• Monaldeschi (L’armure de), favori assassiné
     
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1907)
     
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    Parmi les souvenirs qui flottent épars au sein des somptueuses galeries du château de Fontainebleau, le sinistre drame de Monaldeschi reste l’un des plus poignants qui aient été vécus. Ce château, édifié par François Ier, fut le témoin, le 10 novembre 1657, d’un acte de sauvagerie commis par la reine Christine de Suède, de passage en France.

    Elle séjournait au palais lorsqu’elle voulut clore brusquement une intrigue par l’assassinat de Monaldeschi, son favori, dans la galerie des Cerfs. La découverte de lettres au sein desquelles son grand écuyer et amant raillait son physique, l’aurait poussée à commettre ce forfait.

    Marquis de Monaldeschi
    Marquis de Monaldeschi
    Le Père Lebel, qui assistait Monaldeschi comme confesseur, fit des efforts réitérés pour attendrir la royale amante, cruellement blessée dans son amour-propre. Mais il échoua. La reine rendit un arrêt inexorable, et son confesseur dut assister à toutes les stations douloureuses de l’exécution du marquis :

    1° On lui porta, du côté droit, un coup dans l’estomac. Il le para, en partie, avec sa main droite, et se fit couper trois doigts. L’épée fut faussée, et les spadassins s’aperçurent qu’il était « garni » en dessous.

    2° Le même sbire frappa alors une seconde fois, mais en pleine figure. Monaldeschi tomba à genoux, puis il se jeta à plat ventre.

    3° Un autre garde le frappa alors sur le haut de la tête en lui emportant des os.

    4° Monaldeschi supplia qu’on l’achevât en lui coupant la gorge, et le meurtrier lui donna deux ou trois coups de taille sur le cou, sans lui faire grand mal, car la cotte de mailles était montée avec un collet qui para le coup.

    5° Enfin, on lui perça la gorge d’une épée assez longue et étroite, « duquel coup le marquis ne parla plus ». Il mourut à trois heures un quart. On lui fit faire une bière, et on l’enterra deux heures après.

    Cotte de mailles et épée exposées dès les années 1830 au château de Fontainebleau
    Cotte de mailles et épée
    exposées
    dès les années 1830
    au château de
    Fontainebleau
    La cotte de mailles et l’épée exposées dès les années 1830 dans la galerie de Diane du château de Fontainebleau n’étaient pas celles de Monaldeschi, comme on l’affirmait alors. Le marquis reçut un seul coup d’estoc et l’épée de l’exécuteur se plia sans pénétrer dans la poitrine. La tunique de fer, invisible sous le pourpoint, ne fut pas perforée, comme celle exposée. En outre, le tricot à grosses mailles était depuis longtemps abandonné au XVIIe siècle. Les cottes de 1657 pouvaient souvent passer par un bracelet, et leurs anneaux s’entrelaçaient si finement qu’une pointe n’aurait pu les traverser.

    Du reste, le bon sens l’indique, Monaldeschi ne se serait pas protégé par une chemise de fer lourde et inefficace. Puis, autre argument : le tissu flexible portait certainement un collet sur lequel s’amortit le coup de taille, que l’on ne retrouve pas sur la casaque exhibée. Enfin, l’épée à quillons droits du seizième siècle, assez vulgaire, du reste, avec sa fusée tressée de fil d’archal, n’est pas plus authentique que l’autre pièce d’armure. Monaldeschi ne pouvait porter qu’une arme à gardes multiples, suivant la mode de l’époque, une de ces épées à coquille, dites rapières.

    En réalité Monaldeschi, dit le Père Lebel, fut enterré à la hâte. Il est probable qu’on ne songea pas à le dévêtir. Si l’on imagine cependant que sa cotte ne le suivit pas dans son tombeau, et que l’on admet la légende des religieux du couvent des Mathurins, qui l’exhibèrent aux curieux dans leur bibliothèque jusqu’en 1793, qu’advint-il de l’armure par la suite ? Il faut suivre alors la cotte et l’épée à travers de nombreuses pérégrinations avec des étapes multipliées.

    Christine de Suède
    Christine de Suède
    Selon une première version, on les déposa à l’École militaire de Fontainebleau, formée par Napoléon Ier, en 1806 ; elles suivirent le matériel à Saint-Cyr, puis furent déposées au musée d’artillerie de Saint-Thomas-d’Aquin, et réclamées ensuite par les Tuileries pour le musée de Pierrefonds, d’où elles revinrent à leur point de départ. D’après une seconde relation, ces reliques séjournèrent au couvent jusqu’au moment de sa démolition, en 1820, et vinrent au Musée d’artillerie, où elles figuraient en 1834, époque à laquelle elles retournèrent à Fontainebleau, que Louis-Philippe remeublait.

    Or, sur les registres officiels, il ne subsiste aucune trace certaine des deux itinéraires, aller et retour, que prirent les souvenirs conservés de Monaldeschi. Erreur ou substitution dans le tohu-bohu des emballages ou dans les péripéties de la route ? Supercherie excusable des Mathurins pour meubler leur cabinet de curio

     
     
     
     
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  • Mois de septembre :
    moment délicieux de l’année ?
     
    (D’après « Le Mois littéraire et pittoresque », paru en 1905)
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    Avec causticité et sur un ton badin, l’académicien Emile Faguet fait l’éloge d’une période qui à ses yeux est « un moment divin dans l’année » : après l’agitation estivale, s’étirant alors du 14 juillet au 10 septembre et marquée tant par une débauche d’énergie qu’un cortège de catastrophes, vient l’accalmie, véritable repos égayé par la joie des retrouvailles.

    C’est le moment délicieux de l’année. On n’est pas tout à fait rentré ; mais on n’est plus tout à fait sorti. La vie trépidante a cessé. On ne roule plus sur toutes les routes à des allures folles ou tout au moins désordonnées.

    Votre courrier ne vous court plus après de poste restante en poste restante, formule qui, dans l’espèce, est d’une intense ironie, car précisément le pauvre courrier ne reste nulle part et il faudrait faire mettre sur les lettres : « poste essoufflée » ou « poste pestante ». Les lettres ne vous arrivent plus avec des « faire suivre » et avec tant de renvois de ville en ville qu’il y a beaucoup plus d’écritures sur l’enveloppe que dans son contenu. Vos correspondants savent où vous êtes, et même, ce qui est une sensation nouvelle, vous le savez aussi.

    Décidément vous êtes quelque part, par opposition aux semaines précédentes où vous étiez partout. L’ubiquité a cessé pour vous. C’est peut-être une diminution de votre personnalité, mais elle a son charme. Elle a son charme parce qu’à être partout, on n’est plus personne, et qu’à être quelque part, si l’on n’est pas assurément quelqu’un, du moins on est quelque chose, et il y a peut-être là une augmentation de personnalité au lieu d’une diminution, comme nous inclinions tout à l’heure à le croire.

    Quoi qu’il en puisse être philosophiquement, tout au moins on est en un lieu, au lieu d’être dispersé dans l’espace. On s’arrête. Je ne dis pas qu’on se recueille ; mais au moins on se ramasse. On se sent sur chose stable. A la sensation d’aller d’un point à un autre succède celle d’occuper un point. A ceux qui vous disent : « Vous allez bien ? » on répond : « Je ne vais plus, et c’est une manière très appréciable de bien aller. » La langue française a de ces surprises.

    Cette fin de mois a une devise monosyllabique et lapidaire ; c’est « ouf ! » Ouf est un vilain mot, mais significatif, quelquefois, d’une excellente chose.

    Je ne sais qui a dit : « Pour le Français, les vacances sont une période de l’année, dite période de repos, qui se divise en deux parties, une où l’on se fatigue et une autre ou l’on se repose de la première. » C’est très judicieux. On a tellement besoin de repos au commencement des vacances qu’on commence par se harasser furieusement pour se donner le désir d’un vrai repos six semaines après. Mais alors, comme on l’a bien mérité, comme on l’a bien gagné, comme on en sent véritablement le besoin et comme on le savoure ! La fin de septembre et le commencement d’octobre sont un moment divin dans l’année.

    Remarquez de plus que c’est un moment éminemment sentimental, un moment où les tendances altruistes, les sentiments de générosité, de bonté, de pitié, de sympathie, de doux attendrissement ont toutes sortes de bonnes raisons et toutes sortes d’occasions de se donner carrière.

