• Comment son interdiction assura
    à la pomme de terre son essor
     
    (D’après « Le Jardin des Plantes : description complète, historique
    et pittoresque du Muséum d’histoire naturelle, de la Ménagerie,
    des serres, etc. » (Tome 1), paru en 1842)

    **

    Afin d’inciter les Français à ne plus bouder la pomme de terre, le savant Parmentier, qui en connaissait les immenses qualités et désespérait de voir notre pays l’adopter, eut au XVIIIe siècle une idée lumineuse...

    Aujourd’hui cultivée partout en France, la pomme de terre non seulement nous donne à peu de frais un aliment agréable et sain, mais nous avons trouvé moyen de changer sa fécule en sucre et en alcool. C’est aux savants travaux et au zèle infatigable du chimiste Antoine Parmentier (1737-1813) que nous devons l’extension de sa culture et de son emploi.

    Les grands propriétaires avaient, il est vrai, suivi l’impulsion donnée par Louis XVI ; ils avaient permis à la pomme de terre de végéter dans quelques coins de leurs domaines ; mais les paysans ne la cultivaient qu’avec répugnance ; ils refusaient d’en manger, et l’abandonnaient à leurs bestiaux. Il en était même qui ne la jugeaient pas digne de servir d’aliment à ces derniers.

    Ce fut Parmentier qui, le premier, fit du pain de pomme de terre. Il avait entrepris de vulgariser en France l’usage de ce précieux tubercule ; il comprenait que si la pomme de terre pouvait suppléer le froment, toute famine devenait à jamais impossible. Aussi cet homme généreux consacra-t-il sa fortune, son talent, sa vie entière à cette œuvre immense de charité ; ce n’était pas assez pour lui d’encourager la culture de la pomme de terre par des écrits, des discours, des récompenses, en un mot par tous les moyens d’influence que lui donnait sa haute position : il acheta ou prit à ferme une grande quantité de terres en friche, à plusieurs lieues de rayon autour de Paris, il y fit planter des pommes de terre.

    Antoine Parmentier
    Antoine Parmentier

    La première année, il les vendit à bas prix aux paysans des environs ; peu de gens en achetèrent ; la seconde année, il les distribua pour rien, personne n’en voulut. A la fin, son zèle devint du génie : il supprima les distributions gratuites, et fit publier à son de trompe dans tous les villages une défense expresse, qui menaçait de toute la rigueur des lois quiconque se permettrait de toucher aux pommes de terre dont ses champs regorgeaient. Les gardes champêtres eurent ordre d’exercer pendant le jour une surveillance active, et de rester chez eux pendant la nuit.

    Dès lors, chaque carré de pommes de terre devint, pour les paysans, un jardin des Hespérides, dont le dragon était endormi ; la maraude nocturne s’organisa régulièrement, et le bon Parmentier reçut de tous côtés des rapports sur la dévastation de ses champs, qui le faisaient pleurer de joie. A dater de cette époque, il n’eut plus besoin de stimuler le zèle des cultivateurs : la pomme de terre avait acquis la saveur du fruit défendu, et sa culture s’étendit rapidement sur tous les points de la France.

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  • Comment parlait Henri IV et
    avait-il engasconné la Cour ?
     
    (D’après « Revue Henri IV », paru en 1909)

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    L’histoire d’Henri IV semble ne devoir jamais finir. Inépuisablement riche en actions d’éclat, actes d’héroïsme, traits d’inlassable générosité, saillies spirituelles et charmantes, sans compter grand nombre d’aventures amoureuses, elle offre un vaste champ à lacuriosité des chercheurs qu’entraîne une longue admiration à laquelle les siècles n’ont pu rien enlever de sa constance et de son intensité

    Il nous paraît piquant de relever et d’expliquer l’un des reproches qu’on lui a faits. On a prétendu qu’il avait conservé l’accent gascon, qu’il avait importé à Paris des expressions gasconnes : en un mot, qu’il ne parlait pas correctement le français, qu’il avait engasconnéla Cour.

    Un auteur très documenté, Eugène Yung, a publié une étude fort importante sur Henri IV écrivain. A cette question : Henri IV est-il un bon écrivain ? il répond : « Il n’est pas assez maître de la langue ; il ne l’améliore, ni ne l’assouplit : malgré le ton vif et déragé, elle est quelquefois pénible, embarrassée et bégaie encore ; incertaine et flottante, elle n’atteint pas toujours la précision et la justesse ; elle emploie trop de mots ou trop peu, et la surabondance accompagne la disette. C’était la faute du temps : Henri IV parlait vivement ; mais il parlait comme tout le monde. (...) Henri est un témoin de la langue », qui n’était pas encore définitivement fixée.

    Mais l’examen de son œuvre littéraire nous permet d’affirmer qu’il n’eut pas seulement le triple talent de boire, de se battre et d’être un vert galant, que la chanson lui reconnaît, mais encore celui d’écrire. D’où lui vient donc le reproche d’avoir mal parlé le français et d’avoir provoqué l’intervention légendaire de Malherbe ? Sans doute, quand, le 22 mars 1594, Henri de Béarn s’installe triomphalement au Louvre, suivi de ses intrépides parpaillots qui pansent encore leurs glorieuses blessures, cueillies dans les grandes chevauchées des bords du gave béarnais aux rives de la Seine, l’idiome sonore de son pays natal fait retentir, au grand ébahissement des oreilles parisiennes, les sombres lambris du vieux palais qu’il égaye, encore vibrant du tumulte des guerres religieuses.

    Henri IV
    Henri IV

    Et l’on sait que notre Henri consacrait ses multiples hommages à bien d’autres qu’à la grammaire. II ne faudrait pas croire cependant qu’il fût un illettré. Voltaire n’a-t-il pas dit de lui : « Il n’est point de lauriers qui ne couvrent sa tête. » Sa mère, Jeanne d’Albret, la femme la plus savante et la plus spirituelle de son siècle, ne voulut pas que son fils fût « un illustre ignorant » : ce sont ces propres expressions. Elle lui avait donné les premiers maîtres de l’époque, Lacaze, Beauvais, La Gaucherie, Florent Chrétien : ils n’eurent jamais à rougir de leur élève.

    Il étudia les lettres grecques et latines et son esprit si fin en resta heureusement imprégné. Avec ce grand bonheur d’à propos qui se retrouve dans toutes ses paroles comme dans toutes ses actions, il aimait à citer des mots, des aphorismes puisés dans les œuvres des maîtres de l’antiquité et il se les appliquait volontiers. Virgile lui fournissait sa pensée favorite : Pacrcere subjectis et debellare superbos. A l’âge de dix ans, jouant à la Cour de France au jeu des devises avec de belles darnes dont ses gentillesses faisaient la joie, il en choisit une en grec qui voulait dire : Vaincre ou mourir ! Catherine de Médicis en demanda la traduction et pensa mourir de dépit : elle défendit qu’on lui apprît de pareilles choses, qui pouvaient en faire un opiniâtre. Dieu sait s’il le fut !

