• Alexandre Dumas en tablier blanc, cuisinier
    improvisé du vaudevilliste Montjoye
    (D’après « Gastronomie : récits de table », paru en 1874)
    ******
     
    Comment le célèbre Alexandre Dumas endosse durant six mois le rôle de cuisinier du vaudevilliste Armand Montjoye accusant unpenchant certain pour l’absinthe et venu chercher à la Varenne-Saint-Maur solitude et silence

    Il y aura toujours des historiettes sur Alexandre Dumas. En 1859 ou 1860, l’auteur de tant de prodigieux récits habitait le village de la Varenne-Saint-Maur, avec une poignée de secrétaires. Il partageait son temps, comme d’habitude, entre la littérature et la cuisine : lorsqu’il ne faisait pas sauter un roman, il faisait sauter des petits oignons.

    Réclame pour l'absinthe Bourgeois
    Réclame pour l’absinthe Bourgeois
    A cette époque vint à la Varenne-Saint-Maur pour trouver la solitude et le silence un certain Montjoye, charmant garçon, bien connu dans les ateliers de peinture, dans les coulisses des petits théâtres, et surtout dans les cafés où l’absinthe était bonne. Vingt-cinq ans plus tôt, Montjoye était un caricaturiste de premier ordre, avant de devenir dix ans plus tard un vaudevilliste éperdu ; le Palais-Royal lui devait une de ses farces en collaboration avec de La Rounat. L’originalité, à cette époque, allait le chercher jusque dans sa vie privée :

    Dès l’an passé, Montjoye eut ce travers
    D’aller au bal en bottes à revers.

    racontent les Odes funambulesques. En venant à la Varenne-Saint-Maur, il trouva Alexandre Dumas. C’était bien tomber. Ni l’un ni l’autre ne se connaissaient ; ils devinrent amis ardents. Montjoye arrivait tous les jours régulièrement chez Alexandre Dumas ; il s’asseyait à une table, devant un verre rempli jusqu’aux bords des larmes empoisonnées de la Muse verte ; il restait là pendant de longues heures, silencieux, buvant, fumant. Quelquefois, les secrétaires prenaient leur volée. Alors Dumas et Montjoye demeuraient en tête à tête.

    Dumas, qui n’aimait pas à écrire quand il ne se sentait pas suffisamment entouré, jetait bientôt la plume.

    — Montjoye ! s’écriait-il.
    — Maître ?
    — Laissez-moi vous adresser une demande.
    — Laquelle ?
    — Combien avez-vous pris de verres d’absinthe aujourd’hui ?
    — J’en suis à mon deuxième verre, répondait Montjoye.
    — Vous devez avoir une faim atroce.
    — Non.
    — Bah !
    — Je n’aurai faim qu’après le sixième.
    — Eh bien ! Montjoye, savez-vous une chose ? continuait Alexandre Dumas.
    — Non, disait machinalement Montjoye, accoutumé à ce despotisme de dialogue.
    — Il est une heure, n’est-ce pas ?
    — Une heure et demie.
    — A un verre d’absinthe par heure, il sera cinq heures et demie quand vous aurez faim.
    — Précisément.
    — C’est donc quatre heures que vous avez devant vous, et quatre heures que j’ai devant moi.
    — Eh bien ? disait complaisamment Montjoye.
    — Eh bien ! vous ne voyez pas où je veux en venir ?
    — Pas encore.
    — A ceci : je vais vous faire à dîner.

    Et Alexandre Dumas le faisait comme il le disait : il ceignait un tablier, il allait à la basse-cour et il tordait le cou aux volailles ; il allait dans le potager et il épluchait des légumes ; il allumait le feu ; il entamait le beurre, il cherchait la farine, il cueillait le persil, il disposait les casseroles, il jetait le sel à poignées, il agitait, il goûtait, il recouvrait le tout avec le four de campagne.

    Et juste à l’heure indiquée, lorsque Montjoye achevait son sixième verre d’absinthe, Dumas arrivait, ponctuel et triomphal, lui disant : « Le dîner est servi ! »

    Pendant six mois, Dumas a passé trois ou quatre jours par semaine à faire la cuisine à Montjoye. Bizarre distraction !

     
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Accidents de voitures à Paris
    au XVIIIe siècle : les journaux diffusent
    des appels à témoins
    (D’après « La Mosaïque », paru en 1874)
     
    *********

    Bien qu’à la fin du XVIIIe siècle la circulation des voitures dût être, même relativement, beaucoup moindre qu’aujourd’huidans les rues de la capitale, un certain nombre d’accidents s’y produisaient, qui, pour la plupart, étaient dus, à vrai dire, non seulement à l’étroitesse des voies, mais aussi à l’absence de trottoirs

    Les journaux du temps nous montrent qu’en ce cas les choses se passaient de façon assez singulière. A la date du 1er juillet 1785, nous trouvons, par exemple, dans le Journal de Paris, sous le titre (somme toute un peu discordant) de Bienfaisance, la lettre suivante :

    « Aux auteurs du journal.

    « Messieurs, un homme qui tirait une petite charrette a été hier accroché et peut-être renversé par un cabriolet, dans la rue Plâtrière. Le particulier qui était dans ce cabriolet, et qui n’a pas voulu s’arrêter pour ne pas faire scène au milieu de la rue, voudrait donner à cet homme des secours proportionnés au mal qu’il peut avoir éprouvé. Il vous prie donc, messieurs, de publier ses intentions par la voie de votre journal, afin que ce malheureux, ou les témoins de cet accident, puissent par la même voie l’instruire de son nom et de sa demeure. »

    Ici, l’auteur de l’accident, qui « n’a pas voulu faire scène, » apporte un certain scrupule à réparer le mal que son cabriolet a causé, mais rien ne nous prouve que l’expression de ce regret soit allée à son adresse, car dans les feuilles suivantes le nom du traîneur de charrette ne paraît nullement. Le bienfaiteur dut en être pour son élan généreux.

