• Pâques à une date fixe ?
    Voeu des vacanciers des années 1920 !
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1932)
     
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    Dans les années 1920, et cependant que les réjouissances de Pâques deviennent peu à peu synonymes de villégiature après la longue réclusion hivernale, certains, à la suite d’un mouvement né en Angleterre, voudraient bien voir une date fixe assignée à la fête chrétienne, pour coïncider chaque année avec les beaux jours...

    Ce n’est pas encore-cette année que nous verrons la fête de Pâques stabilisée. La date de Pâques c’est un peu le casse-tête chinois du calendrier, explique Ernest Laut en 1932. Entre le 22 mars au plus tôt et le 25 avril au plus tard, Pâques peut occuper trente-cinq dates différentes. Ainsi l’a voulu le Concile de Nicée, en 325.

    Suivant la tradition, la résurrection du Christ se produisit au lendemain de la pleine lune qui suivit l’équinoxe du printemps ; le dit Concile décida, en conséquence, que la fête de Pâques serait célébrée chaque année le premier dimanche qui suit la pleine lune équinoxiale, c’est-à-dire la pleine lune qui vient immédiatement après le 21 mars :

    Pour fêter le printemps
    Pour fêter le printemps
    Il résulte de là que Pâques ne peut arriver avant le 22 mars ni après le 25 avril. Si, en effet, la pleine lune a lieu le 21 mars, le dimanche suivant le plus rapproché tombera le 22. Si la pleine lune vient le 20 mars, ce ne sera pas la lune équinoxiale : celle-ci ne viendra que le 18 avril ; et le dimanche suivant sera au plus tard, le 25 avril. Ces deux dates extrêmes se produisent rarement. C’est ainsi que Pâques a été célébré le 22 mars 1818, et ne le sera plus à cette date qu’en l’an 2285. La fête a été célébrée le 25 avril en 1874 ; en 1885 ; en 1943.

    Nos aïeux attachaient peu d’importance à ces dates. La semaine sainte était pour eux une période d’exercices religieux, de jeûne et d’abstinence, à laquelle succédait, le dimanche et le lundi de Pâques, une série de réjouissances familiales et de bombances en intimité. Peu leur importait qu’il fît froid ou qu’il plût au dehors. On se distrayait au logis ; et l’on ne songeait pas, à une époque où le moindre voyage était une affaire d’Etat, à courir les chemins pour son plaisir.

    Or, il n’en est plus de même aujourd’hui. Les vacances de Pâques sont devenues une période de villégiature. Après la longue réclusion de l’hiver, chacun est pris par la fièvre du déplacement et la fringale du grand air. On ne rêve plus que de partir à la recherche des premières sensations printanières. La pratique de la bicyclette d’abord, puis celle de l’automobile ont si bien développé le goût de tourisme, qu’aux vacances de Pâques, même si l’hiver n’a pas dit son dernier mot ; un grand nombre de citadins s’en vont aux champs.

    Malheureusement, quand Pâques arrive de bonne heure, quand la nature n’a pas encore « dépouillé son manteau de vent, de froidure et de pluie », la fête perd tous ses attraits pour les voyageurs. Mais, par contre, si les vacances pascales tombent dans la seconde quinzaine d’avril, les amateurs de villégiature ont toutes les chances du monde pour bénéficier des premiers beaux jours.

    C’est pourquoi, dès les années 1920, on réclama la stabilisation de la fête de Pâques, c’est-à-dire sa fixation à une date immuable, et éloignée le plus possible des jours froids et maussades de l’hiver. Le mouvement est parti d’Angleterre. Nos voisins, qui sont grands voyageurs, aiment à villégiaturer à Pâques ; et ils voulaient pouvoir le faire sans risquer les rhumes et les congestions.

    En 1920, un bill avait été déposé à la Chambre des lords à ce sujet. Les évêques anglais s’en mêlèrent, le cardinal de Westminster promit d’intervenir auprès du pape pour obtenir la réforme. Un concile devait se tenir à Rome en vue de modifier « dans le sens des aspirations modernes le statut de Pâques fixé jadis par le concile de Nicée.

    Enfin, la Société des nations fut sollicitée d’intervenir, en tant que plus haute émanation du pouvoir civil et, partant, la voix même des peuples... Or, la stabilisation de la fête de Pâques intéressait également tous les pays de la chrétienté. Une commission spéciale de la S. D. N. — la commission du Calendrier — avait été chargée de s’occuper de la question. Mais la dite commission ne fit pas besogne fructueuse.

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  • Pape (Le) en pleine tourmente
    judiciaire pour une affaire
    d’héritage en 1892
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    (D’après « Revue encyclopédique » paru en 1894)
     
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    Lorsque la marquise du Plessis-Bellière laisse à sa mort un testament en date du 9 octobre 1889 par lequel elle institue comme légataire universel le pape, les États et souverains étrangers jouissant en France de la personnalité civile, peuvent accepter un legs sous réserve de l’autorisation du gouvernement, ce qui n’est pas pour plaire aux héritiers naturels qui attaquent en justice

    Ce testament, qui faisait du pape – à l’époque Léon XIII – le légataire universel, ou à défaut le cardinal Rampolla, ou à défaut encore le comte de Colbert-Turgis, fut attaqué par les héritiers devant le tribunal civil de Montdidier (4 février 1892) qui valida le legs, mais annulé en appel par la Cour d’Amiens le 21 février 1893. Tandis que les juges de première instance avaient considéré le saint-Siège comme un État, comme un gouvernement politique, au contraire les conseillers de la Cour d’Amiens avaient vu dans le légataire universel institué par la marquise de Plessis-Bellière le représentant de l’Église universelle, le chef spirituel de la chrétienté.

