• Poste (Le) radiophonique : arme de
    lutte contre la vie chère ?
    (D’après « Lectures pour tous », paru en 1931)
     
     
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    A l’aube de la mise en œuvre, en 1931 et chez nos voisins allemands, d’un dispositif fournissant aux citoyens, via les postes radiophoniques,le prix maximum que ne devraient pas dépasser les denrées alimentaires, un journaliste français y voit la panacée et se prend à rêver de l’instauration d’un tel système en France pour lutter enfin efficacement contre la vie chère. Vœu pieux ?...

    « Allô ! allô ! Ici, le poste radiophonique de la Tour Eiffel. Mesdames, ce matin, d’après les cours pratiqués aux Halles centrales, le prix maximum des œufs doit être de 11 francs la douzaine ; celui des pommes de terre, de 1 fr. 10 le kilo ; celui du poulet, de 8 francs la livre, etc. N’achetez rien à des prix supérieurs ! »

    Supposons que, chaque jour, dans les milliers d’intérieurs parisiens où se trouve un poste récepteur de T.S.F., la voix du speaker vienne apporter ainsi aux ménagères des renseignements officiels et précis sur le cours « normal » des vivres. Imaginons même que la grande station émettrice, étendant son action aux diverses régions françaises (comme elle le fait pour les indications météorologiques), fasse connaître les prix-limites que cette région a le droit de se voir appliquer d’après la nature et l’abondance de ses récoltes, de son cheptel, de ses pêcheries, de ses productions particulières ou saisonnières, etc. Qui ne voit tout de suite l’arme puissante dont l’immense public des consommateurs — c’est-à-dire tout le monde — disposerait ainsi contre la vie chère ?


    Illustration d’Anton Pieck http://www.antonpieck.eu/

    Or, chez nos voisins de l’Est, cette utilisation de la T.S.F. est en passe de devenir une réalité : récemment, en effet, le gouvernement allemand a créé un Comité spécial, placé sous la présidence du chancelier Bruning lui-même, qui, entre autres mesures destinées à combattre la vie chère, a décidé de recourir à la T.S.F. « pour indiquer par ondes aux consommateurs les prix maxima qu’ils doivent payer ».

    Quels bénéfices notre propre pays pourrait-il tirer de l’application d’une mesure similaire ? Le premier — le plus direct — serait évidemment une baisse sensible des prix de détail. Il n’est pas douteux, en effet, qu’à l’heure actuelle, il existe entre ces prix de détail et ceux du gros une marge excessive, que ne suffisent plus à expliquer les divers arguments valables au lendemain des hostilités : la stabilisation du franc est réalisée, l’escompte est normal, les « stocks » ont disparu, le cheptel est reconstitué, les récoltes valent celles de l’avant-guerre, les charges fiscales des petits commerçants ont été atténuées...

    A Paris, par exemple, les prix de la viande de boucherie sont-ils logiques ? Alors que nous lisons dans notre journal que, au marché de la Villette, le bœuf s’est vendu hier sur le pied de 5 francs le kilo, pourquoi certains bouchers détaillants nous vendraient-ils aujourd’hui le kilo de pot-au-feu 12 et 15 francs ? Comment justifier une pareille augmentation ?

    Vous entrez dans un café et vous demandez « un verre de Vichy ». Coût : 1 fr. 50, 2 francs, voire 2 fr. 50. Or, comme toute bouteille « fait » en moyenne cinq verres, vous voyez que le cafetier tire parfois jusqu’à 12 francs d’une bouteille qu’il a achetée — au prix de gros — moins de 2 francs ! Il serait facile de continuer cette revue des prix de détail manifestement exagérés.

    Que l’on comprenne bien que nous ne songeons nullement à incriminer ici tous les détaillants, dont la grande majorité, M. Tardieu [André Tardieu, alors président du Conseil des ministres] le proclamait récemment, est composée d’honnêtes gens. Mais ils savent comme nous que leurs rangs comptent encore trop de gens qui, pressés de faire fortune en peu de temps, trouvent leur intérêt à maintenir les prix élevés, ce qui provoque automatiquement une hausse générale.

    Quant au public, il faut bien avouer que c’est peut-être lui le plus coupable, car il a pris l’habitude d’acheter sans discussion et de payer n’importe quel prix, par ignorance, par apathie, parfois par pure ostentation. Eh bien ! il n’est pas interdit de penser que, contre ce mal, centre ce véritable fléau social, l’intervention de la T.S.F. pourrait être singulièrement efficace. Car cette différence que la ménagère ne sait pas lire, dans son journal, entre le prix de la viande à l’abattoir et les tarifs de son boucher, le haut-parleur peut venir la lui clamer chez elle, jusqu’au jour où elle se dira enfin : « Tiens ! mais... attention ! »

    Ce jour-là, fière de sa découverte, elle voudra tout de suite l’annoncer à ses voisines, à ses amies... Et ce sera le second résultat de l’offensive par T.S.F. : considérable, puisqu’il sera d’ordre général ; précieux, puisqu’il marquera, enfin, la naissance d’une mentalité nouvelle dans le public, l’éclosion d’un esprit de défense contre la vie chère.