    Dès la paix de Vervins, Henri IV s’était attaché à affirmer son goût des lettres. Il favorisa les efforts du premier dramaturge, qui se nommait Hardy (il l’était de nom et d’esprit). Son œuvre, composée de huit cents pièces, la plupart d’une outrance à faire rougir notre moderne théâtre libre, remplaça les mystères et les sotties, et fit concurrence, avec la troupe du Marais, à celle de l’hôtel de Bourgogne, précédant ainsi, d’un demi siècle, la troupe de Molière du Palais Cardinal.

    Il fit de riches cadeaux à Ronsard, qui lui avait, d’ailleurs, dans une pièce célèbre, promis la royauté :

    Mon Prince, illustre sang de la race Bourbonne,
    A qui le ciel promit de porter la couronne
    Que ton grand Saint Louis porta dessus son front...

    Il rappela en France Casaubon, le grand professeur, qui lui dédia sa traduction latine de Polybe. Il réinstalla Passerat au collège de France. II combla d’honneurs Grotius, Juste-Lipse et tant d’autres, y compris Malherbe, dont il fit un gentilhomme de la Chambre, avec de grosses pensions, malgré les mécontentements de Sully, qui ne pardonnait pas au père de la poésie française d’avoir combattu, deux ans, dans les rangs de la Ligue.

    Enfin, Henri IV était poète : comme Jeanne d’Albret, sa mère ; comme sa grand mère, la Marguerite des Marguerites ; comme sa sœur, la douce et malheureuse Catherine. Il faisait des vers et chantait ses belles amies, en rondeaux et virelays. Nous nous permettrons, à ce sujet, une indiscrétion : comme il n’avait pas toujours le temps de prendre la plume et d’enfourcher Pégase, lui qui si souvent prenait l’épée et sautait, le panache blanc en tête, sur son cheval de bataille, il passait l’inspiration à quelque ami fameux : Malherbe, Bertaut et du Perron lui-même étaient chargés, de par le roi, de chanter toutes les vertus apparentes ou cachées de ces Dames et de célébrer, comme le dit un auteur du XVlllesiècle, tous les charmes qu’on ne peut vanter, sans être trop indiscret.

    Malgré son goût pour les belles-lettres, son savoir très averti et son intelligence affinée, Henri IV était resté béarnais et gascon : ses gasconismes et ses gasconnades blessaient les classiques habitudes de langage des belles dames, dont la pruderie effarouchée se cachait sous le tuyautage et les dentelles des hautes collerettes, au récit souvent quelque peu risqué des aventures du Vert-Galant. Et, « comme un troupeau » d’agnelles timides qui fuit l’orage se presse à la « porte de la bergerie », les précieuses de l’an 1600, assistées de savants et spirituels bergers, se réfugièrent dans le salon de la Marquise de Rambouillet, véritable lieu d’asile de l’élégance du langage et de la galanterie vertueuse et raffinée. C’était ce qu’on appellerait de nos jours un salon d’opposition.

    Tout se ressentait de l’ébranlement de la fin du XVIe siècle ; les esprits étaient encore agités par le souvenir des luttes trop longtemps subies ; on se sentait à un tournant de l’histoire ; on était pénétré de la nécessité de faire ou de dire autrement, sinon mieux, que l’on n’avait fait jusque-là. La paix promettait la sécurité du loisir, assurait la sérénité du délassement.

    On se livra à un bavardage effréné : les cancans de la cour venaient se mêler à ceux de la ville ; mais, comme les beaux esprits du temps avaient été attirés par les charmes de la vertueuse marquise, l’hôtel de Rambouillet devint, dit Saint-Simon, le rendez-vous de « tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite : un tribunal avec qui il fallait compter et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde ».

    Cette réunion de talents fit de l’hôtel de Rambouillet le véritable conservatoire de l’esprit et du langage français. Mais on causa trop bien et, en voulant affiner le langage, ce nouveau client de Malherbe, qui avait mission de dégasconner la Cour, on arriva à quintessencier le goût, au point d’en créer un nouveau, qui n’était autre que le mauvais. On plaisantait donc le langage du bon roi, qui pourtant avait bien le droit de braver les railleries des précieuses.

    On a relevé dans ses lettres « un grand nombre d’étrangetés ». Un des maîtres de la linguistique romane, le professeur, Lespy, en a remarqué plus d’une : « Certaines, a-t-il dit, étaient d’un usage assez fréquent dans l’ancienne langue française » ; la plupart provenaient évidemment de l’usage que le roi faisait à Paris de son idiome natal, après que, prince de Navarre, il l’avait, à la grande joie de ses sujets, constamment parlé en Béarn et en Gascogne. Dans ses lettres célèbres on constate, en effet, des tournures dont nous nous servons encore dans nos Pyrénées, quand nous parlons, avec amour, la langue harmonieuse et sonore de nos ancêtres.

    « Je suis bien marri que je ne me suis pu trouver sur le port à votre arrivée » (1600). En béarnais, on dit : nou-m souy poudu trouba. « J’ai donné charge de traiter avec M. de Boisdauphin pour le faire estre mon serviteur » (1585) : taü ho esta moun serbidou. Au lieu de chanson, coutume, étrier, marque, Henri IV écrit canson, costume, estrieu, merque : ces mots sont en béarnais : cansou, coustume, estriü, merque. On dit en Béarn : lous deüs Estats : ceux (les gens) des Etats. Henri écrit à Marguerite (1589) : « Vous savez les injustices qu’on a faites à Ceux de la religion ».

    « Depuis quinze jours en ça les forces de France et d’Espagne sont affrontées » (1597). Le béarnais dit miey an en sa, demi-an en ça (depuis six mois). « Vraiment ma venue était nécessaire en ce pays, si elle le fut jamais en lieu » (1593). En béarnais, on dit : si-n troubatz en loc : si vous en trouvez en un lieu (pour quelque part).

    Nous ne prolongerons pas l’énumération des gasconismes qui émaillent la correspondance et piquaient la conversation d’Henri IV et dont les beaux esprits de son temps faisaient plus que sourire, sans se douter que, Malherbe même aidant, on ne tarderait pas à se moquer des exagérations de leur langage précieux. Mais les lettres françaises peuvent revendiquer avec orgueil, comme un de ceux qui les ont le plus honorées, ce bon roi, « le seul dont le peuple ait gardé la mémoire », qui, sans le secours de son secrétaire ou de ses maîtres, écrivait à Crillon : Pends toi, et, au vaillant Manaut de Batz, ces lignes admirables, qui valent bien les classiques veni, vidi, vici :

    « Mon Faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête. J’ai dit à Montespan de crever la sienne pour t’aller engarder de passer à Vic. Pourquoi ? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac ; mais, par tout autre chemin, cours, viens, vole : c’est l’ordre de ton maître et la prière de ton ami. Henri ».

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  • Comme quoi Napoléon n’a jamais existé :
    curieux opuscule du XIXe siècle
     
    (D’après « Comme quoi Napoléon n’a jamais existé », paru en 1838
    et « Le Musée de la conversation », édition de 1897)

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    C’est en 1838 que paraît la quatrième édition d’un opuscule rédigé par un ancien magistrat et intitulé Comme quoi Napoléon n’a jamais existé, entreprenant de démontrer que Napoléon n’est qu’un personnage allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil ; en faite une fine satire dirigée contre les fantaisies et les paradoxes de quelques historiens

    Parue en 1838 dans sa 4e édition sous le titre Comme quoi Napoléon n’a jamais existé, la curieuse brochure se proposant de démontrer que Napoléon n’est qu’une pure allégorie du soleil avait initialement été publiée en 1835, et alors intitulée : Grand Erratum, source d’un nombre infini d’errata, à noter dans l’histoire du 19e siècle. Cette première édition, imprimée à Agen, était de format in-32 et ne portait aucun nom d’auteur.

