• Anne Quatre-Sous se travestit pour
    incorporer l’armée révolutionnaire
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    (D’après « Biographie du Dauphiné contenant
    l’histoire des hommes nés dans cette province,
    qui se sont fait remarquer, etc. » Tome 2, paru en 1860)
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    En pleine Révolution, éprise à l’âge de treize ans de patriotisme ardent, Anne Quatre-Sous s’habille en homme et se porte volontaire aux bataillons de son Isère natale avant qu’une blessure entraînant la découverte de la supercherie ne la contraigne à quitter les drapeaux. Dans sa séance du 3 floréal an II (22 avril 1794), la Convention lui accordera une pension sur le rapport du député Gossuin, dont le Moniteur n°215 donne un extrait.

    « La citoyenne Anne Quatre-Sous n’a pas seize ans : il y en a trois que, par une de ces inspirations soudaines que l’amour de la patrie peut seul inspirer, elle s’est, à la faveur d’un déguisement, rangée sous les drapeaux de la République.

    « C’est en vain qu’elle fut d’abord repoussée par l’âge et la taille, lorsqu’elle se présenta en mai 1791 au milieu des citoyens de son canton, pour servir comme volontaire ; sa résolution s’est fortifiée par les obstacles mêmes, et elle est parvenue à s’engager à la conduite des chevaux d’artillerie de la Vendée ; elle fut ensuite à l’armée du Nord et de là dans la Belgique. C’est dans cette contrée que cette courageuse citoyenne a concouru à nos premiers succès, et s’est exposée à tous les dangers, toujours à la conduite des canons, aux sièges de Liège, d’Aix-la-Chapelle, de Namur et de Maëstricht.

    Le général Jacques Fromentin
    Le général Jacques Fromentin
    « De retour dans le Nord, elle a été au siège de Dunkerque et à la bataille d’Hondschoote où elle eut deux chevaux tués sous elle, après avoir été elle-même renversée par le souffle d’un boulet. Lors du bombardement de Valenciennes, où elle se trouva, elle fut réduite à vivre de la chair de cheval pendant trois jours. Tels sont les principaux traits de civisme dont l’adolescence de cette intrépide républicaine se trouve déjà honorée.

    « A juger de son exactitude à remplir ses devoirs, à la décence de son maintien et de sa persévérance à taire son secret, il n’y a pas de doute que son intention ne fût de rester à l’armée pendant toute la durée de la guerre. Mais quoiqu’elle n’eût confié son secret à personne, un hasard imprévu l’a trahi, et dès lors il ne lui a été pus possible de suivre son inclination belliqueuse, qui n’est pas moins digne d’admiration. C’est ainsi que s’exprime le certificat de tout le corps d’artillerie auquel cette jeune héroïne était attachée, et du général Fromentin, commandant une division de l’armée du Nord. Il constate qu’elle ne s’est jamais fait remarquer que par le courage et le patriotisme les plus prononcés... »

    Le député poursuit : « Dans le dénuement le plus absolu où elle s’est trouvée en arrivant à Paris, elle s’est présentée au Comité de la Guerre de la Convention, qui l’a renvoyée auprès du Ministre de l’Intérieur pour une provision de 150 livres qu’elle a obtenue ; mais elle attend de la justice nationale le sort qu’elle estimera devoir lui accorder d’après le témoignage authentique des vertus civiques dont cette jeune citoyenne a constamment donné l’exemple pendant les trois ans qu’elle a combattu, ignorée et sans appui, sous les drapeaux de la République. »

    Après la lecture de ce rapport, la Convention rendit un décret portant que « la citoyenne Quatre-Sous jouira pendant sa vie sur le trésor national d’une pension de 300 livres, laquelle sera augmentée de 200 livres à l’époque de son mariage. Il lui sera en outre passé par la Trésorerie nationale, sur la présentation du décret, une somme de 150 livres, pour se procurer des vêtements. » Que devint ensuite Anne Quatre-Sous, nous l’ignorons, nous ne trouvons nulle part sa trace, ni dans les journaux de l’époque, ni dans aucun rapport. Son tombeau comme son berceau sont encore ensevelis dans le mystère.

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  • Animaux (Les) du Muséum
    rétifs au phonographe ?
    (D’après « Journal amusant », paru en 1908)
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    Animaux (Les) du Muséum rétifs au phonographe ?

     
    L’expérience permet de formuler cette loi : la supériorité relative des espèces animales s’établit selon le plus ou moins de résistance de chacune d’elles aux auditions de phonographe. Corollairement, les individus d’une même espèce se classent entre eux selon leur plus ou moins d’endurance individuelle à ces auditions

    Des preuves ? En voilà. L’homme, n’est-ce pas ? est incontestablement le roi des animaux (c’est seulement par jeu qu’un fabuliste, d’ailleurs décédé, a donné ce titre au lion). Eh bien ! L’homme est le seul animal – je fournirai tout à l’heure des exemples – qui supporte sans témoigner d’ahurissement, de tristesse ou de fureur les nasillements de l’appareil inventé par Edison. De même, les Parisiens, n’est-ce pas ? sont incontestablement les plus remarquables des hommes.

    Eh bien ! on supporte mieux le phonographe, à Paris, où il sévit librement, de jour et de nuit, sur tous les boulevards, et à tous les étages de toutes les maisons, depuis la loge du concierge jusqu’aux chambres de bonnes, qu’on ne le supporte à Nantes, par exemple, où l’édilité dut prescrire des mesures pour enrayer les abus commis par les amateurs d’exécutions phonographiques.

    J’ai promis des exemples attestant la moindre patience des autres animaux à l’égard de ce redoutable instrument. Je n’ai qu’une parole : voici ces exemples. Ils me sont fournis par MM. Trouëssard, chef de laboratoire au Muséum, et par M. Sauvinet, directeur de la ménagerie. On commença par les otaries ; une valse lente fut phonographiée auprès du bassin où elles évoluent avec quelle grâce, vous le savez ! L’effet fut beaucoup moins lent que la valse : dès les premières notes, les phoques, courroucés, plongèrent et, envoyant des paquets d’eau sale dont les spectateurs furent copieusement inondés, signifièrent avec une indéniable netteté qu’ils jugeaient détestables ces... phocalises.