     
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  • Pont jeté sur la Manche entre
    l’Angleterre et la France ?
    (D’après « La Science française » paru en 1891)
     
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    En 1891, cependant que l’idée de relier l’Angleterre et la France avait déjà fait l’objet de réflexions et de travaux, on avait momentanément abandonné l’idée d’un tunnel dont les Anglais craignaient qu’il ne servît à la France pour mener à bien une éventuelle invasion, pour se concentrer sur le projet d’un gigantesque pont, le chroniqueur Max de Nansouty détaillant la nature de cette œuvre titanesque qui se déroulerait sur 12 ans

    Selon de Nansouty, ce beau travail n’est plus une utopie ni pour nos constructeurs français qui ont fait la tour Eiffel de 300 mètres de hauteur, ni pour les constructeurs anglais qui ont jeté sur le détroit du Forth, en Ecosse, le fameux pont du Forth dont les arches ont 230 mètres d’ouverture. Une société anglaise, la Channel Bridge Co, s’est constituée dans le but de réaliser cet important travail. Elle s’est adressée, en France, à nos célèbres constructeurs, MM. Schneider, du Creusot, et Tiersent ; en Angleterre, à MM. John Fowler et Benjamin Baker, les autours du colossal pont du Forth.

    Le pont projeté et que montre notre dessin, se détacherait du cap Gris-Nez, sur la côte française, pour aller aboutir auprès de Folkestone, sur la côte anglaise. Il serait constitué par de grandes travées métalliques, en fer ou en acier, laissant libres, au-dessous d’elles, des espaces libres ou portées de 100 à 500 mètres de longueur.

    Projet de pont reliant l'Angleterre à la France
    Projet de pont reliant l’Angleterre à la France
    Les piliers seraient constitués par des caissons fondés à l’air comprimé, en métal eux aussi et présentant une section rectangulaire. La profondeur maximum à laquelle il faudrait descendre ces caissons pour atteindre le sol résistant est de 55 mètres. Le travail l’air comprimé, dans ces conditions, présente des difficultés toutes particulières qui ont été l’objet de discussions nombreuses de la part de nos ingénieurs ; mais on ne les considère pas comme insurmontables.

    Afin de permettre le passage sous le pont aux plus grands navires le niveau des voies ferrées portées par le pont serait à une hauteur de 72 mètres au-dessus des basses mers, c’est-à-dire à 2 mètres au-dessus du sommet des tours de l’église Saint-Sulpice, à 4 mètres au-dessus des tours de Notre-Dame, à 22 mètres au-dessus de la colonne de Juillet, sur la place de la Bastille, à 29 mètres au-dessus de la colonne Vendôme ! s’exclame de Nansouty.

    La largeur du tablier du pont serait de 8 mètres et il porterait deux voies ferrées, l’une pour l’aller, l’autre pour le retour, ayant de largeur entre les deux rails. Des phares placés sur les piles avec des feux colorés préviendraient les navires de la direction à prendre pour ne pas se heurter contre elles, ce qui serait, d’ailleurs, facile en raison du grand écartement de ces piles atteignant, comme nous l’avons dit, jusqu’à 500 mètres au milieu du pont. Le poids total du métal mis en œuvre pour l’établir serait d’environ 772 millions de kilogrammes et le prix total, tant des piliers en maçonnerie que de la construction métallique, de 860 millions de francs.

    On estime que la durée totale de l’exécution serait d’environ 12 années et que l’entreprise serait rémunératrice pour peu que la moitié des voyageurs et le tiers des marchandises qui traversent actuellement le détroit se décident à emprunter la nouvelle voie ouverte à leur transit.

    Et le chroniqueur de conclure : « Espérons que l’on arrivera bientôt, par une sage entente internationale, à lever tous les obstacles moraux et matériels et que la réalisation de cette grande œuvre viendra honorer encore la fin de notre siècle qui aura laissé de si belles traces dans la voie du progrès, de l’humanité et de la civilisation. »

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  • Pont des Douze (Le)
    ou le siège de Paris en 885-886
    Publié / Mis à jour le LUNDI 11 JANVIER 2010, par LA RÉDACTION
     
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    25 novembre 885, les Normands commencèrent le siège de Paris et donnèrent le premier assaut. Cet hiver-là, la température fut exceptionnellement froide. Les eaux de la Seine débordèrent, par suite des grosses pluies, avec une telle violence qu’elles couvrirent la campagne voisine.

    Comme le petit bras du fleuve avait été en partie comblé par les Normands, les eaux, gênées dans leur cours, ne tardèrent pas à renverser les piles du petit pont de bois qui joignait la Cité à la rive gauche, le pont Saint-Michel ; de sorte que la tour du Petit-Châtelet, isolée de la ville, se trouva à la merci des Normands postés au bas de la montagne Sainte-Geneviève, et il fut désormais impossible aux Parisiens de secourir les douze soldats que Gozlin y avait placés ce 6 février 886.

    Pont Saint-Michel et rue Neuve-Saint-Louis au XVIIe siècle, par Cruyl
    Pont Saint-Michel et rue Neuve-Saint-Louis
    au XVIIe siècle, par Cruyl
    Dès le lendemain matin, comme on devait s’y attendre, les Barbares commencèrent à investir la tour. Mais ce fut en vain qu’ils en sapèrent le pied en poussant des cris de rage, ce fut en vain qu’ils sommèrent lesDouze de capituler. Aussi, leur fureur augmentant en raison de l’inutilité de leurs efforts, n’hésitèrent-ils pas à recourir à l’incendie. Ils apportèrent au pied de la tour du bois, de la paille et de la résine, y mirent le feu, et obligèrent ainsi les assiégés, après un combat de quelques heures, à se réfugier sur la première arche du pont, la seule qui pût rester sur pied. Les Douze se défendirent encore jusqu’au soir.

