• Philippe le Bon préfère l’amnistie
    à la rigueur de justice
    (D’après « Musée universel », paru en 1876)
     
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    Si les mobiles de la révolte en date de 1427 des habitants de la ville et châtellenie de Cassel se contre leur redouté seigneur Philippe le Bon sont complexes, l’un d’eux fut assurément l’abolition d’une disposition permettant à un criminel de suspendre toutes poursuites judiciaires contre lui. Ne parvenant pas à endiguer le mouvement, le seigneur du lieu opte finalement pour une astucieuse stratégie politique...

    Le motif apparent du mouvement était l’abolition, dont messire Colart de la Clyte, bailli du lieu, menaçait les lois et coutumes constituées d’ancienneté pour le bien et entretènement de la dite châtellenie. Mais cela semble quelque peu paradoxal lorsqu’on sait qu’une des dispositions législatives qui tenait le plus au cœur des Cassellois portait que : Si un homme en tuait un autre, il lui suffisait, pour arrêter les poursuites dirigées contre lui, de pendre, aussitôt après qu’il avait commis le cas, un écu et un bâton à la halle de Cassel, et de faire publiquement ajourner celui à qui appartenait la réparation du mort. Si personne ne venait dans les quarante jours détacher le bâton et l’écu pour combattre le meurtrier à outrance, celui-ci était jugé quitte et purgé de son crime devant la loi,

    Philippe le Bon, duc de Bourgogne
    Philippe le Bon, duc de Bourgogne
    On comprend moins encore que le populaire se soit rebellé pour soutenir cette autre coutume, qui permettait aux membres de la noblesse de ne répondre de leurs crimes que par devant les assises annuelles connues sous le nom. deFranches vérités. Là, le noble personnage entrait bien tête nue et sans armure, mais ce n’était que pure fiction juridique, car il avait autour de lui parfois mille ou deux mille hommes armés de piques et d’arbalètes.

    Les archers couchaient en joue, durant la séance, l’adversaire de leur patron, de telle sorte que la partie foulée, si elle ne disposait pas des mêmes moyens de défense, se gardait bien de comparaître. Auquel cas le noble coupable était, par défaut d’accusation de partie, renvoyé quitte et absous.

    Quoi qu’il en soit, l’insurrection fut tout d’abord l’œuvre des paysans, et se localisa dans la châtellenie, qui comptait à cette époque cinquante-deux villes ou villages à clocher. Après avoir en vain essayé de la conciliation, le duc Philippe — Philippe III, duc de Bourgogne et des Pays-Bas bourguignons — à la tête de cinq mille hommes, entra dans la châtellenie pour faire justice des rebelles, confisquer leurs biens et sévir contre leurs personnes. Mais la résistance fut telle que l’armée ducale tourna bride, et que le redouté seigneur, malgré diverses tentatives, ne put la ramener sur le terrain avant le commencement de l’an 1431.

    A cette date, le mouvement avait complètement perdu son caractère primitif. A ceux qui l’avaient commencé au nom des revendications communales, était venu se joindre une foule d’étrangers sans aveu. Ce fut dès lors une véritable jacquerie qui ne respectait ni les personnes ni les propriétés. On bouta le feu à l’église de Cassel, on prit d’assaut le château du sire de Commines, souverain bailli de Flandre, qui fut démantelé et rasé. Bref, tous les gens paisibles émigrèrent en masse.

    Il était urgent d’en finir, car le mal menaçait de s’étendre aux pays voisins. Philippe, donc, se détermina à publier dans ses États un ban général par lequel il invitait ses vassaux à venir le rejoindre, le 6 janvier 1431, pour l’accompagner où bon lui semblerait. Cette fois force resta à l’autorité. Par suite de l’éloignement de l’élément indigène et de la prédominance des étrangers accourus au pillage, la conduite des rebelles fut tout autre que dans les précédentes rencontres. Ils n’attendirent même pas l’approche de l’armée ducale pour se débander. Mais les dispositions avaient été bien prises ; ils étaient cernés et durent, pour la majeure partie, s’en remettre à la discrétion du souverain.

    « Ils vinrent près du Duc, dit un témoin oculaire, en grand nombre, au Neuf-Fossé, tous sans armes, les mains jointes, sans chaperon et sans ceinture, à genoux, beaucoup d’entre eux enfonçant dans la vase. Le temps était mauvais et froid. Ils firent dire par maître Henri Utenhove, pensionnaire de la ville de Gand, qu’ils demandaient miséricorde pour leur attentat, et pour les cruautés qu’ils avaient exercées, eux gens de Cassel-Ambacht, envers leur redouté seigneur, envers sa justice et envers ses officiers. Ils sollicitaient humblement leur pardon, et se livraient, corps et biens, à la merci de leur prince, pour réparer le mal, dont ils s’étaient rendus coupables à son égard.

    « Cela fait, André de Toulongeon et maître Jean Tarent, à qui la duchesse de Bourgogne avait écrit touchant cette affaire, se présentèrent au Duc, en posture de suppliants, et intercédèrent pour les révoltés, selon le désir de la bonne duchesse, et conformément à l’avis qu’ils avaient reçu. Après eux, les nobles et les députés des quatre Etats de Flandre vinrent, aussi à genoux, conjurer le Duc de vouloir bien recevoir en grâce les gens du Cassel-Ambacht, implorèrent également la clémence du prince : l’abbé de Saint-Bertin, l’abbé de Clairmarais, le prévôt de Saint-Omer, l’abbé de Watten et autres bons seigneurs du comté d’Artois, là présents. »

    Philippe le Bon admit leur supplique et leur octroya amnistie, à condition qu’on lui livrerait les chefs du mouvement et un certain nombre d’otages, et que dans les trois jours les armes seraient remises en ses mains. Enfin pour le surplus, le Duc leur fit savoir qu’il leur ferait connaître ultérieurement ses volontés.

    Après ces explications sommaires, Philippe entra en armes à Cassel, et y fit décapiter et mettre sur la roue cinq ou six compagnons exclus de l’amnistie. Un mois plus tard, prenant en considération d’une part leurs grands et énormes excès et d’autre part leur povreté, mais voulant cependant préférer pitié et miséricorde à rigueur de justice, il convertit de sa grâce spéciale leur crime en amende civile, et les frappa d’une contribution de 5 000 nobles.

    Quelque dures qu’étaient ces conditions, elles n’en furent pas moins accueillies avec joie. C’était l’amnistie, c’étaient la paix et l’ordre qui rentraient au foyer. Aussi les rebelles en conservèrent-ils au gouvernement du Duc une véritable reconnaissance, et ne se firent-ils pas faute de la lui témoigner à l’occasion. Lors de l’entreprise de Philippe le Bon contre les Anglais qui occupaient Calais, les Cassellois montrèrent une telle vaillance, qu’on commença dès lors à leur donner le surnom que leur accordent bien souvent les annales flamandes :Voorvechters van Cassel (Cassellois de l’avant-garde).