    L’édition de 1838, en revanche, nomme l’auteur, J.-B. Péres, ancien magistrat, bibliothécaire de la ville d’Agen. L’œuvre acquit une immense notoriété. Voici le texte intégral :

    Napoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n’a pas même existé. Ce n’est qu’un personnage allégorique. C’est le soleil personnifié ; et notre assertion sera prouvée si nous faisons voir que tout ce qu’on publie de Napoléon le Grand est emprunté du grand astre.

    Voyons donc sommairement ce qu’on nous dit de cet homme merveilleux.

    On nous dit :

    Qu’il s’appelait Napoléon Bonaparte ;

    Qu’il était né dans une île de la Méditerranée ;

    Que sa mère se nommait Letitia ;

    Qu’il avait trois sœurs et quatre frères, dont trois furent rois ;

    Qu’il eut deux femmes, dont une lui donna un fils ;

    Qu’il mit fin à une grande révolution ;

    Qu’il avait sous lui seize maréchaux de son empire, dont douze étaient en activité de service ;

    Qu’il triompha dans le Midi, et qu’il succomba dans le Nord ;

    Qu’enfin, après un règne de douze ans, qu’il avait commencé en venant de l’Orient, il s’en alla disparaître dans les mers occidentales.

    Reste donc à savoir si ces différentes particularités sont empruntées du soleil, et nous espérons que quiconque lira cet écrit en sera convaincu.

    1° Et d’abord, tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les poètes ; or la différence entre Apollon et Napoléon n’est pas grande, et elle paraîtra encore bien moindre si l’on remonte à la signification de ces noms ou à leur origine.

    Il est constant que le mot Apollon signifie exterminateur ; et il paraît que ce nom fut donné au soleil par les Grecs, à cause du mal qu’il leur fit devant Troie, où une partie de leur armée périt par les chaleurs excessives et par la contagion qui en résulta, lors de l’outrage fait par Agamemnon à Chrysès, prêtre du soleil, comme on le voit au commencement de l’Iliade d’Homère ; et la brillante imagination des poètes grecs transforma les rayons de l’astre en flèches enflammées que le dieu irrité lançait de toutes parts, et qui auraient tout exterminé si, pour apaiser sa colère, on n’eût rendu la liberté à Chryséis, fille du sacrificateur Chrysès.

    C’est vraisemblablement alors et pour cette raison que le soleil fut nommé Apollon. Mais, quelle que soit la circonstance ou la cause qui a fait donner à cet astre un tel nom, il est certain qu’il veut dire exterminateur.

    Or Apollon est le même mot qu’Apoléon. Ils dérivent de Apollyô, ou Apoleô, deux verbes grecs qui n’en font qu’un, et qui signifient perdre, tuer, exterminer. De sorte que, si le prétendu héros de notre siècle s’appelait Apoléon, il aurait le même nom que le soleil, et il remplirait d’ailleurs toute la signification de ce nom ; car on nous le dépeint comme le plus grand exterminateur d’hommes qui ait jamais existé. Mais ce personnage est nommé Napoléon, et conséquemment il y a dans son nom une lettre initiale qui n’est pas dans le nom du soleil. Oui, il y a une lettre de plus, et même une syllabe ; car, suivant les inscriptions qu’on a gravées de toutes parts dans la capitale, le vrai nom de ce prétendu héros était Néapoléon ou Néapolion. C’est ce que l’on voit notamment sur la colonne de la place Vendôme.

    Or, cette syllabe de plus n’y met aucune différence. Cette syllabe est grecque sans doute, comme le reste du nom, et, en grec, , ou nai est une des plus grande affirmations, que nous pouvons rendre par le mot véritablement. D’où il suit que Napoléon signifie : véritable exterminateur, véritable Apollon. C’est donc véritablement le soleil.

    Mais que dire de son autre nom ? Quel rapport le mot Bonaparte peut-il avoir avec l’astre du jour ? On ne le voit point d’abord ; mais on comprend au moins que, comme bona partesignifie bonne partie, il s’agit sans doute là de quelque chose qui a deux parties, l’une bonne et l’autre mauvaise ; de quelque chose qui, en outre, se rapporte au soleil Napoléon. Or rien ne se rapporte plus directement au soleil que les effets de sa révolution diurne, et ces effets sont le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres ; la lumière que sa présence produit, et les ténèbres qui prévalent dans son absence ; c’est une allégorie empruntée des Perses.

    C’est l’empire d’Oromaze et celui d’Arimane, l’empire de la lumière et celui des ténèbres, l’empire des bons et celui des mauvais génies. Et c’est à ces derniers, c’est aux génies du mal et des ténèbres que l’on dévouait autrefois par cette expression imprécatoire : Abi in malam partem. Et si par mala parte on entendait les ténèbres, nul doute que par bona parteon ne doive entendre la lumière ; c’est le jour, par opposition à la nuit. Ainsi on ne saurait douter que ce nom n’ait des rapports avec le soleil, surtout quand on le voit assorti avec Napoléon, qui est le soleil lui-même, comme nous venons de le prouver.

    2° Apollon, suivant la mythologie grecque, était né dans une île de la Méditerranée (dans l’île de Délos) ; aussi a-t-on fait naître Napoléon dans une île de la Méditerranée, et de préférence on a choisi la Corse, parce que la situation de la Corse, relativement à la France, où on a voulu le faire régner, est la plus conforme à la situation de Délos relativement à la Grèce où Apollon avait ses temples principaux et ses oracles.

    Pausanias, il est vrai donne à Apollon le titre de divinité égyptienne ; mais pour être divinité égyptienne, il n’était pas nécessaire qu’il fût né en Égypte ; il suffisait qu’il y fût regardé comme un dieu, et c’est ce que Pausanias a voulu nous dire ; il a voulu nous dire que les Égyptiens l’adoraient, et cela encore établit un rapport de plus entre Napoléon et le soleil, car on dit qu’en Égypte Napoléon fut regardé comme revêtu d’un caractère surnaturel, comme l’ami de Mahomet, et qu’il y reçut des hommages qui tenaient de l’adoration.

    3° On prétend que sa mère se nommait Letitia. Mais sous le nom de Letitia, qui veut dire la joie, on a voulu désigner l’aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans toute la nature ; l’aurore, qui enfante au monde le soleil, comme disent les poètes, en lui ouvrant, avec ses doigts de rose, les portes de l’Orient.

    Laetitia, mère de Napoléon
    Laetitia, mère de Napoléon
    Encore est-il bien remarquable que, suivant la mythologie grecque, la mère d’Apollon s’appelait Leto, ou Lètô . Mais si de Leto les Romains firent Latone, mère d’Apollon, on a mieux aimé, dans notre siècle, en faire Letitia, parce que laetitiaest le substantif du verbe laetor ou de l’inusité laeto, qui voulait dire inspirer la joie.

