• Pain de l’Égalité (Le)
    décrété sous la Terreur
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    (D’après « Revue de Saintonge et d’Aunis », paru en 1917)
     
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    En novembre 1793, les représentants du peuple en mission qu’étaient alors Joseph Fouché et Jean-Marie Collot d’Herbois — qui quelque temps auparavant avaient férocement réprimé le soulèvement lyonnais contre la Convention —, prenaient un arrêté fixant que « la richesse et la pauvreté devant également disparaître du régime de l’égalité, il ne sera plus composé un pain de fleur de farine pour le riche et un pain de son pour le pauvre », et que « tous les boulangers seront tenus, sous peine d’incarcération, de faire une seule et bonne espèce de pain, le pain de l’égalité. »

    A sa séance du 3 frimaire an II (23 novembre 1793), la Commune de Paris, sur les réquisitions de son procureur, le trop fameux Anaxagoras Chaumette (Pierre-Gaspard Chaumette), s’empressa d’adopter les dispositions qui précèdent et, à la suite d’un recensement général, de délivrer à chaque citoyen des cartes pour la distribution du pain dans les boulangeries. La solution de la question alimentaire n’était pas moins ardue en province, spécialement dans le département de la Charente-Inférieure (Charente-Maritime), que dans la capitale. Nous en trouvons la preuve dans les délibérations que nous relevons sur les registres du directoire du district de Saintes.

    A la séance du 23 pluviôse an II (11 février 1794), l’agent national (Lériget) annonçait aux administrateurs du district que la municipalité de Xantes (Saintes) n’avait plus les moyens de nourrir ses habitants (8388 âmes) que pendant huit jours et qu’elle offrait de « réduire à une livre de grain chaque individu ». II ajoutait que bien d’autres communes du district souffraient d’une pareille disette. Conformément au réquisitoire de l’agent national, dès le lendemain matin, le Directoire : « Considérant que la pénurie des subsistances dans ce district paraît être extrême et qu’elle nécessite des mesures sûres et promptes pour attendre des secours des districts mieux approvisionnés ; considérant que chaque individu doit avoir une part égale dans la distribution des subsistances et que l’on ne peut être assuré de sa provision de grains tandis que l’autre manque de pain ; considérant que l’humanité, la générosité et l’égalité doivent être les premières vertus des républicains », prit un arrêté dont nous résumons les principales dispositions :

    Atelier d'un boulanger au XVIIIe siècle
    Atelier d’un boulanger au XVIIIe siècle

    Le District et chaque municipalité nommaient, en nombre égal, des commissaires, chargés de faire le recensement des grains existant dans leur commune (article 1er). Ces commissaires devaient laisser à chaque particulier sa provision de grain jusqu’au 22 messidor an II (10 juillet 1794) à raison d’une livre de grain froment ou d’une livre et demie de menu grain par chaque membre de la famille du propriétaire chez qui ils auraient trouvé un excédent de cette provision (art. 3). En cas de déficit ils en faisaient connaître le montant (art. 4).

    Les particuliers chez lesquels existerait un excédent d’après les dispositions de l’article 3 seraient requis de le porter au grenier d’abondance ou de « secours », choisi par les commissaires dans l’étendue de la commune (articles 5 et 6). Ces derniers devaient tenir registre du dépôt des grains et des noms des propriétaires, auxquels un récépissé devait être délivré (art. 8).

    Tout individu, tant pour sa consommation que pour l’ensemencement de ses terres, devait se présenter à la Commission pour en obtenir « le contingent » nécessaire au vu d’un certificat de la municipalité (art. 10) et au prix fixé par la loi du 11 septembre 1793 (art. 11). Les boulangers, les hôteliers et aubergistes devaient faire certifier par la municipalité le nombre de leurs clients et des voyageurs reçus chez eux (art. 12 et 14). Les droits de mouture étaient fixés à 20 sols par quintal (art. 13). Les deniers provenant de la vente des grains étaient remis aux intéressés sur la production de leurs récépissés (art. 15).

    Pour assurer cette nouvelle organisation il était nommé un garde-magasin des greniers d’abondance de la commune, chargé de veiller à la conservation des grains provenant des réquisitions ; son traitement était d’un sol par livre du prix de leur vente (art. 16). Etait considéré comme suspect et poursuivi suivant la rigueur des lois quiconque était convaincu d’avoir caché du grain ou de n’avoir livré que partie de celui réquisitionné ; en outre son grain et le produit de celui qu’il avait porté au grenier de secours étaient confisqués au profit des indigents de la commune (art. 17).

    Les prescriptions de cet arrêté ne purent cependant pas remédier à l’état de détresse où l’on se trouvait relativement aux subsistances ; aussi, dans sa séance du 7 germinal an II (27 mars 1794), le Directoire du district de Pons, s’inspirant de la Commune de Paris, décida la confection d’un pain unique aux termes de la délibération ci-après que nous croyons devoir reproduire :

    « Considérant que la partie la plus intéressante des fonctions d’une administration dans ce moment est la répartition, strictement égale, des grains entre tous les citoyens ; que la disette momentanée où nous sommes est le dernier coup que puisse nous porter l’aristocratie expirante et qu’il n’y a que la surveillance exacte dans la répartition des subsistances qui puisse déjouer ses infâmes projets ;

    « Considérant que l’arrêté du district de Xantes du 24 pluviôse, approuvé par les représentants du peuple à Rochefort, a de suite été mis à exécution dans celui-ci, mais que le résultat des recensements des communes nous prouve évidemment qu’il ne peut avoir son entier effet, notamment l’article 3 qui accorde à chaque citoyen propriétaire sa provision de grains jusqu’au 22 messidor à raison d’une livre de froment ou d’une livre et demie de méture ;