    On se rencontre, on se reconnaît, on se sourit, on se serre les mains : « Vous n’êtes pas changé ! Vous êtes très bien ! En excellente forme ! Un peu maigri, mais c’est la mauvaise graisse qui est tombée. Un peu hâlé ! Ah ! Ah ! L’air marin ! — Non, la montagne. — Précisément ! Ah ! Que le hâle vous va bien ! »

    Et surtout — ceci est le principal, le fond des choses, et ceci ne se dit guère, ne se dit quasi jamais ; mais c’est latent, c’est par-dessous tout ce que l’on dit, et je ne fais que le traduire pour la clarté de l’exposition... — et surtout : « Ah ! Quelle chance ! Vous n’êtes pas mort ! Vous êtes en vie, encore, après le mois d’août ! Vous respirez ! Vous êtes sur vos jambes ! Vous n’êtes pas sur un lit d’hôpital ou sous la lame neuve, comme dit Sainte-Beuve, Vous avez échappé ! Vous vous êtes tiré d’affaire ! Dans le « sauve-qui-peut », c’est vous qui avez pu ! Moi aussi, du reste, comme vous voyez ! Eh ! Eh ! C’est incroyable et c’est charmant. Nous sommes des élus de la Providence. Embrassons-nous, cher ami, embrassons-nous bien fort ! »

    Le mois d’août, en effet, est une bataille d’où bienheureux sont ceux qui reviennent entiers. Pendant un mois qui va jusqu’à être composé de huit semaines, commençant dès le 14 juillet et ne finissant que vers le 10 septembre, ce ne sont que chutes d’alpinistes, noyades de baigneurs, écrasements de voyageurs en chemin de fer et déchiquetages de voyageurs en automobiles. L’Alpe est homicide et infanticide, l’Océan et la Méditerranée sont homicides et infanticides, le chemin de fer surmené devient meurtrier par vengeance, et l’automobile obéit comme à l’ordinaire à sa vocation originelle et s’acquitte de sa fonction sociale, dans de plus grandes proportions seulement, parce qu’on le fait sortir plus souvent. La mort, partout la mort. Et plurima mortis imago, comme dit le poète latin. Et encore si ce n’en était que l’image ! La terre de France en août est semée de cadavres. C’est avec une mélancolie profonde que le philanthrope, l’humanitaire ou seulement celui qui a des parents et des amis voit arriver la période sinistre de l’année qui suit le 14 juillet.

    « Voici venir l’hiver tueur de pauvres gens », disait Richepin dans un très beau vers douloureux. « Voici revenir août tueur de voyageurs », disons-nous mélancoliquement quand s’annoncent, vieille mode antidémocratique qui va disparaître, les distributions des prix. L’automobile surtout a décuplé les dangers et les catastrophes. Il n’y a pas de numéro de journal du 14 juillet au 10 septembre qui n’enregistre une petite douzaine d’accidents d’automobile. Les journaux en cette période ne sont plus que des catastrophes.

    C’est à ce point que les directeurs expérimentés et qui ont le respect de la langue n’admettent plus la rubrique : « Accidents d’automobile. » « Accidents d’automobile, qu’est-ce que cela signifie ? disent-ils à leurs secrétaires de rédaction. Oui, Monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? Un accident d’automobile n’a rien d’accidentel. Mettez simplement : Automobilisme. Vous ne mettriez pas : Accident solaire pour parler du coucher ou du lever du soleil. Ce sont choses normales et régulières. L’automobile, c’est comme Cyrano : il fait toujours panache. C’est tout simplement sa nature. Auto, c’est autopsie. »

    Le mois d’août se comportant ainsi et n’étant plus rien autre chose qu’un vaste carnage, il est bien naturel, quand il est passé et quand il a pour ainsi dire déposé ses armes et sa colère, comme parle Horace, que les amis qui ont par miracle échappé au grand massacre se félicitent avec une sorte d’ivresse. Aucun n’a cru revoir l’autre ; aucun n’a cru se revoir soi-même. A se sentir vivants, à se revoir vivants, ils croient revivre. Immense soulagement. Joie profonde de naufragés sauvés. « Nunc est bibendum. » Fin septembre est sous l’invocation de Notre-Dame de Délivrance.

    Tels sont les sentiments de béatitude quasi céleste que l’époque où nous sommes développe dans tous les cœurs. On lit sur tous les visages :

    Nous l’avons, en courant, Madame, échappé belle.
    Remettons-nous, Monsieur, d’une alarme si chaude.

    Et ce sont choses que l’on ne peut point penser sans que le cœur se fonde en tendresse.

     
     
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  • Ministre (Le) de l’Agriculture « injurié »
    lors de la Foire de Paris en 1922
     
    (D’après « Le Populaire de Paris », paru en 1922)
     
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    Figure emblématique du gouvernement de Raymond Poincaré alors président du Conseil (15 janvier 1922 - 29 mars 1924), Henry Chéron, membre du Parti républicain démocratique et social, occupe le poste de ministre de l’Agriculture lorsqu’il est « gravement injurié » lors de la Foire de Paris par un homme ayant crié sur son passage « pomme de terre » et « motte de beurre ». Appréhendé, ce dernier est déféré au parquet, sa mésaventure faisant l’objet d’articles tranchants paraissant au sein du quotidien Le Populaire de Paris, « journal socialiste du matin » fondé le 1er mai 1916.

    Calé dans le coin de sa voiture, montrant à la foule qui se pressait à la Foire de Paris sa trogne écarlate et sa volumineuse bedaine, Son Excellence Chéron Pain-Cher regagnait avant-hier son ministère, peut-on lire dans un court article du Populaire en date du 19 mai 1922.

    Ministre (Le) de l’Agriculture « injurié » lors de la Foire de Paris en 1922

                     Henry-Cheron
     
     
    Sur le passage de ce volumineux représentant du gouvernement de la République, peut-on encore lire, un employé murmura « Pomme de terre » et « Motte de beurre ». Il n’en fallut pas plus pour qu’un flic zélé s’emparât de celui qui venait d’injurier si gravement le ministre de Poincaré. Le malheureux fut conduit au commissariat des Invalides. Il y passa la nuit et dans la journée d’hier on l’a amené au petit Parquet. Il paraît qu’un substitut code en main a prouvé que pomme de terre et motte de beurre constituaient des injures tombant sous le coup de la loi. Et voilà pourquoi M. Ortais, brave et digne homme, devra comparaître devant la justice française.

    Le lendemain, 20 mai, ce même Populaire insère dans ses colonnes un article virulent de Victor Snell, journaliste d’origine genevoise, jadis secrétaire de rédaction à L’Humanité puis premier rédacteur en chef du Canard enchaîné (1916-1931), et ami de Jean Jaurès :

    Vous avez lu hier cette information publiée par le Populaire, et d’ailleurs par tous les journaux : Un honnête citoyen, M. Ortais, a été arrêté par un flic imbécile pour avoir « manifesté » devant Chéron en criant : « Pomme de terre ! » « Motte de beurre ! »

    C’est déjà prodigieux. Mais ce qui l’est bien plus encore, c’est qu’il se soit trouvé un commissaire de police — celui des Invalides — pour maintenir cette arrestation, et un substitut pour retenir l’inculpation ! Je ne connais pas M. le commissaire des Invalides, mais je pense que ça doit être un joli coco, un joli mimi, un joli commissaire d’opérette. A moins que, suivant la coutume, il n’ait été à ce moment au dancing ou chez quelque poule et que la gaffe ait été commise par Monsieur son chien.

    Et le substitut ? s’interroge Victor Snell. Ah ! le beau chat-fourré en mal d’avancement que ça doit faire ! Il a peut-être de la barbe, mais je me l’imagine avec une tête de larbin, de vilain larbin, plat comme punaise, et calculant que son servilisme lui sera compté. Inventer le délit d’offense-Chéron, vous comprenez ! Ça vaut au moins un fauteuil de conseiller. Et allons-y, c’est M. Ortais qui fera les frais !...

    ... Cependant, puisque M. Ortais a été arrêté pour avoir qualifié de « pomme de terre » cette pomme de terre de Chéron, il va bien falloir le poursuivre ! En vertu de quoi ? Ce sera curieux. Il faudra qu’on aille voir ce procès dont Jules Moinaux et Courteline n’auraient pas eu l’idée.

    Caricature d'Henry Chéron, alors sous-secrétaire d'État à la guerre, par Léandre (parue dans Le Rire du 9 mai 1908)
    Caricature d’Henry Chéron, alors sous-secrétaire d’État à la guerre,
    par Léandre (parue dans Le Rire du 9 mai 1908)

    Et pour ce jour-là, et même avant, je vois très bien, très bien, et je propose une petite manifestation pacifique — pacifique à l’excès ! pacifique comme un éclat de rire parisien : tous ceux qui en ont assez de la vie chère, tous ceux qui en ont assez d’être volés par les copains de Chéron, auxquels il nous a sacrifiés en prenant ses décrets, se rencontreraient par exemple aux Halles. Et des Halles on se rendrait au ministère de l’Agriculture en chantant : Pomme de terre ! Pomme de terre !... Et les enfants danseraient des rondes sur l’air de Il était un’ bergère :

    C’est une pomm’ de terre Chéron
    Chéron, Chéron
    Petit patapon...

    Car il faudra bien que M. le commissaire des Invalides et M. le domestique de service au Petit Parquet, et même tous les Grippeminauds du Grand Parquet se rendent à l’évidence : « Pomme de terre » est le qualificatif le plus bénin, bénin qu’on puisse adresser à ce malfaisant cucurbitacé de Chéron. « Pomme de terre » ! En vérité, M. Ortais a été d’une modération immodérée.