    Cependant, leurs forces étaient épuisées ; ils se trouvaient incapables d’opposer une plus longue résistance, et ils prêtèrent l’oreille aux propositions des Normands, qui leur promettaient la vie sauve moyennant une forte rançon.

    Ils déposèrent donc les armes ; mais pendant que l’un d’eux, Hervé, prenait le chemin de la ville pour aller chercher la somme convenue, les assiégeants massacrèrent les autres, à l’exception d’un seul qui, d’après quelques historiens, serait parvenu à se sauver à la nage. S’ils avaient épargné Hervé, c’est qu’ils l’avaient pris pour un grand seigneur et qu’ils pensaient, en conséquence, en tirer une riche rançon.

    Hervé était un homme courageux. Choisi par Gozlin, dont il avait justement la confiance, pour défendre la tour du Petit-Châtelet, il se serait cru déshonoré en survivant à ses frères d’armes. Brandissant son épée, il se précipita au milieu des Barbares et vendit chèrement sa liberté. Les Normands s’emparèrent de lui, le lièrent, et, après l’avoir tué, jetèrent dans la Seine son cadavre et ceux de ses compagnons.

    Cet épisode du siège de Paris est digne de mémoire. Les Douze paraissent mériter d’être placés au nombre des patriotes les plus dévoués. On a pensé qu’il pouvait être juste d’élever à leur mémoire quelque monument, ou tout au moins d’inscrire leur nom à l’endroit même où ils ont montré tant de vaillance. Le pont Saint-Michel pourrait être appelé le pont des Douze.

     
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  • Polémique autour des méthodes
    d’éducation des enfants en 1909
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1909)
     
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    En 1909, le suicide d’un garçon de quinze ans placé en maison de correction suscite une campagne assez vive contre ces établissements, quelques journaux attribuant cet acte de désespoir à l’extrême rigueur d’une discipline qu’ils qualifient de barbare. L’occasion, également, pour le directeur des Annales politiques et littéraires, de signer un éditorial sur l’éducation des enfants, deux écoles s’affrontant sur ce grave problème...

    Et voici la question de l’éducation remise sur le tapis. Comment élever nos fils et nos filles ? Grave problème, assurément. J’en devisais, hier, avec deux femmes charmantes, l’une et l’autre excellentes mères, mais qui n’étaient pas d’accord sur les devoirs que comporte la maternité. J’écoutai avec attention leurs arguments et je ne crois pas inutile de les consigner ici, écrit Adolphe Brisson en 1909.

    Donc, Mme X... s’exprima en ces termes :

    « Je suis pour qu’on laisse aux enfants une très large initiative, et qu’on ne les contraigne pas, par un excès de rigueur, à se replier sur eux-mêmes et à dissimuler leur pensée. Je ne connais rien de plus pénible que l’allure cauteleuse et sournoise des pauvres petits que l’on terrorise et qui vivent dans une crainte perpétuelle d’être battus ou grondés. Ils sont d’aspect réservé, ils gardent le silence, ils observent tous les préceptes de la civilité puérile ; mais leurs instincts refoulés s’amassent, grondent comme la lave à l’intérieur d’un volcan.

    « Et il arrive un moment où l’éruption se produit. Et elle est d’autant plus grave qu’on l’a retardée par tous les moyens, et que les passions ainsi comprimées ont acquis une force redoutable. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que les êtres, courbés sous cette dure loi, ont perdu la candeur et la grâce qui sont l’ornement de la jeunesse. Leurs cœurs se sont desséchés. Avant l’âge de raison, ils ont dépouillé toutes les illusions qui rendent l’existence aimable : ils ne croient plus à la spontanéité des bons sentiments, ils supposent un but caché à tous les actes et à toutes les paroles et s’imaginent que, dans le monde, tout est mensonge et hypocrisie...

    « Dieu merci, mes enfants n’ont pas été formés sur ce modèle. Ils ne me redoutent pas, ils m’adorent ; je suis pour eux une amie ; et, s’ils sont parfois d’humeur un peu turbulente, s’ils tiennent des discours inconsidérés, je suis sûre, au moins, de leur franchise. Peut-être disent-ils trop nettement ce qu’ils pensent, mais ils pensent toujours ce qu’ils disent... »

    A cet endroit, Mme X... fut interrompue par Mme Z...,, avec une vivacité où je crus démêler comme une intention agressive, poursuit le directeur des Annales politiques. Elle avait pris pour elle ces reproches. Et elle s’empressait d’y répondre :

    « Souffrez que je m’élève timidement contre cette apologie. J’apprécie les qualités naturelles de vos enfants, j’ai pour eux de l’affection et c’est ce qui m’autorise à vous déclarer que je les trouve insupportables. L’autre matin, quand nous avons déjeuné chez vous, je me suis tenue à quatre pour ne pas me lever et vous fausser compagnie. Votre fils Maurice a eu l’impertinence de me couper six fois la parole ; il a pris dans son assiette une énorme grappe de raisin, sans s’inquiéter si ses voisins étaient servis. Et, pendant ; ce temps, votre fille Louisette faisait le chat sous la table et s’amusait à griffer, avec ses mains sales (car elle avait refusé de se les laisser laver), les mollets des convives.

    « Et vous présidiez à ce spectacle sans vous mettre en colère. Vous jetiez bien, de-ci de-là, une molle observation qui n’était pas écoutée. Et vous aviez l’air de réclamer l’indulgence pour ces innocentes peccadilles. Jour de Dieu ! si j’avais été à votre place, j’eusse retroussé les cottes de Maurice et de Louisette ; et tout fût promptement rentré dans l’ordre. Et j’aurais eu conscience, en les corrigeant, de leur rendre un signalé service.