                                                                                 Louis XIII

    Pape (Le) en pleine tourmente judiciaire pour une affaire d’héritage en 1892

    Deux pourvois furent formés : l’un par le pape, l’autre par le comte de Colbert-Turgis. Le conseiller rapporteur, Cotelle, conclut au rejet du pourvoi, estimant que la testatrice avait bien institué non le chef d’un État politique, mais le chef spirituel du monde chrétien. Or, à ce titre, le pape ne constituait pas, aux yeux de la loi, une personne morale capable d’hériter ; l’Église universelle ne pouvait recevoir en France dans la personne du pape, son chef spirituel. Les biens de mainmorte – biens possédés par des congrégations ou des hôpitaux, qui échappaient aux règles des mutations par décès – avaient été abolis en 1791, et les lois postérieurs à la réaction thermidorienne, tout en rétablissant la liberté des cultes, avaient interdit les donations à l’Église. Le concorda avait abandonné au gouvernement français le soin de pourvoir aux besoins du culte, et la loi du 2 janvier 1817, autorisant les legs en faveur des séminaires, hospices, etc., ne visait que les sujets du roi. Le legs de la marquise de Plessis-Bellière tombait donc sous le droit commun, qui n’admettait pas les dons de mainmorte à la personnalité civile.

    A cela, Me Sabatier, qui soutenait le pourvoi du pape, objectait que l’arrêt de la Cour d’Amiens faisait entre les attributions spirituelles du souverain pontife et sa puissance temporelle une distinction que contredisait tant l’histoire que le droit des gens ; que si, les fonctions d’un État étaient multiples et diverses, son entité juridique était indivisible ; que la testatrice avait réellement eu en vue le pouvoir diplomatique du Saint-Siège, puisqu’elle affectait dans on testament son hôtel à Paris et son château de Moreuil à la résidence du nonce ; enfin que le pape était au-dessus du droit appliqué aux établissements ecclésiastiques français, et que l’abolition du droit d’aubaine lui permettait, comme à tout étranger, d’hériter chez nous.

    Tel ne fut pas l’avis du procureur général. « Il y a plus de cent ans, dit M. Manau, la nation, dans un effort suprême, a fait disparaître le domaine de l’Église. Elle a pris des mesures énergiques pour l’empêcher de se reconstituer. Tous les gouvernements, depuis lors, tout en modifiant l’œuvre de la Révolution, ont opposé, avec un soin jaloux, une barrière infranchissable à cette reconstitution. Messieurs, cette barrière, on vous demande de l’abattre ! Ce domaine de l’Église, on vous demande de le rétablir. » On ne pouvait considérer le pape comme un chef d’État depuis que la révolution de 1870 l’avait dépossédé des États pontificaux et, par suite, des prérogatives découlant de la souveraineté territoriale. Enfin, le chef de l’Église catholique ne pouvait trouver en aucune manière dans notre législation ecclésiastique, soit ancien, soit moderne, le fondement du droit qu’il revendiquait.

    La Chambre des requêtes pensa qu’une question aussi grave devait être débattue avec toute l’ampleur possible. Elle rendit donc un arrêt d’admission, et la Chambre civile fut chargée de se prononcer pour ou contre la thèse « gallicane » du procureur général. Mais, en novembre 1894, une transaction intervint entre le pape et les héritiers, transaction qui entraîna la suppression de l’affaire.

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  • Paparazzis : déjà à l’affût du cliché
    lucratif et conspués il y a un siècle
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    (D’après « Les Annales politiques et littéraires. Revue
    universelle paraissant le dimanche », n° du 29 janvier 1911)
     
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    La traque, par des photographes indiscrets, de Marthe Steinheil, fille de la célèbre maîtresse de Félix Faure, donne en 1911 l’occasion aux Annales politiques et littéraires de dénoncer les amendes minimes auxquels sont condamnés ces persécuteurs dont c’est le gagne-pain, et de fustiger tant l’abus qui, réitéré, a ainsi acquis une sorte d’impunité, que la complaisance de magistrats flattés d’être croqués tout vifs par ces mêmes « paparazzis » lors de ces retentissants procès

    Une étrange mésaventure vient d’être infligée à Mlle Marthe Steinheil. Comme elle sortait de son domicile, impasse Ronsin, elle aperçut deux objectifs braqués sur elle, et qui la guettaient. Déjà, la veille, pour les fuir, elle avait dû se réfugier dans une maison voisine. Elle voulut de nouveau se dérober à cette importunité irritante.

    Enfin seule et à l'abri des regards indiscrets
    Enfin seule et à l’abri des regards indiscrets

    Mais l’un des photographes la saisit par les épaules, la maintint de force au milieu de la chaussée, tandis que l’autre opérait... Le lendemain, elle eut le désagrément de voir son portrait — et quel portrait ! — reproduit dans les journaux. Mlle Steinheil est une personne réservée, discrète. Elle a beaucoup souffert du procès dont sa mère fut l’héroïne, du bruit fait autour de son nom. Un moment, elle songea à embrasser la vie monastique. Elle désirerait au moins qu’on la laissât en paix, qu’on l’oubliât, qu’on ne révélât pas au public les petits secrets de son humble et modeste existence de travailleuse.

    Nous concevons l’indignation qu’elle éprouve. Elle a déposé une plainte entre les mains du commissaire de police. Qu’en adviendra-t-il ? Ses persécuteurs seront condamnés à une amende minime. Ils recommenceront. Ils ne renonceront pas à ces procédés désobligeants. C’est leur métier, leur gagne-pain... Vainement, en pareil cas, a-t-on recours à la loi. La loi est inefficace. Fût-elle même plus rigoureuse, qu’elle serait impuissante contre un usage maintenant établi. Les mœurs évoluent. Elles excusent, elles autorisent certaines pratiques qui, autrefois, eussent été proclamées scandaleuses.

    Voilà quinze ans environ, parut un livre qui souleva de piquantes polémiques. L’auteur, un jurisconsulte d’outre-Rhin, M. Keysner, développait cette thèse : « Mon image, disait-il, n’appartient qu’à moi ; j’ai le droit de la saisir chez tous ceux, qui, sans ma permission, la détiennent et de leur réclamer des dommages-intérêts. »

    On lui fit observer que son argumentation, théoriquement juste, était, dans la réalité, paradoxale et chimérique. Un peintre vous met sur la toile. Pouvez-vous lui défendre de conserver un crayon de son tableau ? Quelqu’un s’amuse à tirer de vous un instantané. Pouvez-vous l’empêcher de coller sur son album une épreuve de cette photographie ? Voyez-vous un huissier venant instrumenter au domicile de l’amateur et lui intimant l’ordre de détruire sa collection de clichés ? L’officier ministériel serait immédiatement jeté à la porte, avec les bonnes injures dont Dorine gratifie M. Loyal...