    L’éléphant, bien que, par une délicate attention, on l’eût voulu régaler d’un air de trompe, accueillit par des barrissements de colère ces accents cynégétiques. On dut interrompre promptement l’expérience, car le pachyderme menaçait de faire un malheur, se jugeant sans doute dans le cas de légitime... défense.

    On crut faire plaisir au chameau en lui faisant jouer par le phonographe une danse du ventre avec accompagnement de tambourin : on ne réussit qu’à l’ahurir ; de longs filaments visqueux coulèrent de son mufle : cette bête en bavait !

    La gazelle fut tellement stupéfaite qu’elle se mit à exécuter des sauts de mouton, qui n’étaient pas de son emploi. Quant aux moutons eux-mêmes, ils faillirent, à l’audition de II pleut, il pleut, bergère, devenir enragés.

    Cacatoès, aras, perroquets, ne voulurent rien entendre et couvrirent de clameurs assourdissantes la voix de la concurrence mécanique. Les oiseaux de la grande volière dédaignèrent un solo de flûte, encore qu’on les eût prévenus que ce morceau avait été « enregistré » par un musicien de la Garde Républicaine. Les hérons parurent consternés, et les flamants furent tellement interdits qu’ils en perdirent leur accent belge. Les pélicans prirent mal la chose ; ils secouèrent leurs becs sur leurs goitres hideux, puis firent de ces mêmes becs un usage bien fâcheux pour les mollets de l’opérateur. Le cerf, enfin, témoigna d un mépris attristé pour l’hallali que lui corna le phonographe : il en considéra le pavillon, en indiquant, par toute son attitude, que ce pavillon couvrait une détestable marchandise...

    Et je ne dis rien, par pudeur, des manifestations significatives par lesquelles la plupart de ces animaux montrèrent avec évidence que toutes ces musiques agissaient sur leur organisme à la façon des plus violents purgatifs !...

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  • Ancêtre perfectionné (Un) du baladeur
    moderne mis au point en 1907 ?
    (D’après « Ma revue hebdomadaire illustrée », paru en 1907)
     
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    Chroniqueur pétillant de Ma revue hebdomadaire illustrée au début du XXe siècle, Jules Hoche partage avec ses lecteurs une singulière découverte : celle d’un inventeur à l’imagination débordante qui, ayant anticipé la soif de musique de contemporains nomades, affirme avoir mis au point l’ancêtre du futur « baladeur » permettant à l’homme pressé d’emporter une « musiquette de poche » qui émet des sons sur un rythme épousant la vitesse de déplacement...

    D’ordinaire j’attends volontiers qu’un tournant de vie ou d’histoire, un tournant des modes ou des mœurs, soit simplement un tournant de rue ou d’escalier me fournisse mes sujets de chroniques, écrit Jules Hoche en mars 1907. Cette semaine, précisément, le sort, voulant se faire complice sans doute de mon début dans cette revue, m’a gratifié d’une vraie aubaine en ce genre.

     

    J’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une missive d’un inconnu qui m’invitait à assister, en son domicile, à des expériences de musique automobile. L’accouplement des deux mots m’avait quelque peu éberlué. Un « nota bene » post-scriptural où il était question de rythmes à grande vitesse acheva de piquer ma curiosité de mélomane, et je me rendis à l’adresse indiquée dans la lettre. Je trouvai mon homme – pas du tout le musicien classique, au dos pelliculeux, à la chevelure de saule, mais un type de savant glabre, austère, coupant, dans le genre d’Edison –, je le trouvai, dis-je, installé devant un piano mécanique près duquel était placé un petit moteur à pétrole dont il s’occupait précisément de régler la vitesse.

    Il me reçut avec la bonne grâce et la modestie charmantes du véritable savant, s’enquit tout d’abord, par politesse naturellement, de l’état de l’industrie littéraire, ouït avec complaisance mes commentaires essentiellement pessimistes sur ce sujet, accompagnés même de quelques gloses méprisantes à l’adresse de tels pignoufs qui gâtent le métier. Et seulement ensuite, quand, à bout de salive et de sucre cassé (la casse du sucre en matière littéraire est une opération à double sens sur laquelle je m’expliquerai un attire jour) quand, dis-je, à bout de salive j’eus cessé de parler de moi et de mes confrères, il commença de discourir à son tour et de m’initier à ses étranges travaux. Mais ici je demande la permission de me transformer en simple sténographe 

     

    Vous n’êtes pas sans avoir observé la passion croissante des nouvelles générations pour la musique, tendance naturelle du reste, à une époque où les mœurs vont s’adoucissant de plus en plus.

    La politesse m’empêcha de protester contre cette assertion que je considérais comme téméraire, en ce qui concerne l’adoucissement des mœurs tout au moins. Car j’ai toujours été et je demeure convaincu que les mœurs, loin de s’adoucir depuis quelques vingt ans que je les observe, se cruellisent (pardon pour cette désinence tourmentée ; c’est du moderne style de la pensée condensée).

    – Le Parisien surtout, continua mon interlocuteur, est friand de musique, soit que ce besoin corresponde à sa perpétuelle surexcitation nerveuse, soit tout autre raison. Qui sait, au reste, si la musique n’est pas seulement le déclic nécessaire de notre faculté de rêve et d’illusion, mais celui aussi d’un genre d’activité physique tout à fait spécial ? Ainsi, je connais personnellement un tas de braves gens très corrects qui, sitôt qu’ils entendent de la musique de danse, se mettent à se trémousser, même en pleine rue.

