• Volaille : sa consommation
    réglementée par l’Eglise
    (D’après « Histoire de la vie privée des Français », paru en 1782)
     
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    Dès le IVe siècle, les Chrétiens ont regardé les volatiles et la volaille comme un aliment maigre, et se sont permis l’un et l’autre dans les temps de l’année où la viande était défendue. Ils distinguaient la chair des quadrupèdes, de la chair des oiseaux ; et cette douce erreur avait pour eux une autorité respectable, celle des livres saints eux-mêmes

    La Genèse, parlant de la création, dit que, le cinquième jour, Dieu commanda aux eaux de produire les poissons et les oiseaux qui volent sur la terre. Ce texte, mal entendu, paraissait donner une même origine à deux espèces d’animaux si différents : on leur supposa en conséquence une même nature, et l’on crut pouvoir user également des uns et des autres, les jours de jeûne et d’abstinence.

    Charles II le Chauve
    Charles II le Chauve

    En France, cette décision fut regardée comme un principe incontestable ; même dans les ordres religieux les plus austères, dans ceux qui se dévouaient à un carême éternel. En certains temps de l’année, on y accordait aux moines du gibier et de la volaille. Saint Colomban nourrit ainsi les siens dans un moment de disette. On lit que depuis sa promotion à l’épiscopat, saint Eloi avait renoncé à la viande ; mais qu’un jour il se permit de manger une volaille avec un hôte qui lui était survenu.

    Grégoire de Tours raconte que mangeant à la table de Chilpéric, et n’usant point de viande non plus, le roi lui dit : « Mangez de ce potage ; il est pour vous, on l’a fait avec de la volaille ». Enfin, dans un grand nombre d’anciennes vies de saints ou de saintes, il est remarqué d’eux, comme une mortification particulière, qu’ils s’abstenaient, non seulement de chair, mais encore de volaille et de gibier bipède.

    Il était assez consolant pour les moines de ces temps reculés de se mortifier en mangeant tous ces oiseaux délicats, domestiques ou autres. Cependant l’Eglise à la fin trouva qu’un pareil aliment était une sensualité, peu faite pour des gens qui, par voeu, se dévouaient à une vie austère. En 817, le concile d’Aix-la-Chapelle le leur interdit, excepté pendant quatre jours à Pâques, et quatre jours à Noël ; encore permit-il à ceux qui, par pénitence, voudraient même alors s’en abstenir, de le faire à leur gré.

    Jusqu’à ce moment, il y avait eu, dans le royaume, des monastères de fondation royale, auxquels nos rois, par une pieuse concession, avaient accordé une certaine quantité de volailles à prendre dans leurs domaines. Mais, par le règlement du concile, les contributions cessèrent ; ou, si elles se payèrent encore, elles n’eurent plus lieu désormais qu’aux fêtes de Noël et de Pâques. Quand les rois, postérieurement, en établirent de nouvelles, ils les fixèrent à ces deux époques. C’est ce que fit, par exemple, Charles le Chauve en 858, pour les filles de Notre-Dame de Soissons, et en 868, pour le monastère de Saint-Denis. Il règle qu’annuellement, aux solennités susdites, les maisons royales payeront à l’un et l’autre monastère un certain nombre de volailles.

    Au reste, le Canon du concile d’Aix-la-Chapelle ne fut qu’un pur règlement de réforme, fait uniquement pour les Réguliers. Il ne changea point la façon de penser sur les oiseaux. On continua de les regarder comme poissons ; et l’on trouve des preuves que ce préjugé a subsisté encore, même chez les moines, quelques siècles après le règlement du concile.

    Tel est, entre autres, ce fait rapporté dans la vie de saint Odon, abbé de Cluny : « Un moine de cette abbaye était allé voir ses parents. En arrivant, il demande à manger ; c’était un jour maigre. On lui dit qu’il n’y a au logis que du poisson. Il aperçoit quelques poules dans la cour, prend un bâton, et en assomme une, en disant, voilà le poisson que je mangerai aujourd’hui. Les parents lui demandent s’il a la permission de faire gras : non, répond-il ; mais une volaille n’est point de la chair. Les oiseaux et les poissons ont été créés en même temps, et ils ont une même origine, comme l’enseigne notre hymne ».

    Actuellement encore (XVIIIe siècle), les Espagnols et les Portugais, tant en Europe qu’en Amérique, mangent, pendant le carême, les abbattis d’oiseaux ; quoiqu’ils se croient défendus de manger l’oiseau même. Il est vrai qu’ils en achètent tous les ans la permission ; et que cette permission est attachée à une Bulle, nommée Bulle de la Croisade, dont le roi est devenu propriétaire, et qui entre autres privilèges accorde celui-ci.

    Chez nous, lorsque l’Eglise crut devoir interdire aux Fidèles la nourriture dont nous parlons, elle fit grâce à quelques oiseaux amphibies, et même à deux ou trois espèces de quadrupèdes de même nature, qu’elle ne comprit point dans la proscription générale ; ceci par une forte condescendance qui paraissait respecter encore l’ancien préjugé.

    A consulter l’homme du peuple sur la cause d’une exception aussi bizarre en apparence, il vous répondra, sans hésiter, que ces animaux tolérés ont le sang froid. Mais, pour l’homme éclairé qui sait que le sang d’une loutre ou d’une macreuse n’est pas plus froid que le sang d’un canard ou d’un mouton, il reconnaîtra dans toute cette discipline une empreinte des vieilles erreurs qu’avaient accréditées la bonne foi ignorante.

    La macreuse pourtant avait été défendue en maigre par un concile de Latran que tint au XIIIe siècle Innocent III. C’est Vincent de Beauvais qui nous l’apprend. Mais le préjugé prévalut. De ce préjugé naquirent même, par la suite, toutes ces opinions ridicules qu’on eut sur l’origine des macreuses : les uns les faisant naître de la pourriture des vieux vaisseaux ; les autres des fruits d’un arbre de la Grande-Bretagne, lorsqu’ils tombaient dans l’eau ; ceux-ci, de la gomme des sapins, d’où, disent-ils, elle furent nommées sapinettes ; ceux-là enfin, d’une coquille, comme les huîtres et les moules, coquille qu’ils distinguaient sous le nom de conqua anatisera. Pour Pâris, si l’on s’en rapporte à Gontier, dans son De sanitate tuenda, les macreuses n’y furent connues et recherchées que vers le milieu du XVIIe siècle.

    D’après le préjugé qui y faisait regarder la macreuse comme un aliment maigre, on y regarda, comme tel aussi, le pilet, le vernage, le blairie, et autres oiseaux aquatiques de même nature. Cependant, au commencement du XVIIIe siècle, il y eut des religieux qui se firent quelque scrupule d’user de ces derniers. Ils consultèrent à ce sujet la Faculté de Médecine. Celle-ci nomma huit docteurs qu’elle chargea « de méditer et d’examiner cette matière. Enfin, toute réflexion faite, et après de sérieux examens, la Faculté assemblée le 14 décembre 1708, écouta le rapport de ces docteurs : on délibéra, et il fut décidé que les pilets, etc., ne pouvoient passer pour poissons. »

     
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  • Vipères trépassant au seul contact
    de la salive humaine ?
    (D’après « Des erreurs et des préjugés répandus
    dans la société » paru en 1810)
     
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    Enracinée depuis plus de deux millénaires et relayée plus récemment par Voltaire, une opinion populaire répandue voulait que la salive humaine fît mourir les vipères...