    Le sévère M. Keysner dut avouer qu’il poussait un peu loin l’intransigeance. Il ne se tint pas pour battu. « J’ai, du moins, reprit-il, un droit, un droit absolu... C’est d’interdire l’exposition publique et la reproduction de mes traits, ou de subordonner cette publication à mon consentement préalable. »

    Ce terrain est plus solide. En effet, il semble excessif qu’un quidam se permette, sans autorisation, d’user à son profit d’un document destiné à un autre objet et obtenu, le plus souvent, par surprise... Ce délit flagrant comporte une sanction. Mais, dans le train ordinaire de la vie, cette sanction devient illusoire. L’abus réitéré et multiplié acquiert une sorte d’impunité. Sa fréquence désarme la conscience des juges.

    Comment séviraient-ils contre un acte qui s’accomplit quotidiennement et n’éveille aucune ! protestation ? Frapper les feuilles qui s’en rendent coupables, grand Dieu ! mais elles ne vivent que de cela ! Elles ne s’alimentent que d’informations, d’interviews, de commérages. Les reporters envahissent l’enceinte même de la justice, les couloirs du Palais, les salles d’audience ; ils s’insinuent parmi les jurés, assistent à l’instruction, parfois la dirigent. Le président d’assises, le ministère public, l’avocat, l’accusé, les témoins, sont croqués tout vifs.

    Tel est pris qui croyait prendre
    Tel est pris qui croyait prendre

    Et le malheur, c’est que beaucoup d’entre eux ne haïssent pas ce débordement d’indiscrétion qui flatte leur amour-propre et leur donne, pour un jour, l’illusion de la gloire... Comment des magistrats réprimeraient-ils l’excès de cette publicité dont ils sont friands ? Dernièrement, ils formulèrent un arrêt qui emplit de joie les photographes et les journalistes. Ils décidèrent qu’on avait le droit de faire paraître le portrait de « tout individu qui, par sa fonction ou sa profession, l’éclat de ses services, sa notoriété présente ou passée, au point de vue de l’histoire, de l’intérêt ou de la curiosité, est entre dans le domaine de la critique ou appartient à l’art ».

    Ce jugement, c’est la proclamation officielle d’un état de choses définitivement acquis. Oui, certes, les us et coutumes ont changé. Jadis, les femmes du monde eussent trouvé de mauvais ton que l’on parlât d’elles dans les gazettes. Maintenant, elles sont ravies d’y voir citer leurs noms et les noms de leurs invités, d’y lire la description de leurs dîners et de leurs bals.

    Celles — j’en connais — qui désapprouvent ces agissements, n’osent, par timidité ou faiblesse, s’y soustraire. Elles craignent qu’on ne les accuse de se singulariser, qu’on ne les traite de poseuses. Elles protestent antérieurement, puis se résignent... Il faudrait réformer les moeurs. Cette réforme ne dépend ni de vous, ni de moi. Chacun, bon gré mal gré, suit le courant. Je crois que le mal est sans remède...

    Note : le mot paparazzi n’existait pas en 1911, et sa naissance le dut au film La Dolce Vita(1960) de Federico Fellini, dans lequel le héros est souvent accompagné d’un jeune photographe du nom de Paparazzo.

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  • Pantins (La mode des)
    (Brève parue en 1837)
     
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    1756, le jeu des pantins fut en France, et surtout à Paris, une véritable fureur : chacun avait son pantin dans sa poche, et l’on s’en amusait dans les salons, dans les spectacles et dans les promenades.

    On fit à cette occasion plusieurs chansons ; le refrain ordinaire était : Tout homme est un pantin. On voulait dire par là que, comme ces petites figures se mettaient en mouvement lorsqu’on en tirait le fil, de même il n’y avait pas d’homme que l’ont ne pût mettre en jeu si l’on parvenait à toucher sa passion dominante, son goût particulier.

    Que Pantin serait heureux
    S’il avait l’art de vous plaire !

     

    Ces deux vers sont le commencement d’une chanson très connue, faite sur les pantins. L’auteur anonyme d’un poème sur le luxe, publié en 1782, fixe la mode des pantins à 1750. Il prétend qu’un règlement de police proscrivit ce joujou, « parce que les femmes, vivement impressionnées par le spectacle continuel de ces petites figures, étaient exposées à mettre au monde des enfants à membres disloqués, des enfants pantins. » Les modistes, les ouvrières, habillaient les femmes à la pantin.

    D’Alembert définit les pantins, « de petites figures peintes sur du carton qui, par le moyen de petit fils que l’on tire, font de petites contorsions propres à amuser les enfants. La postérité, ajoute-t-il, aura peine à croire qu’en France des personnes d’un âge mûr aient pu, dans un accès de vertige assez long, s’occuper de ces jouets ridicules, et les rechercher avec un empressement que dans d’autres pays on pardonnerait à peine à l’âge le plus tendre. »

    A la cour, à la ville, on voyait jusqu’à des vieillards tirer de temps à autre des pantins pour les faire danser sérieusement d’une main tremblante. Ces amusements fourniraient un ample sujet de réflexions sur le nullité morale d’une partie des hautes classes à cette époque, et sur les misères qui remplissaient leurs loisirs. Nos patriciens parfilaient, faisaient de la tapisserie, jouaient au pantin, tombaient pour ainsi dire en enfance, tandis que le peuple se faisait homme.

     
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  • Panorama disparu ou Paris défiguré
    par les aménagements successifs des
    Expositions universelles ?
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    (D’après « La Semaine des familles », paru en 1891)
     
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    En 1891, J. Clermont, de la Semaine des familles, nous offre un florilège desgriefs ayant alors cours au sein d’une partie de la population parisienne et des poètes, se rapportant à ce qu’ils considèrent alors comme une défiguration de la capitale allant s’accentuant à chaque Exposition universelle qui apporte son lot de nouveaux aménagements. La tour Eiffel n’est pas épargnée : « Le badaud lève le nez en l’air et s’émerveille : l’industrie est satisfaite », déplore notre chroniqueur.