    Philippe le Bon n’eut-il pas raison de préférer pitié et miséricorde à rigueur de justice, et ne se serait-il pas privé de vaillants sujets s’il n’avait compris qu’une générosité intelligente peut trouver place dans la politique ?

     
     
     
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  • Pharmacien (Un) invente en 1825
    un obus asphyxiant et incendiaire
    (D’après « Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie », paru en 1921)
     
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    Un rapport fait au Comité d’Artillerie, en 1831, sur diverses expériences de boulets incendiaires dont l’inventeur était un pharmacien de Sèvres nommé Lefortier, nous montre que ce dernier « colportait » son invention depuis plusieurs années du département de la Guerre à celui de la Marine

    Grâce à la recommandation d’un homme politique, Bedock, ancien député, il obtint la permission de procéder à de nouvelles expériences qui amenèrent le Comité d’Artillerie à rejeter définitivement sa proposition. Lefortier présentait des boulets incendiaires qui n’exigeaient, disait-il, ni fusée, ni ouverture ; ils devaient se briser en traversant un massif de bois, éclater avec violence, mettre le feu et dégager des gaz délétères ; le transport de ces boulets était sans danger.

    Lefortier est donc un précurseur en matière d’obus incendiaires et de gaz asphyxiants : il voulait réunir ces deux propriétés dans le même projectile. Ses boulets étaient de calibre de 24, pesaient de 14 à 16 kilos. L’enveloppe métallique (alliage de fer et de plomb) était inégale dans son épaisseur, celle-ci variant de 10 à 12 lignes.

    Plusieurs expériences furent faites : la première à l’Ecole de Saint-Cyr, en 1825 ; les suivantes, à Douai, en 1827 ; à Lorient, en 1828 et en 1829, par le Ministère de la Marine. Les procès-verbaux de ces épreuves sont peu concluants. Celui des expériences de Douai affirme (« un peu à la légère », d’après ledit rapport) que « l’invention de M. Lefortier, susceptible d’amélioration, était de nature à fixer l’attention du Gouvernement, particulièrement pour le service de la marine ». En revanche, le procès-verbal de la troisième expérience faite à Lorient est défavorable : « Il est bien prouvé que la composition incendiaire de l’invention de M. Lefortier ne vaut rien. »

    Celui de la quatrième dit : « Le feu produit une fumée abondante, d’une odeur insipide (sic), qui excite la toux et est de nature à incommoder les hommes d’une batterie de vaisseau qui s’en trouverait remplie. Une pareille fumée, dont la cause serait inconnue, pourrait aussi inquiéter un équipage ou jeter l’alarme et le désordre. » Pour porter l’alarme et le désordre, il aurait fallu que ces boulets fussent tirés à une grande distance ; malheureusement, leur résistance était faible et ils ne pouvaient supporter une grosse charge de poudre.

    Les procès-verbaux des divers essais ne brillent pas par leur précision scientifique. Il y est question d’une matière incendiaire blanc-grisâtre, sèche, ressemblant à de la grosse sciure de bois mélangée à de l’étoupe. Une deuxième matière, de couleur noire, était en pâte et paraissait être composée de corps résineux, de camphre et de poudre. La matière inflammable liquide produisait une flamme vive et claire : « Le feu, dit la Commission, paraît être phosphoreux. » Et elle ajoute : « La manipulation de la matière incendiaire doit présenter quelques difficultés, les mains de l’inventeur en font foi. »

    La Commission d’Artillerie n’accepta pas l’invention du pharmacien Lefortier. Les divers essais avaient coûté, au département de la Marine seulement, 5 à 6 000 francs. En cas de réussite, Lefortier demandait une récompense de 5 à 600 000 francs et, en outre, la direction de la fabrication des nouveaux projectiles, « avec un traitement convenable ».

    Gineste, membre de la Société d’histoire de la pharmacie, découvrit ce rapport dans les archives de son grand- oncle, le général Born, qui était, en 1831, capitaine d’artillerie, aide de camp du lieutenant général baron Bouchu. Le général Born est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’artillerie et d’un mémoire intitulé : Réflexions sur l’Oxydation des Projectiles de l’Artillerie. Voici quelques extraits de ce rapport ayant trait aux expériences de Lefortier.

    Première expérience, à Saint-Cyr, en 1825
    « ... Le 1er essai a été fait, en 1825, à l’école de Saint-Cyr et d’après la seule autorisation du commandant de cette école. 2 boulets du calibre de 12 et pesant de 10 à 11 livres furent titrés sur des massifs en bois de chauffage de 4 à 5 pouces d’équarrissage. La pièce de 12 dont on fit usage était montée sur affût de côte et placée à 266 toises du but. Le 1er coup fut tiré à boulet roulant avec une charge de 3 livres de poudre de démolition. Le boulet fut brisé dans la pièce et sortit en éclats nombreux, mais qui ne s’enflammèrent pas.

    « Au 2e coup, la charge fut réduite à 2 livres (1/5 environ du poids du boulet) et l’on fit usage d’un sabot conique. Le boulet, après avoir ricoché à 5 toises en avant du but, traversa les massifs en bois sans les incendier, s’enterra dans la butte contre des boulets en fer, s’y brisa en trois morceaux qui mirent le feu à quelques fagots. La flamme de la matière incendiaire était assez vive. L’odeur qu’elle exhalait indiquait la présence de résines, du phosphore et du camphre. L’enveloppe du boulet paraissait être un alliage extrêmement cassant de plomb et de zinc. »

    Quatrième expérience, à Lorient, en 1829
    « ... Pour les secondes épreuves faites à Lorient, en septembre 1829, une commission de 7 officiers de marine ou d’artillerie de marine fit encore usage d’une pièce de 30. Un massif en bois servait toujours de but. M. Lefortier présenta d’abord 11 boulets de ce calibre qu’il avait chargés à Lorient. Ils pesaient de 14,5 à 16 kg. L’épaisseur de l’enveloppe métallique était de 10 à 12 lignes. Les diamètres de ces projectiles étaient dans les limites prescrites. Leur aspect était celui de boulets fabriqués avec un alliage où le plomb paraissait dominer et qui était légèrement dur et sonore. 2 de ces boulets projetés d’une hauteur de 75 pieds environ, sur des gueuses en fer, éprouvèrent un applatissement de 2 lignes, mais sans être déformés.