    « Avez-vous bien réfléchi, chère madame, à ce que sera votre fils dans dix ans d’ici ? Les fantaisies de petit garçon gâté deviendront des fantaisies de grand garçon. Et ce sera la seule différence. N’ayant pas eu le courage de prendre sur lui de l’autorité, alors qu’il était bambin, vous n’en acquerrez jamais davantage ; il faudra vous résigner à le voir appliquer aux choses sérieuses de la vie ses habitudes d’indiscipline et de révolte qui ont poussé leurs racines au plus profond de lui-même.

    « Vous supposez que vos enfants vous adorent. C’est une illusion. Ils ne vous savent aucun gré de votre extrême bonté. J’ajoute qu’elle leur inspire un peu de mépris. Dès qu’un marmot sait se tenir sur ses pattes, et qu’il assemble deux idées, il a d’abord celle de la justice. Et cette notion est étrangement nette et précise. Il discerne, avec une sûreté qui ne le trompe jamais, la claque donnée par énervement de la fessée méritée. Celle-ci lui inspire un salutaire respect, celle-là l’indigne et éveille en son esprit une rancune qui jamais ne disparaîtra.

    « Et soyez assurée qu’il est, malgré son jeune âge, un habile psychologue ; il remarque, sans avoir l’air d’y prendre garde, à qui il a affaire. Il flaire la faiblesse, et en abuse, mais il file doux, dès qu’il sent peser sur lui l’action d’une volonté. Croyez-m’en, mon amie, résignez-vous à être plus ferme, et vous épargnerez de douloureux déboires aux êtres qui vous sont chers. Une leçon doit, tôt ou tard, leur être infligée. Mieux vaut qu’ils la reçoivent de vous ; elle leur sera moins rude... »

    La discussion, que j’abrège, enchaîne Brisson, se continua de la sorte pendant une heure. Une vieille grand-maman qui se trouvait là l’écoutait en souriant. Elle ne put se tenir, à la fin, d’y prendre part.

    « Je me suis demandé, dit-elle, comment il se faisait qu’il circulât de par le monde tant d’enfants mal éduqués, dans un moment où, justement, on étudiait de tous côtés, et d’une façon si savante, les questions d’éducation. Et j’ai découvert cette vérité très simple, c’est que les mères n’aimaient pas assez leurs enfants. »

    Comme Mmmes X... et Z... protestaient contre cette assertion calomnieuse, la douairière continua :

    « Elles ne les aiment pas, parce qu’elles les aiment trop. Chez vous, Mme Z..., cet excès d’amour se traduit par un excès de rigueur, et chez vous, Mme X..., par un excès d’indulgence. Vous ignorez l’art suprême et délicat qui consiste à mélanger ensemble, à proportions égales, la sévérité et la tendresse. Ces deux qualités se complètent, et, cependant, elles marchent rarement de compagnie. Il semble qu’un malin génie prenne plaisir à les séparer, comme ce dieu des contes de fées, qui donnait à la femme, soit la beauté sans intelligence, soit l’intelligence sans beauté. La femme accomplie doit être, à la fois, intelligente et belle, de même que la parfaite éducatrice doit être tendre et sévère... Façonnez-vous, mesdames, sur ce modèle. »

    Il me parut, conclut notre chroniqueur, que la douairière avait parlé avec beaucoup de sagesse.

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  • Poissons nourris d’or pur
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1872)
     
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    C’était une des croyances bizarres de la première moitié du seizième siècle que les poissons vivant dans plusieurs fleuves de l’Europe digéraient les métaux précieux, et ne tiraient leur subsistance que de cette étrange alimentation

    Pierre Belon fut obligé de faire diverses expériences à ce sujet pour désabuser même les gens raisonnables, qui partageaient cette opinion avec le peuple. Il s’exprime ainsi à ce sujet, après avoir énuméré les cours d’eau qui roulent dans leurs sables des pépites plus ou moins riches, tels que le Tage, l’Èbre, le Rhin, le Danube, le Gange, le Pactole, le Tessin, le lac Verbano, l’Abdona, l’Ada, le Pô, le lac Pesquiera, etc. :

    « Les habitants de Pesquere, au rivage du lac de Garde et aussi de Salo, se sont persuadez que les carpions de leur lac se nourrissent de pur or. Et pour ne point parler de si loing, grande partie des habitants du Lyonnois pensent fermement que les poissons nommés humbles et emblons ne mangent d’autre viande que de l’or. Il n’y a paysan au contour du lac du Bourget qui ne voulût maintenir que les lavarets, qui sont poissons que l’on vend journellement à Lyon, ne s’appastent que dit fin or.