    « Considérant qu’il n’est aucune commune en ce district dans le cas d’être approvisionnée aux termes de l’article 3 par les réquisitions multipliées qu’elles ont supportées et qu’il est urgent de prendre les mesures les plus promptes pour pouvoir attendre les secours auxquels notre zèle à secourir nos frères des autres départements nous donne le droit de prétendre ;

    « Considérant enfin que les communes les mieux approvisionnées se refusent d’obéir aux réquisitions pour secourir les autres communes dans le besoin en interprétation de l’article 3, et que son exécution serait contraire à l’approvisionnement des communes indigentes ;

    « Ouï sur ce l’agent national, arrête ce qui suit :

    « Article 1er. — Il ne sera fait dans tout le district qu’une espèce de pain, appelé le pain de l’égalité ;

    « Art. 2. — Les représentants du peuple seront invités de rapporter l’article 3 de l’arrêté du district de Xantes, relatif aux subsistances, comme nuisible à la répartition des subsistances entre toutes les communes.

    « Article 3. — Les municipalités ne pourront, sous aucun prétexte, se refuser d’obéir aux réquisitions qui leur seront faites par le district pour approvisionner les communes qui auront besoin de secours ;

    « Article 4. — Tous les individus seront taxés à raison d’une livre de pain par jour et le propriétaire de grains ne pourra garder sa provision à raison d’une livre qu’autant de temps qu’il y en aura dans la commune pour l’approvisionnement des autres individus ;

    « Article 5. — Les propriétaires de grains, qui se refuseront d’obéir aux réquisitions qui leur seront faites par la municipalité de leur commune, seront dénoncés et traités comme suspects ;

    « Article 6. — Les commissaires, déjà nommés pour le recensement des grains, sont chargés, conjointement avec les municipalités, de répartir les réquisitions, faites dans leurs communes, sur les propriétaires de grains ;

    « Article 7. — Seront exécutés, suivant leur forme et teneur, les autres articles de l’arrêté du district de Xantes, relatif aux subsistances ;

    « Article 8. — Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple pour être revêtu de leur autorisation et être envoyé de suite aux municipalités chargées de l’exécution.

    « Pelligneau, président ;

    « Laverny ; Geoffroy ; Drouet ; Bascle ; Barthélemya agent national ; Basson, secrétaire général. »

    Cette délibération fut approuvée le 13 germinal an II (2 avril 1794) par les représentants du peuple en mission dans la Charente-Inférieure, Guezno et Topsent, qui ordonnèrent en même temps que l’arrêté du district de Saintes du 24 pluviôse ne serait pas exécuté dans les districts et communes où son exécution nuirait à la circulation des subsistances et à l’approvisionnement des citoyens.

    Atelier d'un boulanger au XVIIIe siècle
    Atelier d’un boulanger au XVIIIe siècle

    Les administrateurs du district de Xantes, après avoir pris connaissance de l’arrêté de celui de Pons rapporté précédemment, se hâtèrent de l’adopter ainsi que l’établit la délibération ci-après, datée du 18 germinal an Il (7 avril 1794) :

    « Considérant que les circonstances et les besoins pressants de la partie indigente du peuple leur (aux administrateurs) firent prendre un arrêté le 24 pluviôse dernier qu’ils soumirent à l’approbation des représentants du peuple en mission dans ce département ;

    « Considérant que les recensements des grains faits dans les districts par des commissaires nommés par l’administration en exécution dudit arrêté, ont présenté un déficit, qui a trompé son attente, et que plusieurs communes, presque totalement dépourvues de grains, n’ont pu être approvisionnées conformément à l’article dudit arrêté qui, dans ce moment, affamerait une partie de nos concitoyens tandis que l’autre seront pourvue de subsistances ;

    « Considérant que la tranquillité publique et le bonheur des citoyens dépend essentiellement du nivellement et de la juste répartition des subsistances et qu’une restriction, économique et commandée par les besoins, prolongera nos subsistances et nous mettra à même d’attendre les secours que nous avons besoin de prétendre ;

    « Après avoir entendu l’agent national, nous arrêtons ce qui suit :

    « Article 1er. — Les dispositions des articles 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7 de l’arrêté du district de Pons du 7 germinal, relatif aux subsistances, seront exécutées dans l’étendue de ce district ;

    « Article 2. — Les agents nationaux des communes tiendront la main à l’exécution du présent arrêté et dénonceront aux tribunaux les citoyens qui, par action ou propos, tendraient à empêcher son exécution ;

    « Article 3. — Le présent arrêté et celui du district de Pons seront imprimés sur même placard, lus, publiés et affichés dans toutes les communes du district.

    « Vanderquand, président ;

    « Hillairet, Gautret, Godet, secrétaire. »

     
     
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  • Paille au Moyen Age (Usages de la)
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    (Brève parue en 1834)
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    Autrefois, quand un chanoine du chapitre de Notre-Dame venait à quitter sa prébende, soit par mort ou par démission, ses draps, son oreiller et son lit de plume appartenaient de droit aux pauvres de l’Hôtel-Dieu ; alors, les planchers des appartements étaient jonchés de paille et de nattes.

    On voit en 1208, Philippe-Auguste faire don à l’Hôtel-Dieu de toute la paille de sa chambre et de son palais, lorsqu’il venait à quitter Paris. Les églises étaient également jonchées de paille, mais pendant l’hiver seulement : en été on couvrait le sol de feuilles d’arbre et d’herbes odoriférantes. Comme il n’y avait pas de bancs, ceux des fidèles qui ne prenaient pas la précaution d’apporter leurs sièges avec eux s’asseyaient ou s’agenouillaient à terre.