    Il est donc certain que cette Letitia est prise, comme son fils, dans la mythologie grecque.

    4° D’après ce qu’on en raconte, ce fils de Letitia avait trois sœurs, et il est indubitable que ces trois sœurs sont les trois Grâces, qui, avec les Muses, leurs compagnes, faisaient l’ornement et les charmes de la cour d’Apollon, leur frère.

    5° On dit que ce moderne Apollon avait quatre frères. Or, ces quatre frères sont les quatre saisons de l’année, comme nous allons le prouver. Mais d’abord, qu’on ne s’effarouche point en voyant les saisons représentées par des hommes plutôt que par des femmes. Cela ne doit pas même paraître nouveau, car, en français, des quatre saisons de l’année, une seule est féminine, c’est l’automne ; et encore nos grammairiens sont peu d’accord à cet égard. Mais en latinautumnus n’est pas plus féminin que les trois autres saisons ; ainsi, point de difficulté là-dessus. Les quatre frères de Napoléon peuvent représenter les quatre saisons de l’année ; et ce qui suit va prouver qu’ils les représentent réellement.

    Des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois ; et ces trois rois sont le Printemps, qui règne sur les fleurs ; l’Été, qui règne sur les moissons, et l’Automne, qui règne sur les fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil, on nous dit que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Et quand on ajoute que, des quatre frères de Napoléon, il y en eut un qui ne fut point roi, c’est parce que, des quatre saisons de l’année, il en est une qui ne règne sur rien : c’est l’Hiver.

    Mais si, pour infirmer notre parallèle, on prétendait que l’hiver n’est pas sans empire, et qu’on voulût lui attribuer la triste principauté des neiges et des frimas, qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent nos campagnes, notre réponse serait toute prête : c’est, dirions-nous, ce qu’on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principauté dont on prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu après la décadence de toute sa famille, principauté qu’on a attachée au village de Canino, de préférence à tout autre, parce quecanino vient de cani, qui veut dire les cheveux blancs de la froide vieillesse, ce qui rappelle l’hiver. Car, aux yeux des poètes, les forêts qui couronnent nos coteaux en sont la chevelure, et quand l’hiver les couvre de ses frimas, ce sont les cheveux blancs de la nature défaillante, dans la vieillesse de l’année : Cum gelidus crescit canis in montivus humor.

    Ainsi, le prétendu prince de Canino n’est que l’hiver personnifié ; l’hiver qui commence quand il ne reste plus rien des trois belles saisons, et que le soleil est dans le plus grand éloignement de nos contrées envahies par les fougueux enfants du Nord, nom que les poètes donnent aux vents qui, venant de ces contrées, décolorent nos campagnes et les couvrent d’une odieuse blancheur ; ce qui a fourni le sujet de la fabuleuse invasion des peuples du Nord dans la France, où ils auraient fait disparaître un drapeau de diverses couleurs, dont elle était embellie, pour y substituer un drapeau blanc qui l’aurait couverte tout entière, après l’éloignement du fabuleux Napoléon.

    Mais il serait inutile de répéter que ce n’est qu’un emblème des frimas que les vents du Nord nous apportent durant l’hiver, à la place des aimables couleurs que le soleil maintenait dans nos contrées, avant que par son déclin il se fût éloigné de nous ; toutes choses dont il est facile de voir l’analogie avec les fables ingénieuses que l’on a imaginées dans notre siècle.

    6° Selon les mêmes fables, Napoléon eut deux femmes ; aussi en avait-on attribué deux au Soleil. Ces deux femmes du Soleil étaient la Lune et la Terre : la Lune, selon les Grecs (c’est Plutarque qui l’atteste), et la Terre, selon les Égyptiens ; avec cette différence bien remarquable que, de l’une (c’est-à-dire la Lune), le Soleil n’eut point de postérité, et que de l’autre il eut un fils, un fils unique ; c’est le petit Horus, fils d’Osiris et d’Isis, c’est-à-dire du Soleil et de la Terre, comme on le voit dans l’Histoire du Ciel, Tome 1, page 61 et suivantes. C’est une allégorie égyptienne, dans laquelle le petit Horus, né de la Terre fécondée par le Soleil, représente les fruits de l’agriculture ; et précisément on a placé la naissance du prétendu fils de Napoléon au 20 mars, à l’équinoxe du printemps, parce que c’est au printemps que les productions de l’agriculture prennent leur grand développement.

    7° On dit que Napoléon mit fin à un fléau dévastateur qui terrorisait toute la France, et qu’on nomma l’hydre de la Révolution. Or, une hydre est un serpent, et peu importe l’espèce, surtout quand il s’agit d’une fable. C’est le serpent Python, reptile énorme qui était pour la Grèce l’objet d’une extrême terreur, qu’Apollon dissipa en tuant ce monstre, ce qui fut son premier exploit ; et c’est pour cela qu’on nous dit que Napoléon commença son règne en étouffant la Révolution française, aussi chimérique que tout le reste ; car on voit bien que révolution est emprunté du mot latin revolutus, qui signale un serpent roulé sur lui-même. C’est Python, et rien de plus.

    8° Le célèbre guerrier du XIXe siècle avait, dit-on douze maréchaux de son empire à la tête de ses armées, et quatre en non-activité. Or les douze premiers (comme bien entendu) sont les douze signes du zodiaque, marchant sous les ordres du soleil Napoléon, et commandant chacun une division de l’innombrable armée des étoiles, qui est appelée milice céleste dans la Bible, et se trouve partagée en douze parties, correspondant aux douze signes du zodiaque. Tels sont les douze maréchaux qui, suivant nos fabuleuses chroniques, étaient en activité de service sous l’empereur Napoléon ; et les quatre autres, vraisemblablement, sont les quatre points cardinaux qui, immobiles au milieu du mouvement général, sont fort bien représentés par la non-activité dont il s’agit.

    Ainsi, tous ces maréchaux, tant actifs qu’inactifs, sont des êtres purement symboliques, qui n’ont pas eu plus de réalité que leur chef.

    9° On nous dit que ce chef de tant de brillantes armées avait parcouru glorieusement les contrées du Midi, mais qu’ayant trop pénétré dans le Nord, il ne put s’y maintenir. Or, tout cela caractérise parfaitement la marche du soleil.

    Le soleil, on le sait bien, domine en souverain dans le Midi, comme on le dit de l’empereur Napoléon. Mais ce qu’il y a de bien remarquable, c’est qu’après l’équinoxe du printemps le soleil cherche à gagner les régions septentrionales, en s’éloignant de l’équateur. Mais au bout de trois mois de marche vers ces contrées, il rencontre le tropique boréal qui le force à reculer et à revenir sur ses pas vers le Midi, en suivant le signe du Cancer, c’est-à-dire de l’Écrevisse, signe auquel on a donné ce nom (dit Macrobe) pour exprimer la marche rétrograde du soleil dans cet endroit de la sphère. et c’est là-dessus qu’on a calqué l’imaginaire expédition de Napoléon vers le Nord, vers Moscow, et la retraite humiliante dont on dit qu’elle fut suivie.

