• Napoléon friand de l’eau de Cologne
    de Jean-Marie Farina
     
    (D’après « Revue d’histoire de la pharmacie », paru en 1969)
     
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    Un numéro spécial du Crapouillot (1969, n° 8) sur Napoléon renferme une grande page publicitaire des établissements Roger et Gallet pour l’eau de Cologne de Farina. Selon le commentaire qui y accompagne la reproduction d’un prospectus de Jean-Marie Farina, l’empereur était incommodé par les parfums trop puissants.

    Le commentaire accompagnant la reproduction d’un prospectus du XIXe siècle de Jean-Marie Farina — revendiquant l’héritage de la formule originelle de l’Aqua mirabilis (Eau merveilleuse) de l’Italien Giovanni Paolo Feminis, et qui passa en 1806 un contrat avec le directeur d’une maison de nouveautés en vue de fabriquer et commercialiser l’Eau dite de Cologne — porte que : « Seuls les célèbres rouleaux de Jean-Marie Farina avaient accès à sa table de toilette. Sans doute l’application en friction de cette eau souveraine lui enlevait-elle toute fatigue. Il la tenait aussi pour le meilleur des excitants cérébraux : la petite histoire veut qu’à la veille de chaque engagement décisif, l’empereur ait tenu à portée de la main, sur la table de travail où il préparait son plan de bataille, un de ces flacons verts, fuselés, aux pures proportions. »

    Jean-Marie Farina (1785-1864)
    Jean-Marie Farina (1785-1864)

    Son goût marqué pour l’eau de Cologne nous est d’ailleurs attesté par Mme de Rémusat dans ses Mémoires, où elle assure qu’il en employait soixante flacons par mois ! Son parfumeur Teissier lui en fournissait une de sa fabrication — et lui fournissait également des « brosses à rhumatisme ».

    Le texte du prospectus lui-même, orné d’un encadrement gravé et de vignettes parmi lesquelles les armes dont il va être question, est le suivant :

     

    Par Brevets.

    ENTREPOT

    D’EAU DE COLOGNE

    IMPERIALE

    DE JEAN-MARIE FARINA,

    Fournisseur Breveté

    DE S.M. L’IMPERATRICE ET REINE MARIE-LOUISE,

    DE S.A.I. MADAME MERE,

    DE S.M. L’EMPEREUR ET ROI,

    ET DE PLUSIEURS PRINCES FRANÇAIS ET ETRANGERS.

    En annonçant l’EAU ADMIRABLE DITE DE COLOGNE, dont le secret a été laissé à MOI, JEAN-MARIE-FARINA, petit-fils de JEAN-ANTOINE FARINA, un des plus anciens distillateurs de Cologne, arrière-petit-fils de PAUL FEMINIS, premier inventeur, je dois consacrer et justifier la qualité supérieure de mon Eau, utilisée depuis cent cinquante ans, en exposant les illustres titres dont je suis honoré par les COURS de FRANCE et d’ALLEMAGNE, desquelles je suis l’unique fournisseur. Les armes que j’ai le droit glorieux de pouvoir placer partout où je m’annonce constatent suffisamment mes droits à prétendre à la confiance générale ; l’expérience justifie tous les jours ces précieuses marques de la plus haute considération.

     

    Nota. L’approbation flatteuse de la Commission des Remèdes secrets, nommée en vertu du Décret de S.M. l’EMPEREUR et Roi en date du 18 août 1810, et dont il a reçu l’extrait de Son Excellence le Ministre de l’Intérieur, confirme les vertus de cette Eau.

     

    P.-S. JEAN-MARIE FARINA prévient les consommateurs de cette Eau que pour les garantir de la cupidité des contrefacteurs, il a pris le parti d’apposer sa griffe sur tous les imprimés qui entourent ses fioles. Toutes les caisses seront cachetées en cire verte, représentant un aigle et le nom de Jean-Marie Farina, et la gravure représentant les armes ci-dessus des Cours de France et d’Allemagne.


    Affiche publicitaire pour l'Eau de Cologne Jean-Marie Farina de Roger et Gallet (1943)
    Affiche publicitaire pour l’Eau de Cologne Jean-Marie Farina de Roger et Gallet (1943)

    La griffe en question figure sur le prospectus, suivie de l’indication : « Distillateur à Cologne, rue Saint-Laurent, n° 2038 ; et à Paris, rue Saint- Honoré, n° 331. »

    Jean-Marie Farina quitta les bords du Rhin pour la rue Saint-Honoré en 1806. Après fortune faite, il vendit en 1840 fabrique, commerce et marque au parfumeur Collas, qui à son tour, en 1862, transmit le flambeau à ses deux cousins Roger et Gallet — lesquels fondèrent leur maison cette même année, rachetée en 1975 par Sanofi puis en 2008 par L’Oréal.

    Il est intéressant de noter qu’en 1810 la Commission des remèdes secrets avait agréé la formule de Farina. Et il serait instructif de la comparer à celle du Codex, paru quelques années plus tard. De toute manière, il existait des démarquages, puisque Farina, pour se protéger, prend soin d’apposer sa griffe sur tous ses imprimés. Mais était-ce vraiment des contrefaçons, puisque la loi de germinal rejetait les remèdes secrets ? Et pourrait-on dire que la formule de l’eau de Cologne du Codex, si elle ressemblait à celle de Farina, était une contrefaçon ?

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  • Napoléon et les femmes : première
    aventure de Bonaparte en 1787
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    (D’après « Napoléon et les femmes », paru en 1893)
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    A dix-huit ans et trois mois, Bonaparte consignait un récit en date du jeudi 22 novembre 1787, à Paris, Hôtel de Cherbourg, rue du Four Saint-Honoré [aujourd’hui rue Vauvilliers], y relatant ce qui, semble-t-il, constitue sa première aventure couronnée de succès avec les femmes

    Le récit est ainsi libellé : « Je sortais des Italiens et me promenais à grands pas sur les allées du Palais-Royal. Mon âme, agitée par les sentiments vigoureux qui la caractérisent, me faisait supporter le froid avec indifférence ; mais, l’imagination refroidie, je sentis les ardeurs de la saison et gagnai les galeries. J’étais sur le seuil de ces portes de fer quand mes regards errèrent sur une personne du sexe. L’heure, sa taille, sa grande jeunesse ne me firent pas douter qu’elle ne fût une fille.

