• Protestations déclenchées par une motion
    substituant le tutoiement au vouvoiement
    sous la Révolution française
    (D’après « La Lanterne magique », paru en 1833)
     
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    Ce fut à la section du Panthéon que fut faite pour la première fois la motion de remplacer le vous aristocratique et cérémonieux par le tu fraternel et sans façon.

    Cette motion fut accueillie avec transport, et des députations furent envoyées à toutes les autres sections pour leur soumettre cette décision nouvelle.

    Une de ces députations, qui avait pour chef un ex-professeur du collège Louis le Grand, se présenta à l’assemblée de la section de Bondi. Les artisans et les femmes de la halle qui y siégeaient, adoptèrent avec un tel enthousiasme le tutoiement général que, sur la proposition d’une honorable harengère, il fut décrété que l’orateur recevrait l’accolade, non seulement du président, mais de tous les citoyens et de toutes les citoyennes de la section.

    Sans-culotte parisien
    Sans-culotte parisien

    Noirci par les charbonniers, blanchi par les fariniers, les joues barbouillées de tabac par les aimables tricoteuses, pressé, tiré par tout le monde, le professeur parvint enfin à gagner la porte, et dans l’ivresse de son triomphe, il ne s’aperçut pas même qu’il avait perdu un morceau de sa culotte et les deux pans de son habit.

    Arrivé à la section des Filles-Saint-Thomas, il monte à la tribune : « Citoyens, dit-il, je viens au nom de la section du Panthéon vous proposer de remplacer le vous monarchique par le tu républicain. » Mais au lieu de l’approbation à laquelle il s’attendait, un long murmure s’élève, et l’un des bons bourgeois de cette section s’écrie : « La proposition que vous venez d’entendre ne peut avoir été faite que par un manant qui vient se moquer de nous : pour lui apprendre la politesse, je propose de mettre à la porte le préopinant. »

    « Adopté, adopté », s’écrie-t-on de toutes parts, et déjà le professeur, saisi par une dizaine de gros gaillards, voyait même ouvrir la fenêtre, lorsqu’il obtint à grand’ peine un moment de silence : « Citoyens, dit-il, je partage fortement votre opinion sur le tutoiement, et j’ai avec tant d’insistance combattu cette proposition, que c’est pour me punir qu’on m’a chargé de vous la communiquer. »

    Ces paroles calmèrent un peu l’effervescence générale ; cependant le malencontreux orateur ne put sortir sans être reconduit d’une manière assez vive par ceux que sa proposition fraternelle avait mécontentés.

    Un pareil traitement produisit une exaltation toute révolutionnaire dans la tête du pauvre député, d’autant plus que dans ce brusque adieu il avait à peu près achevé de perdre le reste de son vêtement intime : grâce aux modérés de la section des Filles-Saint-Thomas, il se trouva donc tout à fait sans-culotte, et fut un des plus ardents à faire triompher la proposition du tutoiement qui plus tard fut formellement décrété.

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  • Protestation de Raymond Poincaré
    contre le déclin du français
    comme langue diplomatique universelle
    (Extrait de « Revue des Deux Mondes », paru en 1921)
     
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    Ancien président de la République, Raymond Poincaré proteste, en 1921 et dans la Revue des Deux Mondes, contre le déclin du français pourtant utilisé comme langue diplomatique et « langue universelle de l’Europe » juste avant la Révolution de 1789

    Protestation de Raymond Poincaré

    On a commencé par déposséder notre langue de ses anciens privilèges diplomatiques. Tous les traités qui ont suivi la paix, traités de Versailles, de Saint-Germain, de Sèvres, de Trianon, ont été rédigés, tantôt en deux idiomes, tantôt en trois.

     
    En 1784, la classe des Belles-Lettres de l’Académie de Berlin mettait au concours la question suivante : « Qu’est-ce qui a fait de la langue française la langue universelle de l’Europe ? Par où mérite-t-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? »

    En 1921, l’Académie française peut choisir, pour le prix d’éloquence, ce sujet mélancolique : « Qui est-ce qui a fait perdre à la langue française sa qualité de langue diplomatique de l’Europe ? Par où a-t-elle mérité cette disgrâce ? Est-il à présumer qu’elle s’en relève ? »

    Au XVIIIe siècle, lorsque des états comme la Suède, la Suisse, la Sardaigne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Hongrie, la Prusse contractaient entre eux, même en dehors de la France, ils se servaient de notre langue. Au XIXe siècle, même après nos revers, on parle français au Congrès de Vienne, on parle français dans les négociations de Francfort, on parle français au Congrès de Berlin, aux Conférences de Madrid, d’Algésiras, de La Haye.

    A Versailles, à Saint-Germain, à Sèvres, à Trianon, notre souveraineté linguistique a été démembrée. Vaincus, nous l’avions conservée ; vainqueurs, nous avons dû la partager. Concession de pure forme ? Non pas. Premier signe des concessions qui nous ont, tout de suite, été arrachées sur le fond.

    Raymond Poincaré.

     

     

     
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  • Procès de Jeanne d’Arc
    (Document du XIXe siècle communiqué par ville de Loches)
     
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    C’est un procès d’hérésie que Pierre Cauchon, et avec lui l’université de Paris, entend faire à Jeanne. De tels procès sont alors menés par l’Inquisition, instituée en 1231. Il s’agit avant tout de prouver que le roi de France a été couronné par les artifices d’une sorcière - en tout cas d’une hérétique. Les procès de sorcellerie sont rares à l’époque. Il faudra attendre le XIXe siècle pour les voir proliférer.

    On a regretté que Jeanne d’Arc ne nous soit connue que par des « grimoires de notaires ». Si les événements qu’elle déclenche ont été rapportés par les chroniqueurs, ce sont les deux procès - de condamnation et de « réhabilitation » - qui nous permettent de connaître Jeanne. A cause de la sécheresse des questions et des comptes-rendus, cette personne ressort avec une netteté incomparable, à laquelle la signature des notaires au bas des pages ajoute une incontestable authenticité historique. Mais il faudra attendre le XIXème siècle (1841-1849) et le travail de Jules Quicherat pour que ces pages soient enfin publiées.

    Mercredi 21 février : Première journée des interrogatoires

    Jeanne - Je ne sais pas sur quoi vous me voulez interroger. Par aventure me pourriez-vous demander telles choses que je ne vous dirais point. Cauchon - Vous jurez de dire vérité sur ce qui vous sera demandé concernant la matière de foi et ce que vous saurez ?
    J - De mon père, de ma mère, et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais des révélations à moi faites de par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles mon Roi. Et je ne les révélerai même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par vision, j’entend par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne.[...]
    C - Quels sont votre nom et votre surnom ?
    J - En mon pays, on m’appelait Jeannette et, après que je fus venue en France, on m’appela Jeanne. Du surnom, je ne sais rien.
    C- Quel est votre lieu d’origine ?
    J - Je suis née au village de Greux. C’est au lieu dit Greux qu’est la principale église.
    C - Quels étaient les prénoms de vos père et mère ?
    J - Mon père s’appelait Jacques d’Arc. Ma mère Isabeau.
    C - Où fûtes-vous baptisée ?
    J - En l’église de Domrémy.[...]
    C - Qui vous a appris votre croyance ?
    J - Je l’ai appris de ma mère Pater Noster, Ave Maria, Credo. Je n’ai pas appris d’autre personne ma croyance, sinon de ma mère.v C - Dites Pater Noster.
    J - Entendez-moi en confession et je vous le dirai volontiers.[...]