    Il en était de même dans les écoles de Paris, où les jeunes élèves étaient couchés çà et là, pêle-mêle aux pieds des professeurs : et par une singulière et bizarre explication de cet usage, la bulle donnée à cet effet par le pape Urbain V, porte que c’était afin d’inspirer aux écoliers des sentiments d’humilité et de subordination. On sait que la rue du Fouarre, occupée alors par les écoles, ne reçut son nom qu’à cause de la paille ou feurre dont elle était couverte.

     
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  • Paille (La) et la poutre : une illustration
    explicite du proverbe biblique
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    (D’après « Histoire de la caricature et du grotesque
    dans la littérature et dans l’art », paru en 1867)
     
     
    Quand les artistes graveurs du XVIe siècle traitent les sujets de l’Écriture, ils essayent généralement de revêtir les personnages d’un ancien costume oriental imaginaire, mais les paysages sont remplis de châteaux et de donjons modernes, d’églises et de monastères de l’Europe occidentale. N’appartenant qu’à moitié au Moyen Age, ils tombent souvent aussi, comme leurs prédécesseurs, dans la caricature involontaire, par l’exagération ou la naïveté de leurs compositions, explique Thomas Wright dans son Histoire de la caricature

    Il est un sujet qu’ils semblent s’être entendus pour traiter d’une manière inintelligente, renchérit-il. Dans le Sermon sur la montagne, Jésus, en condamnant les jugements précipités touchant les actions d’autrui, dit (Matthieu, VII, 3-5) :

    Gravure de Bernard Salomon (figure 1)
    Gravure de Bernard Salomon (figure 1)
    « Et pourquoi remarques-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne fais-tu pas attention à la poutre que tu as dans le tien ? Comment vas-tu dire à ton frère : Laisse-moi retirer la paille de ton œil, lorsque toi, tu as une poutre dans le tien ? Hypocrite que tu es, commence par ôter la poutre qui est dans ton œil, et alors tu y verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

    De quelque manière que l’on entende cette poutre que l’homme n’apercevait pas dans son propre œil, à coup sûr ce n’était pas une énorme pièce de charpente.

    Ce fut pourtant dans ce sens littéral que des artistes du seizième siècle traduisirent l’allégorie. L’un d’eux, Bernard Salomon, fit pour le Nouveau Testament une suite de gravures sur bois, qui furent publiées à Lyon en 1553 ; La figure 1 est empruntée à l’une des illustrations de ce livre. L’individu assis est l’homme qui a une paille dans l’œil ; le personnage debout la lui montre du doigt ; à quoi le premier riposte en montrant la poutre, qu’à vrai dire il eût été difficile de ne pas voir, tant elle est grosse.


    Gravure de Daniel Hopfer (figure 2)
    Environ treize ans auparavant, un artiste d’Augsbourg, Daniel Hopfer, avait publié sur le même sujet une grande gravure en taille-douce, dont nous donnons (fig. 2) une copie réduite. L’homme qui voit la paille dans l’œil de son frère est évidemment un médecin ou un chirurgien, et en cette qualité, il s’occupe de la lui extraire ; seulement, l’organe visuel de l’Esculape est affligé d’une poutre de dimensions encore plus extraordinaires que dans l’autre exemple, et, bien que le fait semble échapper à la fois au docteur et au patient, il est évident que le groupe qui est un peu plus loin contemple la chose avec étonnement.

    L’édifice qui accompagne la scène paraît être une église dont les vitraux sont ornés de peintures de saints.

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  • Ouverture de la Samaritaine le dimanche
    (Ernest Cognacq plaide en faveur de l’)
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    (D’après « Profils parisiens » paru en 1898
    et le « Journal des économistes » paru en 1913)
     
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    Le 29 novembre 1913, le Conseil d’Etat rendait son arrêt sur le recours introduit par Ernest Cognacq contre un arrêté du préfet de police, en date du 2 mai 1911, qui lui refusait de donner à son personnel le repos hebdomadaire par roulement. Le propriétaire de la Samaritaine désirait assurer, le dimanche, dans ses magasins, le service des rayons.

    Actif, l’œil ardent, la bouche souriante, toujours vêtu simplement, expédiant choses et gens avec rapidité, la parole brève, tel est le très distingué et très affable créateur et propriétaire des Magasins de la Samaritaine, tirant leur nom de la fontaine qui occupait l’une des arches du Pont-Neuf, sous le règne du roi Henri IV.

    Pour remédier en partie au manque d’eau qui excitait les plaintes du peuple, ce monarque avait en effet voulu rendre à la distribution de la ville le volume d’eau que recevaient au début du XVIIe siècle les maisons royales. Il avait fait étudier et approuvé, en 1606, le projet de la pompe de la Samaritaine : cette pompe devait élever l’eau de la Seine dans un réservoir placé au-dessus du Pont-Neuf, pour la distribuer au Louvre et aux Tuileries, la substituant ainsi à celle qu’on tirait de la fontaine de la Croix-de-Trahoir. Elevée en 1608 malgré l’opposition du prévôt et des échevins, la pompe fut détruite en 1813.