    « Je la regardais. Elle s’arrêta, non pas avec cet air grenadier, mais avec un air convenant parfaitement à l’allure de sa personne. Ce rapport me frappa. Sa timidité m’encouragea et je lui parlai... Je lui parlai, moi qui, pénétré plus que personne de l’odieux de son état, me crois toujours souillé par un seul regard !... Mais son teint pâle, son physique faible, son organe doux ne me firent pas un moment en suspens. Ou c’est, me dis-je, une personne qui me sera utile à l’observation que je veux faire, ou elle n’est qu’une bûche.

    « — Vous aurez bien froid, lui dis-je : comment pouvez-vous vous résoudre à passer dans les allées ?

    « — Ah ! monsieur, l’espoir m’anime, il faut terminer ma soirée.

    « L’indifférence avec laquelle elle prononça ces mots, le systématique de cette réponse me gagna, et je passai avec elle.

    « — Vous avez l’air d’une constitution bien faible, je suis étonné que vous ne soyez pas fatiguée du métier.

    « —Ah ! dame, monsieur, il faut bien faire quelque chose.

    « — Cela peut être, mais n’y a-t-il pas de métier plus propre à votre santé ?

    « — Non, monsieur : il faut vivre.

    « Je fus enchanté. Je vis qu’elle me répondait, au moins, succès qui n’avait pas couronné toutes les tentatives que j’avais faites.

    « — Il faut que vous soyez de quelques pays septentrionaux, car vous bravez le froid.

    « — Je suis de Nantes en Bretagne.

    Blanche de Castille et Thibaud de Champagne

    « — Je connais ce pays-là... Il faut, Mad. (sic) que vous me fassiez le plaisir de me raconter l’histoire de la perte de votre P...

    « — C’est un officier qui me l’a pris.

    « — En êtes-vous fâchée ?

    « — Oh ! oui, je vous en réponds. (Sa voix prenait une saveur, une onction que je n’avais pas encore remarquées.) Je vous en réponds : ma sœur est bien établie actuellement ; pourquoi l’eus-je pas été ?

    « — Comment êtes-vous venue à Paris ?

    « — L’officier qui m’avilit, que je déteste, m’abandonna. Il fallut fuir l’indignation d’une mère. Un second se présenta, me conduisit à Paris, m’abandonna, et un troisième, avec lequel je viens de vivre trois ans, lui a succédé. Quoique Français, les affaires l’ont appelé à Londres, et il y est. Allons chez vous.

    « — Mais qu’y ferons-nous ?

    « — Allons, nous nous chaufferons et vous assouvirez votre plaisir.

    « J’étais bien loin de devenir scrupuleux. Je l’avais agacée pour qu’elle ne se sauvât pas quand elle serait pressée par le raisonnement que je lui préparais en contrefaisant une honnêteté que je voulais lui prouver ne pas avoir... »

    L’on a le droit de croire que c’est là la première femme à laquelle Bonaparte se soit adressé, et, en repassant très rapidement l’histoire de son enfance, on trouvera sans doute que les motifs de conviction sont suffisants. Lui-même en a inscrit les dates frappantes, et, de ces dates, celles qu’on a pu vérifier se sont trouvées d’une exactitude absolue.

    Il est parti d’Ajaccio pour la France le 15 décembre 1778, à l’âge de neuf ans et demi. Les souvenirs féminins qu’il a emportés de son île sont ceux de sa nourrice, Camilla Carbone, veuve Ilari ; de ses vieilles bonnes et d’une petite compagne d’école, la Giacominetta, dont il parlera souvent à Sainte-Hélène. Il a plus tard comblé de biens sa nourrice, la fille de cette nourrice, Mme Tavera, et sa petite-fille, Mme Poli, à laquelle il avait lui-même donné au baptême le nom de Faustine. S’il n’a pu rien faire pour son frère de lait, Ignatio Ilari, c’est que celui-ci avait, très jeune, embrassé le parti anglais et était entré dans la marine de guerre britannique.

    Des deux bonnes qui l’ont élevé, l’une, Saveria, est restée jusqu’à son dernier jour auprès de Mme Bonaparte ; l’autre. Mammuccia Caterina, était morte bien avant l’Empire, ainsi que cette Giacominetta, pour laquelle Napoléon enfant avait essuyé tant de nasardes.

    Au collège d’Autun, où il séjourne du 1er janvier au 12 mai 1779 ; au collège de Brienne, où il demeure de mai 1779 au 14 octobre 1784 ; à l’Ecole militaire de Paris, où il passe une année, du 22 octobre 1784 au 30 octobre 1785, nulle femme. En admettant, comme le dit Mme d’Abrantès, que, contrairement aux règlements très stricts de l’Ecole militaire, Bonaparte, sous prétexte d’une entorse, ait passé huit jours dans l’appartement de M. Permon, au n° 5 de la place Conti, il venait d’avoir seize ans.

    Une aventure antérieure à celle du 22 novembre 1787 ne pourrait donc se placer qu’entre sa sortie de l’Ecole militaire et son retour à Paris ; mais si Bonaparte est parti pour Valence le 30 octobre 1785, il est parti de Valence, en semestre, pour la Corse, le 16 septembre 1786, après un séjour de moins d’une année ; il n’est revenu de Corse que le 12 septembre 1787, et c’est alors qu’il a fait son voyage à Paris.

    Ce n’est pas en Corse qu’il s’est émancipé. Ce n’a pas été davantage à Valence, durant les dix mois qu’il y a passés en ce premier séjour. Il s’y est montré très timide, un peu mélancolique, fort occupé de lectures et d’écritures, désireux de se faire bien venir pourtant, de se faire agréer par la société. Par Mg de Tardivon, abbé de Saint-Ruff, auquel il a été recommandé par les Marbeuf, et qui, général de sa congrégation, crossé et mitré, donnait le ton à Valence, il a été introduit dans les meilleures maisons de la ville, chez Mme Grégoire du Colombier, chez Mme Lauberie de Saint-Germain et chez Mme de Laurencin.

    Ce sont des dames qui, les deux dernières surtout ont le meilleur ton de la province et qui, appartenant à la petite noblesse ou à la bourgeoisie vivant noblement, ont des préjugés sur les mœurs des officiers qu’elles admettent à fréquenter chez elles et ne laisseraient point leurs filles en intimité avec des jeunes gens dont la conduite serait suspecte.

    Avec Caroline du Colombier, à laquelle sa mère laisse plus de liberté, Bonaparte a peut-être quelque vague idée de mariage, quoiqu’il ait dix-sept ans à peine et qu’elle soit bien plus âgée. Mais, s’il eut du goût pour elle, si elle en montra pour lui, la cour qu’il lui fit fut de tous points chaste et réservée, un peu enfantine, tout à la Rousseau, — le Rousseau de Mlle Galley. Lorsqu’il cueillait des cerises avec Mlle du Colombier, Bonaparte ne pensait-il pas aussi : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! Comme je les lui jetterais ainsi de bon cœur ! » Elle ne tarda pas à épouser M. Garempel de Bressieux, ancien officier, qui l’emmena habiter un château près de Lyon.