    Jeudi 22 février

    [...]Jean BEAUPERE - Quel était votre âge quand vous avez quitté la maison devotre père ?
    J - De mon âge je ne saurais déposer.
    B - Dans votre jeunesse avez-vous appris quelque métier ?
    J - Oui, à coudre panneaux de lin, et à filer, et je ne crains femme de Rouen pour filer et coudre.[...]
    B- Quand avez-vous commencé à ouïr ce que vous nommez vos voix ?
    J - Quand j’eus l’âge d’environ treize ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et la première fois, j’eus grand’peur. Et vint cette voix environ l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. Je n’avais pas jeûné la veille. J’ouïs la voix du côté droit de l’église, et rarement je l’ouïs sans clarté.[...]
    B - Comment était cette voix ?
    J - Il me semblait que c’était une digne voix, et je crois que cette voix était envoyé de par Dieu. Lorsque j’eus ouï par trois fois cette voix, je connus que c’était la voix d’un ange. Cette voix m’a toujours bien gardée, et je comprenais bien cette voix.
    B - Quel enseignement vous donnait cette voix pour le salut de votre âme ?
    J - Elle m’enseigna à bien me conduire, à fréquenter l’église.[...] La voix me disait de venir en France, et je ne pouvais plus durer où j’étais. Cette voix me disait encore que je lèverais le siège mis devant la cité d’Orléans. Elle me dit en outre d’aller à Robert de Baudricourt, dans la ville de Vaucouleurs, et qu’il me baillerait des gens pour aller avec moi.[...]
    B - Vites-vous quelque ange au-dessus de votre roi ?
    J - Pardonnez-moi. Passez outre.
    B - Votre roi eut-il des révélations ?
    J - Avant que mon roi me mît à l’oeuvre, Il eut plusieurs apparitions et belles révélations.
    B - Quelles apparitions et révélations eut votre roi ?
    J - Je ne vous le dirai point. Vous n’aurez pas encore réponse. Mais envoyez vers le roi et il vous le dira.
    B - Pourquoi votre roi vous a-t-il reçue ?
    J - La voix m’avait promis que mon roi me recevrait assez tôt après que je serais venue vers lui. Ceux de mon parti connurent cette voix, je le sais bien. Mon roi et plusieurs autres ouïrent et virent les voix qui venaient à moi.
    B - Entendez-vous souvent cette voix ?
    J - Il n’est jour que ne l’entende, et même j’en ai bien besoin.[...]

    Pierre CAUCHON : Négociateur du traité de Troyes qui lui valu l’évêché de Beauvais, Cauchon fait successivement décider que le procès de Jeanne serait mené par lui. Il se met en devoir de mettre en place tous les éléments du procès qu’il compte bien faire à Jeanne, entre autres en faisant venir de Paris six universitaires pour l’assister et convaincre Jeanne d’hérésie.

    Samedi 24 février

    [...]BEAUPERE - Ceux de Domrémy tenaient-ils le parti des Bourguignons ou le parti adverse ?
    J - Je ne connaissais qu’un Bourguignon, et j’eusse bien voulu qu’il eût la tête coupée, voire s’il eût plu à Dieu !
    B - Au village de Maxey, étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons ?
    J - Ils étaient Bourguignons.
    B - La voix vous a-t-elle dit en votre jeunesse de haïr les Bourguignons ?

    J - Depuis que je compris que les voix étaient pour le roi de France, je n’ai point aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent. Et je le sais par la voix.
    B - En votre jeune âge, avez-vous eu révélation par la voix que les Anglais devaient venir en France ?
    J - Déjà les Anglais étaient en France, quand les voix commencèrent à venir.[...]
    B - En votre jeune âge, aviez-vous grande intention de persécuter les bourguignons ?
    J - J’avais grande volonté et grand désir que le roi eût son royaume.

    Mardi 27 février

    BEAUPERE - Aviez-vous prescience que vous seriez blessée [à Orléans] ?
    J - Je le savais bien, et l’avais dit à mon roi, mais que, nonobstant, il ne laissât pas de besogner. Cela m’avait été révélé par les voix des deux saintes, savoir de la bienheureuse Catherine et de la bienheureuse Marguerite. Je fus la première à poser l’échelle en haut, dans ladite bastille du pont. Et comme je levais cette échelle, je fus blessée au cou par le vireton, comme je l’ai dit.[...]

    Jeudi 1er mars

    CAUCHON - Que pensez-vous qu’il doive arriver à ceux de votre parti ? J - Avant qu’il soit sept ans, Les Anglais perdront plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans, et ils perdront tout en France. Les Anglais auront plus grande perte qu’oncques n’eurent en France, et ce sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.
    C - Comment le savez-vous ?
    J - Je le sais bien par révélation qui fut faite, et que cela arrivera avant sept ans ; et je serai bien courroucée que ce fût autant différé. Je sais cela par révélation aussi bien que je vous sais devant moi.
    C - Quand cela arrivera-t-il ?
    J - Je ne sais ni le jour ni l’heure.
    C - Quelle année cela arrivera-t-il ?
    J - Vous n’aurez pas encore cela. Bien voudrais-je toutefois que ce fût avant la Saint-Jean ![...]
    C - Sainte-Marguerite parle-t-elle langage d’Angleterre ?
    J - Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
    C - Sur leurs têtes, avec les couronnes, y avait-il des anneaux d’or ou autrement ?
    J - Je n’en sais rien.
    C - Vous-même n’avez-vous pas certains anneaux ?
    J - Vous, évêque, vous en avez un à moi. Rendez-le moi ! Les Bourguignons ont un autre anneau. Mais montrez-moi cet anneau, si vous l’avez.
    C - Qui vous donna l’anneau qu’ont les Bourguignons ?
    J - Mon père, ou ma mère. Il me semble qu’il y avait écrits les noms de Jhesus Maria.[...] Et l’anneau me fut donné en la ville de Domrémy. Mon frère me donna un autre anneau que vous avez, et que je vous charge de le donner à l’église.
    C - N’avez-vous guéri personne avec l’un ou l’autre de vos anneaux ?
    J - Jamais je n’ai guéri personne par le moyen desdits anneaux.[...]
    C - Quel signe avez-vous donné à votre roi pour lui montrer que vous veniez par Dieu ?
    J - Je vous ai toujours dit que vous ne le tirerez pas de ma bouche. Allez lui demander !
    C - Avez-vous juré de na pas révéler ce qui vous serait demandé touchant le procès ?
    J - Je vous ai autrefois dit que je ne vous dirai pas ce qui touche et ce qui va à notre roi, je ne parlerai pas.
    C - Ne savez-vous point le signe que vous avez donné au roi ?
    J - Vous ne le saurez pas de par moi.
    C - Cela touche le procès.
    J - J’ai promis de la tenir bien secret, et ne vous en dirai rien. Je l’ai promis en tel lieu que je ne le vous puis dire sans me parjurer.
    C - A qui l’avez-vous promis ?
    J - A sainte-Catherine et sainte-Marguerite. Et ce fut montré au roi. Je l’ai promis aux deux saintes, sans qu’elles me requissent. Et je le fis à ma propre requête, car trop de gens me l’eussent demandé, si je ne l’eusses promis aux saintes.[...]

    Samedi 3 mars

    CAUCHON - Avez-vous su par révélation que vous vous échapperiez ?
    J - Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ?
    C - Les voix vous en ont-elles dit quelque chose ?
    J - Cela n’est point de votre procès. Je m’en rapporte à mon Seigneur. Et si tout vous concernait, je vous dirais tout. Par ma foi, je ne sais le jour ni l’heure où je m’échapperai.
    C - Les voix vous en ont-elles dit quelque chose en général ?
    J - Oui, vraiment, les voix m’ont dit que je serai délivrée, mais je ne sais le jour ni l’heure, et qu’hardiment je fasse bon visage.[...]
    C - N’avez-vous point levé d’enfant aux fonts baptismaux ?
    J - A Troyes, j’en levai un. Mais de Reims je n’en ai point de mémoire, ni de Château-Thierry. J’en levai deux aussi à Saint-Denis. Et volontiers mettais nom aux fils, "Charles", pour l’honneur de mon roi, et aux filles, "Jeanne".[...]
    C - Les bonnes femmes de la ville touchaient-elles leurs anneaux à l’anneau que vous portiez ?
    J - Maintes femmes ont touché à mes mains et à mes anneaux, mais je ne sais point leur coeur et intention.[...]

    Samedi 10 mars : Dans la prison

    La Fontaine - Depuis ce lieu de Melun, ne vous fut-il point dit par vos dites voix que vous seriez prise [à Compiègne] ?
    J - Oui, par plusieurs fois, et comme tous les jours. Et à mes voix, je requérais, quand je serais prise, d’être bientôt morte, sans long travail de prison. Et elles me dirent de prendre tout en gré, et qu’ainsi il fallait faire. Mais ne me dirent point l’heure, et si je l’eusse sue, je n’y fusse pas allée. J’avais plusieurs fois demandé à savoir l’heure, mais elles ne me la dirent point.

    LF - Si vos voix vous eussent commandé de faire la sortie et signifié que vous seriez prise, y fussiez-vous allée ?
    J - Si j’eusse su l’heure, et que je dusse être prise, je n’y fusse point allée volontiers ; toutefois j’eusse fait leur commandement à la fin, quelque chose qui me dût être advenue.
    LF - Quand vous fîtes cette sortie de Compiègne, avez-vous eu voix de partir et de faire cette sortie ?
    J - Ce jour, je ne sus point ma prise et je n’eus d’autre commandement de sortir. Mais toujours il m’avait été dit que je fusse prisonnière.[...]