    Ici, je ne pus qu’opiner dans le même sens et corroborer (je réclame l’intransitivité pour ce dernier verbe au même titre qu’en jouit le verbe collaborer). Car, moi aussi, je connais des gens qui poussent même si loin le sentiment du rythme qu’il se mettent à tambouriner des marches et des pas redoublés sur n’importe quoi (sur des carreaux de fenêtres notamment) dès qu’ils ont les doigts et le cerveau inoccupés, et ça leur arrive souvent ; mon homme de son côté renchérit :

    – Il en est même qui, voyageant, en chemin de fer, ne peuvent se soustraire à l’obsession de rythmer des airs connus sur les battements isochrones de la bielle de la locomotive. D’où je conclus que les automobiles à musique, dont quelques-unes déjà circulent dans nos rues, répondent à un besoin réel et sont appelées à un grand avenir. Je ne suis même pas éloigné de croire qu’un jour viendra où ce système de musique automobile se généralisera. En promenade, en excursion, en voyage, chacun emportera avec soi sa musiquette de poche.

    Ici, l’inventeur fit une pause et me regarda, quêtant une approbation sans doute. Mais je restai, cette fois, muet comme un poisson, ne sachant plus du tout ou il voulait en venir. Il changea de ton, prit la forme interrogative.

    – N’est-il pas question de transformer les orchestres militaires qui jouent debout et immobiles – ce qui est extrêmement fatigant – dans nos jardins publics, n’est-il pas question, dis-je, de les transformer en orchestres automobiles égrenant leurs sons au hasard des rues et des carrefours, que leurs véhicules à pétrole parcourront à la vitesse réglementaire ?

    Je ne bronchai pas, n’ayant, jamais ouï parler d’un tel projet. L’homme eut un geste indiquant à la fin qu’il se décidait à serrer son sujet de plus près.

    – Je reviens à mon idée principale, j’entends mon idée personnelle : la musique participant à tous nos déplacements et adaptée par conséquent aux vitesses diverses que nous préconisons chacun selon son tempérament et ses goûts. C’est là précisément que le besoin de mon invention se fait sentir.

    « Car, avez-vous observé ceci encore, c’est que la musique actuelle, tant l’ancienne que la moderne, ne comporte pas, au point de vue du rythme, les grandes vitesses ? Et, en effet, toute la vraie musique date d’un temps où le cyclisme et l’automobilisme sommeillaient encore aux limbes de la mécanique. »

    – Ce temps n’est plus, mais il reviendra peut-être, insinuai-je.

    Mon interlocuteur implora le silence :

    – Voyez, dit-il, la musique de danse qui comporte les rythmes les plus rapides au métronome. Le menuet, c’est le pas simple (on savait encore marcher à cette époque-là), la mazurka, la skottisch, c’est le piétinement ; la polka et la valse représentent le petit trot, et, quant au galop, nous l’avons dans tous les quadrilles, mais c’est tout au plus un petit galop de chasse. Essayez déjouer une polka, une valse, voire un quadrille à une vitesse de 40 kilomètres à l’heure, ça aura l’air d’une gageure.

    « Eh bien ! mon invention consiste précisément en un dispositif spécial permettant d’adapter les rythmes de notre musique actuelle à toutes les vitesses, à tous les temps mécaniques, sans dénaturer la mélodie qui doit reparaître quand même dans le tourbillon affolé des notes. Ecoutez plutôt. »

    Ici mon inventeur mit son moteur en communication avec le piano par un système occulte, et le teuf-teuf de la machine imita le pas d’un bataillon de chasseurs à pied, tandis que le piano jouait un pas redoublé fort bien rythmé sur cette cadence.

    – Ceci, c’est du 7 ou 8 kilomètres tout au plus à l’heure. Ecoutez maintenant la Marseillaiseaccompagnant une charge de cavalerie (vitesse réelle, 35 à 40 à l’heure.)

    Mais alors, soit que l’invention de notre homme ne fût point mûre encore, soit que laMarseillaise, encore qu’impétueuse comme un torrent déchaîné, ne pût supporter une vitesse de rythme aussi considérable, le piano se mit à rendre de tels mugissements que je me levai abasourdi et épouvanté.

    – Cela n’est rien, déclara mon inventeur ; vous allez entendre le même air à la vitesse de 80 kilomètres, celle d’un express. Mais mes doigts crispés avaient rencontré la poignée de la serrure. Sur un geste qui objurguait, je battis en retraite. Et je cours encore...

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  • Ancêtre (L’) de la SNCF : oeuvre
    du Limousin Paulin Talabot
    (D’après « La Revue limousine », paru en 1926)
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    L’histoire des premiers chemins de fer commence avec un Limousin, l’ingénieur Paulin Talabot, qui outre le fait d’être l’un des créateurs en 1864 de la Société Générale, fut également fondateur en 1857 de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerrannée, et dont nous donnons ici, brièvement, quelques traits pittoresques de l’œuvre : il eut à lutter contre les sceptiques et les railleurs, de telle sorte que lespremiers triomphes de la vapeur en France, furent pris entre la volonté géniale d’un ingénieur et le crayon mordant d’un célèbre artiste.

    De l’histoire pittoresque des débuts des chemins de fer, on ne connaît, en général, que le nom de Joseph Prud’homme et celui de Dumont d’Urville, rôti vivant dans un wagon fermé à clef. Mais il est deux autres visages beaucoup plus remarquables : celui de Paulin Talabot et celui du célèbre Honoré Daumier, grâce à qui la vapeur se trouva prise entre la science et la caricature, constituant ainsi ce qu’on pourrait appeler un « sandwich historique », pour employer une image un peu forcée.