    « Ceux aussi du rivage de Paladrou, en Savoie, pensent que l’emblon et aussi l’ombre ne vivent d’autre chose. En cas pareil, ceux de Lodi, au pays du Milanois, nous ont dit que le poisson nommé temolo ou themero, et anciennement thymalus, s’engraisse de la pasture de l’or ; mais ayant regardé plus curieusement ès estomachs d’un chascun, et observé quelque chose en faisant leur anatomie, avons trouvé par leurs entrailles qu’ils vivent d’autre chose... et que les lavarets, ombres, emblons, carpions, themères, n’ont estomach qui puisse digérer l’or. Combien que les hommes du païs disent, en commun proverbe, que les poissons nourris d’or sont excellents par-dessus les autres. »

     
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  • Plus ancien (Le) cimetière animalier
    au monde voit le jour à Asnières
    (D’après « La Revue contemporaine », paru en 1900)
     
     
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    Parmi les idées qui germaient en 1900 dans la conscience humaine, il en était une dont la portée était très haute et très intéressante, en tout état d’opinion sur la matière ; c’était celle d’une bienveillance envers les animaux, impliquant un devoir de protection, de pitié, de justice, de douceur, de reconnaissance : ainsi naquit le premier cimetière animalier au monde

    A Paris, fin 1900, vient de se produire un fait décisif en faveur de cette conception moderne des rapports de l’homme et de l’animal ; il s’est fondé à Asnières, c’est-à-dire à quelques minutes de la capitale, un cimetière pour chiens et autres animaux domestiques. Les promoteurs sont deux journalistes français, Marguerite Durand, directrice du grand journal quotidien La Fronde, et Georges Harmois, directeur de la revue de droit L’Avocat. Si le projet était hardi, l’idée était belle et il est permis de dire que nos confrères ont fait acte de progrès, écrit la même année Berthe Vercler dans la Revue contemporaine.

    Que l’on se place au point de vue hygiène ou sentiment, tout leur donne raison et la presse du monde entier a donné son approbation à la Nécropole Canine d’Asnières, ajoute-t-elle. Au point de vue sentiment, ils ont estimé que le brave chien qui nous aide, qui nous sert et qui nous défend, qui souvent a à son actif le sauvetage d’une vie humaine, a droit dans notre civilisation moderne, de ne pas être jeté à la voirie comme une vile ordure !

    Entrée du Cimetière des chiens à Asnières, au début du XXe siècle
    Entrée du Cimetière des chiens à Asnières, au début du XXe siècle

    Au point de vue hygiène il n’y avait jusqu’à ces derniers temps aucun moyen de se débarrasser d’un animal mort sans courir les risques d’une contravention, la loi interdisant de jeter à l’eau ou à la voirie les cadavres d’animaux et ordonnant de les enfouir, alors que les propriétaires de jardins sont à Paris des plus rares. A la vérité, poursuit notre journaliste, on allait jeter les chiens soit dans les fossés des fortifications, soit à la rivière, au risque d’une contravention ; la plupart enterraient leurs chiens dans la cave, sans s’inquiéter le moindrement de l’hygiène.

    Aujourd’hui les animaux morts seront enfouis à la nécropole canine ; conformément à la loi du 21 juin 1898, sur le Code Rural, à cent mètres des habitations et de telle sorte que chaque enfouissement soit recouvert d’une couche de terre ayant un mètre d’épaisseur. Franchement cela ne vaut-il pas mieux que de transformer sa cave en cimetière, s’interroge Berthe Vercler.

    L’ouverture du Cimetière pour chiens et autres animaux domestiques a coïncidé avec l’ouverture de l’Exposition Universelle, fait-elle encore remarquer — quoique moins retentissante, elle ne manqua pas d’intéresser les hygiénistes et les nombreux amis des bêtes. Cette nécropole d’un nouveau genre, est située, ainsi que nous l’avons dit plus haut, dans l’île des chiens (ancienne île des ravageurs) à Asnières.

    Elle comporte un quartier pour les chiens, un autre pour les chats, un troisième pour les oiseaux, un quatrième pour les animaux divers. L’aménagement est une merveille d’installation et de bon goût ; on est à se demander si la baguette d’une fée ne l’a pas tracé et voulu, écrit encore la chroniqueuse de la Revue contemporaine. Une façade de grilles et de portiques annonce l’entrée de la nécropole, qui constitue bien certainement, le monument le plus gracieux d’Asnières.

    Elle en sera bientôt aussi la plus populaire, Car les habitants du pays estiment que ce cimetière, placé loin de leurs maisons et au milieu de la Seine, ne peut avoir pour l’hygiène aucun inconvénient et développera au contraire, pour le plus grand avantage de la commune, le commerce et l’industrie. Déjà, dans la nécropole canine s’élèvent un assez grand nombre de monuments également remarquables par leur style architectural et par les inscriptions que l’on y voit gravées.

    Ce ne sont pas toujours des simples paroles d’adieu et de regrets : « A notre ami Gribouille fidèle jusqu’à la mort ». « A la mémoire de ma chère Emma, fidèle compagne et seule amie de ma vie errante et désolée. Elle me sauva la vie en mai 1891 », etc. Il y a sur ces stèles funèbres, des pensées de philosophes : Plus on voit les gens, plus on aime les bêtes(Chamfort). L’homme n’est qu’un animal pensant (Pascal), etc. En sorte qu’une visite au cimetière des chiens n’émeut pas seulement le cœur ; elle invite à la méditation.

    Cette nécropole, tout comme le Père-Lachaise, aura ses monuments historiques. Le premier existe déjà ; c’est celui du chien Barry, le courageux Saint-Bernard qui, selon son épitaphe, « sauva la vie à quarante personnes ». Une souscription est ouverte pour ériger un tombeau au chien de guerre Moustache, qui se fit particulièrement distinguer pendant là campagne d’Italie. Quand Moustache fut blessé au champ d’honneur, il fut soigné avec sollicitude et l’armée lui rendit les honneurs à sa mort. Après un tel exemple, il aurait été étrange que les civils n’admettent pas pour les pauvres bêtes la possibilité d’une nécropole pour elles, conclut notre journaliste.