    Lundi 12 mars : Dans la prison

    La Fontaine - De ces visions, n’avez-vous point parlé à votre curé ou autre homme d’église ?
    J - Non, seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi. Je ne fus pas contrainte de mes voix à les celer : mais je redoutais moult de les révéler, par crainte des Bourguignons et qu’ils n’empêchassent mon voyage ; et, tout spécialement, je redoutais moult mon père qu’il ne m’empêchât de faire mon voyage.
    LF - Croyiez-vous bien faire de partir sans le congé de votre père ou mère, puisqu’on doit honorer père et mère ?
    J - En toutes autres choses, je leur ai bien obéi, excepté en ce départ. Mais depuis, je leur en ai écrit, et ils m’ont pardonné.[...]
    LF - Fut-ce à la requête de Robert de Baudricourt ou de vous que vous prîtes l’habit d’homme ?
    J - Ce fut par moi, et non à la requête d’homme au monde.
    LF - La voix vous commanda-t-elle de prendre habit d’homme ?
    J - Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par le commandement des voix.
    Quant à cet habit, j’en répondrai une autre fois. Pour le présent, je n’en suis point avisée. Mais demain, j’en répondrai.
    LF - Prenant habit d’homme, pensiez-vous mal faire ?
    J - Non, et encore de présent si j’étais en l’autre parti et en cet habit d’homme, il me semble que ce serait un des grand biens de France de faire comme je faisais avant ma prise.[...]

    Jeudi 15 mars

    La Fontaine - Puisque vous demander à ouïr messe, il semble que ce serait le plus honnête que vous soyez en habit de femme. Lequel aimeriez-vous mieux ? Prendre habit de femme et ouïr messe ? Ou demeurer en habit d’homme et non ouïr messe ?
    J - Certifiez-moi d’ouïr messe si je suis en habit de femme et sur ce je vous répondrai.
    LF - Et je vous certifie que vous orrez messe si vous êtes en habit de femme.
    J - Et que dites-vous si j’ai juré et promis à notre roi de ne pas mettre bas cet habit ? Toutefois je vous réponds : faites moi une robe longue jusqu’à terre, sans queue et me la baillez pour aller à la messe ; et puis au retour, je reprendrai l’habit que j’ai.[...]

    Samedi 17 mars : Dans la prison. Fin du procès d’office

    LF - Dites-nous si vous vous en rapportez à la détermination de l’Eglise ?
    J - Je m’en rapporte à Notre-Seigneur qui m’a envoyée, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes de Paradis. Et m’est avis que c’est tout un de Notre-Seigneur et de l’Eglise, et qu’on n’en doit point faire de difficulté. Pourqoi fait-on difficulté que ce soit tout un ?
    LF - Il y a l’Eglise triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. L’Eglise militante, c’est notre saint-père le pape, vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l’Eglise et le clergé, et tous bons chrétiens et catholiques. Laquelle Eglise bien assemblée ne peut errer et est gouvernée du Sain-Esprit. Voulez-vous vous en rapporter à l’Eglise militante, c’est à savoir celle qui est ainsi déclarée ?
    J - Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et de tous les benoîts saints et saintes de paradis, et l’Eglise victorieuse de là-haut, et de leur commandement. Et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits, et tout ce que j’ai fait ou à faire.
    LF - Vous soumettez-vous à l’Eglise militante ?
    J - Je n’en répondrai maintenant autre chose.[...]
    LF - Savez-vous si sainte-Catherine et sainte-Marguerite haïssent les Anglais ?
    J - Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime et haïssent ce que Dieu hait.
    LF - Dieu hait-il les Anglais ?
    J - De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront ; Et que Dieu enverra victoire aux Français, et contre les Anglais.[...]

    Mardi 27 mars : Début du procès ordinaire. Thomas de Courcelles lit les soixantes-dix articles du réquisitoire, dans lesquels Jeanne est déclarée :

    - "Sorcière, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice des esprits mauvais, superstitieuse, abonnée aux arts magiques ;
    Mal pensant en tout ce qui se rapporte à la foi catholique, schismatique, doutant et s’écartant de la foi à propos de l’article Eglise une, sainte, et de quelques autres ;

    - Sacrilège, idolâtre, apostate, maldisante et malfaisante, blasphématrice contre Dieu et saints ;

    - Scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, empêchant qu’elle ne s’établisse ; excitatrice de la guerre, altérée cruellement de sang humain, en provoquant l’effusion ;

    - Impudemment et totalement oublieuse de la décence et des convenances de son sexe, prenant sans rougir l’habit inconvenant et la condition des gens de guerre."

    Ces articles furent résumés en douze points : ses apparitions et révélations ; le signe donné au roi ; sa foi en ses visions ; ses prédictions ; son habit d’homme ; ses lettres ; son départ de Vaucouleurs ; sa tentative d’évasion à Beaurevoir ; son assurance d’être sauvée ; la prédiction de Dieu pour le roi de France et la langue française parlée par les saintes ; les hommages rendus par Jeanne à ses apparitions ; son refus de se soumettre à l’Eglise.

    Samedi 31 mars : Dans la prison

    J - [...] Ce que notre Sire m’a fait faire et commandé et commandera, je ne le laisserai à faire pour homme qui vive, et il me serait impossible de le révoquer. En cas que l’Eglise me voudrait faire faire autre chose au contraire du commandement que je dis à moi fait par Dieu, je ne le ferais pour quelque chose.
    C - Si l’Eglise militante vous dit que vos révélations sont illusion ou chose diabolique ou mauvaise chose, vous en rapportez-vous à l’Eglise ?
    J - Je m’en rapporte à Notre-Seigneur duquel je ferai toujours le commandement.[...]
    C - Croyez-vous point que vous soyez sujette à l’Eglise qui est sur terre, c’est à savoir à notre saint-père le pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats d’Eglise ?
    J - Oui, Notre-Sire Dieu premier servi.

    Du 18 avril au 23 mai, ce sont les admonitions charitables : tout au long de ces séances les réponses de Jeanne, qui est malade, sentent la fatigue. Elle est excédée, presque indifférente à la comédie qu’on lui joue. Elle sent la mort proche. Le 9 mai, on la menace de torture.
    Elle ajoutera, le 23 mai :
    Jeanne - Si j’étais en jugement, et voyais le feu allumé, et le bois préparé, et le bourreau prêt de bouter le feu, et si j’étais dedans le feu, je n’en dirais autre chose et soutiendrais ce que j’en ai dit au procès jusqu’à la mort.

    Jeudi 24 mai : Scène de l’abjuration.

    On sait que le texte de cette abjuration, tel qu’il figure dans le registre du procès, est beaucoup plus long que celui qui fut lu à Jeanne par l’huissier Jean Massieu et répété, puis signé, par elle ce jour-là. Voici ce qu’elle signa, sans en connaître tout le contenu, la main tenue par le secrétaire du roi d’Angleterre :

    "Je, Jeanne, appelée la Pucelle, misérable pécheresse, après que j’ai connu les lacs d’erreur auquel j’étais tenue, et que, par la grâce de Dieu, je sois retournée à notre mère sainte Eglise, afin qu’on voit que, non pas feintement, mais de bon coeur et de bonne volonté je suis retournée à Elle, je confesse que j’ai gravement péché, en feignant mensongèrement avoir eu révélations et apparitions de par Dieu et ses anges, sainte-Catherine et sainte-Marguerite. Et de tous mes dits et faits qui sont contre l’Eglise, je me rétracte et veux demeurer en l’union de l’Eglise sans jamais en départir."

    Pendant que l’on dresse ostensiblement un bûcher non loin de là, Jeanne répondra aux exhortations du maître de l’université de Paris et chanoine de Rouen, qui lui fait un sermon, devant un tribunal : "Je m’en rapporte à Dieu et à Notre Saint Père le Pape."
    Ce qui en un procès normal eût été suffisant pour interrompre la procédure, car ceux qui faisaent appel au Pape devaient lui être conduits.