    Si vous avez des serpents ou des vipères dans votre jardin, consultez Aristote et Claude Galien, ils vous diront que rien n’est plus facile que de vous en délivrer. Il suffit de cracher dessus avant déjeuner ; Galien prétend en avoir fait l’expérience à la satisfaction d’un grand nombre de personnes qui en furent témoins. Suivant Avicenne, la salive de l’homme tue non seulement les reptiles mais tous les animaux qui portent aiguillon.

    Varron et Pline attestent que de leur temps on a vu des hommes qui faisaient mourir des vipères avec leur salive ; plus proche de nous, Voltaire rapporte un certificat de son chirurgien Figuier, lequel dit : « Je certifie que j’ai tué, en diverses fois, plusieurs serpents, en mouillant un peu avec ma salive un bâton ou une pierre, et en donnant sur le milieu du corps du serpent, un petit coup qui pouvait à peine occasionner une légère contusion. »

    Vipère attaquant un homme. Enluminure extraite d'une version du Xe siècle de Thêriaka et Alexipharmaka, par Nicandre de Colophon, médecin grec du IIe siècle avant J.-C.
    Vipère attaquant un homme. Enluminure extraite d’une version du Xe siècle
    de Thêriaka et Alexipharmaka, par Nicandre de Colophon, médecin grec du IIe siècle avant J.-C.

     

    Le poète Lucrèce est du même avis que le chirurgien Figuier ; il affirme dans on quatrième livre : « Crachez sur un serpent ; en sa douleur extrême / Il se roule, s’agite et se mange lui-même. » Personne avant Lucrèce n’avait dit que les serpents se mangeassent eux-mêmes ; mais tout est permis aux poètes.

    Voltaire observe à ce sujet qu’il est triste que notre mère Eve n’eût pas au connaissance de ce secret ; que de peines elle aurait épargné au pauvre genre humain, si au lieu d’écouter le mauvais propos du serpent, elle lui eût craché au nez.

    La tradition affirme que le consul romain Marcus Atilius Regulus fut obligé de faire en règle le siège d’un gros serpent long de 37 mètres, qui menaçait son armée se dirigeant vers Carthage lors de la Première Guerre punique (qui se déroula de 264 à 241 avant J.-C.). Si Regulus eût seulement ordonné à ses soldats de cracher dessus, il n’aurait eu besoin ni de balistes, ni de catapultes, ni de toutes les machines de guerre qu’il employa pour le réduire.

    Le savant Redi a voulu vérifier les expériences d’Aristote, de Galien et du chirurgien Figuier. Il a craché à jeun et dans un temps de rhume, sur une multitude de vipères que le grand duc de Toscane avait fait rassembler pour composer la thériaque ; mais à la grande confusion de ce savant, toutes les vipères se sont moquées de ses crachats, et pas une seule n’a fait semblant de s’en apercevoir. Il semble qu’on puisse tuer les vipères avec un peu de salive, pourvu qu’on ait soin d’y ajouter... un bon coup de bâton.

    Ce qu’on a prétendu de la salive de l’homme, on l’a également dit de sa transpiration. C’était une opinion populaire qu’un morceau de pain placé sous l’aisselle d’une personne en sueur devenait un poison mortel et qu’il suffisait de le donner à manger à un chien pour que celui-ci devînt aussitôt enragé. Mais la sueur de l’homme ne tue personne, pas plus que sa salive.

     
     
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  • Violettes (Les)
    (D’après Les violettes, édition enrichie de l’ouvrage paru en 1898)
     
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    L’Antiquité
    La Violette est connue depuis la plus haute antiquité dans le Bassin méditerranéen. L’Ionie est sa résidence divine et la légende se mêle à l’histoire et aux racines grecques puisque le nom de la génisse aimée de Zeus, Io, a donné Ion, Viole, Veieln, Veilchen, Violtje, Violina, Violet, Violette. Les Athéniennes achetaient des bouquets de violettes au coin des rues, dès l’an 400 avant Jésus-Christ et les utilisaient en pommades ou tisanes pour leurs vertus médicinales. Les Romains, qui appelaient les violettes odorantes, violettes de mars, en raison de leur saison de floraison, n’hésitaient pas à les tresser en couronne sur leur tête pour effacer les affres des migraines provoquées par leurs libations.

    Le Moyen Age et la Renaissance
    Les fleurs odorantes doubles étaient connues et se sont perpétuées dans les villas romaines, les monastères et les jardins des simples du Moyen Age. En 904, paraît en araméen un texte sur la culture des violettes. Le traité, assez original, révèle l’influence puissante des signes du Zodiaque qui règle l’ordonnance des divers travaux. Chaque rang de plantation était précédé d’un pied de rue, herbe médicinale dont l’effet protecteur nous échappe.

    Le Moyen Age a beaucoup utilisé la violette, et Armand Millet ne manque pas de citer de nombreux ouvrages anciens consacrés aux usages de cette plante. Par ailleurs, la Flore de Basilius Besler, botaniste et pharmacien de l’Archevêché d’Eichstâtt en Allemagne, nous présente des planches de violettes d’une surprenante précision au début du XVIe siècle. Les espèces sauvages de la violette de mars, voisinent avec les variétés cultivées à fleurs doubles de la Viola martia ala fiori multiplici albo ou de la purpurea.

    Les XVIIe et XVIIIe siècles
    Henri IV, Louis XIII et leurs descendants se parfumaient et se poudralent à la violette pour couvrir les odeurs du corps. Les violettes se retrouvèrent tout naturellement dans le Potager du Roy à Versailles, en bordure des carrés de légumes et, de là, sur les tables du palais. La Quintinye nous a rapporté comment il en élevait certaines variétés de couleur rose, blanche ou bleue sous forme d’arbres pour la gloire du grand Roi, Louis XIV.

    Violette La France
    Violette La France

    Le grand botaniste et voyageur Johannes Costaeus nous dit que la violette double et très parfumée, qui fera plus tard la renommée de la Ville Rose, est née dans la lointaine Perse et fleurissait au XVIIe siècle les jardins de la Sublime Porte. Ses fleurs étaient alors aussi grandes que de petits boutons de rose. La violette, dite de Parme, passe par Naples avant de s’installer en 1755 dans la région de Grasse où elle est surtout utilisée en parfumerie. Elle est devenue, par l’habileté des horticulteurs, l’une des fleurs parfaites qui y régnèrent pendant plus d’un siècle. Sa renommée la fit se répandre dans toute l’Europe pour ses fleurs, et sa culture devint l’une des plus importantes productions hivernales.