    « La commission commença par essayer séparément deux espèces de matière incendiaire dont les boulets étaient chargés ; l’une d’un blanc grisâtre, sèche et ressemblant à de la grosse sciure de bois mêlée d’un peu d’étoupe, et l’autre noire et en pâte, paraissait contenir des corps gras et résineux mêlés de grains de poudre. Ces matières furent jetées sur des copeaux qui ne s’enflammèrent que lorsque M. Lefortier répandit dessus des parcelles d’une autre matière inflammable contenue dans une petite fiole en verre. La flamme produite n’avait pas une grande intensité. Elle fut facilement éteinte en la couvrant de terre, ou seulement en l’étouffant sous les pieds, ou avec un peu d’eau. La fumée qui en sortait avait une forte odeur de soufre et de camphre.

    « La matière inflammable liquide fut aussi essayée isolément. 2 petites fioles en verre, qui en contenaient à peu près une once, furent jetées l’une après l’autre entre les deux murailles du massif. Les parcelles de cette matière ainsi éparpillée brillèrent d’une flamme vive et claire aussitôt qu’elles se trouvèrent en contact avec l’air. (...) Il résulte des dernières épreuves de Lorient que, sur 7 boulets tirés à la distance de 100 m du but et avec 2 kg de poudre, 4 éclatèrent avant d’arriver au massif en bois. Quelques débris de ces 4 boulets et les 3 autres frappèrent bien le massif, mais sans y laisser aucune trace de feu.

    « Aussi, après ce résultat, M. Lefortier, convaincu de l’insuccès de sa matière incendiaire, déclara à la Commission renoncer à en poursuivre les effets. Il ne présenta plus le restant de ses projectiles que comme boulets éclatants et capables d’introduire entre les murailles d’un vaisseau la matière inflammable dont l’effet, annoncé par lui, serait de corroder, de carboniser les corps qu’elle atteint sans les mettre en combustion et de produire une fumée abondante et âcre propre à asphyxier les individus exposés à les respirer. »

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  • Peur de rougir (La) ou éreuthose décryptée
    par le célèbre Augustin Cabanès
    (D’après « Le Petit Parisien », paru en 1911)
     
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    Grande figure de l’histoire de la médecine ayant fondé La Chronique médicale en 1894, le docteur Augustin Cabanès s’attarde en 1911 dans Le Petit Parisien sur la peur de rougir, laquelle, appelée éreuthose pas le monde savant, peut plonger dans l’embarras qui en est affecté, et que Madame de Sévigné qualifie de « persécution dont le diable afflige l’amour-propre »

    Les physiologistes vous diront qu’il se passe dans notre appareil circulatoire ce que nous voyons dans le cours d’un fleuve, dont le courant devient plus rapide dans les points ou le lit est le plus resserré, écrit Augustin Cabanès. Sommes-nous menacés d’un danger, ressentons-nous une frayeur, une contraction des vaisseaux sanguins se produit, pour ainsi dire automatiquement, et cette contraction rend plus actif le mouvement du sang vers les centres nerveux.

    Taisez-vous, vous allez me faire rougir
    « Taisez-vous, vous allez me faire rougir »

    C’est parce que les vaisseaux se contractent à la surface du corps que nous devenons pâles à la suite d’une vive émotion. Et quand le peuple dit : « main froide, cœur chaud », il ne fait qu’exprimer une vérité physiologique : les mains se refroidissent lorsque, par l’effet d’une émotion, le sang se retire des extrémités du corps pour gagner le cœur.

    Mais si la pâleur résulte de la contraction des vaisseaux, on comprendra aisément que la rougeur ne soit autre chose que le résultant de la dilatation de ces mêmes vaisseaux. N’allez pas croire toutefois que ces deux phénomènes opposés dépendent du cœur, attendu que celui-ci bat plus rapidement et plus fort dans l’émotion de la pudeur et dans celle de la frayeur. Des centres nerveux partent d’innombrables filaments qui accompagnent les vaisseaux sanguins dans toutes les directions, et qu’on nomme des vaso-moteurs. Ce sont les nerfs, dits vaso-moteurs, qui, sans que nous les excitions, agissent sur les fibres musculaires des petites artères et des veines, les dilatant ou les contractant.

    Avons-nous besoin d’ajouter que si les effets de la passion, dont témoigne la pâleur ou la rougeur subites, se montrent surtout au visage, c’est qu’il n’est pas de partie du corps où les vaisseaux soient plus sensibles. Et c’est ce qui explique comment telle personne rougit plus facilement que telle autre, non pas, comme on serait tenté de le supposer, parce qu’elle a plus de timidité ou que les épreuves l’ont moins aguerrie, mais parce que ses vaisseaux sanguins réagissent différemment.

    Vous connaissez certainement, vous avez peut-être même dans votre entourage direct des jeunes gens, des jeunes femmes, des jeunes filles, plus rarement des hommes présentant ce phénomène, qui ont des accès de rougeur subite, inexplicable. A l’avance, ils s’en tourmentent, ils en ont l’obsession et, le moment venu, il leur semble que tous les regards sont fixés sur eux, qu’on devine leur secrète angoisse.

    Chez les uns, cela ne va pas au delà d’une simple rougeur émotive : ils « piquent un fard », comme on dit dans l’argot des écoliers. Un degré de plus et cela devient la peur de rougir, et si l’état pathologique est plus avancé, c’est une véritable obsession morbide, qui empoisonne positivement l’existence.

    Les médecins ont une douce manie, qu’il faut leur pardonner : quand ils ont découvert une maladie, ils commencent par lui donner un nom grec. Sachez donc que ceux ou celles qui rougissent à tout propos et souvent hors de propos sont atteints d’éreuthose. Et si vous voulez maintenant une description d’éreuthose émotive, relisez cette lettre de Mme de Sévigné à sa fille, Pauline de Grignan. Un homme de métier n’aurait pas mieux pris l’observation du sujet.

    « Que c’est un joli bonheur, écrit la divine épistolière, de ne rougir jamais ! Ç’a été, comme vous dites, le vrai rabat-joie de votre beauté et celui de ma jeunesse : j’ai vu que, sans cette ridicule incommodité, je ne me serais pas changée pour une autre. C’est une persécution dont le diable afflige l’amour-propre ; enfin, ma fille, vous en quittiez le bal et les grandes assemblées, quoique tout le monde tâchât de vous rassurer en vous élevant toujours au-dessus des autres beautés. C’est souvent un aveu sincère des sentiments qu’on cache et qu’on a raison de cacher ; votre imagination en était si frappée que vous étiez hors de combat. »

    Le docteur Callerre, qui nous communique ce fragment d’épître, nous fait observer que « l’éreuthose, chez Mme de Grignan, était liée à une timidité presque maladive, à un orgueil extraordinaire et à des tendances neurasthéniques, qui se manifestèrent par de nombreux symptômes, durant une grande partie de son existence ». Chez la comtesse de Grignan, c’est bien, comme nous l’avons dit, d’éreuthose émotive qu’il s’agit, mais la préoccupation de la rougeur est manifeste. Elle ne semble pas cependant, être allée jusqu’à l’obsession véritable, comme chez le sujet que le professeur Pitres, de Bordeaux, a eu l’occasion d’examiner, et dont nous est contée dans un journal médical la tragique aventure.