    Chacune des Expositions universelles, sauf celle de 1867, en dotant Paris d’un ou de plusieurs monuments nouveaux, a modifié l’aspect d’un coin de la capitale, observe J. Clermont. En 1855, le Palais de l’Industrie changea la physionomie des Champs-Elysées. En 1878, la construction du palais du Trocadéro et l’installation des jardins qui l’entourent modifièrent plus encore la rive droite de la Seine, au sud de Passy.

    Les habitants du Gros-Caillou n’eurent plus devant les yeux le même horizon. La disparition du grand escalier bitumé qui conduisait, du quai à la place du Trocadéro, diminuait bien le pittoresque du seizième arrondissement. Toutefois, de l’École militaire, à travers le Champ-de-Mars, le coup d’œil était encore agréable. On peut contester la beauté architecturale du bâtiment central et des deux ailes qui s’étendent sur ses. côtés, en hémicycle, comme deux longues pattes d’araignée ; il faut avouer que l’ensemble produisait quelque effet, vu de l’avenue de La Motte-Picquet.

    Palais du Trocadéro, érigé en 1878
    Palais du Trocadéro, érigé en 1878

    Aujourd’hui, fantassins et cavaliers ne voient plus de leurs fenêtres que les murs de la Galerie des machines. Même en montant sur le toit de leur caserne, ils auraient bien de la peine à dominer l’arête du fameux hangar industriel. Qu’apercevraient-ils, au fait ? Par-dessus les dômes peints des pavillons qui émaillent l’ancien champ de manœuvres d’énormes ruches, au delà de la fontaine géante dont les jets d’eau, aux couleurs éblouissantes, intriguèrent pendant six mois l’imagination des Parisiens, ils n’entreverraient le Trocadéro qu’à travers les charpentes de fer de l’illustre Tour.

    Mais c’est de l’autre côté que la vue a le plus perdu. On prenait plaisir, pendant la belle saison, à venir s’asseoir sur la terrasse du Trocadéro, et, par un temps clair, à contempler le panorama de la rive gauche. On oubliait vite le bassin du palais, avec ses animaux verts ou dorés, étincelants au soleil, et l’œil, qu’arrêtaient à peine les bosquets artificiels des jardins environnants, gravissait la pente du pont d’Iéna, et s’attardait volontiers à détailler, par delà la plaine poudreuse et nue du Champ-de-Mars, la façade solennelle de l’École militaire. Muni d’une longue vue, on aimait à rapprocher de soi, tour à tour, les horizons variés, mais également séduisants, de droite et de gauche.

    D’un côté, quelques modestes églises des nouveaux quartiers, Grenelle, Vaugirard, Montrouge, les premiers villages du sud-ouest de la banlieue, et, tout au fond, les bois touffus et très haut échelonnés. De l’autre, toute une série de monuments : les tours fines et gracieuses de Sainte-Clotilde, celles de Saint-Sulpice, épaisses et lourdes comme certains beffrois du Nord, les trois dômes des Invalides, du Panthéon et du Val-de-Grâce, placés là, presque en ligne, comme pour être comparés. Le tout, au milieu d’une forêt de cheminées et de paratonnerres, surgissant des innombrables toits qui forment à peine la quatrième partie de Paris. Le Trocadéro était un des endroits d’où l’on pouvait le mieux juger de l’immensité de la ville.

    C’en est fait de ce panorama. « Vous avez assez regardé en longueur, a semblé dire l’ingénieur Eiffel aux amateurs de ce point de vue, vous regarderez désormais en l’air. Votre oeil suivra les poutres de ma gigantesque tour et ne s’arrêtera qu’à trois cents mètres. » Et ses confrères de l’Exposition, comme pour empêcher l’immensité de distraire l’admiration des neuf cent pieds de charpentes boulonnées, ont. entouré son monument de différentes constructions à coupoles qui sont les palais démocratiques du XIXe siècle.

    Industrie et poésie n’ont jamais mieux donné preuve de leur désaccord complet, estime le chroniqueur de la Semaine des familles. Les poètes se sont plaints, François Coppée le premier. Il s’agit bien des poètes ! Le badaud lève le nez en l’air et s’émerveille : l’industrie est satisfaite. Les contemplateurs ont, du reste, la ressource de descendre de la terrasse du Trocadéro, d’aller s’appuyer au parapet du quai et de regarder couler l’eau de la Seine — quand elle coule — entre ses deux rives. Ce n’est pas là que le fleuve est le moins intéressant. Les bateaux à vapeur et les remorqueurs y passent comme ailleurs ; un calme relatif y règne cependant.

    Le Trocadéro vu sous la tour Eiffel
    Le Trocadéro vu sous la tour Eiffel

    Pas de débarcadères importants, pas de bateaux à charbon, de pierres meulières ou de sacs de plâtre, et par conséquent pas de débardeurs jurant, pas de charretiers assommant de pauvres bêles dont les efforts sont impuissants à faire démarrer ces lourds tombereaux qui défoncent le sol. Beaucoup de pêcheurs à la ligne, en revanche. Quand on est las de ne pas les voir prendre de poissons, on peut se dédommager en allant s’extasier devant ces magnifiques échantillons de la race aquatique que contient l’aquarium caché sous les jardins du Trocadéro.

    En été, un public varié, bien qu’assez clairsemé, s’y rencontre. Outre l’éternel Anglais, qui court devant les vitrines, voyant les goujons et les carpes d’un seul coup d’œil, en gros, comme il voit tout, et quelques promeneurs, il y a des habitués. Des bonnes avec leurs bébés fanatiques de voir nager les grosses bébêtes ; de vieilles femmes tricotant des bas ; des flâneurs attitrés, cherchant dans ces grottes, à certaines heures du jour, l’ombre que leur refuse le parc ; de jeunes rentiers en casquettes des environs du Champ-de-Mars, qui rient lourdement chaque fois qu’un gros brochet avale un minuscule vairon. J’y ai vu plusieurs fois un poète qui se livrait à sa douce manie versificatrice, assis en face du bassin des tanches. Il m’a avoué, confie Clermont, que son rêve serait de se faire construire un cabinet de travail tout en verre à cette place, au milieu de l’allée principale de l’aquarium !