    C’est une Viola suavis à fleurs très double, mauve pâle et suavement parfumée. Améliorée sans cesse par la sélection, elle se répand peu à peu dans les grandes maisons d’Europe. Par contre, si son histoire originelle reste à écrire, les documents nous manquent. Peut-être les manuscrits en turc ancien dorment-ils toujours dans une bibliothèque ottomane ?

    A Paris, pendant la Révolution, les jeunes bouquetières vendant des violettes au coin des rues sont taxées et leur commerce est strictement réglementé, c’est dire à quel point il devait être florissant ! Ici encore, la cueillette sauvage ne suffit plus. La floraison printanière ne satisfait pas la demande croissante, et les chercheurs sélectionnent les fleurs simples aux coloris délicats et aux parfums les plus doux qui fleurissent de plus en plus tôt et de plus en plus tard dans la saison.

    Violette Gloire de Bourg-la-Reine, l'aînée des grandes violettes
    TViolette Gloire de Bourg-la-Reine,
    l’aînée des grandes violettes

    Le XIXe siècle
    Napoléon revient de l’Ile d’Elbe sous le signe des Violettes. On cultivait alors les variétés odorantes simples et quelques doubles parfumées ou inodores. Mais très vite apparaît un nouveau type de fleurs, la Quatre saisons, qui fleurit presque toute l’année. De son côté, la Violette de Naples sort des châteaux et des maisons bourgeoises où elle était confinée. Le nom de Violette de Parme lui aurait été donné en l’honneur de l’Impératrice Marie-Louise qui devint duchesse de cette possession autrichienne après la chute de l’Empire français.

     

     

    Les violettes odorantes se reproduisent assez facilement de semis. Les variétés anciennes sont de race pure et les fleurs fermées et fertiles d’été donnent des graines en abondance. Les plants peuvent être obtenus par éclats ou par boutures. Les Violette de Parme, très doubles et ne donnant pratiquement pas de graines sont reproduites en enracinant leurs nombreux stolons.

    En 1820, en Angleterre, le jardinier du Tsar de Russie, Isaac Oldaker, donne des statistiques précises sur sa culture de 400 pots de Violettes napolitaines sur lesquels il récolte 1062 douzaines de fleurs. Les courbes actuelles de rendement et les pics de floraison s’avèrent identiques à ceux qui ont été observés par ce méthodique jardinier. Les échanges internationaux sont intenses et les hybrides de violettes odorantes indigènes à fleurs simples avec des russes et des turques font leur apparition vers le milieu du XIXe siècle. Ce sont les ancêtres de toutes les belles fleurs à grand développement.

    Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée
    Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée

    En 1854, arrive à Saint-Jory la Violette de Parme dont la production de qualité de ses habiles jardiniers fera la gloire de Toulouse au point d’identifier la ville à la violette. Toute l’Europe jardinière est sous l’emprise de cette fleur. On la câline, on la choie, on la glorifie, on l’échange, on la compare, on l’améliore, mais aussi, on la critique. Plus les variétés s’éloignent des espèces originelles et plus le cultivateur devient exigeant en performances. La fin de ce siècle vit l’apogée des violettes, tant par l’apparition de variétés à fleurs simples très parfumées que par la qualité des fleurs ou le savoir-faire des producteurs.

    Le sud de Paris avec Bourg-la-Reine, Fontenay-aux-Roses, Rungis, Sceaux, va compter jusqu’à deux cents hectares de châssis. La ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée ouvre le nord de la France et de l’Europe à toutes les fleurs de la Côte d’Azur. Alphonse Karr, jardinier journaliste, en assure la promotion jusqu’à Londres, Bruxelles, Amsterdam et toutes les grandes villes. Les surfaces de violettes atteignent mille hectares dans la région d’Hyères dont deux cents pour la fleur coupée, mais les cultures s’étendent aussi jusqu’à Nice.

    L’Italie possède aussi ses régions de production. San Remo et les hauteurs de Rome, mais aussi Udine, capitale du Tyrol exporte alors sur Vienne, Berlin, la Pologne et la Russie. Les empires austro-hongrois et allemands ont aussi leurs centres à Gorizia (Gorz) et Trieste et sur les ceintures des grandes villes. Les variétés nordiques sont bien adaptées au climat, mais plus tardives que celles du midi. L’émulation est grande et la concurrence très âpre. L’arrivée des petites fleurs de la Côte d’Azur ou de l’Adriatique ne plaît guère aux producteurs locaux. Et l’on entend souvent dire en Allemagne que les fleurs importées sont moins fraîches, moins parfumées et qu’elles tiennent moins longtemps que celles du pays. A Londres, surtout desservie par le Devon et les alentours, on est encore plus sévère. Les droits de douane sont majorés de 500 % pendant la durée de forte production des fleurs coupées anglaises. A-t-on inventé mieux depuis pour se défendre de la concurrence étrangère ?

    Partout les variétés simples et doubles sont cultivées indifféremment et Toulouse, comme Hyères et la Côte d’Azur, n’a pas échappé à cette règle. Peu à peu les fleurs simples, notamment la Victoria et d’autres très grandes fleurs, montées sur un long pédoncule ont pris partout le pas sur les Parme, sauf à Toulouse où la fleur double reste la préférée. Les techniques diffèrent selon les régions et le climat. Sous les cieux méditerranéens de France, d’Italie et d’Algérie, la production se fait à l’air libre en billon, à l’abri d’un rang de pois ou sous l’ombre légère des oliviers ou des orangers. Parfois la plantation est protégée par des claies pendant les nuits froides comme à Hyères.

    Les violettes sont utilisées pour leurs fleurs, mais aussi pour leur parfum. A Grasse et sur la Côte d’Azur, les corolles sont récoltées par d’agiles Piémontaises en octobre et en mars au moment où les bouquets se vendent moins. Les parfumeries pratiquent l’enfleurage avec des graisses et fabriquent des pommades. Ensuite, vient la distillation par la vapeur d’eau ou l’extraction chimique de la concrète.

    Le XXe siècle

    Violette de Parme
    Violette de Parme

    En 1900, la Côte d’Azur distille pour la parfumerie 200 tonnes de fleurs de Violette de Parme et de Victoria et 100 tonnes de feuilles. La Parme, remplacée peu à peu par la Victoria, disparaît complètement à Grasse en 1932. Dans les années 1970, on traite de 300 à 400 tonnes de feuilles. Un kilo de fleurs de Parme (4000 corolles) vaut de 5 à 7 francs en 1925 et le kilo d’absolue, 20 000 francs. Mais le goût du public, moins aisé, se tourne vers d’autres extraits puissants. La chimie tire l’essence des feuilles, puis du rhizome de l’iris de Florence pour fabriquer finalement des ersatz meilleur marché parmi lesquels domine Flonone synthétique. Le déclin est amorcé, dû au coût élevé de la main-d’oeuvre, au non renouvellement des plantations et à la concurrence effrénée de nouvelles espèces florales introduites sur le marché.