    Chéron-Beurre-Cher, Chéron-Pain-Cher, Chéron-Vie-Chère, Chéron-Mercanti mérite mieux que ça — sans parler d’un bon coup de pied dans le chéron.

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  • Milieu littéraire corrompu, ou
    la réputation usurpée de certains écrivains
     
    (Extrait de « Hommes et choses. Alphabet des passions
    et des sensations. Esquisses de mœurs
    faisant suite au petit glossaire » (Tome 2), 1850)
     
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    Témoin et acteur des bouleversements politiques de son temps, préhistorien, Jacques Boucher de Perthes, dont la Société d’anthropologie de Paris dira qu’il fut en toutes choses un initiateur, fustige au milieu du XIXe siècle le milieu des hommes de lettres auxquels il suffit de ne presque rien écrire pour s’assurer une carrière des plus renommées et s’attirer éloges et récompenses, avant de conclure qu’en France, « ce n’est pas ce qu’on fait qui crée la réputation, c’est la manière dont on se pose »

    Je ne vous conseille pas de les fréquenter, écrit Jacques Boucher de Perthes : vous y avez peu à gagner et beaucoup à perdre. Le moindre inconvénient est de poser pour eux et de figurer un jour, pour le plus grand agrément du lecteur, dans un de leurs recueils d’anas ou d’impressions de voyage.

    Dans la société des auteurs, vous êtes toujours exposé à quelque fâcheux quiproquo, et vous ne pouvez ouvrir la bouche sans risquer de vous faire un ennemi. Louez-vous un ouvrage, c’est justement celui qu’un feuilletoniste présent a déchiré la veille, et vos éloges lui semblent autant d’épigrammes contre son article. En dites-vous du mal, c’est pis encore : l’auteur se trouve là dans un coin dont il sort tout à point pour entendre vos conclusions et vous proposer l’échange d’une balle ou d’un coup d’épée.

    Ce que ça sent bon !!! : caricature exécutée par André Gill et publiée dans La Nouvelle lune du 23 avril 1882
    Zola, jadis raillé. « Ce que ça sent bon !!! » : caricature exécutée par
    André Gill et publiée dans La Nouvelle lune du 23 avril 1882
    Mais qu’est-ce que cela à côté de l’offre de la communication d’un manuscrit ? Un manuscrit, quel qu’il soit, fût-ce celui d’un chef-d’œuvre, est une véritable calamité, par la raison toute simple que, toujours indéchiffrable, on ne peut pas le lire, et que si c’est l’auteur qui le lit. on ne peut pas bâiller. Lecture faite, s’il vous demande un avis, tenez-vous pour assuré que c’est un piège qu’il vous tend, et qu’ici encore vous êtes en danger de mort.

    Par cela seul que vous avez touché au manuscrit, vous êtes tenu de l’admirer, conséquemment de le louer ; et quelqu’épais que soit votre encens, l’auteur le trouvera léger pour son mérite. Si c’est vous qui demandez des conseils, je vous dirai que ceux des gens de lettres sont rarement bons à suivre, car leurs avis se rattachent toujours par quelque chose à leurs écrits, et ils ne loueront des vôtres que ce qui se rapprochera des leurs : à la condition pourtant que l’infériorité soit grande, car si votre œuvre a réellement du prix, ils diront que vous la leur avez volée.

    Il y a des hommes de lettres en prose, il y en a en vers, il en a aussi en vers et prose, il y en a enfin qui ne font ni vers ni prose. Les hommes de lettres en prose sont assez ordinairement des savants, gens qui se croient si fort obligés d’ennuyer le lecteur, que lorsqu’ils ont dit quelque chose d’intéressant, ils ne manquent pas de lui en demander pardon. Compilateurs, pour l’ordinaire ils mettent sous le pressoir une grosse bibliothèque pour en extraire de petits in-douze où il y a de tout, hormis quelque chose ; et l’on peut comparer ces grands érudits à ce petit chat qui, après avoir avalé une livre de beurre, ne pesait que trois quarterons.

    Maintenant, passons aux poètes. Autrefois, un poète était une sorte de demi-dieu couronné de roses, la coupe à la main quand il ne tenait pas la lyre, et qui ne quittait la table des rois que pour aller s’asseoir à celle des dieux. Aujourd’hui, l’état est moins bon, on peut même dire qu’il est tout à fait mauvais. Il n’y a vraiment plus d’eau à boire au Parnasse, on dirait que l’hippocrène est tarie et que le nectar et l’ambroisie sont passés à l’état de vin de Suresne.

    Qu’est devenu ce bon temps où une épître dédicatoire valait une pension, et où un couplet de noce était payé d’une recette des gabelles ou d’une direction des aides ? Alors tous les journaux, tous les libraires et le public en masse étaient aux pieds des poètes. Aujourd’hui, Voltaire lui-même ne trouverait, pour la Henriade, ni éditeur ni imprimeur. La gloire est tombée à la mesure du profit : non seulement on ne recherche pas les poètes, mais on les fuit ; et si un homme a le malheureux renom de faire des vers, mis à l’index, il est consigné à toutes les portes.

    Après les écrivains en prose et en vers, nous en venons à ceux qui ne font ni vers ni prose, c’est-à-dire aux écrivains qui n’écrivent pas. C’est un genre de littérateurs très commun en France. Il y en a en province comme à Paris, et ce sont partout ceux qui réussissent le mieux, disons même, à peu près les seuls qui réussissent. En n’écrivant rien, ils donnent bien moins de prise à la critique et à l’envie. Voici , d’ailleurs, comment cette espèce de savants se confectionne : un homme a l’idée de faire un livre, histoire, philosophie, morale, n’importe. Il lui cherche un titre. Le titre trouvé, il regarde l’œuvre comme terminée : l’ouvrage peut être déclaré sous presse. Alors, pour peu que l’auteur futur ait un ami présent attaché à un journal grand ou petit, il obtient facilement, outre l’annonce et la réclame qu’il paie, un article qu’il paie aussi, article de confiance, laudatif du style et du sujet d’un livre qui n’est pas encore fait.

    Voilà donc mon homme bien et dûment déclaré homme de lettres, et inscrit comme tel dans toutes les biographies et dictionnaires des auteurs contemporains. Aussi personne ne lui en conteste la qualité ; et s’il a l’avantage d’être riche ou de remplir de hautes fonctions, il n’est pas d’auteur vivant, et des plus huppés, qui ne s’empresse de le qualifier de cher confrère. Sur cette seule qualification, il obtient facilement d’être affilié à tontes les académies de province, ce qui le conduit tout naturellement au titre de correspondant des académies étrangères. Ainsi posé, la croix de la légion d’honneur ne peut lui manquer. Il ne s’agit que d’attendre l’une de ces pluies bienfaisantes qu’amène la fête du souverain et qui, dans ce beau jour, couvre la terre de fleurs et les poitrines de croix.

    Caricature de Victor Hugo par Daumier, parue dans le Charivari du 20 juillet 1849
    Caricature de Victor Hugo par Daumier, parue dans le Charivari du 20 juillet 1849

    Cependant le livre en est toujours au titre. Mais ce titre, gros d’avenir, n’en fait pas moins surgir un nouvel article mi-politique, mi-littéraire, annonçant que la France entière a applaudi à un acte de justice qu’elle attendait depuis long-temps, et à la récompense bien méritée accordée aux travaux de l’illustre auteur et de l’infatigable écrivain. Présenté au roi à qui il veut exprimer sa reconnaissance, une parole gracieuse de sa majesté sur le bon esprit et le mérite littéraire de l’ouvrage est répétée par tous les journaux. Comment douter de l’existence d’un livre auquel applaudissent le chef de l’Etat et la France entière ? Aussi, bientôt on en cite des passages ; c’est l’auteur lui-même qui en a fait la lecture dans tel salon de la capitale. Grand ébahissement du maître dudit salon qui n’a rien entendu. Plus grand ébahissement du soi-disant auteur qui n’a rien lu, par la très bonne raison qu’il n’a rien écrit.

    Faite ou non, cette lecture fait grand bruit, c’est une extase universelle ; cent personnes se vantent d’y avoir assisté. Décidément, M. M*** est l’auteur à la mode. D’autres fragments sont annoncés, car chaque journal veut avoir le sien, et ils y paraissent en effet. L’auteur ouvre des yeux toujours plus grands ; mais ces fragments ayant eu le succès qu’a toujours ce qui est trop court pour ennuyer, il commence à s’y habituer. Il se dit que s’il ne les a pas faits, il aurait pu les faire. Il croit même reconnaître des paroles qu’il a prononcées quelque part. Le fond de l’article pourrait bien être de lui : c’est la substance de son esprit qu’on a exploitée. Il a pensé ; on a écrit. Dès lors , qu’a-t-il besoin d’écrire lui-même ? Puisque son livre se fait tout seul, il n’a qu’à le laisser faire. Qu’obtiendrait-il de plus ? Pourquoi fait-on un livre ? Pour se faire une réputation. Mais sa réputation n’est-elle pas faite, et si bien faite que celui qui soutiendrait qu’il n’a rien écrit passerait pour un insensé, et que lui-même l’attesterait, que nul n’y voudrait croire.