    Peur de rougir
    « Pourquoi rougir ainsi, voisinette, ma mie ?
    Mes roses vont alors mourir de jalousie ! »
    Ce malade s’était fait inscrire comme avocat stagiaire, mais n’exerçant pas, au barreau d’une grande ville : il habitait, pendant l’été, dans une pension de famille tenue par une vieille dame, aux environs de cette ville. Rentrant un soir pour dîner à l’heure habituelle, il trouve sa propriétaire assassinée, la gorge tranchée d’un coup de rasoir. Affolé, il appelle les voisins ; une descente de police est opérée, une enquête est ouverte ; elle démontre que l’assassinat n’a pas eu le vol pour mobile.

    On procède à l’interrogatoire de celui qui, le premier, a découvert le crime et est leseul habitant de la maison où s’est passé le drame. Le prévenu, qui est unéreuthophobe, toujours en proie à son obsession, surexcité par le pénible tableau qu’il vient d’avoir sous les yeux, se trouble, d’autant plus qu’il avait déjà pensé qu’étant seul locataire, il ne pouvait manquer d’être soupçonné. Le commissaire, en présence de cette attitude embarrassée, n’hésite pas à le prendre pour le coupable ; il exige sa confrontation avec sa prétendue victime. A côté du cadavre, encore inondé de sang, il le presse, il le somme d’avouer son forfait. « C’est vous l’assassin On le lit sur votre figure, votre émotion vous trahit ! » Et le magistrat n’en veut démordre.

    L’infortuné a beau s’indigner, nier : son émoi grandissant, sa confusion donnent un désaveu à ses protestations d’innocence. Finalement, on le remet entre les mains de deux agents chargés de le « cuisiner » jusqu’à ce qu’il consente à un aveu. « Ils vont même – j’emprunte ici le texte de l’observation – tellement son attitude est étrange, jusqu’à voir dans cette action un crime passionnel, et à lui demander s’il avait des relations avec la victime, une sexagénaire ! »

    Le procureur survient ; l’attitude de l’accusé lui paraît, à lui aussi, des plus suspectes. En vain, celui-ci proteste-t-il qu’il est atteint d’une affection nerveuse, que l’individu le plus maître de lui, le plus habitué à dominer ses impressions, aurait été, dans de pareilles circonstances, très remué ; qu’à plus forte raison, un homme qui, comme lui, a la phobie de la rougeur, a pu être secoué, plus que tout autre, par cette mise en scène impressionnante, rien n’y fait ; le procureur se contente de répliquer qu’étant atteint d’une affection des nerfs, « il a pu assassiner, sans en avoir gardé le souvenir », et il soumet le malheureux aux mensurations anthropométriques.

    Comment s’est terminée l’affaire ? Par un non-lieu tardif, l’autopsie ayant révélé que la vieille dame était morte à une heure où l’avocat put fournir un alibi indiscutable. L’enquête, mieux orientée, faisait enfin découvrir le vrai coupable. Mais, à la suite de cette accusation surprenante et de la prison préventive qui en a été la conséquence, l’avocat incriminé a été très affecté et plus que jamais depuis, il est sous l’empire de son obsession.

    N’y a-t-il donc rien à faire ou, du moins, à tenter contre ces troubles de nature essentiellement psychique, contre ce déséquilibre localisé de la volonté ? La suggestion a été essayée, mais les résultats n’ont pas été durables. Pour réussir, il faut, avant tout, combattre l’excitabilité cardiaque et vasculaire, chez les malades, par les courants continus, le bromure de potassium, une réduction des chlorures dans le régime, etc. Grâce à cette thérapeutique active, on aurait obtenu des guérisons définitives. Mais il faut que le sujet s’arme de patience et qu’il ait la foi, le succès est à ce prix.

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  • Petits métiers de Louis XIII :
    menuisier, fondeur, mécanicien, cuisinier,
    armurier, verrier, imprimeur...
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1923)
     
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    Louis XIII avait hérité de sa mère cette habileté de main, qui le rendait industrieux de toutes les manières. Nul ne montra plus de dextérité, nous dit Sully, « en toutes sortes de sciences, exercices, arts et métiers où il se voulait appliquer ». On ne saurait, à croire Tallemant, « compter tous les beaux métiers qu’il apprit ». De surcroît, il se flattait d’être un cuisiner émérite et, de fait, confectionnait notamment à la perfection gâteaux au beurre et omelettes.

    Il savait mille choses, confirme Mme de Motteville, « comme tous les arts mécaniques, pour lesquels il avait une grande adresse et un talent particulier ». On avait installé au Louvre, dans les étages supérieurs du pavillon du roi, une petite forge, et une autre au château de Saint-Germain, réservées au royal amateur. On le voit tour à tour fondeur, menuisier, maçon, mécanicien, armurier, tourneur, verrier, imprimeur, artificier. A ses heures perdues, il se distrayait à fondre et à forger des armes, principalement des petits canons — le 12 janvier 1617, conte le médecin Héroard dans son curieux Journal, il établit une « batterie de petits canons, qu’il avait lui-même fondue à sa forge ».

    Un ouvrier de Limoges, qu’il avait fait venir dans ce but, lui servait de professeur ; sous ses yeux et avec son aide, il démontait, remontait ou réparait lui-même ses armures. Arquebuses et mousquets, épées damasquinées ou non, il en avait toute une collection, dans un cabinet dont un « artillier » avait la clé, et qu’il entretenait avec soin. Louis XIV, enfant, fit don au comte de Bienne d’une jolie arquebuse forgée par les mains de son père.

    Certain jour, on put voir le roi menuisier. Le 15 octobre 1614, le jeune Louis XIII s’amuse à travailler, avec le menuisier, à dresser le jeu de billard. Il avait un établi et maniait habilement le rabot. Se trouvait-il arrêté en chemin, par suite d’une roue cassée de son carrosse, il allait, dans un bois voisin, couper avec une hache le bois qui lui était nécessaire, l’accommodait, le réunissait dans le fer, le serrait comme un ouvrier de métier. Il en eut du désagrément dans une circonstance : il reçut dans l’œil gauche un éclat de bois, « sciant et soufflant dessus ».