    Lundi 28 mai : Dans la prison. Procès de relapse et dernier interrogatoire de Jeanne

    Cauchon - Quand et pourquoi avez-vous repris l’habit d’homme ?
    J - J’ai naguère repris l’habit d’homme et laissé l’habit de femme.
    C - Pourquoi l’avez-vous pris ? Qui vous l’a fait prendre ?
    J - Je l’ai pris de ma propre volonté. Personne ne m’y a contrainte ; j’aime mieux l’habit d’homme que de femme.
    C - Vous aviez juré et promis de ne pas reprendre l’habit d’homme.
    J - Je n’ai jamais entendu faire serment de ne pas reprendre l’habit d’homme.
    C - Pour quelle cause l’avez-vous repris ?
    J - Parce qu’il me semble plus licite et convenable d’avoir l’habit d’homme, autant que je serai avec des hommes, que de porter l’habit de femme. Et en outre, je l’ai repris parce qu’on n’a pas tenu ce qu’on m’avait promis : que j’irai à la messe, et recevrais mon Sauveur, et que je serai mise hors de fers. Les Anglais m’ont fait ou fait faire en la prison beaucoup de torts et de violences quand j’étais vêtue d’habits de femme. (elle pleure) J’ai fait cela pour la défense de ma pudeur[...].
    C - Depuis jeudi dernier, avez-vous ouï les voix de sainte-Catherine et sainte-Marguerite ?
    J - Oui
    C - Que vous ont-elles dit ?
    J - Que Dieu me mandait par elles que je m’étais mise en grand danger de perdition, parce que j’avais consenti à faire cette abjuration et renonciation, pour sauver ma vie ; et que je me damnais pour sauver ma vie. Avant ce jeudi, mes voix m’avaient dit ce que je devais faire, et ce que j’ai fait. Elles m’avaient dit, [quand je serai sur] en l’échafaud, de répondre hardiment au prêcheur ; il disait que j’avais fait plusieurs choses que j’ai jamais faites ; Si ce n’était Dieu qui m’avait envoyée, je me damnerais, mais véritablement c’est Dieu qui m’a envoyée...[...] Tout ce que j’ai dit et rétracté, je l’ai fait seulement pour la crainte du feu. [...] Jamais je n’ai fait quelque chose contre Dieu ou contre la foi, quoi que l’on m’ait commandé de rétracter ; et ce qui était contenu dans la cédule d’abjuration, je ne l’ai jamais compris. Je n’entends jamais rien rétracter, si ce n’était qu’il plût à Dieu que je le rétracte. Si les juges le veulent, je reprendrai l’habit de femme. Du surplus je n’en ferai autre chose.
    C - Vous êtes donc hérétique obstinée et rechue.
    J - Si vous, Messeigneurs de l’Eglise, m’eussiez menée et gardée en vos prisons, par aventure ne me fût-il pas advenu ainsi.
    C - Cela entendu, nous n’avons plus qu’à procéder plus outre, selon ce qui est de droit et de raison.

    Le mercredi 30 mai, Jeanne était conduite au bûcher sur la place du Vieux marché. Etant dans la flamme, jamais elle ne cessa jusqu’en la fin de clamer et confesser à haute voix le saint nom de Jésus en implorant sans cesse l’aide des saints et saintes du paradis. Et, qui plus est, en rendant son esprit et inclinant la tête, proféra le nom de Jésus en signe qu’elle était fervente en la foi de Dieu.

    L’épopée et la personnalité de Jeanne d’Arc ont toujours prêté à discussions - le plus souvent fantaisistes - sur ses origines, sa bonne foi.
    Toujours est-il que son procès a bel et bien été mené comme un procès politique.

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  • Les secrets de la tour Saint-Jacques

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    Les secrets de la tour Saint-Jacques

    Vous passez souvent devant, mais vous ne vous êtes jamais demandé ce que faisait là cette Tour Saint Jacques un peu perdue au milieu des boutiques de la rue de Rivoli ? Nous vous proposons de découvrir l’histoire et les secrets de cette belle curiosité bien connue des Parisiens.
    En fait, cette tour construite au 16ème siècle était le clocher d’une église détruite à la Révolution : Saint Jacques la Boucherie.
    De la boucherie parce qu’elle était située dans la zone de la corporation des bouchers. Et dédiée à Saint Jacques (une statue du saint la domine) car elle était située sur le chemin de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle.

    La légende raconte que la Tour Saint Jacques aurait été sauvée de la destruction lors de la Révolution car Blaise Pascal y aurait réalisé des expériences sur la pesanteur depuis le toit. On retrouve d’ailleurs une statue du penseur à la base de la tour.

    Depuis 1965, elle est redevenue le point de départ de la route vers SaintJacques de Compostelle pour de nombreux pèlerins.

    La ville de Paris qui en est propriétaire depuis 1836 a fait installer à son sommet à la fin du 19ème siècle une station météorologie toujours en fonction.

    Pour finir, sachez que le square qui entoure la Tour Saint Jacques dans lequel vous vous êtes déjà posé, est considéré comme le premier de Paris…

     

     

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  • Préparation d’un élixir du XVIIIe siècle
    pour s’assurer d’être centenaire
    (D’après « Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie », paru en 1916)
     
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    En 1916, la Société de l’Histoire de la pharmacie publie un document recueilli par Raymond Houdayer, membre fondateur de cette Société, ancien élève de l’Ecole des Chartes et de la Faculté des Lettres de Paris, archiviste au ministère de l’Agriculture : cette pièce, qu’un gynécologue distingué et de ses amis lui avait communiquée, relate la composition, le procédé de fabrication et les vertus supposées de l’élixir de longue vie qu’un médecin suédois avait confectionné au XVIIIe siècle

    C’est une feuille double de 31 cm sur 20 sur papier vergé transmise par le docteur Acheray à Houdayer, écrite sur trente-deux lignes d’une grande écriture droite assez lisible, et qui porte au dos la mention pour M. de Richecourt. Le texte qui y est porté, que nous reproduisons ici en respectant l’orthographe originelle, est le suivant :

     

    Elixir de longue vie
    Trouvé dans les papiers du docteur Xermet, médecin suédois, mort à l’âge de 104 ans d’une chute de cheval. Ce secret étoit dans sa famille depuis plusieurs siècles ; son ayeuil a vécu 130 ans, sa mère 107 ans, son père 112 ans par l’usage de cet élixir... Il en prenoit 7 à 8 goutes matin et soir dans le double de vin blanc, ou rouge, ou dans du thé, ou du bouillon, mais plutôt du vin rouge.

    Composition de l’élixir
    Deux onces et deux gros d’aloës succotrin
    Deux gros de zédoaire
    Deux gros de gentiane
    Deux gros du meilleur safran
    Deux gros de rhubarbe fine
    Deux gros d’agaric blanc
    Deux gros de thériaque de Venise

    Et si l’on veut qu’il soit plus purgatif, vous y ajoutez :
    Deux gros de genièvre
    Deux gros de quinquina
    Et deux gros de manne
    Le tout dans quatre pintes d’eau de vie

     

    Procédé
    Mettez en poudre et passez au tamis les six premières drogues, ensuite mettez-les dans une bouteille de gros verre avec la thériaque. Jettez dessus votre eau de vie, bouchez la bouteille d’un parchemin mouillé, et quand il sera sec, piquez-le de plusieurs trous d’épingle, afin que la fermentation ne casse pas la bouteille ; mettez la à l’ombre pendant neuf jours, ayez soin de la bien remuer matin et soir ; le dixième jour, coulez doucement dans une autre bouteille l’infusion tant qu’elle sera claire.

    Bouchez bien cette colature avec un liège. Puis mettez sur votre marc une nouvelle pinte d’eau de vie, laissez-la infuser comme la précédente. Remuez tous les jours deux fois votre bouteille, coulez votre liqueur le dixième jour jusqu’à ce qu’elle se vuide, ensuite metez du coton dans l’antonoir et filtrez à plusieurs reprises afin d’avoir votre colature claire, ayant soin de tenir un linge fin sur l’antonoir afin que votre liqueur ne s’évapore pas ; vous metrez les deux infusions ensemble et vous les serrerez bien dans des bouteilles, bien bouchées. On peut s’en servir dès les premiers jours.

    Propriété dudit élixir
    Il restaure la force, ranime les esprits, otte les tremblements de nerfs, émousse les douleurs atroces des rhumatismes, celles de la goute et l’empêche de remonter : il nettoye l’esthomac de toutes les humeurs grasses et gluantes qui causent les indigestions, les aigreurs et les vapeurs, tue les vers et guérit toutes les coliques d’esthomac et d’entrailles ; au bout de quelques minuttes il rend gay, soulage les hydropiques, guérit les indigestions dans une heure de temps, ote les maux de cœur, ramolit le tympan aux sourds en en distillant dans l’oreille, qu’on bouche ensuitte avec du coton ; purifie la masse du sang, le fait circuler ;

    Il est parfait contre poison, il provoque le mois des femmes, restitue les couleurs et l’embonpoint, purge imperceptiblement et sans douleurs, il guérit toutes les fièvres intermittentes à la troisième dose ; c’est le restaurateur de l’humanité, il est préservatif contre les maladies contagieuses, il fait passer la petite vérole sans aucun risque, il n’en arrive aucun accident, quand on aurait poussé la dôze trop forte.