    Né le 2 octobre 1839 à Saint-Martin-de-Ré, Ernest Cognacq perdit à l’âge de 12 ans son père orfèvre et greffier au tribunal de Commerce, et devint commis d’un magasin de nouveautés à La Rochelle, Rochefort et Bordeaux, avant de partir tenter sa chance à Paris à 15 ans. Mais Au Louvre, grand magasin parisien, il fut congédié pour insuffisance, passant ensuite quatre mois Aux Quatre Fils Aymon, puis regagnant la province. Retournant à Paris en 1856, il parvint à se faire embaucher à La Nouvelle Héloïse, où il rencontra sa future femme, Marie-Louise Jay, née en 1838. C’est en 1867 qu’il se mit à son propre compte avec le magasin Aupetit Bénéfice.

    Mais contraint à la fermeture, il s’installa dans la corbeille de la seconde arche du Pont-Neuf, à l’emplacement de l’ancienne pompe de la Samaritaine : il vécut ainsi en vendant des tissus sur des caisses d’andrinople rouge, à l’abri d’un grand parapluie, et reçut le sobriquet de Napoléon du déballage. Avec la divination des affaires qui le caractérisait, Ernest Cognacq, comprit que, pour être l’intermédiaire idéal entre le consommateur et le producteur, le commerçant devait réunir dans le commerce du détail tout ce qui constitue le besoin du consommateur à des prix tels que le gain de l’intermédiaire soit à peine visible, puisqu’il résultera seulement de l’ensemble des affaires traitées. Et le principe adopté et mis en pratique lui réussit.

    Lorsque Ernest Cognacq créa la Samaritaine, quelques mois avant la guerre de 1870, il possédait 5 000 francs d’économies. Il s’installa dans une petite boutique louée à la semaine à raison de 45 francs par jour. En 1872, il épousa Marie-Louise Jay, alors première (vendeuse) au rayon confection du magasin Au Bon Marché, qui lui apportait, avec une vingtaine de mille francs, le concours de son activité et de sa remarquable intelligence ; leurs efforts réunis portèrent, en 1875, le montant des ventes de la Samaritaine à 800 000 francs. En 1898, il s’élevait à plus de 50 millions [il dépassera le milliard en 1925].

    Entouré d’un personnel trié sur le volet, dont la politesse est légendaire à Paris, Ernest Cognacq resta, au milieu du succès, ce qu’il avait toujours été, un modeste, un simple et un observateur. Admirablement doué au point de vue intellectuel, il sut tirer parti de ses connaissances administratives dans l’organisation de ses bureaux qui, au point de vue de la régularité même de leur fonctionnement, sont un modèle du genre.

    Affable et bienveillant pour tous, possédant l’œil du lynx, qui voit tout au travers même des obstacles journaliers, il n’ignorait rien de ce qui se passait dans sa vaste maison et aucun détail ne lui échappait.

    Le 29 novembre 1913, le Conseil d’Etat rendait son arrêt sur le recours introduit par Ernest Cognacq contre un arrêté du préfet de police, en date du 2 mai 1911, qui lui refusait de donner à son personnel le repos hebdomadaire par roulement. Le propriétaire de laSamaritaine désirait assurer, le dimanche, dans ses magasins, le service des rayons dans lesquels sont mises en vente les spécialités suivantes :

    1° chapellerie et cordonnerie ;
    2° vêtements et lingerie confectionnés pour hommes et jeunes gens ;
    3° vêtements et lingerie confectionnés pour femmes et jeunes filles ;
    4° meubles et literie ;
    5° tapis, rideaux et tentures, papiers peints ;
    6° mercerie, passementerie, dentelles et broderies ;
    7° bonneterie, ganterie, cannes et parapluies ;
    8° bimbeloterie ;
    9° maroquinerie, tabletterie, articles de fantaisie ;
    10° articles de ménage et de jardins ;
    11° appareils de chauffage et d’éclairage ;
    12° modes et objets de toilette ;
    13° soieries et lainages ;
    14° tissus de fil et de coton, linge de table et toilette.

    Ernest Cognacq basait sa demande sur l’article 8 de la loi du 13 juillet 1906, ainsi conçu : « Lorsqu’un établissement quelconque voudra bénéficier de l’une des exceptions prévues au paragraphe 2 de l’article 2 (repos donné 1° un autre jour que le dimanche, 2° du dimanche midi au lundi midi, 3° le dimanche après-midi avec repos compensateur d’une journée par roulement ou par quinzaine, 4° par roulement de tout ou partie du personnel), il sera tenu d’adresser une demande au préfet du département. Celui-ci devra demander d’urgence les avis du conseil municipal, de la chambre de commerce de la région et des syndicats patronaux et ouvriers intéressés de la commune. Ces avis devront être donnés dans le délai d’un mois. Le préfet statuera ensuite par un arrêté motivé qu’il notifiera dans la huitaine. L’autorisation accordée à un établissement devra être étendue aux établissements de la même ville faisant le même genre d’affaires et s’adressant à la même clientèle. »

    Le préfet de police avait repoussé la requête de M. Cognacq. Le Conseil d’Etat donnait, lui, en partie gain de cause au directeur de la Samaritaine, adoptant les dispositifs suivants :

    En ce qui concerne les rayons désignés à la requête sous les numéros 1 (chapellerie et cordonnerie), 4 (meubles et literie), 5 (tapis, rideaux, tentures, papiers peints), 10 (articles de ménage et de jardins), 13 (soieries et lainage) : Considérant qu’il résulte de l’instruction et notamment de la vérification à laquelle il a été procédé en vertu de la décision susvisée du Conseil d’Etat, que des établissements situés à Paris et vendant les mêmes marchandises que les rayons de la Samaritaine affectés aux spécialités ci-dessus dénommées, ont obtenu le bénéfice de la dérogation sollicitée par le requérant ; que, dès lors, celui-ci est fondé à soutenir qu’en rejetant sa demande, le préfet de police a méconnu les dispositions de l’article 8 de la loi du 13 juillet 1906 ;