    Ainsi tout ce qu’on nous raconte des succès ou des revers de cet étrange guerrier, ne sont que des allusions relatives au cours du soleil.

    Billet de 100 francs de 1960 à l'effigie de Napoléon
    Billet de 100 francs de 1960 à l’effigie de Napoléon

    10° Enfin, et ceci n’a besoin d’aucune explication, le soleil se lève à l’Orient et se couche à l’Occident, comme tout le monde le sait. Mais pour des spectateurs situés aux extrémités des terres, le soleil paraît sortir, le matin, des mers orientales, et se plonger, le soir, dans les mers occidentales. C’est ainsi, d’ailleurs, que tous les poètes nous dépeignent son lever et son coucher. Et c’est là tout ce que nous devons entendre quand on nous dit que Napoléon vint par mer de l’Orient (de l’Égypte) pour régner sur la France, et qu’il a été(sic) disparaître dans les mers occidentales, après un règne de douze ans, qui ne sont autre chose que les douze heures du jour, les douze heures pendant lesquelles le soleil brille sur l’horizon.

    Il n’a régné qu’un jour, dit l’auteur des Nouvelles Messéniennes, en parlant de Napoléon ; et la manière dont il décrit son élévation, son déclin et sa chute, prouve que ce charmant poète n’a vu, comme nous, dans Napoléon, qu’une image du soleil ; et il n’est pas autre chose ; c’est prouvé par son nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs, ses quatre frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses exploits ; c’est prouvé par le lieu de sa naissance, par la région d’où on nous dit qu’il vint, en entrant dans la carrière de sa domination, par le temps qu’il employa à la parcourir, par les contrées où il domina, par celles où il échoua, et par la région où il disparut, pâle et découronné, après sa brillante course, comme le dit le poète Casimir Delavigne.

    Il est donc prouvé que le prétendu héros de notre siècle n’est qu’un personnage allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil. Et par conséquent Napoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n’a pas même existé, et l’erreur où tant de gens ont donné tête baissée vient d’un quiproquo, c’est qu’ils ont pris la mythologie du XIXe siècle pour une histoire.

    P.S. Nous aurions encore pu invoquer, à l’appui de notre thèse, un grand nombre d’ordonnances royales dont les dates certaines sont évidemment contradictoires au règne du prétendu Napoléon ; mais nous avons eu nos motifs pour n’en pas faire usage.

    Ici prenait fin l’opuscule de Péres, opuscule qui était une assez fine satire dirigée contre les fantaisies et les paradoxes de quelques historiens. Si l’on en croit une note de Petrus Borel placée en tête de la troisième édition et reproduite avec la brochure elle-même dans le Musée Philipon (8e livraison), on peut y voir « la réfutation la meilleure et la plus forte de l’ouvrage de M. Dupuis, l’Origine de tous les cultes ; puis, dans un intérêt terrestre, une parodie excellente de cette nouvelle école historique qui s’est appliquée, surtout en Allemagne, à rejeter les faits les plus avérés de l’antiquité dans le domaine des mythes et des allégories. »

    Rappelons que M. Dupuis, qui fut membre de l’Académie des inscriptions, avait publié, en 1796, un livre fameux intitulé : l’Origine de tous les cultes ou la Religion universelle(4 volumes in-4°), dont le succès est attesté par de nombreuses éditions.

    M. Dupuis était un esprit fort original, qui, nourri à la fois d’études mythologiques et astronomiques, s’efforça d’opérer un rapprochement entre ces deux ordres d’idées, et prétendit trouver l’explication de toutes les obscurités de la fable dans les figures que présentaient les constellations il y a quinze ou seize mille ans.

    La brochure de Péres était une imitation évidente d’un pamphlet de Richard Whately, archevêque anglican de Dublin, qui fut imprimé pour la première fois à Londres en 1819, et dont la traduction française ne parut qu’en 1833 sous le titre  : Doutes historiques relatifs à Napoléon Bonaparte.

    Le but de Whately était de démontrer que ceux qui se refusent à croire aux miracles, faute de preuves suffisantes, sont tenus, pour les mêmes raisons, s’ils veulent être conséquent avec eux-mêmes, de révoquer en doute les prodigieux exploits, et jusqu’à l’existence même de Napoléon, qui était encore vivant à Sainte-Hélène.

    La façon vraiment ingénieuse dont un pareil paradoxe était présenté avait assuré le succès de ce petit ouvrage.

     
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  • Combat de Cyrano de Bergerac
    contre le singe Fagotin de Brioché
    et vengeance du musicien Dassoucy
     
    (D’après « Histoire comique des états et empires
    de la Lune et du Soleil », paru en 1858)

     

    *****

    Le différend opposant vers le milieu du XVIIe siècle l’écrivain Savinien Cyrano de Bergerac à l’empereur du burlesque Charles Coypeau dit Dassoucy, fut notamment égayé par le « combat » contre un singe appartenant à un certain Brioché, montreur de marionnettes sur le Pont-Neuf et mandaté par Dassoucy pour moquer Cyrano : grimé en ce dernier pour l’occasion, le singe, gros comme « un pâté d’Amiens » et « coiffé d’un vieux vigogne », perdit la vie dans cette mascarade

    Cyrano fut plus impitoyable pour Dassoucy que pour Scarron. Il avait vécu en bonne intelligence, pendant plusieurs années, avec cet empereur du burlesque, comme il l’avait surnommé lui-même ; leur connaissance s’était faite sans doute sous les auspices de la musique, car Cyrano était musicien, de même que Dassoucy. Celui-ci, qui composait la musique de ses vers et qui la faisait exécuter par ses deux pages, qu’il promenait avec leursthéorbes dans les assemblées du grand monde, avait eu l’honneur de donner plusieurs concerts à la cour ; Louis XIII, dans les derniers temps de sa vie, l’avait fait venir au Louvre ; la reine mère et le cardinal Mazarin s’étaient amusés de ses chansons, et tout le quartier du Marais avait alors voulu l’applaudir.

    Savinien Cyrano de Bergerac
    Savinien Cyrano de Bergerac
    Mais il tomba par degrés dans la débauche et dans la misère ; on le chassa des maisons honnêtes, à cause de ses mœurs dépravées, et le pauvre poète, renversé de son piédestal burlesque, se réfugia dans les cabarets. Cyrano s’était attaché à lui, probablement par les services qu’il lui avait rendus, car « il ne put jamais s’imaginer ce que c’étoit de posséder du bien en particulier, le sien étant moins à lui qu’à ceux de sa connoissance qui en avoient besoin. » On peut croire que Dassoucy avait tellement puisé dans la bourse de Cyrano, qu’elle était vide, quand celui-ci prit chaudement parti pour le poète famélique contre « un partisan qui avoit refusé de lui prêter de l’argent. »

    Dans une lettre qu’il écrivit à cette occasion, sous le nom de son ami, et qui ne fut publiée qu’après sa mort, il faisait dire à Dassoucy : « Vous me le deviez, l’argent que je vous demandois, car ne pensez pas, qu’à moins de quarante pistoles, j’eusse voulu salir ma réputation, en prostituant ma compagnie à vos promenades, et que je me fusse tant de fois donné la peine de protester que vous étiez le plus honnête homme du monde » (cette lettre ne parut qu’en 1662, dans les Nouvelles Œuvres de Cyrano). Cyrano était alors si furieux du refus fait à Dassoucy, qu’il ne craignait pas de menacer du bâton ce partisan incivil, et de lui prédire le gibet en Grève.