    En date du 17 septembre 1786, un cas contraire se présente. Voici ce que publie le journal sous la rubrique : Evénement.

    « Les accidents produits par l’imprudence des cochers, ou par celle des gens à pied, doivent être rendus publics, pour servir de leçon aux uns et aux autres. Le lundi 11 de ce mois, à neuf heures du soir, une voiture de maître, passant avec rapidité de la rue de l’Université à la rue Jacob, a renversé un malheureux étranger et lui a écrasé la tête. Cet infortuné, nommé Lyonnais, laisse une veuve dans la désolation et huit enfants, dont une fille est femme de chambre, le fils aîné garçon menuisier, le second dans la milice, et les cinq autres dans la misère (sic).

    Désagrément des piétons dans Paris à l'époque du Directoire
    Désagrément des piétons dans Paris à l’époque du Directoire

    « Un bruit vague avait accusé de ce désastre le cocher de Mme la maréchale de Castries. Informations prises, ce bruit est sans fondement. On espère que le véritable auteur ne tardera pas à secourir les malheureux qu’il a faits. On espère, en même temps, que les gens du monde, instruits de cet événement, recommanderont à leurs cochers d’être plus attentifs. Une affaire, si pressante qu’elle soit, n’exige point que l’on écrase le monde. Faut-il briser la tête des malheureux passants et couvrir de deuil les familles pour arriver une minute plus tôt à un souper ou à l’Opéra ? »

    Cette fois, en dépit du pressant appel et de la mercuriale qui terminent le récit, le coupable ne manifeste en aucune façon le désir de venir en aide aux victimes ; mais à son défaut la commisération publique s’émeut, et, dans Ies numéros qui suivent, nous trouvons pendant une quinzaine une série de notes ainsi conçues : « Avant-hier nous avons reçu 6 livres pour la veuve Lyonnais. Aujourd’hui nous avons reçu 12 livres, d’un petit garçon 6 livres, puis 24 livres, puis 20. Il arrive environ 200 livres de toutes mains. »

    Autre acte de bienfaisance, en date du 26 janvier 1787 :

    « Messieurs,

    « Un mauvais carrosse de remise, allant bien doucement, a blessé grièvement, peut-être même écrasé, un enfant qui s’est précipité dans les chevaux. Ce malheur est arrivé sur le boulevard de la Chaussée d’Antin à la rue Caumartin, le 23, à six heures et demie du soir. On espère que vous voudrez bien faire passer aux parents de cet enfant ce billet de caisse d’escompte de 600 livres, faible compensation d’un événement qu’ils ne peuvent cependant attribuer qu’à leur imprudence. »

    En somme, réparation offerte par l’écraseur, réclamations en faveur de l’écrasé, et, au cas échéant, intervention charitable du public, telles sont les alternatives ordinaires, à propos de ces faits, qui d’ailleurs reparaissent très souvent dans le journal.

    Mais voici, pour clore la série, une manière toute nouvelle d’entendre la situation, parue dans le même journal et sous la rubrique : Evénement.

    « 14 avril 1787.

    « Messieurs, voulez-vous bien que je profite de votre journal pour tirer d’inquiétude une dame dont les chevaux et la voiture m’ont passé sur le corps hier, dans la rue de l’Échelle, et qui a témoigné beaucoup d’intérêt à mon sort. J’ai eu le bonheur d’en être quitte pour un grand coup au milieu du front avec de fortes contusions aux reins et aux coudes. Je me suis ouvert la veine, a cause du grand mal de tête et de reins que j’éprouvais, et la saignée m’a soulagé ; je vois que ce ne sera rien. Le cocher qui a eu l’adresse de réparer le tort qu’il avait d’aller très vite, avec des chevaux très vigoureux (au milieu de beaucoup d’autres voitures qui débouchaient de la rue des Frondeurs), en arrêtant ces animaux tout court et droit, sera récompensé, s’il se présente chez moi.

    « Retz, médecin ordinaire du roi, rue Saint-Honoré. »

    L’idée paraît assez étrange, et l’on serait tenté de ne voir dans cette lettre qu’une habileréclame à l’accident, bien que ce Retz, vaillant antagoniste de Mesmer, le magnétiseur, membre correspondant de la Société royale de médecine et de l’Académie des sciences de Dijon, médecin de la marine royale à Rochefort, auteur de nombreux ouvrages très populaires, pût se passer d’un tel moyen de publicité. Toujours est-il que, cinq ou six jours plus tard, une nouvelle lettre paraît, où il semble se justifier d’un reproche de ce genre :

    « Quelques personnes, écrit-il, ont paru étonnées que je destinasse une récompense au conducteur des chevaux qui m’ont terrassé vendredi dernier ; la raison en est cependant bien simple. Quand un homme est écrasé, c’est presque toujours parce qu’au lieu d’arrêter ses chevaux, le cocher les fouette au contraire pour fuir la populace et se soustraire à la police. Il consomme alors un crime, qu’il aurait évité de commettre sans la crainte du châtiment. Il m’a semblé plus avantageux d’encourager les cochers à l’humanité que de déclamer contre leurs fautes.

    « Celui qui a arrêté ses chevaux sur moi, et m’a par ce moyen préservé des roues, n’a pas réclamé la récompense promise. Je lui destinais un louis. J’y en joins un autre, et vous prie, messieurs, de disposer de cette somme en faveur du malheureux indigent qui aura été blessé par quelque voiture.

    « Retz. »

    Le journaliste ajoute qu’il tient la somme à la disposition du premier malheureux au nom duquel on justifiera d’un malheur arrivé et d’une position précaire. Ainsi se réglaient — bien que la police pût y intervenir, comme le prouve un passage de la dernière lettre — les accidents de voitures au XVIIIe siècle.