    En ce qui concerne des autres rayons : Considérant qu’il résulte de l’instruction et de la vérification précitées, que la vente effectuée dans ces rayons comprend non seulement les marchandises de la même valeur et de la même nature que celles qui sont exclusivement mises en vente dans les établissements bénéficiant d’une dérogation, mais encore des séries de marchandises différentes ou d’une valeur de beaucoup supérieure ; qu’ainsi chacun de ces rayons, dans son ensemble, ne saurait être considéré comme faisant le même genre d’affaires et s’adressant à la même clientèle que les établissements précités ; que dès lors le requérant n’est pas fondé à soutenir qu’en rejetant sa demande, le préfet de police a méconnu les dispositions de l’article 8 de la loi du 13 juillet 1906 ;

    Décide :
    ARTICLE 1er. L’arrêté susvisé du préfet de police est annulé en tant qu’il a refusé au sieur Cognacq l’autorisation de donner le repos hebdomadaire par roulement au personnel employé dans les rayons de son établissement ainsi dénommés : chapellerie et cordonnerie, meubles et literie, tapis, rideaux, tentures ; papiers peints, articles de ménage et de jardin ; appareils de chauffages et d’éclairage, soieries et lainages.
    ARTICLE 2. Le sieur Cognacq est renvoyé devant le préfet de police pour la délivrance de l’autorisation à laquelle il a droit pour les rayons ci-dessus indiqués.

     
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  • Opinion de George Sand
    sur les tâches ménagères
    (D’après « L’Express des modes », paru en 1866)
     
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    Si George Sand est aujourd’hui considérée comme une féministe avant l’heure, il n’est pas sans intérêt de connaître la vision des tâches ménagères de celle qui fit scandale par sa vie amoureuse agitée, sa tenue vestimentaire peu en accord avec celle de la gent féminine d’alors, et le pseudonyme masculinqu’elle adopta en 1829, à l’âge de 25 ans...

    Voici comment Georges Sand parte des travaux du ménage, nous apprend L’Express des modes en 1866 :

    « J’ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du ménage, et ceux de l’aiguille particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de l’esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n’ai pas de goût pour la théorie de l’esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une conséquence.

    « Il m’a toujours semblé qu’ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, puisque je l’ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu’ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d’esprit. Leur influence n’est abrutissante que pour celle qui les dédaignent et qui ne savent pas chercher ce qui se trouve dans tout : le bien faire.

    Portrait de George Sand en 1830, par Candide Blaize
    Portrait de George Sand en 1830, par Candide Blaize

    « L’homme qui bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et plus monotone que la femme qui coud ? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien, ne s’ennuie pas de bêcher, et il vous dit souriant qu’il aime la peine.

    « Aimer la peine, c’est un mot simple et profond du paysan, que tout homme et toute femme peuvent commenter, sans risque de trouver au fond de la loi du servage. C’est par là, au contraire, que notre destinée échappe à cette loi rigoureuse de l’homme exploité par l’homme.

    « La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de machines qui supprimerait entièrement l’effort et la lassitude physiques.

    « Si cela se réalisait, l’abus de la vie intellectuelle serait aussi déplorable que l’est aujourd’hui le défaut d’équilibre entre ces deux modes d’existence. Chercher cet équilibre, voilà le problème à résoudre ; faire que l’homme de peine ait la somme suffisante de loisir, et que l’homme de loisir ait la somme suffisante de peine, la vie physique et morale de tous les homme l’exige absolument.

    « Jamais les machines ne remplaceront l’homme d’une manière absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du monde. L’homme n’est pas fait pour penser toujours. Quand il pense trop, il devient fou, de même qu’il devient stupide quand il ne pense pas assez. Pascal l’a dit : Nous ne sommes ni bêtes ni anges.

    « Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux manuels appropriés à leurs forces. Tant pis pour celles qui ne savent y porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage, qui est le plaisir dans la peine : celles-là ne sont ni hommes ni femmes. »

     
     
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  • Nourriture des cultivateurs au XIXe siècle
    (D’après un article paru en 1844)
     
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    Depuis une vingtaine d’années les municipalités des villes de France semblent vouloir se mettre en harmonie avec l’état de paix dont l’Europe occidentale peut espérer de jouir longtemps encore. Elles se livrent de toutes parts aux travaux d’embellissement et d’assainissement. Elles sont entrées dans la voie du confortable, et s’occupent non seulement de percer des rues, de planter des promenades, d’ériger des édifices publics, mais encore d’introduire dans le sein des cités les ressources des manufactures et du commerce, d’y appeler par utiles encouragements l’abondance des objets de consommation et de nourriture habituelle ; dans leurs statistiques on suppute surtout avec attention le nombre des bœufs, veaux, moutons et porcs qui s’y débitent, et on se félicite lorsqu’on peut démontrer un accroissement dans la consommation de la viande sur la table des administrés.

    Tous ces excellents résultats réjouissent avec raison le cœur des citoyens honnêtes : aussi éprouve-t-on un serrement de cœur bien douloureux lorsqu’en parcourant les campagnes on voit à quel degré de pénurie, de pauvreté, se trouvent réduits les agriculteurs dans la presque totalité de la France.

    Voici quelques lignes extraites d’un ouvrage tout récent, dont nous avons lu avec plaisir plusieurs paragraphes empreints des plus honorables sentiments : il a été publié par M. Leclerc Thouïn à la suite d’une mission dans l’Anjou donnée par le gouvernement à cet agronome distingué.