    Près de vingt ans après, à la fin de l’an XII, Napoléon qui n’avait point revu sa cueilleuse de cerises, reçut au camp de Boulogne une lettre où elle lui recommandait son frère. Il répondit courrier par courrier et, avec l’assurance qu’il saisirait la première occasion d’être utile à M. du Colombier, il disait â Mme Caroline de Bressieux : « Le souvenir de madame votre mère et le vôtre m’ont toujours intéressé. Je vois par votre lettre que vous demeurez près de Lyon ; j’ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j’y étais, car j’aurai toujours un grand plaisir à vous voir. »

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  • Napoléon et l’ail
    (D’après les Mémoires du chancelier Pasquier)
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    Napoléon Ier eut toujours pour l’ail une grande répugnance, car il lui causait des douleurs d’estomac. Croirait-on que l’insuccès de sa campagne en 1812 est dû, en partie, à un ragoût assaisonné d’ail qu’il mangea fort mal à propos ?

    Cela semble semble paradoxal ; cependant le fait nous est rapporté par le chancelier Pasquier (Mémoires, tome II, p. 85), et il le tenait lui-même de la bouche de Daru, aide de camp de l’empereur.

    Napoléon et le petit messager Peinture de Joseph Louis Hippolyte Bellange
    Napoléon et le petit messager
    Peinture de Joseph Louis Hippolyte Bellange
    C’était au lendemain de cette bataille de Dresde (26, 27 août 1813), où Napoléon avait porté à la coalition de l’Europe un coup si terrible. Séparés de leurs alliés, poursuivis par Vandamme, les Autrichiens fuyaient en désordre vers la Bohême. Pour achever sa victoire, Napoléon résolut de soutenir Vandamme et d’écraser totalement l’armée de Bohême.

    Au milieu de sa marche, il se sent pris de douleurs d’estomac tellement violentes qu’il lui est impossible d’aller plus loin et qu’il se fait ramener en arrière. Il se croit alors empoisonné, et, s’abandonnant à son destin, il reste quelque temps dans l’inertie la plus complète. Mais bientôt on découvre l’explication de ce mal étrange : ce n’était qu’une indigestion causée par un ragoût dans lequel on avait mis de l’ail.

    Napoléon en 1803 (Premier Consul) Peinture de François Baron Gérard
    Napoléon en 1803 (Premier Consul)
    Peinture de François Baron Gérard
    Cependant Vandamme, se croyant soutenu, s’était engagé imprudemment dans les défilés de la Bohême, et se laissait surprendre à Kulm (30 août). De ce fait, la victoire de Dresde restait sans résultat. « Et voilà, disait Napoléon à Daru en lui racontant cette histoire, à quoi tiennent les plus grands événements ! Ceci sera peut-être irréparable. »

    Napoléon ne croyait pas dire si vrai. Il est, en effet, certain que si Napoléon avait continué sa marche derrière Vandamme, c’en était fait de l’armée de Bohême. D’autre part, la coalition privée de l’appui des Autrichiens était irrémédiablement condamnée, à la défaite ; et peut-être un nouvel Austerlitz aurait-il couronné la campagne. Par conséquent, pas de campagne de France, pas d’abdication, pas de Waterloo, pas de Sainte-Hélène.

    Et voilà comment un méchant ragoût assaisonné d’ail fut une des causes de la chute de Napoléon Ier. Petites causes, grands effets.

    NOTA. La plupart des mémorialistes consignent le fait d’une « indisposition » de Napoléon Ier après la bataille de Dresde (Marbot, Mémoires, t. III, p. 275), l’empereur ayant eu alors la conviction d’être empoisonné.

     

    Napoléon et l’ail

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  • Napoléon Bonaparte et les jeux innocents
    de Madame Fagan
    (D’après « La Lanterne magique », paru en 1833)
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    Comment Napoléon qui n’était encore que consul se prête de bonne grâce aux jeux innocents pour en apprendre davantage sur une femme d’esprit en pinçant pour son frère Joseph

    A l’époque où Napoléon, qui n’était encore que consul, s’occupait de la fameuse descente en Angleterre, il y avait à Boulogne une femme qui se faisait remarquer par son excellent ton, beaucoup d’esprit, de jeunesse et de beauté. C’était une dunkerquoise nommée madame Fagan.

     

    Napoléon ayant appris que son frère Joseph et les généraux Soult, Saint-Hilaire et Andréossi lui faisaient la cour, voulut voir la nouvelle Armide qui faisait tourner tant de têtes. Sachant qu’elle donnait une grande soirée, il proposa au général Bertrand, qui déjà était en faveur auprès de lui, de l’y accompagner incognito. Pour ne pas être reconnu, il s’habilla en bourgeois, et mit une perruque et des lunettes : son confident se déguisa également.

     

    Napoléon Bonaparte et les jeux innocents de Madame Fagan

    Lorsqu’ils arrivèrent dans les appartements de madame Fagan, où ils furent annoncés sous le titre de commissaires des guerres, on jouait à la bouillotte, l’or couvrait les tables ; le jeu et le punch absorbaient à un tel point l’attention des joyeux habitués, qu’aucun d’eux ne prit garde aux personnages qui venaient d’entrer.

    Napoléon évitant de son mieux les regards, épiait ceux de son frère et de madame Fagan, qui, disait-on, préférait le colonel Joseph Bonaparte à ses autres adorateurs. Convaincu de leur intelligence, il se disposait à quitter le salon, lorsque celle-ci, tenant beaucoup à ce que la société ne diminuât pas encore, courut aux deux faux commissaires des guerres, et les retint gracieusement, en leur disant qu’on allait jouer aux petits jeux et qu’ils ne s’en iraient pas avant d’avoir donné des gages.

    Le premier consul trouva plaisant de rester pour jouer aux jeux innocents. Effectivement, au bout de quelques minutes la bouillotte fut abandonnée, et sur la demande de la maîtresse de la maison, les joueurs vinrent se ranger en cercle autour d’elle. On commença par danser la boulangère, puis les jeux innocents allèrent leur train.

    Le tour vint au premier consul de donner un gage ; il fut très embarrassé, n’ayant sur lui qu’un morceau de papier sur lequel étaient crayonnés les noms de quelques colonels : il confia pourtant ce papier à madame Fagan, en la priant de ne point l’ouvrir : sa volonté fut respectée et le papier, jusqu’à ce que le gage eût été racheté, resta fermé sur les genoux de la belle dame. Ce moment arriva, et l’on imposa à Napoléon la singulière pénitence de fairele portier tandis que madame Fagan et Joseph feraient le voyage à Cythère dans un cabinet voisin.