     

    Paulin-Talabot

    En 1799 naissait à Limoges Paulin Talabot. Sorti de l’Ecole polytechnique dans le corps des ponts et chaussées, il fut appelé, en 1829, par le maréchal Soult à la direction des travaux du canal de Beaucaire. Il visita l’Angleterre, avec son ami Stephenson, qui, s’étonnant de sa parfaite connaissance de la langue lui dit : « Où diable avez-vous appris l’anglais, Talabot ? — En lisant Shakespeare, répondit celui-ci. »

    Frappé de voir l’exploitation des mines de la Grand-Combe paralysée par l’insuffisance des moyens de transport, Paulin Talabot conçoit la construction d’un chemin de fer transportant jusqu’à Beaucaire les houilles du bassin d’Alais. Ainsi naquirent, non sans difficultés politiques et matérielles, les chemins de fer du Gard, au capital de 16 millions, dont 6 prêtés par l’Etat et 6 souscrits par la maison Rothschild. Le 25 juillet 1839, fut inauguré le premier tronçon, aux applaudissements d’une foule innombrable. Le premier convoi, piloté par Talabot en personne, emmenait dans ses dix-huit voitures, 500 personnes et la musique militaire du 49e de ligne.

     

    Ainsi éclatèrent, simultanément, dans les pistons et les trombones, la joie des habitants de la Provence et la gloire d’un enfant du Limousin. La poésie s’en mêla (Une lyre méridionale) :

    C’est la locomotive haletante et coquette
    Un doux parfum se mêle à ses blanches vapeurs,
    Laboure, ô char de l’abondance
    Et nos plaines et nos vallons.
    Ta fumée est une semence
    Qui fertilise nos sillons... »

    En 1842, le cabinet Guizot présenta un texte de loi. La Gazette de France reprocha à ce texte de compter dix-huit articles et proposa de le réduire à deux, dont le premier s’ énonçait ainsi : « Art. 1. Il y aura des chemins de fer dans tous les villages de France. » L’initiative de Paulin Talabot eut une suite à la Chambre des députés où le gouvernement présenta une idée d’association de l’Etat avec l’industrie privée pour créer un réseau rayonnant de Paris vers les provinces. Cette discussion s’ouvrit au milieu de l’indifférence générale devant les banquettes à peu près vides, comme s’ouvrirent dans le premier quart du XXe siècle les discussions sur l’aéronautique.

    Paulin Talabot, qui se rendait compte des dépenses considérables qu’entraînaient les chemins de fer, mais animé par une raison sûre et une belle confiance dans l’avenir des voies ferrées, sut mener à bien l’entreprise, bien qu’on le traitât publiquement de « Bourreau d’argent » Talabot soutint des luttes homériques. Sa persévérance triompha. Le 8 juillet 1852, naissait la Compagnie du chemin de fer de Lyon à la Méditerranée, avec comme directeur Paulin Talabot et qui fusionnera avec d’autres compagnies pour donner naissance cinq ans plus tard à la Compagnie P.-L.-M.

    Train et poste aux chevaux, par Daumier
    Train et poste aux chevaux, par Daumier.
    « Et dire que maintenant voilà tous les voyageurs qui nous passent devant le nez »

    Ce Limousin ayant rendu à la nation un service des plus considérables, La Revue limousinesuggéra, en 1926, de donner son nom à l’une des rues de sa ville natale, Limoges, afin d’honorer sa mémoire. A cet effet, elle prit contact avec le directeur du P-.L-.M-. d’alors, Monsieur Margot, qui venait d’être élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur et voulut bien appuyer l’initiative de sa haute autorité. Margot adressa en retour le courrier suivant :

    « Paris, le 18 juin 1926.
    88, rue Saint-Lazare
    (Paris, IXe).

    « Monsieur,

    « Vous avez bien voulu me faire part de votre intention d’étudier, dans La Revue limousine, la vie d’un illustre enfant de Limoges, Paulin Talabot, qui fut le véritable créateur de l’industrie des chemins de fer en France et le premier directeur général de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée. Vous souhaitez que la ville rende un hommage mérité à sa mémoire en attribuant son nom à la nouvelle place de la gare et à l’avenue qui y conduit.

    « J’ai l’honneur de vous faire connaître que je souscris de tout cœur à votre programme, et que notre Compagnie sera particulièrement heureuse de toutes les manifestations qui pourront contribuer à glorifier et à perpétuer le nom de Paulin Talabot.

    « A l’époque où l’utilité des chemins de fer était encore discutée, M. Talabot, non seulement joua un rôle capital dans le développement technique et financier du réseau français, non seulement il prit une part active à la constitution du réseau algérien, et à la construction des chemins de fer de la Haute-Italie et du sud de l’Autriche, mais encore il s’intéressa à tous les grands problèmes économiques et industriels qui se posèrent au milieu du XIXe siècle.

    « C’est ainsi qu’ayant été chargé, au début de sa carrière d’ingénieur, du service du canal latéral à la Loire, puis de celui d’Aigues-Mortes à Beaucaire, il se passionna pour la question de la jonction de la Méditerranée avec la mer Rouge et préconisa, dès 1847, dans un mémoire longuement étudié, la création d’un canal d’Alexandrie à Suez qui faillit obtenir la préférence sur le tracé direct de Port-Saïd à Suez.

    « C’est ainsi que, plus tard, il créa les docks de Marseille, fonda la Compagnie des Transports maritimes à vapeur, la Société algérienne et la Compagnie des Mines de Mokta.

    « Grâce à sa hauteur de vues, il aborda souvent les entreprises les plus hardies ; mais son robuste bon sens et son expérience l’ont toujours préservé des rêves chimériques, tandis que sa puissance de travail et sa ténacité lui ont toujours permis de réaliser les projets qu’il avait conçus.

    « Paulin Talabot a rendu des services inestimables au pays, et sa province natale, à laquelle il était resté si attaché, peut être fière de lui à bon droit.

    « Suivant votre désir, je suis disposé à vous communiquer trois clichés représentant Paulin Talabot. Vous pourrez les envoyer prendre au bureau de M. Ozanne, secrétaire de la Compagnie, 88, rue Saint-Lazare, à qui je vous serais obligé de les retourner après usage.

    « Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée.

    « Le Directeur général de la Compagnie,

    « Signé : MARGOT. »

    Impressions et compressions de voyage, par Daumier
    Impressions et compressions de voyage, par Daumier.
    « Ah ! miséricorde, nous sommes tous perdus ! Et non ! c’est tout bonnement le convoi qui se remet
    en marche... Du moment où la machine va en avant, les voyageurs vont en arrière. C’est connu ! »

    Les directeurs respectifs de la Compagnie des chemins de fer du Midi et de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans appuyèrent également la démarche. Et La Revue limousine d’insister sur le bien-fondé de ce projet, rappelant les propos tenus 50 ans auparavant par la Société Archéologique, chargée par le par le Conseil municipal de préparer le baptême des nouvelles rues : « Il faut qu’un nom de rue offre toute garantie de stabilité... il ne doit rappeler que des événements sans amertume ou de gloires incontestées. Il convient, en effet, dans une pareille matière, de se défendre des élans irréfléchis. On travaille pour l’avenir. »

    Une rue de Limoges porte aujourd’hui le nom de cette figure des chemins de fer français.

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  • Anachronismes amusants commis
    par des écrivains célèbres
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1897)
     
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    Il est quelques amusantes inadvertances, suggestives ou simplement exhilarantes, commises par des écrivains célèbres : tous y ont passé, même les écrivains les plus connus et les plus réputés pour leur savoir, Victor Hugo, par exemple.

    N’est-ce pas l’illustre poète qui a dit dans la Légende des Siècles, dans cet admirable poème de « Booz endormi » :

    La terre
    Etait encor mouillée et molle du déluge ?

    S’il faut en croire la Chronologie universelle de Sédillot, le déluge serait fixé à l’an 3308 avant Jésus-Christ, et Ruth épousa Booz en 1226. Différence : 2082 ans. Il semble que la terre avait eu le temps de sécher. Et pourtant ne serait-ce pas dommage si ce beau vers n’avait pas été fait ?

    Dans Aymerillot, Charlemagne parle à Gérard de Roussillon : « Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne. » Charlemagne : 768-814. Fondation de la Sorbonne, école de théologie de Robert Sorbon : 1252. Dans son discours de réception à l’Académie, Eugène Scribe se demande pourquoi la comédie de Molière ne nous parle pas de la révocation de l’édit de Nantes, arrivée, comme on sait, douze ans après la mort du grand comique !

    Dumas père pouvait donner la main à Eugène Scribe. Dans le Chevalier d’Harmenthal, dont l’action se passe en 1718, Buvat dit à Dubois que sa pupille Bathilde peint comme Greuze, lequel est né en 1726. Le même Buvat, de la chambre où on l’a enfermé au Palais-Royal, voit s’illuminer les galeries du jardin qui n’existeront que soixante ou soixante-dix ans plus tard. Le bon Dumas n’y regardait pas de si près ; mais comment, dans leCousin Pons, Balzac, qui était un homme plus méticuleux, fait-il peindre un éventail pour Mme de Pompadour, née en 1721, par Watteau, mort précisément cette année-là ?

    Après tout, Scribe était un dramaturge, et Balzac, comme Dumas père, un romancier ; on peut donc passer ces inadvertances et bien d’autres. Mais voici un érudit, un des quarante de l’Académie française, Vitet, qui, au milieu du XIXe siècle, s’est avisé de mettre en dialogues certains chapitres, et des plus dramatiques, de notre histoire : les Etats d’Orléans, les Barricades, les Etats de Blois, la Mort de Henri III. Il a eu manifestement la volonté fort louable d’être amusant comme le père Dumas et vrai comme Henri Martin.

    Eh bien ! dans le dernier de ces épisodes, on voit, non sans surprise, le duc d’Epernon parler d’un couvent de trappistes. « Déjà ! » pourrait-on dire !... C’est un peu tôt, en effet ; nous sommes au mois de juillet 1589, et les moines de Cîteaux de la stricte observance ne seront désignés sous le nom de trappistes que quand l’abbé de Rancé aura introduit la réforme dans son abbaye de Notre-Dame de la Trappe, c’est-à-dire après 1671. Celle-ci étant devenue le modèle, le type de l’ordre, on donna, on donne encore en France le nom de trappistes à tous les cisterciens. Mais employer cette dénomination en 1589, c’est à peu près aussi fort que si l’on donnait un confesseur jésuite à Louis XI.

    Dans la première livraison du roman de Jules Mary, on peut lire : « Il était admirable, ce palais des bords français du lac de Genève... à Evian... un soir de la fin d’octobre 1850. » Or, Evian appartient au département de la Haute-Savoie, et la Savoie n’a été cédée à la France qu’en 1860 !... S’il n’y a là qu’une faute d’impression, on ne saurait assez — dans l’intérêt des générations à venir — engager le romancier populaire à la faire disparaître au plus vite.

     

    http://www.france-pittoresque.com/

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  • Ame humaine : formule biométrique
    du docteur Baraduc pour la quantifier
    (D’après « Revue encyclopédique » paru en 1892,
    et « Les Vibrations de la vitalité humaine, méthode biométrique
    appliquée aux sensitifs et aux névrosés » paru en 1904)
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    En 1892, la Revue encyclopédique attire l’attention de ses lecteurs sur les travaux du docteur Baraduc, qui vient d’adresser à l’Académie des sciences une communication au sujet d’un appareil à même de mesurer l’ « énergie vitale » constituant « un réel procédé debiométrie »

    Il est assez difficile de définir l’énergie vitale qui, pour le Hippolyte Baraduc, est « la résultante des forces organiques, nerveuses et morales ». Il faut avouer que la définition n’est guère plus claire et plus précise que le mot lui-même, ajoute la Revue encyclopédique. Le Dr Baraduc prétend soumettre cette chose indéfinissable à des « mensurations » et vous dire si vous êtes en tension ou en hypotension vitale, si vous avez un excès ou une insuffisance d’énergie vitale, lisons-nous ensuite.