    Enfin à celui que ne satisfont plus une promenade dans le jardin, l’eau bouillonnante de la cascade, ou la visite de l’aquarium et qui a assez vu la tour Eiffel à distance, il reste à traverser la Seine. Il ira se placer entre les quatre pieds du monstre, sous le plancher de la première plate-forme, et s’écriera, suivant qu’il est avec son siècle ou qu’il retarde comme l’opinion dédaigneuse de Coppée pour le grand fanal du Centenaire : « Comme c’est grand et beau ! » ou : « Comme c’est laid et encombrant ! »

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  • Pamphlet relatif au style d’écriture
    de l’historien Jules Michelet
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    (Extrait de « L’Univers », paru en 1898)
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    C’est en 1898, et cependant que l’historien Michelet est au faîte de sa gloire, car porté aux nues en raison de sa célèbre Histoire de France et avant que ne soit observé son manque de rigueur, ses approximations et sa propension à écrire une histoire officielle au mépris des faits, qu’Eugène Tavernier, journaliste exerçant au sein de l’Univers et premier secrétaire général du Syndicat des journalistes français lors de sa fondation en 1886, entreprend quant à lui d’en fustiger le style d’écriture, et dénonce une « disposition nécromancienne » préjudiciable à la narration sérieuse du passé

     

    On le célèbre ; on va l’apothéoser dans deux mois ; mais on continuera de ne pas le lire, car il est trop fatigant. Il y a tels livres qui, ouverts au hasard, retiennent l’attention et font oublier la besogne pressante : c’est qu’ils renferment des idées justes, un style naturel, clair et harmonieux. Michelet a un étonnant caractère de trépidation violente et continuelle. Il produit l’effet d’une flamme irrégulière, soudain éblouissante, soudain fumeuse, qui jaillit et qui s’éteint au milieu d’éclats de voix discordants, au milieu de secousses incohérentes. Quelqu’un a dit que sa prose ressemblait aux cris d’une femme en couches Il y aussi des ronflements saccadés et des miaulements aigus. Le maître s’agite comme un névrosiaque en crise perpétuelle. Sans répit, le lecteur sursaute.

    « L’histoire est une résurrection ! » dit Michelet, d’après Vico, qu’il a traduit et bientôt renié, n’aant conservé de lui que cette formule, répétée sur le ton du triomphe, de la colère, de la joie enfantine, comme un rugissement, comme un murmure, comme une prière, comme un ron-ron rénétique. — Résurrection ! Résurrection ! Comprenez-vous ce mot ? — Assez bien. — Vous avez le devoir de l’entendre très bien : Résurrection. — Soit. — Mais savez-vous ce que signifie Résurrection ? — Il me semble. — Prononcez donc Résurrection. — Résurrection, voilà. — Oh ! ce n’est pas ainsi. Ecoutez : Résurrection ! — Eh ? oui, Résurrection ! — Vous n’y êtes pas du tout. Recommencez. — Ah ! non. Bonsoir.
     

    Pamphlet relatif au style d’écriture de l’historien Jules Michelet

    Ainsi certains artistes, emportés par l’amour du relief, ont la manie d’accentuer à outrance les effets petits ou grands. L’ensemble et le détail se confondent. Il faut que tout soit en relief, même les creux. Michelet n’écrit pas : il évoque. Les historiens ordinaires racontent : lui commande aux peuples, aux héros, aux institutions, aux systèmes, aux éléments ; il les apostrophe et les gourmande : Debout, Celtes, Ibères, Calls, Kymrys, debout Hannibal, Marius, César, Constantin, Clovis, Charlemagne. Paraissez et obéissez. Le maître va vous habiller et vous faire manœuvrer. Ressuscitez donc et laissez-vous conduire. C’est l’heure de la représentation historique. Entrez dans le kaléidoscope.

    On s’imagine nécessairement Michelet avec les oripeaux du nécromancien et un chapeau pointu orné d’étoiles. Il tient, au lieu d’une plume, une baguette magique, qu’il plonge dans un feu de Bengale. Fréquemment, le magicien vous fourre le feu de Bengale sous le nez.

    Il n’en était pas arrivé là lorsqu’il composait les premiers volumes de son histoire de France, mais la disposition nécromancienne s’y montre déjà. Le style, à la fois tendu et agité, révèle le goût pour les oracles. Ce goût devient vite une passion, qui se transforme en manie impétueuse ; jusqu’à ce que l’écrivain soit, tout entier et sans remède, possédé par une fièvre trépidante et capricante. L’homme avait des manières douces, mais sous cette crème s’était amassé un volcan d’orgueil, qui pendant quarante années ne se reposa point d’être en éruption.

    Peu de choses ont été écrites aussi ridicules et aussi lamentables que celles qui remplissent la préface rédigée, en 1869, pour la nouvelle édition de l’Histoire de France : « Cette œuvre laborieuse d’environ quarante ans fut conçue d’un moment de l’éclair de juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j’aperçus la France.

    « Elle avait des annales et non point d’histoire... Nul n’avait pénétré dans l’infini détail des développements divers de son activité... Le premier je la vis comme une âme et comme une personne.

    « ... La plus sévère critique, si elle juge l’ensemble de mon livre, n’y méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie... Ce qui n’est pas moins rare dans un travail de tant d’années, c’est que la forme et la couleur s’y soutiennent.

    « ... Je dégageai de l’histoire un fait énorme et trop peu remarqué. C’est le puissant travail de soi sur soi, ou la France, par son progrès propre...

    « ... Mon livre m’a créé. C’est moi qui fus son œuvre. Ce fils a fait son père.

    « ... J’étais mon monde en moi.

    « ... Aujourd’hui... en relisant ce livre, et voyant très bien ses défauts, je dis : On ne peut y toucher.

    « ... Pour la première fois paraît l’âme de la France...

    « ... Certains chants de nourrice dont j’avais le secret étaient d’un effet sûr. A l’accent ils (les peuples ensevelis) croyaient que j’étais un des leurs.

    « ... J’avais posé le premier la France comme une personne...

    « ... Oh ! d’aurore ! oh ! la douce enfance ! Oh ! la bonne nature naturelle ! quelle santé cela fit en moi, après les dessèchements de ma subtilité mystique !... J’eus un immense accroissement de solidité dans mon art !

    « ... un art à moi et nouveau.

    « ... C’est la première fois que l’histoire eut une base sérieuse (1837)

    « ... Ici encore je suis obligé de le dire, j’étais seul.