     

    http://www.france-pittoresque.com/

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Académie (Prétention d’un enfant à l’)
    (Brève parue en 1835)
     
    *****

    A la mort du grand Corneille, survenue dans la nuit de 30 septembre au 1er octobre 1684, le duc du Maine, alors âgé de quatorze ans environ, eut tout-à-coup le caprice de vouloir faire partie des quarante.

    Il en témoigna le désir à Racine, alors directeur de l’Académie, qui aussitôt assembla ses collègues pour leur faire connaître la fantaisie du jeune prince, et demander à cet effet une surséance de quinze jours ; ce délai fut voté par acclamation.

    On assure que Racine fut engagé à répondre au nouveau candidat que lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, il n’y avait pas d’académicien qui ne fût ravi de mourir pour lui en faire une. C’était pousser un peu loin l’hyperbole poétique. « Nos prédécesseurs, dit d’Alembert, étaient, comme l’on voit, autant de Décius prêts à s’immoler pour l’honneur de la patrie. »

    Mais le protecteur de l’Académie, Louis XIV, se montra en cette occasion, observe l’écrivain contemporain qui raconte ce fait, plus difficile que L’académie elle-même ; la grande s de M. le duc du Maine empêcha le roi de donner son consentement à cette élection. Ce fut Thomas Corneille qui fut nommé à la place de son frère.

     

    http://www.france-pittoresque.com/

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Aérostation (Aspects héroï-comiques de l’) :
    caricatures et sarcasmes
    (D’après « Les ballons et les voyages aériens », paru en 1891)
     
    **********
    Ce n’est pas en France qu’une découverte comme celle des ballons pouvait passer sans être travestie et sans offrir quelque côté comique pour l’amusement général des badauds. On trouve ainsi un grand nombre de gravures publiées à l’occasion des voyages aériens, beaucoup de sottises qui ne méritent pas qu’on en garde le souvenir, mais parfois il s’y mêle un peu de naïveté ou d’esprit.

    Le premier voyage aérostatique fut chanté sur plusieurs airs, particulièrement sur celui du Curé de Dôle ; une chanson, gravée au bas d’une estampe, commençait ainsi :

    Écoute, ma mie
    Dans les Tuileries
    On a vu Charles et Robert
    S’allant promener en l’air.
    Ça faisait envie.

    Une caricature représente, sous le titre du Volomaniste, un jeune homme qui glisse sur des patins. Deux petits ballons attachés à sa cravate facilitent sa course. Il porte à la main un médaillon où l’on peut lire ces mots : J’ai fait parler de moi. Sur son dos est suspendu un livre qu’un rat dévore et qui a pour titre : Volcans éteints. D’après ce détail, on suppose que la satire était dirigée contre Faujas de Saint-Fond, jeune géologue ami et protégé de Buffon, et auteur de Recherches sur les volcans éteints du Vivarais et du Velay. Faujas, admirateur ardent des frères Montgolfier, avait provoqué, pour renouveler leur expérience, une souscription nationale ; on se faisait inscrire au café du Caveau (devenu café de la Rotonde), au Palais-Royal. C’est probablement à quoi fait allusion la caricature en montrant au fond, sous des nuages, un caveau où sont un verre et une bouteille, et qui porte pour inscription : Temple du goût.

    Le Volomaniste. Caricature du XVIIIe siècle
    Le Volomaniste. Caricature du XVIIIe siècle

    Sur une autre estampe, inspirée par le manque de réussite de certains amateurs inexpérimentés qui, après avoir organisé une souscription publique, ne parvenaient pas à gonfler leur malencontreux appareil, on indique un « moyen infaillible d’enlever les ballons ». Ce moyen infaillible consiste en poulies et en cordes !...

    Dans le même temps que la caricature versait son ironie plus ou moins spirituelle sur les efforts des partisans de la nouvelle idée, on voyait des pamphlets contre les véritables travailleurs infester l’étalage des libraires. Certains déclarent la découverte des ballons immorale, et cela pour plusieurs raisons : 1° parce que le bon Dieu n’ayant pas donné d’ailes à l’homme, il est impie de prétendre mieux faire que lui et d’empiéter sur ses droits (la même raison anathématisait le commerce maritime international) ; 2° parce que l’honneur et la vertu sont en danger permanent s’il est permis à des aérostats de descendre à toute heure de la nuit dans les jardins et vers les fenêtres ; 3° parce que, si le chemin de l’air est ouvert à tout le monde, il n’y a plus de propriétés fermées ni de frontières aux nations, etc.

    Citons notamment comme type de ce genre de pamphlets une « Lettre à M. le président de ..., sur le globe aérostatique, etc. » (Londres, 1783), à laquelle on peut adjoindre, comme pendant, un Essai critique sur le gaz hydrogène, par Charles Nodier et Amédée Pichot (Paris, 1823). Cet essai est riche des plus curieux arguments.

    Il est juste d’avouer que parfois le public fut singulièrement dupé par de prétendus aéronautes, qui n’avaient d’autre but que de faire une riche collecte. Le résultat de ces mauvaises plaisanteries fut qu’en d’autres circonstances des hommes honorables payèrent pour des fripons. Et lorsqu’une ascension sérieuse, mais retardée par des circonstances indépendantes de la volonté des aéronautes, ne réussissait pas, le bon public se montrait généralement fort mal disposé envers l’homme le plus humble et le plus excellent.

    Parmi les spectacles manqués dont la burlesque renommée fut la plus éclatante, il faut signaler la fameuse ascension des abbés Miolan et Janninet au Luxembourg, le 11 juillet 1784. Construite à grands frais à l’Observatoire, cette immense machine devait s’envoler au delà des nuages, et une souscription générale avait rassemblé au Luxembourg une foule considérable ayant chèrement payé sa place.