    Louis XIII vers 1620, par Frans Pourbus le Jeune
    Louis XIII vers 1620, par Frans Pourbus le Jeune

    Jamais il ne se montre embarrassé : retenu à Saint-Germain par une pluie qui tombait sans discontinuer, il s’emploie à construire un fourneau de forge, de briques et de mortier. Il aime poser la première pierre des monuments, afin d’avoir une occasion publique de manier la truelle. Entre temps, il s’essaie à limer des clés, à tourner l’ivoire, et il arrive, grâce aux leçons d’un Allemand, qui le guide dans ses essais, à modeler de menus objets. Il éprouve une joie véritable quand son médecin lui fait cadeau d’un service de table tout en ivoire.

    Il fabrique des lacets, des filets, voire de la monnaie ; et, à ce propos, M. d’Angoulême lui disait plaisamment : « Sire, vous portez votre abolition avec vous ! » Tantôt il souffle le verre, tantôt il fait des châssis. Alors qu’on le croit fort occupé des affaires de l’État avec M. de Luynes, il s’enferme des heures entières pour faire des châssis. Il est aussi bon jardinier que, bon confiturier. Ayant réussi à obtenir des petits pois hâtifs, il les envoie vendre au marche ; un richissime financier s’empresse de les acheter, pour avoir l’honneur de les offrir à Sa Majesté.

    Louis XIII a eu, peut-on dire, toutes les curiosités : voyait-il un ouvrier besogner, il était tenté de lui prendre l’outil des mains ; c’est ainsi qu’il voulut se rendre compte comment s’imprimait un livre ; par quel mécanisme l’eau montait dans les tuyaux. N’alla-t-il pas jusqu’à faire installer une imprimerie dans les combles du Louvre ! Il prenait plaisir à voir imprimer plusieurs pièces, puis des quatrains, que les courtisans composaient à l’envi, pour flatter le souverain.

    De l’hydraulicien Francine, il essaya d’apprendre le secret de « faire des hydrauliques pour des fontaines » ; et ses artificiers ordinaires lui montraient comment on fabrique des pièces d’artifice, des fusées, des « engins à feu ». Comme Tallemant des Réaux, nous n’avons qu’une crainte : c’est d’oublier quelqu’un de ses métiers. Il rasait admirablement, et l’on dit qu’un jour il coupa la barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu’un petit toupet au menton ; on s’empressa de chansonner l’incident :

    Hélas ! ma pauvre barbe,
    Qu’est-ce qui t’a faite ainsy ?
    C’est le grand roi Louis,
    Treizième de ce nom,
    Qui a tout esbarbé sa maison...

    N’eut-il pas la fantaisie d’apprendre à larder ? On vit, un matin, s’avancer l’écuyer Georges, avec de belles lardoires et de grandes longes de veau, et les vendre à son souverain, qui s’essaya, plus ou moins maladroitement, à les manier.

    Louis XIII avait plus de goût que son père pour tout ce qui touchait à ce que Montaigne a baptisé la « science de gueule ». Etant enfant, il pria un jour sa mère de lui ôter son gouverneur, M. de Souvré, parce qu’il « ne pouvait plus durer avec cet homme-là » ; simple caprice, car, quinze jours auparavant, il avait servi à son gouverneur de cuisinier et de maître d’hôtel. Le 13 octobre 1614, conte Héroard, l’enfant-roi est allé collationner dans une maison particulière. Après avoir mangé, « il entre en la cuisine, met M. le comte de La Roche-Guyon à la porte pour huissier, et lui se fait porter des œufs, ayant été auparavant au poulailler pour en prendre. Il donne deux écus à une femme qui lui en apporta six et un poulet, se prend à faire des œufs perdus et des œufs pochés au beurre noir, et des durs, hachés, avec du lard, de son invention.

    « M. de Frontenac, premier maître d’hôtel, fait une omelette ; le roi commande au petit Humières de prendre un bâton et de servir de maître d’hôtel ; au sieur de Montpouillan, d’huissier ; à d’autres, de prendre des plats, et lui prend le dernier et marche ainsi à la salle où était M. de Souvré, auquel il avait commandé d’attendre ce qu’on allait lui servir... » (Journal d’Héroard)

    Louis XIII se flattait d’être un cuisinier émérite ; mais, comme nous l’avons dit, il excellait particulièrement à manier la lardoire. Il lardait merveilleusement les longes de veau et se servait, à cet effet, d’une lardoire en vermeil. Puisque le nom de cet instrument vient sous notre plume, consignons, en passant, ce détail que l’honneur de sa découverte ne revient pas au cuisinier de Léon X, comme longtemps on l’a propagé ; l’invention doit en être reculée de cent ans au moins, et il faut la reporter au temps du Concile de Bâle : c’est le cuisinier d’Amédée de Savoie (élu pape à Bâle en 1440, et qui prit le nom de Félix V) qui en gratifia l’humanité. De toutes façons, remarque l’auteur dont nous mettons l’érudition à profit (Gérard, L’ancienne Alsace à table), nous devons incontestablement ce progrès à la papauté.

    Pour en revenir à Louis XIII, il avait toutes sortes de talents culinaires ; il réussissait surtout à la perfection les gâteaux au beurre et les omelettes. Il n’était pas rare qu’en campagne il fût réduit à préparer lui-même ses aliments, quand ses vivandiers avaient été retardés sur les chemins, soit que leurs voitures se fussent enlisées dans la boue, soit que l’orage les eût surpris en route. Il ne se plaignait jamais et se résignait presque gaiement à son sort. On le voyait alors entrer dans une auberge, battre les œufs et faire une omelette, dont il mangeait peu, mais qu’il se plaisait à voir dévorer par ses convives.

    Un jour, il lui arriva de se couper un doigt, en fendant un bâton pour faire flamber du lard sur une « carbonade » de mouton ; un autre jour, il prit une volaille des mains d’un « poulailler » de Senlis, qui portait des poulets à des conseillers et maîtres de comptes de Paris, et, après l’avoir consciencieusement plumée, il la mit au feu.

    Louis XIII se plaisait à faire son marché lui-même ; dans un voyage à Calais, se trouvant près de Boulogne, il alla « sur la rive de la mer, attendant les bateaux qui revenaient de la pêche, et acheta deux plies et deux soles, donnant pour payer une pistole », rapporte Batifol dans Le roi Louis XIII à vingt ans. A Saint-Germain, il lui arriva souvent de faire cuire son poisson. Pour les beignets et les confitures, il n’avait pas son rival.