    Dôze suivant les accidents
    Pour les maux de cœur, une cueilleré à bouche.

    Deux pour les indigestions dans quatre de thé.

    Deux pures pour yvresse, trois pures dans les accès de goutte, surtout lorsqu’elle veut remonter.

    Deux dans quatre d’eau de vie pour les coliques d’entrailles et venteuses.

    Une cuillère à caffé pendant huit jours pour les vers.

    Une cuillère à caffé pendant un mois dans du vin blanc pour les hydropiques.

    Une cuillerée à bouche dans trois de vin rouge à jun pendant trois jours consécutifs pour la suppression des règles ; pour les fièvres intermittentes, une cuillerée avant le frisson ; s’il ne guérit pas à la première ou la seconde, il guérit immanquablement à la troisième.

    Pour purger en forme, trois cuillerées pures pour les hommes robustes, et deux pour les femmes, quatre heures après un léger souper : on dort tranquillement la nuit ; il n’opère que le lendemain sans autre précaution de ne rien manger de cru, et de ne pas trop prendre l’air.

    L’usage journalier qu’on peut en faire est de neuf à dix gouttes pour les hommes et de sept pour les femmes, une cuillerée tous les huit jours pour animer un vieillard, une cuillerée à caffé pendant neuf jours dans trois de bouillon de mouton à jun pour la petite vérole.

    Nota : En mettant une pinte de vin blanc sur votre marc infusé pendant un mois et remuant la bouteille deux fois par jour, il est excellent pour les coliques des chevaux, vaches, ânes, mulets et leur en faisant boire roquille à la fois.

     
     
     
     
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  • Premier propriétaire (Le) de l’Elysée
    assailli par des fantômes
    (D’après « Lectures pour tous », paru en 1920)
     
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    Le palais de l’Elysée a-t-il jamais vu errer sous ses lambris dorésd’autres ombres que celles des personnages officiels ? A cette question le dramatique récit qu’on va lire apporte une réponse imprévue, et il faut, à l’esprit garder, que nombreuses sont les demeures princières dont le passé est assombri par quelque drame sanglant et qu’à certaines heures sont venus hanter d’inexorables fantômes...

    Depuis le château des Collalti où apparaissait, furtif, à travers les hauts corridors, le spectre de cette Maria Trivigiana qu’une comtesse de Collalto affolée de jalousie avait fait murer vivante, jusqu’aux vieux burgs des margraves de Bade, ou des ducs de Brunswick et des margraves de Brandebourg, qui, à l’heure de midi, recevaient la visite d’une mystérieuse Dame Blanche faisant sonner son trousseau de clefs à la ceinture, il n’est guère de palais auquel ne soit attachée quelque histoire tragique.

    L’Elysée, lui aussi, a la sienne ; lui aussi a eu ses spectres. Il fut un temps où, chaque nuit, les fantômes d’une femme et de deux jeunes gens tenaient dans l’insomnie le maître du lieu et ne disparaissaient qu’à l’approche des premières lueurs de l’aube. Alors le palais appartenait à Henri-Louis de la Tour d’Auvergne, comte d’Evreux, celui-là même qui, en 1718, avait fait construire par Molet la somptueuse demeure au milieu des terrains vagues et des jardins du « marais Saint-Honoré », fort peu bâti encore.

    Le Palais de l'Elysée
    Le Palais de l’Elysée

    En 1741, à la date où se passent les événements que nous allons raconter, le comte d’Evreux était un homme de soixante-deux ans, vigoureux, mais alourdi, « apoplectique » déclaraient les mauvaises langues. Il avait été, dans sa jeunesse, brillant cavalier, « ayant le jargon du monde, dit Saint-Simon, et surtout celui des femmes », ambitieux, et « avait suppléé aux autres qualités avec des vues et une certaine adresse ».

    Ces « vues » et cette « certaine adresse » lui avaient permis, bien qu’il fût un simple cadet de famille (il était le quatrième fils du duc de Bouillon), de faire brillamment son chemin dans le monde. Il avait eu l’habileté de s’attacher au comte de Toulouse, l’un de ces fils de la La Vallière pour qui Louis XIV avait eu tant de secrète tendresse. Le vieux roi, touché, l’avait protégé et comblé de faveurs jusqu’à lui donner l’autorisation d’acheter, à vingt-huit ans, une des premières charges militaires du royaume, celle de colonel-général de la cavalerie légère.

    Le détenteur en était le comte d’Auvergne, son oncle. Celui-ci consentit à vendre sa charge, mais exigea de son neveu le prix fort, 600 000 livres, comme il eût fait pour un étranger. C’était une somme énorme. Or, M. d’Evreux était très démuni. Et puis, élevé à ce rang, il lui fallait encore une fortune pour le tenir. L’heureux homme trouva, à point nommé, la richissime héritière capable de le tirer d’embarras dans la fille du financier Crozat, de Crozat le « Riche ».

    La petite n’avait encore que douze ans ; son père n’était qu’un « bas commis » arrivé à la fortune ; mais on avait passé outre devant l’énormité de la dot de deux millions comptant. Les Bouillon — qui tranchaient de la famille souveraine et prétendaient aller de pair avec les Bourbons — avaient senti leur orgueil fléchir devant ce monceau d’or. Durant les négociations de l’affaire, ils étaient même allés jusqu’à rendre visite les uns et les autres à la « parentelle grotesque », comme dit Saint-Simon, de la future épouse. Les noces avaient eu lieu, « superbes », avec une « dépense prodigieuse » en l’hôtel tout neuf que Crozat achevait de faire bâtir place des Conquêtes (la place Vendôme actuelle).

    Le comte d’Evreux avait pu désintéresser son oncle, payer ses autres dettes, donner une pension de mille écus à son frère le chevalier de Bouillon, largesse de grand seigneur, enfin se commander une fastueuse demeure... Bref, il était de ceux que la vie a comblés.

    Maintenant, veuf depuis douze ans, il partageait son temps entre la chasse à Monceau dont Louis XV lui avait octroyé la capitainerie, et de somptueux festins où il traitait magnifiquement les officiers de cavalerie ses subordonnés.

    Un soir de l’année 1741, le comte était sorti de son hôtel accompagné de deux pages. C’étaient deux jeunes gens que, peu de temps auparavant, un père récollet nommé Placide lui avait recommandés et qu’il avait attachés à sa personne. Le bon père, tout en affirmant que ses protégés étaient de haut lieu, avait refusé de révéler le secret de leur naissance, si bien que leur maître ne les connaissait que sous les noms de Paul et d’Albert. Le comte était donc allé, ce soir-là, dans une maison amie et avait prié Paul et Albert de l’attendre à la porte.

    A minuit, il sort. Au moment où il franchit le seuil, trois hommes surgissent de l’ombre et fondent sur lui. Il était sans armes ; c’en était fait de lui, quand ses deux jeunes pages, bravement, mettent l’épée à la main et le couvrent de leur corps. La lutte s’engage. Le bruit réveille le voisinage. On accourt ; les inconnus prennent la fuite. Le comte revient à son hôtel, plein de reconnaissance pour les jeunes gens dont la bravoure lui a sauvé la vie. Mais l’un d’eux, l’aîné, Albert, est défaillant. Il a reçu deux coups d’épée, et perd son sang en abondance.