    « ... ce volume neuf et fort.

    « ... Je plongeai dans le peuple... Moi je sondai les caves où fermenta la Flandre.

    « .. . Je fis la Renaissance avec des forces centuplées.

    « Quand je rentrai, que je me retournai, revis mon Moyen Age, cette mer superbe de sottises, une hilarité violente me prit et au XVIe, au XVIIe siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire ont ri dans leur tombeau. »

    Il y a trente-huit pages de ce style. Excepté les fameux accès de solennité vaniteuse dont Victor Hugo nous a donné l’exemple, nous n’avons sans doute rien de pareil dans notre littérature. On pourrait encore cependant citer M. Zola. Michelet et Zola se ressemblent par l’effort démesuré et par la préoccupation de l’effet à outrance. L’un saute et bondit continuellement ; l’autre se traîne à quatre pattes : tous deux assomment le lecteur et ils ont les mêmes incorrections. Ils suppriment souvent la conjonction et lorsqu’elle est nécessaire ; ils faussent le rapport logique des mots ; ils précipitent les métaphores les unes sur les autres, à coups de poing et à coups de pied.

    Mlichelet écrit ses premières pages sur les pavés brûlants. Il dit : « je couvai, refis la vie de l’Eglise ».Pourquoi pas et ? à supposer que couver soit ici acceptable. Il entre aux siècles, comme d’autres entrent à l’Académie. Il se flatte d’avoir expliqué comment l’Angleterre et la Flandre « furent mariées par la laine et par le drap » et comme « l’Angleterre but la Flandre ». D’après lui, on tombe à une lumière comme on tombe à une profondeur de quelques mètres. C’est du vrai Zola. Pour Michelet, l’ancienne ville de Gand était « une profonde ruche de combats » ! Il entre « par Louis XI aux siècles monarchiques. »

    Il est persuadé que dans ses préfaces et dans ses éclaircissements, on verra « les fondements qui sont dessous ». De sa part, c’est de la modestie de n’avoir point placé les fondements au-dessus. Il dit, comme M. Zola dirait volontiers : « J’ai bu trop d’amertumes. J’ai avalé trop defléaux, trop de vipères et trop de rois. » Avec ce régime, en effet, on ne se fait pas un bon estomac ; et le style, qui s’en ressent comme les idées, devient tout à fait impropre à écrire l’histoire.

    Il ne convient pas davantage pour une Bible de l’humanité. Le public est déconcerté quand il entend une espèce de prophète lui décrire ainsi Jérusalem : « Revenant des ombrages immenses de l’Inde et du Ramayana, revenant de l’Arbre de vie, où l’Avesta, le Shah Nameh,me donnaient quatre fleuves, les eaux du Paradis — ici, j’avoue, j’ai soif. J’apprécie le désert, j’apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée. Mais franchement, j’ai soif... Je les boirais d’un coup. »

    C’est vraiment bien aimable à Michelet d’apprécier le désert, mais les lecteurs n’apprécient pas cette littérature sibylline et hystérique. Elle leur paraît cocasse. Ils ont soif, à leur tour, soif de tranquillité.

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  • Pamphlet contre les chocolats de
    la nouvelle année qualifiés
    d’indigeste et abêtissante denrée
     
    (D’après « Le Monde illustré », paru en 1857)
     
    ***********
     
     
    En 1857, un journaliste du Monde illustré s’insurge contre une mode selon luiexécrable, envahissante et obéissant à de prosaïques impératifs économiques, consistant à offrir chaque premier jour de l’an depuis 1848, des chocolats aux formes improbables se parant d’emballages clinquants et faits de ce cette « denrée collante et fadasse » osant se délayer dans du lait

    Les événements de 1848 modifièrent foncièrement l’usage des étrennes. Aux dons élégants, choisis, précieux, que les hommes reconnaissants envoyaient aux personnes qui avaient pu ou su leur être agréables ou utiles, succédèrent brusquement les expédients économiques.

    On cessa de s’adresser au bijoutier, au dépôt des futilités en vogue, pour aller chez le confiseur avec une économie de 75 pour cent. Tel qui offrait jadis une bague, un bracelet ou un petit meuble d’art, envoya un sac de marrons glacés ou une boîte de pralines. Les marchands de chocolat profitèrent tout particulièrement de la situation, vu le bon marché de leur denrée, et se manifestèrent en annonces et réclames désordonnées.

    Aimez-vous le chocolat ? Je suis du grand parti national qui l’exècre aussitôt après en avoir croqué l’équivalent d’un centimètre cube. Le mal est fait aujourd’hui, et, lancés par la révolution de février, les chocolatiers ont pris, dans l’industrie parisienne, une place déplorable ! Connaissez vous rien d’absurde comme les monuments ou objets divers dont ils croient orner leurs étalages ?

    Là, c’est l’arc de triomphe de l’Etoile – ou les chevaux de Marly – ou des potiches forme chinoise. Voilà un panier d’osier galvano-plasté, ou... plastiqué (horreur !), rempli de fleurs... en chocolat ; est-ce assez ridicule ? Chez cet autre, le chocolat déshonore les formes divines de la Vénus de Milo, ou ridiculise les traits bonasses de Béranger. J’ai vu hier un jeu d’échecs en chocolat ; Marie-Antoinette en chocolat ; un bracelet en chocolat ; une main élégante et fine qui avait eu la faiblesse de se laisser mouler dans cette pâte noirâtre et grossière !

    Et c’est, soyez-en sûr, seulement depuis mil huit cent quarante-huit, que le chocolat a pris ces développements furieux. Les industriels qui le perpètrent sont aujourd’hui partout, dans les plus beaux endroits de la ville, avec leurs machines à haute et basse pression. Leurs roues, leurs cylindres, leurs engrenages font un bruit qui ameute les flâneurs stupides devant les glaces dépolies contre lesquelles la vapeur broie un cacao de plus en plus envahissant.

    Cette lourde, indigeste, somnifère et abêtissante denrée fait, d’années en années, de redoutables progrès, et, en outre, beaucoup de taches. Elle prend toutes les formes et tous les goûts pour s’introduire subrepticement dans toutes les familles, survivant avec fureur à ces années 1848 et 1849, qui la rendirent un moment nécessaire, plus qu’économique.