    Le premier consul s’acquitta de bonne grâce du rôle qu’on lui faisait jouer ; puis après les gages rendus, il fit signe au général Bertrand de le suivre. A peine ils venaient de sortir, que madame Fagan reçut un billet ainsi conçu :

    « Je vous remercie, madame, de l’aimable accueil que vous m’avez fait. Si vous venez un jour dans ma baraque je ferai encore le portier, si bon vous semble, mais cette fois je ne laisserai point à d’autres le soin de vous accompagner dans le voyage à Cythère. Signé Bonaparte. »

     

     

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  • Napoléon à table
    et Napoléon cuisinier
     
    (D’après « Le Figaro : supplément littéraire du dimanche », paru en 1892)
     
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    On ignore la simplicité presque rustique de la table de Napoléon Ier, ce qui cependant n’empêchait pas l’Empereur d’apprécier la cuisine au point de vue diplomatique. Ainsi, si aux Congrès d’Aix-la-Chapelle, de Laybach et de Vérone, il ordonna à son cuisinier, le célèbre Carême, de mettre toutes les ressources de son art au service de la diplomatie impériale, Napoléon étaitordinairement « irrégulier dans ses repas et mangeait vite et mal », selon Brillat-Savarin.

    « Mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue qu’il mettait à tout, ajoute l’illustre gastronome. Dès que l’appétit se faisait sentir, il fallait qu’il fût satisfait ; et son service était monté de manière qu’en tout lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café. La veille de son départ pour Boulogne, l’Empereur travailla pendant plus de trente heures, tant avec son conseil d’Etat qu’avec les divers dépositaires de son pouvoir, sans autre réfection que deux très courts repas et quelques tasses de café. »

    Napoléon, qui fut l’un des hommes les plus complets et les plus universels qui aient fixé l’attention du monde, voulut, au fort de sa puissance, savoir si le métier de cuisinier faisait partie de sa fécondité de ressources. Le baron de Méneval nous le montre ainsi à l’œuvre à côté de Marie-Louise au château des Tuileries :

    « La réminiscence d’un goût puisé dans la familiarité de la vie domestique qu’elle avait menée dans sa jeunesse, lui (l’impératrice Marie-Louise) inspira un jour l’envie de faire une omelette ; elle fait apporter dans son appartement tout ce qui lui est nécessaire. Pendant qu’elle est occupée de cette importante opération culinaire, l’Empereur entre sans être annoncé, soit que le hasard l’amenât, soit que, prévenu par quelque avis officieux, il voulût se donner le plaisir de surprendre l’Impératrice. Celle-ci, un peu troublée de cette visite inattendue, cherchait à lui dérober la vue de ses préparatifs.

    « — Que fait-on donc ici ? dit l’Empereur ; je sens une singulière odeur, comme de friture.

    « Puis, passant derrière l’impératrice, il découvre le réchaud, la casserole d’argent dans laquelle le beurre commençait à fondre, le saladier et les œufs.

    « — Quoi, dit-il, vous faites une omelette ? Bah ! vous n’y entendez rien ; je veux vous montrer comment on s’y prend.

    « Il se fait apporter un tablier de cuisine, et se met à l’œuvre avec l’Impératrice qui lui servait d’aide. L’omelette faite, restait le plus difficile, c’était de la retourner ; mais Napoléon s’était donné plus de talent qu’il n’en avait ; car, quand il s’agit de faire sauter l’omelette, il ne la jeta que par terre ; obligé d’avouer son inexpérience, il remit à l’Impératrice les insignes du métier, et la laissa recommencer sa cuisine. »

    Napoléon Ier, Marie-Louise d'Autriche et leurs fils Napoléon II
    Napoléon Ier, Marie-Louise d’Autriche et leurs fils Napoléon II

     

    Cet essai malheureux est le seul moment que la table ait fait perdre à Napoléon. S’il lui avait été possible de faire manger quelqu’un à sa place, il aurait passé procuration au premier venu. La table ne fut pour lui qu’une corvée, une nécessité indispensable. Le déjeuner lui prenait de dix à douze minutes, et le dîner une demi-heure au plus ; encore était-ce le moment où il recevait M. Barbier, conservateur de la Bibliothèque, lequel le mettait au courant de tous les livres qui paraissaient, et lui en signalait les pages les plus intéressantes.

    Napoléon mangeait avec beaucoup d’appétit le peu qui lui suffisait. Dès qu’il avait apaisé la nature, il se sauvait, comme on fuit le feu. II n’avait de goût pour aucun des mets épicés ou recherchés ; sauf le gigot et les côtelettes de mouton, il était indifférent à toute espèce de viande ; de tous les légumes, il n’estimait que les haricots en salade. Il ne buvait jamais plus d’une demi-bouteille de vin, fort humecté d’eau, qu’il aimait très fraîche sous tous les climats ; c’était du vin de Chambertin qu’on lui versait en tout temps et partout, à l’île d’Elbe, à Paris et dans tous ses voyages les plus éloignés ; quelquefois, mais rarement, il se permettait un verre de champagne qui avait la vertu de l’égayer. Une tasse de café terminait chacun de ses deux repas.

    Même à Sainte-Hélène il ne consacra pas plus de temps, et ne fit pas plus d’honneur à la table, quoique les journées lui parussent bien longues, et les soirées surtout insupportables. Son ordinaire, qu’il partageait avec sa petite cour de captivité, se composait d’un potage, de deux plats de viande, d’un plat de légumes et d’une salade ; le vin clairet remplaça le chambertin ; il recourait au champagne pour s’exciter l’appétit. Jamais il ne se plaignait de la mauvaise qualité des fruits et des légumes ; les viandes passées, presque pourries, ne lui répugnaient pas.

    Son tempérament s’accommodait mieux des privations que des jouissances physiques. Son corps se serait contenté de la grotte, de la cruche d’eau et du pain de six mois des Pères du désert. Toute sa vie ne fut que le commentaire de ce principe, que 3 francs suffisent au nécessaire de l’homme.

    Napoléon à table et Napoléon cuisinier

     

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  • Mythe du legs d’une princesse russe
    enterrée au Père-Lachaise
    (D’après « La Tradition », paru en 1894)
     
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    Les archives des cimetières ne sont pas toujours aussi tristes qu’on se le figure généralement. La note gaie et comique s’y rencontre parfois. Lacorrespondance reçue par le conservateur du Père-Lachaise dans les années 1890 témoigne notamment de l’effervescence n’épargnant pas jusqu’à l’Amérique, des personnes de tous horizons se piquant de se rendre sur la tombe d’une princesse russe supposée avoir laissé un legs d’au moins cent mille francs...