    On commença de gonfler le ballon vers midi, car la matinée avait été consacrée à le transporter de l’Observatoire au parterre du Luxembourg. Un soleil ardent chauffait les milliers de têtes en expectation, — et l’on sait quelle chaleur tombe sur ce parterre au mois de juillet ! Le thermomètre marquait 28 degrés, et, en multipliant ce nombre par celui des spectateurs, les mauvais plaisants trouvaient un chiffre naturellement colossal. De dix heures du matin à quatre heures du soir, on subit passivement cette rosée tropicale. L’espérance soutient si tendrement les cœurs ! et l’ascension devait être si imposante ! on ne perdrait rien pour attendre.

    Mais, à cinq heures du soir, la lourde machine était encore étendue, inerte, à fleur de sol. Nous n’essayerons pas de retracer le spectacle qui se développa insensiblement à mesure que l’impatience augmentait. Le ricanement de la dérision se fit entendre à toutes les oreilles. Un murmure colossal s’éleva, dégénérant bientôt en rumeur. Exaltée, frénétique, la populace se précipita soudain, comme un flot grossissant, sur l’enceinte, qu’elle brisa ; puis, s’élançant sur la galerie, les instruments, les appareils, elle les foula aux pieds et les mit en pièces. Elle se précipita sur le ballon, et, dans le désordre causé par une telle alerte, le feu se mit soudain à l’enveloppe. Ce fut alors une panique générale. Loin de fuir l’incendie, chacun voulut saisir un peu de l’aérostat pour en garder une relique. Les deux abbés s’esquivèrent comme ils purent, à la faveur du tumulte et à l’abri de quelques amis puissants qu’il leur restait.

    La Minerve, vaisseau aérien destiné aux découvertes, par le professeur Robertson
    La Minerve, vaisseau aérien destiné aux découvertes, par le professeur Robertson

    C’est alors qu’on vit pleuvoir de toutes parts les quolibets et les caricatures. L’abbé Miolan fut désormais représenté en chat orné d’un rabat. Janninet fut métamorphosé en âne. Sur une estampe, on voit une « Réception à l’Académie de Montmartre » : le chat Miolan et l’âne Janninet arrivent en triomphe sur leur fameux ballon, et sont reçus à la colline des Moulins-à-Vent par une assemblée solennelle de dindons et d’oies en différentes postures. Sur une autre estampe, on voit une montagne accoucher d’une souris. Un grand dessin, à l’aspect plus sérieux, représente une vue de « l’Élévation du ballon », faite par un détachement de gardes suisses : hauteur exacte, 27 pieds 11 pouces 5 lignes, mesurés à l’aide d’une perche. Mille épigrammes ornent la marge de ces estampes. Exemple, celle-ci : « Chacun son métier, les vaches seront bien gardées ».

    Parmi les chansons qui coururent alors les rues de Paris, nous rappellerons celle sur l’air :Où allez-vous, monsieur l’abbé ? intitulée : « L’abbé Miaulant et M. Jean Minet ; ils font ce qu’ils peuvent » :

    C’est au Luxembourg aujourd’hui
    Que tout Paris s’est réuni
    Pour voir l’expérience.
    Eh bien ?

    Et la seconde, sur l’air : « Les capucins sont des gueux » :

    Je me souviendrai toujours
    Du globe du Luxembourg.
    Que de monde il y avait,
    Monsieur Jeanninet !

    Quelquefois on faisait l’éloge du roi dans ces chansons, témoin le dernier couplet de celle-ci :

    Que notre siècle est florissant !
    Vive la physique !
    Cela n’est pas bien étonnant :
    C’est l’effet du mouvement
    De la mécanique D’un roi bienfaisant.

    On trouva dans les lettres qui composent ces mots : l’abbé Miolan, l’anagramme : Ballon abîmé. On juge si ce mot fit fureur.

    Ce qui donna le plus riche aliment à la caricature, c’est l’exaltation de certains projets qui se présentaient d’eux-mêmes à la parodie. Tel fut celui de « la Minerve, vaisseau aérien destiné aux découvertes et proposé à toutes les académies de l’Europe, par Robertson, physicien » (Vienne, 1804, de l’imprimerie de S.-V. Degen. Réimprimé à Paris en 1820.) Ce magnifique projet est dédié à Volta. Voici l’exposé de ce ballon voyageur :

    « La machine aérostatique appelée la Minerve, que propose le professeur Robertson, aura 150 pieds de diamètre, et sera capable d’élever 72 954 kilogrammes, équivalant à 149 037 livres de France. Les précautions et les soins qu’on prendra pour l’exécution de cette immense machine en assureront la solidité et son imperméabilité ; elle pourra comporter toutes les choses nécessaires à la sûreté, à la commodité et à l’entretien de 60 personnes instruites, choisies par les Académies, et qui s’embarqueront pour plusieurs mois, afin de s’élever à toutes les hauteurs, de parcourir tous les climats, et dans toutes les saisons, faire des observations sur la physique, la météorologie et l’astronomie, etc.

    « Cet aérostat, en pénétrant dans des déserts, visitant sans fatigue des montagnes inaccessibles aux moyens ordinaires de voyage, et franchissant les lieux où l’homme n’a jamais pu pénétrer, servirait à des découvertes géographiques ; et lorsque, sous la ligne, la chaleur du soleil rendrait le voisinage de la terre insupportable, nos voyageurs aériens s’élèveraient dans une région où l’air est frais et d’une température presque toujours égale : ou bien, lorsque leurs observations, leurs besoins ou leurs plaisirs l’exigeraient, ils pourraient voyager à une faible distance de la terre et planer à 15 toises, de manière à tout voir, à dessiner, dresser des plans, se faire entendre et pouvoir même arrêter la marche de l’aérostat en jetant l’ancre. Il serait peut-être possible, en profitant des vents alizés, de faire le tour du globe. L’expérience apprendra peut-être un jour aux hommes étonnés qu’une navigation aérienne présente moins d’inconvénients, moins d’écueils que celle de l’Océan. L’immensité des mers semble seule présenter des dangers insurmontables ; mais quel espace immense ne peut-on pas franchir, en six mois, avec une machine aérostatique, pourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la sûreté des aéronautes ».