    La postérité le croira bien moins encore. Le moyen qu’elle doute de l’existence d’un ouvrage dont parlent vingt biographes contemporains, dont dix journaux citent des passages ! Aussi, il fera beau voir les regrets qu’éprouveront les érudits à venir, de la perte d’un chef-d’œuvre dont un seul exemplaire n’a pu échapper à la rage du temps, cet Omar destructeur des livres. Mais avant d’arriver à la conviction de cette perte déplorable, que de recherches auront été faites, que de bibliothèques, que d’étalages de bouquinistes ont été compulsés ! Tel bibliophile y a passé vingt ans de sa vie. Du vivant de l’auteur, on lui fit des articles de confiance, peut-être après sa mort lui érigera-t-on aussi des statues de confiance ; et quelqu’une de nos places ou de nos rues verra s’élever un monument en l’honneur du chef-d’œuvre inconnu. Il est à croire qu’en voyant tout ceci de l’autre monde, M. M*** sera encore plus ébahi qu’il ne l’a été dans celui-ci. Mais là aussi il finira par s’y accoutumer.

    Maintenant, le lecteur incrédule dira que je lui fais un conte, ou que si M. M*** a jamais existé, c’est un type unique. Eh ! bien, le lecteur incrédule se trompera ici comme il se trompe ailleurs, et le nombre de ces écrivains imaginaires est beaucoup plus grand qu’on ne le pense généralement. Seulement parmi les auteurs dramatiques, j’en connais une bonne douzaine qui, jouissant depuis trente ans d’une honnête célébrité, n’ont jamais fait un vers ni écrit une phrase, et qui pourtant figurent dans vingt pièces pour un quart, un tiers, une moitié et même quelquefois pour le tout. Leur tâche d’écrivain s’est bornée à les lire, à les faire recevoir et à toucher leur droit d’auteur. Si vous en doutez, veuillez les prier de prendre une plume et d’écrire deux phrases sous votre dictée. S’ils les écrivent, c’est moi qui me trompe. D’ailleurs, ils vous remettront toujours une quittance régulière, si vous avez une somme quelconque à leur compter : ils signent.

    Vous voyez donc bien que je n’ai rien exagéré en vous disant qu’il est des écrivains qui n’écrivent pas, et qui n’en jouissent pas moins d’une haute renommée. C’est qu’en France, ce n’est pas ce qu’on fait qui crée la réputation, c’est la manière dont on se pose.

     
     
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  • Microbe (Le) de la vieillesse : mieux
    que la mythique Eau de Jouvence ?
     
    (D’après « Toutche-à-Tout. Revue hebdomadaire
    universelle illustrée », paru en 1904)
     
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    En 1904, Jean d’Albignac, extrapolant la découverte récente du bactériologiste ukrainien Ilya Metchnikoff qui affirme avoir isolé le microbe de la vieillesse et avance qu’il loge au coeur du gros intestin, redoute de voir les chirurgiens procéder à des ablations inconsidérées pour gagner l’immortalité et évoque la mythique Eau de Jouvence, non sans s’inquiéter de la surpopulation qui résulterait de son avènement

    Vous connaissez la grande nouvelle, écrit d’Albignac : le microbe de la vieillesse est trouvé. Et je vous avoue que ce n’est pas sans quelque appréhension que je l’ai appris ; car le docteur Metchnikoff, qui en est l’inventeur, nous a révélé en même temps que ce terrible microbe avait, sauf votre respect, fait sa résidence habituelle de notre gros intestin. Et je commence à voir poindre le moment où, pour nous empêcher de vieillir, les chirurgiens nous proposeront, tout bonnement, de nous enlever notre intestin, comme on pratique déjà l’appendicite.

     

    Microbe (Le) de la vieillesse : mieux que la mythique Eau de Jouvence ?

    Et, si cela continue, un nouveau chercheur découvrira le microbe des rhumatismes dans l’estomac ; un autre dénichera le microbe de la goutte dans le cerveau, etc. Et, au prochain siècle, le lieu de la résidence préférée de tous les microbes qui nous assaillent étant dévoilé, on les supprimera comme on supprime déjà l’appendice, de telle sorte que nous aurons des spécialistes pour nous vider le cerveau, pour nous supprimer le coeur, nous débarrasser de notre estomac, nous délivrer de nos poumons, après quoi, n’ayant plus en nous rien qui puisse nous faire vieillir, nous deviendrons aisément cinq ou six fois centenaires et même millénaires.

    Seulement, étant privés de tous les organes qui sont la vie, continuerons-nous de vivre ?... Hum !... Peu importera à ces messieurs, puisqu’ils pratiqueront de si brillantes opérations ! Entre nous, je préférerais ne pas laisser pratiquer tant de courants d’air à travers mon individu ; et pour lutter contre tant de microbes, il me semble préférable de recourir au moyen que Molière n’a pas craint d’illustrer sur la scène française et que, par ce temps de progrès les villes un peu civilisées emploient toutes pour se débarrasser do leurs immondices.

    Nos pères, auxquels on peut reprocher de n’avoir pas connu l’hygiène extérieure, connaissaient tout de même l’hygiène de la santé, quand ils recommandaient, pour vivre vieux, de se tenir tout simplement les pieds chauds, la tête libre... et - toujours sauf votre respect - le ventre aussi.

    Je n’entends rien à la science ; mais je doute que notre prudent collaborateur, le docteur Paul, me désapprouve quand, à propos de la grande découverte du docteur Metchnikoff, je vous conseillerai tout uniment la bonne vieille Eau de Jouvence, qu’il nous est permis, du reste, d’envelopper de beaucoup de poésie, en nous imaginant, comme dans l’Antiquité, « qu’elle vient du paradis terrestre ». « Elle avait une telle vertu, nous content aussi les vieux auteurs, que si un homme malade en buvait et en lavait ses mains, il était aussitôt sain et guéri ; et, s’il était vieux et décrépit, il revenaît à l’âge de trente ans, et cl une femme était aussi fraîche qu’en sa jeunesse. »

    Dans la mythologie, Jouvence, en latin Juventa, n’était autre qu’une nymphe, que Jupiter métamorphosa en fontaine, aux eaux de laquelle il donna la propriété de rajeunir ceux qui viendraient s’y baigner. Lors de la découverte de l’Amérique, le bruit se répandit que la fontaine merveilleuse avait été découverte dans le pays nouveau, coulant sur un sol étincelant d’or et de pierreries.

    La Fontaine se désolait que tout cela ne fût que le fruit de l’imagination humaine ; et il disait avec sa charmante bonhomie :

    Grand dommage est que ceci soit sornettes ;
    Filles connais qui ne sont pas jeunettes
    A qui cette eau de Jouvence viendrait
    Bien à propos
    Fontaine de Jouvence vue par le peintre Cranach en 1546
    Fontaine de Jouvence vue par le peintre Cranach en 1546

    Et au XVIIIe siècle, ces vers badins couraient par la bonne ville de Paris :

    Si tu pouvais, merveilleuse fontaine
    Répandre un jour ta source dans Paris
    Que de minois ridés et défleuris
    Renonceraient aux ondes de la Seine !

    Et voilà qu’on vient de la découvrir sur les bords de la Seine, puisque le docteur Metchnikoff nous apprend comment résister à la vieillesse. Il part de cette observation que les oiseaux ne donnent jamais de signes de décrépitudes, même le corbeau, qui fait ses délices de viandes gâtées. Or, la gent volatile n’a presque pas de gros intestin. Donc, la cause de notre décrépitude, est le gros intestin : c’est notre ennemi, que nous avons en nous-mêmes ; mais rien n’est plus aisé que de vivre avec son ennemi ; il ne s’agit que de le réduire à l’impuissance, en l’accablant de la nouvelle eau de Jouvence, que l’on peut puiser de tous côtés, puisqu’il suffit de la faire bouillir, avant de noyer ce gros viscère sous ses flots tumultueux.

    Si nos aïeux avaient connu cela, peut-être ne seraient-ils jamais morts... Et il n’y aurait sans doute plus de place pour nous sur cette terre. Et voilà qui m’inquiète... Si nous nous mettons à ne plus vieillir... où placerons-nous tous nos neveux, petits-neveux et arrières-petits-neveux ? Avez-vous pensé à cela, docteur Metchnikoff ? Et un de vos successeurs devra-t-il inventer un remède pour lutter contre la surpopulation des hommes, comme Pasteur en a découvert un pour débarrasser l’Australie de ses myriades de lapins ?

    Note : en 1908, Metchnikoff fut colauréat du Prix Nobel de physiologie ou médecine, pour ses travaux sur les mécanismes de défense immunitaire contre les bactéries au moyen des globules blancs

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  • Méridien de Greenwich
    (Remplacement du) :
    question faisant débat en 1907
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1907)
     
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    Périodiquement, on agite la question d’unifier le méridien, et cela ne serait pas un mal, surtout pour les navigateurs, peut-on lire en 1907. Mais il y a un hic. Les Anglais veulent conserver le leur, celui de Greenwich, qui retarde de neuf minutes et vingt et une secondes sur le nôtre.

    Ils ont de bonnes raisons pour y tenir. La majeure partie des cartes employées aujourd’hui dans la marine mondiale, sont des cartes anglaises. De notre côté, nous voudrions que ce fût le méridien de Paris qui eût gain de cause.

    Nos raisons ne sont pas moins bonnes. C’est la France qui a innové cette mesure de l’arc du méridien terrestre, c’est l’Académie française qui a envoyé des savants à travers le globe (jusqu’en Laponie) pour établir cette réglementation, et c’est enfin la France qui a dressé les premières et les meilleures cartes, sans compter que ces premiers travaux ont été bien plus coûteux que ceux qui ont suivi, et que, bien entendu, c’est la France qui a payé.

    Mais est-il bien politique, à l’heure où beaucoup de nos propres géographes se servent du méridien de Greenwich, et où nous voudrions voir notre système métrique adopté par l’Angleterre, de refuser son méridien ? Nous ne le pensons pas, et ils avaient été bien inspirés, nos députés, lorsqu’en 1897, ils demandaient à ce qu’on adoptât le méridien de nos voisins. Mais c’était, à cette époque, une tare que de faire la moindre concession à l’Angleterre, qui, de son côté, avouons-le, ne nous faisait pas très bonne figure, non plus. D’autant plus que, depuis 1885, le méridien de Greenwich avait été reconnu - par une convention régulière - méridien international.

    A cette époque, toujours, la Société astronomique de France avait défendu notre vieux méridien français, avec des avocats comme MM. Janssen et Oppert, de l’Institut ; Capari, ingénieur hydrographe, et d’autres personnages de qualité... scientifique. « La Société astronomique de France, considérant qu’au congrès de Washington, la proposition du méridien de Béring (il devait traverser Venise, Rome et coupait l’Afrique par le milieu), qui avait un caractère éminemment géographique, impersonnel et d’ordre universel, n’a pas été adoptée, ne juge pas à propos d’en adopter un qui n’a, à aucun degré, le caractère auquel la France est toujours restée fidèle dans les réformes dont elle a pris l’initiative... »

    Méridienne de Perpignan
    Méridienne de Perpignan

    Cette bisbille de méridiens est d’autant plus regrettable, qu’en même temps serait résolue la question de l’unification de l’heure. Mais c’est toujours la difficulté pareille qui se dresse dans les unifications, même celle des langues. Quel méridien adopter sans froisser les chauvinismes toujours en éveil ; il y en a plusieurs en usage : celui de l’île de Fer, d’abord, - Ab Jove principium - Cadix, Vienne, Poulkow, Washington, Oudjeïn, Greenwich, Paris, peut-être d’autres que nous ignorons.

    Notre seul avantage est que nous pouvons arguer de notre antériorité. Mais encore une fois, cet argument serait-il bien politique ? Vers 1895, on avait proposé, dans la louable intention de mettre tout le monde d’accord, d’adopter le méridien de Jérusalem, de même qu’on demanda d’adopter le latin comme langue universelle. Mais si cette langue rencontre peu d’adversaires, attendu que la majorité du monde intellectuel la parle, le méridien de Jérusalem n’eût contenté que les catholiques. Aussi, fallut-il renoncer à cette fantaisiste proposition.

    Le méridien ne date pourtant pas d’aujourd’hui, puisque si nous en croyons nos lectures, le calife Haroun-al-Raschid, le héros des « Mille et une Nuits », eut le premier l’idée de faire mesurer la grandeur exacte de la terre, tentative qui ne réussit pas, puisqu’on croyait la terre beaucoup plus petite qu’elle ne l’était réellement (on ignorait alors l’Amérique et l’Océanie). On remit la question sur le tapis sous Louis XIII et Louis XIV, et c’est alors que brille cette constellation d’astronomes italiens qui forment un des plus beaux fleurons de la science française : les Cassini.

    A côté de ces noms illustres, il nous faut inscrire ceux des Méchain, des Delambre, des Legendre qui établirent précisément les différences de longitude entre les méridiens de Paris et de Greenwich, et celui d’Arago, qui, sur la recommandation de Monge, accompagna Biot, collabora en 1806 avec Chaix et Rodriguez à l’achèvement des travaux de mensuration terrestre depuis Dunkerque jusqu’aux îles Baléares. Il nous faut ajouter aussi le nom du capitaine Périer qui, en 1872, redressa une erreur concernant le passage du méridien à Perpignan, et tout récemment, dans les Andes de Quito, les noms de nos compatriotes MM. Lacombe et Maurain.

    On voit que la France a toujours tenu la plus large place dans les travaux d’établissement des méridiens, et que nous avons quelque droit vraiment à vouloir que le méridien de Paris soit reconnu comme seul méridien ; mais nous répèterons toujours : « Est-ce bien politique ? Devons-nous montrer la même intransigeance qu’en 1897 ? Sommes-nous comme sous Louis XIII, qui fit remplacer internationalement le méridien de l’île de Fer par celui de Paris le 1er juillet 1634 ; sommes-nous comme sous Louis XIII, le seul peuple scientifique du monde ? » L’humanité a marché depuis.

    Peut être aurions-nous dû profiter de la proposition faite par un enseigne de vaisseau, M. Jacotin, qui avait, il y a une dizaine d’années, conseillé aux nations civilisées, d’adopter comme méridien unique et international, le 280° astronomique ; M. Jacotin donnait ses raisons, qui auraient dû paraître très bonnes, ou du moins très sages. Ce 280° méridien était celui dans le plan duquel se trouvait le soleil quand l’homme parut sur la terre, c’est-à-dire le premier jour de l’an 1 de la genèse.

    Tout le monde aurait été satisfait, même les chauvinistes ; le difficile était de prouver ce que l’on entendait par l’an 1 de l’humanité ? Était-ce l’apparition de ces grands singes anthropomorphes et pithécanthropes, qui ont fait couler tant d’encre et dont la science veut faire nos grands-pères ? Était-ce aussi ces êtres ni hommes ni singes, qui sont venus sur terre les derniers du règne animal et que les préhistoriens ont classés dans l’humanité ? Or, cette humanité, saluée par le soleil au plan du 280°, est-elle celle de la Bible, et voilée sous le nom d’Adam ? On voit que la question était aussi complexe qu’intéressante, et que ce sont peut-être ces causes qui ont empêché la proposition de M. Jacotin d’être examinée.

     
     
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  • Ménagerie politique (La) : l’ancien
    président Jules Grévy comparé
    à un macaque en 1890
    (Extrait de « La ménagerie politique », paru en 1890)
    ***************
     
    En 1890, l’auteur antimaçonnique Léo Taxil, pseudonyme de Marie Jogand-Pagès, publie La ménagerie politique, ouvrage au sein duquel il se propose d’examiner les principaux types de la famille républicaine aussi variée que bestiale, arguant avec malice que les novateurs de la science athée ne sauraient y trouver à redire puisque soutenant la théorie selon laquelle l’Homme tient du singe...

    « Accourez, matérialistes, socialistes, opportunistes et autres fumistes !... Prenez place à l’amphithéâtre. Vous allez voir défiler tous les échelons intermédiaires de l’homme à la bête », écrit Léo Taxil avant d’offrir une galerie de 30 portraits de personnalités politiques de l’époque, parmi lesquelles nous choisissons ici celui de Jules Grévy, président de la République de 1879 à 1887, associé au macaque et qui dut démissionner suite aux scandales des décorations.

    « Le macaque, macacus, genre de quadrumanes, de l’ordre des singes, groupe des catarrhinins, comprend des espèces particulières à l’ancien continent et intermédiaires par leurs formes et leurs habitudes aux guenons et aux cynocéphales.

    « Relevons d’abord une grosse erreur des zoologistes, qui prétendent que les deux espèces de macaques les plus septentrionales sont : à Gibraltar, d’un côté, où se trouve encore lemacacus speciosus ; et, d’un autre coté, à Yokohama (un peu plus au nord de Gibraltar), où l’on rencontre aussi quelques représentants disséminés du macacus innuus. Oui, c’est là une erreur manifeste ; car le macaque, à notre époque, est devenu beaucoup plus septentrional. Et la preuve, c’est qu’à Paris même, dans un terrain vague appelé l’Elysée, a vécu en pleine liberté un superbe représentant de cette tribu simiesque, lequel y a élu domicile avec sa famille, y est demeuré neuf ans, puis s’est transporté de là dans la retraite marécageuse de l’avenue d’Iéna, toujours à Paris, où il a atteint déjà un âge avancé.

    Caricature de Jules Grévy parue dans La ménagerie politique
    Caricature de Jules Grévy parue dans La ménagerie politique

    « On ne s’explique pas que les naturalistes aient pu se tromper à ce point. En effet, le singe dont nous allons parler est si connu, que c’est par allusion à lui qu’on dit couramment : un vieux macaque ; l’expression est restée et est devenue populaire.

    « L’espèce française est le macacus billardensis ou macacus grevyus ; c’est un singe d’assez grande taille et un peu différent de l’espèce vulgaire. La moyenne de l’ouverture de son angle facial est de 40 degrés. Son système dentaire est très développé. La tête, assez forte, présente, sur les orbites, un rebord élevé et échancré ; le front est petit, malgré la calvitie ; les yeux sont très rapprochés ; les lèvres et la bouche, pourvues d’abajoues ; les oreilles velues, assez grandes, et appliquées contre la tête. Le corps de l’animal est trapu. Les bras, proportionnés aux jambes, sont robustes. Les mains sont pourvues de cinq doigts chacune, ainsi que les pieds ; les doigts de ces derniers, néanmoins, sont ratatinés les uns sur les autres, et affligés d’une multitude de petites callosités dénommées cors.

    « Ce qui est le plus curieux chez le macaque, en général, c’est la queue ; cet appendice, qui est, d’ordinaire, le prolongement de l’épine dorsale diffère de longueur, selon les espèces. Ainsi, le genre macaque se divise en trois sous-genres : le cercocèbe, le maimon et le magot. Or, l’appendice caudal, très long chez les premiers, se réduit chez le magot à un simple tubercule. Mais voici, par contre, une particularité commune aux trois sous-genres : longue ou courte, la queue des macaques n’est jamais prenante, et, en cela, elle ne ressemble pas à celle de tant d’autres singes.

    « Chez le macaque élyséen, macacus billardensis, c’est encore et surtout la queue qui offre des particularités distinctives. Par ses habitudes économes, rangées, l’animal se rapproche du sous-genre magot ; mais, par l’appendice caudal qui, chez lui, est d’un mètre quarante environ, il s’en éloigne tout à fait.

    « Bien plus, la queue du macaque élyséen est absolument extraordinaire : on peut dire, même, qu’elle est unique dans les annales de la zoologie. Au lieu d’être la continuation de l’épine dorsale, elle est complètement indépendante de l’animal. Cet appendice étrange n’est pas flexible ; ce n’est pas le moins du monde une queue prenante. Mais, d’autre part, elle estpoussante, si l’on peut s’exprimer ainsi : l’animal s’en sert, comme amusement, pour pousser des petits cailloux ronds qui s’entrechoquent sur un tapis vert ; pour cela, il la garnit de blanc à son extrémité. Ce macaque élyséen paraît prendre un vif plaisir à ce jeu : ses yeux brillent, ses babines remuent avec toute l’expression de la joie la plus intense et il lui arrive de passer des journées entières à cette distraction bizarre.

    « Le macacus billardensis se caractérise encore par une grande tendance à la sociabilité ; mais il est un point sur lequel il est intraitable, il veut toujours se placer à la tête de ses congénères. Ainsi, dans la grande réunion des singes républicains, il s’oppose, de toutes ses forces, à ce qu’un autre que lui préside ; il réclame, par des grognements furieux, la suppression de la présidence, lorsqu’un autre la brigue ; mais il la revendique pour lui, et finit par l’obtenir. Une fois à la tête de ses camarades, il s’installe et prétend s’éterniser à son poste ; il devient méfiant, regarde de travers tout singe qui se permet de faire des gentillesses aux autres ; il voit en lui un animal malin qui veut lui prendre sa place ; il en devient jaloux, rageur ; il se livre, sournoisement, à toutes sortes de méchancetés mesquines contre les singes qu’il suppose ses rivaux, et l’on a toutes les peines du monde à le faire déloger, lorsqu’il est devenu par trop gênant.

    « A l’époque où il s’était établi dans les terrains vagues de l’Elysée, il se montra d’un naturel à la fois entêté et pusillanime : il ne sortait guère qu’entouré d’une forte escorte ; car il sentait bien qu’au fond il n’était pas aimé des siens. Maintenant, réfugié dans sa retraite de l’avenue d’Iéna, il vit, craintif, cherchant à se faire oublier, sortant peu et toujours incognito, regrettant les 3 333 francs de noix fraîches élyséennes qu’il dévorait égoïstement chaque jour.

    « Un des autres traits saillants du caractère du macaque élyséen, est sa manie de bâtir des huttes un peu partout. Dès qu’il a ramassé quelques pierres ou des fragments de bois, vite il contraint ses congénères plus faibles que lui à construire quelque chose, qu’il se réserve en toute propriété. Quand l’ouvrage est terminé, il leur témoigne sa satisfaction en leur distribuant quelques bouts de rubans rouges, dont ces animaux sont très friands ; mais c’est tout ce qu’il leur donne en rémunération de leur travail.

    « On cite même des singes constructeurs qu’il envoya promener purement et simplement, ce qui ne fut pas de leur goût ; comme le macacus grevyus était le chef de tous les singes de l’endroit, les malheureux n’osèrent pas réclamer. Cependant, à la fin, quelques-uns se révoltèrent ; leurs réclamations firent scandale, et c’est à la suite de ce scandale que l’on chassa le macaque de sa résidence élyséenne.

    « Mais là ne s’arrête pas la manie de l’animal. Ces huttes qu’il se fait construire, il ne les habite pas. Il y place les autres singes ; et, plusieurs fois par an, d’une manière très régulière, il vient leur prendre les carottes que ceux-ci ont cultivées, et il s’en repaît avec délices. Si, par malheur, un des singes locataires n’a pas réussi à faire pousser des carottes dans son jardin, le macaque élyséen entre en fureur ; il se jette sur l’infortuné, l’expulse de la hutte, et s’empare de tout ce qu’il possède.

    Portrait officiel de Jules Grévy, par Léon Bonnat
    Portrait officiel de Jules Grévy, par Léon Bonnat

    « C’est, en somme, on le voit, un animal hargneux, grognon, peu sympathique. Il n’a, par exception, de tendresse que pour un palmipède, dont nous parlerons plus loin, le canard wilsonnien, anas wilsonia. Ce volatile, qu’il affectionne, a la spécialité de ramasser toutes les pommes cuites que les singes mécontents envoient au macaque élyséen : tous deux s’en nourrissent ; aussi, le macaque et son ami le canard engraissent-ils chaque jour à vue d’œil.

    « Contrairement aux autres espèces de singes, le macacus billardensis s’est reproduit sous notre climat, et n’y est pas devenu phtisique ; ce qui dénote, chez cet animal, une somme énorme de vitalité. »

    Léo Taxil ajoute ensuite le note biographique suivante :

    « La vie du 3e président de 3e République est trop connue pour que nous lui consacrions une longue notice. Nous nous bornerons donc à mentionner quelques dates.

    « M. Grévy, né à Mont-sous-Vaudrey (Jura) le 15 août 1807, s’appelle en réalité, de ses prénoms, François-Paul-Judith ; pour éviter le ridicule de porter un nom biblique féminin, que lui avait infligé sans doute un parrain légèrement toqué, il changea Judith en Jules. Avocat à Paris, où il avait fait son droit, son premier procès politique est du 13 mai 1839 (affaire Barbès). En 1848, commissaire du gouvernement provisoire dans le Jura ; puis, successivement, élu député de ce département à la Constituante et à la Législative. Devenu célèbre par un amendement qui proposait la suppression de la présidence de la République, rejeté le 7 octobre 1848.

    « Rentré dans la vie privée après le 2 décembre. Redevient candidat en 1868 au Corps législatif ; est élu dans le Jura. Se tient à l’écart après la révolution du 4 septembre, et reparaît à l’horizon politique, dès que la guerre est terminée. Député du Jura à l’Assemblée nationale de 1871 ; manœuvre avec beaucoup d’habileté ; se fait élire président de l’Assemblée ; démissionne le 2 avril 1873, dès qu’il voit la situation de M. Thiers compromise ; vote contre le septennat. Se réserve, sous la présidence de Mac-Mahon.

    « Député de Dôle, à Chambre de 1876. Président de la nouvelle Chambre. Est élu député à Paris, au 14 octobre 1877, et pose dès lors sa candidature à cette présidence de la République dont il avait toujours demandé la suppression. Remplace Mac-Mahon (30 janvier 1879), ayant trompé tout le monde par de fausses apparentes d’austérité. Son but est atteint. D’une avarice sordide, il capitalise à outrance. Réélu président à l’expiration de son mandat, il laisse son gendre Wilson aux plus honteux tripotages, et transformer en une boutique l’Elysée, d’où il est enfin chassé, le 2 décembre 1887, à la suite de la découverte de ses concussions.

    « Le citoyen Grévy restera, en politique, comme te type le mieux réussi du faux bonhomme. Pendant de longues années, il a dupé ses contemporains, avec une habileté consommée. Les républicains le citaient à l’envi pour modèle de toutes les vertus civiques. On disait : Grévy l’Intègre, comme autrefois : Aristide le Juste. Et, quand éclatèrent les scandales qui ont amené sa chute, on fut généralement surpris de constater que cet honnête homme était ce que sont les autres. On avait cru avoir affaire à une fleur de probité, et l’on se trouvait en présence d’un fieffé coquin ; la bonhomie du personnage n’avait été qu’une rouerie jusqu’alors sans exemple. Ce président modeste, aux allures d’incorruptible, qui paraissait dédaigner les intrigues de la politique, pour se livrer paisiblement à l’élevage des canards, à la chasse aux lapins, ou encore à d’inoffensifs carambolages, était un routard accompli.

    « Il laissait vendre la croix d’honneur à l’Élysée.Il recevait familièrement chez lui les plus viles proxénètes et leur confiait les secrets de patrie, en vue d’un infâme trafic. Dans un procès de guano, il frustrait le trésor national au profit de banquiers cupides. Tripotant les dossiers judiciaires, il en arrivait jusqu’à commettre des faux, pour rendre indemnes les scélérats ses complices.

    « Bref, durant quarante ans, ce misérable fut, aux yeux de tous, le prototype de l’austérité républicaine ; si bien qu’aujourd’hui chacun se dit : Si celui-là est le plus parfait honnête homme du parti, que sont donc les autres ? »

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  • Médecins (Les) : inspirateurs de Molière
    (D’après « La Chronique médicale », paru en 1909)
     
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    Ils furent nombreux et, pour la plupart, sont restés ignorés, les amis du grand comique qui eurent sur lui et sur son théâtre une influence qu’il est toujours intéressant de rechercher ; mais les médecins, nous devrions peut-être dire les savants par l’étendue de leurs connaissances, par l’autorité qu’ils pouvaient exercer sur son esprit, reçurent particulièrement accueil auprès de l’illustre dramaturge, qui prêta souvent une oreille déférente à leurs avis.

    Parmi ces inspirateurs de sa pensée, il convient de citer trois hommes dont le nom brille d’un vif éclat dans les annales scientifiques du XVIIe siècle : ces trois hommes sont Gassendi, Bernier et Rohault. Le nom de Gassendi est mêlé à l’historique de la circulation du sang, et il a beauoup contribué à provoquer les recherches de Pecquet sur la découverte du chyle humain. Molière avait, on en a la preuve, suivi les cours de Gassendi, et il se rencontrait, à ses leçons, avec Chapelle, Cyrano de Bergerac, le prince de Conti, et le plus fidèle peut-être des élèves de Gassendi, Bernier.

    Bernier (1620-1688), un des disciples de Gassendi qui lui font le plus d’honneur, fut surtout ce qu’on appelait, au grand siècle, un « curieux » et un intrépide voyageur : il visita la Syrie, l’Egypte, la Perse, l’Etat du grand Moghol, fut à la fois la médecin et l’historien de l’empereur Aurangzeb (1618-1707), dont il avait su conquérir la faveur et gagner les bonnes grâces. Du fond de l’Orient, il adressait à ses amis de France des lettres philosophiques pleines de charme et d’érudition.

    Une édition en date de 1689 des Voyages de François Bernier
    Une édition en date de 1689 des Voyages de François Bernier

    Bernier n’était de retour d’Orient que depuis peu de temps, et déjà tout était plein de ses récits sur les pompes et les cérémonies de ce pays. On sait avec quelle passion l’écoutait La Fontaine : jamais le fabuliste ne manquait aux lieux où devait se trouver le célèbre voyageur. Bernier, donc, venait de rentrer en France, lorsque Molière introduisit, dans le Bourgeois gentilhomme, la fameuse cérémonie du Mamamouchi. Il n’est pas douteux pour nous qu’il faille voir là un résultat de l’influence de Bernier. Lisez, en effet, dans Bernier, le récit des cérémonies orientales ; passez ensuite au Mamamouchi de Molière ; et vous constaterez l’analogie : toutes les parties comiques, les seules dont Molière eût besoin, on en trouve le germe dans la relation de notre voyageur.

    Molière était, en outre, en commerce d’amitié avec un savant, célèbre en son temps, mais qui, de nos jours, est quelque peu oublié : nous voulons parler de Rohault, Jacques Rohault (1618-1672), physicien plus que médecin, celui-là même qui tint Molière si bien au courant des découvertes de Harvey sur la circulation.

    Vous vous rappelez que, dans le Malade imaginaire, Molière prend, contrairement à l’opinion la plus répandue, même dans le monde scientifique d’alors, le parti des « circulateurs ». Or le Malade est de 1673, et non seulement Molière avait pu se renseigner auprès de Rohault, mais, à cette date, il devait avoir lu le gros in-4° publié par son ami, deux ans auparavant, et dans lequel est admirablement exposée la théorie de la circulation.

    Cet ouvrage, qui eut un grand retentissement, était intitulé : Traité de physique, et par physique on entendait, au XVIIe siècle, ce que nous nommerions aujourd’hui toute science positive. Dans la préface, très hardie pour l’époque, de son livre, l’auteur plaide en faveur des raisonnements « basés sur des vérités de mathématiques et sur des expériences certaines ». Molière n’a fait que vulgariser ces idées dans le Malade imaginaire, où se retrouve, en maints endroits, l’influence du livre de Rohault qu’il venait de lire.

    Jacques Rohault
    Jacques Rohault

    Souvenez-vous du fameux passage, si souvent cité, mettant en scène le savant de Molière questionnant l’aspirant docteur à propos de la cause et des raisons qui font que l’opium fait dormir. Le bachelier répond :

    Mihi a docto doctore
    Demandatur causam et rationem quare
    Opium facit dormire.

    A quoi respondeo
    Quia est in eo
    Virtus dormitiva,
    Cujus est natura
    Sensus assoupire.

    (L’opium fait dormir, parce qu’il y a en lui une vertu dormitive dont la nature est d’assoupir les sens)

    Est-il sature plus vraie, sous une forme bouffonne, de la méthode scolastique, qui servit si souvent de cible aux épigrammes de l’auteur comique ? Tout le monde connaît les vers de Thomas Corneille, attribués parfois à Molière :

    Quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale,
    Le tabac est divin ; il n’est rien qui l’égale.

    Le frère du grand Corneille n’a fait que paraphraser là le passage du Festin de Pierre, qui commence par ces mots : « Quoi qu’en puisse dire Aristote et toute la philosophie... »

    Mais Molière lui-même, où avait-il pris son bien ? En 1625, alors que la tabac donnait lieu à toutes sortes de controverses entre les savants, il parut, à Lyon, un Traité du tabac ou nicotiane, panacée, petun, autrement herbe à la reine, traduit d’un livre latin de Jean Néander. Molière eut-il connaissance de ce livre, il serait hasardeux de l’affirmer, et pourtant, tout nous porte à le présumer.

    Cette longue apologie du tabac commençait par ces mots : « L’axiome qu’Aristote... » Comparez avec la phrase précitée et concluez ! Il y avait d’ailleurs, dans le livre de Jean Néander, bien d’autres singularités, qui durent, si elles lui tombèrent sous les yeux, selon toute probabilité, divertir beaucoup Molière, ne fût-ce que les deux pourtraitures du tabac, mâle et femelle, accompagnées de ces deux légendes respectives :

    Je suis le tabac masle, enflé de noms superbes,
    Comme Herbe de la Reine ou la Reine des herbes.

    Je suis tabac femelle, et en vertus j’égale
    Quelle plante qui soit ; mais j’excepte mon masle.

    Molière, en parcourant ce singulier livre, ne put manquer d’être mis en belle humeur, et, qui sait ? cela nous valut peut-être la célèbre tirade sur le tabac.

    En résumé, Molière, comme il l’a déclaré sans ambages, puisait à toutes les sources, sedocumentait, comme nous dirions, dans tous les livres, auprès de tous ses amis. Tout ce qu’il entendait, tout ce qu’il lisait, il se l’appropriait ; mais, comme on l’a fort justement dit, « il prête aux choses revivifiées dans ses pièces in relief que peut-être nul autre que lui n’eût aperçu dans leur réalité première. » L’art sera toujours, quoi qu’on prétende, supérieur à la photographie, et il importe peu de faire quelques emprunts à autrui quand on communique une vie nouvelle à des objets inanimés, lorsqu’on crée alors qu’on paraît se ressouvenir ; mais c’est le propre d’un génie comme Molière de réaliser ce prodige.

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  • Masse d’armes (La) du chevalier
    Bayard vraiment retrouvée ?
     
    (D’après « Revue savoisienne », paru en 1895)
    ****
     
     
    Au XIXe siècle, un catalogue du musée de Turin mentionnait à propos d’une masse d’armes qui y était conservée, qu’il y avait lieu de présumer que cette masse était celle avec laquelle Bayard combattit au célèbre tournoi donné en son honneur à Carignan en 1499 par la duchesse Blanche de Monferrat, veuve de Charles Ier à la cour desquels Bayard avait été élevé en qualité de page.Quid de cette assertion ?

    Cette masse d’armes, dont la tête est une sphère armée de vingt-et-une pointes pyramidales, alternées sur trois lignes, et d’une plus grande au milieu, toutes dorées, possède un manche tronconique.

    Le chevalier Bayard

    Masse d’armes (La) du chevalier Bayard vraiment retrouvée ?