    « Il est telle ferme de 50 hectares, dit M. Leclerc Thouïn, où la nourriture des maîtres comme celle des serviteurs, se compose à peu près exclusivement de pain fait par tiers avec de la farine de froment, de seigle et d’orge ; d’abondantes soupes aux choux, aux pommes de terre et aux oignons, avec du sel en quantité notable, et de beurre très peu ; de légumes maigrement assaisonnés, ou d’un oeuf dur par chaque personne pour le dîner ; aux autres repas, d’un petit morceau de fromage médiocre, de quelques oignons verts et crus au printemps, d’une ou deux pommes de terre en automne, de deux ou trois noix sèches en hiver. Quand, le dimanche, on sert un peu de lard salé, chacun en prend à peine de quoi changer la saveur du pain. Hors les cas de convalescence, il est pour ainsi dire sans exemple de voir les ménagères de la campagne venir à la boucherie. Généralement, on ne boit que de l’eau, ou bien on fait des boissons avec des cormes crues ou cuites, des prunes, des pommes ou des poires écrasées. »

    Or, il faut remarquer qu’il s’agit ici de la famille et des serviteurs d’un fermier de 50 hectares dans le département de Maine-et-loire, l’un des beaux et des riches département de la France traversé dans toute sa longueur par la Loire, situé entre Tours et Nantes, et renfermant en outre plusieurs villes importantes, telles que Angers, Saumur, La Flèche !

    Il faut remarquer que ce département produit les cultures industrielles lucratives du lin, du chanvre ; qu’il exporte 400 000 hectolitres de grain ; qu’il envoie parfois à Paris 40 000 barriques de vin ; qu’enfin c’est un de ceux d’où Paris tire la plus grande partie des gros bestiaux qui approvisionnent ses boucheries. Chose étonnante ! Ce département a dirigé, en 1838 par exemple, sur les marchés de Poissy et de Sceaux, 33 000 bœufs gras, et 17 000 autres sur les marchés voisins ; et c’est là que, dans des fermes de 50 hectares, on ne mange jamais de viande de boucherie !

    Lors donc que l’on voit dans un pareil département le cultivateur obligé de se nourrir si parcimonieusement, il est facile de juger ce qu’il doit en être dans les autres contrées pauvres, éloignées des voies de communication, dans le centre de la France ou aux extrêmes frontières ! On ne s’y nourrit que de châtaignes, de bouillies, de pain noir, d’oignons crus et de fruits vert

     
     
     
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  • Noms propres en France (Origine des)
    (Brève parue en 1834)
     
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    Suivant une hypothèse développée il y a quelque temps dans un recueil littéraire, l’origine de la plupart des noms de famille en France daterait environ du XIIe siècle.

    Vers cette époque, les serfs s’étant successivement affranchis, chacun d’eux, en conquérant une individualité plus distincte, en s’initiant à la liberté personnelle et en détachant sa famille de l’arbre seigneurial, aurait peu à peu cessé d’être désigné uniquement sous un nom de baptême et sous celui de son seigneur.

    Les noms nouveaux, choisis ou imposés par ces premières générations de chefs de famille libres, sembleraient pouvoir se diviser en cinq classes distinctes :

    - La première représenterait la masse des affranchis industriels qui ont gardé le nom de leur métier : les ferriers, les chaussiers, les pelletiers, les serruriers, les fabres (fèvre ou le fébure), etc. ;

    - La seconde représenterait les affranchis agricoles : du pré, de la vigne, du val, du chêne, de l’orme, du mas, du puy, de la fontaine, etc. ;

    - La troisième comprendrait les affranchis nommés à des fonctions bourgeoises, ou même mercenaires ; ainsi : le doyen, le prévôt, le maire, le sénéchal, etc. ;

    - La quatrième embrasserait la foule de ceux qui, n’ayant ni industrie, ni terres, se sont appelés de leur forme ou de leur caractère ; de là ces noms : le court, le grand, le courbe, le doux, le camus, etc. ;

    - Enfin, la cinquième classe se composerait de ceux qui ont conservé leur nom chrétien et de baptême, et l’ont transmis à leurs enfants, comme Pierre, Paul, Luc, Antoine, Joseph, etc.

     
     
     
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  • Noël et le Jour de l’An
    pendant le siège de Paris de 1870-1871
     
    (Extrait de « Le Voleur illustré », paru en 1894
     
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    En 1894, la librairie Marpon réimprimait les souvenirs de l’écrivain et journaliste Francisque Sarcey relatifs au siège de Paris de 1870-1871, intitulés Le siège de Paris et publiés jadis au lendemain de la guerre. Il y a décrit avec force détails concrets l’âpreté de la Noël 1870 et la tristesse d’une semaine d’ordinaire égayée par les festivités dont Paris n’était pas avare. Des propos poignants et des impressions saisissantes.

    La nuit de Noël pendant le siège
    Nous atteignîmes les derniers jours de décembre. Qu’ils furent tristes, ces jours, qui sont d’ordinaire consacrés à la joie ! II est vrai que nous eûmes une pâle consolation de vengeance satisfaite, en songeant que les Allemands, retenus sous Paris, ne fêteraient point leur Noël en famille, et que l’arbre traditionnel de la Christmas ne verrait autour de lui que des visages mélancoliques et des yeux en pleurs. Mais, nous-mêmes, que cette huit de Noël fut différente pour nous de ces nuits de bombances solennelles qui jadis éclataient gaiement dans tout Paris en l’honneur de cet anniversaire !