    La machine de Pétin (1850)
    La machine de Pétin (1850)

    Ce ballon est à coup sûr le plus merveilleux qu’on ait jamais imaginé : toute une ville, forts, remparts, canons, boulevards, galeries. On comprend que de curieuses parodies en aient été faites. Nous pouvons lire sur l’une des estampes : « Projet d’une nouvelle messagerie. Les entrepreneurs, jaloux d’acquérir à leur voiture une préférence marquée sur toutes celles en usage, se proposent de lui faire prendre la route de l’air, seul et infaillible moyen d’éviter les cahots et les ornières. Le dernier terme de la course sera la Chine ou le Kamtschatka. Son premier départ est irrévocablement fixé au 10 de mai de l’an prochain 2340. Le bureau est à Paris, place des Victoires. Salle de bal, concerts, sérénades au-dessus des villes qui auront souscrit. Messe à cinq heures du matin et spectacle à six heures du soir. La punition des réfractaires sera pour la première fois d’être jetés par-dessus le bord ».

    Le but de la Minerve, à part les plaisanteries, ne manquait pas d’une certaine grandeur. Osera-t-on croire que d’autres projets dépassaient encore cette audace ? L’un des plus curieux, et qui mérite de couronner ce chapitre, est sans contredit celui d’un commentateur de la machine de Pétin, en 1851, qui, connaissant fort bien les lois de l’astronomie, imaginait un moyen très simple de voyager en Russie, en Amérique, etc. : celui de se tenir immobile. Ce n’était pas un paradoxe. En effet, la terre tournant d’occident en orient et parcourant (dans ce mouvement de rotation) 9000 lieues en vingt-quatre heures, le voyageur qui désire aller en Chine n’a plus besoin de suivre les errements ordinaires, qui consistent à faire marcher un véhicule dans la direction du pays qu’on veut atteindre. Il s’agit simplement de s’élever assez haut pour dépasser la sphère d’attraction de la terre, mettre son navire en panne et attendre que la contrée où l’on veut descendre passe au-dessous de soi !

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Abonnés du téléphone : priés de
    désigner en 1897 leurs correspondants
    par leur numéro
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1897)
     

    C’est en 1897, dans une société ne comptant alors qu’un nombre restreint d’abonnés au téléphone, que le gouvernement enjoint les usagers de ne plus désigner les correspondants avec lesquels ils souhaitent entrer en communication, que par leur numéro, et non leurs coordonnées postales. Un bouleversement raillé par un chroniqueur du temps qui y voit en outre une nouvelle forme d’esclavagisme.

    La circulaire émanait de Jean-Baptiste Delpeuch, alors sous-secrétaire d’État au Commerce, à l’Industrie et aux Postes et Télégraphe dans le gouvernement Jules Méline. Un journaliste des Annales politiques nous explique qu’adressée à tous les abonnés du téléphone, elle n’est pas, il faut bien l’avouer, sans avoir causé à ces derniers une inquiétude dont l’honorable sous-secrétaire d’Etat sera le premier, nous en sommes convaincus, à comprendre les motifs. Le document dont il s’agit apporte, en effet, deux nouveautés notables.

    Voici la première : « Vous voudrez bien, est-il enjoint aux abonnés, lorsque vous demanderez une communication avec un abonné directement relié à un bureau de Paris, indiquer, non plus le nom et l’adresse de votre correspondant, mais le numéro sous lequel ce dernier sera inscrit dans la liste. »

    C’est-à-dire, par exemple, explique notre chroniqueur, que si vous désirez communiquer avec M. Durand, avenue des Champs-Elysées, vous ne direz plus à la téléphoniste : « Donnez-moi M. Durand, avenue des Champs-Elysées. » Elle ne comprendrait pas. Elle ne connaît pas M. Durand et ne sait pas s’il existe des Champs-Elysées. Elle n’a aucun moyen d’acquérir ces renseignements qui lui manquent. Vous devrez donc prendre votre liste des abonnés, espèce de Bottin que l’administration vous aura fourni, et y chercher le numéro sous lequel est inscrit M. Durand.

    Vous objectez que vous n’avez pas ce volumineux bouquin dans votre poche, que vous perdrez un temps précieux a le retrouver dans vos papiers ou dans votre bibliothèque, et ensuite à le feuilleter pour y découvrir l’indication exigée. C’est votre affaire ! Pas de numéro, pas de communication. Ce n’est pas tout. Vous aurez soin de l’énoncer, ce numéro, « lentement et distinctement », attendu que les téléphonistes ont parfois l’oreille dure, « et en le décomposant en deux groupes dont le premier comprend les trois premiers chiffres », car ces demoiselles pourraient s’embrouiller dans cette arithmétique.

    Si vous vous y embrouillez vous-même, si vous oubliez un chiffre pendant le temps que vous attendrez qu’on ait daigné répondre à votre appel, eh bien ! Vous reprendrez votre Bottin et tout sera à recommencer. Mais vous aurez la satisfaction de savoir que vous avez, « en simplifiant le service, contribué à l’accélérer ».