    Celte année surtout, il y a, de la part du chocolat, des roueries incroyables pour se maintenir ailleurs que dans les cuisines. Il a pris des aspects politiques, religieux, artistiques, tout ! Sa pâte intrigante s’est coulée dans tous les moules, et si vous ne connaissez pas M. Ferdinand de Lesseps lui-même, le voilà à cet étalage. A côté de lui, c’est une bulle, toujours en chocolat, qui ferme à clef ! Puis ce sont les lions de Barye, ces terribles modèles, originairement coulés dans le plus terrible métal, le bronze. Peut-on, sans jeu de mots, voir rien de plus bête ?

    La preuve que cette denrée collante et fadasse sait bien qu’elle est écœurante et qu’elle empâte avec une prompte satiété, c’est qu’elle fait toutes sortes d’efforts pour se déguiser en autre chose. Elle se parfume à la vanille, au citron, au salep de Perse, ou à la menthe... une autre horreur ! Le chocolat fait même semblant d’être au café, ou bien il se met en collaboration atroce avec le lait d’ânesse pour les poitrines faibles. Ajoutez tous les papiers, les clinquants, les faveurs, les cartonnages, les déguisements, enfin, dont il s’affuble, espérant n’être pas reconnu.

    Récapitulons : il se fait hanneton, buste ou praline, voilà pour la forme ; premier déguisement. Il s’assimile, s’incorpore toutes les saveurs, tous les goûts qu’il peut ; second déguisement. Il s’enveloppe de tous les papiers, paillons ou brimborions qu’il trouve, autre déguisement ! N’est ce pas là autant d’aveux de son impuissance, de son manque de charme intrinsèque ? S’il valait quelque chose autrement que délayé dans du lait, de loin en loin, à la table matinale, le chocolat aurait-il ce recours désespéré à tant de déguisements ?

     
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  • Paletot (Origine du mot)
     
    (Anecdote parue en 1842)
     
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    Le mot paletot, autrefois paletoc ou paletocq, a exercé plus d’une fois les étymologistes ; il est, dit-on, espagnol d’origine. Huet croit que l’on doit écrire palletoc, parce que ce nom d’habillement vient, dit-il, de palla, sorte de manteau, et de toc, qui, en breton, signifie un chapeau. Toque et toquet auraient donc aussi une origine celtique.

    Ménage, au lieu d’une étymologie espagnole ou bretonne, trouve que palletot vient d’un mot de basse latinité, palliotum, petit manteau ; mais palliotum n’a peut-être jamais existé que dans l’imagination de Ménage.

    Quoi qu’il en soit, le paletocq du Moyen Age était une espèce de casaque à coqueluchon, dont la pointe ressemblait à la tête d’une huppe. Voilà pourquoi Rabelais (Liv. I, ch. 21) dit :empaletoqué comme une dupe.

    On a longtemps appelé paletoquets des gens sans aveu, parce que le paletot servait aux gens de guerre, parmi lesquels se trouvaient alors de fort mauvais sujets.

    Avant les simples soudoyers, les nobles avaient porté cet uniforme. « Et au-dessoubs de soixante livres, auront brigantines si faire le peuvent, ou paletot, arc et trousse ou jusarme, et cheval selon leur puissance. » (Ordonnance de François II, duc de Bretagne) C’est-à-dire que la dernière classe des gentilshommes n’avait que ce surtout militaire qui devait être fort épais et probablement feutré pour toute armure défensive.

    Plus tard, ce fut l’habillement des laquets, et aussi le costume généralement adopté pour les marins ou pêcheurs normands. Il avait conservé le capuchon, et ressemblait au caban des Lévantins. En décrétant que le paletot serait l’uniforme de la marine royale, on en a coupé le jupon, le réduisant à n’être qu’un gilet rond ou une véritable carmagnole. Au XIXe siècle, moins le capuchon, le paletot est devenu un habillement à la mode.

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  • Pain de pommes de terre
    pour parer aux disettes ?
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    (D’après « La Nature » paru en 1915
    et « Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie », paru en 1914)
     
    ****

    La Première Guerre mondiale incite les pouvoirs publics à discuter la question du pain de riz et du pain de pommes de terre, ce dernier ayant été mis au point par Antoine Parmentier plus d’un siècle plus tôt mais n’ayant alors rencontré aucun succès cependant que tous s’en arrachaient paradoxalement la paternité. En pleine Révolution française que marquèrent guerres et disettes, on avait déjà songé à y recourir.

    De divers côtés, des essais, peu fructueux au demeurant, furent faits au XVIIIe siècle de confection de pain de pommes de terre : ainsi d’une formule de pain qui aurait été préconisée par un certain Sallin dès 1767 ; des essais tentés en Poitou de 1775 à 1782, et à Marseille sous le Directoire, pour y acclimater le pain ou le fromage de pommes de terre.

    Antoine Parmentier
    Antoine Parmentier
    Mais l’instigateur ardent de ce produit ne fut autre que le célèbre Antoine Parmentier, qui en 1779 fit paraître à ce sujet un opuscule ayant pour titre Manière de faire le pain de pommes de !erre sans mélange de farine. Parmentier ne réussit pas tout d’abord, parce qu’il ne put « développer dans la pomme de terre la faculté fermentative ». Cependant il obtient dès 1773 quelques résultats, qu’il énonce dans son Mémoire qui a remporté le prix des arts au jugement de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon.

    Au mois de juillet 1775, Scévole de Sainte Marthe, procureur du roi à Argenton en Berry, publiait, dans les Affiches de Poitou, plusieurs notes recommandant au public le pain de pommes de terre. D’autres amis de Parmentier prêchaient pareillement dans tous les coins de la France, mais sans trop de succès, semble-t-il. Parmentier lui-même publiait des recettes en 1777 dans son Avis aux bonnes ménagères, en 1786 dans son Mémoire sur les avantages que la province de Languedoc peut retirer de ses grains. Il faisait une démonstration publique à l’hôtel des lnvalides « avec une sorte d’appareil et en présence de M Le Noir, de M. Franklin, de M. le baron d’Espagnac, de M. de La Ponce et de plusieurs officiers de l’état-major ». Le pain qui en résulta fut présenté à Louis XVI.