    La plupart des églises avaient fermé leurs portes ; par les rues éclairées au pétrole et plongées dans une demi-obscurité, sonnait le pas rare de quelque passant tardif. Un petit nombre de restaurants étaient restés ouverts, soit au centre ordinaire des plaisirs parisiens, du boulevard des Italiens au boulevard Montmartre, soit dans les quartiers populeux, à Montmartre, à Ménilmontant et à Belleville. Ici, on buvait du vin bleu. Là, on s’était, par dilettantisme, réuni pour souper autour de menus extravagants et bizarres. Les côtelettes de loup chasseur y figuraient côté de la trompe d’éléphant rôtie et du kangourou en capilotade, le tout arrosé du champagne classique. C’était se chatouiller pour se faire rire. Personne n’avait le cœur à s’amuser.

    Avec quelle mélancolique amertume on se rappelait la physionomie toute pétillante de Paris, de notre Paris, en ces jours qui précédaient le premier janvier. Quelle animation sur nos boulevards et dans nos rues ! Comme les voitures roulaient joyeusement par milliers sur le macadam ! Quelle gaieté de lumières aux vitrines des grands magasins qui s’étaient parés pour cette fête ! On ne rencontrait que gens qui couraient tout effarés, les poches de leurs paletots gonflées de paquets, de poupées ou de boîtes de bonbons sur les bras et dans les mains.

    Et cette longue, cette interminable file de petites baraques qui imprimaient à tous nos boulevards un caractère si charmant de joie populaire ! Hélas ! Hélas ! que tout cela était loin ! Un ciel gris, tout chargé de neige, pesant sur une ville morne ! des magasins à demi plongés dans l’ombre ; et, sur le seuil, des boutiquiers interrogeant l’horizon avec ennui ; quelques rares omnibus qui accomplissaient, presque à vide, leur trajet réglementaire ; un petit nombre de voitures flânant inoccupées sur la chaussée à peu près déserte.

    Le 31 décembre seulement, quelques quartiers privilégiés semblèrent vouloir secouer cette torpeur ; la foule se pressa autour de deux ou trois confiseurs en renom ; ils débitaient des marrons glacés, comme à l’ordinaire. Des marrons de l’an dernier ! car l’hiver ne nous avait pas ramené cette fois ces honnêtes enfants de l’Auvergne qui s’installent au coin de nos rues et tracassent sur la poêle en plein vent les marrons qui s’entr’ouvrent et se dorent.

    Et le matin du premier janvier ! Non, je n’oublierai jamais ce premier matin de l’année 1871 ; quand la domestique m’apporta sur un guéridon le déjeuner, et qu’en ce jour de fête, où toute la famille réunie se comble joyeusement de souhaits et de baisers, je me vis tout seul, au coin de mon feu, vis-à-vis d’un morceau de cheval, qui fumait dans l’assiette, je sentis tout mon être défaillir et fondis en larmes ! Ah ! ces larmes, que d’autres les ont versées en cette heure cruelle ! Songez que tous ou presque tous, nous avions envoyé au loin nos mères, nos femmes et nos enfants, et que depuis trois mois nous vivions sans nouvelles d’aucune sorte ! Il était aisé, en temps ordinaire, de s’étourdir sur cette solitude ; les affaires, les conversations, les gardes à monter, le train accoutumé de la vie, et puis aussi cette insouciante philosophie, qui est le fond de notre caractère national, tout contribuait à écarter de la mémoire de ces images si chères ; les bruits du dehors nous détournaient de leur pensée.

    La solennité de ce jour nous les ramena toutes et comme elles nous regardaient, avec des yeux tristes, et, nous tendant les bras, semblaient nous dire : Rappelle-nous ! cette maudite guerre ne sera-t elle pas bientôt finie !... Non, je ne puis songer à tout cela sans que mon cœur ne se soulève de rage. Misérables ! fils des Huns ! barbares ! vous nous avez tout pris, nous sommes ruinés par vous, affamés par vous, et tout à l’heure nous allons être bombardés par vous, et nous avons certes le droit de nous haïr d’une haine cordiale.

    Eh bien ! oui, toutes ces misères, et vos rapines et vos meurtres, et le saccagement de nos villes, et vos trahisons infâmes, et vos lourdes plaisanteries, nous vous les aurions pardonnés peut-être un jour. Elle est si bonne enfant, cette race française, et d’humeur si facile qu’elle eût peut-être oublié de si justes ressentiments. Ce qui ne sortira jamais de notre souvenir, c’est ce Jour de l’An, passé sans famille et sans nouvelles, ce jour désolé, ce jour à qui manqua le baiser de la femme et le rire du bébé à la tête blonde !

    La disette
    Tout ce mois de décembre fut terriblement dur à traverser. Les privations allaient croissant, à mesure que diminuait le stock de nos approvisionnements. Toutes les denrées qui accompagnent le pain et la viande étaient montées à des prix exorbitants, qui s’élevaient tous les jours. La livre d’huile coûtait couramment de six à sept francs ! le beurre, il n’en fallait point parler ; c’étaient des prix de fantaisies, 40 ou 50 francs le kilo ; le gruyère ne se vendait pas ; il eût coûté trop cher ; il se donnait en cadeau. Je sais telle jolie femme qui, au Jour de l’An, a reçu, au lieu des bonbons accoutumés, un sac de pommes de terre, ou un morceau de fromage. Un morceau de fromage est un présent royal ; les pommes de terre valaient 25 francs le boisseau ; elles revenaient bien plus cher aux petits ménages qui les achetaient au litre ou bien au tas. Un chou était coté six francs ; il se débitait feuille à feuille et telle, qu’on eût à peine jadis osé offrir à ses lapins, figurait noblement dans le pot-au feu de cheval.

