le mari se trouverait si près de lui.

    Dès qu'il arriva au palais

    et que le loup-garou l'aperçut,

    la bête bondit sur lui.

    Elle le saisit avec ses crocs et le tira à lui.

    Elle n'aurait pas manqué de lui faire du mal

    si le roi ne l'avait appelé

    en le menaçant d'un bâton.

    Par deux fois, le loup-garou voulut mordre le

    mari ce jour-là, la plupart des gens s'en étonnèrent car il n'avait jamais adopté une telle attitude envers un homme.
    Les gens de la maison du roi disent qu'il ne fait pas cela sans raison.
    D'une manière ou d'une autre le chevalier lui a fait du mal car l'animal se vengerait volontiers.
    Mais, pour cette fois, les choses en restèrent là jusqu'à ce que la fête prît fin et que les barons prissent congé.
    Ils rentrèrent chez eux.
    Le chevalier que le loup-garou avait assailli s'en est allé dans les tout premiers, il me semble.
    Il n'est pas étonnant qu'il le haïsse.

    Il ne se passa guère de temps, il me semble, à la manière dont je comprends les

    choses, que le roi si avisé et si courtois retourna dans la forêt où l'on avait trouvé le loup-garou.
    La bête l'avait accompagné.
    Cette nuit-là, sur le moment du retour, le roi se logea dans le pays.
    La femme du loup-garou l'apprit.
    Elle s'habilla avec élégance.
    Le lendemain, elle alla parler au roi et lui fit porter un magnifique cadeau.
    Quand le loup-garou la vit venir, il fut impossible de le retenir.
    Il courut vers elle comme une bête enragée. Écoutez comme il s'est bien vengé !
    Il lui arrache le nez'.
    Que pouvait-il lui faire de pire ?
    De tous les côtés, on le menace et on allait le mettre en pièces lorsqu'un homme fort avisé dit au roi : «
    Seigneur, écoutez-moi !
    Cette bête a vécu à vos côtés, tous ici nous l'avons vue pendant longtemps et nous l'avons approchée.
    Jamais elle n'a touché quiconque ni montré la moindre cruauté sauf envers la dame que voici.
    Par la foi que je vous dois,

    la bête a quelque motif de colère envers la dame mais aussi contre son mari.
    C'est la femme de ce chevalier

    pour lequel vous aviez autrefois tant d'amitié.

    Depuis bien longtemps, il a disparu

    sans qu'on sache ce qu'il est devenu.

    Soumettez donc la dame à la question '

    pour savoir si elle ne vous révélerait pas

    les raisons que cette bête a de la haïr.

    Faites-le-lui avouer, si elle le sait.

    Nous avons déjà vu se produire

    bien des merveilles en
    Bretagne. »

    Le roi suivit son conseil.

    Il garda le chevalier prisonnier

    et d'autre part fit saisir la dame

    qu'il soumit à un cruel supplice.

    Sous l'effet de la torture et de la peur,

    elle raconta toute l'histoire de son mari,

    comment elle l'avait trahi

    en lui enlevant ses vêtements,

    le récit qu'il lui fit de ce qu'il devenait

    et où il allait.

    Depuis qu'elle lui avait enlevé ses vêtements,

    plus personne ne l'avait revu dans le pays.

    Elle croit et pense donc

    que la bête est
    Bisclavret lui-même.

    Le roi demande les vêtements à la dame

    et, que cela lui plaise ou non,

    il les fait rapporter

    et présenter au loup-garou.

    Mais une fois qu'ils furent placés devant lui,

    il n'y prêta absolument aucune attention.

    Alors l'homme de bien qui avait conseillé le

    déclara à celui-ci :

    «
    Seigneur, vous ne faites pas comme il faut.

    Pour rien au monde, le loup-garou

    ne prendrait ses vêtements devant vous

    ni ne changerait son apparence animale.
    Vous ne comprenez pas combien cela est important à ses yeux ; c'est pour lui un motif de grande honte.
    Faites-le conduire dans vos appartements et faites porter en même temps les vêtements.

    Laissons-le là un bon moment

    et s'il redevient homme, nous le verrons bien.»

    Le roi le conduisit lui-même

    et referma toutes les portes sur lui.

    Au bout d'un moment, il y retourna

    accompagné de deux barons.

    Ils entrèrent tous les trois dans la chambre

    et sur le lit même du roi

    ils trouvèrent le chevalier endormi.

    Le roi courut l'embrasser.

    Plus de cent fois il l'enlace

    et lui donne des baisers.

    Dès qu'il le peut,

    il lui rend toutes ses terres

    et lui donne encore plus que je ne peux dire.

    Il fait partir sa femme

    et la chasse du pays.

    Avec elle partit

    celui pour qui elle avait trahi son mari.

    Elle eut par la suite de nombreux enfants,

    bien reconnaissables à leur air et à leur visage.

    Bien des femmes de son lignage,

    c'est la vérité, naquirent sans nez '

    et vécurent de la sorte.

    L'aventure que vous venez d'entendre

    est vraie, n'en doutez pas.

    On en fit le lai de
    Bisclavret

    pour en garder le souvenir à tout jamais.

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