    A Hyères, les fleurs réunies en bouquets ronds, sont rapidement mises au frais dès la cueillette, puis expédiées en bottes comprenant des bouquets de 50, 100, 150 et 200 fleurs que l’on appelle boulots. L’emballage courant est alors le panier de roseau. En Angleterre, l’employé de bureau renouvelle chaque matin sa boutonnière de violettes, mais chez nos voisins, la fleur préférée est la Parme Marie-Louise, plus grosse, plus foncée et rayée de rouge sur le blanc. Cette variété est chérie par les Américains qui en consomment alors à New-York. jusqu’à 1 000 000 de brins par jour.

    Après le deuxième conflit mondial, la demande s’affaiblit et la production s’éteint, vaincue par la mode changeante, les coûts de production, les maladies, la concurrence de nouvelles fleurettes et les techniques inappropriées. Les variétés disparaissent ou se dénaturent.

    Mais, curieusement, tout n’est pas perdu. La nostalgie et le retour aux valeurs du passé rappellent les violettes. Les années 80 laissent frémir un renouveau universel, timide certes, mais continu et prometteur. Les horticulteurs ont la ferme intention de démarginaliser la violette. La France prend les problèmes techniques à leur base en commençant par la régénération des variétés utilisées. Tourrettes-sur-Loup relève le défi avec la Victoria et remplace peu à peu tous les plants des douze hectares en culture. Toulouse poursuit son avancée technique avec ses nouveaux plants sains de Parme et sa méthode rationnelle de culture hors sol.

    L’Egypte poursuit se production sur une dizaine d’hectares à l’ombre des maïs et des tournesols. La Californie a ses propres cultures. Enfin, les passionnés américains et anglais ont fondé l’International Violet Association (Association Internationale de la Violette) réunissant les producteurs et les amateurs des Etats-Unis et d’Angleterre auxquels se sont joints ceux de France et d’Italie.

    Cette chronique est extraite de la réédition enrichie de l’ouvrage " Les violettes " d’Armand Millet paru en 1898.

     

    L’auteur est né à Bourg-la-Reine le 8 septembre 1845, et y mourra le 9 août 1920. Sa famille cultivera les violettes de 1838 à 1940, dans un centre horticole prestigieux où : résonnent encore les noms de leurs contemporains, Jamin, Durand, Margottin, Delabergerie, Jost, Bruneau, Nomblot. Il reprend l’exploitation en 1868. En 1874, il rejoint la Société Nationale d’Horticulture de France. Il crée de nouvelles variétés de violettes et les présente dans les grandes expositions internationales où elles reçoivent de hautes récompenses.

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  • Vigne : sa culture

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    La récolte des vins est, après celle des céréales, la plus importante de notre territoire ; on pourrait même dire en comparant la France à tous les autre pays du monde, que, sous le rapport des productions territoriales, les vins et les eaux-de-vie constituent notre richesse spéciale, notre objet principal d’échange : les céréales, en effet, ne sont point assez abondantes pour former une branche d’exportation, puisque nos très bonnes années ne fournissent que 56 jours au-delà de la consommation annuelle : tandis que les vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne, figurent sur toutes les tables des gourmets des deux hémisphères, et paient une grande partie du sucre, du café, des épices, que nous consommons.

    Plus de deux millions d’hectares plantés en vignes rapportent au-delà de 600 millions de francs. Aucun pays n’offre une aussi grande étendue de vignobles que le nôtre, ni une aussi grande variété de vins agréables et spiritueux : vins secs d’Alsace et de Champagne, vins moelleux du Bordelais, de la Bourgogne et du Dauphiné, vins de liqueur du Languedoc et du Roussillon, vins noirs et blancs, vins rouges, vins de paille, vins ambrés.

    Tous les climats ne sont pas également propres à la culture de la vigne ; le principe sucré du raisin ne se développe que sous l’action d’un soleil chaud ; la fermentation ne peut s’établir convenablement dans le Nord, et le vin reste affecté du vice de verdeur. Une chaleur excessive est également contraire, elle dessèche et brûle les grappes : la vigne est donc l’exclusive propriété des climats tempérés.

    Vendangeurs. Les cultivateurs foulent le raisin dans la cuve, sur la charrette même qui a parcouru la vigne pour recevoir la récolte. Cela n'avait lieu en France au XIXe siècle que chez les paysans trop pauvres pour posséder un pressoir.
    Vendangeurs. Les cultivateurs foulent le raisin
    dans la cuve, sur la charrette même qui a parcouru
    la vigne pour recevoir la récolte.
    Cela n’avait lieu en France au XIXe siècle
    que chez les paysans trop pauvres
    pour posséder un pressoir.

    En France, la limite septentrionale de nos vignobles part des Ardennes auprès de Mézières, traverse la partie méridionale du département de l’Aisne, et aboutit vers l’embouchure de la Loire. On voit que la ligne de démarcation des pays qui produisent du vin et de ceux qui n’en produisent pas est oblique par rapport aux parallèles de latitude, et va en s’abaissant de l’est à l’ouest. Cette même obliquité se remarque pour les limites de la culture en grand du maïs et de l’olivier, qui demandent aussi un coup de chaleur pour mûrir : la première partant de Saintes et remontant par Bourges jusqu’à Nancy, la seconde prenant son point de départ dans le comté de Foix, et gagnant Chambéry par Carcassonne, Lodève et Viviers.

     

     

    Les terrains secs, légers et caillouteux, sont ceux que préfère la vigne, à l’opposé des grains, qui veulent des terres grasses et bien nourries ; au milieu des terres fortes et argileuses, les racines du cep ne peuvent se ramifier convenablement, et finissent par pourrir dans l’humidité permanente qu’elles y rencontrent.

    La nature a parfaitement approprié les diverses espèces de terre aux diverses espèces de culture : ainsi, il serait généralement impossible d’obtenir immédiatement des productions agricoles autres que des raisins dans la plupart des sols qui donnent les meilleurs vins : le manque d’eau, de terre végétale et d’engrais, y repousserait, dit Chaptal, jusqu’à l’idée de joute autre culture. En Champagne, les terrains propres à la vigne reposent presque toujours sur les bancs de craie, et les excellents crus de la Gironde se récoltent dans des sables ; les terres volcanisées fournissent aussi des vins délicieux. Les vins des terrains gras et féconds peuvent être abondants, mais la qualité n’en est pas bonne ; les engrais ruinent aussi la qualité du vin tout en augmentant sa quantité.

    Les produits de la vigne sont sans doute de tous les produits agricoles ceux qui sont les plus variables selon les conditions atmosphériques. S’il a trop plu dans l’année, le raisin n’a ni sucre ni parfum, le vin est insipide, sans alcool, et ne se conserve pas ; s’il a fait froid, le vin est rude et de mauvais goût ; s’il pleut au moment de la floraison, le raisin coule, on n’a pas de vin ; s’il pleut au moment de la vendange, le raison se remplit d’eau, et s’il ne pleut pas assez dans la saison, le raisin ne grossit pas ; le vent dessèche la tige ; le brouillard, mortel pour la fleur, nuit aussi au fruit déjà formé ; en un mot il faut une telle succession de soleil et de pluie, chaque variation atmosphérique est tellement importante, que les années de bons vins sont fort rares et s’enregistrent avec soin : tel propriétaire de vignobles n’a guère d’autre calendrier historique ; il lui suffit d’une bonne année, en effet, pour le faire rentrer dans toutes les avances des années précédentes.