     

    Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Evreux
    Henri-Louis de la Tour d’Auvergne, comte d’Evreux
    On le transporte avec mille précautions dans une des chambres de l’hôtel ; on le déshabille. Un chirurgien est appelé. On le veille toute la nuit. Le lendemain, la matinée n’était encore que peu avancée, quand l’intendant du comte, M. Bras, entre chez son maître. « Eh bien ! le blessé ? — Il va mieux, monseigneur. Et ce n’est pas là ce qui m’amène. « Et qu’est-ce donc ? » M. Bras hésite. Le comte le presse. « Eh bien, voici !. Monseigneur, Albert vous a volé ! — C’est impossible ! — J’en ai la preuve ! — Il la faut plus claire que le jour. — Aussi l’est-elle, monseigneur. Tantôt, lorsqu’on l’a déshabillé, j’ai vu briller des diamants à quelque chose qui pendait sur sa poitrine. Ce quelque chose était un superbe médaillon, portant le portrait de feu Mme la comtesse d’Evreux, émail de Petitot. »

    Le comte saisit le médaillon que lui présente l’intendant et l’examine. « Ceci n’a jamais été à moi. » Il y avait, quai des Orfèvres, un joaillier, Etienne, en qui il avait toute confiance. « Etienne, voici un médaillon de prix ; est-ce ton ouvrage ? — Oui, monseigneur ; il y a douze ans au moins qu’il me fut commandé avec son pareil. — Par qui ? — Ah ! monseigneur, on m’a recommandé le secret. — Il y a plus de douze ans et, d’ailleurs... ma femme est morte. — Eh bien ! prince, j’avouerai à Votre Altesse que Mme la comtesse d’Evreux m’a remis elle-même les deux émaux et les diamants. »

    Et il révèle au comte que ; derrière le portrait, le médaillon est pourvu d’un double fond. Il retrouve le bouton, le presse, un ressort joue, une charnière s’ouvre. Il tombe du double fond un morceau de parchemin. Le comte s’en saisit. C’était un autographe de la comtesse. Elle y disait qu’Albert était son fils. Elle lui laissait le soin de se faire reconnaître de son père légal. Au cas, d’ailleurs, où il y serait résolu, elle lui disait que son acte de naissance était aux mains d’un père récollet, le P. Placide — celui-là même qui avait présenté les deux jeunes gens au comte d’Evreux.

    Le comte d’Evreux avait eu les torts les plus graves à l’égard de la comtesse. Il avait bien accepté les deux millions de dot, l’habit garni de boutons d’or et la bague de milles pistoles qu’il avait trouvés le lendemain sur sa toilette ; mais de la femme, il n’avait plus voulu entendre parler. C’était une enfant ; qu’elle grandît ! De leur côté, les Bouillon, qui s’étaient prodigués en caresses pour la « parentelle grotesque » quand il s’agissait d’enlever l’affaire, prétendaient n’en plus rien connaître ; et la duchesse, mère du marié — laquelle avait fort bien accepté le don de cinquante mille livres dont l’avait gratifiée Crozat le Riche à l’occasion des noces — ne parlait plus de sa belle-fille que fort dédaigneusement, et en l’appelant « son petit lingot d’or ».

    On l’avait mise à contribution ; c’était lui avoir déjà fait beaucoup d’honneur. Cependant Marie-Anne Crozat avait grandi. Elle était devenue « magnifiquement belle », cultivée, spirituelle. Les adorateurs ne lui avaient pas manqué, et, tandis que son mari la délaissait pour la duchesse de Lesdiguières, elle agréait les hommages du prince de Soubise. Un Rohan valait un Bouillon, et, de plus, le prince, fort séduisant, était du même âge qu’elle, à deux ans près.

    Deux fils étaient nés de cette union secrète : nos deux jeunes pages. D’ailleurs, la comtesse avait obtenu qu’une séparation judiciaire intervînt, et était retournée chez son père, « leste, jeune, et trop heureuse d’avoir retrouvé sa chambre de jeune fille », dit Mathieu Marais. Mais le jugement avait été cassé et sur ces entrefaites la comtesse était morte, de façon assez mystérieuse...

    Le comte fut atterré de la découverte. Il ne savait à quoi se résoudre, quand on lui annonça la visite d’un certain chevalier Darsthrall. C’était un Allemand, à la naissance aussi énigmatique que la fortune, mais que sa renommée de beau joueur et sa complaisance peu embarrassée de scrupules avaient néanmoins poussé dans le monde parisien, comme tant d’autres aventuriers à cette époque. Le chevalier devine que le comte est préoccupé, lui lance une boutade plaisante. Le comte rit et lui raconte ce qui lui arrive.

    — Chevalier, sous une apparence futile, vous êtes en mesure de donner un bon avis... Que feriez-vous à ma place, bon et noble chevalier ?

    — Il y a deux partis, reprit l’autre. Adopter les jeunes gens ou les repousser.

    — Les repousser ? réplique le comte, mais si un beau jour le Père Placide lâche après moi ces jeunes gens qu’il m’avait fait accueillir dans mon entourage ! Pour que mon cœur se laisse prendre, on les a baptisés sous mon nom ; il y a des actes légaux, des témoins. que sais-je ?

    — Alors, monseigneur, à Naples on emploierait le sable ; à Rome, l’eau ; à Venise, le verre ; ou, pour parler clairement, on ferait mourir ces malheureux en les assommant, ou par le poison, ou à l’aide d’un poignard de cristal, qui, cassé dans la blessure, la rendrait inexorablement mortelle.

    — Oh ! Mons de la Germanie, s’écria le comte en tressaillant ; mais c’est un crime que vous me proposez !

    — Si monseigneur sait le moyen de se débarrasser de pareils héritiers sans employer les formes illégales, il n’a pas besoin de me consulter.

    — Le sable... je comprends ; on remplit une peau d’anguille, et puis l’on frappe...

    — Dix à douze coups appliqués modérément sur les épaules suffisent ; le sang s’extravase, se coagule, et bonsoir la compagnie ! Il n’y a ni trace ni embarras. Oh ! ces Napolitains sont habiles ! A Rome, il y a, dit-on, des moines qui, pour suppléer à l’insuffisance des ressources pécuniaires de leur maison, distillent l’aqua tophana ; deux cuillerées de cette liqueur, mélangées à l’eau d’une carafe, manquent rarement, en moins de six mois, de nous débarrasser de tout rival, créancier malin, que sais-je ?

    — Protestant abominable, vous calomniez notre sainte religion !

    — A Venise, les bravi ont à la main un stylet de verre... C’est sûr, très sûr ! Et même je connais ici.

    Le comte se leva et montrant du doigt la porte :

    — Chevalier, passez là. Et s’il vous plaît, par hasard, d’y rentrer, vous ne sortirez plus que par la fenêtre !... Misérable ! suis-je un assassin ? et envers un homme qui m’a sauvé la vie !

    L’Allemand, sans se troubler, fit la révérence et partit. Le comte va aux Récollets parler au Père Placide. Celui-ci lui affirme que la comtesse l’a appelé à son lit de mort, lui a déclaré que les deux jeunes gens étaient ses fils et qu’il en témoignerait en justice au besoin.

    Le comte d'Evreux prie Darsthrall de quitter les lieux
    Le comte d’Evreux prie Darsthrall de quitter les lieux

    Il reste intraitable. En sortant du monastère, le comte se heurte à l’Allemand : « Sable, eau, verre », lui murmure ce dernier. Le comte rentre à son hôtel ; il y trouve Paul qui lui réclame au nom de son frère le médaillon.

    — En possédez-vous un semblable ?

    — Oui, monseigneur.

    — Montrez-moi celui que vous avez.

    Le jeune Paul, sans défiance, l’enlève du cou. Le comte le charge de courir chez le Suisse pour qu’il interdise la porte au cardinal de Bissy, dont on soupçonne la visite. Le jeune homme sort. Vivement le comte fait jouer le ressort. Même parchemin. Paul rentre. Il trouve le comte au coin du feu, très calme, qui lui rend son médaillon et celui de son frère.

    Albert guérit. Le comte sembla s’attacher aux jeunes gens ; il les habillait somptueusement, les emmenait dans des endroits de plaisir. Un jour, il reçut à nouveau la visite du chevalier Darsthrall.

    — Eh bien ! et vos chers fils ?

    — Mes fils ? Comment osez-vous les appeler ainsi !

    — Vos héritiers !

    — Encore ?

    — Ils le seront, monseigneur, à moins que le sable de Naples, l’eau de Rome ou le verre de Venise...

    — Toujours ces horribles moyens !

    — Quand les autres manquent.

    — Qui d’ailleurs prendrait ce soin ?

    — Un Lazarone, un Transtévérin, un gondolier et justement, le hasard a amené à Paris un fainéant qui dormait ses dix heures en plein jour à Chiaja, un bandollero d’autour des tombeaux des Scipions, et un bravo qui craint les plombs du palais dogal ou les profondeurs du canal Orfano. Il y a du choix.

    La conversation en est là, quand on annonce un avocat. Il vient avertir le comte d’Evreux qu’un inconnu prétend que Monseigneur a des fils et menace d’en faire la preuve. Affolé à l’idée du scandale, le comte conclut le marché avec l’Allemand.