    Note : en 1987, et cependant que la société propriétaire décide de la fermeture du cimetière, la ville d’Asnières se porte acquéreur afin de le maintenir en activité. La même année, il est classé à l’inventaire des monuments historiques pour « intérêt à la fois pittoresque, artistique, historique et légendaire ».

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  • Pléonasmes (Les) les plus en vogue
    dans la presse
    (Source : Langue sauce piquante)
     
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    En grec ancien, pleonasmos signifie « excès », « surabondance », « exagération ». Si le pléonasme ne va pas jusqu’à l’hubris, la déraison, la démesure qui appelle la vengeance divine, il n’en suscite pas moins l’ire ou la dérision des lecteurs. La grande fréquence des pléonasmes dans la presse illustre l’usure des mots, mais aussi la méconnaissance de leur sens. Voici une revue de détail.

    Commençons par faire un sort au taux d’alcoolémie. L’alcoolémie étant le « taux d’alcool » dans le sang, à quoi bon en rajouter, sauf à voir double après une consommation immodérée de produits du terroir ? La caserne évoquant pour tous la Grande Muette, autrement dit l’armée, quelle information de plus donne-t-on en parlant de caserne militaire— à part rallonger la sauce quand on est payé au signe ?

    Comment faut-il interpréter la locution au pluriel populations civiles ? Est-ce à dire que les populations non respectueuses des bonnes manières en sont exclues ? La population, au singulier, n’est-ce pas exhaustif ? Le tri étant une sélection, parler de tri sélectif c’est bégayer. Un peu comme « sélection sélective ». Le principal protagoniste nous laisse dubitatifs : le « protagoniste » étant l’ « acteur principal » (étymologiquement, « celui qui combat au premier rang »). Par exemple, dans l’Iliade, le protagoniste est Achille, et dans l’Odyssée, Ulysse. Et dans Ivanov de Tchekhov, c’est... Ivanov.

    Parlons. Vocabulaire et élocution pour les tout petits (1961)
    Extrait de Parlons. Vocabulaire et élocution pour les tout petits (1961),
    par Jean Palmero et Solange Picherot

    On peut lire ici ou là talonner de près. Talonner de loin, de toute façon, c’est ardu. Lecadeau gratuit relève plus de la novlangue publicitaire que de celle de la presse, certes, mais il y fait aussi des incursions sournoises. Si un cadeau est payant, ce n’est plus un cadeau. A quoi bon faire suivre « lorgner » de la préposition « sur », alors que ce verbe est transitif ? On peut donc faire l’économie de ladite préposition. Lorgner sur finit par faire loucher, ce qui est d’ailleurs le sens premier de ce verbe.

    Un tollé étant par définition une... « clameur collective » (pléonasme du Larousse), on se gardera bien d’employer tollé général. La même remarque vaut pour liesse ou pour consensus. Veto signifiant en latin « je m’oppose », il n’est pas nécessaire d’opposer son vetoquand on a cette prérogative. On se contentera de « mettre son veto ».

    Enfin, il est superfétatoire de faire suivre la locution adverbiale etc. (pour le latin et cætera, « et les autres choses ») des points de suspension (etc...), car ils ont ici le même sens de « et les autres choses »...

    Cette liste n’est pas close. Les pléonasmes ne se limitent donc pas à « monter en haut », « descendre en bas » ou « prévoir l’avenir », les exemples donnés par les dictionnaires. Beaucoup ne sont pas perçus comme tels et ont reçu l’onction des dictionnaires, comme au fur et à mesure ou donner le gîte et le couvert (dans les deux cas, on dit deux fois la même chose). D’autres ont été sanctifiés par la littérature (pauvre hère ou frêle esquif) et d’autres sont indivisibles, comme aujourd’hui ou se suicider. Le très mode au jour d’aujourd’huiétant une espèce de record, une façon de dire trois fois la même chose, cette locution est un chef-d’œuvre de vacuité.

    Martine Rousseau et Olivier Houdart
    Correcteurs du Monde.fr
    Langue sauce piquante

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  • Planète Mars : monde dépourvu de vices
    et dominé par les femmes ?
    (D’après « Annales politiques et littéraires », paru en 1920)
     
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    L’engouement et la curiosité suscités par la planète Mars au début du XXe siècle incitent un chroniqueur des Annales politiques et littéraires à se replonger dans le célèbre Uranie de Flammarion, roman décrivant un monde inaccessible, libéré des contraintes matérielles, où la gent féminine règne en maître et ou la puissance se mesure à l’aune de la sensibilité

    Vous n’ignorez pas que l’Institut a reçu en dépôt cent mille francs, lesquels doivent être offerts au savant qui, le premier, entrera en communication avec ce monde voisin et particulièrement sympathique, explique notre chroniqueur. Jusqu’ici, ce capital est resté inemployé. Mars ne nous a adressé aucun message précis... Or, voici que, depuis quinze jours, l’espoir toujours déçu se ranime. Des signes mystérieux enregistrés par les physiciens ont ouvert le champ à de hardies hypothèses...

     

    Planète Mars : monde dépourvu de vices et dominé par les femmes ?

    Ces signes, venus de l’espace interstellaire, ces ondes méthodiquement émises, semblaient vouloir amorcer la conversation. Vif émoi parmi les hommes... Du coup, nos difficultés, nos querelles, nos médiocres petits débats, nos soucis égoïstes, nos intrigues parlementaires, ont été relégués au second plan. Le rêve merveilleux nous a fait un instant oublier la réalité maussade. Et, soudain, l’immense désir qui nous pousse à nous évader de notre prison terrestre nous a ressaisis. Cette insatiable curiosité ne date pas d’hier. Toute une littérature en est née.