    A peu de temps de là, Cyrano, brouillé avec Dassoucy, en disait pis que pendre, et le menaçait à son tour, non pas du bâton, mais d’un coup d’épée : « Hé ! par la mort, monsieur le coquin, lui écrivait-il, je trouve que vous êtes bien impudent de demeurer en vie après m’avoir offensé !I vous qui ne tenez lieu de rien au monde, ou qui n’êtes plus qu’un clou aux fesses de la Nature ; vous qui tomberez si bas, si je cesse de vous soutenir, qu’une puce, en léchant la terre, ne vous distinguera du pavé !... Encore, si vous m’eussiez envoyé demander le temps d’un Peccavi ! Mais, sans vous enquêter si je trouve bon que vous viviez encore demain, ou que vous mouriez dès aujourd’hui, vous avez l’impudence de boire et de manger, comme si vous n’étiez pas mort ! »

    Quelle était l’origine de ce furieux ressentiment ? Dassoucy attribue à l’affaire du chaponsa brouille avec Cyrano. Celui-ci écrivait volontiers des lettres amoureuses, pleines de bons sentiments et de pointes, mais il s’en tenait à la lettre, et ne dérogeait pas, quoi qu’on fît, à ses habitudes de chasteté, que le libertin Dassoucy avait pu tourner en ridicule. Quoi qu’il en soit, Cyrano paraît avoir si mal pris la chose, que le malheureux auteur du Jugement de Pâris se cacha dans le fond des tavernes, pour ne pas rencontrer son ennemi, qui l’aurait fait rentrer sous terre. Les amis de Cyrano s’étaient ligués aussi contre Dassoucy, qu’ils harcelaient d’épigrammes sous le nom anagrammatique de Soucidas, qui lui avait été donné par son implacable persécuteur ; une de ces épigrammes, imprimée dans les Œuvres poétiques du sieur de Prade (1650), doit être antérieure pourtant à la grande querelle de Cyrano contre Dassoucy. Ce dernier, dans ses Poésies et Lettres, publiées en 1633, ne nomme pas même Cyrano ; d’où l’on peut conclure qu’ils étaient déjà brouillés à cette époque.

    Charles Coypeau dit Dassoucy
    Charles Coypeau dit Dassoucy
    Cette querelle fut égayée de quelques épisodes comiques, car nous acceptons comme véritable l’aventure racontée dans une pièce volante, dont on ne connaît pas d’édition plus ancienne que celle de 1704, mais qui fut assurément imprimée ou du moins composée vers 1654. Voici comment nous expliquons cette aventure. Cyrano, dans sa lettre à Soucidas, avait dit : « O plaisant petit singe ! ô marionnette incarnée !... Mais je vois que vous vous cabrez de ce glorieux sobriquet ? Hélas ! demandez ce que vous êtes à tout le monde, et vous verrez si tout le monde ne dit pas que vous n’avez rien d’homme que la ressemblance d’un magot ? Ce n’est pas pourtant, quoique je vous compare à ce petit homme à quatre pattes, que je pense que vous raisonniez aussi bien qu’un singe. Non, non, messer Gambade ! » Dassoucy aurait supporté, sans se plaindre, les insultes les plus cruelles ; mais il fut blessé au cœur par les sobriquets de petit singe et de marionnette incarnée ; il chargea de sa vengeance un joueur de marionnettes et un singe.

    Jean Briocchi, dit Brioché, charlatan italien, avec lequel il était lié, peut-être à cause de ses vilaines mœurs, avait au bout du pont Neuf, près du fossé de la porte de Nesle, vis-à-vis de la rue Guénégaud, un théâtre de marionnettes qui faisait les délices des laquais et du bas peuple. Le principal acteur et le seul vivant de ce théâtre en plein vent était un grand singe, nommé Fagotin, très intelligent et très effronté, auquel son maître avait appris une foule de tours, de gambades et de grimaces. L’idée vint à Dassoucy de faire de Fagotin la copie bouffonne de Cyrano ; il ne dédaigna pas de lui donner des leçons pour le dresser à représenter le fameux duelliste, en imitant sa démarche, ses gestes, ses airs de tête et même ses jeux de physionomie.

    Après quoi, on l’habilla de manière à compléter la ressemblance : « Ce singe étoit gros ainsi qu’un pâté d’Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable ; Brioché l’avoit coiffé d’un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle ; il lui avoit ceint le col d’une fraise à la Scaramouche ; il lui faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passemens et d’éguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme. Il lui avoit concédé un baudrier où pendoit une lame sans pointe.Nota que le maître avoit accoutumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques bottes. Cette remarque est nécessaire. » Enfin, il est probable que le nom de Fagotin avait été remplacé, pour la circonstance, par celui de Cyrano ou de Bergerac.

    La mascarade eut un plein succès, et les laquais applaudirent aux gentillesses de ce singe matamore. Brioché se trouva bien de l’affluence que cette pantomime attirait tous les jours devant son théâtre. Cyrano fut peut-être averti officieusement de ce qui se passait : il alla lui-même pour y mettre ordre. Son portrait, tel qu’il nous a été conservé dans le récit de cette aventure, ajoute à la singularité de la scène, qui devait se terminer d’une manière tragique pour le singe de Brioché. « Bergerac, dit le plaisant narrateur de cette scène bouffonne, n’étoit ni de la nature des Lapons ni de celle des géants. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux : on les eût comptés de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils ; son nez, large par sa tige et recourbé, représentoit celui de ces babillards jaunes et verts qu’on apporte de l’Amérique ; ses jambes, brouillées avec sa chair, figuraient des fuseaux. Son œsophage pagotoit un peu ; son estomac étoit une copie de la bedaine ésopique. Il n’est pas vrai que notre auteur fût malpropre, mais il est vrai que ses souliers aimoient fort madame la boue : ils ne se quittoient presque point. »

    Dès que les laquais qui composaient le public ordinaire du théâtre de Brioché aperçurent la figure hétéroclite de Cyrano, ils poussèrent un immense éclat de rire. Un d’eux, plus hardi que les autres, sortit des rangs et fit faire le moulinet au feutre du farouche duelliste ; un autre lui appliqua une chiquenaude au beau milieu de la face, en s’écriant : « Est-ce là votre nez de tous les jours ? Quel diable de nez ! Prenez la peine de reculer, il m’empêche de voir ! » Cyrano mit flamberge au vent contre une vingtaine de laquais qui avaient tiré aussi leurs épées, mais ils s’enfuirent à la première botte. Fagotin était là, équipé en Cyrano ; il ne put voir le combat sans vouloir y prendre part, et il fit mine de croiser le fer avec le sieur de Bergerac. Celui-ci, qui ne se connaissait plus, crut que le singe était aussi un laquais, et il l’embrocha tout vif. Brioché emporta, tout en larmes, le corps inanimé de Fagotin, et intenta un procès à Cyrano, en lui demandant cinquante pistoles de dommages et intérêts.