    En novembre 1778, suivant Bachaumont, M. d’Espagnac donna un grand repas auquel participèrent « M. le prince de Montbarrey, M. Amelot, M. Necker, M. Le Noir, M. Franklin, enfin beaucoup de grands, des académiciens, des économistes et autres amateurs ; on y a servi à table d’un pain fait de ce farineux, et tout le monde l’a trouvé aussi beau, aussi léger, aussi blanc, aussi excellent que le meilleur pain mollet : chacun en a pris emporté ».

    A quelque temps de là, la Gazette de France faisait savoir à ses lecteurs que le pain entièrement composé de pommes de terre ne revenait pas à plus de 5 liards la livre. Mais, écrit encore Bachaumont, « il est éclairci aujourd’hui qu’un pareil pain reviendrait à plus de dix sols la livre, et on fait de graves reproches au Ministère d’avoir laissé inséré dans un papier, renommé du moins pour le véracité, un calcul aussi étrangement erroné ». Voilà donc nos ancêtres se plaignant déjà de la censure, mais pour lui reprocher sa mansuétude.

    Deux autres passages de Bachaumont prouvent que la renommée du nouveau pain franchit les mers pour atteindre les « Isles d’Amérique », où est à l’étude un biscuit de pommes de terre, et qu’en France même la question prend de plus en plus les proportions d’une affaire d’État : « Le gouvernement songe sérieusement à tirer parti de la culture de la pomme de terre en France. Différents intendants de province ont envoyé des hommes intelligents aux Invalides pour suivre sous le sieur Parmentier, le nouvel auteur de la transformation de ce farineux en pain, les divers détails de cette manipulation. Tout récemment encore, il en a été fait une nouvelle expérience devant M. Bertin, le ministre, M. le Directeur général des Finances, le lieutenant général de police et autres grands seigneurs et divers magistrats. Cette manie a tellement gagné nos intendants avides de nouveautés, ainsi que le ministère, que plusieurs, pour se mettre mieux au fait, font actuellement un cours de boulangerie. »

    Mais voici la Révolution française, ses guerres et leur cortège de disettes. Parmentier, que sa faveur auprès du roi rend un peu suspect aux Sans-Culotte, agit maintenant plus discrètement et comme en secret, mais il ne cesse pourtant d’agir pour le bien du peuple. M. Isnard, archiviste de la ville de Marseille, a exhmé une curieuse délibération prise par le Conseil municipal de cette ville, le 16 nivôse an II (5 janvier 1794) : « Le citoyen Guinot (...) fait part au Conseil de l’heureuse découverte de transformer la pomme de terre, mélangée avec du blé, en une nouvelle espèce de pain abondante et salubre. La Commission sur sa demande a délibéré de faire établir chez tous les boulangers les machines propres à la manipulation de ce nouveau pain ».

    D’importants approvisionnements furent faits du précieux tubercule, mais il fallut, un mois après, se débarrasser du stock à vil prix, car les Marseillais boudaient complètement le nouveau pain, d’un goût sans doute incompatible avec le fumet des bouillabaisses. Un peu partout le même essai fut tenté, évidemment à l’instigation de Parmentier, qui sut y intéresser officiellement le Comité de Salut Public : celui-ci fit publier le procédé dans toute la France par voie d’affiches. Tous ces efforts furent vains.

    Avis aux bonnes ménagères (1777)
    Avis aux bonnes ménagères (1777)
    Le plus curieux, c’est que tout le monde se disputait avec âpreté le mérite d’avoir découvert un aliment que personne ne voulait manger. Notre malheureux Parmentier, qui se donna tant de mal pour ne pas réussir à faire avaler son médiocre pain, prit au moins autant de peine pour prouver qu’il en était bien l’auteur. De longues pages de son opuscule sur laManière de faire le pain de pommes de terresont consacrées à cette polémique. Et le pharmacien philanthrope, après avoir passé en revue, non sans colère, quelques recettes pitoyables de ses « rivaux », s’arrête lassé en disant : « S’il fallait insérer ici les diverses réclamations faites au sujet du pain de pommes de terre et les réponses qu’elles ont nécessairement occasionnées, un volume ne suffirait pas. »

    Quelle était donc, d’après lui, la bonne recette, celle que lui avaient fait découvrir les patientes recherches qu’il avait poursuivies avec l’aide de son confrère et ami Cadet le jeune ? La voici telle qu’il l’a consignée dans son Mémoire pour le Languedoc :

    « Pour préparer du bon pain de pommes de terre, il faut que ces racines s’y trouvent dans la proportion de parties égales avec la farine des autres grains. Pour cet effet, on fera cuire les pommes de terre dans l’eau ; on en ôtera la peau, on les écrasera bouillantes avec un rouleau de bois, de manière qu’il ne reste aucun grumeau et qu’il en résulte une pâte unie, tenace et visqueuse ; on prendra la moitié de la farine destinée à la pâte, dont on préparera le levain d’une part, et de l’autre les pommes de terre écrasées et broyées sous un rouleau de bois ; on mêlera l’un et l’autre avec le restant de la farine, et ce qui sera nécessaire d’eau chaude. Quand la pâte sera suffisamment levée, on l’enfournera, en observant que le four ne soit pas autant chauffé que de coutume, et on aura soin de la laisser cuire plus longtemps. »

    Parmentier donne aussi la recette du pain de pommes de terre sans mélange. La panification est un peu plus compliquée, parce qu’il faut commencer par transformer en amidon la moitié des pommes à employer : ensuite, on opère à peu près comme dans le cas précédent, cet amidon remplaçant la farine de grain. Mais que l’on adopte l’un ou l’autre système, l’aliment qui en résulte, insistait toujours notre inventeur, n’a heureusement rien de commun avec cette « masse lourde et indigeste », cette « galette noire et détestable » qu’on fabrique en Allemagne et dans les autres pays « où la boulangerie est encore au berceau » : et cela lui rappelle l’amer souvenir du temps où, suivant les armées du roi comme apothicaire, il était tombé aux mains des Allemands : « Prisonnier de guerre en Westphalie, j’ai vu et mangé de ce soi-disant pain ; mon palais s’en rappelle encore le souvenir. Le pain noir, mat et amer de sarrasin, placé à côté, aurait pu passer pour du pain mollet ! »

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