    Abattage de l'éléphant du Jardin des Plantes lors du siège de Paris
    Abattage de l’éléphant du Jardin des Plantes lors du siège de Paris.
    Depuis plusieurs mois, il n’était pas entré de vivres dans Paris cerné par
    les Prussiens. L’éléphant, en raison de sa masse volumineuse, fut sacrifié l’un
    des premiers, et servit de pâture aux plus affamés.

    L’oignon, le poireau et la carotte étaient introuvables. II n’y avait pas de mercuriale pour ces articles, et la fantaisie seule de l’acheteur en déterminait le prix. Les graisses les plus immondes talent mises en vente et trouvaient acheteurs à des taux insensés. Les journaux donnaient tous les jours des recettes merveilleuses pour les purifier et leur enlever toute mauvaise odeur. Il y avait encore à Paris des quantités énormes de lapins et de volailles, mais tout cela était hors de prix. J’ai vu, aux environs du Jour de l’An, la foule des badauds attroupée autour d’une dinde, comme autrefois devant les grands joailliers de la rue de la Paix. On s’étonnait qu’un morceau aussi tentant affrontât, derrière le simple rempart d’une vitrine, la voracité des regards alléchés.

    Beaucoup avaient acheté des lapins, qu’ils nourrissaient d’épluchures, en attendant que la famine les forçât à en faire des pâtés en terrine. Le pâté fait plus de profit que la gibelotte. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai près de moi, dans mon cabinet, deux frères lapins, tapis dans un angle de la chambre, et qui me regardent de leur gros air effaré. La ménagère me les a apportés, prétendant qu’ils s’ennuyaient tout seuls dans leur niche, qu’ils y avaient froid et ne voulaient plus manger. Cette dernière considération m’a décidé ; je les ai reçus, et je tâche de les distraire. Je me garderai bien de leur lire ce chapitre, où leur sentence est prononcée ; ils n’auraient qu’à maigrir de chagrin.

    Funeste présage ! je possède également deux poulets, ,que j’entoure de prévenances. Ils n’aiment pas le millet. Je suis affreusement perplexe sur la nourriture dont il faut les gaver. J’ai eu sur ce point important plusieurs conférences avec la cuisinière. Si je présente ainsi mes hôtes au lecteur, ce n’est pas du tout par fatuité, pour faire montre de la bonne compagnie que je reçois à la maison ; c’est par amour du renseignement exact. Cep petits détails en diront bien plus que de grandes phrases sur la vie intérieure du Parisien à cette époque du siège, et sur la bonne humeur spirituelle avec laquelle s’en amusaient ceux qui avaient encore assez d’argent pour rire quelquefois.

    Le nombre s’en faisait de jour en jour plus rare. La bourgeoisie commençait à voir la fin de ses réserves. J’avais suivi avec un intérêt curieux les progrès de cet épuisement. Je faisais partie d’une petite société où l’on se réunissait pour jouer, soit le whist, soit la bouillotte. Le taux des mises et la façon de pousser le jeu ne changèrent pas sensiblement le premier mois ; dès le second, la fiche tomba de moitié, puis de trois quarts, et enfin vers la fin des derniers jours du blocus, il fut convenu qu’on ne jouerait plus d’argent.

    Nous étions tous à sec, et n’avions plus à peine que de quoi attendre des jours meilleurs. Que dire de ceux qui ne possédaient point d’avances ? C’était l’immense majorité des Parisiens, il faut bien l’avouer. Non, je ne saurais trop répéter à nos frères de province avec quel indomptable courage, avec quelle touchante résignation, avec quel invincible sentiment de patriotisme toute cette population supporta les rigueurs de cette longue misère. Les femmes surtout furent admirables.

    Je ne plains pas trop les hommes ; la plupart avaient leurs trente sous par jour, que beaucoup d’entre eux buvaient sans vergogne. Mais les femmes ! les pauvres femmes ! par ces abominables froids de décembre, elles faisaient la queue toute la journée, chez le boulanger, chez le boucher, chez l’épicier, chez le marchand de bois, à la mairie. Aucune ne murmurait ; jamais je n’ai entendu sortir d’une seule de ces bouches, accoutumées aux dures paroles, un mot impie contre la France ; c’étaient elles les plus enragées pour que l’on tînt jusqu’au dernier morceau de pain.

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  • Nivelle (Jean de)
    (Anecdote parue en 1834)
     
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    Ce proverbe remonte assez haut dans notre histoire ; aussi la tradition s’en est-elle altérée, et dans ces vers de La Fontaine :

    Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
    Que le chien de Jean de Nivelle,

    On ne retrouve plus l’origine de cet adage, que l’on rapporte de la matière suivante : Jean de Nivelle était le fils d’un de nos plus puissants et de nos plus nobles seigneurs ; il s’appelait aussi Jean de Montmorency.

    D’un caractère naturellement violent, il ne sut pas modérer ses emportements même à l’égard de son père, et dans une querelle domestique il lui donna un soufflet. Cité pour ce fait devant la cour du parlement, il n’eut garde de comparaître ; en vain fut-il sommé, selon l’usage, à son de trompe, par tous les carrefours de Paris, « tant plus on l’appeloit, dit un auteur, tant plus il se hastoit de courir, et de fuir du costé de la Flandres ; » et le peuple, qui d’ordinaire ne manque pas d’expression énergiques à appliquer aux objets de son amour ou de son mépris, l’appela « Chien de Jean de Nivelle, qui s’enfuit quand on l’appelle ! », locution qui depuis est passée en proverbe.

     
     
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