    De cette louable préoccupation de la rapidité du service vous aurez une autre preuve, lorsqu’au lieu de demander une communication vous serez prié d’en recevoir une. C’est le second point de la circulaire. « Il est essentiel, y lisons-nous, de répondre dès le premier appel du bureau, sinon la téléphoniste qui a fait l’appel se retire et avertit l’appelant de la non-réponse de l’appelé. » Vous voilà donc condamné à vivre en tête-à-tête avec votre appareil, sans oser même passer un instant dans une autre pièce de votre appartement. Il ne suffira pas de préposer au téléphone un employé spécial, — ce qui déjà augmenterait singulièrement les frais ; avant qu’il ait eu le temps de vous aller quérir, la téléphoniste sera rentrée sous sa tente. Et tout sera perdu par un retard de quelques secondes.

    Vous n’aurez aucun recours. « Si plus tard, dit la circulaire, celui-ci (l’appelé) se présente à l’appareil, il ne trouve plus aucun correspondant, et, s’il appelle à son tour, la téléphoniste qui lui répond et qui n’est pas celle qui l’avait sonné, ne peut lui fournir aucun renseignement. » Vous êtes prévenu : inutile d’insister. Comment voulez-vous que l’administration accélère le service, si elle perd son temps à répondre aux abonnés ? La véritable simplification est de ne pas les écouter.

    Telles sont les mesures qui, si nous les avons exactement interprétées et si elles sont maintenues, vont achever de rendre enviable l’existence de l’abonné du téléphone ! Cette invention a déjà contribué à accroître le nombre des maladies nerveuses ; elle nous rendra fous. M. Delpeuch est un homme de progrès !

    Et savez-vous quelles seront les conséquences de ce nouveau régime ? Il amènera un changement radical dans les habitudes de la vie civilisée. Voici, si l’on en croit Bill Sharp, comment seront rédigés, l’année prochaine, les échos mondains :

    « Hier, nous dînions chez nos vieux amis, les 102,93 ; soirée charmante, animée, égayée par une foule de jolies femmes et de personnalités bien parisiennes. Qui citerai-je ? A la droite de la maîtresse de la maison, le célèbre académicien 88,05, qui contait son voyage en Palestine ; à sa gauche, le vieux général 56,720, toujours vert malgré les ans. Puis, remarqué, çà et là, 202,35, le jeune romancier psychologue, et notre éminent confrère 43,102, discutant âprement le cas de ce pauvre prince 36,001, dont la femme est partie avec un tzigane du restaurant 58,12 ; la toujours belle Mme 70,619, en corsage de velours vert-macchabée ; la jolie petite comtesse 26,569, toute en velours noir pailleté ; et d’autres dont j’ai oublié les chiffres.

    « Après le dîner, merveilleusement servi par 207,12, l’ancien chef de l’empereur de Russie, une soirée réunissait l’élite du monde artistique et littéraire ; on a entendu successivement Mlle X..., de la Comédie-Française (impossible de la nommer autrement, elle n’a pas encore le téléphone, mais vous voyez qui je veux dire), puis Félix 110,025, dans ses monologues. On s’est séparé très tard, en se donnant rendez-vous au mois prochain. Il est rare de trouver ainsi réunis les matricules les plus estimés de l’Annuaire des téléphones. Terminons en annonçant les fiançailles du capitaine 27,110 avec Mlle 105,17. Ce mariage unit les familles 40,271, 54,106 et 112,95. Tous nos compliments aux jeunes fiancés. »

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • A vendre : cheval ayant porté Napoléon
    lors de la bataille de Waterloo
    (D’après « Le Compilateur », paru en 1829)
     
    *******
    Le cheval de Napoléon ne peut à la fin de ses jours trouver un peu de litière ! apprend-on en 1829, cependant que l’animal, qui porta l’empereur le jour de la célèbre bataille de Waterloo, cherche preneur. C’est du cheval des mauvaises destinées et des jours de malheur qu’un chroniqueur de l’époque nous conte ici les tribulations.

    Ce pauvre animal, il a porté le vainqueur de l’Europe et il demande l’aumône ; Bélisaire des chevaux, il est là, sans asile, et chacun le repousse, personne ne veut de lui, peut-on lire en 1829. Cependant lui aussi est un souvenir, un souvenir d’une grande et mémorable époque. Il naquit aux bords du Guadalquivir, il était de pur sang et de race illustre, on vous eût montré sa généalogie aussi bien détaillée que celle du premier grand d’Espagne venu. On l’éleva dans les écuries impériales. Oh ! alors rien ne lui manquait ; c’était plaisir de voir comme on le choyait et caressait ; alors on le soignait, car il devait porter le maître de l’Europe, et aujourd’hui il mendie un maître et il n’en trouve pas.

    Au grand jour de Waterloo, jour à jamais déplorable pour la France, il porta le grand capitaine ; il le porta au milieu du combat qui décidait des destinées de l’empire. Ce jour-là, il était léger, vif et agile ; agile comme il le fallait à la rapide pensée de Bonaparte. Et quand tout fut perdu, quand nos soldats furent tués ou dispersés par le sabre des étrangers ; lorsqu’il fallut au conquérant de l’Europe se hâter de fuir encore une fois, et que ce fut fini à tout jamais de la puissance et de l’empire, il partit et laissa là son cheval abandonné sur le champ de bataille.

    Bonaparte au Grand Saint-Bernard
    Bonaparte au Grand Saint-Bernard. Peinture de Jacques-Louis David

    Son secrétaire le prit, mais bientôt il ne sut qu’en faire : ce n’était pas le temps alors de conserver religieusement des reliques impériales. II ne le vendit pas à un Anglais, et ce fut étonnant, car alors les Anglais achetaient tous les souvenirs de Waterloo ; ils payaient tout, jusqu’aux débris anguleux des cuirasses ensanglantées et des armures brisées par le canon. Il advint donc que le cheval passa honteux et inconnu dans le manège d’un maquignon. Le malheureux animal tombait, comme la France, des splendeurs de la gloire à l’humiliation.