    Un certain nombre de lettres adressées au conservateur du Père-Lachaise et plus ou moins drolatiques, vinrent à cette époque se glisser parmi les funèbres paperasses du gardien de la grande nécropole.

    En 1889-1890, une légende commença à courir dans la presse, d’après laquelle une princesse russe aurait laissé un legs de cent mille à un million de francs à la personne qui consentirait à passer un an et un jour dans la chapelle élevée sur sa tombe au Père-Lachaise. La morte était exposée, disait-on, dans un cercueil de verre, et pour que celui ou celle qui entreprendrait auprès d’elle cette longue veillée ne pût jamais la perdre de vue, les murs de la chapelle étaient revêtus de miroirs.

    La comtesse russe Elisabeth Demidoff, par Robert Lefèvre
    La comtesse russe Elisabeth Demidoff, par Robert Lefèvre

    L’exigeante légatrice n’autorisait point son compagnon ou sa compagne à travailler, mais seulement à lire. Et pour que sa pensée fût toute à elle, elle le condamnait à ne voir personne, ni amis, pas même le domestique qui devait apporter chaque jour les repas en un certain endroit. Enfin, elle ne laissait son futur légataire lui échapper qu’une heure par jour pour respirer un peu d’air et prendre quelques ébats dans le cimetière.

    Cette fantaisie macabre fit fortune comme un conte d’Edgar Poe. Elle accomplit une première fois son tour d’Europe et d’Amérique, alléchant quelques badauds. Puis elle reparut, en 1893, revue et augmentée. On y ajoutait cette fois que plusieurs personnes avaient tenté l’épreuve, mais que-toutes avaient dû y renoncer. Il paraît qu’elles auraient perçu des bruits mystérieux et vu des apparitions. Un intrépide concierge qui s’était, disait-on, montré le plus persévérant, dut lui-même lâcher pied. C’était à faire frissonner.

    Aussi l’histoire, rééditée, finit-elle, afin de ranimer les courages, par porter le legs à cinq millions. Nouvelle pluie de lettres chez Monsieur Leprêtre, conservateur du Père-Lachaise, innocente victime de cette mystification opiniâtre. Il en vient alors de Paris, de province, d’Angleterre, d’Autriche, d’Italie, d’Amérique, etc. Mais, au vu de la correspondance reçue, c’est surtout la Belgique qui donne.

    Tantôt c’est un ancien soldat, veilleur de nuit dans une usine, qui se déclare à l’épreuve de tout et veut tenter ce record d’un autre genre. Puis c’est une lettre prétentieuse avec un portait proposant pour garder la princesse hétaïre (sic) un berger de Laeken-lez-Bruxelles, jeune, intrépide et intelligent. Un naïf Bruxellois pousse l’empressement jusqu’à demander qu’on lui indique l’heure du train qu’il doit prendre et qu’on lui envoie le montant de son voyage pour tenter l’aventure.

    Monument funéraire de la famille Demidoff au Père-Lachaise
    Monument funéraire de la famille Demidoff au Père-Lachaise

    Mais ce qui est particulièrement curieux, c’est le nombre de veuves et de demoiselles qui offrent de se sacrifier pour cette longue veillée qui paraît un siècle. Il y en a qui le font dans un but charitable : avec les cinq millions, dit l’une, je fonderai un orphelinat. Puis c’est un négociant ruiné qui veut se refaire ou un employé sans travail qui voit là une issue à son embarras.

    Il n’est point jusqu’à un journaliste de la presse de Chicago qui écrive à la presse française pour demander quel est le dépositaire du legs, qu’il se déclare prêt à conquérir, en interrompant, dit-il, « la besogne tuante de journaliste ».

    Dans cette masse de lettres, on trouve souvent à côté de vaillantes dispositions un fond de doute sur l’authenticité de la légende, doute qu’une des correspondantes du conservateur du Père-Lachaise exprime sous cette forme naïve : « Je suis comme beaucoup de jeunes filles, je ne crois pas toujours ce qu’on me dit. » Prudente sagesse pour une jeune fille.

    D’où est venue cette légende ? C’est ce que le conservateur lui-même, interrogé par La Tradition en 1894, n’a pu dire. Il paraît que la description faite du tombeau de la fameuse princesse russe correspond exactement à l’emplacement et au signalement du monument funéraire de Félix de Beaujour — Louis-Auguste Féris (1765-1836) dit Félix de Beaujour, homme politique et diplomate —, cheminée-phare culminant à plus de 20 m. Et ce qui est étrange, c’est que dans certaines versions de la légende, ce n’était plus une russe — que d’aucuns ont cru être la princesse Demidoff — qui avait offert ce legs alléchant, mais une riche famille marseillaise. Notons que la comtesse russe Elisabeth Demidoff née Elisabeth Strogonoff est réellement enterrée au Père-Lachaise, reposant sous un remarquable monument à colonnades.

    Monument funéraire de Félix de Beaujour au Père-Lachaise
    Monument funéraire de Félix de Beaujour au Père-Lachaise

    Quoi qu’il en soit, avons-nous besoin de le dire ? l’histoire de ce legs est purement imaginaire. Ce n’est point que des cas se rapprochant dans la forme, sinon dans les proportions, de celui-ci ne se soient produits : témoin le legs de 1000 francs que fit un fabricant d’Elbeuf, préoccupé par la crainte d’être enterré vivant, à la personne qui passerait une semaine, jour et nuit, dans son caveau. Ce fut un domestique qui se chargea de cette veillée.

    Mais entre ce fait et la légende du Père-Lachaise, il y a un abîme que la crédulité des badauds n’a point vu. D’ailleurs, elle est insondable, cette crédulité. Il y a dans les archives de cette même nécropole une lettre assez récente et de cette même époque de plusieurs habitants d’un bourg de l’Isère qui ont fait un pari sur la question de savoir s’il existe au Père-Lachaise une tombe portant cette inscription : « Ici repose une femme qui a porté dans son sein pendant sept ans son enfant vivant, et pendant un an mort. » Ce qui serait attesté par quatre médecins dont le nom est gravé sur cette tombe !