    Dispositif de mesure
    de l’énergie vitale
    L’appareil faisant l’objet de sa communication à l’Académie des sciences a pour organe essentiel une aiguille aimantée (Baraduc la définira plus tard comme non aimantée) qui subit des déviations quand on présente à l’un de ses pôles, pendant un temps suffisamment long, l’extrémité des doigts. En moyenne, chez les individus sains la main droite attire le pôle sud et la main gauche le repousse. Voici d’ailleurs les chiffres donnés par Baraduc d’après les cent premières observations faites à l’aide de ses appareils. Formule de santé (tension normale) : Main droite attraction 5° ; Main gauche répulsion 5°. Neurasthénie (hypotension) : Main droite attraction 30° ; Main gauche attraction 20°. Névrose (déséquilibre) : Main droite attraction 30° ; Main gauche attraction 0°.

    En 1904, Hippolyte Bararuc consigne les conclusions de ses travaux dans un ouvrage intitulé Les Vibrations de la vitalité humaine, méthode biométrique appliquée aux sensitifs et aux névrosés et au sein duquel il définit la biométrie comme une méthode de « mensuration » de nos vibrations, basée sur le déplacement que le mouvement même de nos vibrations imprime à une aiguille non magnétique, mais isothermique placée au-dessus d’un cadran de 360 degrés dans l’appareil du biomètre.

    On voit ainsi que telle de nos vibrations fait décrire à l’aiguille un nombre de degrés : 20 par exemple, en tant de minutes, que ce déplacement dure tant de minutes, et que le retour au point initial a lieu en tant de minutes. Cette vibration possède donc une allure bien spéciale qui caractérise la nature de notre tempérament. Chaque vibration s’exprime par la production d’un arc, de cercle particulier, se chiffrant par un nombre de degrés, orienté vers un des 8 points cardinaux. Si ce nombre de degrés est multiple pair de 5°, la vibration sera normale juste ; s’il est multiple impair de 5°, la vibration sera anormale fausse : l’éther est bon dans le premier cas, convient à l’organisme, il est mauvais et ne convient pas dans le second.

    L’ensemble des vibrations droite et gauche s’exprime par une formule biométrique, qui est l’expression mathématique et chiffrée des vibrations droite antérieure inférieure, et gauche supérieure et postérieure du corps fluidique humain, dont les fluides intérieurs se meuvent dans un sens de polarisation, et possèdent une giration extérieure rattachable elle-même aux quatre phases solaires : de droite à gauche, au printemps avec le soleil ascendant et la sève qui monte ; de gauche à droite à l’automne avec le soleil descendant, et la sève qui descend ; tandis qu’il se dilate et devient expansif en été, se resserre et devient attractif en hiver !

    Pour le Dr Baraduc, la vitalité humaine se trouve ramenée à une notion géométrique, un double arc de cercle orienté, et synthétisée en un nombre suivant l’expression de Pythagore. Ces arcs de cercle périphérique délimitent les côtés d’une figure géométrique intérieure octo ou sexagonale suivant les arcs de cercle de 45 et 60°, figure dont les différents segments angulaires et orientés par rapport au cœur faisant centre, donnent les valeurs respectives en surface des huit potentialités ou facultés de ce que l’on a appelé l’Ame humaine, ou tempérament individuel. Il fournit ainsi des tables complètes liant les mesures effectuées avec le caractère, l’état d’esprit et les capacités cognitives du patient.

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  • Alphonse de Lamartine,
    garde du corps de Louis XVIII
    (D’après « Le Figaro littéraire », paru en 1906)
     
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    En 1812, Lamartine a vingt-deux ans il est beau comme un jeune dieu ; son front rayonne encore du reflet de ses amours napolitaines. Il vit auprès de ses parents à Milly. « Chasses, chevaux, chiens, courses de châteaux en châteaux, liaisons légères avec de jeunes femmes, reines poétiques de ces réunions » ; voilà ses occupations. Sa mère, qui nous les révèle, s’inquiète de cette oisiveté. Que faire pour l’en tirer ?

    Napoléon règne et les Lamartine sont les ennemis irréductibles du nouveau régime. Leur hostilité est telle que le père du poète, qui fut capitaine de cavalerie au régiment Dauphin, fournit trois remplaçants, bien que son patrimoine fût des plus modestes, pour que son fils échappât à la conscription. Lorsque parut le décret sur la création des gardes d’honneur, il était si précis que le jeune Alphonse ne pouvait manquer d’y être incorporé, si son père, de concert avec le préfet de Saône-et-Loire, M. de Ronjoux, ne se fût avisé de le faire nommer, le 6 mai 1812, maire de Milly, bien qu’il n’eût pas atteint l’âge légal requis pour exercer ces fonctions municipales.

    Cet expédient n’assurait pas l’avenir du jeune homme ; la rentrée des Bourbons permit à M. de Lamartine de solliciter du roi une place pour ce fils demeuré fidèle à sa cause et c’est comme garde du corps qu’il servit la Restauration.

    Cet épisode de la vie du poète est assez mal connu ; il mérite toutefois qu’on s’y arrête ; rien n’est indifférent de l’existence de Lamartine, surtout ce qui a trait à la formation de son caractère dans le moment où il vient de perdre Graziella et où il va aimer Elvire.

    Le premier soin de Louis XVIII, après les Cent-Jours, fut de réorganiser les gardes du corps de la Maison du Roi, à peu près sur le même pied où ils étaient avant la Révolution. Ce corps d’élite, qui se composait de quatre compagnies, portant le nom de leurs capitaines : le duc d’Havré, le duc de Grammont, le duc de Noailles, le duc de Luxembourg, dont le chef, le major-général, avait le rang de maréchal, commandant en chef, dont les capitaines avaient rang de généraux, les lieutenants de colonels et les simples gardes de lieutenants, était cantonné, suivant que les compagnies étaient « de guet ou de quartier » ou n’étaient pas de service, soit à la caserne du quai d’Orsay, soit à Beauvais, à Versailles ou à Saint-Germain.