    Cependant un duc, oyant parler de son origine et de sa fortune passée, prit envie de l’avoir comme un souvenir de son ancien maître : il l’acheta ; puis il le céda à un homme devenu célèbre par son dévouement héroïque à l’empereur déchu, et depuis peu — nous sommes en 1829 — par son éclatante ruine. Et ce fut là son second Waterloo.

    Le malheureux ! Les huissiers et les recors l’ont saisi, comme les bourreaux de l’Angleterre se saisirent, il y a quinze ans, de son glorieux maître. Ils l’ont renfermé et séquestré, mis en fourrière et sous la main de la justice ; puis, comme ils ont vu qu’il était vieux, ils n’ont pas voulu le nourrir, et ils l’ont chassé : sans un pauvre serviteur qui l’a recueilli, il eût erré abandonné, et sans asile.

    Si vous l’eussiez vu, ce pauvre animal tout triste et honteux de sa chute, comme il hennit de bonheur et se releva tout joyeux lorsqu’il revit l’ancien ami de son maître ! Lui qui autrefois était si beau, si vif, si fringant, ce jour-là il était harassé de fatigue, sale, couvert de poussière ; il avait l’œil morne, l’oreille basse et la corde au cou ; vous en auriez eu pitié en songeant aux jours passés de ses gloires et de ses triomphes.

    Et maintenant il est à vendre, le cheval de Waterloo ! Le premier venu, M. de Bourmont, s’il lui en prend fantaisie, peut se donner le plaisir de se pavaner et parader sur le cheval de Napoléon, de parodier le grand capitaine aux Champs-Elysées. Il est à vendre. Si vous voulez le voir, allez rue de Malte, n. 17. Quelqu’un voudra-t-il échanger quelques louis contre un souvenir historique ?

    Note : Louis Auguste Victor de Ghaisne, comte de Bourmont, maréchal de France, est un ancien chouan ayant commandé en 1797 les troupes royalistes du Maine. Il refusa le grade de général de division que lui offrit Bonaparte en 1800, mais effectua d’importantes missions pour l’empereur dès 1813, avant de se rallier à lui. Après Waterloo, il se mit au service du roi Louis XVIII, et fut nommé ministre de la Guerre en 1829.

     

    http://www.france-pittoresque.com

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • 1894 : l’observation d’une projection
    lumineuse sur Mars relance la question
    de la vie sur cette planète
    (Extrait du « Figaro » du 13 août 1894)
     
    ******
    La planète Mars est en feu ! s’enflamme en 1894 le linguiste Edouard Bonnaffé (1825-1903) dans un article paru au sein du Figaro : le 28 juillet de cette année-là, l’astronome Stéphane Javelle (1864-1917), à l’observatoire de Nice, signalait une sorte de projection lumineuse sur le bord inférieur de Mars, le docteur Krueger, chargé du bureau central à Kiel, confirmant la découverte de son confrère et la télégraphiant aussitôt à tous les observatoires du monde entier.

    Depuis, explique Edouard Bonnaffé, la tache lumineuse semble avoir augmenté d’intensité, et les astronomes, stupéfaits, se demandent quelle est la cause de cette immense lueur mystérieuse. De nouveau, se pose la troublante question : « Est-ce un signal ? »

    Déjà, en 1879, poursuit-il, à la suite de la si curieuse découverte du professeur Schiaparelli, de Milan, qui le premier signala sur la surface de la planète la présence de canaux parallèles et réguliers, tout le monde avait crié au miracle. Et comme chacun sait que le climat de Mars est très semblable au nôtre et que les conditions de vie sont à peu près pareilles là-haut et sur la Terre, on se persuada bien vite que la planète était habitée. L’existence des Martiens — on leur donna tout de suite un nom — fut décrétée plutôt par force d’imagination que de raisonnements. De là à prétendre que ces nouveaux frères nous faisaient des signaux, il n’y avait qu’un pas.

    Carte de Mars dessinée par Giovanni Schiaparelli (1835-1910)
    Carte de Mars dessinée par Giovanni Schiaparelli (1835-1910)

    Quelques-uns même se dirent : « Pourquoi ne répondrions-nous pas à cet appel si touchant venu de l’infini ? » Après tout, nous possédons de merveilleux télescopes. La carte de Mars nous est connue, les astronomes savent par cœur les variations du Lac Moeris et même tous les secrets de Phobos et de Deimos, les deux minuscules satellites qui gravitent autour de la planète comme la Lune tourne autour de la nôtre. Nous connaissons l’atmosphère et la température de Mars, ses mers, ses continents. Nous savons ses brouillards, ses orages, la direction et la force de ses vents. Bien plus, nous pouvons voir fondre la neige sur le flanc des montagnes. Non seulement la forme des choses mais leur couleur nous est révélée par nos objectifs ; ignore-t-on que la teinte des mers là-haut est si foncée qu’on dirait une tache d’encre et que le sol de la planète a une couleur rouge brique très particulière ?

    Et, de tous les points du monde, s’éleva une clameur : « Faisons, nous aussi, des signaux. » Un astronome allemand proposa de correspondre avec les Martiens au moyen d’immenses constructions géométriques qui devaient être bâties dans les plaines sibériennes. M. Galton, un Anglais, écrivit au Times une lettre, fort commentée à l’époque, où il offrait de faire établir, dans les deux hémisphères, une série de réflecteurs très puissants destinés à concentrer sur la planète la lumière solaire.

    Un troisième proposa d’utiliser les phares les plus intenses de nos côtes. Mais l’idée la plus originale fut celle de cet Anglais, M. Haweis, qui demanda aux diverses Compagnies qui assurent l’éclairage de la ville de Londres d’éteindre, de cinq en cinq minutes, tous les becs de gaz de la capitale. Il voulait ainsi créer des intermittences d’obscurité et de lumière, de façon à éveiller l’attention des Martiens, dans le cas où ceux-ci auraient, au moment précis de l’expérience, braqué leurs prétendus télescopes dans la direction de notre planète !