    Un mois après, une foule se rassemblait à neuf heures du soir, place des Victoires, autour d’un beau jeune homme habillé aux livrées de la maison de Bouillon. Un poignard de verre à demi brisé était auprès de lui et lui-même, tombé à terre, rendait le sang et la vie par une large blessure. La police le fit reconduire chez son maître sur une civière, car il respirait encore. Le Suisse en le voyant s’écria : « La main de Dieu s’est donc étendue sur ces infortunés ! Quoi ! ce matin le frère aîné a été enseveli, victime d’une maladie de langueur, et une main meurtrière dépêche l’autre ! »

    Le comte d’Evreux devint sombre et comme hanté d’idées funèbres. Et un jour, il confia au duc de Nevers, avec lequel il était fort lié, que, toutes les nuits, sa femme et ses deux pages venaient s’asseoir au pied de son lit, et demeuraient là, immobiles jusqu’au chant du coq.

    Ce cauchemar affreux dura plusieurs années, toujours le même. La mort seule l’en délivra

     
     
     
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  • Prédictions erronées de calamités
    planétaires ou quand les « devins »
    se trompent parfois lourdement
    (D’après « Le Petit Parisien », n° du 2 mars 1908)
     
    ***********
     
    En 1909, quelques mois après l’effroyable tremblement de terre de Messine en Italie ayant causé la mort d’environ 100 000 personnes, et cependant que des devins et autres voyants ont pressenti comme critique la date du 20 février, Jean Frollo, chroniqueur du Petit Parisien, s’ingénie à dresser la liste des prédictions démenties par le temps pour les seules années 1907 et 1908, leurs auteurs nous promettant calamités en nombre : attentats, suicides en masse ou encore famine planétaire

    Pour bien des gens, le 20 février 1909 s’annonçait comme particulièrement dangereux. Un savant, en effet, avait cru pouvoir pronostiquer pour cette date un tremblement de terre dans le genre de celui de Messine – survenu le 28 décembre 1908 près de Messine, détruisant entièrement la ville, touchant le nord-est de la Sicile, la pointe de la Calabre, et causant la mort d’environ 100 000 personnes. Seulement, il s’était gardé de dire sur quel point du globe se produirait ce cataclysme, si bien que dans tous les pays on devait éprouver de vives inquiétudes.

    Le jour fatidique passé, on respira à l’aise, au moins d’une manière provisoire, car si le 20 février n’était plus qu’un souvenir, il restait à franchir le cap du 20 mars, autre date critique, au dire de notre observateur. Beaucoup de personnes, qui ne sont pas, il est vrai, versées dans les sciences, estiment, d’ailleurs, que les concordances parfois relevées entre les prédictions et les faits proviennent du hasard, et qu’on aurait tort de s’effrayer à propos de prévisions souvent démenties par la réalité.

    Il est exact, ajoute notre chroniqueur, qu’à propos de Messine on avait conté l’histoire d’une dame romaine qui, en proie à des crises hystériques, au début du mois de décembre 1908, se serait mise à annoncer la ruine prochaine de Messine. Elle aurait écrit au roi d’Italie pour le prévenir de l’imminence de la catastrophe, et, à l’heure du désastre, elle serait tombée dans un délire effroyable. On assura, en outre, que ces faits allaient être signalés aux corps savants par le médecin qui en avait été témoin. C’est bien possible. Mais il est regrettable que des avertissements si graves et surtout si précis ne soient connus qu’après les cataclysmes qui en étaient l’objet, et c’est ce qui enlève énormément de leur valeur à ces prophéties tard venues.

    Catastrophe de Sicile et de Calabre le 28 décembre 1908. Les marins des escadres de la Méditerranée recherchant les victimes parmi les ruines de Messine.
    Catastrophe de Sicile et de Calabre le 28 décembre 1908. Les marins des escadres
    de la Méditerranée recherchant les victimes parmi les ruines de Messine.

    N’en déplaise aux prophètes, ils ont une fâcheuse tendance à se fourrer le doigt dans l’œil, raille Jean Frollo. Aussi, est-il curieux de relire, après plusieurs années de distance, ce qui nous avait été prédit comme certain. On est surpris de la masse de grossières erreurs qui donnent alors à ces arrêts sibyllins une apparence de lourde mystification.

    L’an 1907, par exemple, fut privilégié sous ce rapport. On demeure stupéfait quand on fait le compte de tout ce que ses douze mois devaient contenir d’étonnant ! C’est ainsi qu’un Américain clairvoyant, Spanglos, déclarait que le tsar et le sultan passeraient de vie à trépas, tandis que plusieurs rois et empereurs seraient détrônés. Pendant ce temps, les nations gémiraient sous les pires calamités, parmi lesquelles il fallait prévoir une atroce famine, résultant d’une sécheresse si grande que tous les cours d’eau resteraient desséchés.

    Inutile de dire que les tremblements de terre devaient se succéder sans relâche, ce qui n’empêcherait pas un formidable raz de marée de détruire la presque totalité des villes bâties au bord de la mer. Non content de ces terrifiantes promesses, le Jérémie des Etats-Unis ajoutait qu’au cours de l’année 1908, une collision regrettable se produirait, au milieu de l’étendue, entre notre globe et une autre planète, vagabondant hors de sa route, et ce choc déterminerait la fin du monde, incident dont personne, semble-t-il, n’a entendu parler.

    On pensera peut-être que les devins américains appartiennent à une jeune nation où la science de l’avenir est encore dans l’enfance. Mais les prophètes et prophétesses d’Europe, et même de France, ne l’emportent pas de beaucoup en cet art difficile de préciser les événements futurs.

    Notre chroniqueur rapporte avoir sous les yeux les pronostics de deux dames parisiennes, dont l’une pratique simplement la chiromancie, tandis que l’autre s’exprime sous l’inspiration de saint Michel. Or, la première, interrogée sur l’an 1907, vit tout de suite deux attentats à la dynamite, dirigés contre le président Fallières, et aussi dix terribles incendies dans la capitale. Elle concéda néanmoins que Paris ne serait pas détruit par le feu, et, de toutes ses prédictions, celle-là seule, dont on appréciera le caractère négatif, a été confirmée jusqu’ici.

    Saint Michel ne fut pas plus heureux. Il annonça la conclusion d’un accord du gouvernement français avec le pape, deux attentats contre Alphonse XIII, un effroyable tremblement de terre en Angleterre, une sinistre catastrophe minière en France, etc. La « voyante » conclut : « Voilà tout ce que dit saint Michel par ma voix ; c’est la vérité, car il ne me trompe jamais ; l’inspiration divine seule me guide, et non la sorcellerie. » Reste à savoir si c’était bien l’archange qui parlait, car les livres de démonologie, ceux de Le Loyer et de Bodin en particulier, nous apprennent que les mauvais esprits, imitant à leur façon le geai de la fable, ne craignent pas de se parer du nom des saints pour duper avec plus de sûreté les pauvres mortels.

    L’année 1908 devait être marquée, de son côté, par un ensemble de faits divers retentissants, et il est certain, ajoute Frollo, que si l’on voulait rappeler tout ce qui s’est accompli dans les douze mois qui viennent de s’écouler, en y comprenant l’affaire Rémy, l’affaire Steinheil, l’aventure Lemoine, etc., on arriverait à un assez joli total d’histoires bruyantes et de drames sensationnels. Seulement, chose bizarre, rien de ce qui est arrivé n’avait été prédit, et rien de ce qu’on avait prédit n’est arrivé.

    Une des plus célèbres devineresses de notre époque disait à un journaliste, le 14 décembre 1907 : « Les attentats redeviendront la préoccupation générale, et il s’en produira un de collectif, dont les victimes seront nombreuses et à la suite duquel Ies Chambres seront dans un grand état d’inquiétude et d’agitation et auront à prendre des décisions importantes. On verra revenir aux affaires des hommes considérés précédemment comme ayant terminé leur rôle. Il y aura des suicides de femmes à la suite de scandales politiques et financiers. »

    Or, il n’y a eu aucun attentat collectif ayant fait de nombreuses victimes, le pouvoir est resté entre les mêmes mains, les femmes promises au suicide sont toujours de ce monde. D’autre part, et contrairement aux pronostics de la sibylle, l’Allemagne n’est pas en deuil, sa constitution n’est pas changée, l’empereur d’Autriche n’est pas mort, et nous n’avons pas entendu parler d’un extraordinaire mariage franco-anglais, pas plus que d’une « fuite à l’étranger » obligeant le Parlement à se voiler la face !