    On sent que, d’après cette incertitude des rentrées, les vignes ne peuvent appartenir qu’à des personnes possédant de grands capitaux ; car les frais de culture, de récolte, d’entretien du vin sont considérables, et lorsqu’il faut les soutenir longtemps sans percevoir de revenu, on risque d’y manger son fonds.

    Le moment de la vendange est encore fort loin d’être indifférent ; si on le choisit inopportun, s’il ne sert pas les souhaits du cultivateur, la récolte peut être manquée. « Autrefois, dit Chaptal, dans la plupart des pays de vignobles, l’époque des vendanges était annoncée par des fêtes publiques célébrées avec solennité. Les magistrats, accompagnés d’agriculteurs intelligents et expérimentés, se transportaient dans les divers cantons de vignobles pour juger de la maturité du raisin ; et nul n’avait le droit de vendanger que lorsque la permission en était solennellement proclamée. Ces usages antiques étaient consacrés dans les pays renommés par leurs vins ; leur réputation était regardée comme une propriété commune. »

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  • Vertus attribuées à certains animaux :
    alouette, corbeau, merle...
    (D’après « Musée universel : revue illustrée hebdomadaire », paru en 1873)
     
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    Il n’est pas nécessaire de remonter au Moyen Age pour trouver les superstitions populaires les plus singulières : au commencement du XVIIIe siècle, cependant que notre pays comptait de grands génies scientifiques et littéraires, on croyait encore à mille inventions surprenantes dans lesquelles le diable et les influences occultes jouaient un rôle considérable : ainsi des pieds d’alouette pour triompher de ses ennemis, de la pierre de corbeau pour ouvrir toutes les portes, ou encore de l’anguille entrant dans une composition destinée à ressusciter les morts.

    Un grand nombre de ces croyances superstitieuses ont été recueillies dans un petit livre intitulé La Magie naturelle, datant de 1715 ; c’est une seconde édition, revue et corrigée, ce qui laisse supposer que le livre avait un assez grand débit. Du reste, l’éditeur de cet ouvrage n’avait rien négligé pour attirer plus sûrement les chalands. On peut lire sur la couverture cette indication : A Amsterdam, chez Robert le Turcq, rue d’Enfer. D’un côté, la Hollande ; de l’autre, Robert le Turcq, ou pour mieux dire Robert le Diable, et enfin la rue d’Enfer. C’en était assez pour séduire les esprits. Un chapitre entier du volume est consacré aux vertus de certains animaux. C’est une série de recettes au moyen desquelles l’homme peut s’attribuer un pouvoir surnaturel en utilisant les bêtes à poil ou à plume, suivant la formule.

    Voulez-vous devenir brave au point de ne craindre pas même la mort ; voulez-vous pouvoir aller partout, sans danger, traverser les mêlées les plus sanglantes sans courir aucun péril : prenez les pieds d’un lièvre et la tête d’un merle, liez-les ensemble et portez le tout attaché à votre bras. Ce moyen vous déplaît-il, choisissez-en un autre. Celui-ci, par exemple : coupez la peau d’un lion en lanières et faites-vous-en une ceinture.

    L'alouette. Planche extraite de l'Histoire de la nature des oiseaux, de Pierre Belon (1555)
    L’alouette. Planche extraite de l’Histoire de la nature des oiseaux, de Pierre Belon (1555)

     

    Mais on n’a pas toujours un lion sous la main. L’auteur a tout prévu. L’alouette, appelée rapa par les Chaldéens, remplace avantageusement le fauve. « Celui qui portera sur soi les pieds de cet oiseau ne sera jamais persécuté ; au contraire, il aura toujours envie de s’avancer. Il sera toujours victorieux et ses ennemis le craindront. Si on enveloppe l’œil droit de cet oiseau dans la peau d’un loup, l’homme qui le portera sera agréable, doux et plaisant ; et si l’on met ce que l’on a dit ci-dessus parmi de la viande ou dans du vin, on se fera aimer de celui qui en boira. Cette dernière expérience a été nouvellement faite. » Qui se serait jamais douté que l’alouette avait des vertus aussi curieuses ? Amabilité, courage, audace et victoire ; le pauvre petit oiseau tient tout cela dans ses pattes et dans son œil.

    Le phoque était encore estimé à la fin du XIXe siècle pour sa graisse par les pêcheurs, et pour ses talents musicaux, par la clientèle des Barnums forains. En 1715, on lui reconnaissait d’autres mérites. « Si on prend de son sang avec un peu de son cœur, et si on porte cela sous l’aisselle, on surpassera tout le monde en jugement et en esprit, et le criminel qui l’aura rendra son juge doux et favorable. »

    Tout cela n’est encore que bagatelles. Voici qui tient du merveilleux. Il s’agit de l’anguille, au moyen de laquelle on peut ressusciter les morts. Seulement la préparation est assez compliquée. Il faut d’abord que l’anguille meure faute d’eau, que cependant tout son corps demeure entier. Alors on prend du vinaigre fort, on mêle l’anguille et le vinaigre avec du sang de vautour, et « on met le tout en quelque endroit, sous du fumier. » Il n’y a plus ensuite qu’à présenter, devant ce fumier, la personne que l’on désire voir revenir à la vie. Autre propriété de l’anguille : « Si quelqu’un mange son cœur tout chaud, il prédira les choses futures. »

    Le corbeau
    Le corbeau

     

    Quittons ce poisson pour un oiseau bien connu dans toute la France, le corbeau. Cet animal sinistre, aux grandes ailes noires, a tenté l’imagination populaire. Aussi a-t-on gratifié le corbeau d’une véritable légende. « Si on fait cuire ses oeufs, et qu’ensuite on les remette dans le nid où on les aura pris, aussitôt le corbeau s’envole au loin. Sans s’arrêter, il traverse les mers jusqu’au moment où il aperçoit l’île où Alodricus a été enseveli. C’est là seulement qu’il se pose, juste le temps de prendre dans son bec une petite pierre qui est magique. Muni de ce précieux fardeau, il revient à tire d’aile jusqu’au nid désolé. O merveille ! à peine a-t-il touché ses oeufs avec la pierre, que toute trace de cuisson disparaît. Le corbeau n’en demande pas davantage, il est sûr désormais que sa couvée verra le jour, et il laisse tomber au fond du nid son talisman devenu inutile. »

    Il faut saisir ce moment pour aller chercher la pierre. Dès qu’elle est en votre possession, vous la faites monter en bague, en ayant bien soin de faire enrouler dans l’anneau d’or une feuille de laurier. Cette bague n’a pas de prix : « Si on en touche quelqu’un qui sera enchaîné, ou la serrure d’une porte fermée, aussitôt les chaînes se rompront et la porte s’ouvrira. » A côté de ces avantages très sérieux, comme on le voit, la pierre du corbeau a des propriétés plus amusantes : « Que si on met cette pierre dans la bouche, on contrefait le chant de toutes sortes d’oiseaux. »