    A côté de son rendez-vous de chasse de Versailles, Louis XIII faisait cultiver un potager, sur l’emplacement qu’occupa plus tard le bâtiment de la bibliothèque de la ville, après avoir été le bâtiment des archives des Affaires Etrangères. Ce potager ne tarda pas à donner les plus beaux fruits de la région ; c’était avec ces fruits que le roi fabriquait ses conserves, et l’on rapporte que, peu de jours avant sa mort, une amélioration s’étant manifestée dans la maladie qui l’entraînait au tombeau, « il fit faire, dans sa chambre, une collation de ses confitures de Versailles à la reine, à la princesse de Condé, aux duchesses de Lorraine, de Longueville, de Vendôme et autres dames », nous apprend Edouard Fournier dans sesCuriosités des inventions et découvertes (1855).

    Mlle de Montpensier a relaté, dans ses Mémoires, à la date de 1638, que le roi était parfois de « si galante humeur » qu’aux collations qu’ il donnait à la reine et aux dames de la Cour, il ne se mettait point à table, tenant à les servir lui-même. Il mangeait après tout le monde et semblait ne pas affecter plus de complaisance pour Mlle de Hautefort que pour les autres, « tant il avait peur que quelqu’un s’aperçût de sa galanterie » .

    Le roi descendait souvent aux cuisines et s’entretenait avec les gens de l’office ; il avait besoin de demander de grandes forces à la table, car ses médecins ne l’épargnaient guère, s’il est vrai que son archiâtre lui infligea, en une seule année, deux cent quinze médecines, deux cent douze lavements, sans préjudice de quarante-sept saignées !

    Obligé par sa maladie de séjourner longtemps dans le lit, il avisa aux moyens de satisfaire plus commodément aux exigences de la nature ; c’est ainsi qu’il inventa ces biguiers, ou vases à col, grâce auxquels il ne fut plus contraint de quitter sa couche.

     
     
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  • Petites tyrannies quotidiennes : de vrais fléaux
    subis et docilement acceptés
    (D’après « Ma Revue hebdomadaire illustrée », paru en 1907)
     
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    En 1907, le chroniqueur Henri d’Alméras s’arrête sur les petites tyrannies du quotidien auxquelles le Français du début du XXe siècle, « plus docile au fond qu’on le ne croit », se soumet peu à peu, cependant qu’il calomniera bien volontiers quelques hauts personnages dont on lui aura dit le plus grand mal et qui, eux, n’auront malmené leurs seuls opposants politiques.

    Mon âge relativement peu avancé ne m’a pas permis, et je le regrette, de connaître feu l’empereur Néron, explique le journaliste. Je ne sais de lui que ce qu’en racontent les historiens. Après l’avoir accusé de tous les crimes, ils essayent maintenant de le réhabiliter. Ce poète couronné qui déclamait ses vers sur le théâtre, en s’accompagnant de la lyre, n’était, à tout prendre, qu’un littérateur un peu trop infatué de son mérite, ce qui ne le distingue guère, avouons-le franchement, de la plupart des littérateurs.

    On l’a beaucoup calomnié. On a calomnié également Caligula, Tibère, Louis XI, Philippe II, l’empereur Soulouque, et quelques autres souverains dont le seul défaut, sans doute, est d’avoir eu la main un peu lourde. Les sentences de l’opinion publique doivent nous inspirer une légitime défiance. J’ai toujours pensé, pour ma part, qu’il ne faut croire des gens que la moitié du mal et le quart du bien qu’on en dit. Avec l’exagération méridionale qui sévit même dans le Nord, surtout dans le Nord, c’est le plus sûr moyen de ne pas se tromper. N’oublions pas qu’en France, tout le monde est de Tarascon.

    En mettant les choses au pire, ces tyrans anciens ou modernes, que les livres nous apprennent à exécrer et à maudire, ne se montrèrent vraiment désagréables que pour ceux de leurs sujets qui bradaient leur autorité ou excitaient leur jalousie. Les têtes qu’ils firent tomber dépassaient un certain niveau. Ils laissèrent tranquilles les petites gens comme vous et moi, les bons bourgeois qui n’ont pas d’ambition, qui ne veulent rien être, pas même députés, et qui mènent obscurément une vie paisible.

    Ceux-là, s’ils n’ont rien à craindre des grands despotismes, d’ailleurs démodés et désormais impossibles, souffrent journellement d’un tas de minuscules tyrannies imposées par l’usage, et qui sont en réalité, par leur fréquence, par leur continuité, beaucoup plus redoutables que les autres.

    Supposez, par exemple, qu’une loi oblige les gens qui vont au théâtre à avoir devant les yeux un écran de vingt centimètres carrés.:Cette loi paraîtrait aussi intolérable qu’absurde. Elle provoquerait une révolution, la cinquième depuis 1789. Que l’écran soit remplacé par un chapeau de dame, et personne, sous peine de passer pour un goujat, n’osera souffler mot.

    C’est une de ces petites tyrannies que le Français, plus docile au fond qu’on ne croit, subit sans murmurer, — ou plutôt qu’il subissait naguère encore, car, depuis quelque temps, la patience des spectateurs diminuant à mesure qu’augmentait la dimension des chapeaux, des protestations un peu tardives, mais d’autant plus véhémentes se produisent. Le jour approche où l’on pourra aller au théâtre pour voir les pièces. Voilà une petite tyrannie qu’on est en train de renverser. Je la cite pour la rareté du fait. : combien d’autres survivent !

    Avez-vous remarqué le temps que fait perdre et les minutieuses et innombrables formalités qu’impose au contribuable français l’acte le plus simple ? Qu’il observe simplement les règlements ou qu’il en exagère la rigueur, le bureaucrate — un brave homme, très aimable hors de son bureau — est un de ces petits tyrans qui ne vous plongent pas sans doute dans un cachot humide, mais qui vous condamnent à de menus ennuis qui, multipliés, amoncelés, deviennent, passez-moi le mot, de sérieux embêtements.

    S’immobiliser devant des guichets, fournir des pièces qui ne sont jamais suffisantes, arriver avec tout un dossier pour toucher un mandat de poste de vingt-cinq sous, déambuler pendant une heure, pour une affaire qui devrait être liquidée en quelques minutes, de l’escalier B à l’escalier C, du bureau X au bureau Z où un commis qui ne comprend rien à ce que vous lui dites vous renvoie à un autre commis qui y comprend encore moins, faire antichambre à la porte d’un haut fonctionnaire (un mètre quatre-vingt-cinq) qui termine un vaudeville pendant que vous poirotez, voilà à quoi nous réduisent ces menus despotismes qui, chaque jour, pèsent sur nous.

    Ajoutez que, sans cesse, nous nous heurtons au mot défense : défense de parler, de fumer, de cracher, de passer, de chasser, d’avancer, de reculer, de s’asseoir, etc. C’est à cela probablement qu’on reconnaît un pays libre.