    Ce procès paraît avoir suivi son cours. Des mémoires furent publiés par les parties, et la cause plaidée au Châtelet. « Bergerac se défendit en Bergerac, c’est-à-dire avec des écrits facétieux et des paroles grotesques. Il dit au juge qu’il payeroit Brioché en poète ou en monnaie de singe ; que les espèces étoient un meuble que Phébus ne connoissoit point ; il jura qu’il apothéoseroit la bête morte par une épitaphe apollonique. » Brioché perdit son procès, et l’arrêt qui le débouta de ses prétentions, en le condamnant aux dépens, lui défendit de laisser vaguer à l’avenir sur la voie publique le successeur qu’il voudrait donner à son singe. On ne dit pas si Dassoucy avait été impliqué dans ce procès, dont il était cause ; mais il. est impossible de ne pas le reconnaître pour auteur de la relation burlesque intitulée : Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioché, au bout du pont Neuf.

    On comprend que cette pièce en prose, à laquelle on ajouta une épître en vers à Cyrano dans l’édition publiée après sa mort, ait porté au comble sa colère contre celui qu’il soupçonnait de l’avoir écrite. Il cherchait partout Dassoucy pour le tuer ou du moins pour l’assommer ; Dassoucy, jugeant que la position n’était pas tenable, s’exila lui-même de Paris, afin de n’être plus exposé à rencontrer Cyrano : « Je ne sçais, dit-il dans l’exorde de ses Aventures, si ce fut l’an 1654 ou 55 que le grand désir que j’avois de retourner à Turin auprès de LL. AA. RR. (le duc et la duchesse de Savoie) me fit sortir de Paris avec tant de précipitation, qu’à peine eus-je le loisir de dire adieu à une partie de mes amis et de payer une partie de mes debtes. J’en partis donc, moy cinquiesme, comptant ma fièvre quatre (sic) et mon mauvais génie, que j’aurois tort d’oublier dans mes écrits, après m’avoir tenu si bonne et si fidelle compagnie dans mes voyages. »

    Le départ précipité de Dassoucy eut lieu vers le milieu de l’année 1654 ; Cyrano ne songea pas à le poursuivre, dès qu’il apprit que ce petit singe s’était mis à courir les aventures en province. Mais Dassoucy n’oubliait pas la peur que lui avait faite son belliqueux adversaire, bien qu’il en fût éloigné de plus de cent lieues. « Vous ne sçavez pas, raconte-t-il dans sesAventures, publiées vingt ans plus tard, vous ne sçavez pas non plus que le feu sieur D. B., fâché de m’avoir fâché, venant en mon logis pour se repatrier avec moy, la peur que j’eus d’un fourreau de pistolet qu’il portoit raccommoder chez un guaignier, me fit fuir de France en Italie ; et qu’après sa mort, allant de Paris à Thurin, et voyageant au clair de la lune, la peur que j’eus de mon ombre me fit jetter dans une riviere, croyant que ce fust l’ombre vangeresse de ce furieux soldat, la terreur des vivres et l’épouventail des braves, qui, pour se vanger de l’affaire du chapon, estoit encore à mes trousses. »

     

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  • Clef de Saint-Hubert
    (D’après un article paru au XIXe siècle)

    Clef de Saint-Hubert

    La clef de saint Hubert était conservée dans un couvent des Ardennes, consacré à l’ordre des bénédictins, non loin de Liège. Cette clef, rougie à blanc, servait à scarifier profondément les blessures de certains individus que l’on soupçonnait pouvoir être atteints d’hydrophobie.

    Mais, chose étrange ! cette clef de saint Hubert n’était pas une clef : c’était une sorte de cor ou de cornet fabriqué en fer. Ce n’étaient pas seulement les chiens qu’on supposait atteints de la rage qui étaient marqués de cet instrument : on en appliquait les stigmates sur des animaux parfaitement sains d’ailleurs. Munis de cet étrange préservatif, s’ils venaient à être atteints par des chiens hydrophobes, ils mouraient sans douleur.

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  • Chimie (Guillaume-François Rouelle,
    l’un des fondateurs de la)
    (Brève parue en 1836)
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    Chimie (Guillaume-François Rouelle

    Guillaume-François Rouelle, mort au mois d’août 1770, peut être considéré comme l’un des fondateurs de la chimie en France. Il était apothicaire et démonstrateur en chimie au Jardin-du-Roi. Il écrivait mal ; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’Académie du beau parlage.

    Il cherchait à dérober ses connaissances à ses auditeurs ; mais son caractère distrait et son véritable amour de la science le trahissaient toujours. Il expliquait ses idées fort au long dans son cours devant deux cents élèves, et, quand il avait tout dit, il ajoutait : « Mais ceci est un de mes arcanes que je ne dis à personne. »

    Il avait ordinairement pour aide son neveu qui l’aidait à faire les expériences. Cet aide n’était pas toujours présent. Alors Rouelle criait : « Neveu ! éternel neveu ! ». Et l’éternel neveu ne venant point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son laboratoire chercher les vases dont il avait besoin : pendant cette opération, il continuait toujours à haute voix la leçon, comme s’il était en présence de ses auditeurs, et, à son retour, il avait ordinairement achevé la démonstration commencée, et rentrait en disant : « Oui, messieurs. »

    Un jour, faisant seul l’expérience dont il avait besoin pour sa leçon, il dit à ses auditeurs : « Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur ce brasier ? Eh bien, si je cessais de remuer un seul instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en l’air ! » En disant ces paroles, il fit le geste d’une salle sautant en l’air, et ne manqua pas d’oublier de remuer ; sa prédiction fut presque accomplie : l’explosion se fit avec un fracas épouvantable et cassa toutes les vitres du laboratoire. Heureusement personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion avait porté par l’ouverture de la cheminée : M. le démonstrateur en fut quitte pour cette cheminée et une perruque.

    Il n’estimait pas les systèmes de Buffon. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu, médecin de beaucoup d’esprit. « Oui, messieurs, disait-il tous les ans à un certain endroit de son cours, c’est un de nos gens, un plagiaire, un frater, qui a tué mon frère que voilà. » Il voulait dire que Bordeu avait mal traité son frère dans une maladie.

    Le docteur Bourdelin, professeur au Jardin-du-Roi, finissait ordinairement sa leçon par ces mots : « Comme M. le démonstrateur va vous le prouver par ses expériences. » Rouelle qui était le démonstrateur, prenant alors la parole au lieu de faire ses expériences, disait : « Messieurs, tout ce que M. le professeur vient de vous dire est absurde et faux, comme je vais vous le prouver. » Malheureusement pour M. le professeur, il tenait souvent parole

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  • Chien (Le) : commissionnaire
    astucieux sous la Révolution
    (D’après « Les animaux célèbres », paru en 1837)
     
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    Du chien nommé Laqueue se faufilant en toute impunité parmi la foule de citoyens affamés patientant parfois des heures durant pour obtenir viande et pain en cette période de disette, à celui qui allait et venait dans l’indifférence des geôliers au sein d’une prison d’État pour délivrer quelque message à son maître incarcéré, arrêtons-nous le temps de quelques lignes sur ces habilescommissionnaires à quatre pattes se jouant des sombres conditions de vie révolutionnaires

    Sous l’empire de la Convention (1792-1795), à l’époque de la plus grande disette publique, les particuliers ne pouvaient obtenir un peu de subsistance qu’en se rendant de très grand matin à la porte des boulangers et des bouchers chargés de la distribution ; là, quelque temps qu’il fît il fallait attendre au milieu de la rue son tour pour recevoir sa portion exiguë, et tel qui faisait queue depuis trois heures du matin, n’était pas sûr d’être servi à onze heures, et souvent des malheureux s’en retournaient les mains vides, les membres brisés par la foule, tout morfondus de la neige ou de la pluie et l’estomac creux.