     
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  • Musique sentimentale lactogène
    pour vaches sensibles ?
    (D’après « Le Journal amusant », paru en 1910)
     
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    Mars 1910 : un chroniqueur du Journal amusant rapporte que les journaux américains nous apportent, sans rougir, l’information suivante selon laquelle une propriétaire d’un important troupeau de vaches de Jersey a remarqué que leur jouer des airs à la mode n’est pas sans incidence sur la production de lait

    L’information diffusée était la suivante : « Mme Kowie a, dans le Wisconsin, un important troupeau de vaches de Jersey. Elle a remarqué qu’en leur jouant sur la mandoline, durant qu’elles étaient à l’herbage, des airs à la mode, elle leur faisait un plaisir que beaucoup de bêtes partagent, mais qui avait chez celles-ci l’effet d’augmenter la production du lait. Certains auteurs, particulièrement favorables à la sécrétion, l’ont élevée d’un tiers. »

    Il est probable que la découverte de la vachère américaine va nous donner la clef de nombreux mystères restés jusqu’à ce jour impénétrables, ajoute le chroniqueur. La Semaine, de Genève, exprime déjà ridée que la supériorité du fromage de Gruyère s’explique par le fait que les vaches des Alpes fribourgeoises pâturent au son du Ranz des vaches.

    La revue suisse reconnaît d’ailleurs que la musique est idoine à produire certains effets élémentaires ; elle fait pleurer les chiens (et les grosses dames sensibles) ; et de bons auteurs – c’est toujours la revue qui parle – ont été jusqu’à reconnaître à la musique des orgues de Barbarie une action excitante sur les chevaux de bois.

    Mais la question de la musique lactogène est autrement intéressante. M. C. Sharp, qui l’a très scientifiquement approfondie, l’a étudiée avec le concours d’un certain nombre de virtuoses et de vaches. Je lui cède la parole. « Les résultats, dit-il, ont été curieux : ainsi, la musique de Bach n’a sur la production du lait qu’un effet tout à fait négligeable. En revanche, l’air J’ai perdu mon Eurydice, chanté de façon déchirante par une grande artiste (élève d’Isnardon) qui m’a prié – par modestie – de taire son nom, plongea le troupeau dans une rêverie profonde.

    Les bêtes, affalées sur le sol, balançaient méthodiquement la tête en roulant des yeux humides. L’épreuve de la traite fut décisive : jamais elle n’avait été si abondante et le lait révéla une richesse en matières grasses tout à fait exceptionnelle. L’intermezzo célèbre de Cavalleria rusticana est presque aussi efficace au point de vue laitier que l’air de Gluck susmentionné. Tout de suite après venaient l’Ave Maria de Gounod et J’ai perdu ma Gigolette. La seule loi qu’il soit possible de formuler est celle-ci : la musique sentimentale est plus propice à la sécrétion que la musique de danse. »

    A propos de celte dernière musique, on me permettra une observation personnelle : les vachères mélomanes auront soin de ne faire entendre à leurs troupeaux certains rythmes ternaires qu’avec une extrême discrétion ; c’est ainsi qu’Esclavage, valse lente de Raoul Bardac, a produit sur trois aimables vaches le plus regrettable effet : entraînées par cette mélodie alliciante (disons « alliciante », c’est distingué), les auditrices encornées se mirent à tourner, tourner encore, tourner toujours... Quand on réussit à les arrêter, leur lait était devenu du beurre.

    En revanche, M. Raoul Gunsbourg affirme qu’une vache laitière de Monte-Carlo à laquelle on avait eu l’imprudence d’exécuter, pendant un quart d’heure, des récitatifs de Bruneau, fut tarie, net. Jusqu’à la fin de ses jours l’infortunée Monégasque n’eut plus que des pissenlits... pardon, des pis sans lait.

    Un excellent musicographe de Lausanne, M. Edouard Combe, prétend qu’après avoir chanté Mireille à sa cuisinière, pendant qu’elle tournait ses mayonnaises, cette dame du fourneau n’en rata pas une seule, tant la musique provençale a une heureuse influence sur la coagulation de l’huile d’olive ; mais cette assertion me semble suspecte et je me demande si, sous prétexte de nous éclairer, l’écrivain suisse n’a pas voulu nous faire prendre l’Helvétie pour des lanternes.

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  • Muguet disputé, homme muguet,
    muguetter et muguettes
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    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1927
    et « Les végétaux dans les proverbes » paru en 1905)
     
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    L’habitude de se fleurir de muguet, le 1er mai, femmes, jeunes gens et jeunes filles, est une mode du début du XXe siècle. En 1913, l’habitude était déjà née, car cette année-là les fleuristes en boutique eurent la prétention d’empêcher les fleuristes au panier de vendre du muguet, de celui que les horticulteurs obtiennent en le forçant. Ils demandaient aux horticulteurs de ne vendre le muguet qu’aux fleuristes établis ; les horticulteurs répondirent, après concertation, par une fin de non recevoir. Et le muguet porte-bonheur fut offert au panier.

    Raoul Ponchon fit une chanson sur cet incident :

    Ainsi donc, jeunes midinettes,
    Petits trottins et trottinettes,
    Vous n’avez pas votre muguet,
    Du premier mai, frêle et mystique,
    A moins d’aller dans les boutiques
    Où le syndicat fait le guet.

    Mais consolez-vous, à tout prendre,
    Vous ne perdrez rien pour attendre
    Vous aurez le muguet des bois
    Un peu plus tard, et plus sincère,
    Que celui qui pousse dans des serres.
    Et plus parfumé mille fois.


     
    En 1913, le muguet était déjà une fleur disputée. Elle valait cher dans les rues, une dizaine de sous le bouquet. Il a coûté entre dix et vingt sous, cette année (1927), il y en avait à profusion ; mais dans les boutiques aristocratiques, le très petit bouquet de vingt sous de la rue se vendait vingt francs. Et l’on faisait la queue chez les marchands. Ce qu’on peut dire, c’est que la mode toute populaire à l’origine et limitée aux jeunes filles des métiers les plus élégants a gagné les classes aristocratiques.

    Le muguet, homme, est ainsi défini dans le dictionnaire comique de Leroux : Godelureau, damoiseau, qui est toujours ajusté et paré comme une femme ; délicat, pimpant, poudré et essencé, qui fait le beau et l’Adonis. Le petit monsieur si abondamment qualifié avait reçu son nom de l’essence de muguet dont il se parfumait. Sa mauvaise réputation est ancienne, car déjà Desportes dans Les Amours d’Hippolyte, le traite avec peu de ménagements :

    Fuyez aussi toute accointance
    De ces muguets pleins d’apparence,
    Qui se paissent de vanité,
    Et qui fondent leur récompense
    Plus au bruit qu’à la vérité.