    D’innombrables petits tyrans nous oppriment : le Conducteur d’automobile, le Pianiste, l’Enfant, la Belle-Mère, etc., etc., mais le plus terrible de tous, c’est peut-être le Concierge. Le voilà bien, le Néron des temps modernes ! N’exagérons rien. Pipelet est souvent un brave homme ; mais, quand il ne l’est pas, malheur à qui l’offense, à qui excite sa haine ou simplement froisse sa vanité. Cette vanité atteint des proportions qui ne doivent pas trop nous surprendre. Le concierge dans sa loge est une espèce de roi. Son bonnet lui sert de couronne et son balai de sceptre. Il a, lui aussi, un grand cordon. Cordon, s’il vous plaît !

    L’antipathie ou la rancune d’un concierge, c’est la tyrannie s’exerçant au logis et sans trêve, à chaque heure de la journée : les journaux lus, les lettres remises le plus tard possible ; les amis que vous attendez et à qui on dit que vous n’êtes pas là, les créanciers introduits avec empressement, les observations aigres-douces pour un tapis secoué une minute trop tard, les potins de la loge colportés par la valetaille de la maison.

    Croyez-vous que toutes ces vexations sournoises, dont souffre une bonne moitié des Parisiens, ne soient pas plus odieuses et surtout plus gênantes que le despotisme du plus absolu des souverains qui ne saurait pas seulement que vous existez et qui se soucierait de vous autant que de sa première paire de bretelles ?

    Nous vivons, en somme, de petite monnaie. Nous avons de menues douleurs, des joies de détail, à défaut des grands bonheurs, et nous subissons de minuscules tyrannies, aussi désagréables que médiocres, mais comme elles pèsent sur tout le monde, comme aucun de nos voisins, de nos amis, n’est épargné, nous feignons de ne pas nous en apercevoir et nous n’essayons pas de les combattre.

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  • Peste (Ordonnance de 1436
    pour lutter contre la)
    (D’après un article paru en 1853)
     
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    Voici l’ordonnance arrêtée au consulat de Béziers le jeudi 12 avril 1436, pendant une épidémie qui ravageait la ville. Nous en donnons la traduction d’après le registre des procès verbaux de l’hôtel de ville, imprimés dans le Bulletin de la société archéologique de Béziers :

    1° Dimanche prochain il sera fait une procession générale où sera porté le corps de N.-S. Jésus-Christ avec les cierges allumés de toutes les confréries et corporations de métiers. On y portera aussi toutes les reliques des églises de Béziers, et le dais sera tenu par des prêtres et non par des laïques. On partira de Saint-Nazaire (la cathédrale), et on se rendra au cimetière de Saint-Aphrodise où il y aura prédication solennelle. La grosse cloche de la cathédrale sera sonnée aux frais de la ville. Les gens du commun suivront la procession avec un cierge en leur main et les pieds nus, tous ceux qui pourront le faire.

    2° Les prêtres les plus recommandés par leur dévotion seront choisis parmi le clergé des églises et des monastères, pour dire des messes votives ordonnées par le conseil de la ville.

    3° Comme le dimanche n’est pas assez rigoureusement observé, on aura à s’abstenir de vendre ce jour-là quelque marchandise que ce soit, aussi bien que de jouer aux dés, aux osselets ou au palet. Tout le monde devra être aux églises pour entendre la messe, les vêpres et le sermon.

    4° Les chefs des métiers seront avertis que la cloche sonnera les samedis à heure de vêpres, pour que le travail cesse incontinent dans les ateliers.

    5° Les cordonniers ne feront le dimanche de chaussures neuves pour personne, ni les tailleurs d’habillements neufs, et leurs ateliers seront fermés. Fermées aussi seront les boutiques des apothicaires et de tous les autres marchands, pour que rien ne se vende ce jour-là.

    6° Tous les tribunaux de Béziers seront fermés également.

    7° Les bouchers ne tueront plus le dimanche pour la vente du lundi. Les viandes débitées le lundi seront tuées le matin même.

    8° Les ordonnances rendues par le sénéchal de Carcassonne et de Béziers au sujet des jeux de hasard et des blasphèmes, seront publiées de nouveau.

    9° On prendra des mesures à l’égard des excommuniés.

    10° Les maisons mal famées de la ville seront l’objet d’une surveillance particulière.

    11° Les taverniers ne se tiendront pas le dimanche dans leurs tavernes, qui sont lieux où l’on joue et où l’on jure.

    12° Les rôtisseurs et chandeliers ne feront cuire le même jour ni viande, ni quoi que ce soit, dans leurs fours et fourneaux.

    13° Les rues seront nettoyées de toutes les ordures qui engendrent l’infection ; les inspecteurs des rues y prendront garde

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  • Père Noël (Le) en Laponie ?
    Une « incongruité » de taille
    (D’après « Histoire générale des Voyages », paru de 1746 à 1759)
     
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    A lire l’abbé Prévost (1697-1763) dans son Histoire générale des Voyages, le Père Noël aurait été bien mal inspiré et téméraire d’élire domicile en Laponie
    Renne et Lapons
    Renne et Lapons
    « Au mois de Décembre les Lapons pêcheurs offrent à leur "Iaoullo herra" de petites nacelles de bois de sapin. Elles ont une aune de longueur ; on y fait des mâts, on y trace des croix on les arrose du sang des rennes que l’on tue à Noël. On les suspend à la cime des sapins également marqués de croix, et teints de sang ; car la superstition est toujours sanguinaire.

    « Dans le même temps, on attache à ces arbres des cylindres d’écorce de bouleau, où l’on met pour offrande un peu de tous les mets qu’on mange la veille et le jour de Noël. C’est du lait, du fromage, du poisson, de petits gâteaux de farine, grands comme un écu suédois. Ces présents sont offerts à "Rouotta" que les hommes ont intérêt à se rendre favorable de peur qu’il ne perce le ventre à leurs femmes » !

    Voilà son seul moyen de locomotion bien malmené à une période, pour lui, d’activité que l’on sait intense...

     
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  • Pasteur arraché à la mort par des sangsues
    après une hémorragie cérébrale
    (D’après « La Chronique médicale », paru en 1923)
     
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    La sangsue a connu les mêmes vicissitudes que la saignée : la Roche Tarpéienne après le Capitole ! Mérite-t-elle, cependant, le discrédit dont on l’accable aujourd’hui ? s’interroge La Chronique médicale en 1923

    Quoi qu’il en soit, on doit à ces annélides une cure fameuse, que cette même Chroniquese plut alors à rappeler au moment où partout on célébrait le centenaire de celui que ces bestioles trop décriées sauvèrent, tout simplement, d’une mort imminente. L’anecdote est contée en ces termes par le Dr P. Farez :

    « En octobre 1868, rue d’Ulm, à l’Ecole normale, dans la famille d’un grand universitaire, règne la désolation : son chef vient d’être terrassé par une hémorragie cérébrale ; le corps en quelque sorte foudroyé, il dort, écrit sa fille, d’un sommeil qui paraît être celui de la mort. Le Tout-Paris scientifique est dans l’angoisse : Sainte-Claire-Deville, Dumas, Bertin, Gernez, Duclaux, Raulin, ses anciens maîtres, ses collègues, ses disciples, se relaient à son chevet ; l’Empereur et l’Impératrice envoient journellement prendre de ses nouvelles.