    En résumé, il faut accueillir les prédictions des prophètes et prophétesses avec un sourire sceptique, et celles des savants sans enthousiasme, quand elles sont bonnes et sans frayeur lorsqu’elles sont menaçantes. Pour être moins fantaisistes que les premières, elles ne sont pas toujours plus solides. En revanche, elles ont l’avantage d’être honnêtes et de rester étrangères à l’illuminisme ou au charlatanisme.

    Et, maintenant, attendons le grand tremblement de terre du 20 mars. Peut-être ne sera-t-il pas aussi exact que le célèbre marronnier des Tuileries, mais personne ne lui saura mauvais gré de son impolitesse.

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  • Prédiction liée à la « résurrection » du
    grand Empereur au milieu du XIXe siècle
    (D’après « Almanach pittoresque, comique et prophétique », paru en 1850)
     
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    En 1850, dans une France en proie à de vifs troubles politiques, un chroniqueur de l’Almanach pittoresque, comique et prophétiqueentreprend de démontrer, calculs rudimentaires à l’appui, que Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République, jouera en 1852 un rôle déterminant pour notre pays. Cette année-là correspondra à l’avènement du Second Empire.

    Napoléon a été annoncé par les prophéties. On a prédit sa grandeur et sa chute, sa gloire et ses revers ; et son nom est resté dans les croyances populaires comme un talisman puissant et magique pour sauver la patrie le jour du péril.

    Dans l’esprit populaire, sa mission n’est donc pas entièrement accomplie, peut-on lire dans l’Almanach pittoresque pour l’année 1851 ; il a été envoyé de Dieu pour guider le génie de la France, pour semer la civilisation nouvelle, à travers les phases successives que notre pays a traversées depuis le commencement de ce siècle.

    L'empereur Napoléon III. Détail d'une peinture de Franz Winterhalter
    L’empereur Napoléon III. Détail d’une peinture de Franz Winterhalter

    Cette idée que Napoléon doit un jour reprendre son épée et sauver encore la France est restée profondément empreinte dans l’esprit de ceux surtout qui furent ses contemporains, poursuit l’Almanach. N’y aurait-il pas dans ce penchant surnaturel quelque chose de prophétique ? Quand ce Rédempteur doit-il revenir ? Quand doit-il réapparaître ceignant l’épée, comme l’annoncent toutes les prophéties, pour consolider son œuvre ?

    Un calcul bien simple a déjà été fait ; mais il n’a point été compris. Exposons-le ici afin d’initier le lecteur à son mystère. Napoléon est né en 1769. Ajoutons à ce nombre la somme des chiffres le composant, soit 1769 + 1 + 7 + 6 + 9, ce qui donne 1792.

    Or 1792 fut l’année où le grand capitaine se révéla au siège de Toulon, à l’armée d’Italie. Ajoutez cette année à elle-même, de la même façon que précédemment, soit 1792 + 1 + 7 + 9 + 2, ce qui donne 1811.

    1811 fut l’année de sa plus haute fortune ; il avait par ses conquêtes jeté dans le monde la semence de la civilisation, précise l’Almanach pittoresque. Ajoutez cette année à elle-même : 1811 + 1 + 8 + 1 + 1, soit 1822

    C’est à partir de 1822 que nos populations entières, croyant à peine à sa mort, répétèrent cet écho prophétique : Il reviendra. La peur de l’invasion et l’esprit national aidant, on attache au nom de Napoléon l’espérance de la liberté.

    Additionnez cette date avec elle-même, 1822 + 1 + 8 + 2 + 2, ce qui donne 1835.

    Or 1835 est l’année où les membres de la famille de Napoléon se remuent ; Louis-Napoléon, qui semble avoir le pressentiment d’une haute destinée, tente dès lors de rompre les chaînes de son exil.

    Si vous additionnez maintenant 1835 avec lui-même, vous obtenez 1835 + 1 + 8 + 3 + 5, c’est-à-dire 1852.

    Vous trouvez donc pour chiffre de la sixième période 1852. En ce temps de désordre et d’anarchie, poursuit l’Almanach pittoresque, une idée consolante s’attache pour nous à ce chiffre. Nous avons trop de confiance en les destinées de notre patrie pour croire que nous sommes à la veille d’une grande calamité. Non ! s’exclame ensuite l’auteur de cette curieuse prédiction, l’année 1852, qui revient la sixième en additionnant par elle-même la date de la naissance de Napoléon, doit être la fin de l’angoisse universelle.

    C’est la date inévitable de la résurrection du grand empereur, le règne venu de ses idées :Unité, Civilisation, Puissance. Peut-être, celui qui a hérité de son nom, qui porte en lui les signes de sa grandeur, dégagé enfin des langes qui l’enveloppent, de toutes les intrigues qui lui lient les bras, sera-t-il porté par la voix populaire, la voix immense du peuple entier, à la souveraine puissance, reprenant l’œuvre du grand empereur ressuscité en lui. C’est un pressentiment, conclut le chroniqueur de l’Almanach pittoresque.

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  • Prédicateurs (Anciennes ordonnances sur les)
    (D’après un article paru au XIXe siècle)
     
     
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    C’est une chose assez éloignée de nos mœurs que la manière dont le pouvoir civil intervenait autrefois dans les fonctions de la chaire, pour que l’idée nous en paraisse en quelque sorte inouïe. Mais on comprend, en y réfléchissant, que le droit de parole est d’une assez grande importance pour que le gouvernement, qui, dans ces anciens temps, s’appliquait à régler toutes choses, ne pût le laisser sans surveillance. La Ligue avait été si loin dans ses licences que les rois avaient dû naturellement en tirer occasion pour légiférer à cet égard.

    En effet, par les ordonnances de juillet 1561 et octobre 1562, il est défendu à tous prédicateurs d’user en leurs sermons de paroles tendant à exciter le public au trouble et à la désobéissance, et il leur est enjoint de se conduire modestement et de ne pas prononcer une parole étrangère à l’instruction religieuse, sous peine de la hart (de la corde).

    Henri IV, par lettres patentes du 22 septembre 1595, ordonne « que la parole de Dieu sera prêchée dans tout le royaume, conformément aux saintes Ecritures et traditions de l’Eglise, pourvu que les docteurs soient suffisants et capables, et non ceux qui sont passionnés et ennemis de ce qui concerne notre autorité, et qui ont induit et veulent provoquer nos sujets à sédition et révolte soit en leurs prédications, confessions auriculaires ni autrement, auxquels, et à tous autres qui voudront faire le semblable, nous défendons très expressément de monter en chaire, sous peine d’être contempteurs de l’honneur de Dieu, et comme tels avoir la langue percée sans aucune grâce et rémission, et bannis de notre royaume à perpétuité. »

    Sous Louis XIV, comme il n’y avait plus à craindre de semblables excès, les ordonnances prennent un autre cours. Loin d’arrêter les prédicateurs, il s’agit de stimuler leur zèle. Les officiers et hauts-justiciers sont chargés, par l’édit de 1695, de veiller à l’exécution par les pasteurs des ordres généraux de l’Eglise, au nombre desquels les prônes hebdomadaires sont compris.

    Mais c’est surtout au XVIIIe siècle que, la nonchalance du clergé augmentant, l’instance de l’Etat devient plus vive. Le procureur fiscal est chargé de faire sommation par huissier aux curés qui négligent la chaire et le catéchisme, pour les rappeler à leur devoir, et si le curé n’y satisfait pas, le procureur fiscal a l’ordre de présenter requête au bailli du lieu, en ces termes :

    « Vous remontre le procureur fiscal que sur ce que messire N., prêtre, curé de la paroisse de..., s’est dispensé depuis plus de six mois de faire aucun prône, les dimanches, à ses messes paroissiales, icelui procureur fiscal lui a fait faire une sommation à commencer le dimanche d’ensuite, avec protestation qu’où il n’y satisferoit pas, il y seroit contraint par toutes voies dues et raisonnables, à la quelle sommation le dit sieur curé n’a daigné satisfaire. Ce qui fait qu’il recourt à ce qu’il vous plaise, monsieur, vu la dite sommation, permettre au dit procureur fiscal de saisir le temporel de ladite cure, jusqu’à ce que le dit sieur curé ait satisfait d’obéir à l’ordonnance portée dans le rituel, votre ordonnance étant exécutée nonobstant appel ou opposition, comme pour fait de police. Et vous ferez bien. »

     
     
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