     

    Les conditions pour y être admis étaient sévères. Il fallait produire des certificats de moralité, justifier d’une taille de 5 pieds 6 pouces (1 m. 787) et fournir un engagement des parents les obligeant à verser au futur garde une pension de 600 francs. Il fallait, en outre, être agréé, après des formalités sans nombre, du capitaine et de l’état-major. Ce fut dans la compagnie du duc de Noailles — l’ancienne compagnie écossaise —, celle qui se distinguait par la bandoulière bleue, que Lamartine fut incorporé.

    Le poète dit dans ses Souvenirs que c’est à sa belle taille, à sa prestance, à son élégance, qu’il dut de bénéficier d’être immatriculé après un premier échec. Croyons-le sur parole. Les démarches de son père y furent bien pour quelque chose ; mais il est certain que lorsqu’il parut devant ses nouveaux chefs, dans la brillante tenue des gardes : casque à chenille noire et haut plumet blanc, tunique bleu de roi à galons et à aiguillettes d’argent, culotte blanche, longues bottes à l’écuyère, ils ne durent pas regretter d’avoir accepté cette élégante recrue.

    A peine incorporé, il fut dirigé sur Beauvais ; il y arriva entre le 12 et le 26 juillet 1814. Lamartine nous a laissé, dans quelques lettres datées de Beauvais, ses impressions sur un séjour qui ne paraît guère l’avoir séduit. La première impression est déplorable. « Au milieu d’une plaine, écrit-il à Aymon de Virieu, la nature a creusé une espèce d’entonnoir, où les hommes ont élevé une espèce de ville. C’est là Beauvais, c’est le séjour humide et malsain que le ciel m’a choisi ! C’est là que je souffre déjà d’un cruel mal de poitrine, pour y avoir respiré l’air mouillé d’hier au soir. » Tout au long de sa correspondance, il gémit sur sa santé et sur la fièvre qui ne le quitte pas. Son moral était surtout malade.

    Il fut logé chez un épicier (et non chez un boulanger ainsi qu’il l’a écrit), M. Durand, Grand’Rue-Saint-Martin, n° 1261, dans une maison qui n’existe plus et dans un quartier proche des murs et de la route de Calais. De la fenêtre de sa chambre, il voit la campagne et les pentes plantées de vignes du mont Capron. Son logement se composait d’une « fort bonne chambre », c’est lui-même qui le dit, et il ajoute (faut-il l’en croire ?) qu’on y accédait par une échelle.

    Les gardes du corps qui revenaient à Beauvais y avaient laissé, avant 1789, une fort mauvaise réputation. On n’avait pas perdu le souvenir de l’étrange bagarre qu’ils avaient provoquée au théâtre, en chargeant, l’épée à la main, les gens du parterre désireux qu’ils se découvrissent, en tuant un des spectateurs et en en blessant plusieurs.

    A peine arrivés, ils reprirent les traditions anciennes. Ils avaient fait écrire sur la porte d’un café ces mots : « Hôtel privilégié des gardes du corps », et interdisaient à tout autre qu’à eux d’entrer dans l’estaminet. Si, d’aventure un client plus hardi osait s’y faire servir, ils portaient incontinent sur la place et le consommateur et les consommations. Un passant ne salue-t-il pas le détachement, l’officier qui le commande le poursuit jusque dans l’intérieur d’une maison où il s’est réfugié ; ils renouvellent au théâtre les scènes d’autrefois en exigeant que tous les spectateurs applaudissent aux passages politiques de laPartie de chasse de Henri IV ; inventant mille arrogances pour molester les bourgeois, particulièrement ceux chez qui ils logeaient.

    Il ne semble pas que Lamartine ait pris sa part de toutes ces turbulences. Sa correspondance est muette sur ce point, et rien, dans les documents administratifs, ne vient rompre ce mutisme.

    Quel était donc son genre de vie ? Il vécut assez à l’écart, prenant ses repas — ses repas du matin au moins — chez un boulanger du voisinage, vraisemblablement un certain Joseph Beretti. La hautaine mélancolie qui fut la marque distinctive de son caractère et aussi certaine pénurie d’argent dont il se montra toujours très gêné, l’écartaient des assemblées bruyantes et des fréquentations dispendieuses.

    Il s’adonna tout d’abord aux exigences de son métier. Il étudia les éléments de l’instruction de la cavalerie, se montra assidu aux exercices sur le terrain de manœuvres ; devint à ceux du manège de première force, et « la charge en douze temps » lui fut un badinage. Son sous-lieutenant, dans la 5e brigade à laquelle il appartint, M. le comte de Brenay, et son maréchal des logis, M. Dumonthiers, se déclarent fort satisfaits de lui. Mais le service d’un garde du corps qui n’est pas de guet n’est guère absorbant ; ses relations dans la ville se restreignent à la fréquentation assez espacée de Lagier de Vaugelas, de Le Sens de Folleville et d’Alphonse d’Agoult. Il entretient, il est vrai, une correspondance assez active avec Virieu et Fréminville, qui sont gardes à Versailles. C’est insuffisant à remplir une existence.

    De quoi s’occupe-t-il donc ? De ce qui fut l’objet de toute sa vie la poésie et l’amour. « Je cherche à devenir amoureux, écrit-il un jour à Virieu, mais toutes les femmes sont si laides ! » Il ébauche cependant quelques romans. Un jour, il se déclare « presque amoureux » de la fille d’un charpentier, son voisin ; un autre jour, c’est la jeune fille qui sert sa table solitaire qui l’émeut ; mais il la respecte « comme une sœur, tant il y avait de candeur et d’innocence dans sa physionomie. » Enfin, c’est d’une enfant qu’il tombe épris ; il est vrai de dire que cette enfant ressemblait trait pour trait à sa mère. Cette mère est la femme d’un garde du corps et le roman ne fut qu’ébauché.