    Parmi ces gens assaillis de mille besoins, qui attendaient, se poussant, s’écartant, s’écrasant l’un sur l’autre sans la moindre pitié, se trouvait un misérable rentier, vieux, faible et malade. Les plus forts l’écartaient toujours, et il serait mort d’inanition si son chien n’eut été sa providence. Il lui attachait au cou un petit sac noir, y mettait dedans la carte à la viande et la carte au pain, puis le laissait aller, se reposant sur lui du soin de lui rapporter ses provisions.

    La foule des affamés faisait queue à la porte des boulangers et des bouchers, comme de nos jours à la porte des théâtres, et ne permettait à personne de sauter son rang. Mais notre fidèle commissionnaire, à qui ses manœuvres avaient fait donner le nom de Laqueue, n’était pas embarrassé d’éluder la consigne : il se glissait aisément entre les jambes des hommes et des femmes, atteignait ainsi la boutique, puis allait gratter les vêtements du distributeur affairé, se dresser sur ses deux pattes jusqu’à ce qu’il fut parvenu à captiver son attention. Alors il n’était pas difficile de deviner clairement l’objet de son message.

    La probité, l’indigence extrême et peu méritée du pauvre rentier, maître de ce chien, étaient connues des marchands qui favorisaient un peu ce petit manège. On s’empressait donc de mettre dans le petit sac noir, la demi-livre de viande, portion assignée à chaque individu pour cinq jours, tandis que le commissaire coupait de son côté le feuilleton de la carte, puis on congédiait Laqueue, assez ordinairement avec la gratification d’un os pour ronger à son retour près de son maître.

    Le chien repassait adroitement par le même chemin, et pouvait rapporter bien vite sa petite provision. Il repartait immédiatement après, faire la même expédition, pour avoir le quarteron de pain et l’eau de riz que le maître partageait généreusement avec son ami dévoué. Car le pauvre Laqueue était à la fois son pourvoyeur et son garde-malade.

    On sait que sous Ta terreur, le palais du Luxembourg avait été transformé en prison d’État, où étaient entassés les suspects et les émigrés arrêtés. La garde de la prison s’y faisait avec une rigueur extrême, et tromper les geôliers était chose fort difficile. Le ministère d’un chien fut le moyen qu’on employa avec le plus de succès pour tromper un certain intraitable.

    Ce fidèle animal s’introduisait chaque jour dans l’intérieur de la prison, pénétrait jusqu’à la chambre de son maître, l’accablait de caresses, restait fort longtemps avec lui, et semblait prendre part à son malheur. Ces démonstrations d’amitié furent un jour plus expressives et plus multipliées que jamais, tellement qu’elles devenaient importunes au maître. Au point qu’il finit par en concevoir de l’inquiétude. Plus il s’obstinait à vouloir se débarrasser de son chien et le renvoyer, plus son chien l’accablait de caresses, et alors il sautait sur lui, pleurait, aboyait, baissait ou élevait la tête, comme s’il eut voulu lui montrer son collier.

    Le maître le croyant blessé examine son cou, et ne trouvant aucune apparence de blessure, veut absolument le mettre à la porte ; mais le chien insiste toujours et finit par se faire ôter son collier. Ce collier est examiné avec attention et finit par laisser découvrir un petit billet adroitement caché sous la doublure. Le billet était de la femme du malheureux prisonnier qui s’empressa d’y répondre par le même courrier, et chaque jour le fidèle commissionnaire était l’agent de la même correspondance.

    On s’étonna bientôt de le voir sortir et entrer tous les jours à la même heure. Sa défiance donna surtout des soupçons, car lorsqu’il était porteur d’un message, il ne se laissait toucher ni même approcher par aucun des guichetiers. On découvrit enfin le stratagème, et depuis ce temps il fut défendu de laisser pénétrer les chiens dans les prisons de Paris.

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  • Châtiments du vieux temps
    (Anecdote parue en 1837)
     
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    Voici deux modes de châtiments très singuliers du vieux temps. Notre gravure est la meilleure explication que l’on puisse donner du premier, appelé la Chemise d’ivrogne.

    Châtiments du vieux temps (Anecdote parue en 1837)

    Un baril était défoncé d’un côté et percé de trous où le délinquant passait sa tête et ses deux mains ; son corps, jusqu’aux genoux, était emprisonné à la place du vin qui lui avait fait commettre sa faute, et on le promenait, ainsi accoutré, dans les rues de la ville, plus ou moins longtemps, suivant que son ivrognerie avait été plus ou moins bruyante ou offensive.

    La Pirouette
    La Pirouette
    Le second instrument de punition, beaucoup plus cruel est cité par le capitaine Grose dans le second volume des Antiquités militaires. Appelé laPirouette, c’était une grande cage de fer placée verticalement sur deux pivots, et exposée dans les carrefours et dans les camps. On y enfermait surtout les querelleurs et les vivandières. Tout passant pouvait faire tourner la cage. Les vertiges, les maux d’estomac, et quelquefois la mort, étaient les conséquences de ce supplice, qui a quelque rapport avec l’ancien pilori.
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  • Châtiment des querelleuses
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
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    Parmi les peines les plus curieuses, usitées au Moyen Age, en France, en Allemagne et dans le nord de l’Europe, celle de la pierre au cou était encore souvent appliquée dans le XVIIe siècle.

    La bouteille du bourreau
    La bouteille du bourreau
    Les calomniatrices et les querelleuses étaient condamnées à se promener dans les rues de la ville, ayant une pierre suspendue à leur cou : si la faute était plus grave, elles étaient précédées, dans ces promenades, par un cornet ou une trompette, et faisaient trois fois le tour de l’Hôtel-de-Ville, les jours de marché.

    Dans l’origine, au lieu de la pierre, on leur attachait un chien, une roue de charrue, etc. ; mais, dans la suite, ce fut toujours une pierre dont la forme différait seulement suivant les pays. Quelquefois cette pierre était sculptée en tête de femme, avec une langue haletante, comme celle d’un chien fatigué ; d’autres fois, c’était l’image d’un chien ou d’un chat, ou bien encore c’était une bouteille que l’on nommait «  la bouteille du bourreau » ; et de là naquit le proverbe « boire de la bouteille du bourreau ».

    La gravure ci-contre représente une pierre de cette dernière forme, que l’on conserve encore aujourd’hui à Budissin, en Hongrie. Les deux figures que l’on voit sont celles de deux femmes qui s’étaient publiquement battues à Budissin, et qui ont subi pour la dernière fois cette peine, le 15 octobre 1675.

     
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