    Pour me rafraîchir la mémoire, j’ai rouvert les bons auteurs, j’ai relu l’Uranie de mon vieil ami Flammarion. Ce roman eut quelque succès, naguère ; il échauffa l’imagination des Philamintes férues d’astronomie. Elles palpitèrent aux aventures de l’aéronaute Georges Spéro et de sa fiancée, dont les âmes, après un séjour chez les Martiens, redescendirent ici-bas et, sous les arbres de l’observatoire de Juvisy, firent à notre cher astronome d’étranges révélations. Et, d’abord, elles lui affirmèrent que Mars est l’empire de la femme émancipée, triomphante.

    Le sexe féminin y règne en maître, par une supériorité incontestable sur le sexe masculin. Les organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très faible, la pesanteur plus faible encore ; à la surface de ce monde, la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature ; la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus fort (la force consistant dans la délicatesse de sensations).

    Autre supériorité des Martiens sur les Terriens : ils ne mangent pas. Ils se nourrissent comme les fleurs, d’air et de rosée ; ils vivent dans l’atmosphère plutôt qu’à la surface du sol. Dénués de besoins matériels, ils ignorent le vol, le meurtre, l’atrocité des guerres de rapine et de conquête. Enfin, ils ne parlent pas. Leurs pensées s’échangent et se pénètrent sans l’aide de mots. A peine une idée éclot-elle en leur esprit qu’elle se répand et rayonne.

    Aussi les Martiens ne connaissent-ils ni l’hypocrisie, ni même la politesse, qui est la forme la plus excusable du mensonge. Parvenus à un haut degré de culture, ils possèdent des instruments scientifiques auprès desquels les outils de nos laboratoires sont des jouets grossiers.

    Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire, conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la terre ; la France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte du temps de Ramsès.

    Des microscopes permettent d’y reconnaître même les détails historiques, tels que Paris pendant la Révolution française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête de l’Angleterre par la marée qui emporta ces vaisseaux les troupes du roi David, fondateur, des armées permanentes, ainsi que la plupart des scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux.

    De tout ceci, il résulte que nous aurions le plus grand profit à entrer en relations avec des êtres si parfaits et qui nous peuvent servir d’exemples, puisqu’ils sont libérés de nos vices et qu’en eux s’épanouissent magnifiquement, totalement nos incomplètes vertus... j’ai peur que, cette fois encore, ce bonheur ne nous soit point accordé. M. Marconi, M. Branly, le général commandant la Tour Eiffel, interrogés par d’avides reporters, se sont bornés à sourire... Ils ne croient pas à la possibilité d’élargir notre horizon, de fuir notre geôle. Et, pourtant, de cette geôle empoisonnée, qu’il nous serait agréable de sortir !

     
     
     
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  • Plaidoyer d’un écrivain satirique
    en faveur des chiens et des chats
    (D’après « Leçons françaises de littérature et de morale », paru en 1846)
     
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    Souvent attaqué et défendu avec passion, le chat fit, avec le chien, l’objet de l’éloquent plaidoyer d’un écrivain de beaucoup d’esprit, Charles-Joseph Colnet du Ravel, mort en 1832, qui dépensa presque toute sa verve dans les feuilletons de journaux, et surtout de la Gazette de France

    Journaliste, poète et écrivain satirique né près de Vervins (Aisne) le 7 décembre 1768, Charles-Joseph Colnet du Ravel collabora notamment au Journal des arts, des sciences et de la littérature, au Journal de Paris, au Journal général et à la Gazette de France. Fils d’un garde du corps de Louis XVI, il est un temps grand-vicaire de Soissons avant de se réfugier dans l’officine d’un apothicaire de Chauny durant les troubles de la Révolution, puis s’installe en 1797 comme libraire-imprimeur à Paris.


    Charles-Joseph Colnet
    Dès son début dans la littérature, il paraît avoir donné la préférence au genre satirique. On lui attribue généralement : Les Étrennes de l’Institut national, ou Revue littéraire de l’an VII ; La fin du dix-huitième siècle ; Mémoires secrets de la république des lettres. On trouve dans ces ouvrages beaucoup d’esprit, de vivacité et de verve caustique. On a encore de Colnet l’Art de dîner en ville, à l’usage des gens de lettres, poème en quatre chants, où l’on remarque une critique ingénieuse et des vers heureux.

    Colnet, dont l’extérieur plus que simple contrastait singulièrement avec ses connaissances littéraires et son genre d’esprit, vivait dans sa retraite, à Belleville, lorsqu’il y fut enlevé aux lettres et à ses amis le 29 mai 1832.

    Voici son Plaidoyer en faveur des chiens et des chats :

    « Depuis que j’habite notre petite planète, je n’entends parler que d’abus à réformer. Dans ma jeunesse, on en voulait surtout aux moines. Ils étaient accusés de priver la population d’une partie de ce qui devait lui revenir, et, quoique cette accusation fût assez mal fondée, on les supprima, car c’était ainsi qu’on réformait à cette époque. Bientôt tout fut un abus et réformé comme tel. J’ai même vu le moment où les procureurs... mais voici bien un autre scandale [on note, ici, l’emploi de la réticence, figure de rhétorique par laquelle l’orateur s’interrompant fait entendre ce qu’il ne veut pas dire expressément].