    Enfin, plus récemment, une dame, en mourant, léguait une somme très considérable à l’Académie des Sciences de Paris. Ce legs, qui n’a du reste pas encore trouvé sa destination, était réservé à l’audacieux et génial astronome qui pourrait mettre ces bons Martiens en communication avec nous.

    Colonie martienne. Vision de l'artiste Don Dixon, membre fondateur de l'International Association of Astronomical Artists
    Colonie martienne. Vision de l’artiste Don Dixon, membre fondateur de
    l’International Association of Astronomical Artists (http://www.cosmographica.com)

    Quoi qu’il en soit, que la planète soit habitée ou non, il est évident qu’il s’y passe, depuis quelques jours, des phénomènes à la fois inexplicables et terrifiants. Tandis que les uns pensent qu’il s’agit de l’éruption d’un gigantesque volcan, les autres affirment que nous assistons à l’incendie d’une forêt de plusieurs centaines de milliers d’hectares.

    Que croire ? Cette immense et vague lueur soudain allumée aux flancs de la planète qui court éperdument à travers les régions sidérales est-elle l’indice de l’un de ces effroyables cataclysmes dont notre imagination humaine ne peut concevoir ni la cause ni même l’horreur ; annonce-t-elle, au contraire, à l’horizon un signal nouveau, l’aurore de je ne sais quelle espérance ? Mystère.

    Au surplus, cela ne doit pas être précisément très facile de s’entendre d’une planète à l’autre — surtout si l’une d’elles n’est pas habitée. Et puis, que diable, cinquante-huit millions de kilomètres, ce n’est pas précisément porte à porte...

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • 21 janvier 1784 : la tête d’un colosse
    de neige érigé pour remercier
    Louis XVI roule sur le pavé...
     
    (D’après « Collection de précis historiques. Mélanges
    littéraires et scientifiques », paru en 1862)
     
    *********
     
    Neuf ans jour pour jour avant l’assassinat de Louis XVI, l’académicien et ancien ministre Malesherbes (1774-1776) consigne dans ses notes un fait qui rétrospectivement nous apparaît comme des plus étranges : un colosse de neige ayant été édifié sur le pont Neuf à l’effigie du roi en remerciement d’un impôt exceptionnel levé sur les plus riches pour soulager un peuple souffrant de la rigueur exceptionnelle de l’hiver 1783-1784, la tête tombe et roule sur le pavé...

    En 1862, la Collection de précis historiques rapporte que « Le Messager a publié l’anecdote suivante, tirée des notes et des papiers inédits de M. de Malesherbes, ministre et ami du vertueux et infortuné Louis XVI. On pourra remarquer que c’était le 21 janvier 1784, neuf ans jour pour jour avant la décapitation du roi, que la tête du colosse de neige roula sur le pavé. »

    Le Messager écrivait en effet : « L’hiver de 1783-1784 était d’une rigueur épouvantable. Les églises, les ateliers, les lieux publics étaient fermés. Paris semblait désert. On ne rencontrait plus personne dans les rues. Les riches étaient réduits à brûler leurs meubles pour se chauffer. Les pauvres mouraient de froid dans leurs greniers. La charité même était impuissante : la cassette du roi était épuisée.

    « Enfin Louis XVI, ému par les récits que lui faisait chaque matin M. Lenoir, lieutenant général de police, eut l’idée de remettre en vigueur les ordonnances relatives au grand bureau des pauvres, et qui donnaient à ce grand bureau le droit de lever chaque année, à Paris, une taxe sur les princes, seigneurs, bourgeois, artisans et autres habitants de quelque qualité qu’ils soient : gens d’église, communautés, ecclésiastiques et laïques, etc., n’y ayant d’exemptés que les pauvres seulement.

    Le Pont-Neuf au XVIIIe siècle
    Le Pont-Neuf au XVIIIe siècle

    « Cette ordonnance fut affichée, aux acclamations du peuple. Quelques jours après, on eut de l’argent, la confiance revint ; enfin le temps se radoucit. Le peuple témoigna sa joie en élevant avec de la neige, vis-à-vis la statue d’Henri IV sur le pont Neuf, une statue du roi qui dépassait le second étage des maisons.

    « Les traits du roi étaient d’une ressemblance parfaite. Sur la tête de cette effigie on avait posé une couronne de fleurs artificielles, donnée par Mlle Bertin, modiste de la reine.

    « Sur le piédestal de la statue on avait gravé celle inscription : Notre amour pour lui nous réchauffe.

    « Tout Paris voulut voir cette statue improvisée et si pittoresque. Il devint à la mode d’aller se promener sur le pont Neuf et sur le terre-plein ; les femmes les plus élégantes, les hommes les plus distingués s’y donnaient rendez-vous et s’y mêlaient au populaire. Le dégel fit cesser cet engouement. Un matin, c’était le 21 janvier 1784, la tête du colosse se détacha et roula sur le pavé.

    « M. de Malesherbes, que la charité rendait matinal, et qui était en disgrâce depuis quelques jours, M. de Malesherbes traversait ce jour-là de bonne heure la place Dauphine, pour aller visiter les prisonniers du Châtelet. Il vit la chute de la tête ; il vit aussi un homme, un porteur d’eau, ramasser la couronne de fleurs qui était montée sur un cerceau, et s’en servir pour porter les seaux qu’il venait de remplir à la rivière. M. de Malesherbes fut frappé de ce spectacle et le consigna dans ses notes, bien qu’il ne songeât pas à y voir un sombre pronostic. »

    http://www.france-pittoresque.com

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique