• Détection précoce de la délinquance :
    on y songeait au XIXe siècle
    (D’après « Le Journal amusant », paru en 1892)
     
    **********

    A la fin du XIXe siècle, tandis que la science se propose de protéger la société de futurs assassins en les neutralisant à titre préventif après avoir détecté leur prédisposition supposée à commettre un crime, Jules Demolliens, chroniqueur du Journal amusant, imagine, ton moqueur à l’appui, le procès expéditif réservé à l’accusé, coupable quoi qu’il advienne...

    Un docteur, pas en droit, en médecine, vient d’imaginer une nouvelle catégorie de coupables : les futurs assassins. Nous avions déjà les délits et les quasi-délits, nous aurons maintenant les crimes et les quasi-crimes. Le futur assassin, comme son titre l’indique, est un homme qui n’a pas encore assassiné, mais qui assassinera tôt ou tard.

    Comment empêcher le futur assassinat ? Parbleu ! en arrêtant le futur assassin ! Il y a de ces vérités limpides qu’on s’étonne de n’avoir pas saisies plus tôt. En effet, comme le dit très judicieusement le docteur en question, si on arrêtait préventivement tous les assassins futurs, nous n’aurions plus d’assassinats à déplorer. Maintenant, à quel signe reconnaîtra-t-on le futur criminel ?

    Le crime et la répression
    Le crime et la répression
    C’est très simple : Les médecins, dit le docteur, devraient mettre à profit « leurs connaissances nouvelles sur les causes prédisposantes et déterminantes de la maladie de tuer, pour faire la prophylaxie du crime, pour empêcher les individus nés méchants de devenir assassins. La belle affaire que de discutailler (peu gentil, ce terme-là, pour les confrères) sur leur plus ou moins de libre arbitre, quand le sang a coulé ! ENFERMEZ-LES AVANT. Vous arrivez trop tard avec toute votre science, et votre bon diagnostic aurait dû s’exercer plus tôt ! »

    Et voilà ! Le bon diagnostic scientifique, toujours infaillible, suffira. Quant à la peine, elle est tout indiquée, c’est la réclusion perpétuelle. Le futur crime sera plus sévèrement puni que le crime la plupart du temps. Pas même la perspective d’un voyage à la Nouvelle ! Mais quelle belle société choisie nous aurons ensuite ! Car tout le monde pourra se livrer à ce travail d’assainissement.

    Les braves gens qui ont l’habitude de dire en parlant d’un de leurs voisins : « Ce garçon a une tête qui ne me revient pas ! » ne s’en tiendront plus à ce propos vague et inoffensif ; ils dénonceront bel et bien ledit voisin au commissaire de police comme coupable de futur assassinat. Et un matin, un agent de la sûreté arrêtera le futur assassin et le traînera chez le juge d’instruction. Celui-ci apprendra au futur criminel de quoi il est accusé.

    – Vous étiez, dira-t-il sévèrement, sur le point d’assassiner quelqu’un !
    – Qui cela ? s’écriera l’incarcéré ahuri.
    – N’importe qui !... Vous êtes un futur assassin, tous les témoins l’attestent.

    La porte s’ouvre, et un prince de la science fait son entrée.

    – Monsieur le docteur, voici l’individu... il a bien mauvais air, n’est-ce pas ?
    – Il sue le crime par tous les pores !
    – Ah ! dites donc, vous, la loi ! s’écrie l’inculpé, je n’ai jamais fait de mal à une mouche, vous saurez ça !
    – Parbleu ! parce que nous arrivons à temps pour vous empêcher de suivre la carrière du crime à laquelle vous êtes destiné... Il faut vous renfermer pendant que vous êtes inoffensif.

    Et le futur criminel passera aussitôt en jugement pour rendre compte de son futur crime à la société. L’interrogatoire sera bref.

    – Accusé, dira le président, vous êtes convaincu d’assassinat futur ! Je ne vous demande pas ce que vous avez à dire pour votre défense, notre conviction est faite : nous n’avons pas de temps à perdre.

    Le ministère public prendra alors la parole ; sa péroraison sera surtout remarquable.

    – Oui, j’en ai la conviction, messieurs les jurés, vous condamnerez impitoyablement ce misérable ! Le voyez-vous d’ici dans un avenir plus ou moins lointain joncher le sol de victimes ! Examinez l’assassin futur avec sa figure béate d’innocent !... Hypocrisie des hypocrisies ! Cet homme, si on le laisse l’aire, portera la désolation parmi ses semblables !... Il assassinera peut-être sa belle-mère, peut-être le premier venu ! Peut-être vous-mêmes qui m’écoutez ! Ah ! vous ne le souffrirez pas !

    Le futur assassin est condamné au maximum. Il n’y a rien d’amusant comme la science sérieuse.

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  • De la responsabilité pénale
    d’incendiaires âgés de 5 et 7 ans en 1847
    (D’après « Les procès burlesques », paru en 1929)
     
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    En 1847, le cas de deux enfants de cinq et sept ans ayant volontairement déclenché un incendie provoquant la destructionde plusieurs maisons et granges d’un village de la Somme, et entraîné la mort des plusieurs bêtes, pose l’épineux problème de la responsabilité pénale, cependant qu’à l’époque un mineur, si jeune fût-il, pouvait être déféré aux tribunaux répressifs

    Le 11 juillet 1847, bien que ce fût un dimanche, la cour d’assises ne chôma pas : une affaire d’incendie était inscrite au rôle, et les curieux qui, à l’issue des vêpres de la cathédrale, arrivèrent assez tôt pour entendre le premier avocat général Damay, orateur disert et fort goûté de la société amiénoise, assistèrent à un bien singulier spectacle.

    De la responsabilité pénale d’incendiaires âgés de 5 et 7 ans en 1847

    Debout, un magistrat en robe rouge agitait ses manches pagodes et demandait avec véhémence au- jury de se montrer impitoyable. Sur le banc des accusés, on ne distinguait que deux gendarmes, haut coiffés de leurs bicornes et les mains gantées reposant sur la poignée de leurs sabres. Où étaient donc les incendiaires ? L’affiche, apposée dans la salle des pas perdus, en annonçait deux. Avaient-ils troublé l’audience par leurs vociférations, et le président avait-il dû, conformément à la loi de septembre 1835, les faire reconduire en prison, les débats n’en continuant pas moins ?

    Non, certes, car, en s’approchant et en regardant mieux, on découvrait, sur les genoux de l’un des gendarmes, un jeune enfant — quatre ans, cinq ans peut être — qui dormait à poings fermés. Tout près de lui et joue contre joue, se serrait un second bambin, un peu plus âgé d’apparence, mais plongé dans un sommeil tout aussi profond. Tels étaient les redoutables malfaiteurs, à peine échappés du berceau, contre lesquels le premier avocat général d’une cour souveraine, le même qui avait obtenu quelques jours plus tôt contre un domestique ayant tenté d’assassiner son maître à coups de pistolet, la peine des travaux forcés à perpétuité, brandissait toutes les foudres de la loi. Quel était donc leur crime ? En voici le récit fidèle.

    Le 21 mai 1847, vers sept heures du soir, avant donc que le soleil eut disparu à l’horizon, le maréchal des logis Besancenet, de la brigade de Montdidier, faisait une tournée à travers la ville, quand il aperçut dans le lointain une épaisse colonne de fumée. Appréhendant un sinistre, il monta aussitôt à cheval et parcourut au trot les quatre lieues qui le séparaient de Warsy. Il ne s’était, hélas ! pas trompé. Ce petit village était la proie des flammes, et, bien que les pompiers d’Arvillers fussent accourus dès le premier moment, leur capitaine en tête, le feu ne put être maîtrisé qu’à dix heures. Les dégâts étaient fort importants. Trois maisons avaient été détruites, ainsi que huit granges ou écuries. Neuf vaches, un taureau, un porc, un âne et dix-huit moutons achevaient de se carboniser.

    La perte totale put être évaluée à environ trente-trois mille francs. Sans doute, de nos jours, un tel chiffre semblerait bien modeste, en regard d’aussi amples dommages, mais, en l’an de grâce 1847, et dans le pauvre village qu’était Warsy, la propriété ne valait guère. C’est ainsi que chaque maison fut estimée quelques milliers de francs, chaque grange moins encore, le taureau cent francs, un lot de deux vaches, dix-huit moutons et un porc, six cent cinquante francs. Le maire, Dominique Pauquet, avait vu tous ses immeubles consumés et, des archives communales, que, par excès de précaution, il conservait en sa demeure, il ne restait plus que des cendres.

    Au milieu des décombres fumants, le maréchal des logis Besancenet et le juge de paix Dumont, du canton de Moreuil, procédèrent à la préliminaire enquête. Le feu était apparu, à sept heures du soir, dans une meule de fagots adossée à la grange du cultivateur Jean-Baptiste Saillard. Les premiers qui virent avaient bien cherché à arracher quelques branchages, mais déjà les flammes avaient gagné la couverture en chaume qui flamba comme une torche. L’incendie s’était propagé vite aux bâtiments voisins, puis, le vent se mettant de la partie, de nombreuses flammèches avaient traversé la rue et étaient venues s’abattre en pluie d’étincelles sur les toits. Dès lors, à droite, à gauche, en face, ç’avait été un immense brasier, devant lequel les habitants, consternés, n’avaient pu que gémir.

    Les recherches se poursuivaient, pleines d’incertitudes et d’angoisses, quand un gamin de huit ans, Florimond Blanquet, fit connaître que, quelques instants, avant l’incendie, il avait aperçu deux de ses petits camarades tout près de la meule. On le pressa de questions, et il révéla que l’un d’eux avait frotté une allumette sur un caillou, pour la glisser ensuite, tout enflammée, sous les fagots. Tout d’abord ; on demeura sceptique et même le maire écrivit, le 22 mai, au procureur du roi de Montdidier : « Bien que les soupçons planent sur un enfant en bas âge, ils ne sont encore jusqu’ici étayés d’aucune preuve : »

    Cependant, il fallut bien se rendre à l’évidence. Le petit Florimond avait dit vrai. Ainsi que la suite de l’enquête allait le démontrer ; les coupables n’étaient autres que Joseph-Ernest Rabaud, âgé de sept ans, et Dominique-Alphonse-Raymond Rousselle, dit Tio-Phonse, qui avait eu cinq ans le 6 avril 1847. Le juge de paix les interrogea et ils firent des aveux, Tio-Phonse, sous la promesse qu’il ne serait pas fouetté. Mais, avec cet instinct de la défense qui s’éveille en l’homme dès ses plus jeunes ans, ils s’attribuèrent réciproquement l’idée de l’incendie.

    C’était l’époque où les allumettes chimiques commençaient à pénétrer dans les campagnes, et les enfants s’émerveillaient de voir flamber, après un simple grattage, ces minuscules bouts de bois. Rousselle assura que Babaud l’avait appelé, alors qu’il passait dans la rue, et lui avait tenu ce langage : « Viens, nous allons faire du feu pour brûler des maisons. » À l’en croire, le même Rabaud aurait pris une poignée de paille dans l’allée de sa maison, l’aurait « fourrée à même les fagots », puis, ayant réussi après en avoir cassé plusieurs, à faire prendre une des allumettes qu’il avait dérobées à ses parents, il aurait approché de la meule la petite flamme vacillante. Tio-Phonse ajouta qu’il avait bien essayé, lui, d’éteindre avec son pied le brasier naissant, mais que son effort avait été vain. Pris de peur, il n’avait pu que s’enfuir, comme son camarade du reste.

    Babaud ne méconnut pas avoir subtilisé une mauvaise boîte renfermant encore quelques allumettes, mais il soutint que c’était Rousselle qui l’avait entraîné au mal en lui disant : « Viens faire du feu pour nous jouer (sic) ». Il l’avait donc suivi. Il ne niait point qu’une fois devant la meule il eût frotté sur un caillou ses allumettes, sans autre résultat d’ailleurs que de les casser les unes après les autres. Malheureusement, la dernière s’était enflammée. Sans doute, il l’avait plongée dans le petit tas de paille, mais c’était Tio-Phonse qui avait apporté ce combustible. Comme il avait, dès l’abord, manifesté quelque appréhension que le feu ne se mît au village, Rousselle, ce hardi malfaiteur de cinq ans, l’avait, affirmait-il, pleinement rassuré en ces termes : « Ce ne sera rien. Ta maison ne brûlera pas. »

    De quel côté se trouvait la vérité ? Il était bien difficile de croire l’un des enfants plutôt que l’autre. Rabaud et Rousselle avaient-ils agi avec connaissance de cause ? Telle était la seule question qui, en l’état de nos lois, pouvait se poser. Alors que les peuples voisins avaient fixé une première- période de l’enfance, pendant laquelle il y avait présomption légale et absolue de non responsabilité, notre code pénal n’avait pas institué encore de limite d’âge. En d’autres termes, un mineur, si jeune fût-il, pouvait être déféré aux tribunaux répressifs pour tout crime ou tout délit dont il s’était rendu coupable. S’il n’avait pas seize ans, les juges se posaient la question de savoir s’il avait agi avec discernement. La tranchaient-ils par la négative, c’était la remise au père ou l’internement dans une maison de correction. La tranchaient-ils par l’affirmative, c’était, au lieu et place de la peine de mort ou du bagne à perpétuité, un emprisonnement de dix à vingt ans...

    Il n’était pas rare, en ce temps-là, de voir des enfants, plus jeunes encore que Rousselle, poursuivis pour vagabondage, du seul fait qu’ils erraient à l’abandon, et envoyés jusqu’à leur majorité dans une colonie pénitentiaire. Rien de plus affligeant. Rien de plus inhumain. Aussi, en 1855, le garde des sceaux devait-il envoyer aux procureurs généraux des instructions formelles pour les inviter à ne jamais exercer de poursuites contre les mineurs de sept ou huit ans.

    Mais, en 1847, il n’en allait pas de même, et, dans l’affaire de Warsy, le procureur du roi s’empressa de saisir le juge d’instruction. Ce magistrat, qui se nommait Louis-Charles-Prosper Blériot, atermoya pendant près d’un mois et ne prit aucune mesure. Alors, le parquet général, consulté, le rappela à la rigueur. Le 18 juin, le juge de Montdidier décerna mandat de dépôt contre les petits incendiaires et les fit conduire, sous bonne et sûre garde, à la maison d’arrêt, bien qu’ils appartinssent, l’un et l’autre, à d’honorables familles, suffisamment qualifiées pour en prendre soin. Orphelin de père, Babaud avait été recueilli par son grand-père paternel, depuis vingt-cinq ans homme de confiance au château de Warsy. Rousselle était le fils d’un conseiller municipal. Tous les deux fréquentaient l’école, où ils passaient pour obéissants et soumis, avec cette seule différence que Tio-Phonse, le plus jeune, avait la réputation d’être le plus futé.

    Et la procédure suivit son cours inexorable. Le 21 juin, sur le rapport de Blésriot, la chambre du conseil du tribunal de Montdidier décerna ordonnance de prise de corps et prescrivit la transmission des pièces de la procédure au procureur général près la cour d’Amiens. Le procureur du roi avait pris des réquisitions en ce sens. Toutefois, il eut comme un remords, car il joignit au dossier une note où il exposait ses scrupules : « J’hésite, écrivait il, à croire la malveillance, lorsqu’il s’agit de coupables aussi jeunes. Sans doute, s’il fallait s’en rapporter au mot de Rousselle à Babaud, ce ne sera rien, ta maison ne brûlera pas, la preuve existerait, non équivoque, de la méchanceté la plus profonde. Mais faut-il attacher une importance absolue aux paroles d’un enfant de cinq ans, : y avoir le même égard que s’il s’agissait d’une personne raisonnable ? Je ne le crois pas. Car, s’il en était ainsi, l’incendie de Warsy serait le résultat de la malveillance la plus grande. Ce serait un incendie calculé et exécuté avec une audace qui ne se rencontre pas chez d’aussi jeunes auteurs. »

    Et le magistrat ajoutait pertinemment : « Les prévenus n’ont pris aucune de ces précautions qui indiquent qu’ils eussent la conscience du mal qu’ils faisaient. Ils ne se sont pas cachés pour agir, et c’est en présence d’un autre enfant de leur âge que les faits se sont passés... » Cependant, voulant tenir compte du tort considérable causé à de pauvres cultivateurs, il concluait : « Il serait à désirer que le tribunal correctionnel pût connaître de pareille affaire pour le simple délit d’incendie par imprudence, car la vue d’enfants si débiles, assis sur les bancs de la cour d’assises, pourrait peut-être donner lieu à quelque réflexion fâcheuse et produire une impression pénible sur l’esprit des jurés. »

    Vaine suggestion. Inutile démarche. Le 24 juin, cinq graves magistrats de la cour royale renvoyaient les deux gamins 0e Warsy devant les assises de la Somme, sous l’accusation d’incendie volontaire. La procédure contenait, sur chacun des criminels, une notice manuscrite. L’on y pouvait apprendre que le mineur Rousselle ne savait ni lire ni écrire, qu’il n’avait jamais été condamné, qu’il n’exerçait aucune profession et qu’il était... célibataire. Le consciencieux et véridique procureur du roi s’était dispensé d’ajouter que son justiciable n’avait pas d’enfants...

    Avant que la cour d’assises ne tînt séance, le procureur général d’Amiens demandait à son substitut de Montdidier, des renseignements complémentaires. Il voulait savoir comment avait pu germer dans le cerveau des jeunes malfaiteurs la machiavélique pensée de mettre le feu à des maisons, et le procureur du roi, revenu de ses idées d’indulgence, du moment qu’elles n’avaient pas cours en haut lieu, répondait de la façon suivante :

    « Je suis porté à croire que ces enfants, avant l’événement, se rendaient parfaitement compte des conséquences d’un incendie. S’ils n’en avaient pas vu, ils avaient dû entendre parler de beaucoup, car, si les sinistres sont rares à Warsy, il n’en est pas de même dans deux communes voisines, Hangest-en-Santerre et Arvillers, où, depuis sept mois, neuf incendies ont éclaté. La pensée de mettre le feu a pu leur venir de ce que les maisons, construites en terre et couvertes en chaume, seraient remplacées par d’autres plus belles. Ce qui semble donner quelque consistance à cette supposition, c’est un propos rapporté par Babaud à la femme du concierge de la maison d’arrêt de Montdidier. Cet enfant lui a raconté que Rousselle, auquel il demandait s’il mettrait encore le feu, lui aurait répondu : Oui, je le mettrai encore après le mois d’août, pour faire de belles rues neuves. »

    Enfin arriva le jour de l’audience. Durant l’interrogatoire auquel procéda le conseiller Noizet, président des assises, Babaud et Rousselle dormaient à moitié. Ils s’endormirent tout à fait, quand se poursuivirent les débats. Le premier avocat général Damay demanda au jury de répondre que les accusés avaient agi avec discernement et il ne cacha pas ses intentions de requérir ensuite de la Cour un emprisonnement sévère, dix ans au moins. Maître Girardin, pour Babaud, maître Thuillier, pour Rousselle, supplièrent le jury de décider que d’aussi minces incendiaires n’étaient pas coupables.

    De la responsabilité pénale d’incendiaires âgés de 5 et 7 ans en 1847

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  • Danses paysannes vues par l’Eglise,
    vision de la femme au Moyen Age
    (D’après Revue des études historiques paru en 1890)
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    Les paysans ou vilains, se récréaient souvent, et l’un de leurs principaux divertissements était la danse ; cependant les prédicateurs ne cessaient de tonner contre cet amusement en reprochant à ceux qui s’y livraient de pécher contre les sept sacrements. Telle qu’elle était alors pratiquée, la danse constituait un divertissement qui nous paraît aujourd’hui bien innocent, puisqu’elle consistait en de simples rondes formées par une chaîne d’hommes et de femmes qui se donnaient la main ; en outre, ce divertissement, comme tous ceux de nos aïeux, avait lieu dans la journée.

    Ce n’était point la danse en elle-même que poursuivit le clergé, ce sont les chants dont elle était accompagnée qu’il qualifiait de dangereux. En effet, dans le refrain de ces chants, on enseignait notamment que la femme mariée ne devait point renoncer à se faire un ami :

    Je doing bien congié d’amer
    Dame mau mariée.

    Un coryphée était chargé d’entonner les couplets. « Les prédicateurs, dit M. Lecoy de la Marche, comparent sans ménagement la danseuse chargée de ce rôle à la génisse qui marche en tête du troupeau, faisant sonner sa clochette ; le maître du bétail, c’est le diable, qui s’esbanoie quand il entend retentir le signal ».

    Jacques de Vitry, rapporte l’auteur que nous venons de citer, déclare aux jeunes filles qu’en « travaillant un jour férié elles ne violent au moins qu’un seul commandement. Le contact des mains, les pressions de pieds, les colloques secrets les exposent à faillir, au milieu d’assemblées si favorables aux rendez-vous galants.

    Il peut s’y commettre aussi des sacrilèges, car les danses ont lieu souvent à la porte de l’église, quelquefois dans son enceinte même ou dans le cimetière qui l’entoure ».

    La danse paysanne, par Pieter Bruegel l'Ancien
    La danse paysanne, par Pieter Bruegel l’Ancien
    Selon ces mêmes prédicateurs, la discorde régnait presque toujours dans les ménages des vilains. Ce n’était à chaque instant que disputes et querelles, qui se terminaient souvent par des scènes de pugilat. Sans cesse, la femme émettait une opinion contraire à celle qu’exprimait le mari. Aussi les trouvères et les prédicateurs ne manquaient point de raconter les anecdotes plaisantes qu’ils avaient recueillies sur les unions mal assorties. Nous rapporterons quelques-unes de ces anecdotes les plus répandues.

    Un ménage avait invité un certain nombre de parents et d’amis à un repas. Vu la bonne saison, la table du festin fut placée dans le jardin. Plus le mari pressait sa femme de s’approcher de la table, plus elle s’en éloignait ; elle recula tant qu’elle tomba à la renverse dans une rivière.

    Un mari et sa femme cheminant ensemble aperçurent un lièvre. « Quel beau lièvre ! », s’écria l’homme. « Je m’en régalerais bien s’il était frit avec du saindoux et des oignons.

    - Il serait bien meilleur avec du poivre », dit la femme.
    - Non pas.
    - Mais si.
    - Mais non. Bref, à force de disputer sur la manière d’accommoder un lièvre qu’ils n’avaient pas, ils en arrivèrent aux coups.

    Sur la ruse et la méchanceté des femmes, on racontait que le diable avait essayé en vain durant trente années de brouiller deux époux tendrement unis, et qu’une vieille blanchisseuse en était venue à bout en très peu de temps. On racontait aussi que, pendant une tempête, les matelots avaient décidé de jeter à la mer tout ce qui surchargeait le bateau. « Commencez par ma femme, dit un mari ; elle est d’un poids insupportable ».

    Les sermonnaires rappelaient souvent une anecdote que Marie de France a mise en vers sous le titre La Contralieuse. Le mari prétendait qu’un pré était fauché ; la femme disait qu’il était tondu et n’en voulut point démordre ; sa langue arrachée, elle imita avec ses doigts le mouvement des ciseaux.

    D’après un autre fabliau, un mari, appelé pouilleux par sa femme, la descendit dans un puits à l’aide d’une corde qu’il lui avait passée sous les aisselles ; il l’enfonça graduellement dans l’eau, mais elle n’en continuait pas moins de l’appeler pouilleux ; lorsqu’elle eut de l’eau jusqu’au front, elle éleva les mains au-dessus de sa tête et fit avec ses deux pouces le geste de quelqu’un qui écrase des poux.

    Adam et Eve, par Hans Baldung
    Adam et Eve, par Hans Baldung
    La femme était alors l’objet de deux théories diamétralement opposées. Tandis que la chevalerie professait un culte idéal pour la fille d’Eve, le clergé régulier la faisait responsable de tous les maux qui frappaient l’humanité.

    Cependant, il faut reléguer au rang des légendes les plus absurdes une histoire qui a cours depuis longtemps sur la prétendue question posée dans un concile de savoir si la femme a une âme. L’Église n’a jamais agité cette question. Ce conte est dû à un incident qui se produisit lors du second concile de Mâcon en 585. Par suite d’une interruption provoquée par un membre de l’assemblée, celle-ci fut appelée à donner incidemment son avis sur un passage de l’Écriture ; les évêques présents eurent à décider si, en parlant de l’homme en général, les textes sacrés entendaient également parler de la femme.

    Un théologien du XIIIe siècle écrit qu’ « une preuve que la femme doit être la compagne et l’égale, presque en tout, de son mari, et non pas sa maîtresse ou sa servante, c’est qu’il est écrit que le Seigneur a formé Eve de la côte d’Adam et non de sa tête ou de son pied. Une preuve aussi que l’homme est le chef de la femme, c’est qu’il a été, en quelque sorte, le principe de son être, et que la femme a été faite de l’homme, et non l’homme de la femme ».

    Un autre théologien du même siècle s’était aussi occupé de cette question. La femme, dit-il dans son explication mystique, eût été considérée comme la maîtresse de l’homme si elle avait été formée de sa tête, et Dieu ne la lui donna point comme servante, puisqu’il ne la tira pas du pied d’Adam.

    L’opinion commune au moyen âge était que la femme fut formée d’une côte détachée près du cœur pour que l’homme l’aimât plus tendrement.

     

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  • Curieux destin du créateur
    de la première horloge publique parisienne
    (D’après « Paris ou Le Livre des Cent-et-Un » (Tome 15), paru en 1834)
     
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    Plusieurs tours restent encore attachées au palais de Justice, situé sur l’emplacement du palais de la Cité qui fut, du Xe au XIVe siècle, le palais des rois de France. A l’une d’elles, Charles V, en 1370, fit mettrela première grosse horloge qu’il y ait eu à Paris. Quelque 20 ans plus tard, elle vient à s’arrêter sans explication apparente...

    Elle avait été fabriquée par un habile mécanicien d’Allemagne, nommé Henri de Vic, que le roi fit venir tout exprès pour en avoir soin. Il le logea dans cette même tour, et lui assigna un traitement sur les revenus de la ville.

    Cet homme amoureux de son art, consacra le reste de ses jours au perfectionnement de son ouvrage ; il en écoutait le bruit, il en suivait et réglait la marche ; tous les battements de son cœur répondaient aux oscillations du balancier : on eût dit que le mouvement des rouages faisait circuler le sang dans ses veines, et qu’il recevait de cette machine la vie qu’il lui donnait.

    Horloge du palais de la Cité avant la restauration de 2012
    Horloge du palais de la Cité avant la restauration de 2012

    Sa passion augmenta avec l’âge ; c’était une admiration, une contemplation perpétuelle. A peine, une fois par semaine, descendait-il le long escalier tournant, pour chercher les provisions nécessaires à sa nourriture ; à peine, à travers les étroits croisillons, jetait-il un regard sur les maisons de la Cité et sur ces vastes jardins qui s’étendaient de l’autre côté de la Seine, au lieu même où devait s’élever plus tard la magnifique architecture du Louvre.

    Cette population, marchant d’un pas inégal et tournant en sens contraire, dérangeait son système d’harmonie, et bouleversait les combinaisons symétriques de ses idées. Tout lui semblait désordre et confusion auprès du chef-d’œuvre de régularité qu’il avait sans cesse sous les yeux.

    Depuis vingt années sans interruption, la cloche sonnait de quart d’heure en quart d’heure, et le cadran montrait toutes les minutes. Un matin du mois de juin, le soleil était levé, et l’horloge n’avait pas annoncé les heures de l’aurore ; le soleil montait, et nulle voix dans les airs ne proclamait sa marche ; les toits des hauts édifices projetaient leur ombre sur les quais, et l’aiguille immobile oubliait de marquer les pas du temps.

    Le peuple laborieux, les magistrats, les soldats, les artisans, s’arrêtaient ; des groupes se formaient au pied de la tour, et la foule inquiète demandait la cause de ce silence et de ce retard. La rumeur générale grossissait, quand vint à passer messire Pierre d’Orgemont, chancelier de France, qui matinalement cheminait sur sa mule pour aller conférer avec le roi. Sa présence apaisa les murmures ; la porte fut ouverte par son ordre, et deux des gardes qui l’accompagnaient entrèrent dans la tour.

    Horloge du palais de la Cité après la restauration de 2012
    Horloge du palais de la Cité après la restauration de 2012

    Les marches résonnaient sous leurs pas, les murs faisaient retentir le fer de leur dagues, et personne ne venait à leur rencontre. Parvenus à la petite chambre de l’horloge, ils trouvèrent le savant vieillard étendu mort sur le plancher. Sa face était tournée du côté de la machine, morte comme lui, et sa main tenait encore la clef d’acier avec laquelle il avait commencé à la remonter la veille.

    Sa dernière pensée, son dernier regard, son dernier soin, avaient été pour son chef-d’œuvre bien-aimé ; et quand il eut cessé de le soigner, de l’admirer et de vivre, le chef-d’œuvre s’arrêta. Les deux archers redescendirent ; ils portèrent cette nouvelle au chancelier qui la transmit au roi. On pourvut aux obsèques du savant, on lui donna un successeur. L’homme avait cessé pour jamais, et la machine reprit son cours ordinaire.

    Note : L’horloge du palais de la Cité a été restaurée en 2012. Au fond d’origine, bleu semé de fleurs de lys, a été substitué un fond bleu semé d’un motif végétal. Ce motif végétal avait été une première fois été adopté en 1852, avant qu’une restauration au cours du XXe siècle ne privilégiât de nouveau les fleurs de lys originelles.

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  • Croix de l’Ordre du Saint-Esprit
    au futur Louis XV (Présentation de la)
    (D’après un article paru en 1842)
     
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    Le samedi 15 février 1710, au château de Fontainebleau, le roi Louis XIV fut réveillé à sept heures : c’était une heure plus tôt qu’à l’ordinaire. Quel événement grave nécessitait cette infraction aux règles sévères de l’étiquette ? Madame la duchesse de Bourgogne, Adélaïde de Savoie, princesse pleine de grâce et d’esprit, épouse du petit-fils du roi, l’enfant gâté, le charme et le bonheur du vieux monarque, allait être mère.

    D'après un almanach orné de 1711
    D’après un almanach orné de 1711
    Louis XIV, d’après les détails minutieux que Saint-Simon a enregistrés dans ses Mémoires, s’habilla diligemment pour se rendre auprès de sa petite-fille. A huit heures trois minutes et trois secondes naquit un duc d’Anjou (devenu depuis le roi Louis XV, le 1er septembre 1715). Ce prince fut sur-le-champ ondoyé suivant l’usage, par le cardinal de Janson, dans la chambre même où il était né. Emporté ensuite sur les genoux de la duchesse de Ventadour dans la chaise à porteurs du roi, il fut accompagné jusqu’à son appartement par le maréchal de Boufflers et par des gardes du corps avec des officiers. Un peu après, le duc de La Vrillière lui porta le Cordon bleu, et toute la cour l’alla voir.

    En moins d’une année le duc d’Anjou perdit son grand-père, sa mère, son père et son frère. Le 6 mars 1712, les deux enfants, fils de France, le duc de Bretagne et le duc d’Anjou, souffrants depuis quelques jours, furent très mal, et atteints des marques de rougeole qu’on avait vues au dauphin et à la dauphine. Le mardi 8 mars, le petit dauphin mourut un peu avant minuit. Le duc d’Anjou, âgé de deux ans, qui était destiné à un des plus longs règnes de la monarchie, fut lui-même en danger de mort. La duchesse de Ventadour, aidée des femmes de la chambre, s’en empara ; elles ne le laissèrent point saigner et proscrivirent tout remède. Grâce à leurs soins, le jeune dauphin se rétablit. On voulut voir une sorte de miracle dans sa conservation. On répandit en même temps le bruit que cet enfant, dont la convalescence fut pénible, avait été sauvé par un contrepoison apporté de Turin par madame de Verrue, et remis à madame de Ventadour.

    Ces morts précipitées avaient jeté le roi, la cour, le royaume dans une profonde stupeur. Tout le monde crut à des empoisonnements, auxquels cependant l’existence et le long règne de Louis XV ont donné un démenti.

    L’Ordre du Saint-Esprit, nommé aussi plus tard Cordon bleu, avait été institué par Henri III, au mois de décembre 1578, en mémoire de son élection au royaume de Pologne le jour de la Pentecôte de l’année 1573, et de sa succession au royaume de France à pareil jour de l’année suivante 1574, après la mort de Charles IX son frère. A cette époque, d’ailleurs, l’ordre de Saint-Michel se trouvait tellement avili par le grand nombre de ceux à qui on l’avait donné, qu’on l’appelait par dérision le collier à toutes bêtes.

    L’an 1601, Henri IV, à la naissance du dauphin de France, qui lui succéda sous le nom de Louis XIII, lui donna la croix de l’ordre du Saint-Esprit et le cordon bleu. En 1607, il fit assembler les membres de l’Ordre, pour leur déclarer « qu’il voulait donner la croix et le cordon bleu à son petit-fils le duc d’Orléans, comme il avait fait au dauphin, et à l’avenir à tous ses enfants mâles étant en bas âge, pour les faire connaître à tout le monde par cette marque d’honneur » : usage que ses successeurs ont constamment suivi.

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  • Crâne de Charlotte Corday,
    assassin de Marat en 1793 :
    un incertain et tortueux itinéraire
    (D’après « La Chronique médicale », paru en 1896)
     
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    Si le corps de Charlotte Corday, laquelle fut guillotinée le 17 juillet 1793 après qu’elle fut jugée par le Tribunal Révolutionnaire pour le meurtre de l’emblématique figure de la Terreur Jean-Paul Marat, fut enterré au cimetière de la Madeleine, à Paris, son crâne connut une destinée plus floue : sans doute conservé par quelque médecin amateur de « pièces curieuses », il aurait échu chez l’homme politique et journaliste Alexandre Rousselin de Saint-Albin, avant que d’êtreacquis par le prince Roland Bonaparte. Mais quid du sérieux de sa traçabilité, s’interroge à la fin du XIXe siècle le célèbre docteur Cabanès ?...
     
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    Les historiens s’accordent généralement sur le lieu de sépulture de Charlotte Corday, explique Augustin Cabanès, médecin et auteur prolifique d’ouvrages relatif aux mystères de l’histoire, et de celle de la médecine en particulier. Après l’exécution, le corps de la vierge normande aurait été transporté au cimetière de la Madeleine, situé rue d’Anjou-Saint-Honoré. On déposa ses restes dans la fosse n°5, entre celle portant le n°4, qui contenait les cendres du roi, et celle, désignée sous le n°6, qui ne devait pas tarder à recevoir celui qui fut le duc d’Orléans.

    Bien que tout le quartier fût infecté par la putréfaction des corps enterrés, M. Descloseaux, devenu propriétaire du terrain, ne put obtenir la fermeture du cimetière de la Madeleine que le 2 février 1794. La plupart des corps furent transportés à Mousseau (sic) et l’ancien cimetière transformé en jardin anglais. M. Descloseaux avait eu soin de désigner par des croix et même par des grilles les tombes des plus nobles victimes de la Révolution.

    Chéron de Villiers, qui a consacré un volume des plus compacts à la biographie de Charlotte Corday, assure que ce n’est qu’en 1804 que M. Descloseaux fit planter une croix sur la tombe de la jeune fille, et que ses restes furent exhumés et transportés au cimetière de Montparnasse en 1815. C’est une première erreur que nous relevons dans le travail, pourtant très fouillé, à qui nous reconnaissons avoir fait, non sans les avoir contrôlés, quelques rares emprunts.

    Assassinat de Marat. Peinture de Paul Baudry (1860)
    Assassinat de Marat. Détail d’une peinture de Paul Baudry (1860)

    Nous avons tenu à nous assurer auprès du conservateur même du cimetière de Montparnasse si le fait avancé par M. de Villiers était exact : « Nos registres n’indiquent en aucune façon que Charlotte Corday ait trouvé, à un moment donné, asile dans le cimetière dont j’ai la garde, nous a répondu l’obligeant conservateur. Voyez, au surplus, M. Cafford, chef du service des inhumations de la Ville, qui vous renseignera avec plus de certitude. »

    — « Les corps des suppliciés de la place de la Révolution, répond à notre question ce distingué fonctionnaire, étaient inhumés au cimetière de la Madeleine. Il est très probable que c’est là qu’a été inhumée Charlotte Corday. Jusqu’à quelle époque y est-elle restée, je ne saurais vous l’apprendre. En tout cas, elle n’a pu être transportée à Montparnasse en 1815, comme l’a écrit Chréon de Villiers, puisque le cimetière Montparnasse n’a été ouvert qu’en 1824. »

    — « Et que pensez-vous de cette autre assertion de Chéron de Villiers, poursuivons-nous, en citant à M. Cafford cette phrase du livre précité : « La famille Saint-Albin, attachée par des liens de parenté à la famille de Corday, obtint la permission de rester dépositaire du crâne de la malheureuse victime. »

    — « Sur ce point, nous répond M. Cafford, je serais moins affirmatif que sur le premier. Si l’autopsie a eu lieu, comme vous dites en avoir les preuves, il est fort possible qu’une quelconque des parties du corps ait été distraite, mais, encore une fois, je ne saurais vous fournir à cet égard même l’indice le plus vague. »

    Ce que ne pouvait nous dire l’honorable M. Cafford, d’autres sans doute nous l’apprendraient : ainsi présumions-nous que le détenteur du crâne de Charlotte s’empresserait de dissiper nos incertitudes. Mais le possesseur actuel de la relique (nous sommes en 1896) et des haut et puissant lignage, poursuit le docteur Cabanès. Monsieur, pardon Monseigneur le prince Roland Bonaparte, n’est pas d’un abord toujours aisé, et malgré lettres et visites multipliées, nous n’avons pu réussir à la joindre.

    Ce que nous désirions obtenir du prince Roland, ce n’était pas seulement la faveur de tenir quelques instants dans nos mains le crâne historique dont il est le légitime possesseur : la pièce sans doute ne doit pas manquer d’intérêt ; mais, depuis qu’elle a figuré, dans la section d’anthropologie, à l’exposition rétrospective des arts libéraux en 1889, elle est connue dans ses moindres détails. Des savants, tels que MM. Tompinard, Lombroso, Bénédikt, l’ont étudiée, palpée, mesurée sur toutes ses faces, et il est aisé de retrouver l’écho de la discussion, à laquelle a donné lieu ce débris anatomique, dans les recueils scientifiques — notamment l’Anthropologie (1890) et la Revue scientifique de la même année.

    Ce qui nous importait davantage, et ce que nous aurions surtout demandé à M. le prince Roland Bonaparte de nous communiquer, c’étaient les certificats qui établiraient indiscutablement, a-t-on prétendu (Paris révolutionnaire de G. Lenotre), l’authenticité de la pièce. M. le prince Roland, plutôt que de nous accueillir, nous a fait répondre par son secrétaire qu’il tenait la relique de Georges Duruy, et que, si celui-ci consentait à nous en conter l’histoire, il ne voyait, pour sa part, aucune objection à y faire.

    Georges Duruy s’est mis, avec un empressement dont nous lui gardons reconnaissance, à notre disposition et n’a éprouvé aucun embarras à nous dire (conversation tenue le 10 novembre 1895) son sentiment sur la... relique, qu’il a cédée, non sans éprouver trop de regret, à l’altesse qui s’en montre si fière.

    « Je vous préviens, nous dit de suite notre très aimable interlocuteur, qu’en matière d’histoire ma grande, ma seule préoccupation — et vous qui êtes historien, vous me comprendrez de reste — c’est la recherche de la vérité, et pour la faire éclater je ne crains pas de sacrifier à mes convictions, à mes préférences les plus intimes.

    Eh bien ! je vous dirai, sans plus tarder, que rien ne me prouve que le crâne dont j’ai fait don au prince Roland, lequel m’avait manifesté un désir intense de le posséder, soit réellement le crâne de l’ange de l’assassinat... Comment est-il tombé entre mes mains ? Oh ! C’est bien simple. Un jour j’aperçois chez Mme Rousselin de Saint-Albin, ma parente, un placard entr’ouvert. Dans l’entrebâillement j’entrevois un crâne !

    — Tiens ! Qu’est-ce cela ?

    — Cela, c’est le crâne de Charlotte Corday !

    — Et vous le laissez ainsi dans le fond d’une armoire ?

    — Il est probable que si je le mettais sur une étagères, mes visiteurs feraient la grimace, et ce ne serait pas un spectacle bien divertissant pour mes enfants.

    — Mais comment est-il parvenu jusqu’à vous ? Et qui vous prouve que c’est bien le crâne de Charlotte Corday ?

    — Il provient de la succession de Rousselin de Saint-Albin, mon mari, qui m’a toujours dit que c’était le crâne de Charlotte. C’est une tradition qui s’est conservée dans la famille, c’est tout ce que je puis vous en dire. M. Rousselin de Saint-Albin croyait fermement que c’était le crâne de Charlotte Corday et je n’ai aucune raison de douter de sa parole.

    — Mais enfin vus conviendrez bien que cette preuve n’est peut-être pas péremptoire. Y a-t-il d’autres témoignages ?

    — Il y a, me répondit-elle, les documents qui accompagnent la pièce, et qui établissent sont authenticité. Alors ma vénérable parente me donna à lire les papiers qui se trouvaient dans la fameuse armoire. Autant qu’il m’en souvient, ils ne disaient rien de bien précis.

    Dans l’un d’eux Alexandre Roussin de Saint-Albin (1773-1847) — qui s’attacha à Danton et à Camille Desmoulins, fut l’un des fondateurs en 1815 du journal L’Indépendant, et compta parmi les amis du roi Louis-Philippe dont il épousa en secondes noces la fille du médecin — et racontait qu’il avait fait l’acquisition du crâne chez un antiquaire du quai des Grands-Augustins, qui l’avait lui-même acquis dans une vente. Il provenait, ajoutait-il, d’un fervent admirateur de Charlotte Corday, qui avait obtenu qu’on exhumât ses restes et qui s’était fait remettre le crâne. Je ne me rappelle pas les termes exacts de la déclaration de Rousselin de Saint-Albin, mais je vous en donne au moins le sens.

    Charlotte Corday emprisonnée
    Charlotte Corday emprisonnée

    Le prince Roland pourrait, s’il le voulait, produire le texte même, car je lui ai remis, avec le crâne, tous les papiers qui y étaient joints. Il y avait, entre autres, un manuscrit du même Rousselin, une sorte de dialogue philosophique entre lui, Saint-Albin, et le crâne de Charlotte : c’était du plus haut comique. Saint-Albin évoquait l’âme de la vengeresse et cherchait à découvrir les mobiles qui l’avaient poussée au crime...

    Vous auriez pu croire que Rousselin de Saint-Aubin avait obtenu, par Danton, dont il était le secrétaire, l’autorisation de se faire remettre le crâne de l’héroïne après l’exécution. La filiation, comme vous le voyez, s’établit tout autrement.

    — Mais comment le prince Roland a-t-il su que vous aviez en votre possessions ?...

    — Il y a quelques années, je rencontrai le prince, qui s’occupait beaucoup à l’époque de crâniologie. Il se faisait fort, disait-il, de reconnaître les sentiments d’après l’inspection du crâne. C’était la doctrine de Gall, rajeunie par la science anthropologique moderne.

    — Et si je vous montrais, lui dis-je, le crâne d’un meurtrier, d’une meurtrière ? Et je m’amusai à l’intriguer pendant un moment. Pour mettre fin à sa perplexité je lui dis de quoi il s’agissait. Il n’était pas assez fort, disait-il, pour faire des inductions, qui eussent été hasardées, mais il me témoigna qu’il aurait grand plaisir à posséder dans sa collection le crâne de Charlotte Corday. Et c’est pour répondre à son désir que je lui ai remis », confie Georges Duruy.

    Il résulterait donc de cette déclaration de Georges Duruy, reprend le docteur Cabanès, qu’il n’est rien moins que prouvé que le prince Roland possède le crâne de Charlotte Corday ; et que celui-ci pourrait tout aussi bien être une pièce vulgaire de collection ou de musée anatomique.

    La seule chose à peu près certaine c’est, du moins d’après les dires des anthropologues, que le crâne a figuré à l’Exposition de 1889, n’a jamais séjourné dans la terre, ni été exposé à l’air. Et alors surgissent, comme l’a très judicieusement écrire M. Lenotre, ces diverses hypothèses :

    « Se trouva-t-il, en 1793, un fanatique assez exalté pour avoir osé risquer sa vie en allant, dans la nuit qui suivit l’exécution, exhumer la tête de l’héroïne ? Ou bien faut-il croire que quelqu’un acheta du bourreau lui-même ce sanglant souvenir ? Ou, plus probablement, faut-il ajouter foi à une tradition toujours niée, n’ayant eu jusqu’à présent que la valeur d’un racontar, et d’après laquelle, dans un but qui ne se peut dire, le gouvernement d’alors ordonna de porter le corps de Charlotte à l’amphithéâtre et de l’examiner soigneusement : on peut alors supposer que la tête aurait été préparée par quelque médecin et conservée comme pièce curieuse ? » (Paris révolutionnaire)

    Sans doute toutes ces hypothèses ont leur part de vraisemblance ; mais la vérité, qui nous la fera connaître ?...

     
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  • Coût (Le) de la construction du
    château de Versailles : enjeu révolutionnaire
    et travestissement historique
    (D’après « Erreurs et mensonges historiques » (Tome 3), paru en 1876
     
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    Dans leur haine contre le grand siècle et Louis XIV, les philosophes se faisaient arme de tout ce qui leur tombait sous la main. Ne croyant pouvoir accumuler assez de griefs contre le Roi Soleil, ils imaginèrent de l’accuser d’avoir ruiné la France par ses constructions magnifiques et surtout par celle de Versailles, en qui semble se résumer et revivre la gloire tout entière du XVIIe siècle. S’enracina, au détriment des 153 millions attestés par les comptes, le chiffre avancé par Mirabeau de 1,2 milliards et par Volney de 4 milliards...
     
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    Au moment où le philosophe de Genève, Rousseau, prenait pour devise de ses paradoxes et de ses erreurs ces mots fameux dont toute sa vie fut le plus solennel démenti : Vitam impendere vero (donner sa vie à la vérité), on ne devait guère s’attendre à voir les véritéshistoriques mieux respectées que les vérités morales. Vite un mensonge énorme et doublement énorme fut lancé dans la circulation, et grâce à la légèreté de l’esprit français il fit à pas de géant son chemin et il est venu jusqu’à nous, triomphant sur toute la ligne.

    Ce double mensonge consiste à dire, d’abord que Louis XIV, dans un moment d’humeur ou de regret, livra aux flammes les mémoires qui auraient révélé à la postérité le chiffre exact des dépenses extraordinaires et extravagantes entraînées par les nombreuses et magnifiques constructions de son règne, entre autres celles de Versailles.

    Vue du château de Versailles sur le parterre d'eau vers 1675
    Vue du château de Versailles sur le parterre d’eau vers 1675

    Singulière manière d’apurer des comptes que de les... brûler ! Mais, — chose étrange ! — ces comptes anéantis, ces comptes que Louis XIV seul connaissait et voulait oublier, dont il n’existait ni double, ni la moindre trace, les voilà qui — comme le phénix de la fable — ressuscitent de leurs cendres et Saint-Simon, le premier, nous en donne le total exact, total que reproduisent en l’aggravant, et La Fare, et La Baumelle, et l’abbé de Saint-Pierre, et Duclos, et Voltaire, et Mirabeau, et Volney, et Dulaure, et Lemontey, et Montyon, etc.

    En vain, en 1801, Guillaumot, ancien architecte du roi, et alors directeur de la manufacture des Gobelins, publia-t-il un ouvrage bien propre à dissiper le préjugé qu’avait adopté la nation tout entière ; ce mensonge était devenu si cher, si indispensable — en quelque sorte, — à tous les esprits, que ce livre, qui contenait de grandes vérités, fut présenté au public comme la production d’un esprit faible et sottement crédule. Plusieurs écrivains, l’académicien Lemontey à la tête, contestèrent hautement l’authenticité du document produit par Guillaumot, dont les révélations précieuses et impartiales furent traitées de rapsodies. Son livre tomba donc dans l’oubli, et le préjugé, sorti vainqueur de la lutte, n’en fut que plus profondément enraciné.

    Or, voici quel était le document publié par Guillaumot ; c’était un manuscrit qu’il avait trouvé dans les archives de France, et dont l’auteur, nommé Marinier, était commis de Mansart et fils d’un commis principal des bâtiments, sous l’administration de Colbert. Certes, personne n’était mieux en état que Marinier de faire connaître le montant réel des dépenses, puisqu’il avait puisé à la source véritable les renseignements qu’il donnait. Son témoignage était d’autant moins récusable, qu’il avait dédié son ouvrage à Mansart, son chef suprême, lequel était en mesure d’en vérifier l’exactitude.

    Des retards empêchèrent le travail de Guillaumot de paraître avant la Révolution de 1789 ; ce ne fut qu’en 1801 qu’il le livra à l’impression. Pièces en mains, Guillaumot affirmait qu’en 1690, la dépense totale des bâtiments entrepris par Louis XIV dépassait à peine cent cinquante-trois millions ; il y avait loin de ce chiffre à celui de un milliard deux cent millions donné par Mirabeau et de quatre milliards produit par Volney en l’an III de la République. Le total publié par Guillaumot était exact, parce que cet auteur partait de l’année 1664. Pour que la dépense réelle atteigne cent cinquante-sept millions, il faut partir de 1661, année où commencèrent réellement les travaux de Versailles.

    D’ailleurs Guillaumot appuyait ses calculs, non seulement sur les données certaines du manuscrit rédigé d’après les Etats au vrai, mais encore sur les mémoires arrêtés par la Cour des Comptes. N’importe, pour le parti philosophique et révolutionnaire, Guillaumot ne devait être et ne fut qu’un radoteur de par Lemontey.

    Nous parlions tout à l’heure d’un double mensonge ; il est plus que double, il est triple : le premier, en effet, consiste à dire que Louis XIV a livré aux flammes les mémoires constatant les dépenses de son règne en bâtiments ; qu’ainsi il devenait impossible de préciser le taux réel de ces dépenses.

    Second mensonge : tout en admettant que des doubles ont pu être conservés et qu’ils existent, Lemontey et ses partisans ont avancé que ces registres ne contiennent que les dépenses acquittées sur les fonds des bâtiments, et nullement celles auxquelles il était pourvu sur les fonds que le roi lirait de diverses caisses particulières, et notamment des caisses provinciales, — d’où ils ont conclu qu’il était inutile de compulser ces registres, puisqu’ils ne pouvaient donner le chiffre de la dépense totale.

    Enfin, troisième mensonge : tous les auteurs qui, depuis plus la fin du XVIIIe siècle, ont écrit sur les dépenses des bâtiments du temps de Louis XIV, se sont accordés à dire que la valeur relative de l’argent, au XVIIe siècle et à la fin du XIXe, est dans la proportion de 1 à 2. Or, comme il est établi par des documents publics, dont le témoignage est irrécusable, que les dépenses du grand règne, en bâtiments, n’ont pas atteint deux cent quinze millions du temps, et que cette somme, quoique doublée, n’a point paru répondre à la longue durée et à l’immensité des travaux entrepris par Louis XIV, on n’a pas manqué d’en conclure que les registres des bâtiments étaient loin de donner le chiffre exact de la totalité des dépenses.

    Avant de répondre à ces assertions complètement erronées et mensongères, et de leur répondre par l’éloquence et la calme sagesse des chiffres, il est utile et intéressant de montrer la véritable source des accusations dont Louis XIV a été l’objet de la part de certains hommes, en rapportant les termes mêmes dans lesquels ces accusations odieusement ridicules ont été formulées depuis Saint-Simon jusqu’à Dulaure et consorts.

    Le duc de Saint-Simon a servi de guide et de modèle à la plupart des écrivains qu’a offusqués la gloire de Louis XIV. On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir sur la valeur historique des Mémoiresde ce bourgeois gentilhomme qui, à toute la vanité d’un parvenu, joint l’envie mesquine d’un esprit étroit. On a surfait son génie ; il avait plus de haine que de style et surtout de talent réel pour écrire l’histoire. Les Mémoires de Saint-Simon sont, non seulement suspects, mais visiblement entachés d’ignorance des faits ou de mauvaise foi.

    Du reste, cet écrivain n’avait pas la prétention d’être cru sur parole ; car, dans un acte de franchise, ou dans un moment d’inadvertance, il déclare lui-même à ses lecteurs qu’il ne s’estnullement piqué d’être impartial. En parlant de Marly et de Versailles, Saint-Simon tombe dans une double contradiction qui suffît à faire juger que la logique n’était pas son fort. Ainsi, il écrit de Marly, une des merveilles du siècle de Louis XIV : « Telle fut la fortune de ce repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n’y pouvoir dépenser. Tel fut le mauvais goût du roi en toutes choses. »

    Ce langage est, non seulement de mauvais ton, mais il a surtout le tort essentiel d’être obscur, et peut présenter deux sens contraires. Ainsi, quand Saint-Simon a dit que Marly avait été uniquement choisi par Louis XIV, pour n’y pouvoir dépenser, il semblerait, d’abord, qu’il a voulu insinuer que le monarque n’avait été déterminé â donner la préférence à cet emplacement, que parce qu’il se trouvait, par un tel choix, réduit à la nécessité de ne pas y dépenser beaucoup d’argent. « Dans ce cas, — dit judicieusement Ossude dans Le siècle des beaux-arts et de la gloire, — le raisonnement du censeur aurait été en défaut ; car, de ce que l’emplacement choisi était ingrat, il aurait fallu, en bonne logique, conclure qu’il eût été indispensable d’en venir à de grandes dépenses, si l’on eût voulu en faire un lieu charmant.

    « N’a-t-il, au contraire, usé de cette expression que dans un sens ironique ? On serait porté à le croire pour son honneur, puisque, sans cela, il se fût contredit lui-même, en disant que Versailles, tel qu’on l’a vu de son temps, n’a pas coûté Marly, et qu’on n’avance rien de trop au sujet de ce dernier château, en comptant par milliards. » La vérité est que les dépenses des bâtiments, parcs et jardins de Marly, ne se sont pas élevées à treize millions sous le règne de Louis XIV. Or, ces douze à treize millions du temps, forment environ le cinquième des frais qu’a entraînés la construction du château de Versailles, avec ses accessoires immédiats.

    Ces deux assertions de Saint-Simon ont été les sources où ses successeurs ont puisé tous leurs dires, en les aggravant à mesure et en en formant cette terrible avalanche dont il faut enfin tirer la mémoire de Louis XIV qu’ils avaient voulu y ensevelir atout jamais. Élève de Saint-Simon, La Fare a écrit ses mémoires sous l’inspiration de la haine et de la vengeance, — les deux plus mauvais guides que puisse suivre un historien. A l’en croire, « Louis XIV, dont l’autorité était sans bornes, s’en est servi pour tirer de ses peuples tout ce qu’il en pouvait tirer, pour le dépenser en bâtiments aussi mal conçus que peu utiles au public. »

    Au tour de La Beaumelle maintenant. Il nous assure que Mme de Maintenon s’est opposée, autant qu’il a dépendu d’elle, à la construction de la chapelle actuelle du château de Versailles, et cela par des motifs d’intérêt public, par un sentiment de commisération pour le peuple que la guerre de 1688 avait surchargé d’impôts. La non construction de celte chapelle eût-elle singulièrement allégé le fardeau supporté par le peuple ? Commencée en 1699, année qui vit la cessation des hostilités, elle ne fut terminée qu’en 1712, avec tous ses accessoires. La dépense totale n’a pas atteint deux millions et demi du temps, qui répartis sur treize années, donnent à peine deux cent mille livres par an. En se chargeant de ces nouveaux frais, le gouvernement royal a-t-il sérieusement obéré le trésor public ?

    Versailles construit par Louis XIV
    Versailles construit par Louis XIV

    Quant à l’abbé de Saint-Pierre, ce rêveur éveillé, loin d’avoir exagéré les dépenses relativement à Versailles, il est resté au-dessous de la vérité. Il porte les frais de construction et d’embellissement de Versailles à quarante millions, somme qui n’est pas la moitié de ce qu’a coûté le château avec ses dépendances. Du reste, le paragraphe où se trouve consignée l’erreur de l’abbé renferme un trait de satire qui compense en mauvais voir ce qui manque en argent. Le voici : « Si le roi avait mis à bâtir Saint-Germain le quart de quarante millions qu’il dépensa, depuis, à Versailles, il aurait été fort loué, au lieu qu’il fut fort blâmé de lever sur son peuple une aussi grande somme pour embellir un lieu que la nature n’avait pas, à beaucoup près, aussi embelli que Saint-Germain. Ce fut, entre ses entreprises, une faute très considérable faite contre le bon sens. »

    Arrive Duclos dont les Mémoires secrets n’ont paru que longtemps après sa mort. On eût rougi, ou regardé comme trop dangereux de les publier, même sous Louis XV, protecteur de l’écrivain ; il fallait une révolution telle que celle de 1789. pour qu’ils fussent produits au grand jour. Pour savoir à quoi nous en tenir sur la valeur et l’autorité de ces Mémoires, il faut lire et méditer ces lignes qui les terminent : « Quelle que soit ma façon de voir et de penser, je ne prive pas le lecteur de la faculté de porter un jugement différent du mien. »

    C’est heureux. Duclos n’était rien moins qu’impartial, comme on peut facilement s’en convaincre en parcourant ses Mémoires ; ses expressions sont toujours d’une rudesse qui va jusqu’à l’insolence et parfois la dépasse, et dans ces moments-là il n’outrage pas moins la langue et la logique que les individus et les choses. Selon lui, — par exemple — c’est « la répugnance de Louis XIV pour Paris qui a coûté des milliards au royaume, pour les bâtiments du superbe et triste Versailles, qu’on nommait alors un favori sans mérite, assemblage de richesses et de chefs-d’œuvre de bon et de mauvais goût. » On pourrait faire observer — en passant — que chef-d’œuvre et mauvais goût sont deux termes qui s’excluent mutuellement, deux choses qui impliquent contradiction, deux idées qui se lient mal, ou plutôt qui ne se lient pas du tout.

    On sait ce qu’il faut penser des milliards dont parle Duclos qui, en cette circonstance, a été d’une insigne mauvaise foi : car, on ne saurait admettre l’ignorance dans un écrivain savant, qui s’est vanté d’avoir mis à contribution les bibliothèques, les archives, tous les dépôts publics, pour arriver plus sûrement à la découverte de la vérité. Or, il existait de son temps un document de haute importance et d’une grande publicité. C’étaient les comptes-rendus de l’administration des finances, par Mallet, premier commis de ce ministère, sous Desmarets. Les calculs et les résultats de ce livre sont officiels, puisque l’ouvrage a été fait par l’ordre et sous les yeux du contrôle général des finances. Eh bien ! les comptes-rendus ne portent qu’à cent cinquante-cinq millions huit cent cinquante-deux mille livres les dépenses faites par Louis XIV en bâtiments, depuis le commencement des travaux jusqu’à 1688, espace de temps pendant lequel a eu lieu la presque totalité des dépenses qu’a entraînées la construction de Versailles.

    Quant à Voltaire, il a partagé l’erreur commune de son temps, relativement aux dépenses de Versailles. Dans l’article XXVIIIe de ses Fragments sur l’histoire, il porte les frais de construction de Versailles seulement à plus de cinq cent millions.

    L’heure de la Révolution a sonné ; le fougueux Mirabeau — dans sa dix-neuvième lettre à ses commettants — reprend le mensonge, l’agrandit et l’élève à des proportions boursouflées comme son style même. Laissons-le parler : « Le maréchal de Belle-Isle, en examinant les bordereaux de dépense des bâtiments, sous Louis XIV, s’était arrêté d’effroi après avoir compte jusqu’à douze cent millions de frais pour Versailles seulement, et il n’avait osé sonder jusqu’au fond cet abîme. » Ceci avait été dit à quelques électeurs ; vint Volney qui le répéta dans son cours d’histoire à l’école Normale de Paris, en l’an III. Volney avait cru devoir, dès la première leçon, prévenir ses élèves, que l’histoire est une des sources les plus fécondes des erreurs et des préjugés des hommes, et il fut fidèle à son programme.

    Son cours — tissu de diatribes — contient des assertions du genre de celle-ci : « Ce sont les palais du Louvre, de Versailles, et la multitude de temples dont est surchargée la France, qui ont aggravé nos impôts et jeté le désordre dans nos finances. Si Louis XIV eût employé en chemins et canaux les quatre milliards six cents millions qu’a coûté son château, déjà en dégât, la France n’eût vu ni la banqueroute de Law, ni ses conséquences reproduites parmi nous. »

    Après Volney, nous rencontrons Dulaure qui n’est que l’écho de ses devanciers ; passons donc et venons à Lemontey, auteur d’un Essai historique sur l’établissement monarchique de Louis XIV. C’est dans ce livre que le mensonge est présenté sous une forme d’autant plus dangereuse qu’elle est perfide. « Au roi qui avait pris le soleil pour devise — dit Lemontey — il fallait une demeure qui surpassât les anciennes merveilles du monde. On raconte qu’il avait atteint douze cent millions, lorsque par un sentiment de honte, il jeta au feu tous les comptes du château de Versailles ; mais, il n’en poursuivit pas moins jusque dans sa vieillesse la construction de ce monstrueux labyrinthe de pierres... Aux portes du palais de Versailles, les serviteurs du roi couverts de ses livrées, mendiaient publiquement. Nous savons par des mémoires du temps, que des essaims de pauvres assiégèrent le nouveau palais, et le nombre en fut si prodigieux, qu’on craignît la contagion pour la ville. Le roi humilié arma des soldats suisses contre ce peuple d’indigents qui était son ouvrage, et employa pour l’extirper des mesures violentes et inhumaines. »

    Lemontey, en assurant en 1818, que le château de Versailles avait coûté bien au-delà de douze cent millions, ne peut nullement être excusé sur la présomption de bonne foi, parce qu’il connaissait si bien les Comptes-rendus de Desmarets, rédigés par Mallet, qu’il les cite dans son ouvrage comme un livre bon à consulter. Quant à la misère qui, sur la fin du règne de Louis XIV, affligea les classes les plus pauvres de la société, elle provenait des malheurs de la guerre, et surtout des fléaux du ciel. Les gelées extraordinaires du terrible hiver de 1709, non seulement détruisirent tout espoir de récolte dans la généralité des provinces, mais encore s’étendirent jusque sur les arbres qui périrent en grande partie. « Cette misère fut grande, dit Voltaire, mais elle a été fort exagérée. »

    Les mémoires de Dangeau, dont pour bonne raison Lemontey supprime le témoignage, réduisent le peuple d’indigents à soixante pauvres que Louis XIV fit conduire à l’hôpital général. Telles sont les mesures violentes et inhumaines auxquelles ce prince eut recours. Chose curieuse ! étrange contradiction ! Lemontey qui a puisé ses allégations dans deux auteurs fort peu dignes de foi, Delaplace et La Beaumelle, se soufflette ainsi lui-même sur leur joue : « Tout lecteur sensé ne voit qu’avec indignation ces recueils d’impostures dont le public est surchargé, et La Beaumelle, auteur du roman des mémoires de Mme de Maintenon, mériterait d’être châtié, si le mépris dont il abuse ne le sauvait de la punition. »

    Vue du château de Versailles et de l'Orangerie depuis les Cent Marches (XIXe siècle)
    Vue du château de Versailles et de l’Orangerie depuis les Cent Marches (XIXe siècle)

    Passons aux chiffres. Nous pouvons affirmer que, quand même Louis XIV aurait livré aux flammes les mémoires constatant les dépenses de son règne en bâtiments, il ne devenait pas pour cela impossible de préciser le taux réel de ces dépenses. En effet, Lemonley lui-même a publié dans ses écrits, que les archives de l’ancienne maison du roi renferment un grand nombre de registres, du temps de Louis XIV, où ont été inscrites, jour par jour, les dépenses de ce prince, en bâtiments. Les ouvrages publiés postérieurement par Waysse de Villiers (Tableau descriptif et pittoresque de la ville, du château et du parc de Versailles), Peignot (Documents authentiques et curieux sur Versailles) et Eckard (Recherches historiques et biographiques sur Versailles), ont confirmé la vérité de ce récit.

    Donc, Louis XIV n’a point brûlé les Comptes originaux de Versailles. Mais quand bien même — nous le répétons — il en aurait été ainsi, c’eût été à tort qu’on en aurait conclu qu’il n’y avait pas moyen de connaître le chiffre réel des dépenses du monarque, en bâtiments : car les écrivains politiques et les historiens ont toujours pu consulter les Comptes-rendus du trésor et les Mémoires arrêtés par la Cour des Comptes, lesquels fixent ce chiffre de la manière la plus authentique.

    Lemontey, et avec lui plusieurs écrivains ont avancé que les registres dont il vient d’être parlé ne contiennent que les dépenses acquittées sur les fonds des bâtiments, et nullement celles auxquelles il était pourvu sur les fonds que le roi tirait de diverses caisses particulières, et notamment des caisses provinciales : d’où ils ont conclu qu’il était inutile de compulser ces registres, puisqu’ils ne pouvaient donner le chiffre de la dépense totale. D’abord, cette assertion était purement gratuite de leur part, car ils l’appuyaient pas de l’ombre même d’une preuve. On serait donc autorisé à nier un fait qui ne repose que sur une supposition vague, dénuée de fondement. Mais, il y a une observation essentielle à faire, et cette observation seule suffira pour détruire la fiction de ces écrivains.

    La Cour des Comptes vérifiait, chaque année, les mémoires de dépense des bâtiments ; elle arrêtait définitivement le chiffre total des frais de construction, qui avaient eu lieu l’année précédente. Peu lui importait que les dépenses eussent été acquittées sur les fonds tirés du trésor public ou sur ceux provenant des caisses provinciales. Son unique mission était de constater la dépense totale. Eh bien, ainsi que l’a remarqué Guillaumot, le chiffre résultant de la vérification de la Cour des Comptes, a toujours été identiquement le même que celui contenu dans les Comptes rendus du trésor. Or, cette concordance entre les versements faits par le Trésor et le chiffre de dépense totale arrêté par la Cour des Comptes, prouve invinciblement que le roi ne tirait aucune somme des caisses particulières, étrangères à ses bâtiments, pour solder les frais des grandes constructions de son règne.

    Venons enfin à la troisième erreur qu’il n’importe pas moins de combattre et de détruire que les deux premières. Tous les auteurs qui, depuis un siècle, ont écrit sur les dépenses des bâtiments du temps de Louis XIV, se sont accordés à dire que la valeur relative de l’argent, au dix-septième siècle et de nos jours, est dans la proportion de 1 à 2. Or, comme il est établi par des documents publics, dont le témoignage est irrécusable, que les dépenses du grand règne, en bâtiments, n’ont pas atteint deux cent quinze millions du temps, et que cette somme, quoique doublée, n’a point paru répondre à la longue durée et à l’immensité des travaux entrepris par Louis XIV, on n’a pas manqué d’en conclure que les registres des bâtiments étaient loin de donner la chiffre exact de la totalité des dépenses.

    Ce raisonnement, dit Ossude, aurait pu être juste et concluant, si l’hypothèse admise eût été vraie ; mais, il ne sera pas difficile de faire voir combien peu il est solide, en démontrant que l’hypothèse repose sur une base vicieuse ou plutôt tout à fait erronée. Les écrivains dont le système est ici combattu, ont dit : « La valeur du marc d’argent, sous Louis XIV, était de vingt-six livres ; elle est aujourd’hui de cinquante-deux francs : donc, ce qui coûtait, au dix-septième siècle, cent livres, ne doit se payer, de nos jours, que deux cents francs. »

    « Ce calcul ne manquerait pas de justesse, si la masse du numéraire, en circulation sous Louis XIV, eût été la même qu’actuellement. Mais, il y a aujourd’hui [Ossude écrivait en 1838], en France, six à sept fois plus d’espèces monnayées qu’au dix-septième siècle. Les impôts, il y a cent cinquante ans, ne s’élevaient pas annuellement à cent millions, et pendant vingt à vingt-cinq années, ils ont fort peu dépassé cette somme ; tandis que de nos jours, ils offrent une masse de plus d’un milliard.

    « Cette première considération prouverait, seule, que la proportion de 1 à 2, établie par les écrivains précédents, est inadmissible, puisqu’elle est contraire à l’évidence des faits. Personne, en effet, n’ignore que, dans tout pays, le taux des denrées et des marchandises est toujours en proportion de la masse monétaire en circulation. Mais, voici des preuves matérielles qui viennent à l’appui du raisonnement.

    « D’après les chroniques et les statistiques du temps, sur la fin du dix-septième siècle, le prix des bonnes terres, semées en blé, variait de cent cinquante à cent soixante dix livres l’arpent. La location de ces mêmes terres ne rapportait que cinq à six livres également par arpent. Le prix du septier de blé, en temps ordinaire, était de cinquante sous et trois livres. La location des chambres, à Paris, offrait pour taux annuel commun, vingt à vingt-cinq livres. Enfin, le salaire des ouvriers était à peine de sept à huit sous par jour...

    « Toutes ces données, qui sont certaines, ne permettent pas de douter que, vers le milieu du dix-septième siècle, le rapport de la valeur de l’argent à cette époque, comparée à celle de nos jours, était dans la proportion de un à huit. Cependant, comme sur le déclin de ce siècle, ou au commencement du siècle suivant, la valeur de l’argent avait subi des altérations, il convient de prendre une moyenne proportionnelle pour toute la durée du grand règne, et de supposer que les dépenses faites alors se trouvent avec celles qui se feraient maintenant, dans la proportion de un à six. Il résulterait de cette base définitivement arrêtée, que les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, lesquelles se sont élevées, dans l’espace de cinquante-cinq années, à près de deux cent quinze millions, valeur du dix-septième siècle, représentent environ un milliard trois cent millions de notre monnaie actuelle. »

    Ce qui donnerait une dépense d’à peine 24 millions de notre monnaie, par an.

     
     
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  • Conquête de l’Égypte par la France (Projet de)
     
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1839)

    ***

    L’illustre Leibniz, dont la vaste intelligence embrassa toutes les connaissances humaines, adressa à Louis XIV, vers 1670, au moment où ce prince armait en silence contre la Hollande, un mémoire assez long, intitulé De l’expédition d’Egypte ; lettre au roi de France

    Ce mémoire, écrit dans un latin clair et précis, mais plein de gallicismes, n’a jamais été imprimé. L’original était conservé jadis dans les archives de Versailles, d’où il a disparu. Une copie de la main même de Leibnitz existait dans la bibliothèque de Hanovre, où le maréchal Mortier en fit, dit-on, faire une copie qui devait se trouver à la Bibliothèque royale.

     

    Vers 1804, deux auteurs, l’un français, l’autre anglais, en ont publié quelques extraits. A l’époque où Leibniz écrivait, l’empire ottoman était encore dans toute sa force, et quelques années plus tard, en 1685, le grand vizir, Kara-Mustapha, assiégea Vienne, qui ne fut délivrée qu’à grand’peine par J. Sobieski.

    « C’est, dit Leibniz en commençant, la renommée de la sagesse de Votre Majesté qui m’a déterminé à lui présenter quelques réflexions sur un sujet familier aux âges précédents, mais à présent tombé dans l’oubli. Il s’agit de l’entreprise la plus grande qu’on puisse tenter, et en même temps la plus facile de celles qui sont grandes. J’ose ajouter qu’elle est la plus sainte et la plus juste ; ... par elle toutes les haines et toutes les méfiances de l’Europe seront éteintes ; par elle Votre Majesté, à l’applaudissement de l’univers, deviendra l’arbitre des états et des affaires des chrétiens (le plus haut degré de puissance que l’on puisse désirer), et acquerra une gloire immortelle pour avoir frayé, soit à elle-même, soit à ses successeurs, la route à des entreprises dignes d’Alexandre...

    « Si d’un côté le roi de France est le plus puissant monarque de l’Europe, de l’autre il n’est aucune région dans le monde connu dont la conquête soit plus importante et plus propre à donner la suprématie que l’Egypte ; cette contrée que j’ai coutume d’appeler la Hollande de l’Orient, comme j’appelle la France la Chine de l’Occident. J’ai pensé qu’il importait également au genre humain et à la religion chrétienne que ce prince et cette terre, c’est-à-dire le roi de France et l’Egypte se mariassent ensemble. »

    Ensuite Leibnitz, passant à l’exemple des croisades qui ont été faites contre l’Egypte, expose d’une manière évidente que ces tentatives n’ont échoué que par l’impéritie et l’incapacité seules des chefs. Vient ensuite un aperçu des révolutions de ce pays, aperçu qu’il termine en ces termes :

    « J’ai dû exposer ces faits pour démontrer de quel poids l’Egypte a été en tout temps dans les choses humaines, et pour faire bien comprendre qu’elle n’a jamais offert grande résistance à ceux qui ont su l’attaquer. Maintenant, ajoute-t-il, je viens au corps même de la proposition, où j’espère prouver que l’expédition :

    1. Est la plus propre à donner la suprématie et à servir les plus grands intérêts de la France ;
    2. Qu’elle est facile pour la grandeur de la chose et pour le plus grand roi très chrétien ;
    3. Qu’elle n’offre aucun danger ;
    4. Qu’elle est d’une bonne politique ;
    5. Qu’elle ne doit pas être différée plus longtemps ;
    6. Que sa mise à exécution est d’une égale importance pour la gloire humaine et la religion chrétienne, et, ce qui est la même chose, qu’elle se trouve d’accord avec la volonté divine, qu’elle est juste, pieuse, et par conséquent doit réussir.

    « Mais par suprématie je n’entends pas la monarchie universelle, impossible surtout aujourd’hui entre les chrétiens, mais bien la direction générale ou l’arbitrage des affaires. Le roi de France deviendra le chef de la chrétienté ; la France, l’école militaire de l’Europe, le rendez-vous des talents et du génie, et la maîtresse de l’Océan et de la Méditerranée... Il est certain que la puissance de la France doit s’accroître avec la paix de l’Europe, et s’affaiblir, au contraire, par des guerres intempestives. Mais cette guerre d’Égypte serait une guerre sainte ; et au lieu de cette région déserte, de cette Palestine célèbre uniquement par ses ruines, on aurait l’oeil des pays, la mère des grains, le siège du commerce...

    « Et l’Egypte conquise, la France commandant à la Méditerranée, ressusciterait l’empire d’Orient. La domination de l’univers sera partagée avec la maison d’Autriche, et la réconciliation entre les deux plus puissantes familles donnera à la France l’Orient, à l’Espagne l’Occident. » Leibnitz ajoute ensuite cette phrase remarquable : « Au moyen de l’Égypte, on chasserait sans peine les Hollandais du commerce des Indes, sur lequel s’appuie aujourd’hui toute leur puissance, et par-là on les ruinerait d’une manière plus certaine que par le plus grand succès dans une guerre ouverte. »

     

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  • Condamnation d’un hermaphrodite
    au XVIIIe siècle
     
    (D’après « Collection de décisions nouvelles et de notions
    relatives à la jurisprudence » (Tome 9), paru en 1790)

    ***

    Au début du XVIIe siècle, un jeune hermaphrodite ayant choisi le sexe masculin qui dominait en lui, fut convaincu d’avoir usé de l’autre sexe. Par arrêt du parlement de Paris, de 1603, il fut condamné à être pendu puis brûlé.

    A la fin du même siècle, le médecin de l’hôpital de Toulouse ayant trouvé une personne hermaphrodite, connue sous le nom de Marguerite Malaure, dans laquelle le sexe masculin paraissait dominer, quoiqu’elle eût jusqu’alors porté l’habit de fille, on lui enjoignit de porter un habit d’homme, après avoir consulté les vicaires généraux. Cinq ans plus tard, ayant été trouvée vêtue d’un habit de fille, elle fut punie de prison. Enfin, par une ordonnance des capitouls de Toulouse, du 21 juillet 1691, il lui fut enjoint de se nommer Arnaud Malaure, et de s’habiller en homme, avec défense de prendre le nom et l’habit de femme, à peine du fouet.

    Du mariage de Jean-Baptiste Grandjean et de Claudine Cordier naquit en 1732, à Grenoble, un enfant baptisé sous le nom d’Anne, fille de Jean-Baptiste. A peine parvenue à sa quatorzième année, un instinct de plaisir la rapprochait sans cesse de ses compagnes ; la préférence des hommes, au contraire, la rendait froide et tranquille. La Grandjean, par le conseil de son confesseur, et du consentement de son père, quitta les habits de fille pour prendre les habits d’homme. Elle épousa même en 1761 Françoise Lambert, le mariage étant précédé de trois publications de bans, et célébré avec les formalités ordinaires. Il paraît que le père de la Grandjean donna son approbation à ce mariage ; que même en l’émancipant, il lui donna dans l’acte d’émancipation, le nom de Jean-Baptiste, que la Grandjean porta toujours depuis.

    Costume d'hermaphrodite (fin du XVIe, début du XVIIe siècle)
    Costume d’hermaphrodite
    (fin du XVIe, début du XVIIe siècle)
    Mais une nommée Legrand, que Grandjean avait connue à Grenoble et avec laquelle il avait pris des familiarités, eut occasion de voir à Lyon la femme de Grandjean à laquelle elle fit part de son étonnement concernant ce mariage eu égard au caractère hermaphrodite de son époux. Ce discours surprit Françoise Lambert, elle fit des réflexions sur la stérilité de son union, et son confesseur lui conseilla de n’avoir plus de familiarité avec son mari.

    La nouvelle divulguée par la Legrand frappa les oreilles du substitut du procureur-général de Lyon, qui rendit plainte contre cet individu. Des témoins furent entendus ; l’accusé visité ; les chirurgiens, dans leur procès-verbal, après avoir rendu compte de ce qu’ils avaient trouvé appartenir au sexe masculin, curent devoir attester que le sexe prédominant de Grandjean, était celui de femme.

    Sa description, telle qu’on la trouve dans le mémoire rédigé à cette occasion, révèle que tout l’ensemble de la Grandjean paraissait être un mélange des deux sexes dans la même imperfection. Nous apprenons que cet hermaphrodite avait de la gorge plus qu’un homme n’en a communément, mais qu’elle n’était point délicate, ni sensible aux coups. Ses mamelons, si l’on consultait leur grosseur, appartenaient au sexe féminin, mais on n’y voyait point ce cercle d’un rouge obscur au milieu duquel ils se trouvent placés chez les femmes ; sa voix était celle d’un enfant mâle qui arrive dans l’adolescence, et qui dans une espèce d’enrouement, rend des sons, tantôt graves, tantôt aigus.

    Grandjean fut interrogé et mis dans un cachot les fers aux pieds. Enfin sentence intervint à Lyon, qui condamna l’accusé à être attaché au carcan pendant trois jours avec cet écriteau, profanateur du sacrement de mariage, à être fouetté par la main du bourreau et au bannissement à perpétuité. Sur l’appel interjeté par Grandjean, il fut transféré dans la conciergerie et mis au secret. Me Vermeil entreprit sa défense, et dans un mémoire aussi décent que curieux, établit que l’accusé étant dans la bonne foi, il n’y avait point eu de profanation du sacrement de mariage, et conséquemment point de délit.

    Il termina par observer que le jugement prononcé contre Grandjean, rapproché du temps où les Romains encore barbares jetaient les hermaphrodites à la mer, eût été plus facile à justifier ; mais que les Français étaient gouvernés par des lois fondées sur l’humanité et la justice, l’accusé ayant donc tout lieu d’attendre de la cour un arrêt qui le déchargeât de l’opprobre et lui rendît la liberté.

    Le succès couronna les efforts du défenseur de Grandjean : et par un arrêt rendu en la Tournelle, au rapport de M. de Glatigny, le jeudi 10 janvier 1765, la sentence fut infirmée, quant aux peines prononcées contre Anne Grandjean : le mariage fut déclaré nul et abusif, et la Grandjean tenue de reprendre l’habit de femme, avec défense de hanter Françoise Lambert, et de contracter aucun mariage.

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