    Et le merle ! Sans être aussi fort-que le corbeau, il peut rendre de réels services. « Le merle est un oiseau fort commun, dont la vertu est admirable. Que si l’on pend les plumes de son aile droite, avec un fil de couleur rouge, au milieu d’une maison où on n’aura pas encore habité, personne n’y pourra dormir tant qu’elles y seront pendues. Si l’on met son cœur sous la tête d’une personne qui dort et qu’on l’interroge, elle dira tout haut ce qu’elle aura fait ; ou bien si on le jette dans de l’eau de puits avec le sang d’une huppe et qu’on les mêle ensemble, si ensuite on en frotte les tempes de quelqu’un, il tombera malade et en danger même d’en mourir. »

    Le merle
    Le merle

     

    Notez qu’après cette série de contes, l’auteur de la Magie naturelle ajoute, avec une apparente bonne foi : « Ces expériences sont véritables, et moi-même je les ay souvent éprouvées ! » A-t-il aussi éprouvé celle que voici :

    Ceux qui auront mangé de la cervelle d’aigle, en poudre, mêlée à du suc de ciguë « s’arracheront les cheveux et ne se quitteront point tant qu’ils en auront dans le corps. La raison est que cette cervelle est si chaude et si chaleureuse qu’elle forme des illusions fantastiques, bouchant les conduits par ses vapeurs et sa fumée. »

    Après avoir émis toutes ces extravagances, l’auteur du petit livre en question déclare que la manière de se servir utilement de tous les secrets dont il a parlé est d’en faire l’expérience sous une planète favorable, comme celle de Jupiter ou de Vénus, et quand on veut s’en servir à faire du mal, sous celles de Saturne et de Mars.

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  • Truffe (Culture de la)
    (D’après un article paru en 1884)
     
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    Cultiver la truffe semble un paradoxe, et cependant c’est chose passée dans la pratique de plusieurs de nos départements, grands producteurs de ce champignon souterrain. La culture de la truffe est née dans le département du Vaucluse ; c’est aussi dans ce département et dans celui des Basses-Alpes, son voisin, que cette culture a fait le plus de progrès. Cette culture est des plus simples. « Si vous voulez des truffes, disait de Gasparin il y a quarante ans, semez des chênes. » C’est que de Gasparin habitait au pied du mont Ventoux, sur les pentes duquel d’intelligents rabassiers (chercheurs de truffes), guidés d’abord par le hasard, firent les premiers semis.

    On peut réduire à ceci les conditions de la culture de la truffe : semer des glands truffiers sur une terre calcaire et dans un climat propre à la maturation du raisin. Disons tout d’abord que l’on donne le nom de glands truffiers aux glands tombés sur le sol des truffières ; d’ordinaire, ces glands proviennent des chênes mêmes qui abritent et sans doute alimentent les truffières. Ces chênes sont d’ailleurs, dans le Poitou et le Périgord, le Quercus pubescens ; en Provence, ce même Quercus et le Quercus Ilex, et parfois le Pinus Halepensis. Il ne faudrait pas cueillir les glands sur l’arbre même, car ce n’est qu’en tombant sur la terre qu’ils ont une chance d’emporter, avec des parcelles du sol, les spores ou graines de la truffe, lesquelles germant avec le gland du chêne, et se développant parallèlement à lui, produiront le mycélium ou blanc de la truffe.

    La présence exclusive des truffes sur les sols calcaires est un fait constant d’observation dont on ne citera ici qu’un cas particulier d’une grande netteté. Quand on se rend de Poitiers à Périgueux en passant par Limoges, on quitte les truffes, en même temps que le calcaire, après Montmorillon, pour les perdre de vue sur tout le sol granitique du plateau central et les retrouver, avec les formations calcaires, dès qu’on approche de Thiviers, où est un marché de truffes assez important. Tous les sols calcaires peuvent produire des truffes, mais il semble que les plus favorables soient les terrains jurassiques ; à ce point que la carte de ces terrains est à peu près, du Dauphiné et de la Provence au Poitou, la carte de la production truffière.

    Il résulte des faits observés que la truffe dépasse un peu la vigne en altitude dans les montagnes du Dauphiné et la Provence. Étant données les conditions propres à la culture des truffes, la récolte suivra les semis après six ans en Provence, après huit ou dix ans dans le Poitou et les zones situées plus au nord. Les soins à donner aux futures truffières consistent en un simple labour en avril, le repos de la terre étant nécessaire pendant le reste de l’année, sous peine de nuire à la formation des truffes.

    Quant aux produits que peut donner la culture des truffes, on s’en fera une idée en considérant que les hectares de bois truffiers créés aux portes de Carpentras, sur un sol caillouteux qui se louait à peine 50 francs, donnent en moyenne, par hectare, pour 200 francs de truffes. A Montagnac (Basses-Alpes) sont aussi des truffières prospères.

    Dans tout ce qui précède on a eu en vue la truffe dite de Périgord (Tuber cibarium ou melanosporum), qui garde ses qualités en tous lieux, même à Étampes et à Corbeil, aux portes de Paris. En quelques contrées, notamment en Bourgogne et en Champagne, on récolte beaucoup de truffes, mais des truffes peu estimées hors du pays et qui se rattachent à deux espèces, peut-être à trois, les Tuber mesentericum, brumale et burgundicum ou uncinatum. Or, la qualité des truffes tenant moins au climat qu’à l’espèce, comme on le constate tous les jours pour les cerises, les primes, les poires, etc., la Bourgogne et la Champagne feraient bien de remplacer, et la chose est facile, avec des glands truffiers tirés de Provence, etc., leurs mauvaises truffes par la truffe dite du Périgord.

    On ne saurait trop appeler l’attention sur ce fait, que la truffe, prospérant comme la vigne sur les terres maigres et rocailleuses, est tout indiquée pour remplacer celle-ci dans beaucoup de contrées dévastées par le phylloxera.

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  • Truffe ! (Ne la prenez pas pour une méchante)
    (D’après « Les végétaux et les proverbes », paru en 1905)
     
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    Au début du XXe siècle, Charles Rozan nous rappelle dans Les végétaux et les proverbes que le mot truffe ou trufle s’est dit dans l’ancienne langue, pour tromperie. C’était, sans doute, une allusion à la petite production qu’était alors la truffe ; on indiquait par ce mot, une chose de néant, une chose trompeuse.

    Depuis, poursuit-il, la truffe a pris une tout autre importance mais elle occupe une place beaucoup plus grande dans les livres de cuisine que dans les dictionnaires : c’est dans les mets les plus raffinés qu’elle entre en composition, ce n’est pas dans les proverbes. Toutefois, comme elle est à la base d’un mot qui, depuis Molière, compte parmi nos vocables, il n’est pas sans intérêt de s’entendre sur cette singulière origine.