    Le major Angelucci, rédacteur d’une version ultérieure du catalogue, avança dans une une dissertation très documentée, appuyée sur Guichenon, Bertolotti et Petitot, que le tournoi de 1499 ne fut pas donné par la duchesse Blanche en l’honneur de Bayard, mais par ce dernier en l’honneur de la duchesse, ce qui est plus conforme d’ailleurs aux mœurs de l’époque et à ce que nous savons de la galanterie du bon chevalier ; que dans ce tournoi on combattit, non à la masse mais seulement à la lance et à l’épée. Le major eût pu ajouter d’ailleurs qu’à la fin du XVe siècle, dans les tournois à armes courtoises, lorsque par exception on se servait de masses, celles-ci étaient toujours en bois ou du moins dépourvues de pointes. L’usage du marteau d’armes et de la masse, permis dans les pas d’armes dans la première moitié du XVe siècle, avait été interdit comme trop meurtrier.

     

    Du résultat de ses recherches, le major Angelucci conclut naturellement que Bayard ne se servit pas de cette masse au tournoi de 1499. Mais il va plus loin et déclare qu’il regarde l’attribution comme démentie par les documents cités qui n’ont trait qu’au tournoi. De ce que Bayard n’a pas combattu avec cette arme dans le tournoi de 1499, il semble toutefois hasardeux de tirer cette conséquence qu’elle ne lui a pas appartenu. L’auteur cité dit, il est vrai, qu’il regarde cette masse comme datant de la seconde moitié du XVe siècle : mais rien dans sa forme ni dans sa décoration d’ailleurs soignée ne présente de caractère assez précis pour en fixer la date à quelques années près.

    La forme qui est celle désignée dans les ouvrages traitant des armes anciennes sous le nom allemand de Morgenstern, a été usitée pendant le XVe et le XVIe siècle. Quant à la décoration, ce n’est plus, il est vrai, le style du XVe siècle, et l’influence de la Renaissance est déjà marquée ; mais, si Bayard est né en 1476, il est mort en 1524 ; il n’a donc pas vécu qu’au XVe siècle et rien ne s’oppose à ce qu’il ait possédé des armes décorées en style de la Renaissance.

    Dans un ouvrage qui ne semble pas, d’après son titre, fournir des renseignements sur les armes anciennes, Les Poëmes de Messire Claude Expilly, l’auteur après avoir dit comment Bayard arma François Ier chevalier, ajoute (page 400) :

    « Bayart après cette action fit une grande révérance, et baizant son épée, dit : glorieuze épée qui aujourd’huy as eu l’honeur de faire chevalier le plus grand Roy du monde, ie ne t’amployeray jamais plus que contre les infidèles annemis du non chrétien. Cette épée a été mal conservée. Ceux qui restent de son nom ne savent qu’elle êt devenüe : le duc Charles-Emanuel de-Savoye. petit fis du Roy François, qui vaillant comme luy, aime les vaillans et honore leur mémoire, a déziré de l’avoir pour la mettre parmy un nombre de chozes rares qu’il conserve an sa galerie à Thurin, mais, ne l’ayant peu recouvrer, quele dilijante recherche qu’il an ave faite, il a mis an sa place la masse d’armes dont le chevalier se servoit an guerre qu’il a retirée avec instance de Charles du Motet, sieur de Chichiliane, brave et sage jantilhôme du Daufiné qui la conservoit soigneuzement. Il luy écrivit une fort honête letre le priant de luy an faire prezant et qu’il la chériroit comme chose très précieuze adjoutant pour l’honeur du chevalier que parmy le contantemant qu’il auroit de voir cette pièce au lieu plus digne de sa gallerie il était déplaizant de quoy ele ne seroit an si bonnes mains que celles de son premier maitre ».

    Voilà qui est catégorique ; or Expilly n’est pas ici une autorité à dédaigner. Originaire de Voiron, en Dauphiné, province où Bayard avait vu le jour, et né le 21 décembre 1561, trente-sept ans seulement après la mort du héros, il avait dû recueillir sur Bayard bien des anecdotes que le temps n’avait pu altérer encore, et avait probablement connu chez son père, capitaine au régiment de Piémont et maréchal de camp à l’armée du roi, d’anciens compagnons d’armes du Chevalier sans peur et sans reproche. Le séjour qu’il fit en Italie pour achever son éducation lui permit de compléter encore ses souvenirs d’enfance sur ce sujet, et, plus tard, de publier, le premier après le Loyal Serviteur une histoire du héros, sous le titre de Supplément à l’histoire du Chevalier Bayard.

    François Ier se fait adouber par Bayard le 15 septembre 1515
    François Ier se fait adouber par Bayard le 15 septembre 1515

    En ce qui concerne la demande de la masse de Bayard faite par le duc Charles-Emmanuel au sire de Chichiliane (Séchilienne), là encore, Expilly mieux que personne est à même de nous renseigner. En relation pendant sa vie avec tout ce que le Dauphiné comptait d’illustre, il connaissait sûrement le sire de Chichiliane et avait probablement vu la lettre du duc de Savoie dont il semble citer le texte exact.

    De plus, sa situation toute particulière de magistrat français ayant exercé de hautes fonctions en Savoie pendant l’occupation française de 1600 et 1601 l’avait mis en rapport avec la Cour de Piémont, et, bien qu’il garde le silence sur ce détail, il n’est pas impossible qu’il n’ait lui-même servi d’intermédiaire pour la demande de cette masse d’armes. Expilly, en effet, a été plusieurs fois choisi pour des négociations entre les Cours de France et de Savoie ; dans une de ces missions à Turin, Victor-Amédée Ier, successeur de Charles-Emmanuel, lui aurait adressé, s’il faut en croire un historiographe du temps, les paroles les plus flatteuses.

    Ainsi, par le lieu de sa naissance, par l’époque à laquelle il a vécu, par les recherches particulières qu’il a été amené à faire, par les fonctions qu’il a exercées, Expilly était l’homme du monde le mieux à même de donner sur la question qui nous occupe les renseignements les plus précis et les plus sûrs. Dans son récit, il n’est toutefois pas question du tournoi de 1499, loin de là, c’est « la masse d’armes dont le Chevalier se servait en guerre » que le duc Charles-Emmanuel obtient du seigneur de Chichiliane. Nous reviendrons plus loin sur cette observation.

    Voyons maintenant si la tradition de cette attribution si nettement affirmée par Expilly s’est conservée après lui. Dans un ouvrage publié 171 ans après Les Poëmes de Claude Expilly, et qui, bien que contenant certaines erreurs archéologiques aujourd’hui relevées, résumait toutes les connaissances de l’époque sur les armes anciennes, La Panoplie de J.-B.-L. Carré, se trouve le passage suivant (page 229 de l’édition de 1795) : « Le Duc Emmanuel de Savoie, petit-fils du roi François, plein d’estime pour les grands hommes, fit des recherches les plus exactes pour découvrir l’épée avec laquelle Bayard avait donné l’accolade à son aïeul à la bataille de Marignan et la mettre à Turin dans sa collection. Mais il ne put avoir d’éclaircissement que sur sa masse d’armes ; il l’obtint du sieur Chichilien qui la conservait avec le plus grand soin ».

    Carré a-t-il eu connaissance du récit d’Expilly ? C’est peu probable ; l’orthographe même du nom du sieur Chichilien qu’il écrit tout autrement que le président Expilly suffirait à prouver le contraire. A quelque source qu’ait été puisé ce renseignement concordant exactement avec la version Expilly, il en découle qu’en 1783 et 1795 la tradition attribuant cette masse à Bayard survivait intacte avec la même indication de provenance.

    Pas plus d’ailleurs que le président Expilly, Carré ne parle du tournoi de 1499 si victorieusement battu en brèche par le major Angelucci ; mais il n’est pas difficile d’imaginer comment cette tradition erronée a pu venir se greffer sur la véritable et donner à cette dernière une apparence de fausseté. Nous avons suivi notre attribution jusqu’à la fin du XVIIe siècle. A ce moment, en Italie comme en France, les collections et leurs catalogues, avec les documents à l’appui, furent dispersés par la Révolution et les invasions. Lorsqu’en 1833, Charles-Albert fit commencer les recherches pour la création de l’Armeria reale, et que le colonel Omodei lui offrit cette masse d’armes recueillie par lui avec la tradition qui s’y rattachait, quelque flatteur aura cru devoir broder sur cette tradition la légende du tournoi de 1499 pour faire jouer à cette arme un rôle la rattachant à l’histoire de la maison de Savoie.

    Hypnotisé par cette assertion d’une fausseté par trop évidente pour qui connaissait comme lui l’histoire des armes et des tournois, le major Angelucci a perdu de vue le véritable côté de la question. Il a enlevé par suite à l’arme dont il s’agit une attribution doublement importante, et parce que celui auquel cette arme paraît avoir réellement appartenu a été le héros de son époque, et parce qu’aucune autre collection publique ou particulière ne compte dans son catalogue une arme ayant appartenu à Bayard.

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