    « Nos chiens et nos chats sont en danger. Un philanthrope veut nous enlever les animaux domestiques que nous chérissons le plus ; il prêche, au dix-neuvième siècle, une croisade contre d’innocentes victimes qui ont des droits sacrés à notre reconnaissance, et c’est de l’amour du bien public qu’il prétend colorer cet attentat ! C’est l’humanité qu’il invoque pour excuser un projet sanguinaire ! Il faut convenir que la philanthropie est bien barbare, et qu’à force d’humanité nous sommes devenus bien inhumains ! Quoi qu’il en soit, les victimes ne seront pas égorgées sans réclamation ; une voix faible, mais courageuse, va s’élever en leur faveur.

    « Je plaide pour les chiens et les chats défendeurs, aboyants, miaulants, d’une part ; contre M. Alexandre Roger, chevalier de la Légion d’honneur, demandeur d’autre part.

    « Messieurs, dans un procès de cette nature, la moralité des accusés devant nécessairement influer sur la décision de leurs juges, il conviendrait de rappeler ici les heureuses qualités dont la nature a doué la moitié la plus intéressante de nos clients ; mais si je disais tout ce que valent les chiens, nous aurions trop à rougir. Qui d’ailleurs ne connaît pas leur douceur, leur fidélité, leur inébranlable attachement ? A qui pourrais-je apprendre que, rapprochés de nous par un sentiment que notre férocité même ne peut anéantir, ils s’associent à nos peines comme à nos plaisirs, devinent et partagent toutes nos affections, nous protègent dans le danger, combattent et meurent en nous défendant ?

    « Ce ne sont point, Messieurs, de ces faux amis du jour, esclaves de la fortune, et toujours prêts à vous abandonner dans l’adversité : martyrs généreux de l’amitié, on les voit s’échapper de l’asile doré de l’opulence, où on veut les retenir captifs, et où, comme tant de parasites qui sont loin de les valoir, ils seraient traités magnifiquement, pour retourner dans l’humble galetas du pauvre auquel ils sont attachés par un lien que l’amitié rend indissoluble ; et ce pauvre, que lui restera-t-il, si vous lui enlevez son chien ?

    « Le malheureux est un pestiféré ; tout s’éloigne de lui, tout le fuit avec une sorte d’horreur ; son chien est le seul être qui, dans la nature entière, se montre sensible à sa misère, l’en console par ses caresses, et l’adoucisse en la partageant. Qui l’aimera si vous lui arrachez ce compagnon de son infortune ? Mais jamais un jugement inique n’ordonnera cette cruelle séparation : je me suis adressé à des cœurs sensibles ; les chiens gagneront leur cause.

    « La cause des chats est, je l’avoue, messieurs, difficile à défendre. On a généralement mauvaise opinion de leur caractère, et leurs griffes leur ont fait beaucoup d’ennemis ; mais il faudrait aussi se rendre justice. Si les chats sont méchants, nous ne sommes pas très bons. On les accuse d’égoïsme ; et c’est nous qui leur faisons ce reproche ! Ils sont fripons : qui sait si de mauvais exemples ne les ont pas gâtés ? Ils flattent par intérêt ; mais connaissez-vous beaucoup de flatteurs désintéressés ? Cependant vous aimez, vous provoquez l’adulation. Pourquoi donc faire un crime aux chats de ce qui, dans la société, est à vos yeux le plus grand de tous les mérites ?

    « Je ne parlerai point ici de leur grâce, ni de leurs gentillesses. Je ne vous peindrai point ces minauderies enfantines, ce dos en voûte, cette queue ondoyante et tant d’agréments divers à l’aide desquels ils savent si bien nous intéresser à leur conservation. Des motifs plus puissants militent en leur faveur.

    « Si vous détruisez les chats, qui mangera les souris ? Ce ne sera pas assurément l’auteur du projet qui vous est présenté. On vous parle de souricières !... Des souricières, messieurs ! Eh ! qui n’en connaît pas l’influence ? Des souricières ! C’est un piège qu’on vous tend ; gardez-vous bien de vous y laisser prendre. Depuis longtemps, les souris, trop bien avisées, savent s’en garantir.

    « Attendez-vous donc à voir au premier jour la gent trotte-menu ronger impunément tous les livres de vos bibliothèques. On s’en consolerait, si elles n’attaquaient que ces poèmes fades et ennuyeux, dont nous sommes affligés depuis quelques années, mais leur goût n’est pas très sûr ; elles rongeront Voltaire aussi volontiers que Pradon. Que dis-je ? nos feuilletons eux-mêmes, et nos plaidoyers si beaux et si longs ne seront pas épargnés. D’où je conclus que détruire les chats, c’est rétablir le vandalisme en France.

    « Mais je consens que vous fermiez les yeux sur les souris : songez au moins qu’un ennemi cent fois plus terrible vous menace. Les rats, à qui les chats en imposent encore, les rats, messieurs, sont aux aguets ; ils n’attendent que le moment où vous aurez prononcé l’arrêt fatal que mon adverse partie sollicite, pour entrer en campagne et s’établir dans vos habitations que vous serez forcés, oui, messieurs, que vous serez forcés de leur abandonner. Et vous pouvez hésiter encore ! Catilina est à vos portes, et vous délibérez ! Je vous prie, messieurs, d’excuser cette véhémence ; il est difficile de conserver son sang-froid quand on parle des rats. 

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