     Truffe ! (Ne la prenez pas pour une méchante)

    La Récolte des truffes
    (extrait du Tacuinum sanitatis - XIVe siècle)

    C’est, en effet, la truffe ou plutôt le mot par lequel on la désigne en italien, tartufo, qui a suggéré à Molière le nom de l’hypocrite, du faux dévot de sa célèbre comédie. Voici d’abord ce qu’on a raconté notre grand comique était en visite chez le nonce un jour qu’on vint offrir à ce prélat des truffes, végétal souterrain encore très rare à cette époque. Un dévot plein d’onction, qui se trouvait là, et qui donnait bien à Molière une image de l’hypocrite qu’il songeait à peindre, serait sorti tout à coup de son recueillement, et se serait écrié en vrai connaisseur de la bonne chère : Tartufi, signor nunzio, tartufi ! Cette exclamation et le ton sur lequel elle fut prononcée aurait tellement frappé Molière qu’il aurait résolu de donner à son hypocrite, appelé d’abord Panulphe, le nom de Tartufe.

    Mais cette petite scène a semblé un peu inventée à plaisir. Outre qu’on ne voit pas bien ce que Molière serait venu faire chez le nonce du pape, à une époque où l’Église devait un jour lui refuser la sépulture, on a pensé qu’il serait beaucoup plus simple de se borner à croire que Molière, très nourri de la littérature italienne, aurait emprunté le nom de Tartufe à l’épithète mal tartufo, méchante truffe, ce qui n’était rien moins qu’une injure dans un temps où la truffe était encore considérée en Italie, comme une pourriture. Quoi qu’il en soit de ces origines, c’est toujours à la truffe que se rattache notre Tartufe, et ce nom sembla si bien adapté au personnage qu’il passa du théâtre dans la langue usuelle pour désigner l’hypocrite, le fripon qui trompe, qui abuse de la crédulité des gens, sous le masque, sous le manteau de la religion.

    « Molière a si bien peint ce caractère dans la personne de Tartufe, et a rendu ce caractère tellement propre à Tartufe, que notre langue s’est trouvée enrichie de ce mot, et que Tartufe, nom propre, est devenu par figure nom commun, de sorte que l’on dit aujourd’hui d’un hypocrite et d’un faux dévot : c’est un tartufe. » (Dumarais, Œuvres, tome III) Le mot a si bien fait son chemin qu’il a donné naissance à un substantif féminin, tartuferie, tromperie, et à un verbe actif tartufier. « Mais que pensez-vous qui vint chez moi ? des Provençaux ; ils m’ont tartufiée. » (Lettres de Madame de Sévigné) Il y a aussi les Tartufes de mœurs, les hommes vicieux qui affectent de grands principes de morale, comédiens insolents, dit Ponsard, qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs.

    Pour revenir à la truffe, rappelons que ce qui constitue son originalité, ce qui la distingue entre tous les végétaux culinaires, indépendamment de cette saveur exquise qui l’a fait appeler par Brillat-Savarin, le diamant de la cuisine, c’est sa croissance isolée au sein de la terre : on la trouve, ou la récolte, sans l’avoir ni semée, ni cultivée, sans qu’elle ait révélé son mode de végétation et de reproduction. Elle est à cet égard, dans le cas des minéraux. Sans aucun doute, un grand nombre des productions de la nature ou de l’industrie ont leur valeur intrinsèque, et comptent par elles-mêmes. Mais il reste vrai qu’elles empruntent généralement une grande partie de leur réputation à leur rareté. Rare et précieux seront toujours un peu synonymes. Que la truffe, malgré toutes ses vertus gastronomiques, devienne aussi répandue que la pomme de terre, et elle sera beaucoup moins estimée. On raconte qu’une coquette à qui l’on disait qu’une machine de nouvelle invention allait produire à bon marché, les plus superbes dentelles, répondit « Si les dentelles étaient à vil prix, qui donc voudrait porter de semblables guenilles ? »

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  • Trois saules versaillais,
    descendants de celui qui ombrageait la
    tombe de Napoléon à Sainte-Hélène
    (D’après « Revue des études napoléoniennes », paru en 1923)
     
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    Au commencement de février 1923, les Versaillais apprenaient avec surprise qu’un saule, bouture de celui qui ombrageait la tombe de l’Empereur à Sainte-Hélène, venait d’être abattu, 67 rue du Maréchal Foch (ancienne rue Duplessis). Si quelques curieux avaient alors conservé le souvenir de celui se trouvant au sein du jardin de la Préfecture, on pouvait assurer que ses frères — dont celui qui venait d’être abattu —, au nombre de deux, étaient déjà complètement oubliés de la génération du début du XXe siècle...

    Esquissons à grands traits l’histoire des trois saules de Napoléon à Versailles. Il importe d’ailleurs là-dessus, de multiplier les documents que fournissent les archives des Yvelines, ou celles de Me Chevallier, successeur de Me Marcou, notaire à Versailles, et de Me Ragot, notaire à Paris.

    C’est la petite histoire de la grande épopée : au mois d’octobre 1890, M. Couard, archiviste départemental, recevait de M. Drouville, ancien greffier d’instruction au Tribunal de la Seine, une lettre apportant la confirmation et lui expliquant l’origine des saules de Sainte-Hélène à Versailles. M. Couard a fait un résumé (dossier de la Commission des Antiquités et des Arts de Seine-et-Oise), de cette lettre : M. Drouville avait un frère ; celui-ci, « lieutenant de navire », est « le second qui ait touché à Sainte-Hélène ». Ce frère, « élève de MM. Polonceau et Lacroix, de Versailles, envoya à ses professeurs trois boutures du saule de Longwood », dont une fut plantée dans le jardin de l’Ecole Normale académique, fondée par ordonnance royale du 7 septembre 1831, dont le premier directeur fut M. Froussard (1er décembre 1831-15 octobre 1833).

    Napoléon à Sainte-Hélène
    Napoléon à Sainte-Hélène

    M. Polonceau, ancien ingénieur en chef du département du Mont-Blanc, plus tard (1er août 1814) ; ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de Seine-et-Oise (Yvelines), professeur de mathématiques à l’École Normale de Versailles, choisit avec discernement le terrain convenable et planta pieusement la bouture de saule, qui devint le bel arbre du parc de la Préfecture. Dans une lettre écrite à son père, le lieutenant Drouville disait que, dans l’île de Sainte-Hélène, il avait été visé par trois fusils anglais, qui ne l’avaient pas atteint.

    Tous ces renseignements ne fournissent malheureusement pas de date exacte ; mais comme l’École Normale ne fut installée qu’en décembre 1831, dans l’ancienne vénerie royale, il est certain que ce fut en 1832 que M. Drouville fit l’envoi des boutures de saule. En 1923, cependant que le saule de la Préfecture avait alors 91 ans, le greffier du Tribunal de la Seine croit se souvenir que les deux autres boutures ne réussirent pas bien.