    Louis Pasteur
    Louis Pasteur

    « C’est qu’il s’agit d’un grand savant ! Elu, à quarante ans, membre de l’Académie des sciences, il s’est illustré par ses travaux sur la cristallographie, les fermentations, les générations dites spontanées, les maladies du ver à soie, celles de la bière, du vin ; le rayonnement de ses découvertes lui a déjà valu une renommée universelle.

    « Une telle existence va donc être fauchée à quarante-six ans ! La détresse et l’anxiété gagnent toute la capitale ! Voyez si son décès n’est pas attendu ! On arrête, par économie, les travaux du laboratoire dont la construction lui a été enfin accordée, qui était l’ardent objet de ses vœux les plus chers, et où il comptait solidement établir les vérités éblouissantes qu’il pressentait encore à nous révéler.

    « Bien que tout espoir de guérison soit évanoui, on appelle en consultation le docteur Andral. Il prescrit des sangsues, les fait poser derrière l’oreille, à l’angle de la mâchoire, et, ô stupeur ! ô miracle ! la langue du moribond se dégage, la parole revient, les membres paralysés remuent, l’intelligence est entière : Pasteur, notre génial Pasteur est sauvé !

    « O les braves petites sangsues ! Qu’elles soient à l’honneur, elles aussi, surtout en ces jours consacrés à la glorification du grand Français ! Grâce à elles, il est arraché à la mort ; grâce à elles, il vivra d’une vie non point précaire et diminuée, mais active et féconde, pendant vingt-sept ans encore ; grâce à elles, vont être réalisées toutes les découvertes dont, à l’heure actuelle, nous sommes encore émerveillés, qui révolutionnent l’hygiène, la chirurgie, la médecine, et conservent, chaque année, dans tous les pays du globe, des milliers, peut-être des millions d’existences.

    « Grâce à elles ! Mais aussi grâce au bon docteur Andral, car c’est lui qui a prescrit les sangsues libératrices. »

    Traiterait-on de tartigrades ceux qui recourraient encore à cette thérapeutique surannée ? Sans doute, conclut La Chronique médicale, nous avons la ventouse sacrifiée, mais n’est-il pas des cas où la sangsue trouverait son indication ? Demandez plutôt à nos braves médecins de campagne ce qu’ils en pensent.

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  • Paris décrétée capitale
    de la saleté au début du XXe siècle !
    (D’après « La Gazette vosgienne »)
     
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    Paris est sale, c’est le cri général. Ceux qui sont surtout chargés de le faire nettoyer, les élus du conseil municipal, commencent seulement à s’en apercevoir : c’est heureux. Existe-t-il au monde, il est vrai, une ville plus ignoblement dégoûtante que la capitale de notre belle France ? Ce Paris, cette Ville-Lumière n’est plus actuellement que le pire des cloaques, fulmine en 1909 un chroniqueur de la Gazette vosgienne qui déplore un laxisme des élus municipaux.

     

    Le paisible promeneur, le Parisien affairé qui vaque à ses occupations, l’élégante et gracieuse Parisienne, ne savent plus où mettre le pied. Les crottes de chien, les papiers, les ordures, les crachats, l’huile des autos, macèrent dans la boue pour former le plus innommable bourbier qui se puisse imaginer. Au sein de ce multiple mélange vivent paisiblement tous les microbes connus et inconnus, pour former la plus nombreuse et la plus complète flore bactérienne qui se puisse concevoir.

    Paris décrétée capitale de la saleté au début du XXe siècle !

    On accuse tout et personne ne préconise un remède. Ce sont les travaux du métro, les prospectus mercantiles, les chiens, etc. moi je crois, comme M. de La Palisse, d’ailleurs, que toutes ces choses sales ont deux causes : ceux qui les font et ceux qui ne les enlèvent pas...

    Ceux qui les font, ce sont les Parisiens. Oui, avouons-le, le Parisien est sale, il est sale chez lui, il est sale sur lui, il sale hors de chez lui. Pour l’extérieur, pour ce qui se voit, il est très méticuleux. C’est de la coquetterie mal placée. Le chapeau, la robe ou le veston sont propres, mais la chemise... on ne la voit pas... Pourtant, si vous entrez dans un wagon du métropolitain, le samedi à sept heures du soir, quand les trains sont bondés, on la sent, la chemise douteuse. Le bain, on semble l’ignorer totalement dans un certain monde.

    Dans la rue, on crache, on jette des papiers, des ordures ; il n’est pas rare, dans certains quartiers excentriques où l’on passe par une belle après-midi de dimanche de recevoir un os, un noyau de fruit, un papier gras, et plus fréquemment un crachat sur la tête. Toute cette théorie de jolies choses sont impunément projetées des nombreuses fenêtres ouvertes. Cela gêne dans l’appartement trop étroit, on le lance dehors et les règlements de police sont impuissants à modifier quoi que ce soit à cet état de choses.

    Du reste, comment savoir d’où provient le corps du délit ? Dans beaucoup de cas, c’est impossible. Puis, les règlements, on ne les applique pas. Je me suis laissé dire qu’il existait une ordonnance qui interdit d’étendre du linge aux fenêtres. L’été, dans les rues très fréquentées des XIe, XIXe et XXe arrondissements, des draps de lit maculés sèchent toute la journée aux fenêtres. La rue, personne ne la respecte, on s’y croit chez soi, libre de tout y faire, libre de tout y dire.

    La police ne la fera jamais respecter, car c’est une question de tempérament, d’éducation. C’est à l’école qu’on pourrait peut-être modifier la façon d’être des Parisiens et on ne le fait pas ; on a bien d’autres choses à y enseigner, les programmes sont surchargés et l’éducation, la morale et l’hygiène y comptent trop peu. On parle de décorer l’école, d’y mettre des fleurs et des peintures, c’est très bien, mais avant il faudrait la laver, y lessiver les murailles plus souvent. Surveiller la propreté de l’école et de ceux qui la fréquentent, voilà un point important.

    Enfin, puisqu’on salit Paris, pourquoi ne le nettoie-t-on pas ? La municipalité trouve bien de l’argent pour donner des fêtes, pour acheter des œuvres d’art, pour subventionner des spectacles ; elle devrait en réserver un peu pour rendre Paris plus propre.

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