    Ne pouvant aimer, Lamartine rêva. Un livre sous le bras, il rôde dans la campagne, fréquentant de préférence les sentiers tracés à travers les vignes du mont Capron. Un saule lui inspire une « petite romance » ; assis à l’ombre d’un arbre, il écrit quelques-uns de ces vers descriptifs où il excella et qui prirent place plus tard dans ses recueils.

    Le 27 août, il quitta Beauvais, pour prendre le « guet » aux Tuileries ; il y demeura, jusqu’à la fin de novembre, date à laquelle il part « en semestre » pour Milly. En février 1815, il est à Paris où il assiste à la première chute de la Restauration ; il accompagna le Roi jusqu’à Béthune ; mais il refusa d’émigrer avec lui. Pendant les Cent-Jours, il fuit jusqu’en Suisse la conscription napoléonienne qui le guette et ne quitte son asile qu’au lendemain de Waterloo. A la fin de 1815, il donna sa démission.

    Alfred de Vigny, qui fut son contemporain, tira de ses années de service, qu’il ne fit pas de meilleur cœur que Lamartine, ce livre immortel qui s’appelle Servitude et Grandeur militaire : l’influence de son passage aux gardes fut nulle sur l’esprit de Lamartine ; tel il entra au service, tel il en sortit. Il traversa cette époque, généralement décisive avec un transcendental détachement, n’en conservant d’autre souvenir « qu’un pied presque écrasé par son cheval » et le « titre stérile de chevalier de Saint-Louis ».

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  • Allégories du Moyen Age
    (Bizarres somptuosités et)
    (D’après un récit paru au XIXe siècle)
     
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    Autrefois, aux fêtes de la cour, on appelait entremets des décorations qu’on faisait rouler dans la salle du festin, et qui représentaient des villes, des châteaux et des jardins, avec des fontaines d’où coulaient toutes sortes de liqueurs.

    Au dîner donné par Charles V, roi de France, à l’empereur CHarles IV, en 1378, on s’achemina, après la messe, par la galerie des Merciers, dans la grande salle du palais, où les tables étaient dressées. Le roi se plaça entre l’empereur et le roi des Romains. Il y avait trois grands buffets : le premier de vaisselle d’or, le second de vaisselle de vermeil, et le troisième de vaisselle d’argent.

    Sur la fin du dîner commença le spectacle ou entremets. On vit paraître un vaisseau avec ses mâts, voiles et cordages : ses pavillons étaient aux armes de Jérusalem ; sur le tillac, on distinguait Godefroy de Bouillon, accompagné de plusieurs chevaliers armés de toutes pièces. Le vaisseau s’avança au milieu de la salle sans qu’on vît la machine qui le faisait mouvoir.

    Un moment après, parut la ville de Jérusalem avec ses tours couvertes de Sarrasins. Le vaisseau s’en approcha ; les chrétiens mirent pied à terre, et montèrent à l’assaut : les assiégés firent une belle défense ; plusieurs échelles furent renversées ; mais enfin la ville fut prise.

    Charles IX étant allé dîner chez un gentilhomme, auprès de Carcassonne, le plafond s’ouvrit à la fin du repas : on vit descendre une grosse nue, qui creva avec un bruit pareil à celui du tonnerre, laissant tomber une grêle de dragées, suivie d’une petite rosée de senteur.

    Les habitants des villes où le roi passait tâchaient de faire briller leur esprit par des devises, des emblèmes et des figures allégoriques. A l’entrée de Louis XI dans Tournay, en 1463, « De dessus la porte, dit Monstrelet, descendit par machine, une fille, la plus belle de la ville, laquelle, en saluant le roi, ouvrit sa robe devant sa poitrine, où il y avait un coeur bien fait, lequel coeur se fendit, et en sortit une grande fleur de lys d’or qu’elle présenta au roi de la part de la ville. »

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  • Allaitement des enfants
    (Brève parue en 1874)
     
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    On s’est beaucoup occupé, depuis quelque temps, de l’élevage des enfants en famille et de l’allaitement par la mère. On a fait valoir toutes sortes d’excellentes raisons, et l’on a démontré, de façon péremptoire, le bien que produit pour l’enfant l’allaitement par la mère. Mais le bien qui en résulte pour la mère, pour le père même et pour toute la famille, l’a-t-on dit suffisamment ?

    Partout on répète : C’est un devoir pour les mères d’allaiter leurs enfants ; mais ne devrait-on pas ajouter que c’est aussi, je ne dirai pas un plaisir (ce mot n’aurait ici nul sens), mais un inexprimable, un suprême bonheur ? Qui n’a pas vu, la nuit, la jeune mère, silencieuse et attentive, son enfant sur son sein, ne sait pas de quel rayon divin peut s’éclairer le regard de la femme. Et le mari qui n’a pas eu ce spectacle ne sait rien du mariage.

    Ne pas élever, ne pas nourrir soi-même ses enfants, n’est pas seulement négliger un devoir, c’est renoncer au plus profond, au plus pur bonheur ; c’est renoncer à la vie même, car c’est renoncer à ce qu’elle a de meilleur et de plus divin.

    Voyez, au Musée du Louvre, ces milliers de tableaux recueillis de toutes les écoles ; la vie humaine y est représentée sous tous ses aspects. Eh bien, parmi ces milliers de peintures, où sont celles qui nous montrent des créatures heureuses, sinon ces intérieurs de Rembrandt, où la mère allaite l’enfant pendant que la grand’mère chauffe les langes, et que le père, là auprès, travaille, qu’il soit menuisier ou philosophe.

    Ce n’est donc pas en vue du devoir seulement, c’est aussi en vue de votre bonheur (et de votre santé) que nous vous disons : « Jeunes mères, allaitez vos enfants. »

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