    L’histoire de la deuxième est connue : elle fut adressée au Potager de Versailles, elle réussit également, mais l’arbre, mal exposé, n’atteignit jamais les proportions grandioses de son frère de la Préfecture. II est mort en 1895, et c’est grâce à M. Nanot, le distingué directeur de l’Ecole nationale d’horticulture, que nous pouvons en donner la place exacte : dans la partie rentrante touchant à l’ancien Grand Séminaire. C’est M. Lefèvre, chef de pratique qui, en 1895, abattit et débita le saule mort.

    Mais la troisième bouture, qu’est-elle devenue ? L’histoire est à la fois et simple et obscure, et souvent les souvenirs sont confus. Malgré tout il n’est pas difficile de reconstituer la vie de la petite branche du saule légendaire.

    Les immeubles portant les numéros 65, 67 et 69 (anciens 105, 107 et 109), de la rue Duplessis étaient la propriété du général baron Gourgaud. Celui-ci s’embarqua à Sainte-Hélène, le 14 mars 1818, à bord du Campden, pour revenir en Europe (Sainte-Hélène, journal inédit de 1815 à 1818, Mémoires du général Gourgaud). Mis à la retraite par la Restauration, il se maria, en 1822, avec Marthe Rœederer, fille du comte de l’Empire, dont il eut un fils le 26 mars 1823 : Louis-Marie Napoléon, baron Gourgaud. Sa femme mourut le 30 mars suivant. Devenu veuf, le général Gourgaud eut le désir légitime de revenir finir ses jours dans sa ville natale : Versailles.

    Voici à titre documentaire son acte de baptême rédigé en l’église royale et paroissiale de, Notre-Dame. (Archives de l’état-civil de Versailles) : « L’an mil sept cent quatre-vingt-trois, le quinze novembre, Gaspard, né d’hier, fils d’Etienne-Marie Gourgaud, musicien ordinaire du Roi, et d’Hélène Gérard, son épouse, a été baptisé par nous soussigné curé, le parrain a été haut et puissant seigneur Messire Gaspard, baron de Burman, seigneur de Mathod, représenté par François-Eugène, fils d’Eustache Delcambre, musicien ordinaire du Roi, et la marraine, haute et puissante dame Anne-Barbe Scholt, épouse du parrain, représentée par Rose Gourgaud, sœur de l’enfant, qui ont signé avec le père. »

    Le 23 mai 1829, Gaspard, baron Gourgaud, général de division, grand-croix de la Légion d’honneur, grand-croix de Saint-Georges des Deux-Siciles, etc., ancien aide de camp de l’Empereur Napoléon Ier, ancien président du Comité de l’artillerie, ancien pair de France, ancien représentant du peuple, ancien colonel de la première légion de la Garde nationale de Paris, s’est rendu adjudicataire, en l’audience des criées du Tribunal civil de première instance de la Seine, par l’intermédiaire de Me Vallée, avoué, d’un pavillon et d’un jardin situés rue Duplessis, n°107, provenant de la succession de François-Joseph Schmidt, décédé à Paris, le 10 juillet 1828, rue Saint-Pierre-Montmartre, n°5. Puis le 25 juin 1835, de l’immeuble situé rue Duplessis, n°109, au coin de la rue des Missionnaires, appartenant à Guillaume Bazin, pour la somme de 14180 fr. 45.

    Image populaire de la tombe de Napoléon, avec la silhouette de l'Empereur se détachant des saules
    Image populaire de la tombe de Napoléon,
    avec la silhouette de l’Empereur se détachant des saules

     

    La propriété située au n°107 (devenu 67) quitta la famille Gourgaud en 1903, et fut adjugée à Georges Dehenne, ingénieur, demeurant à Paris, rue Chazelles, n°45, le 24 novembre 1903. Le général baron Gourgaud est mort à Paris le 25 juillet 1852. L’ancien aide de camp de l’Empereur avait pour voisin Jean Polonceau, rentier, âgé de cinquante-cinq ans, frère du professeur de mathématiques de l’Ecole Normale de Versailles, qui habitait le numéro 112, avec sa femme, née Elizabeth Bellon, et leurs cinq enfants.

    Son frère lui donna une des précieuses boutures, et il fut heureux de l’offrir au fidèle compagnon de l’Empereur, qui la planta dans sa propriété. Et ce serait cet arbre glorieux, fils de celui qui est entré dans la légende napoléonienne, plus impérissable que l’Histoire, qui avait poussé au pied de la tombe du plus illustre soldat du monde, qui venait de disparaître, en 1923 sous la hache des démolisseurs.

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  • Trèfle (Le grand) rouge et chats
    (D’après un article paru au XIXe siècle)
     
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    Le grand trèfle rouge, qui est un élément important des prairies artificielles, demeurerait presque toujours stérile si les bourdons en venant y chercher leur nourriture, n’agitaient ses fleurs et n’en répandaient la poussière, fécondante. Ces insectes, appartenant à la famille des mellifères, sont beaucoup plus gros que les abeilles, qui rendent un service semblable au petit trèfle, mais qui n’ont pas le suçoir assez long pour atteindre le fond du grand trèfle rouge.

    Trèfle rouge
    Trèfle rouge

    Or, les bourdons ne construisent pars des ruches comme les abeilles ; mais, au printemps, les femelles pleines, qui ont passé l’hiver engourdies dans les trous des arbres ou des murs, réveillent et se construisent des nids sous terre pour y pondre et y élever leurs larves. Là naît pour la famille un grand danger, celui d’être rencontrée par les mulots qui en font leur pâture et aussi les provisions et les nids. Si les mulots se multipliaient outremesure, ils auraient bientôt amené la disparition presque totale des bourdons. Le grand trèfle rouge, alors, serait de plus en plus restreint et laisserait la place au petit trèfle à fleurs blanches et légèrement rosées, que les abeilles suffisent à rendre fécond.

    Heureusement voici venir avec grande autorité, celle de la force, une sorte de justicier, maître Rominagrobis, très friand de la chair des mulots, et qui fait la chasse à ces croqueurs de bourdons.

    Le chat devient ainsi (certes sans se douter qu’il remplit une telle fonction) le protecteur de la fécondation des grands trèfles rouges en mangeant les mulots qui mangeraient les bourdons, lesquels ne secoueraient plus les fleurs du grand trèfle rouge. En se promenant dans la campagne, les observateurs remarqueront, en effet, de nombreux nids de bourdons auprès des villages où généralement abondent les chats.

    Que de causes éloignées, dont on ne se préoccupe pas, ont ainsi des conséquences importantes sur des faits qui sont en apparence sans relation avec elles. Trop souvent, lorsqu’on les découvre, il n’est plus temps de porter remède au mal qui s’est produit lentement et silencieusement.

    Ainsi, en détruisant à outrance les petits oiseaux un peu trop pillards des épis, mais grands chasseurs d’insectes, on s’est exposé aux ravages bien autrement considérables de myriades d’animalcules qui auraient constitué l’alimentation de la gent ailée habitant nos haies et nos arbres. Etudions l’équilibre des forces de la nature pour contribuer à le rétablir lorsqu’il périclite sur quelque point...

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