    Son nom n’en a pas moins servi pendant longtemps à désigner les petits-maîtres à la mode qui affectaient les belles manières et qui donnaient le ton ; on le rencontre souvent dans Molière. C’est avec ironie que Sganarelle dit à son frère Ariste :

    Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières,
    De vos jeunes muguets m’inspirer les manières ?
    (L’École des Maris, act. Ier, sc. 1)

    Il y a aujourd’hui, et depuis longtemps, d’autres noms que celui de muguet pour désigner les jeunes gens faisant profession d’élégance et de galanterie ; mais le nom subsiste encore, surtout en littérature, dans Victor Hugo, Musset et L.&nbvsp;Reybaud, par exemple. Il n’en est pas de même du verbe auquel il avait donné naissance : Muguetter, faire le galant, chercher à plaire. Ce verbe avait même pris de l’extension, et signifiait briguer, convoiter, désirer d’obtenir. Saint-Simon parle dans ses Mémoires d’une succession qui était muguettée, et raconte que le duc de Noailles obtint du régent le gouvernement et la capitainerie de Saint-Germain, qu’il avait toute sa vie muguettée.

    ... Une fille d’ici
    Me tracassait, me donnait du souci :
    C’était Collette, et j’ai vu la friponne
    Pour mes écus, mugueter ma personne.
    (Voltaire, Le Droit du seigneur, act. Ier, sc. 2)

    Le mot avait si bien fait son chemin, qu’il y avait aussi un adjectif se rapportant aux agissements des muguets :

    ... Et vous verrez ces visites muguettes
    D’un oeil à témoigner de n’en être pas soûl ?
    (Molière, L’École des Maris, act. Ier, sc. 2)
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  • Moustaches (Les) du roi Henri IV
    réapparaissent et font débat en 1866
     
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    (D’après « Extraction des cercueils royaux à Saint-Denis en 1793 », paru en 1868)
     
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    En 1866, cependant que Jules Claretie affirme dans un article du Figaro qu’un bourgeois de Montmartre est en possession de la moustache arrachée à Henri IV en octobre 1793 lors de la profanation des tombes royales de la basilique Saint-Denis, des témoignages contradictoires parviennent au journal et entrent en contradiction avec le procès-verbal dressé à l’époque des faits

    Le corps du roi Henri IV fut trouvé en état de parfaite conservation lors de son extraction de la basilique Saint-Denis par les révolutionnaires en octobre 1793. Les traits de son visage n’étaient point altérés, et il fut alors facile, explique Gilbert dans sa Description de Saint-Denis, de saisir cette circonstance pour mouler sur nature le plâtre d’après lequel les artistes multiplièrent ensuite le portrait du roi.

    Il fut déposé dans les chapelles basses, enveloppé dans son suaire, qui était également conservé. Chacun eut la liberté de le voir jusqu’au lundi matin 14, qu’on le porta dans le chœur, au bas des marches du sanctuaire, où il resta jusqu’à deux heures de l’après-midi. Puis il fut transporté de là dans le cimetière dit des Valois, et enfin jeté dans une grande fosse creusée dans le bas, à droite, du côté du nord, remplie de chaux.

    Profanation du tombeau du roi Henri IV
    Profanation du tombeau du roi Henri IV
    Ce cadavre, considéré comme momie sèche, avait le crâne scié, et contenait à la place de la cervelle, qui en avait été ôtée, de l’étoupe enduite d’une liqueur extraite d’aromates, qui répandait une odeur tellement forte qu’il était presque impossible de la supporter. Un soldat qui était présent, mû par un martial enthousiasme qu moment de l’ouverture du cercueil, se précipita sur le cadavre du vainqueur de la Ligue, et, après un long silence d’admiration, il tira son sabre, lui coupa une longue mèche de sa barbe, qui était encore fraîche, et s’écria en même temps, en termes énergiques et vraiment militaires : « Et moi aussi je suis soldat français ! Désormais je n’aurai plus d’autre moustache. « Et, plaçant cette mèche précieuse sur sa lèvre supérieure : « Maintenant je suis sûr de vaincre les ennemis de la France, et je marche à la victoire ! »

    Du moins est-ce ainsi que le procès-verbal des exhumations raconte la chose, le soldat emportant ensuite ce fragment de barbe comme un talisman ou comme un trophée. Alexandre Lenoir, dans des notes manuscrites, donne, dit-il, la véritable version des paroles prononcées par le soldat qui s’appropria la moustache du roi. Il s’écria, en propres termes : « Je suis soldat aussi, moi ! Je ne veux plus porter d’autres moustaches, et je suis sûr de vaincre ces b... de gueux d’Anglais, qui nous veulent tant de mal. » Georges d’Heilly estime, pour sa part, que si le soldat déroba la moustache en question, il l’emporta sans rien dire. La multiplicité des possesseurs de ladite moustache donne d’ailleurs peu de vraisemblance à l’historiette ainsi racontée.

    Quoi qu’il en soit, le Journal de Paris du lundi 29 août 1814 rapportait que « M. le chevalier Dubos, sous-préfet de Saint-Denis, avait eu l’honneur de présenter au roi un tableau sur lequel sont fixées deux dents de Henri IV, sa moustache et une manche presque entière de la chemise avec laquelle il avait été enseveli. Ces précieux restes avaient été recueillis, à l’époque de la profanation des tombeaux, par feu le sieur Desingy, alors suisse de l’abbaye, qui les a sauvés aux risques de sa vie ; ils étaient restés jusqu’à présent entre les mains de sa veuve, qui aspirait depuis longtemps à les rendre à la famille à nos souverains. »

    Quarante-huit ans après, le 25 décembre 1866, Jules Claretie racontait dans le Figaro, à propos de la découverte et de la réintégration de la tête de Richelieu à la Sorbonne, que la moustache arrachée à Henri IV par le soldat qui figure dans le procès-verbal précité se trouvait « conservée en ce moment, fin 1866, chez un bon bourgeois de Montmartre. » En réponse à cette assertion, le jeune journaliste reçut la lettre suivante :

    « Charlieu (Loire), 27 décembre 1866.

    « Monsieur,

    « Je vois, en lisant dans mon journal votre chronique d’avant-hier, qu’un bourgeois de Montmartre conserve sous verre la partie gauche de la moustache de Henri IV.

    « En est-il bien certain ? cela ne fait pas doute ; mais ces précieux débris ont-ils bien appartenu à l’inventeur de la poule au pot ?

    « Je viens du fond de la province, d’un trou, vous apporter une histoire vraie à cet égard. Seulement, si elle devait troubler la quiétude du bourgeois de Montmartre, n’en parlons pas.

    « A l’époque où les sépultures royales de Saint-Denis furent brisées, et tout à fait au retour de l’équipée, une espèce de géant à tournure farouche entra à Saint-Denis même, avec quelques-uns de ses camarades, chez un marchand de vins, où ils firent un repas à la fin duquel le colosse sortit de sa poche un papier qu’il tendit à une jeune personne de la maison en lui disant : Tiens, citoyenne, j’ai coupé les moustaches au tyran Henri IV, je t’en fais cadeau. La jeune fille accepta avec plus de crainte que de plaisir, mais conserva cependant les moustaches.

    « Vingt-cinq ou trente ans après, cette femme avait pour voisin un négociant de notre ville, lequel avait son centre d’affaires, son magasin, presque en face de l’établissement des demoiselles des légionnaires, à Saint-Denis. Il y a vingt-quatre ans j’ai encore vu son enseigne, et je trouverais sa maison si Saint-Denis n’a pas été éclairci comme Paris. « Ce négociant avait, comme bien d’autres, la manie des vieilles choses.

    Alexandre Lenoir défendant les monuments de Saint-Denis
                  Alexandre Lenoir défendant les monuments de Saint-Denis

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Un jour qu’il montrait avec beaucoup d’intérêt je ne sais quelle vieille défroque, la femme aux moustaches lui raconta le don qui lui avait été fait et lui offrit de s’en dessaisir à son profit. Il accepta de grand cœur, mais la difficulté était de retrouver cela.

    « Pendant des années, toutes les fois que l’occasion s’en présenta, il demanda toujours à cette femme la remise des précieuses moustaches. Mais elles sont perdues ! disait-il. Cette dame lui répondit que, lors de son dernier déménagement, elle était sûre de les avoir vues enveloppées dans le même papier, qui n’avait jamais été ouvert. Je consacrerai une journée entière à cette recherche, et je les retrouverai ! Ce monsieur vint passer quelques jours ici, à Charlieu, dans sa famille. Pendant son absence, cette femme mourut. Son mobilier fut vendu.

    « A son retour, notre compatriote s’empressa de faire des démarches pour connaître le sort des précieuses moustaches. Il apprit que dans un meuble rempli de linge on avait trouvé, sur le plus haut rayon, derrière une pile de draps, un vieux papier dans lequel étaient effectivement des moustaches ou de la barbe. Mais on ajouta que sur l’observation du commissaire, que c’était certainement un souvenir de jeunesse conservé par la défunte, les héritiers, par respect pour sa mémoire, jetèrent au feu le papier et les moustaches qu’il contenait.

    « Celui qui m’a donné ces détails est mort depuis quatre ou cinq ans ; ses héritiers habitent Paris, dans une rue de la rive gauche. Il a dû leur faire part de ces détails ; moi-même je les racontais dans une réunion, il y a environ quatre mois. S’ils sont vrais, les moustaches qui sont sous verre à Montmartre ne seraient guère authentiques ; mais si leur possesseur les tient pour officielles, elles lui feront le même usage. »

    Quelques jours après, une épître nouvelle est adressées à Jules Claretie par un sculpteur d’Issy, qui aurait bien dû signer sa lettre. Il prétend que la moustache de Henri IV n’a pas été enlevée lors de l’ouverture des tombeaux, et que, quoi qu’on en ait dit, personne n’a touché au corps du roi. Cette dernière assertion, contredite par le procès-verbal d’exhumation, par les rapports des témoins oculaires les plus autorisés et les plus dignes de foi, aussi bien que par le nouveau procès-verbal d’exhumation des restes royaux en 1817, n’a semble-t-il aucune sorte de valeur :

    « Souvent j’ai entendu parler de la violation des tombeaux des rois à Saint-Denis. A cette époque, un officier municipal fut envoyé par la commune de Paris pour extraire les rois des caveaux et les jeter dans un trou à chaux. Cet officier, nommé Compérot, était bon sculpteur et savait très bien mouler.

    Journal de l'extraction des cercueils des rois
    Extrait du Journal de l’extraction des cercueils des rois en 1793

     

    « En ouvrant le cercueil d’Henri IV, on trouva son corps si bien conservé qu’on fit un moulage de sa tête. Ce moulage, très bien fait, très ressemblant, fut le type de toutes les épreuves qui se vendirent depuis chez tous les mouleurs. Le masque de Henri IV, moulé sur nature, se trouvait chez eux vers 1834, et il doit encore en exister dans Paris.

    « Après ce moulage, Henri IV, que le peuple avait réclamé et au corps duquel personne n’eût osé toucher, fut enterré respectueusement en pleine terre dans un coin du cimetière de Saint-Denis. Les autres rois furent mis dans un trou plein de chaux vive. Le fils de cet officier, Compérot, sculpteur de talent, a été employé aux travaux de sculpture du nouveau Louvre. Le jour de l’inauguration, l’Empereur lui a remis une médaille d’or. Depuis, ses camarades sculpteurs se sont cotisés peur le faire entrer, avec sa femme, aux Petits-Ménages, où il se porte très bien malgré ses quatre-vingts ans. Enfant, il assistait à l’ouverture des sépulcres, et je tiens de lui ces détails. » L’auteur de la lettre signait « P... R… Sculpteur à Issy ».

    Enfin , une dernière lettre, adressée au même journal, vient encore compliquer la question :

    « Voulez-vous savoir, monsieur, où se trouve une partie de la fameuse moustache du bon Henri, et, certes, la plus authentique ? Allez à Chantilly, et dans un petit salon au rez-de-chaussée du vieux château de la maison de Condé, vous trouverez un buste du Vert-Galant (je devrais me contenter de dire la tête) posé sur un petit socle. Le tout est en cire jaune rendu verdâtre par le temps.

    « Ce buste remarquable a été obtenu par un coulé dans une empreinte qui avait été prise sur la figure même du roi quelques instants après sa mort, et, par suite de la négligence dans le graissage de la barbe et de la moustache, l’opérateur en avait arraché la plus grande partie.

    « Aussi retrouve-t-on, sur le masque exposé sous verre à Chantilly, tout ce qui a été enlevé non seulement de la moustache, mais encore de la barbe grise du capitaine Henriot. Je pense que ce buste est toujours à Chantilly. Quant à moi, j’ai constaté ce que j’ai l’honneur de vous indiquer en visitant le château en 1851. »

    L’auteur signait d’un simple : « Un de vos abonnés ».

    Il résulte de tout ce qui précède qu’il en est de la moustache de Henri IV comme de la plume de l’abdication de Fontainebleau, qu’on voit en beaucoup de musées différents, ou comme de la canne de Voltaire, que tous les amateurs de « bibelots » prétendent posséder. « Mais, comme dit le spirituel correspondant de Charlieu, si leurs possesseurs les tiennent comme officielles, elles leur font le même usage. »

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